HASSAN, ZAYDE, DORNAL, FATMÉ, UNE ESCLAVE
CHRÉTIENNE, vêtue cu musulmaue, avec un voUe sur la tête,
ZATDE. ~ La voici : voyez le spectacle le plus intéressant, la beauté dans la douleur.
HASSAN s'approche et lève le voile. — Qu'elle est touchante et belle!
DORNAL. — Amélie I Ciel! (Il vole dans ses bras. )
AMÉLIE, avec joie, — Que vois-Je? Mon cher Dornal !
DORNAL. — Ma chère Améhe, vous êtes libre; je le suis aussi. Vous êtes auprès de votre bienfaitrice, de mon libérateur. ( Il saute au cou de Hassan et veut ensuite embrasser Zayde qui recule avec modestie. )
HASSAN, à Dornal. — Embrassez! embrassez! Il est honnête ce transport-là. ( A Zayde, qui reste confuse.) Ma -chère amie, c'est la coutume de France.
AMÉLIE, à Zayde. — Madame, je vous dois tout. Que ne puis-je vous donner ma vie!
ZAYDE. — C'est à moi de vous rendre grâces. Vous ne me devez que votre liberté, et je dois à votre époux la liberté du mien.
AMÉLIE, -r Quoi! c'est lui...
HASSAN. — Oh ! cela est incroyable ! A propos, vous n*êtes point mariés?
DORNAL. — Vraiment non : nous ne le serons qu'à notre retour. Une de ses tantes nous accompagnait : elle est morte dans la traversée.
HAssAM. — Vite, vite uo cadi, ini cadi!... Ah ! mais, à propos, OQ ne peut pas... c est cet habit qui œe trompe.
DORRAL. — Ma chère petite musulmane, quand seroiis-iious en terre chrétienne? Ahl mon Dieu! nos pauvres compagnons d'infortune !
HASSAN. — Si jetais assez riche... Hais, après tout, l'homme de loi et cet autre, cela ne doit pas coûter cher, n'est-ce pas?
DOBKAL. — Ah! mon Dieu, non. Nous les aurons à bon marché.
FATMÉ. — Ah! c'est bien vrai. Je viens de rencontrer l'Arménien ; tout ce qu il demande, c'est de les vendre au prix coûtant.
DORHAL. — D'ailleurs, moi, je suis ridie, et je ^étends bien...
HAssAH. — Allons, délivrons-les. (A Fatmé.) Va les chercher ; qu'ils partagent notre joie, qu'ils soient heureux, et qu'ils nous pardonnent de p(»*ter un ddiman au lieu d'un justaucorps.
(Fatmé amène l'Âraénien smTi des esclaves qui ont para dans la pièce, et de ceux dont il y est parié. Ils forment un ballet, et témoin^eot leur reconnaissance à Zayde, à Hassan et à Donud.)
nu DD NARGHAUD DE SHTinE.
PRIX DE L'ACAOéNlE FRANÇAISE EN 1769.
Qui mores hominam inspexit...
HOBACE.
Je u oublierai pas que je parle *de comédie ; je iie cacherai point la simplicité de mon sujet sous Temphase monotone du panégyrique, et je n'imiterai pas les comédiens français, qui ont &it peindre Molière sous l'habit d'Auguste.
Le théâtre et la société ont une liaison intime et nécessaire. Les poètes comiques ont toujours peint, même involontairement , quelques traits du caractère de leur nation; les maximes répandues dans leurs ouvrages ont corrigé peut-être quelques particuliers; les politiques ont même conçu que la scène pouvait servir à leurs desseins-, le tranquille Chinois, le pacifique Péruvien allaient prendre au théâtre Testime de l'agriculture, tandis que les despotes de la Russie, pour avilir aux yeux de leurs esclaves le patriarche dont ils voulaient saisir Tautorité, le faisaient insulter dans des farces grotesques ; mais, que la comédie
ÉLOGE DE MOLIÉBE. 169
dût être un jour Técole des mœurs, le tableau le plus fidèle de la nature humaine, et la meilleure histoire morale de la société ; qu'elle dût détruire certains ridicules, et que, pour en r&trouver la trace, il fallût recourir à Touvrage même qui les a pour jamais anéantis : voilà ce qui aurait semblé impossible avant que Molière Teûfr exécuté.
Jamais poëte comique ne rencontra des circonstances si heureuses : on commençait à sortir de l'ignorance; Corneille avait élevé les idées des Français ; il y avait dans les esprits une force nationale, effet ordinaire des guerres civiles, et qui peut-être n'avait pas peu contribué à former Corneille luimême. On n'avait point, à la vérité, senti encoi« l'influence du génie de Descartes, et jusque-là sa patrie n'avait eu que le temps de le persécuter ; mais elle respectait un peu moins des préjugés combattus avec succès, à peu près comme le superstitieux qui, malgré lui, sent diminuer sa vénération pour l'idole qu'il voit outrager impunément : le goût des connaissances rapprochait^es conditions jusqu'alors séparées. Dans cette crise, les mœurs et les manières anciennes contrastaient avec les lumières nouvelles ; et le caractère national , formé par des siècles de barbarie, cessait de s'assortir avec l'esprit nouveau qui se répandait de jour en jour. • Molière s'eHbrça de concilier l'un et l'autre. L'humeur sauvage des pères et des époux, la vertu des femmes, qui tenait un peu de la pruderie, le savoir défiguré par le pédantisme, gênaient 1 esprit de société qui devenait celui de la nation ; les médecins, également attachés à leurs robes, à leur latin et aux principes d'Arislote, méritaient presque tous l'éloge que H. Diafoirus donne à son fils de combattre les vérités les plus démontrées ; le mélange ridicule de l'ancienne barbarie et du faux bel esprit moderne avait produit le jargon des précieuses ; l'ascendant prodigieux de la cour sur la ville avait multiplié les airs, les prétentions, la fausse importance dans
lyo CHAMFORT.
