RVE VOLTAIRE
HENRY MORSE STePHKNC
Ck^i
L*E8PRIT FRANÇAIS JBT l'eSPRIT RÉVOLUTIONNAIRE.
L'esprit, — je ne parie pas de celui qui court les rues, — est çâ et là en littérature le trait de génie, la touche du maître, l'accent immortel dont le sculpteur ou le peintre frappe le marbre ou la toile. Rulhiéres disait, étonné qu'on le trouvât méchant : — Je n*ai fait qu'une méchanceté dans ma yie. — Quand finira- t-elle? demanda Ghamfort. Ce mot si profond et si inattendu survivra à toutes les œuvres de Chamfort, comme les contes de Voltaire ont survécu à ses tragédies, conmie les petits tableaux tout flamands de Breughel à ses grandes toiles inspirées par les Italiens. Il y a des hommes d'esprit qui n*ont laissé qu'un mot pour tout héritage, c est déjà beaucoup. La postérité est assez paresseuse de sa nature ; elle aime ceux qui arrivent à elle sans lourd bagage pour sa bibliothèque, qui ne se compose pas de mille voluiBes. Elle n'a ouvert sa porte à Chamfort qu*à la condition qu'il laissât ses.livres sur le seuil. Fontenelle, qui, presque centenaire, ne passait pas de jour sans aller dans le monde, disait à ses voisins : — Je suis là, mais, ne comptez pas sur ma
•. '', CB^MFORT.
esprit, lacourersation est un livre que je ne complus guère; dites Wi de temps à autre le titre du cha- . — La postéiyfé est comme le vieux Fontenelle : elle se
ntente de sav^le titre du chapitre.
Ghamfort, né^n Auvergne en 1741, mort à Paris en 1794, a traversé pouf ainsi dire tout le dix-huitième siécle,-«e dix-huitième siMe^ des abbés, des marquises, des reines du Parc-aux- Cedê-tl de Trianon, des encyclopédistes et des révolutionnaires. 22 a connu Voltaire et madame du Barry, Diderot et Marie-Antoinette, Saint-Just et Charlotte Gorday. 11 a toujours été Thomme de son temps, hormis en 1795, où il osa être encore un homme d'esprit. « La fraternité de ces misérables est celle de Gain et d'Abel, ou d'Etéocle et de Polynice. Qu'ils écrivent donc sur tous les monuments : Sois mon frère, ou je te tue. » Quoiqu'il eût commencé la Révolution avec Mirabeau, il fut conduit aux Madelonnettes, qui était alors le chemin de la guillotine, v^ La mère de Ghamfort était cdame de compagnie. » Quand on s'aperçut dans la maison qu'elle était sur le point de donner un nouveau venu à la compagnie, on se sépara d'elle violemment. Ghamfort la consola à force d'amour. 11 vint au monde sans autre patrimoine que le nom de Nicolas. Paris est l'arche sainte qui sauve du naufrage toutes les misères de la province quand elles sont couronnées par un rayon d'intelligence. La mère et l'enfant vinrent k Paris. Nicolas, on ne sait sur quelle recommandation, fut admis au collège des Grassins en qualité de boursier. Il étudia beaucoup et s'en repentit plus tard : « Ce que j'ai appris, je ne le sais plus ; le peu que je sais, je l'ai deviné.» En rhétorique, il remporta tous les prix au grand concours, hormis le prix de poésie latine. Ses maîtres lui dirent, au retour du triomphe, que, quatre prix sur cinq, ce n'était qu'une victoire compromise; on lui signifia que, s'il ne voulait pas, pour Tannée suivante, doubler sa rhétorique afin d'obtenir tous les prix, il fallait renoncer à sa bourse, son seul bien. 11 se résigna en pensant à sa mère. A la seconde tentative, il remporta les cinq prix. « L'an passé, dit-il, je manquai le prix de vers latins ^ parce que j'avais imité Virgile, je l'ai remporté cette année
CHABÏFORT. N 3
parce cpdftA imité Buchanan. » En effet, il y avait dans sa composition une description du canon et de la canonnade qui enieya tous les suffrages, excepté celui de Ghamfort.
Dès cette seconde conquête, Ghamfort fut un citoyen de la république des lettres. 11 y avait au collège un descéhdant de Malherbe et Letourneur qui a traduit Ossian : Ghamfort fut leur maître et corrigea lears vers. Le goût des voyages s'empara de ; leur esprit aventureux : un soir, ils s'enfuirent du collège, résolus à faire le tqur du> monde. Ils allèrent jusqu'à Cherbourg; mais, sur le point de s'embarq^r, Ghamfort dit à ses amis, comme avait dit plus d'un philosophe à ses disciples : « Avant de faire le tour du monde, si nous faisions le tour de nous-\ mêmes? » Gombjen qui s'en vont vers Torobouctou pour y étudier les costumes et qui s en reviennent mourir chez eux sans avoir jamais eu la curiosité de voyager dans les pays inconnus de leur cœur ! Gombien de sentiments et d'idées demeurent en nous sans que nous les traversions, comme les forêts vierges pour tant de peuplades du nouveau monde!
Tous les trois rentrèrent au collège comme des enfants prodigues de la science. Ghamfort devint abbé : < G'est un costume )/' et non point un état. » Le principal des Grassins lui promit une abbaye. « Non, je ne serai jamais prêtre : j'aime l'honneur et non les honneurs. »
Il n'avait jusque-là porté que le nom de Nicolas; il se bap- , tisa lui-même du nom de Ghamfort et se jeta à toute aventure i dans les hasards de la vie liîtéraire. 11 fut repoussé par les gazettes et les libraires. Sa mère n'avait pas de pain, il n'avait que des larmes à lui donner. Il rencontre un jeune prédicateur de ses amis qui allait à la cour. « Eh bien , Nicolas, que dis-tu? — Je fais un sermon à ma mauvaise étoile. ~ Tu sais faire des sermons, toi? — Oui, écoule. » Et Ghamfort se mit à débiter une galante apostrophe à sa mauvaise fortune. « Ah ! que tu es heureux! s'écrie le prédicateur; moi qui ne trouve jamais rien à dire quand je monte en chaire ! veux-tu faire mes sermons? je les prononcerai, car j'ai de la mémoire. — G'est dit : un louis par sermon. » Le prédicateur frappa dans la main de Ghamfort.
