KALED, DORNAL, ANDRÉ, L'ESPAGNOL, L'ITALIEN
KALEB. — M'en voilà quitte, pourtant. Je suis bien heureux d*avoir un cœur dur : j'aurais succombé. Ha foi, sans son argent comptant, il ne l'aurait jamais emmenée, tant je m'en sentais ému. Diable! si je m'étais attendri, j'aurais perdu quatre cents sequins. (Il compte ses esclaves.) Un,
IM ClAMFOiT.
deux... D D*y en a pins que quatre. Ob ! je nii*endéfieni bien, je m'ea déferai bieo.
SCÈ?(E X Les paicRDBHTs, HASSAN.
HASfiAH, à KAtBo. — Eh iÀoi^ toisîii, eomment ta le cmqmerce?
KALED. — Fort mal; le temps est dur. (il part.) D bni toujours se plaindre.
HAssAH. — Voilà donc ces pauvres malheureux ! Je ne pois les délivrer tous ; j'en suis bien fâché. Tâchons au moins de bien placer notre bonne action. C'est un devoir que cela; c'est un devoir, (il V Espagnol.) De quel pays es-tu, tœ? parle. Tu as Tair bien haut. . . parle donc ?. ..
l'espagnol. — Je suis goitilhomme espagnol.
BASSAN. — Espagnols! braves gens! Un peu fiers, à ce qu'on m'a dit en France. .. Ton état ?
l'espagnol. — Je vous l'ai déjà dit : gentilhomme.
HASSAN. — Gentilhomme ! je ne sais pas ce que c'est. Que fais-tu?
l'espagnol. — Rien.
HASSAN. — Tant pis pour toi» mon ami ; tu vas bien t'eonuyer. (il Kaleb.) Vous n*avez pas fait une trop bonne emplette.
KALED. — Ne voilà -t -il pas que je suis encore attrapé!... Gentilhomme, c'est sans doute comme qui dirait baron allemand. C'est ta faute aussi : pourquoi vas-tu dire que tu es gentilhomme ? je ne pourrai jamais me défaire de toi.
HASSAN, à Vltalien, — Et toi, qui es-tu, avec ta jaquette noire? Ton pays?
l'italien. — Je suis de Padoue.
HASSAN. — Padoue? Je ne connais pas ce pays4à... Ton métier?
l'italien. — Homme de loi.
HASSAN. — Fort bien. Mais quelle est ta fonction particulière?
l'italien. — De me mêler des affaires (rautrui pour de l'argent, de faire souv^t réussir les plus désespérées, ou du moins de les faire durer dix ans, quinze ans, vingt ans.
HASSAN. — Bon métier! et, dis-moi, rends-tu ce beau service i ceux qui ont tort, à ceux qui ont raison indifféremment?
l'italien. — Sans doute : la justice est pour tout le monde.
HASSAN, riant. — Et on souffre cela à Padoue?
l'italien. — Assurémeilt.
HASSAN.. — Le drôle de pays que Padoue I II se passera bien de toi, je m'imagine, (il André.) Et toi, qui es-tu?
ANDRÉ. — Moins que rien. Je suis un pauvre homme.
HASSAN. — Tu es pauvre? tu ne fais donc rien?
ANDRE. — Hélas ! je suis fils d'un paysan : je Tai été moimême. .
KALBD. «— Bon ! c'est sur ceux-là que je me sauve.
ANDRÉ. — Je me suis ensuite attaché au service d'un bon maître, mais qui est plus malheuredx que moi.
HASSAN. — Gela se peut bien ; il ne sait peut-être pas labourer la terre... Mais, c'est Thabit français que tu as là?
ANDRÉ. — Je le suis aussi.
HASSAN. — Tu es Français? bonnes gens que les Français ! ils ne haïssent personne. Tu es Français, mon ami? il suffit : c'est toi qu'il faut que je délivre.
ANDRÉ. — Généreux musulman, si c'est un Français que vous voulez délivrer, choisissez quelque autre que moi. Je
16S GHAMFORT.
n'ai ni père, ni mère, ni femme, ni enfants; j*ai Thabitude du malheur : ce n*est pas moi qui suis le plus à plaindre. Délivrez mon pauvre maître.
