‹ Œuvres de BourdaloueChapitre 85 sur 225 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Cest quelque chose, chrétiens, de bien prodigieux dans l'ordre de la nature, que ce qui nous y est aujourd'hui représenté par la foi, savoir : un Dieu souffrant; mais j'ose dire que ce prodige, tout surprenant qu'il est , n'approche pas encore de celui que la même foi nous découvre dans l'ordre de la grâce, quand elle nous met devant les yeux un Dieu pénitent. Telle est néanmoins (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu!), telle est la qualité que le Sauveur du monde a voulu prendre , et qu'il a aussi saintement que constamment soutenue dans tout le cours de son adorable passion. TeJ est le mystère que uous célébrons; et parce que, selon l'Écriture, la vraie pénitence consiste surtout en deux choses, la contrition, qui nous fait détester le péché , et la satisfaction , qui doit expier le péché ; quand je dis un Dieu pénitent , j'entends un Dieu touché de la contrition la plus vive en vue du péché de l'homme; j'en« tends un Dieu satisfaisant aux dépens de lui-même , et dans toute la rigueur de la justice , pour le péché de l'homme; deux obligations dont l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, s'était Chargé dès le premier instant de sa vie, et dont vous allez voir s'il s'acquitta exactement au jour de sa passion. Car voilà les deux étala, et comme les deux scènes où je vais produire ce nié-

SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

ainsi que s'accomplit cette menace que tous nous aviez fait entendre par la t)ouche de votre apdtre : Perdant sapieniiam sapienHuni, eê prudentiam prudentium reprobabo ( 1 . Cor. , 1 ) : Je détruirai la sagesse des sages du siècle, et je la réprouverai. Combien de preuves en a-t-on eues dans les âges précédents, et combien en avons-nous encore dans le nôtre? Combien de fois l'impie, selon le langage de rÉcriture, a-t-il vu retomber sur lui son impiété même; combien de fois s'est-il trouvé, par une •eerète disposition de la Providence , engagé et pris dans le piège où il voulait attirer les autres? Aman voulait perdre Mardochée et tous les Juifs avec lui ; mais , courtisan ambitieux , ce sera vous-même qui servirez à rétablissement de cette nation que vous vouliez exterminer; vous-même qui servirez à relever la gloire de cet homme juste que vous vouliez opprimer; vous-même qui périrez, et qui périrez par le même supplice que vous lui aviez préparé. L'orgueilleux veut s'agrandir, et c'est par là souvent qu'il est dépouillé ; le voluptueux veut satisfaire sa passion, et sa passion devient son bourreau, et lui fait souffrir les plus cruelles peines. Effets sensibles de la suprême sagesse de notre Dieu ! Mais que n'ai-je le temps de vous développer tant d'autres mystères qui nous sont cachés! mystères profonds, et surtout mystères d'autant plus terribles , qu'ils regardent, non plus la ruine temporelle, mais réternelle damnation du sage mondain.

Renonçons, mes chers auditeurs, mais renoiv* çons pour jamais et de bonne foi , à cette sagesse réprouvée qui se cherche elle-même , et qui ne cherche qu'elle-même : en nous cherchant nous-mêmes , nous nous perdons. Je me trompe : en nous cherchant nous-mêmes, nous nous trouvons; mais le plus grand de tous les malheurs pour nous , est de nous trouver nous-mêmes , puisqu'en nous trouvant nous-mêmes , nous ne pouvons trouver que ce que nous sommes ; c'est-à-dire que confusion , que désordre, que misère, que péché. Cherchons Dieu, et, sans penser à nous, nous nous trouverons saintement, sûrement, heureusement en Dieu. Cherchons Dieu, et dès cette vie nous trouverons notre souverain bien , qui ne peut être hors de Dieu. Et parce que Dieu ne peut plus être désormais trouvé qu'en Jésus-Christ , à l'exemple des Mages , pour trouver Dieu, cherchons Jésus-Christ. Et parce que Jésus- Christ ne peut être trouvé lui-même que dans les états où il a voulu se réduire pour nous servir de modèle, ne le cherchons point ailleurs, c'est-à-dire, parce que Jésus-Christ ne peut être trouvé que par la voie d'une humilité sincère , d'une obéissance fidèle, d'un véritable renoncement au monde, ne le cherchons point par d'autres voies que celles-là. Aimons-les, ces saintes voies qui nous conduisent à lui ; et, puisqu'il n'y a plus d'autre sagesse que