tous les ordres de l'État et Jusque dans la bourgeoisie : tous ces travers et plusieurs autres se présentaient avec une franchise et une bonne foi très-commodes pour le poëte comique : la société n'était point encore une arène où Fon se mé&iu'ât des yeux avec une défiance déguisée en politesse ; Tarme du ridicule n'était point aussi affilée qu'elle Test devenue depuis, et n'inspirait point une crainte pusillanime, digne eHe-même d'être jouée sur le théâtre : c'est dans un moment si favorablequefttt placée la jeunesse de Molière. Né en 1620 d'une famille attachée au service domestique du roi, l'état de ses parents lui assurait une fortune aisée. Il eut des préjugés à vaincre, deB représentations à repousser,' pour embrasser la profession de comédien ; et cet homme, qui a obtenu une place distinguée parmi les sages, parut faire une folie de jeunesse en obéissant à Fatlrait de soa talent. Son éducation ne fut pas indigne de son génie. Ce siècle mémorable réunissait alors sous un maître célèbre trois disciples singuliers : Bernier, qui devait observer les moeltars étrangères; Chapelle, fameux pour avoir porté la philosophie dans une vie licencieuse; et Molière, qui a rendu la raison aimable, le plaisir honnête et le vice ridicule. Ce maître, si heureux en disciples, était Gassendi, vrai sage, philosophe pratique, immortel poiu* avoir soupçonné quelques vérités prouvées depuis par Newton. Cet ordre de connaissances, pour lesquelles Molière n'eut point l'aversion que l'agrément des lettres inspire quelquefois, développa dans lui celte supériorité d'intelligence qui peut le distinguer même des grands hommes ses contemporains, il eut l'avantage de voir de près son maître combattre des erreurs accréditées dans l'Europe, et il apprit de bonne heure ce qu'un esprit sage ne sait jamais trop tôt, qu'un seul homme peut quelquefois avoir raison contre tous les peuples et contre tous les siècles. La force de cette éducation philosophique influa sur sa vie entière; et lorsque dans la suite il
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fut entraîné vers ie théâtre par un penchant auquel il sacrifia même la protection iipmédiate d'un pcince, il mêla les études d'un sage à la TÎe tumultueuse d'un acteur, et sa passion pour jouer la comédie tourna encore au profit de son talent pour récrire. Toutefois il ne se pressa point de paraître : il remonta aux principes et à l'origine de son art. Il vit la comédie naître dans la Grèce et demeurer trop longtemps dans l'enfance. La tragédie l'avait devancée, et Tartde représenter les héros avait paru plus important que celui de ridiculiser les honunes.
Les magistrats, en réservant h. protection du gouvernement à la tragédie, dont Tédat leur avait imposé, et qu'ils crurent seule capable de seconder leurs vues, ne prévoyaient pas qu'Aristophane aurait un jour, sur sa patrie, plus d'in* lluence que le& trois illustres tragiques d'Athènes. Molière étudia, ses écrits, monument le plus singulier de l'antiquité grecque. Il vit avec étonnement les traits les plus opposés se' confondre dans le caractère de ce poëte. Satire cynique, censure ingénieuse, hardie, vrai comique, superstition, blasphème, saillie brillante, bouffonnerie froide : Rabelais sur la scène, tel est Aristophane. Il attaque le vice avec le courage (le la vertu, la vertu avec Taudace du vice. Travestissements ridicules ou affreux, personnages métaphysiques, allégories révoltantes, rien ne lui coûte : mais de cet amas d'absurdités naissent quelquefois des beautés inattendues. D'une seule scène partent mille traits de satire qui se dispersent et frappent à la fois : en un moment il a démasqué un traître, insulté un magistrat, flétri un délateur, calomnié un sage. Dne certaine verve comique, et quelquefois une rapidité entraînante, voilà son seul mérite théâtral, et c'est aussi le seul que Molière ait daigné s'approprier. Combien ne dut-il pas regretter la perte des ouvrages de Ménandre 1 la comédie avait pris sous lui une forme plus utile. Les poètes, que la loi pri«
vait de la satire personnelle, furent dans la nécessité d'avoir du génie ; et cette idée sublime de généraliser la peinture des vices fut une ressource forcée où ils furent réduits par Tinipuissance de médire. Une intrigue, trop souvent faible, mais prise dans des mœurs véritables, attaqua» non les torts passagers du citoyen, mais les ridicules plus durables de Tbomme. Des jeunes gens épris d'amour pour des courtisanes, des esclaves fripons aidant leurs jeunes maîtres à tromper leurs pères, ou les précipitant dans l'embarras, et les en tirant par leur adresse : voilà ce qu'on vit sur la scène comme dans le monde. Quand les poètes latins peignirent ces mœurs, ils renoncèrent au droit qui fit depuis la gloire de Molière; celui d'être les réformateurs de leurs concitoyens. Sans compiler ici les jugements portés sur Plante et sur Térence, observons que la différence de leurs talents n'en met aucune dans le génie de leur théâtre. On ne voit point qu'une grande idée philosophique, une vérité mâle, utile à la société, ait présidé à l'ordonnance de leurs plans. Mais où Molière aurait-il cherché de pareils points de vue? Des esquisses grossières déshonoraient la scène dans toute l'Italie. La Caïandra du cardinal Bibiena et la Mandragore de Machiavel n'avaient pu effacer cette honte. Ces ouvrages, par lesquels de grands hommes réclamaient contre la barbarie de leur siècle, n'étaient représentés que dans les fôtes qui leur avaient donné naissance. Le peuple redemandait avec transport ces farces monstrueuses, assemblage bizarre de scènes quelquefois comiques, jamais vi-aisemblables, dont Tau teur abandonnait le dialogue au caprice des comédiens, et qui semblaient n'être destinées qu'à faire valoir lapantomime italienne. Toutefois, quelques-unes de ces scènes, admises depuis dans les chek-^'œuvre de Molière, ramenées à un but moral , et surtout embellies du style d'Horace et de Boileau, montrent avec quel succès le génie peut devenir imitateur.