RASSAM. — Ton maître! qu'est-ce que j'entends? Quelle générosité! Quoi!... Ces Français... Mais est-ce qu'ils sont tous comme cela? Et où est-il ton maître ?
AHDRÉ, lui montrant DomaL — Le voilà ; il est abîmé dans sa douleur.
HASSAN. — Qu'il prie donc! Il se cache, il détourne la vue, il garde le silence. (Hassan avance^ le considère malgré luL) Que vois-je ! est-il possible ! je ne me trompe pas. C'est lui, c'est lui-même : c'est mon libérateur ! (il {'embrasse avec transport)
DORNAL. — bonheur ! ô rencontre imprévue!
KALED. — Comme ils s embrassent ! Il l'aime ; hon ! il le payera.
HASSAN. — Je n'en reviens point. Mon ami ! mon bienfaiteur !
KALED. -^ Peste ! un ami ! un bienfaiteur! cela doit bien se vendre ; cela doit bien se vendre !
HASSAN. — ^^Mais, diles-moi dono, comment se fait>il?... par quel bonheur?... Qu est-ce que je dis?... la. tête me tourne. Quoi! c'est envers vous-même que je puis m'acquitter! J'ai fait vœu de délivrer tous les ans un esclave chrétien ; je venais pour remplir mon vœu, et c'est vous...
DORNAL. — Oh ! mon ami, connaissez tout mon malheur !
HASSAN. — Du malheur ! il n'y en a plus pour vous. (Se tournant du côté de Kaled,) Kaled, combien vous dois-je pour l'emmener ?
KALED. — Cinq cents sequins.
HASSAN. — Cinq cents sequins... Kaled, je ne marchande point mon ami : tenez.
DORNAL, -^ Quelle générosité !
HASSAN, à Kaled. — Je vous dois ma fortune, car tous pouviez me la demander.
KALBD. <— Que je suis une grande bête l Bonne leçon!
HASSAM. — Laissez-nous seulement, je vous prie : que je jouisse des embrassements de mon bienfaiteur.
KALED. — Oh ! cela est juste, cela est juste. U est bien à vous. Allons, vous autres, suivez-moi.
ANDRÉ, à DomaL — Adieu, mon cher maître.
DORNAL, à Hassan. — Que dis-tu? Peux-tu penser?... Mon cher ami, ce pauvre malheureux, vous avez vu s*il m'est attaché, s'il est fidèle, s'il a un cœur sensible !
HASSAN. — Sanjsdoute, sans doute; il faut le racheter.
KALED. — Quel homme ! comme il prodigue L*or ! Si je profitais de cette occasion pour faire délivrer mon baron allemand... Mais il ne voudra pas.
HASSAN. — Tenez, Kaled.
KALED, regardant les sequins. •— En vàrité, voisin, cela ne suffît pas.
HASSAN. — Gomment! cent sequins ne suffisent pas! Un 'domestique!...
KALED. — Eh ! mais... un domestique... Après tout, c'est un homn^e comilie un autre.
HASSAN. — Bon ! voilà de la morale à présent.
KALED. — Et puis un valet fidèle, qui a un cœur sensible, qui travaille, qui laboure la terre , qui n'est pas gentilhomme. . . En conscience. . .
HASSAN, donnant quelques sequins. — Allons, laisse-nous. Qu'attaidez-vous? qu'est-ce que vous voulez ?
KALED. — Voisin, c'est que j'ai chez moi un pauvre malheureux, un brave homme, qui est au pain et à l'eau depuis trois ans; cela fend le cœur : cela s'appelle un baron allemand. Vous qui êtes si bon, vous devriez bien...
HASSAN. — Je ne puis pas délivrer tout le monde.
164 GRAMFOirr.
KALSD. — A moitié perte.
HASSAN. — Cela est impossible. .
KALED. — Quand je disais que cet homme-là me resterait ! Oh ! si jamais on m'y rattrape... Allons! homme de loi, gentilhomme, rentrez là dedans; allez vous coucher : il faut que je soupe.