A GHÂMRORT.
y II lui fallait un sermon par semaine. Ainsi vécut Ghamibrt durant près d*une année.
Il trouva quelques pages à écrire dans les gazettes, mais il était plus soucieux d'écrire dans le livre de la vie, ce beau livre qu'on entr'ouvre é vingt ans, et où Ton écrit avec une plume de flamme. Les folles et charmantes passions, les sirènes aux bras ouverts le saisirent et Tentraînèrent à tous les dangers. 11 revint sur le rivage, mais abattu et ravagé, ayant aux premières secousses épuisé ses forces et arraché de son cœur tout le printemps de la vie. t]omroe Duq^s, il avait élevé le château de cartes de Tamour au milieu des courtisanes, et, parmi les courtisanes, il n'avait même pas trouvé Madeleine pour pleurer avec lui sur la profanation de Tautel. Triste préface |)our la vie d'un poète, que cette jeunesse où rien de pur ne fleurit I C'est la jeunesse de Piron ; or telle jeunesse, tel poète. La muse est une fille qui se souvient.
Tout en suivant dans la poussière le carrosse arrogant des courtisanes, Ghamfort n'avait pas une seule fois rencontré la roue de la fortune. Il était plus pauvre que jamais. 11 vivait seul, n'ayant pour toute hôtesse que la misère. L'usage alors, pour tout poète nouveau venu, était de concourir pour un prix
; académique. C'était, pour ainsi dire, faire antichambre chez la poésie. Ghamfort concourut : il obtint le prix. Pour ce triomphe, dont il avait raison de n'être pas fier, il fut recherché dans le monde, où, grâce à sa figure, il devint à la mode. Toutes les marquises prirent beaucoup d'estime pour un homme dont madame la princesse de Graon disait : « Vous ne le croyez qu'un )Adonis, et c'est un Hercule. » Le dix-huitième siècle en était alors  son regain ; on fauchait à pleine faux la dernière moisson d'amour.
Il parait qu'fiercule-Ghamfort fut soumis à de trop rudes travaux, comme son ancien, car, au bout de quelques années, nous le retrouvons, pour ses péchés, aux eaux de Spa, aux eaux de \ Baréges, partout où Gupidon s'était mis au régime et buvait de l'eau. 11 revint à Paris, résolu à faire pénitence. En effet, une seconde fois il concourut pour un prix académique. Il n'obtint
GHÀMPORT. 5
pas même une mention. Il se consoU par sa comédie la Jeune indienne, qui fut représentée avec quelque bruit. Le nom de Ghamfort était déjà célèbre ; mais il n'avait toujours pas d'argent et vivait au basard çà et là à la condition de dîner en ville. Il apportait son esprit comme argent comptant, disant comme Pi- / ron : a On me prête sur gages, » ou comme Riva roi : « Je ne
I \ puis pas dire une bêtise sans qu'on crie au voleur. »
Madame Helyétius, qui avait à Sèvres « un hôpital littéraire ,») y logea Ghamfort durant quelques saisons. Il y serait resté plus longtemps sans Tamitié de Ghabanon : Ghabanon avait une pension de douze cents livres sur le Mercure ; il aimait Ghamfort, il le força à accepter ces douze cents livres. La république des lettrés peut écrire aussi le mot fraternité sur plus d'un de ses . monuments. Ghamfort voulait refuser, mais Ghabanon joua Tof-
^ fensé et parla de se battre en duel plutôt que d'essuyer cet af- ; front d'un ami. Vers le même temps, Ghamfort obtint deux nouveaux prix au concours académique pour l'éloge de Molière et pour réloge delà Fontaine ^ La Harpe l'avait vaincu en poésie; Ghamfort prit vaillamment sa revanche en prose.
La santé lui revint par intervalles. Dés qu'il ressaisissait sa force, il se jetait à bride abattue sur les passions ardentes. « Il
^ Ijfaul choisir ; aimer les femmes ou les connaître, il n'y a pas de milieu. » Quoiqu'il connût les femmes, il persistait à les aimer. • Duclos s'accommodait de la première venue. « Pour moi, disait ; Ghamfort, je recherche surtout celles qui vivent hors du mariage et du célibat. Ge sont quelquefois les plus honnêtes. » Quoique le sentiment romanesque manquât à son cœur, il eut quelques élans de poésie dans l'amour, ce qui explique ce mot :
\ * M. Necker, sachant que la Harpe concourrait, et ne doutant pas que le prix ne fût pour son protégé, dit qu'il ajouterait cent louis. Ghamfort, qui n'avait pas jusque-là songé à concourir, déclara tout haut qu'il enlèverait la couronne de l'Académie, et les cent louis de M. Necker à la Harpe. Vouloir c'est pouvoir, même en éloquence. Ghamfort réussit. Le8 deux éloges firent autant de bruit qu'autrefois les deux sonnets sur ' la BeUe Matmeuse^