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Le théâtre espagnol lui offrit quelquefois une intrigue pleine de vivacité et d'esprit ; et s'il y condamna le mélange du sacré et du profane, de la grandeur et de la bouffonnerie, les fous, les astrologues, les scènes de nuit, les méprises, les travestissements, Toubli des vraisemblances, au moins vit-il que la plupart des intrigues roulaient sur le point d'honneur et sur la jalousie, vrai caractère de la nation. Le titre de plusieurs ouvrages annonçait même des pièces de caractère; mais ce titre donnait de fausses espérances, et n'était qu'un point de ralliement où se réumssâient plusieurs intrigues : genre inférieur dans lequel Molière composa VÉtourdi^ et dont le Menteur est le chefd'œuvre. Telles étaiept les sources où puisaient Scarron, Thomas Corneille et leurs contemporains. La nation n'avait produit d'elle-même que des farces méprisables; et, sans quelques traits de V Avocat Patelin (car pourquoi citerais-je les comédiens de P. Corneille?), ce peuple si enjoué, si enclin à la plaisanterie, n'aurait pu se glorifier d'une seule scène de bon comique. Mais, pour un homme tel que Molière, la comédie existait dans des ouvrages d'un autre genre. Tout ce qui peut donner l'idée d'une situation, développer un caractère, mettre un ridicule en évidence, en un mot toutes les ressources de la plaisanterie, lui parurent du ressort de son art. L'ironie de Socrate, si bien conservée dans les dialogues de Platon, cette adresse captieuse avec laquelle il dérobait l'aveu naïf d'un travers, était une figure vraiment théâtrale ; et dans ce sens le sage de la Grèce était le poëte comique des honnêtes gens ; Aristophane n'élait que le bouffon du peuple. Combien de traits dignes de la scène dans Horace et dans Lucien! Et Pétrone, lorsqu'il représente l'opulent et voluptueux Trimalcion entendant parler fVun pauvre et demandant : Qu'estce qu*un pauvre? La comédie, au moins celle d'intrigne
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existait dam Boocace; et Molière ea donna la preuve aux Italiens. Elle existait dans Michel Cervantes, qui eut la gloire de combattre et de vaincre un ridicule dont le théâtre espagnol aurait dû faire justice. Elle existait dans la gaieté souvent grossière, mais toujours naïve, de Rabelais et de Verville, dans quelques traits piquants de la Satire Ménijh fée, et surtout dans les lettres provinciales. Parvenu à connaître toutes les ressources de son art, Molière conçut quel pouvait en être le chef-d*Gduvre. Qu'est-ce en effet qu'une bonne comédie ? C'est la représentation naïve d'une action plaisante, où le poëte, soùs l'apparence d'un arrangement facile et naturel, cache les combinaisons les plus profondes, fait marcher de front, d'une manière comique, le développement de son sujet et celui* de ses caractères mis dans tout leur jour par leur mélange et par leur contraste avec les situations ; promenant le spectateur de surprise eu surprise; lui donnant beaucoup et lui promettant davantage; faisant servir chaque incident, quelquefois chaque mot, à nouer ou à dénouer ; produisant avec un seul moyen plusieurs effets tout préparés et non prévus, jusqu'à ce qu'enfin le dénoûment décèle par ses résultats une utilité morale, et laisse voir le philosophe caché derrière le poëte. Que ne puis-je montrer l'application de ces principes à toutes les comédies de Molière! On verrait quel artifice particulier a présidé à chacun de ses ouvrages; avec quelle hardiesse il élève dans les premières scènes son comique au plus haut degré, et présente aux spectateurs un vaste lointain, comme dajos V École des Femmes; comment il se contente quelquefois d'une intrigue simple afin de ne laisser paraître que les caractères, comme dans le Misanthrope; avec quelle adresse il prend son comique dans les rôles accessoires, ne pouvant le faire naître du rôle principal ; c'est l'artifice du Tartufe; avec quel art un seul
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personnage, presque détaché de la scène, mais ammaat tout le tableau, forme par un contraste piquant les groupes inimitables du Misanthrope et des Femmes savantes: avec quelle différence il traite le comique noble et le comique boivgeois, et le parti qu'il tire de leur mélange dans le Bourgeois gentilhomme; dans quel moment il offire ses personnages au spectateur, nous montrant Harpagon dans le plus beau moment de sa vie, le joiu' qu'il marie ses enfants, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à dîner. Enfin on verrait chaque pièce présenter des résultats intéressants sur ce grand art, ouvrir toutes les sources du comique, et de l'ensemble de ses ouvrages se former une poétique complète de la comédie.
Forcé d'abandonner ce terrain trop vaste, saisissons du moins le génie de ce grand homme et le hut philosophique de son théâtre. Je vois Molière, après deux essais que ses chefs-d'œuvre même n'ont pu faire oublier, changer la forme de la comédie. Le comique ancien naissait d'un tissu d'événements romane4sques, qui semblaient produits par le hasard, comme le tragique naissait d'une fatalité aveugle : Corneille, par un effort de génie, avait pris l'intérêt dans les passions ; Molière, à son exemple, renversa Tancien systèmjB ; et, tirant le comique du fond des caractères, il mit sur la scène la morale en action, et devint le plus aimable précepteur de rhumanité qu'on eût vu depuis Socrate. Il trouva, pour y réussir, des ressources qui manquaient à ses prédécesseurs : les différents- états de la société, leurs préjugés, leurs préventions, leur admiration exclusive pour eux-mêmes, leur mépris mutuel et inexorable, sont des puérilités réservées aux peuples modernes. Les Grecs et les Romains, n'étant point pour leur vie emprisonnés dans un seul état de la société, ne cherchaient point à accréditer des préjugés en faveur d'une condition qu'ils pouvaient quitter le lendemain, ni à
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jeter sur les antres un ridicule qui les exposait à jouer un jour le rôle de ces maris honteux de leurs anciens traits àtiriques contre un joug qu'ils viennent de subir.
