PREMIÈRE PARTIE
Cest quelque chose, chrétiens, de bien prodigieux dans l'ordre de la nature, que ce qui nous y est aujourd'hui représenté par la foi, savoir : un Dieu souffrant; mais j'ose dire que ce prodige, tout surprenant qu'il est , n'approche pas encore de celui que la même foi nous découvre dans l'ordre de la grâce, quand elle nous met devant les yeux un Dieu pénitent. Telle est néanmoins (ô profondeur et abîme des conseils de Dieu!), telle est la qualité que le Sauveur du monde a voulu prendre , et qu'il a aussi saintement que constamment soutenue dans tout le cours de son adorable passion. TeJ est le mystère que nous célébrons; et parce que, selon l'Écriture, la vraie pénitence consiste surtout en deux choses, la contrition, qui nous fait détester le péché , et la satisfaction, qui doit expier le péché ; quand je dis un Dieu pénitent , j'entends un Dieu touché de la contrition la plus vive en vue du péché de l'homme ; j*entends un Dieu satisfaisant aux dépens de lui-même^ et dans toute la rigueur delà justice , pour le péché de l'homme; deux obligations dont l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, s'était chargé dès le premier instant de sa vie, et dont vous allez voir s'il s*acquitta exactement au jour de sa passion. Car voilà les deux étals , et comme les deux scènes où je vais produire ce mé-
SUR LA PASSION DE JESUS-ÇHRïST^
diateur par excellence entre Dieu et les hommes. Le jardin où il s'affligea, et le Calvaire où il expira : Içjardin où il s-$UBigea, c'est jià que je ferai paraître un Dîçu contrit et rçssentap^ (tqute J'am^rMime du péobé : 1^ Qaivvake où il expirai ç'egUk qdeje nous ferai coiHemplf r ^n$ ^ peraaiuie un Dieu immolé pour la.répacatipadu péché. D'oi^ no.us.conelurooi» avec saint Léon pape , que la passioo du Fils de Diea a étélapénitemseupiverselle, la pénitence puhjiqiie et autheptique, la pénitence parfojte et. consommée de tous l^ péchés des hpmmes , et qiiei ce sont mssi les péchés des hoipme&quU'<Mit .causée. En.fatUril davantage pour nous obliger vous et moi à. versée des larme^, non pas d'un vaine et stérile campassions mais d'une efficace et sainte componclkm? NoUte flere super me, sed super vos. Appliquez-vous, meS chers auditeurs, et commençons par les douleur* intérieures de iésusrChri^t^ pour apprendre ce qui doit être pour jamais le sujet de notre douleur.
A peine est^il entré dans le Jardin où il allait prier, qu'il tombe dans une tristesse profonde : CœpU oontristarU (Matth. , 26.) Le sentkqent est si vif, qu'il ne le peut cacher ; il s'en déclare à ses disciples : Tristis est anima meatêsque admortem. (Id., 26.) La frayeur le ss(isity ccspit pavere CMaac, 1^4); rennul Taccable, cœpU tmdere (id.); à force de combattre contre lui-même, il souf&e déjà par avance une espèce d'agonie , foetus in agonia ( Luc. , 22 ) ; et par la violence de ce combat, il sue jusqu'à du sang, foetus est sudor ^us sicut gtitta sanguinis. (Id.) Que signifie tout cela , demande saint Ghrysostôme , dims un Di^ qui était la fùfroe même, et dont les Mblésiies apparentes ne pouvaient être qu'autant de mirantes de^a toute-puissante charité? Que craintil , de quoi se trouble-t-îl ? pourquoi cet accablement dans tme flme qui, jouissant d^aîlleurs de la claire vision de bien, hè laissait pas d'être comblée des plus pures joies de la béatitude!^ pourquoi cette guerre intestine et ce soulèvement de passions dans nn esprit incapable d'être mû par d'autres ressorts que ceux de la souveraine raison? Ah! chrétiens, Yoilà ce que nous avons à bien méditer, et ce que nous ne pouvons trop bien comprendre pour notre édification. Car de dire que le Sauveur du monde s'afBtgea seulement parce qu'if allait mourir; que l'ignominie seule de la croix, ou la rigueur du supplice qu'on lui préparait, hii causèrent ces agitations, ces dégoûts, ces craintes mortelles, ce ne serait point avoir une assez haute idée des passions d'un Dieu. Non, non, mes frères, reprend éloquemment saint Ghrysostôme, ce n'est pas là de quoi cette grande âme fut plus troublée. La croix que Jésus- Christ avait choisie comme l'instrument de notre rédemption , ne lui parut point un objet si terrible. Cettecroix, qui devait être lé fondement de sa gloire, ne lui devint point un sojet de honte. Le calice que