6 GBAIIFORT.
« Je n'ai jamais perdu terre avec les femmes, si ce n*est dins le cieU »
Il aurait pu, mieux qu'aucun autre faiseur de paradoxes, écrire
l'histoire de l'amour. Il avait étudié la femme et les femmes. Il
savait les mille et une attaques contre les places fortes de la
vertu. Il commençait souvent le siège au petit lever. Au dix*
huitième siècle, les marquis allaient voir le lever des femmes
comme les philosophes allaient voir le lever du soleil. Le soleil
et les femmes sont toujours de ce monde, mais ne se lèvent
plus en public. Ghamfort trouvait que le midi a une sorte de
i sévérité fatale aux amoureux. A trois heures, on pouvait ouvrir
( le roman, sauf à l'interrompre à la première page ; à six heures,
) il lallait railler au lieu de s'attendrir; à neuf heures, conter
I quelque histoire émouvante ; à minuit, suivre son inspiration,
', et, une fois en campagne, ne pas rebrousser chemin, même si
'\ le feu était à la maison. Selon Ghamfort, il y a tant d'illogisme
\ dans la femme, que les raisonnements ne la prennent jamais. 11
/ faut savoir être dans le même moment un homme d'esprit et
une bête, un maître et un esclave, un sage et un fou. « Savez-
vous pourquoi, disait Ghamfort à Mirabeau, j'ai séduit madame
de *'*? G'est que je me suis aperçu le premier que, puisqu'elle
avait changé en cramoisi le meuble bleu de son boudoir, il fai~
lait changer avec elle le ton de la conversation. »
Les femmes du monde consultaient Ghamfort comme un confesseur de Tordre profane. « Mon fils va entrer dans le monde, lui dit un jour madame de Montmorin ; comment le sauver de la première traversée? — Recommandez-lui avec ferveur d'être amoureux de toutes les femmes. »
11 avait toujours quelque chose à dire, mais il n'avait jamais rien à écrire. De son temps, il y avait déjà trop de livres; il ne ; voulait pas donner au censeur royal le plaisir d'approuver une sottise de plus. « Quel livre faire? On exécute à l'Opéra le quHl mourût de Pierre Gorneille. Les gens de lettres n'ont plus qu'une ressource pour être neufs, c'est de faire danser à Noverre les Maximes de la Rochefoucauld ou les Pensées de Pascal. »
Il se contentait de répandre son esprit en. menue monnaie, comme Rivarol, Rulhières et quelques autres. Il allait causer dans les salons célèbres, au milieu d'un cercle de jolies femmes. C'était la manière alors de faire son feuilleton, et ce feuilletonlà, quand il était signé Ghamfort, n'était pas oublié le lende* main.
Ghamfort arriva à la cour par la ducbesse de Grammont, qui \ / l'avait rencontré aux eaux de Baréges ' et Tavait emmené à Gban- ) ,
teloup. On joua sa tragédie de Mustapha et Zeangir à Fontai- ^ ..i nebleau devant toutes les royautés par la grâce de Dieu» parla naissance, par la beauté. Le roi lui donna douze^ents livres deH pension ; le prince de Gondé lui offrit d'être secrétaire de ses / l^ commandements. C'était beaucoup pour une pareille œuv fe on ^ tous points médiocre. Ghamfort accepta, mais il était né libre. A peine installé au Palais-Bourbon, il n'eut qu'une idée, celle d'en sortir, sans toutefois fâcher le prince de Gondé. 11 passa ^
six mois à écrire des épitres en prose et en vers pour faire yagréer sa démission. II avait alors quarante ans; il devenait misanthrope; ITelait gai, mais ombrageux. Il avait vu s'agiter
« « M. de Ghamtbrt est arrivé, écrivait mademoiselle de Lespinasse (octobre 1775): je l'ai vu, et nous lirons ces jours-ci son Éloge de la Fontaine. Il revient des eaux en bonne santé, beaucoup plus riche de gloire et de richesse, et en fonds de quatre amies qui Taiment chacune d'elles comme qus^tre : ce sont mesdames de Grammont, de Rancé, d'Amblimont, et la comtesse de Ghoiseul. Cet assortiment est presque aussi bigarré que l'habit d'Arlequin; mais cela n'en est que plus piquant* plus agréable et plus charmant. Aussi je vous réponds que M. de Ghamfort est on jeune homme bien content, et il fUU Men de son mieux pour être modeste, ^
La modestie de Ghamfort était bien connue depuis longtemps déjà. Diderot parle, en 1767, d'un <t jeune poète appelé Ghamfort, d'une figure trèfr-aimable, avec assez de talent, les plus belles apparences de modestie, et la suffisance la mieux conditionnée. Cest un petit ballon dont une piqûre d^ épingle fUit sortir un vent violent, n»
Écoutons maintenant Grimm sur ce point délicat : « M. de Ghamrort est jeune, d'une jolie figure, ayant Télégance recherchée de son âge
/tej
8 GHAMFORT.
autour de lui, sur tous les théâtres, les vanités humaines. H avait vu beaucoup de monde, mais il n'avait pas encore découvert un homme. Il s*était étudié lui-même sans être très-connt de ce livre vivant qui s'appelait Gbamfort. Ce fut alors qu'il se jretira à Auteuil, comme le vieux 6oileau, dans la maison du satiriste, disant à ses rares amis : Ce îCe$t pas avec les vivants quHl faut vivre, c'est avec les morts (c'est-à-dire avec les livres). Cependant, à peine dans la retraite, à peine eut-il secoué la poussière de ce sépulcre qui s'appelle une bibliothèque, qu'il devint amoureux. Les misanthropes qui comptent sans l'amour comptent deux fois. Chamfort avait rencontré je ne sais où, à Boulogne, une dame de la cour de la duchesse du Maine, c'est-à-dire une beauté qui comptait bien quarante-huit printemps. C'est encore l'histoire de Piron. Cette dame avait de Tesprit ; elle avait beaucoup vu, elle racontait beaucoup. Chamfort l'épousa, comme il eut acheté un livre curieux. La dame elle-même était misanthrope. Us se trouvèrent à Auteuil trop près du monde ; ils allèrent se réfugier à Vaudouleurs, non loin d'Ëtampes, sans avertir leurs amis. Ils y vécurent six mois, comme auraient pu faire Ulysse et Calypso ; mais la lune de miel prit alors une couleur funèbre. La dame tomba malade et mourut. Chamfort, inconsolable, se mit à
{ voyager. 11 séjourna en Hollande avec le comte de Narbonne.