La vie retirée des femmes privait le tliéâtre d'une autre source de comique. Partout elles sont le ressort delà comédie. Sont-elles enfermées? il faut parvenir jusqu'à elles; et voilà le comique d'inlrigue : sont-elles libres? leur caractère, devenu plus aciif, développe le nôtre ; et voilà le comique du caractère. Du commerce des deux sexes nait cette foule de srtuations piquantes où les placent mutuellement rameur, la jalousie, le dépit, les ruptures, les réconciliations, enfin l'intérêt mêlé de défiance que les deux sexes prennent involontairement Tun à l'autre. Ne serait-il pas possible, d'ailleurs, que les femmes eussent des ridicules particuliers, et que le théâtre trouvât sa plus grande richesse dans la peinture des travers aimables dont la nature lésa bvorisées? Celui que Molière attaqua dans les Précieuses fiit anéanti ; mais Fouvrage survécut à l'ennemi qu'il combattait. Plût à Dieu qu^ la comédie du Tartufe eût eu le même honneur! C'est une gloire que Molière eut encore dans les Femmes savantes. C'est qu'il ne s'est pas contenté de peindre les travers passagers de la société : il a peint l'homme de tous les temps ; et s'il n'a pas négligé les mœurs locales, c'est une* draperie légère qu'il jette hardiment sur le nu, et qui laisse sentir la justesse des proportions et la netteté des contours.
Le prodigieux succès des Précieuses, en apprenant à Molière le secret de ses forces, lui montra l'usage qu'il en devait faire. Il conçut qu'il aurait plus d'avantage à combattre le ridicule qu'à s'attaquer au vice. C'est que le ridicule est une forme extérieure qu'il est possible d'anéantir; mais le vice, plus inhérent à notre âme, est un protée qui, après avoir pris plusieurs formes, finit toujours par être le vice. Le théàlrt* devint donc en général une école de bienséance plutôt que de
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vertu, et Molière borna quelque temps son empire pour y être plus puissant. Mais combien de repi*oches ne s^est-il point at* tirés en se proposant ce but si utile, le seul convenable à un poëte comique, qui n'a pas, comme de froids moralistes, le droit d'ennuyer les hommes, et qui ne prend sa mission que dans l'art de plaire ! M n'immola point tout à la vertu ; donc il immola la vertu même : telle fut la logique de la prévention ou de la mauvaise foi. On se prévalut de quelques détails nécessaires à la constitution de ses pièces pour l'accuser d'avoir négligé les mœurs : comme si des personnages de comédie devaient être des modèles de perfection ; comme si l'austérité, qui ne doit pas même être le fondement de la morale, pouvait devenir la base du théâtre. Ehî que résulle-t-il de ses pièces les plus libres, de V École des Maris et de !'£cole des Femmes? Que ce sexe n'est point fait pour une gêne excessive; que la défiance Tirrite contre des tuteurs et des maris jaloux. Cette morale est-elle nuisible ? n'est-elle pas fondée sur la nature et sur là^raison ? Pourquoi prêter à Molière l'odieux dessein de ridiculiser la vieillesse? Est-ce sa faute si un jeune homme amoureux est plus intéressant, qu'an vieillard ; si l'avarice est le défaut d'un âge avancé plutôt que de la jeunesse? Peut-il changer la nature et renverser les vrais rapports des choses? Il est l'homme de la vérité. S'il a peint des. mœurs vicieuses, c est qu'elles existent; et quand l'esprit général de sa pièce emporte leur condamnation, il a rempli sa tâche : il est un vrai philosophe et un homme vertueux. Si le jeune Gléante, à qui son père donne sa malédiction, sort en disant : Je n'ai que faire de vos dons, a-t-on pu se méprendre à Finteiition du poëte? Il eût pu sans doute représenter ce fils toujours respectueux envers un père barbare : il eût édifié davantage en associant un tyran et une victime; mais la vérité, mais la force de la leçon que le poëte vent donner aux pères avares, que devenaient-elles ? L'Harpa-
gon placé au parterre eût pu dire à son fils : Vois le respect dece Jeune homme! quel exemple pour toi ! Voilà comme U faut être. Molière manquait son objet, et, pour donner mal à propos une froide leçon, peignait à faux la nature. Si le fils est blâmable, comme il Test eu effet, croit-on que son emportement, aussi bien que la conduite plus condamnable encore de la femme de Georges Dandin, soient d'un exemple bien pernicieux? Et fera-t-on cet outrage à l'humanité de penser que le vice n'ait besoin que de se montrer pour entraîner tous les coeurs? Ceux que Gléante a scandalisés veulent-ils un exemple du respect et delà tendresse filiale? Qu'ils contemplent, dans le Malade imaginaire, la douleur touchante d'Angélique aux pieds de son père qu'elle croit meurt, et les transports de sa joie quand il ressuscite pour Fembrasser. Chaque sujet n'emporte avec lui qu'un certain nombre de sentiments à produire, de vérités à développer ; et Molière ne peut donner toutes les leçons à la fois. Se plaint-on d'un médecin qui sépare les maladies compliquées, et les traite l'une après l'autre? Ce sont donc les résultats qui constituent la bonté des mœurs théâtrales ; et la même pièce pourrait présenter des mœurs odieuses et être d'une excellente moralité. On reproche avec raison à l'un des imitateurs de Molière d'avoir mis sur le théâtre un neveu malhonnête homme, qui, secondé par un valet fripon, trompe im oncle crédule, le vole, fabrique un faux testament, et s'empare de sa succession au préjudice des autres héritiers. Voilà sans doute le comble des mauvaises mœurs : mais, que Molière eût traité ce sujet, il l'eût dirigé vers un but philosophique ; il eût peint laj[destinée d'un vieux* garçon qui, n'inspirant un véritable intérêt à personne, est dépouillé tout vivant par ses collatéraux et ses valets. Il eût intitulé sa pièce le Célibataire, et enrichi notre théâtre d'un ouvrage plus nécessaire aujourd'hui qu'il ne le fut le siècle passé.