la sienne , attachons-nous à cette divine sagesse : étudions-la dans les maximes de ce Sauveur, dans la pureté de sa doctrine et de sa loi , dans la sainteté de ses mystères , dans la perfection de ses exemples. Préférons cette sagesse chrétienne à toute la sagesse du monde, ou plutôt, faisons profession de ne connaître point d'autre sagesse, pour pouvoir dire avec saint Paul : Non judicavi me sdre aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hune crucifixum. ( 1 . Cor,, 2. } C'est cette sagesse qui nous éclairera , cette sagesse qui nous sanctifiera, cette sagesse qui fera de nous des hommes parfaits sur la terre , et des bienheureux dans le ciel, où nous conduise, etc.

SUR

LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST

Sequehaiur autem illum multa turha popuU, el multentm qum plangebant et lamentahaniur illum. Convenus autem ad illas J^u», dixU : Piliee Jérusalem^ noliteflere super me, 9td super vos ipsasjlete et super Jilios vestros.

Or, Il ét«it suivi d^ane grande malUtade de peuple, et de femmes qui se frappaient la poitrine, et qui le pleuraient. Et Jésus se tournant vers elles , leur dit : Filles de Jérusalem , ne pleurez point sur moi , mais pleurez sur voas'4Dèmes et sur vos enfants. SAurr hic, chap. 33.

SiRE,

Est-il donc vrai que la passion de Jésus-Christ, dont nous célébrons aujourd'hui l'auguste mais le triste mystère, quelque idée que la foi nous en donne, n'est pas l'objet le plus touchant qui doive occuper nos esprits et exciter notre douleur? Est-il vrai que nos larmes peuvent être plus saintement et plus utilement employées qu*à pleurer la mort de raomme-Dieu ; et qu'un autre devoir, plus pressant et plus nécessaire, suspende, pour ainsi dire, l'obligation qu'une si juste reconnaissance , d'ailleurs, nous impose, de compatir par des sentiments de tendresse aux souffrances de notre di\in Rédempteur? Nous ne l'aurions jamais pensé, chrétiens; et c'est néanmoins Jésus-Christ qui nous parle, et qui , pour dernière preuve de la charité la plus généreuse et la plus désintéressée qui fut jamais, allant au Calvaire où il doit mourir pour nous, nous avertit de ne pas pleurer sa mort, et de pleurer toute autre chose que sa mort : NoUteflere super me, sed super vosflete.ihvCt 23.) Saint Ambroise, faisant reloge funèbre de l'empereur Valentinien le jeune, en présence de tout le peuple de Milan , crut s'être bien acquitté de son ministère, et avoir pleinement satisfit à ce que ses auditeurs attendaient de lui, quand il les exhorta à reconnaître, par le tribut de leurs larmes , ce qu'ils devaient à la mémoire de cet incomparable prince, lequel avait exposé sa vie et s'était comme immolé pour eux : Sotvamus bomo