' A son retour à Paris, il épousa l'Académie, veuve deSainte-Palaye. Son épithalame fut tiède, sans couleur, sans mouvement.
et de son métier. Je ne le connais pas d'ailleurs; mais, s'il fallait deviner sou caractère d'après sa petite comédie, je panerais qu'il est petitmaître, bon entant au fond, mais vain, pétri de petits airs, de petites manières, ignorant et conGant à proportion; en un mot, de cette pâte mêlée dont il résulte des enfants de vingt à vingt-cinq ans assez déplaisants, mais qui mûrissent cependant, et deviennent, à Tâge de trente à quarante ans, des hommes de mérite. S'il ne ressemble pas à ce portrait, je lui demande pardon, mais j'ai vu tous ces traits dans son Marchand deSmyrne. Pour du talent, du vrai talent, je crains qu'il n'en ait pas; du moins son Marchand n'annonce rien du tout, et ne tient pas plus que sà Jeune Indienne ne promettait autrefob. »
CHAMPORT. 9
Il retourna dans le monde et à k cour. Il disait alors : « Ma vie est un tissu de conlrastes apparents avec mes principes : je n*aime point les principes, et je suis attaché à un prince ; on me connaît des maximes républicaines, et je vis avec des gen^ de cour. J'aime la pauvreté, et je n*ai que des riches pour amis. Je fuis les hommes, et les hommes sont venus à moi. Les lettres sont ma seule consolation, et je ne vois pas de beaux es« prits. J*ai voulu être de TAcadémie, et je n*y vais jamais. Je crois que les illusions sont le luxe nécessaire de la vie, et je vis sans illusions. Je crois que les passions nous sont plus utiles que la raison, et j'ai détruit mes passions. »
La reine Marie-Antoinette dit un jour à Ghamfort : « Savezvous, monûeur de Ghamfort, que vous avez plu à tout le monde à Versailles, je ne dirai pas à cause de votre esprit, mais malgré votre esprit? — La raison en est toute simple, répondit Charofort avec son franc-parler ; à Versailles, je me résigne à apprendre beaucoup de choses que je sais par des gens qui les ignorent. »
On a dit que Ghamfort avait cessé d'aller à la cour après y avoir manqué une passion. On n*a d'autres traces de cette histoire, ou plutôt de ce roman, que cette lettre qui semble écrite par Cyrano de Bergerac. « Voilà prés de huit jours qu'il m'a été impossible de me délivrer d'une fantaisie de poète. Le jour, la nuit, le repos même, tout s'en est ressenti. Je ne croyais pas être si jeune. Rien n'a pu faire lâcher prise à cette passion su- ■ bite. C'est être mordu d'un chien enragé. Le chien n'était pas gros, mais c'est un chien-loup, ou plutôt un chien-lion, un mélange d'horrible, de charmant et de ridicule, de raison et de folie. J'irai un matin à votre lever, mon redoutable bichon ; j'espère qu'il pourra vou. amuser et vous mordre jusqu'au cœur avec ses dents aiguës; » ^
Le comte de Vaudreuil le logea en son hôtel, qui devint presque une autre académie, car, si Ghamfort écrivait sans chaleur et sans caractère, il parlait toujours avec un accent pittoresque. C'était le journal vivant du monde politique et litté- ;^raire. U comptait alors trois sortes d'amis : les amis qui l'ai-
10 GHAMFORT.
maient, les amis qui ne l'aimaient pas, et les amis qui n^ se souciaient pas de lui. Parmi les premiers figurait Mirabeau . Le lion recherchait le chat pour sa malice et ses grâces délicates, ou plutôt Mirabeau et Ghamfort étaient tous les deux emportés et railleurs. La nature les avait taillés en plein drap; mais il leur manquait en toute chose la foi, la foi qu'ils remplaçaient par la colère à l'heure solennelle. Ce qui va sembler étrang-e, c'est que dans cette amitié Ghamfort était le maître et non le disciple. Gette lettre de Mirabeau est bien curieuse : « J*ai quitté trop tard mes langes et mon berceau. Les conventions humaines m'ont trop longtemps garrotté, et, lorsque les liens ont été un peu desserrés (car pour brisés ils ne le furent jamais), je me suis trouvé encore tout chamarré des livrées de l'opinion . J'étais d'ailleurs trop passionné, j'avais donné trop de gages à la fortune, pour devenir l'homme de la nature. Ce n'est pas au milieu des dangers qu'on peut suivre une route déterminée. Âh ! si je vous avais connu il y a dix ans, combien de précipi— ces et de ravins j'aurais évité ! Il n'est point de jours, et surtout il n'est point de circonstances un peu sérieuses où je ne me surprenne à dire : c Ghamfort froncerait le sourcil, ne fai- « sons pas, n'écrivons pas cela ; » ou bien : « Ghamfort sera con- « tent, car Ghamfort est de la trempe de mon Ame et de mon « esprit. » Tout homme a ainsi une conscience intérieure dans un ami toujours en sentinelle sur ses actions. Bienheureux est l'ami qui veille auprès de Mirabeau !
Mirabeau devait lire à l'Assemblée nationale, en 1791, un
apport sur les académies. Ce curieux morceau, trouvé dans
ses papiers à sa mort, était Tœuvre de Ghamfort, qui a plus
'^d'une fois travaillé les discours de son illustre ami. Ghamfort,
qui était entré à l'Académie en 1781, qui avait été quatre fois
couronné, ne parlait guère en académicien ni en académiste.