son Père lui avait donné , et qui , par cette raison même, lui était si "précieux, ne fut point ce calice amer dont il témoigna tanidltotretor : et ce qui fit sortir de tous les nMinbres de soii corps une suent de sang, ce ne furent pomt .-précisément les approches du mystérievx baptême de sa mort. Car, quelque sanglant que 4hlt être ce baptême, H Savait hii-raême ardemment désiré, il l'avut recherché avec de saints empressenieqU, il avait dit à ses apô' tKWiBaptlsmohabeo bapOzari, etquomodacoar' etoryUsquedumperfiçUUtrr! (hvG,^ 12.) Je dots être baptisé d'un baptême; et qifit me tarde que ce baptême s'aooomplisset il y «ut donc autre chose que la présenoedelatoortqui le désola, qui lé consterna. Et quoi? je vous Tai d^à marqué, mes chers miditeoTs; mais il me faudrait. Seigneur, pour le bien imprimer et dads lés mf^U et dans les cœurs de ceux qni na'éeoàtentj témt le aèle doikt vous fiâtes con* somé; quoi? di0^ i la péché, le seal de toM let êtres opposé à Dieu, h éedl mutcajpable d'attrister l^bmme^Diéu, et dé fake de «e Dieu dé glofre un Dieu souffrant et pénitent. Élev^-vous, chrétiens, audessus de toutes tes pensées humaines , et éonceV>eK , encore une fois, cette grande vérité. En voici féxpositlon fidèle tirée dès Pèif es de l'Égli^, mais surtout de saint A«^itlkk . ' ; .
Car, tandis que ^to ptinees de» prêtres et les pharisiens tenaient cihéz Câîphe Icénseil contre Jésus-Christ, et qtfil^ de préparaient à l'opprimer pat de fausses accusations et par des crimes supposés , Jésus-Christ lui-même, dans le jardin, hnnftifîé et prosterné devam son Père, se considéra, toutefois sans préjudice de son innocence , comme chargé de crimes véritd[>les, et suivant Poracled'Isaïe, qui se vérifia à la lettre. Dieu mit sur lui toutes les iniquités du monde : Postdt in eo inîqnîtatem omnium kostrum. (IsAi., 55.) Or; en conséquence dn transpon que Dieu fit de nos iniquités sur son Fils adorable, ce juste, qui n'avait jamais connu le péché, se trouva couvert des péchés de toutes le^ nations , deë péchés de tous les siècles, des péchés de tous les états et de toutes les conditions. Oui , tous les sacrilèges qui jamais devaient être commis, et que son infinie prescience lui fit distinctement prévoir, tous les blasphèmes que l'on devait proférer contre le ciel , toutes les abominations qui devaient faire rougir la terre, tous les scandales qui devaient éclater dans l'univers , tous ces monstres que Tenfer devait produire, et dont les hommes devaient être encore plus les auteurs , vinrent l'affliger en foule et lui servir déjà de bourreaux. Qui nous l'apprend f Lui-même , seul témoin et seul juge de ce qu'il souffrit dans cette cruelle alarme : Circumdedèrunt me dohres. mortis, et torrentes iniqtdtatis conturhaveruntme,{Psalm. 1 7.) Car, selon l'interprétation de saint Augustin, c'est personnellement de Jésus
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Christ que devsMent être entendues ces paroles du psaume : Les douleurs de la mort m'ont environné , et des torrents d^ioiquUé ont rempli mon âme de trçuble. Ce Ait donc en tue de ce bienheureux « €t tout eosemlïle de ce douloureux moment^ que Jérémie^ comme prophète^ eut droit àe dire à Jésus- Christ: MagnataiveiuimareanUrUiotua (Thibn^ ii} ; AhlSetgneor^ votre douleur est oumme une ^aste mer dont on ne peut jonder.ie fond ai -mesurer rimmoBsité. Ce fut pour grossir et pour enfler cette mer qod tous les péchés des hommes, ainsi que parle rÉcriture, entrèrent comme autant de fleuves -dans' Kâme du Fiis de Dieu; car c'est encore de sa passion et de Texoèsde sa tristesse qu'il faut expliquerce passage : Sahmm tnefacj Deus, quorUam intr4»vm*tùiita^[ummêq^adanimam maim. (Psaim. 