C'est ce désir d'être utile qui décèle un poëLe philosophe. Heureux s'il conçoit quels services il peut rendre ! il est le plus puissant des moralistes. Veut-il faire aimer la vertu? une maxime honnête, liée à une situation forte de ses personnages, devient pour les spectateurs une vérité de sentiment. Veut-il proscrire le vice? il a dans ses mains larme du ridicule, arme terrible, avec laquelle Pascal a combattu une morale dangereuse, Boileau le mauvais goût, et dont Molière a fait voir sur la scène des effets plus prompts et plus infaillibles. Mais à quelles conditions cette arme lui serat-elle confiée? Avoir à la fois un cœur honnête, un esprit juste ; se placer à la hauteur nécessaire pour juger la société ; savoir la valeur réelle des choses, leur valeur arbitraire dans le monde, celle qu'il importerait de leur donner ; ne point accréditer les vices que Ton attaque en les associant à des qualités aimables (méprise devenue trop commune chez les successeurs de Molière), qui renforcent ainsi les mœurs au lieu de les corriger; connaître les maladies de son siècle; prévoir les effets de la destruction d*un ridicule : tels sont, dans tous les temps, les devoirs d'un poêle comique. Et ne peut-il pas quelquefois s'élever à des vues d'une utilité plus prochaine? Ce fut un assez beau spectacle de voir Molière seconder le gouvernement dans le dessein d'abolir la coutume barbare d'égorger son ami pour un mot équivoque ; et, tandis que TEtat multipliait les édits contre les duels, les proscrire sur la scène, en plaçant, dans la comédie des Fâcheux, un homme d'une valeur reconnue qui a le courage de refuser un duel. Cet usage n*apprendra-t-il point aux poètes quel emploi ils peuvent faire de leurs talents, et à l'autorité quel ttsage elle peut faire du génie?
Si jamais auteur comique a fait voir comiment il avait conçu le systène de la société, c'est Molière dans le Misan- ^hrophe : c'est là que, montrant les abus qu'elle entraîne né-
cessairemeuty il enseigne à quel prix le sage doit acheter les avantages qu'elle procure; que, dans un système d*uniaii fondé sur Tindiilgence mutuelle, une vertu parfaite est déplacée parmi les hommes, et se tourmente elle-même sans les corriger ; c'est un or qui a besoin d'alliage pour prendre de la consistance et servir aux divers usages de la société. Hais en même temps Tauteur montre, par la supériorité constante d'Alcesle sur tous les autres personnages^ que la vertu, malgré les ridicules où son austérité l'expse, éclipse tout ce qui Tenvironne; et Tor qui a reçu l'alliage n'en est pas moins le plus précieux des métaux.
Molière, après le MisanthropCy d'abord mal ap(nrécié, mais bientôt mis à sa place, fut sans contredit le premier écrivain de la nation ; lui seul réveillait sans cesse l'admirar' tion publique. Corneille n'était plus le Corneille et du Cid et d'Horace; les apparitions du lutin qui, selon l'expression de Molière même, lui dictait ses beaux vers, devenaient tous les jours moins fréquentes; Racine, encouragé pat* les conseils et même par les bienfaits de Molière, qui par là donnait un grand homme à la France, n'avait encore produit qu'un seul chefd'œuvre. Ce fut dans ce moment qu'on attaqua l'auteur du Misanthrope, 11 avait déjà éprpuvé une disgrâce au théâtre : Cotin, le protégé de l'hôtel de Rambouillet, comblé des grâ- 'ces de la cour; Boursault, qui força Molière de faire la seule action blâmable de sa vie, en nommant ses ennemis sur la scène; Montfleuri, qui, de son temps, eut des succès prodigieux, qui se crut égal, peut-être supérieur à Molière, et mourut sans être détrompé ; tous ces hommes et la foule de leurs protecteurs avaient triomphé de la chute de D. Garde de Navarre, et peut-être la moitié de la France s'était flattée que l'auteur n'honorerait point sa patrie. Forcés de renoncer à cette espérance , ses ennemis voulurent lui ôter l'honneur de ses plus belles scènes, en les attribuant à sou
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ami Chapelle; artifice d'autant plus dangereux, que l*amitié même, en combattant ces bruits, craint quelquefois d'en triompher trop complètement. Et comment un homme, que la considération attachée aux succès vient de chercher dans le sein de la paresse, ne serait-il pas tenté d'en profiter ? Et s'il désavoue ces rumeurs, ne ressemble-t-il pas toujours un peu à ces jeunes gens qui, soupçonnés d*être bien reçus par une jolie femme, paraissent, dans leur désavœu même, tous remercier d'une opinion si Dalteuse, et n'aspirer en effet qu'au mérite de la discrétion?
Au milieu de ces vaines intrigues, Molière, s'élevant au comble de son art et au-dessus de lui-même, songeait à immoler les vices sur la scène, et commença par le plus odieux. Il avait déjà signalé sa haine pour l'hypocrisie : la chaire n'a lien de supérieur à la peinture des faux dévots dans le Festin de Pieire. Enfin, il rassembla toutes ses forces, et donna le Tartufe. C'est là qu'il montre l'hypocrisie dans toute soii horreur, la fausseté, la perfidie, la bassesse, l'ingratitude qui l'accompagnent; l'imbécillité, la crédulité ridicule de ceux qu'un Tartufe a séduits; leur penchant à voir partout de l'impiété et du libertinage, leur insensibilité cruelle, enfin l'oubli des nœuds les plus sacrés. Ici le sublime est sans cesse à côté du plaisant. Femmes, enfants, domestiques, tout devient éloquent contre le monstre; et l'indignation qu'il excite n'étouffe jamais le comique. Quelle circonspection, quelle justesse dans la manière dont Fauteur sépare l'hypocrisie de la vraie piété ! C'est à cet usage qu'il a destiné le rôle du frère. C'est le personnage honnête de presque toutes ses pièces ; et la réunion de ses rôles de frère formerait peutêtre un cours de morale à l'usage de la société. Cet art, qui manque aux satires de Boileau, de tracer une ligne nette et pVécise entre le vice et la vertu, la raison et le ridicule, est le grand mérite de Molière. Quelle connaissance du cœur !