;« Helvétius, Rousseau, Diderot, Mably, Raynal et tous les es-
' prits libres ont montré hardiment leur mépris pour ce corps,
qui n'a point fait grands ceux qui honorent sa liste, mais qui
les a reçus grands et les a rapetisses quelquefois. » Plus loin, il
soutient que celte école de servilité n'a jamais produit ni un
/Si
CHÂMFORT. 11
homme ni une idée. Il s'indigne aussi contre les prix de vertu. « Rendez à la vertu cet hommage de croire que le [Muvre aussi peut être payé par elle; qu'il a, comme le riche, une conscience opulente et solvable ; qu'enfin il peut, comme le riche, placer une bonne action entre le ciel et lui. » Après quelques pages de déclamation, il arrive à cette conclusion éloquente : « Vous avez tout affranchi, affranchissez les talents. Point d'intermédiaire entre les talents et la nation. Range-toi de mon soleil, disait Diogéne à Alexandre, et Alexandre se rangeait. Puisque les académies ne se rangent point, il faut les anéantir. Une corporation pour les arts de génie ! C'est ce que \ les Anglais n'ont jamais conçu, les Anglais, nos maîtres pour la y . raison* Corneille, critiqué parTAcadémie française, s'écriait : i rimite Vun de mes trois Horaces; fen appelle au peuple, l Croyez-en Corneille, appelez au peuple comme lui. »
Cependant la Révolution éclata. Chamfort suivit Mirabeau dans la tempête. Il oublia ses anciens amis, disant que ceux qui passent le fleuve des révolutions ont passé le fleuve de Toubli'. ) Il courut les clubs et fut orateur d^caifliour. Il entra Tun des premiers à laTBàstille. La R évolution" lui avait tout enlevé, mais il s'oubliaiTlui-méme. 11 entre un jour chez Marmontel qui pleurait la perte de ses pensions. « Tu pleures, Brutus-
* chateaubriand, qui le rencontra en pleine révolution, le peint vivu« nient :
« Chamfort était dNine taille au-dessus de la médiocre, un peu courbé, d'une figure pâle, d'un teint maladif. Son œil bleu, souvent froid et couvert dans le repos, lançait Téclair quand il venait i s'animer. Des narines un peu ouvertes donnaient à sa physionomie l'expression de la sensibilité et de Ténergie. Sa voix était flexible, ses modula-^ tions suivaient les mouvements de son âme, mais, dans les derniers temps de mon séjour à Paris, elle avait pris de l'aspérité, et on y démêlait l'accent agité et impérieux des factiuns. Je me suis toujours étonné qu'un homme qui avait tant de connaissances des hommes eût pu épouser si chaudement une cause quelconque. » C'est vers le même temps que Mirabeau le voit ainsi : « Malgré vos souffrances, vous êtes un des êtres les plus vivaces qm
Marmontel ? — Je pleure pour mes enfants, qui mourroiit de faikn. » Gfaamfort prend un enfant sur ses genoux : « Viens, mon petit ami, tu vaudras mieux que nous : quelque jour, tu pleureras sur ton père en apprenant qu'il eut la faiblesse de pleurer sur toi dans l'idée que tu serais moins riche que lui . j» Après les premières bourrasques, il reprit sa plume, et rédigea
- la partie littéraire du Mercure. Ce journal était royaliste ; mais, pendant que le rédacteur politique baisait la royauté sur une joue^ le rédacteur littéraire lui donnait un soufflet sur Tautre. 11 fut durant quelque temps secrétaire du club des Jacobins;
rihais, quand il vit que la France républicaine subissait le joug du roi Robespierre et du roi Maral, il se relira au club des émigrés de 89. Il était au bout de son élan patriotique. La pluparCde ceux qu'entraînait le courant ou qui s'y laissaient en-
. traîner allaient dans les ténèbres, dominés par les événements du jour, sans voir la rive où déjà la colombe allait détacher le rameau sacré. La vie politique de Chamfort s'arrêta à la chute des girondins. Quoique^salué par un certain nombre de montagnards pour ses idées^ ses sarcasmes, il ne fi'anchit pas le Rubicon ; ce fut ce qui le perdit. Peut-être fut-il arrêté par un sentiment de reconnaissance plutôt que par la conviction que les montagnards iraient trop loin. Roland avait divisé la Bibliothèque nationale en deux directions ; il avait donné l'une à Carra
\et l'autre à Chamfort. C'étaient deux actes de justice qui firent deux girondins, de plus. Chamfort, d'ailleurs, devait se perdre dans la Révolution même en suivant la vague, car, né pour la critique et non pour l'enthousiasme, il n'épargnait aucune
existent; la ténuité de votre charpente, lui dit-il, la délicatesse de vos traits et la douceur résignée et même un peu triste de votre physionomie, lorsqu'elle est calme et que votre tête ou votre âme ne sont poini en mouvement, alarmeront et induiront toujours en erreur vos amis sur voU'e force. Chez vous, loin que ce soit la lame qui use le fourreau, c'est l'âme, le vis ignea, qui entretient la machine : Comment son feu intérieur ne le consume-t-il pas? se dil-on. Ëhl comment leconsumerait-il? c'est lui qui le fait vivre. Donnez-lui une autre âme, et sa Fréie existence va se dissoudre. 2>
CUAMFORT. i5
royauté populaire^ pas plus celle du citoyen Marat que pelle du citoyen Robespierre. 11 n'épargnait même pas la Convention. Pour célébrer l'anniversaire du 2 janvier, la Convention était allée solennellement sur la place de la Révolution, où on lui donna/le spectacle de la guillotine. « C'est, dit Chamfort, le gratis de la Convention.» (On donnait alors comme aujourd'hui des représentations gratuites au peuple.) Les sarcasmes de Chamfort, bous ou mauvais, étaient transcrits et dénoncés. On rapportait que, dans quelques salons encore ouverts, il s'amusait à faire avec beaucoup de gaieté la silhouette des principaux conventionnels. < Prenez garde, lui dit -on un jour, vous avez plus d'un titre à la haine de ce parti furibond, qui ne veut ni d'esprits pénétrants, ni de philosophes, ni d'âmes élevées et fermes, parce que ce n'est pas avec tout cela que se composent des esclaves. — Je n'ai pas peur, répondit-il; n'ai-je pas toujours marché au premier rang de la phalange républicaine? N'ai-je pas hautement professé ma haine contre les rois, les nobles, les prêtres, en un mot tous les ennemis de la raison et de la liberté? N'est-ce pas moi qui ai donné pour devise à nos soldats entrant en pays ennemi: Guerre aux châteaux, paix aux chaumières ? » Cependant, sur la dénonciation d un misérable, Tobiesen Duby, un subalterne de la Bibliothèque nationale, j Chamfort fut conduit en prison.