68i).Avec eettediâécenoeyqu'au.lieu que les fleuves entrant dans ia mer 8*y ooiifoiuieDt et s'y perdent , «a sorte qu'il n-est|>iu8 possible de les dtstiaguer les uns des autres, id, tout au contraire, c'est-àdire, dans cet abhne de péchés et dans cette mer de douleurs dont Fâme du Sauveur fiit inondée, il discerna sans confusion et sans mélange toutes les espèces de péchés pout lesquelles il allait soufirir : les péchés des rots et ceux des «peuples, les péchés des riches et ceux des pauvres , les péchés des pères et ceux des enfants, tes péchés des prêtres et ceux des laïques. Ctans^sestorreuts d'imquité, il démêla les médisances et tes calomaiesy les impudioités et les adultères, les simonies et tes usures, les trahisons et les vengeances. 11 se représenta, mais avec toute la vivacité de sa pénétration divine, les emportements des superbes et des ambitieux, les dissolutions des sensuels et des voluptueux, les impiétés des athées et des libertins, les impostures et les malignités des hypocrites. Faut-Il s'étonner si tout^la, suivant ta métaphore du Saint-Esprit, ayant formé un déluge '#eaux dans cette ême Ûenbeureuse, elle en deoieuva oMome absorbée; et si d'ailleurs, dans te serrement de^eoeev etd^ns la tristesse que lui causa sonsèle'pour Dieu , et sa charité pour nous, ce déluge d'eauit fut suivi d'une sueur de sang? Fadus est sudor éjks sicut giittas sanguinU. { Luc^, 22.)
Voilà, chrétiens , ce que f appelle la cofntrition d'un Dieu, et ce qui fut le premier acte de sa pénitence. Est-ce ainsi que nous envisageons le péché , et la douleur que nous en ressentons opère- t-eile en nous par proportion de semblables effets? Entrons aujourd'hui dans le secret de nos consciences ; et , profitant du modèle que Dieu nous propose , voyons si nos dispositions dans l'exercice de la pénitence chrétienne ont au moins la juste mesure qui en doit faire la validité. Est-ce ainsi , dis-je , que nous considérons le péché? en concevons-nous la même horreur? en perdons-nous le repos de l'âme? en sommes-nous agités et désolés? Ce pé-
ché, par l'idée que nous nous en formons^ nous est-il un supplice comme à Jésus-Christ? le craignons-nous, comme Jésus^Christ , plus que tous les maux du monde ? nous rédoit-il par ses remords dans une espèce d'agonier? Ah fines frères, s'écrie saint Chrysostême, touché de cette comparaison, voilà le grand désordre que nous avons à nous reprochery et pour lequel nous devons éternellement pleurer sur nous. Un Dieu se trouble à la voe de notre péché, et nous sommes tranquilles; un Dieu s'en afflige , et nous nous en consolons; un Dieu en est humilié, et nous marchons la tête levée; un Dieu «n sue jusqu'à l'effusion de son sang , et nous n'en versons pas une larme : c'est ce qui doit nous épou vanter. Nous péchons , et bien loin d'en être tristes jusqu'à la mort , peut-être après le péché insultonsnous encore à la justice et à la providence de notre Dieu, et disons-nous intérieurement comme rimpie*: J'eccavi, e^ quid miki acctdit (fisùe {Etctt,^ 5. )? J'ai péché, et que m'en est-il arrivé de jQ^dieax? En suis-je moins à mon aise, m'en oonsidère-t-^Hi moins dans le monde, en ai-je moins de crédit et d'autorité? De là <;ette fausse paix, si directement opposée à l'agonie du Fils de Dieu ; cette paix dont on jouit dans l'état le plus affreux, qui est fétat du péché. Quoique ennemis de Dieu, nous ne laissons pas de paraître contents. Non-sénlement nous affectons de le paraître, mais nous sommes eapabtes de l'être , jusqu'à pouvoir nous dissiper et nous répandre dans les joies frivoles du siècle :• piaix réprouvée qui ne peut venir que de fa dureté de* nos coeurs; paix mille fois plus ftineste que^ tdùtés les autres peines du péché ; et dans un sens , pire que le péché même. De là cette* vaine confiance, si contraire aux saintes frayeurs de Jésus-Christ : confiance présomptueuse qui nous rassure , là où cet Homme-Dieu a tremblé ; qui nous fait tout espérer, là où il a cru pour nous devoir tout craindre ; qui nous flatte d'une