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quel choix dans Fassemblage des vices et des traders dont il compose le cortège d'un vice principal ! avec quelle adresse il les fait servir à le mettre en évidence ! Quelle finesse sans sublililé I quelle précision sans métaphysique dans les nuaooes d'un même vice ! Quelle différence entre la dureté du superstitieux Orgon attradri malgré lui par les pleurs de sa fille, et la dureté d'Harpagon insensible aux larmes de la sienne!
C'est ce même sentiment des convenances, cette sûreté de discernement qui ont guidé HolièrCf lorsque, mettant sur la scène des vices odieux,cû<nme ceux de Tartufe et d'Harpagon, c'est un homme et non pas une femme qu'il offre à l'indignation publique. Serait-ce que les grands vices, ainsi que les grandes passions, fussent réservés à notre sexe ; ou que la nécessité fie haïr une femme fût un sentiment trop pénible et dût paraître contre nature? S'il est ainsi, pourquoi, malgré le penchant mutuel des deux sexes, cette indulgence n'est-elle pas réciproque? C'est que les femmes font cause commune ; c'est qu'elles sont liées par un esprit de corps, par une espèce de confédération tacite, qui, comme les ligues secrètes d'un État, prouve peut-être la faiblesse du parti qui se croit obligé d'y avoir recours.
Molière se délassait de tous ces chefs-d'œuvre par des ouvrages d'un ordre inférieur, mais qui, toujours marqués au coin du génie, suffiraient pour la gloire d'un autre. Ce genre de comique où l'on admet des intrigues de valets, des personnages d'un ridicule outré, lui donnait des ressources dont Tauteur du Misanthrope avait dû se priver. Ramené dans la sphère où les anciens avaient été resserrés, il les vainquit sur leur propre terrain. Quel feu ! quel esprit, quelle verve ! Celui qui appelait Térence un demi-Ménaudre aurait sans doute appelé Mênandre un demi'-Holière. Quel parti ne tire-t-il pas de ce genre pour peindre la nature avec plus
d'énergie ! Cette mesure précise qui réunit la vérité de la peinture et Texagéralion théâtrale, Molière la passe alors volontairement et la sacrifie à la force de ses tableaux. Mais quelle heureuse licence! avec quelle candeur comique un personnage grossier, dévoilant des idées ou des sentiments que les autres hommes dissimulent» ne trahit-il pas d'un seul mot la foule de ses complices ! naïveté d'un effet toujours sûr au théâtre, mais que le poëte ne rencontre que dans les états subalternes, et jamais dans la bonne compagnie, où chacun laisse deviner tous ses ridicules avant que de convenir d'un seul. Aussi est-ce le comique bourgeois qui produit le plus de ces mots que leur vérité fait passer de bouclie en bouche. On sait, par .exemple, que les hommes n'ont guère pour but que leur intérêt dans les conseils qu'ils donnent. Cette vérité, exprimée noblement, eût pu ne pas laisser de traces. Mais qu'Un bourgeois, voyant la fille de son voisin attaquée de mélancolie, conseille au père de lui acheter une garniture de diamants pour hâter sa guérison, le mot qu'il s'attire : Vous êtes crfévre, monsieur Josse! ne peut plus s'oublier, et devient proverbe dans TEurope. Telle est la fécondité de ces proverbes, telle est l'étendue de leur application, qu'elle leur tient lieu de noblesse aux yeux des esprits les plus élevés, chez lesquels ils ne sont pas moins d'usage que parmi le peuple.
Mais si Molière a renforcé les traits de ses figures, jamais il n'a peint à faux ni la nature, ni la société. Chez lui jamais de ces marquis burlesques, de ces vieilles amoureuses , de ces Ararointes folles à dessein : personnages de convention parmi ses successeurs, et dont te ridicule forcé, ne peignant rien, ne corrige personne. Point de ces superdieries sans vraisemblance, de ces faux contrats qui concluent les mariages dans nos comédies, et qui nous feront regarder par la postérité comme un peuple de dupes et de faussaires. S*il a mis
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sur la scène des iiUrigaes avec de jennes pei^sonoes, c'est qu'alors on s'adressait à elles plutôt qu'à leurs mères, qui avaient rarement la prétention d'être les sœurs aînées de leurs ûUes. Jamais il ne montre ses personnages corrigés par la leçon qu'ils ont reçue. Il envoie le Misanthrope dans un désert, le Tartufe au cachot; ses jaloux n'imaginent qu'un moyen de ne plus l'être, c'est de renoncer aux femmes ; le superstitieux Orgon, trompé par un hypocrite, ne croira plus aux honnêtes gens : il croit abjurer son caractère, et l'auteur le lui conserve par un trait de génie. Enfin, son pinceau a si bien réuni la force et la fidélité, cpie, s'il existait un être isolé , qui ne connût ni l'homme de la nature , ni l'homme de la société, la lecture réfléchie de ce poëte pourrait lui tenir lieu de tous les livres de morale et du commerce de ses ^mblables.