Les hommes politiques étudieront Chamfort comme un philosophe en pleine révolution. Il a ses heures de colère et de folie, mais presque toujours il domine sa raison souveraine. Tout homme de bonne foi, s'il écoute les battements passionnés de son cœur, aura connu,. disait Rivarol, «ses jours nocturnes » dans les luttes politiques. C'est là, sur cette mer toujours agitée, que le point de vue varie à tout instant. En politique, on a tpu* jours raison, mais on vient le plus souvent trop tôt ou trop tard. Combien peu arrivent à temps! Tel qui passe aujourd'hui pour un fou sera étudié dans cinquante ans, demain peut-être, comme un profond législateur. Que d'éloquents exemples depuis les encyclopédistes !
Chamfort n'avait pas pressenti la Révolution. 11 n'était pas de
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ces apôtres brûlants qui viennent au monde pour rappeler le divin révolutionnaire qui naquit à Bethléem. Homme d'espi'it bien plutôt qu'homme de pensée, il avait le rire de Rabelais ou de Sterne, et non le pleur sauvage de Jean-Jacques Rousseau : en un mot, Démocrite était son maître et Heraclite son fou. Cependant celte grande époque de i 789 avait retrempé tous les cœurs à la source vive des passions. Les plus indifférents se jetaient avec enthousiasme dans le flux régénérateur, où la liberté humaine venait d'être trempée comme Achille dans le Styx. Ghamfort s'y jeta éperdnment, heureux de se retrouver jeune en face de la liberté, cette maîtresse idéale que nous avons tous adorée en pleine jeunesse. Chamfort, par une philosophie stérile, avait bridé toutes ses passions, craignant leurs emportements généreux; il lâcha la bride à sa cavale révolutionnaire. Passionné pour Tinconnu, il n'eut pas besoin des éperons d^or de son ami Mirabeau ; il était de toutes les assemblées dans la rue et dans les clubs, coudoyant Robespierre et Bamave, les rouges et les blancs, avec .Mirabeau & Versailles, avec Camille Desmoulins au Palais-Royal. Changeant comme le ciel de Paris, il parlait tour à tour pour tout le monde et contre tout le monde, a L'histoire, s'écriait-il aux Jacobins, n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent pendant leur vie, il semble que leurs successeurs souffrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. » Le lendemain il parlait ainsi : « Prenons garde à nous, nous ne sommes que des Français et nous voulons être des Romains. Le caractère des Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, il est malfaisant comme lui; caressant et léchant son maître qui le frappe et l'enchaîne, conmae le chien couchant, il bondit de joie quand on le délie pour aller à la chasse. » Rivarol, qui avait parlé aux ennemis de la Révolution, dit un jour à Ghamfort: « Vous avez perdu resprit dans vos fureurs contre la royauté. On ne peut aimer à la fois la république et les arts. Il faut un Louis XIV pour enfanter des Molière et des Racine. — Oui, répondit Chamfort, vous êtes de
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ceux qui pardonnent tout le mal qu*ont fait les prêtres, en considérant que sans les prêtres nous n'aurions pas la comédie du Tartufe. » Rivarol rappela à Ghamfort qu'autrefois il était de ceux qui plaidaient pour la noblesse. « C'était, disiez-vous, un intermédiaire entre le roi et le peuple — Oui, dit Ghamfort, mais j'ai achevé la phrase; oui, intermédiaire, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres, i» •Ghamfort était alors jugé violent et dangereux. En 1790, il avait les sentiments révolutrionnaires des démocrates de 1792. Gommé' contraste à lui-même, remarquons qu'en 1792, voyant ses idées triompher, il fut le premier à les condamner comme de mau- " vais enfants qui ont grandi loin du cœur paternel. Il avait appelé de tous ses vœux la révolution sociale: « Il faut recommencer la société humaine comme Bacon disait qu'il faut recommencer Tenlendement humain. » Ainsi ce n'étaient pas seulement les mauvaises branches qu'il voulait abattre, c'était toute la forêt, a 11 semble que la plupart des députés à l'Assemblée nationale n'aient détruit les préjugés que pour les prendre , comme ces gens qui n'abattent un édifice que pour s'approprier les décombres. » Ghamfort ne voulait pas qu*on prît de Tàrgile du monde ancien pour pétrir le monde nouveau, ce Vous prêchez le désordre. — Quand Dieu créa le monde, répondil-il, le mouvement du chaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. — Réformez, mais ne détruisez pas, lui disait-on encore. — Vous voudriez bien qu'on nettoyât l'étable d'Augias avec un plumeau! »
Dans les clubs, Ghamfort demandait la parole pouj* dire un mot. Il haïssait les discours. L'horloge des temps révolutionnaires va trop vite pour les rhétoriciens. Un soir, il monte à la Mbune et annonce qu'il parlera du despotisme et de la démocratie. Voilà son discours tout au long : Moi, tout; le rester rien: voilà le despotisme. Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi: voilà la démocratie. Il voulut descendre, on s'y opposa. « La Rochefoucauld-Ghamfort, parle-nous plus longtemps, dit un clubiste. — Dis-nous la vérité, lui cria une femme. — La vérité? la vérité, c'est qu'il y a en France sept millions d'hom-
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mes qui demandent Taumône et douze millions hors d'état de la leur faire. La vérité, c'est que Paris est une ville de fêtes et de plaisirs, où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin sous l'esclavage. Pauvre peuple sacrifié! pourquoi n'astu pas la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit pas dans la servitude? — Le citoyen Ghamforl ne sait pas ce qu'il dit! cria une femme (peut-être Théroigne de Méricourt). Est-ce que l'enfant ne sourit pas à sa mère sous Domitien comme sous Titus? b On savait alors son histoire romaine, comme les clubistes de 4848 savaient leur histoire de 1792. Dieu seul a fait son livre; les hommes ne font jamais le leur sans s'inspirer des livres antérieurs.