miséricorde, et qui nous promet de la part de Dieu une patience sur laquelle il ne compta point. Miséricorde mal entendue > patience molle et chimérique, qui ne servirait, et qui, en effet, par l'abus que nous en faisons, ne sert qu'à fomenter dans nous le péché. De là cette hardiesse du pécheur, et, si j'ose user de ce terme , cette effronterie qui ne rougit de rien, et qui paraît si monstrueuse, quand elle est mise en parallèle avec la confusion de Jésus- (Christ. En péchant contre Dieu , on n en est pas moins fier devant les hommes; on soutient le pèche avec hauteur; et bien loin de s'en confondre, on s'en gloriGe, on s'en applaudit, on s'en élève , on en triomphe. C'est ce qui oblige le Verbe divin à s'anéantir : l'insolence scandateuse de certains pécheurs ne pouvait se réparer par d'autres humiliations que celles de Jésus-Clirist; l'Aveugle témérité de tant de liber-
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tins ne pouvait être expiée par d*aiitres craintes que celles de Jésus-Christ ; rindifférence de tant d*âmes insensibles n*avaît pas besoin d'un moindre remède que la sensibilité de Jésus-Christ. Afin que Dieu fût satisfait comme il le devait être, que le péché fût une fois détesté autant qu'il était détestable , il fallait qu'une fois on en conçût une douleur proportionnée à sa malice. Or, il n'y avait que FHomme-Dieu capable de mettre cette proportion , parce qu'il n'y avait que lui de capable de connaître parfaitement et dans toute son étendue la malice du péché, et par conséquent il n'y avait que lui qui pût nous apprendre à haïr le péché. C'est pour ce|^ qu'il est venu, et que, dans les jours de sa vie mortelle, comme dit saint Paul, ayant offert même avec larmes ses prières et ses supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, il nous a donné la plus excellente idée de la pénitence chrétienne. Si donc nous apportons encore à ce sacrement des coeurs tièdes , des cœurs froids , des cœurs secs et durs, ne doutons point, mes frères, conclut saint Bernard , que ce ne soit à nous-mêmes que le Sau- ▼eur adresse aujourd'hui ces paroles : Nolite flere super me, sed super vosflefe, (Luc, 23. )
En effet, savez-vous ce qui nous condamnera da- ▼antage au jugement de Dieu? Ce ne sont point tant nos péchés , que nos prétendues contritions : ces contritions languissantes, et si peu conformes à la faveur de Jésus-Christ pénitent ; ces contritions superficielles, où nous savons si bien conserver toute la liberté de notre esprit, tout l'épanouissement de notre cœur, tout le goût des plaisirs, toutes les douceurs et tous les agréments de la société; ces contritions imaginaires qui ne nous affligent point , et qui, par une suite infaillible, ne nous convertissent point. Si nous agissions par l'esprit de la fol , il ne faudrait qu'un péché pour déconcerter toutes les puissances de notre âme , pour nous jeter dans le même effroi que Caïn , pour nous faire pousser les mêmes cris qu'Ésaû , quand il se vit exclu de l'héritage et privé delà bénédiction de son père ; pour nous faire frémir comme ce roi de Babylone , lorsqu'il aperçut la main qui écrivait son arrêt : disons mieux, et en un mot , pour nous faire sentir au fond du cœur, selon la parole de Tapdtre , ce que Jésus-Christ sentit en lui-même : Hoc enimsentUein vobis quod et in ChristoJesu, {Philip,, 2.) Mais parce que l'habitude du péché a fait peu à peu de nos cœurs des cœurs de pierre, ce qui effraya Jésus-Christ ne nous étonne plus, ce qui excita toutes ses passions ne nous touche plus. Ahl Seigneur, disait David, et devons-nous dire avec lui , guérissez mon âme : Sana animam meam. {Ps. 40.) Mais pour guérir pleinement mon âme , guérissez-la de ses contri* tions faibles et imparfaites, qui rendent ses blessures encore plus incurables, au lieu de les fermer,