Telle est la richesse de mon sujet, qu'on imputera sans doute à l'oubli les sacrifices que je fais à la précision. Je m'entends reprocher de n'avoir point développé l'âme de Molière; de ne l'avoir point montré toujours sensible' et compatissant, assignant aux pauvres un revenu annuel sur ses revenus, immolant aux besoins de sa troupe les nombreux avantages qu'on lui faisait envisager en quittant le théâtre, sacrifiant même sa vie à la pitié qu'il eut pour des malheureux, en jouant la comédie la veille de sa mort. Mdière! tes vertus te rendent plus cher i ceux qui t'admirent ; mais c'est ton génie qui intéresse l'humanité, et c'est lui surtout que j'ai dû peindre. Ce génie si élevé était accompagné d'une raison toujours sûre, calme et sans enthousiasme, jugeant sans passion les hommes et les choses : c'est par elle qu'il avait deviné Racine, Baron ; apprécié la Fontaine, et connu sa propre place. Il parait qu'il méprisait, ainsi que le grand Corneille, cette modestie affectée, ce mensonge des âmes communes, manège ordinaire à la médiocrité, qui appelle de
ÉLOGE DE HOUËRE. 185
fausses vertas au secours d'un petit talent. Aussi déploya-t-il (oiijours une hauteur inflexible à Tégard de ces hommes qui, iîers de quelques avantages fri\ples, veulent que le génie ne le soit pas des siens; exigent qu'il renonce pour jamais au sentiment de ce qui lui est dû, et s'immole sans relâche à leur vanité. A cette raison impartiale, il joignait l'esprit le plus observateur qui fut jamais. Il étudiait l'homme dans toutes les situations ; il épiai t. surtout ce premier sentiment si précieux, ce mouvement involontaire qui échappe à l'âme dans sa'* surprise, qui révèle le secret du caractère, et qu'on pourrait appeler le mot du cœur. La manière dont il excusait les torts de sa femme, se bornant à la plaindre, si elle était entraînée vers la coquetterie par un charme aussi invincible qu'il était lui-même entraîné vers Tamour, décèle à la fois bien de la tendresse, de la force d^esprit et une grande habitude de réflexion. Mais sa philosophie, ui ruscendaut de son esprit sur ses passions, ne purent empêcher l'homme qui a le plus fait rire la Fi-ancede succomber à la mélumolie : destinée qui lui fut commune avec plusieurs poêles comiques, soit que la mélancolie accompagne naturellement le génie de ta réflexion, soit que l'observateur trop attentif du cœur hu* main en soit puni par le malheur de le connaître. Que ceux qui savent lire dans le cœur des grands hommes conçoivent encore quelle dut être son indignation contre les préjugés dont il fut la victime. L*homme le plus extraordinaire de son temps, comme Boileau le dit depuis à Louis XIV, celui chez qui tous les ordres de la société allaient prendre des leçons rie vertu et de bienséance, se voyait retranché de la société. Ah ! du moins, s'il eût pressenti quelle justice on devait lui rendre I s'il eût pu prévoir qu'un jour, dans ce temple des arts!... Mais non, il meurt; et tandis que Paris est inoniic, à l'occasion de sa mort, d'épigrammes folles et cruelles, ses amis sont forcés de cal)aler pour lui obtenir ttn peu de teire,
186 CBAMFORT.
On la Ini refuse longtemps; on déclare sa cendre ind^ne de se mêler à la cendre des Harpagons et des Tartufes dont il a vengé son pays ; et il faut qu'un corps illustre attende cent années pour apprendre à l'Europe que nous ne sonnnes pas tous des barbares. Ainsi fut traité par les Français récrivain le plus utile à la France.
Malgré ses défauts, malgré les reproches qu'on fait à quelques-uns de ses dénoûmeats, à quelques négligences de -style et à quelques expressions licencieuses, il fut, avec Racine, celui qui marcha le plus rapidemeit vers la perfection de son art. Mais Racine a été remplacé : Molière ne le fut pas, et même, à géhie égal, ne pouvait guère Fâtre. C'est qu'il réunit des avantages et des moyens presque toujours séparés. Homme de lettres, il connut le monde et la cour; ornement de son siècle, il fut protégé; philosophe, il fut comédien. Depuis sa mort, tout ce que peut faire l'esprit venant après le génie, on l'a vu exécuté; mais ni Regnard, toujours bon plaisant, toujours omiique par son style, souvent par la situation, dans ses pièces privée:^ de moralité; ni Dancourr, rautenant par un dialogue vif, facile et gai, une intrigue agréable, quoique licencieuse gratuitement; ni Dufresni, toujours plein d'esprit, philosophe dans les. détails, très-p^i dans l'ensemble, faisant sortir son comique ou du mélange de plusieurs caractères inférieurs, ou du jeu de deux passions contrariées Tune par l'autre dans le même personnage; ni quelques auteurs célèbres par un ou deux bons ouvrages dans le genre où Molière en a tant donné : rien n'a dédommagé la nation, forcée enfin d'apprécier ce grand homme, en voyant sa place vacante pendant un siècle.
La (rempe vigoureuse de son génie le mit sans effort audessus de deux genres qui ont depuis occupé la scène. L'un est le comique attendrissant, trop admiré, trop décrié ; genre inférieur qui n'est pas sans beauté, mais qui, se proposant
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de tracer des mod^es de perfection, manque souvent de vraisemblances, et est pait-élre sorti des bornes de l'art en voulant lès reculer. L'autre est ce genre plus faible encore, qui, substituant à Timitation éclaitée de la nature, à cette vérité toujours intéressante, seul but de tous les beâux-arts, une imitation puérile, une vérité minutieuse, fait de la scène un miroir où se répètent froidement et sans choix les détails les {dus frivoles; exclut du théâtre ce bel assortiment de parties heureusement combinées, saus lequel il n y a point de vraie création, et renouvellera parmi nous ce qu'on a vu chez les Romains, la comédie changée en simple pantomime, dont il ne restera rien à la postérité que lé nom des acteurs qui, par leurs talents, auront caché la misère et la nullité des poètes.
Tous ces drames, mis à la place de la vraie comédie, ont fait penser qu'elle était anéantie pour jamais. La révolution des moeurs a semblé autoriser cette crainte. Le précepte â'être comme tout le monde, ayant fait de la société un bal masqué où nous smnmes tous cachés sous le même déguisement, ne laisse percer que des nuances sur lesquelles le microscope théâtral dédaigne de s'arrêter ; et les caractères, semblables à ces monnaies dont le trop grand usage a effacé l'empreinte, ont été détruits par l'abus de la société poussée à Texcès. C'est peu d'avoir semé d'épines la carrière, on s'est plu encore à la borner. Des conditions entières, qui autrefois payaient fidèlement un tribut de ridicules à la scène, sont parvenues à se soustraire à la justice dramatique, privilège que ne leur eût point accordé le siècle précédent, qui ne consultait point en pareil cas les intéressés, et n écoutait pas la laideur déclamant contre l'art de peindre. Certains vices ont formé les mêmes prétentions, et ont trouvé une faveur générale. Ce sont des vices protégés par le public, dans la possession desquels on ne veut point être inquiété ; et le poëte
188 GHAinOET.
est forcé de les méiiager comme des ooupaUes poissants que la multitude de leurs complices met à l'afari des recherches. S'il est ainsi, la Traie comédie n'existera bientôt plus que dans ces drames de société que leur extrême licence ( car ils peignent nos moeurs) bannit à jamais de tous les théâtres publics.