Les hommes de plume sont toujours des hommes de parti, même quand ils n'ont pas la foi politique; l'indifférence les sauverait dans les révolutions, mais nul n'est indifférent qui a vécu des joies et des tourments de Tesprit. On avait en 1793 la liberté d'être l'ami du pouvoir, mais on emprisonnait au nom de la liberté tous les mécontents. €hamfort fut conduit aux Madelonnettes en compagnie de l'abbé Barthélémy, dont on suspectait la couronne de cheveux blancs. La prison, dont quelques-uns s'accommodaient alors, tant on avait la vertu de la résignation, la prison fut odieuse à Ghamfort. o Ce n'est pas la vie, ce n'est pas la mort ; il n*y a pas de milieu, il me faut ouvrir les yeux sur le ciel ou les fermer dans le tombeau. » Il redevint libre; mais à peine eut-il le temps de respirer au grand air en compagnie d'un gendarme» que la prison se rouvrit pour lui. Il jura de s'y soustraire, il jura de mourir par la honte de vivre dans un pareil temps : quand on vint pour le saisir, il se tira un coup de pistolet sur le front; la balle lui fracassa le nez et lui enfonça un œil. Étonné de vivre, il s'arma d'un rasoir et essaya de se couper la gorge. La mort ne voulait paTlIe lui. En vain il se taille le sein, il s'ouvre les veines, il se frappe partout, égaré par la douleur. Le sang ruisselle, il tombe épuisé, mais vivant. Â ceux qui voulaient le traîner en prison, il dicte d'une voix ferme : « Moi, Sébastien-Roch-Nicolas Ghamfort, déclare ! avoir voulu mourir en homme libre plutôt que d'être conduit en \
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esclave dans une prison. » Il signa d'une main sûre, avec un parafe de sang, cette déclaration toute romaine |.
Le croira-t-on? Chamfort ne mourut point alors ; mais, ce qui est plus incroyable, c'esl qu'on ne lui fit pas grâce. 11 fut condamné à cet étrange esclavage qui consistait à payer un écu par jour à un gendarme, moyennant quoi on était gardé à vue pour la sûreté de l'État. Il survécut à toutes ces tortures l'âme et du corps. Ne ressemblait- il pas alors à Fhumanité que tant de désastres ont frappée, qui a répandu sur tous les chemins son sang et ses larmes, qui, toute sillonnée de blessures, marche toujours en avant, poussée par le maître invisible? Il succomba pourtant à tant de douleurs. « Ah ! mon ami ! dit-il à Sieyés en expirant, je m'en vais enfin de ce monde, où il faut
* Voici un récit écrit par un ami de Ghamforl :
(t J'arrivai peu de temps après; je n'oublierai jamais ce spectacle. Sa tête et son cou étaient enveloppés de linges sanglants; son oreiller, seg draps étaient aussi tachés de sang. Le peu qu'on apercevait de son vî> sage en était encore couvert. Il parlait avec" moins de violence, et commençait à sentir sa faiblesse. Je restai debout près de lui, muet de saisissement^ d'admiration et de douleur. « Mon ami, me dit-il en me ten- « dant la main, voilà comme on échappe à ces gens-là. Ils prétendent c que je me suis manqué, mais je sens que la balte est restée dans ma a tête; ils n'iront pas l'y chercher. » 'J'out ce qu'il disait avait ce caractère d*énergie el de simplicité. Après un moment de silence, il reprit d'un air tout à fait calme, et même de ce ton ironique qui lui étai assez familier : « Que voulez-vous? voilà ce que c'est que d'être mal-
< adroit de la main : on ne réussit à rien, pas même à se tuer, i Alors il se mit à raconter comme il s'était perforé Tœil et le bas du front au lieu de s'enfoncer le crâné, puis (harcuUé\e cou au lieu de se le cou* per, et balaflré la poitrine sans parvenir à se percer le cœur, a Enfin, « ajouta-t-il, je me suis souvenu de Sénèque, el, en l'honneur de Séa nèque, j'ai voulu m'ouvrir les veines; mais il était riche, lui; il avait
< tout à souhait, un bain bien chaud, enfin toutes ses aises; moi, je suis « un pauvre diable, je n'ai rien de tout cela. Je me suis fait un mat a horrible, et me voilà encore; mais j'ai la balle dans la tête, c'est là « le principal. Un peu plus tôt, un peu plus lard, voilà tout. »
-^ que le cœur^je^bnse^qu^sejbronze. » Sieyès fut le chien du pauvre: il accompagna son ami au cimetière'.