' Sana contritiones ^fus (Ps. 69); guérissez-la,' parce qu'au moins elle est ébranlée, Sana, quia commota est (Ibid.) Mais ce n'est point assez qu'elle soit ébranlée, il faut qu'elle soit convertie par la force invincible de l'exemple et de la pénitence de son Dieu. Conformons-nous à ce modèle; quelque pécheurs que nous soyons, nous trouverons grâce auprès de Dieu. Ayons toujours ce modèle devant les yeux , la pénitence , dont nous avons si souvent abusé , nous deviendra salutaire. Ce ne sera plus pour nous , comme elle l'a été tant de fois , une pure cérémonie ; ce sera un vrai retour, un vrai changement, une vraie conversion. On vous a dit, et il est vrai, que la douleur du péché, pour être recevable dans ce sacrement, devait avoir des qualités aussi rares que nécessaires ; qu'elle devait être surnaturelle, absolue, sincère, efficace, uni' verselle; que Dieu en devait être le principe, l'objet et la fin ; qu'elle devait surpasser toute autre douleur, et que, le péché étant le souverain mal, elle devait nous le faire abhorrer au-dessus de tout autre mal; qu'il n'y avait point de péché, mêoK: possible, qu'elle ne dût exclure, point de tentation qu'elle ne dût avoir la vertu de surmonter, point d'occasion qu'elle ne dût nous faire éviter; et que , manquant d'une seule de ces qualités , ce n'était plus qu'une contrition vaine et apparente. Mais je vous dis aujourd'hui que toutes ces qualités ensemble sont comprises dans la contrition de Jésus-Christ, je vous dis que, pour vous assurer d*une contrition solide, d'une contrition parfaite, vous n'avez qu'à vous former sur Jésus-Christ , en vous appliquant ce que Dieu disait à Moïse : Inspice, et/ac secundum exemplar. (Exod.j 25.) Si ce n'est pas là notre règle, pleurons pour cela même, mes chers auditeurs, et pleurons d'autant plus amèrement, que nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous. Insensibles à nos pédiés, pleurons au moins notre insensibilité; pleurons de ce que nous ne pleurons pas, et afOigeons-nous de ce que nous ne nous affligeons pas. Par là nous pourrons arriver à la véritable contrition, et par là nous commencerons à devenir les imitateurs delà pénitence du SaU' veur. •
Cependant, outre cette passion intérieure, si je puis parler de la sorte, que lui causa d'abord le péché, en. voici une autre dont les sens sont plus frappés, et dont le péché ne fut pas moins le sujet malheureux et le principe. Car du jardin où Jésus- Christ pria, sans m'arrêter présentement à tout le reste, je vais au Calvaire, où il expira : et là, contemplant en esprit ce Dieu crucifié , l'auteur et le consommateur de notre foi , qui , selon l'expression du grand apôtre, au lieu d'une vie tranquille et heureuse dont il pouvait jouir, meurt de la mort le plus cruelle et la plus ignominieuse : surpris d'un
SUR LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
érénetnent M nouyemi, f ose en demander à Dieu la raison, fen appelle à sa sagesse, à sa justice, à sa bonté; et, tout chrétien que je sais, il s'en faut peu qu*à Texemple du Juif inGdèle , je ne me fasse de ce mystère de ma rédemption un scandale. Et qu'est-ce en e£fet, de voir le plus innocent des liommes traité comme le plus criminel , et livré à d'impitoyables bourreaux? Mais Dieu , jaloux de la gloire de ses attributs, et intéressé à détruire un scandale aussi spécieux en apparence , mais dans le fond aussi pernicieux que celui-là, sait bien réprimer ce premier mouvement de mon zèle : et comment? En me faisant connaître que cette mort est la peine de mes péchés; en m'obligeant à confesser que tout ce qui se passe au Calvaire , quelque horreur que j'en puisse concevoir, est justement ordonné, sagement ménagé , saintement et divinement exécuté : pourquoi? parce qu'il ne fallait rien de moins pour punir le péché , et qu'il est vrai , comme l'a remarqué saint Jérôme, que si, dans les trésors de la colère de Dieu , il n'y avait point eu pour le péché d'autres châtiments que ceux qu'approuve notre raison , notre raison étant bornée, et le péché, de sa nature, étant quelque chose d'infini , Dieu n'aurait jamais été pleinement satisfait. Notre erreur ( chrétiens, appliquez-vous, s'il vous platt, à ces