SUR LA PASSION DE JÉSDS-CHRIST

princ^ stipendiartai lacrymas, qui pro nobis eUam vit» stipendium sotoiU (Ambb.) Mais moi, engagé à vous entretenir, daiofi ce discours, de la sanglante mort d'un Dieu sauveur des hommes , je me vois réduit à vous tenir un langage bien différent , puisqu*au lieu d*emprunter les paroles de saint Ambroise, qui semblaient naturellement convenir à mon sujet , je dois vous dire , au contraire : Non, mes frères , ne donnez point à ce Dieu mourant des larmes qu*il n'exige pas de vous : ces larmes que vous verseriez sont des larmes précieuses , ayez soin de les ménager; on vous les demande pour un sujet plus important que tout ce que vous concevez. Nonseulement Jésus-Cbrist vous permet de ne pas pleurer sa mort , mais il vous le défend même expressément . si de la pleurer est pour vous un obstacle à pleurer un autre mal qui vous touche de bien plus près, et qui est en effet plus déplorable que la mort du Fils même de Dieu . Je sais que toutes les créatures y devinrent ou y parurent sensibles, que le soleil 8*éclipsa, que la terre trembla, que le voile du temple se déchira, que les pierres se fendirent, que les tombeaux furent ouverts , que les cendres des morts se ranimèrent, que toute la terre en fut émue : rhomme seul, encore une fois, est dispensé de ce devoir, pourvu quMl s'acquitte d'un autre moins tendre en apparence , mais plus solide dans le fond. Laissons donc aux astres et aux éléments , ou , si vous voulez leur associer des créatures intelligentes, laissons aux anges bienheureux le soin d'honorer les funérailles de Jésus-Christ par les marques de leur deuil : ces anges de paix , dit Isaïe, l'ont amèrement pleuré. Pour nous , sur qui Dieu a d'autres desseins , au lieu de pleurer Jésus-Christ , pleurons avec Jésus- Christ, pleurons comme Jésus-Christ, pleurons ce qui a fait pleurer Jésus-Christ ; c'est ainsi que nous sanctifierons nos larmes, et que nous nous les rendrons salutaires. Croix adorable ! nous les répandrons devant vous, et vous leur communiquerez cette vertu céleste et ce caractère de sainteté que TOUS reçûtes en recevant dans vos bras le Saint des saints! Pleins de confiance, nous avons recours à vous, et nous vous disons avec toute l'Église : O orux ! ave.

Un mal pins grand dans Tidée de Dieu, que la mort même d'un Dieu; un mal plus digne d*être pleuré, que tout ce qu'a enduré le Fils unique de Dieu; un mal auquel nos larmes sont plus légitimement dues qu'à la passion de l'Homme-Dieu, vous êtes trop éclairés, chrétiens, pour ne le pas comprendre d'abord; c'est le péché. Il n'y avait dans tous les êtres possibles que le péché qui pût l'emporter sur les souffrances de Jésus-Christ, et justifier la parole de ce Dieu sauveur, lorsqu'il nous dit, avec autant de vérité que de charité : Ne pleurez point sur moi, mais sur vous; Nolitefleresiq)erme, sed

supervos. Pour obéir, chrétiens, à cv commandement que nous fait notre divin Maître , et pour profiter d'un si important avis, ne considérons aujourd'hui le mystère de sa sainte passion que pour pleurer le désordre de nos péchés, et ne pleurons le désordre de nos pédiés que dans la vue du mystère de sa sainte passion. En effet, si Jésus-Christ avait souffert indépendamment de notre péché, sa passion, quelque rigoureuse qu'elle fût pour lui, n'aurait plus rien de si affreux pour nous; et si notre péché n'avait nulle liaison avec les souffrances de Jésus- Christ, tout péché qu'il est, il nous serait moins odieux. C'est donc par le péché que nous devons me> surer le bienfait inestimable de la passion du Fils de Dieu ; et c'est par le bienfait inesttinable de la passion du Fils de Dieu que nous devons mesurer la grièveté du péché ; du péché , dis-je ( prenez garde à ces trois propositions que j'avance, et qui vont partager ce discours) , du péché , qui fut la cause essentielle de la passion de Jésus-Christ; du péché, qui est un renouvellement continuel de la passion de Jésus- Christ; enfin, du péché, qui est l'anéantissement de tous les fruits de la passion de Jésus-Christ. En trois mots, passion de Jésus-Christ causée par le péché; passion de Jésus-Christ renouvelée par le péché; passionne Jésus-Christ rendue inutile et même préjudiciable par le péché : voilà ce qui mérite toutes nos larmes, et ce qui demande toute votre attention.

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