Rivarol, qui écmait en vers» comme épigraphe de sa vie:
Pour moi, de la nature enfant abandonné, Moi, qui, toujours bercé des mains de la paresse, Et, par la volupté de bonne heure amolli, Ne dois faire qu'un pas de la mort à l'oubli,
- Rivarol pouvait se dire un peu le disciple de Chamfort: c'est le même esprit mordant et enjoué, la même satire qui ne s'attendrit Jamais. Ils ont laissé Tun comme Tautre des fragments épars d'une œuvre éclatante : mais ce n'est point assez que de savoir sculpter le fronton d'un palais quand le palais n'est point bâti. Quoiqu'ils fussent contemporains de Jean- Jacques Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre ; quoique alors le génie français se fût enrichi de deux sources divines, la rêverie et le sentiment, Chamfort et Rivarol, hommes du passé, niaient les espérances de l'avenir. Ils ne voyaient pas le ciel à travers l'horizon chargé de tempêtes. Ils croyaient que l'esprit humain avait depuis longtemps dit son dernier mot en France, comme en Grèce, sous le siècle des courtisanes. Ils croyaient donc à la mort et à l'oubli. Ils ne vivaient que pour l'œuvre visible de Dieu, comme Horace et les païens, qui abritaient leur philosophie sous les cheveux de Vénus aux pieds de neige et sous les berceaux de pampre aimés du soleil. Cependant, nous qu'ils ont niés, nous croyons à eux; nous ne sommes pas encore des barbares, et nous reconnaissons volontiers qu'Anacréon,
* Le comte de Lauraguais raconte que, visité un malin par Chamfort, celui-ci lui dit : a Je viens de faire un ouvrage. — Gomment ! un livre? — Non, pas un livre, je ne suis pas si bête, mais un titre de livre, et ce titre est tout : j'en ai déjà fait présent au puritain Sieyès, qui pourra le commenter tout à son aise. Il aura beau dire, on ne se ressouviendra que du titre. — Quel est-il donc? — Le voici ; Qu'est-ce que le tiers état? Tout. Qu'a-t'U? Rieti. » C'est là, en effet, le titre et le début de ^ la fameuse brochure de Sieyès.
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Horace, YolUîre, n'avaient pas plus d'esprit dans Tamour. Toute la vie de Ghamfort éclate en saillies. Dés qu'il prend la plume, ce n*est plus Ghamfort, c'est un écrivain quelconque écrivant avec le même sourire de doute une comédie et une tragédie. Sa vie était son œuvre. La poésie écrite, le fut->elle par la plume d*or d'Homère, n'est jamais qu'un sépulcre où s'agitent des fantômes. Les vrais poêles vivent pour eux-mêmes et non pour les autres. Ils se contentent du livre que la destinée écrit dans leur cœur en lettres de flamme.
Il a rimé des contes, et s'est imaginé qu'il était poêle. Poète, sans poésie, comme tous ceux du dix-huitiéme siècle, à part les poêles en prose, Ghamfort n'avait même pas la rime. Il reprochait à l'abbé Delille sa richesse de rimes, qu'il appelait des sonnettes. « Pour vous, lui dit l'abbé, vous ne faites entendre que des grelots. » Toutefois, sans la poésie et sans la rime, il a droit de se faire lire, parce que l'esprit a droit de cité partout, même chez les Muses.
En haine des sots blasonnés, il s'était jeté en pleine révolution ; en haine de la Révolution , il avait creusé lui-même sa fosse, comme si le dernier cri de l'humanité fut celui-ci : Frère^ il faut mourir! Il avait étudié l'humanké à tous les degrés de l'échelle. 11 en était arrivé à cet aphorisme, que l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine, ainsi que l'homme d'esprit. «Pourquoi, lui deraandait-on , n'êtes-vous arrivé à rien au milieu de tant de sots?— -Parce que je n'ai jamais cru le monde aussi bête qu'il Test. » Ghamfort calomniait le monde, car il y a réussi plus qu'il ne le devait faire. Il savait merveilleusement éveiller la curiosité publique par des coquetteries de comédienne qui veut jouer son monde. « Pourquoi n'écrivoz-vous pas, Ghamfort? — Parce que le public en use avec les gens de lettres comme les racoleurs du pont Saint- Michel avec ceux qu'ils enrôlent : enivrés le premier jour, dix écus et des coups de bâton le reste de leur vie. On me presse de travailler par la même l'aison que, quand on se met à sa fenètre, on souhaite de voir passer des singes, des baladins ou des conducteurs d'ours. Non, je n'écrirai pas, parce que je resterais
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à moitié chemia de la gloire de Jeannot, parce que j'ai peur de -Courir sans avoir vécu, parce qu'enfin plus mon affiche lilté* raire s^efface, et plus je suis heureux. » Totites ces raisons étaient excellentes à donner, mais elles n'étaient que les dégui sements malins de la vérité. La vérité, c'est qu'il n'écrivait pa< parce qu'il n'avait rien dans le cœur, — rien dans le ventre conmie disent les artistes. — C'était un penseur de la famîlh la Rochefoucauld : il se reposait six jours de la semaine et pre* nait sa plume le dimanche, le seul jour où il ne courût pas le monde. Il a dit quelque part que les gens oisifs qui recueillent des maximes ressemblent à ceux qui mangent des huîtres ou des cerises, choisissant d'abord les meilleures et finissant par tout manger. 11 a eu le tort de ne pas laisser quelques huîtres et quelques cerises à son repas platonique.
Ghamfort n'avait foi en rien, pas même en l'Espérance, cette vierge du monde idéal qui nous rouvre le ciel au milieu de toutes les tempêtes. Il avait été trompé par TEspérance comine par un charlatan qui court les foires. Il affirmait n'avoir été heureux q^^e du jour ou il l'avait perdue. Aussi disait-il en mourant, — triste moralité du livre de sa vie, — que, s'il allait au paradis, il écrirait sur la porte le vers que Dante a mis sur la porte de Tenfer :
Lasciate ogni speranza, voi ch' enlrate.