deux pensées bien dignes de vos réflexions) , notre erreur est de considérer ai^ourd'hui le Sauveur du monde par ce qu'il est en soi , et non par ce qu*il voulut être pour nous; ce qui nous trompe, c'est de regarder sa passion par rapport aux Juifs , qui n'en ont été que les instruments, et jamais par rapport à Dieu, qui en a été l'agent principal et le souverain arbitre. Je m'explique. Jésus-Christ en soi est le Saint des saints, le bien-aimé du Père, l'objet des complaisances de Dieu, le chef des élus , la source de toutes les bénédictions , la sainteté substantielle et incarnée. Voilà pourquoi notre raison se révolte en le voyant souffrir : mais nous ne prenons pas garde qu'au Calvaire il cessa, pour ainsi dire, d'être tout cela ; et qu'au lieu de ces qualités, qui furent pour un temps obscurcies et comme éclipsées, il se trouva réduit à- être, selon le texte de l'Écriture, malédiction pour les hommes, Factus pronobismaledictum ( Galat., 3 ) ; à être la victime du péché, Propitiatiopropeccatis (1. Joàn., 2); et puisque saint Paul Fa dit , je le dirai après lui , et dans le même sens que lui , à être le suppôt du péché, et le péché même : Eum qui non novercU peccatum,pro nobis pecccUumfeciL (2. Cor., 5.) Or, en cet état, remarque saint Chrysostôme, il n'y avait point de supplice qui ne fût dû à Jésus- Christ : humiliations, outrages, fouets, clous, épinea, croix; tout cela, dans le style de l'apôtre, était la solde et le payement du péché : et puisque le Fils de Dieu représentait alors le péché, et qu'il
BOURDAU>DB. — T. II.
s'était engagé à être traité de son Père comme l'aurait été le péché même il était de l'ordre qu'il essuyât tout ce qu'il a eu a endurer. Le prenant de la sorte, a-t-il trop souffert? Non : sa charité, dit saint Bernard, a été pleine et abondante , mais elle n'a point été prodigue ; il s'appelle l'homme de douleurs, mais, répond Tertullien, c'est le nom qui lui convient, puisqu'il est l'homme de péché; nous le voyons déchiré et meurtri de coups, mais entre le nombre des coups qu'il reçoit et la multitude des crimes qu'il expie, il n'y a que trop de proportion : on l'abandonne à dès scélérats, barbares et cruels, qui ajoutent à l'arrêt de sa mort tout ce que la rage leur suggère ; mais, quoi qu'ils ajoutent à l'arrêt de Pilate, ils n'ajoutent rien à celui de Dieu : on le maltraite et on l'insulte, mais aussi le pédié, s'il se produisait en substance, mériterait-il d'être insulté et maltraité ; il expire sur la croix, aussi est-ce le lieu où le péché doit être placé. Rectifiez donc, chrétiens, vos sentiments; et tandis que ce divin agneau est immolé, au lieu de vous préoccuper du mérite de sa sainteté et de ses vertus , souvenez- vous que c'est pour vos désordres secrets et publics qu'on le sacrifie, que c'est pour vos excès, pour vos intempérances , pour vos attachements honteux et vos plaisirs infâmes. Si vous vous le figurez tel qu'il est , chargé de toutes nos dettes, cette flagellation , à laquelle on le condamne , n'aura plus rien qui vous choque; ces épines qui le déchirent, ne blesseront plus la délicatesse de votre piété; ces clous dont on lui perce les pieds et les mains, n'exciteront plus votre indignation. Mon péché, direz- vous, en vous accusant vous-mêmes, méritait toutes ces peines; et puisque Jé^us- Christ est revêtu de mon péché , il les devait toutes porter. Aussi est-ce dans cette vue que le Père éternel, par une conduite aussi adorable qu'elle est rigoureuse, oubliant qu'il est son Fils, et Tenvisageant comme son ennemi (pardonnez-moi toutes ces expressions), se déclara son persécuteur, ou plutôt le chef de ses persécuteurs. Les Juifs se font de leur haine un zèle de religion pour exercer sur son sacré corps tout ce que peut la cruauté ; mais la cruauté des Juifs ne suffisait pas pour punir un homme tel que celui-ci , un homme couvert des crimes de tout le genre humain ; il fallait , dit saint Ambroise, que Dieu s'en mêlât , et c'est ce que la foi nous découvre sensiblement.
Oui, chrétiens, c'est Dieu même et non point le conseil des Juifs qui livre Jésus-Christ : ce juste, mes frères, leur disait saint Pierre, ne vous a été remis entre les mains comme coupable, que par un ordre exprès de Dieu et par un décret de sa sagesse : D^nUo conciUo etprsesdenlia Dei tradUum {Jct.y 2 ); déclaration qu'il faisait dans leur synagogue, sans craindre qu'ils s'en prévalussent, ni qu'ils en tirassent avantage pour étouffer les remords
SUR LA PASSION DE JËStlS-^aûflSÏ.
da déidde qu'ils avaient commis. Il est vrai que les* pharisienset les docteurs de la loi ont poursuivi ïésus-Christ pour le fafire mourir; mais ils ne Font poursuivi, Seigneur, reprenait David par un esprit de prophétie, que parce que vous Tavez frappé le prenais : Domine , quent ta percussisti , persecuH $unt. [Ps. 68.) Jusque-là ils Font respecté, jusquelà , quelque animés qu'ils fussent, ils n'ont osé attenter sur sa personne ; mais du moment que vous vous êtes tourné contre lui , et que , déchargeant sur lui votre courroux, vous leur avez donné mainlevée, ils se sont jetés sur cette proie innocente, et réser- Tée à leurÂireun Mais par qui réservée, sinon par vous, ô mon Dieu! qui dans leur vengeance sacrilège, trouviez raccomplissement de la vôtre toute saintel Car c'était vous-même. Seigneur, qui justement changé en un Dieu cruel , faisiez sentir, non plus à votre serviteur Job , mais à votre Fils unique , la pesanteur de votre bras. Depuis longtemps vous attendiez cette victime ; il fallait réparer votre gloire et satisfaire votre justice : vous y pensiez; mais ne voyant dans le monde que de vils sujets , que des têtes criminelles, que des hommes faibles dont tes actions et les souffrances ne pouvaient être d'aucun mérite devant vous, vous vous trouviez réduit à une espèce d'impuissance de vous venger. Aujourd'hui vous avez de quoi le faire pleinement; car voici une victime digne de vous , une victime capable d'expier les péchés de mille mondes, une victime telle que vous la voulez , et que vous le méritez. Ce Sauveur atta* ché à la croix est le sujet que votre justice rigoureuse s'est elle-même préparé. Frappez maintenant , Seigneur, frappez : il est disposé à recevoir vos coups; et, sans considérer que c'est votre Christ, ne jetez plus les yeux sur lui que pour vous souvenir qu'il est le nôtre , c'est-à-dire qu'il est notre hostie, et qu'en l'immolant, vous satisferez cette divine haine dont vous haïssez le péché.
Dieu ne se contente pas de le frapper, il semble vouloir le réprouver, en le délaissant et l'abandonnant au milieu de son supplice : Deus meus, Deus meus, ut quîd dereliquisH me? (Matth., 27.) Ce délaissement et cet abandon de Dieu est en quelque sorte la peine du dam , qu'il fallait que Jésus-Christ éprouvât pour nous tous , comme dit saint Paul. La réprobation des hommes aurait été encore trop peu de chose pour punir le péché dans toute l'étendue de sa malice : il fallait, s'il m'est permis d'user de ce terme, maïs vous en pénétrez le sens, et je ne crains pas que vous me soupçonniez de l'entendre selon la pensée de Calvin ; il fallait que la réprobation sensible de l'Homme-Dieu remplit la mesure de la malédiction et de la punition qui est due au péché. Vous avez dit, prophète , que vous n'aviez jamais vu un juste délaissé, ^o» vidijustum deretictum {Ps,
18 ) ,• mais en voici un exemple mémorable que vous | croix. Et vous , dignes de tous les fléaux et de tous
nepouvez désavouer, Jésus-Christ, abandonné de son Père céleste , et pour cela n'osant presque plus 1« réclamer sous le nom de Père , et âe l'appelant que son Dieu : Deus meus, ui quiddereUquisti me f Toutefois ne vous en scandalisez pas, puisque après tout il n'y a rien dans ce procédé de bieu qui ne soit selon les règles de réqulté. Non, conclut saint Augustin , il n'y eut jamais de mort, ni t)tus juste, ni plus injuste tout ensemble , que celle du Rédempteur : plus injuste par rapport aux hommes, qui en furent les exécuteurs ; plus juste par rapport à Dieu , qui en a porté ta sentence. îmagînez-vous, mes chers auditeurs (c'est la réflexion de l'abbé Rupert, dont vous serez peut-être surpris , mais qui , dansfo doctrine des théologiens, est d'une vérité certaine); imaginez-vous que c'est aujourd'hui singulièrement et souverainement le jour prédit par les oracles de toutes les fioritures , je veux dire le jour de la vengeance du Seigneur, Dies uUionis Domini. (Isai., Z4.) Car ce n'est point dans le jugement dernier que notre Dieu , offensé et Irrité, se satisfera en Dieu ; ce n'est point dans l'enfer qu'il se déclare plus authentiquement le Dieu des vengeances; c'est au Calvaire : Deus uUionumDominus. (PsaL 98.) C'est là que sa justice vindicative agit librement et sans contrainte, n'étant point iresserrée, comme elle Test ailleurs, J)ar la petitesse du sujet à qui elle se fait sentir : Deus vttionem libère egtt. (Ibid. ) Tout ce que les damnés souffriront n'est qu'une demi-vengeance pour hiî ; ces grincements de dents , ces gémissements et ces pleurs , ces feux qui ne doivent jamais s'éteindre, tout cela n'est rien on presque rien en comparaison du sacrifice de Jésus-Christ mourant.
Voilà , mes chers auditeurs , ce que le péché coûte à un Dieu ; mais que nous a-t-il coûté jusqu'à présent à nous-mêmes? et dans la monstrueuse opposition qui se trouve là- dessus entre lui et nous, entre loi tout saint qu'il est , et nous tout coupables que nous sommes , n'a-t-il pas bien droit de nous dire : Ne pleurez pas Sur moi , mais sur vous : NoUte ffete super me, sed super vosflete. Car n'est-ce pas le plus déplorable renversement, devoir des coupebles épargnés, tandis que le juste fait pénitence et une sévère pénitence; des pécheurs ménagés et flattés, tandis que l'innocent est sacrifié ; le péché mêmedans l'honneur et dans les délices , tandis , si je puis ainsi parler, que la ressemblance du péché est dans l'opprobre et dans les tourments? Toutefois, hommes du siècle , hommes délicats et sensuels , c'est le triste parallèle qui se présente ici à vos yeux, et qui doit vous couvrir de confusion. Il meurt, cet agneau sans tache, ce Dieu qnî pour nous s'est fait la victime du péché; et il meurt, comment? déchût et ensanglanté, couronné d'épines ei attaché à une
SUK LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST
les châtiments du ciel, comment vivez-vous? tranquilles et recherchant toutes les commodités jouisgant de toutes les aises , goûtant toutes les douceurs de votre condition. Ah! Seigneur, puisque le péché, ce monstre que l'enfer a formé contre vous, vous a causé la mort, et la mort de la croix , ce serait assez à des cœurs reconnaissants pour concevoir contre lui toute la haine dont ils sont capables! mais vous nous ordonnez de ne pas verser nos pleurs sur vous , et de ne les répandre que sur nous-mêmes ; et puisque le péché nous cause la mort à nous-mêmes, non point comme à vous une mort naturelle et temporelle, mais une mort spirituelle, une mort éternelle, que ne devons-nous point employer pour le détruire? Cependant, au lieu de travailler à le détruire daRS nous, nous l'y entretenons, nous l'y nourrissons, nous l'y laissons dominer avec empire! Y a-'t-il maintenant quelque pénitence dans le christianisme; ou s'il y en a , quelle est la pénitence des chrétiens, et à quoi se réduit-elle? Est-ce une pénitence qui châtie le corps, une pénitence qui mortifie les sens, une pénitence qui crucifie la chair? Vous le savez, mes chers auditeurs; et ce qui doit encore plus sensiblement vous toucher, c'est de voir la passion de Jésus-Christ, non plus seulement causée par le péché, mais renouvelée par le péché, comme je vais vous le montrer dans la seconde partie.