Qui pourra vaincre tant d'obstacles multipliés? Le géiiie. On a répété que, si Molière donnait ses ouvrages de nos jours, la plupart ne réussiraient point. On a dit une chose absurde. Eh ! comment peindrait-il des mœurs qui n'existent plus ? f 1 peindrait les nôtres. : il arracherait le voile qui dérobe ces nuances à nos yeux. C'est le propre du génie de rendre digne des beaux-arts la nature commune. Ce qu'il voit existait, mais n'existait que pour lui. Ce paysage sur lequel vous avez promené vos yeux, le peintre qui le ccMisidérait avec vous le retrace siur la toile, et vous ne l'avez vu que dans ce moment : Molière est ce peintre. Le caractère est-il faible, ou veut-il \ se cacher, renforcez la situation ; c'est une espèce de torture qui arrache an personnage le secret qu'il veut cacher. Tout devient théâtral dans les mains d'un homme de génie. Quoi de plus odieux que le Tarlufe? de plus aride en a|yarence que le sujet des Femmes savantes? Et ce sont les chèis- j d'oeuvre du théâlre. Quoi de plus triste qu'un pédant pyrrhonien incertain de son existence? Molière le met en scène avec un vieillard prêt à se marier, qui le considte sur le danger de cet engagement. On conçoit dès loi-s tout le comique d'un pyrrhonisme qui s'exerce sur la fidélité d'une i jolie femme.
Qui ne croirait, à nous entendre, que tous les vices ont disparu de la société? Ceux mêmes contre lesquds Mohèi-e s*est élevé, croit-on qu'ils sont anéantis? N'est il plus de Tartufe? et, s'il en existe encore, pense-t-on qu'en renonçant au manteau noir et an jargon my<«tique, ils aient renoncé à la
perfidie cl à la séduction ? Ce sont des criminels dont Molière a donné le signalement au public, et qui sont cachés sous une autre forme. Les ridicules mêmes qu'il a détruits n*en auraient-ils pas produit de nouveaux ? Ne ressembleraientils pas à ces végétaux dont la destruction en fait naître d'autres sur la terre qu'ils -ont couverte de leurs débris? Tel est le malheur de la nature humaine. Gardons^nous d'en conclure qu'on ne doive point combattre les ridicules : l'intervalle qui sépare hrdestructiou des uns et la naissance des autres est le prix de la victoire qu'on remporte sur eux. Que dirait-on d'un homme qui ne souhaiterait pas la fin d'une guerre ruineuse, sous prétexte que la paix est rarement de longue durée?
iN 'existerait-il pas un point de vue d'oil Molière découvrirait une nouvelle carrière dramatique? Répandre l'esprit de société fut le but qu'il se proposa : arrêter ses funestes efi'els serait-il un dessein moins digne d'un sage? Verrait-il, sans porter la main sur ses crayons, l'abus que nous avons fait de la société et de la philosophie ; le mélange ridicule des conditions ; cette jeunesse qui a perdu toute morale à quinze ans, toute sensibilité à vingt ; cette habitude malheureuse de vivre ensemble sans avoir besoin de s'estimer; la difficulté de se déshonorer, et, quand on y est enfin parvenu, la facilité de recouvrer son honneur et de rentrer dans cette île autrefois escarpée et sans bords ? Les découvertes nouvelles faites sur le cœur humain par la Bruyère et d'autres moralistes, le comique original d'un peuple voisin qui fut inconnu à Mo^ lière, ne donneraient- ils pas de nouvelles leçons à un poe.e comique? D'ailleurs est-il certain que noâ mœurs, dont la peinture nous amuse dans des romans agréables et dans des contes charmants, seront toujours ridicules en pure perte pour le théâtre? Rendons-nous plus de justice , augurons mieux de nos travers, et ne désespérons plus de pouvoir rire
190 GHAMPORT.
uu jour à nos dépens. Après une déroute aussi complète des ridicules qu'on la vit au temps de Molière, peut-être avaient- Os besoin d'une longue paix pour se mettre en état de reparaître. De bons esprits ont pensé qu'il fallait la révolution d'un siècle pour renouveler le champ de la comédie. Le terme est expiré : la nation demande un poète comique ; qu'il paraisse : le trône est vacant.
Fin DE l'éloge de MOLIERE.
PRIX D£L'aGADÉ1IIE DE MARSEILLE EN 1774.
iBsopo ingentem statuam posuere Attid.
PuED. L. Il, ^^g.
L'apologue remonte à la plus haute antiquité ; cai' il commença dès qa*il y eut des tyrans et des esclaves. On offre de face la vérité à son égal : on la laisse entrevoir de profil à son maître. Mais quelle que soit Tépoque de ce bel art, la philosophie s'empara bientôt de cette invention de la servitude, et en fit un instrument de la morale. Lokman et Pilpay dans rOrient, Ésope et Gabrias dans la Grèce, revêtirent lu vérité du voile transparent de Tapologue; mais le récit d une petite action réelle ou allégorique, aussi diffus dans les deux premiers que serré et concis dans les deux autres, dénué des
192 GUAMFORT.
charmes du seiitiiueiitet de la poésie, découvrait Irop froidement, quoique avec esprit, la moralité qu'il présentait. Phèdre, né dans Tesclavage comme ses trois premiers prédécesseurs, n*afleclant ni le laconisme excessif de Gabrias, ni même la brièveté d*Ésope, plus élégant, plus orné, parlant a la cour d'Auguste le langage de Térence ; Faëme> car j'omets A vienus trop inférieur à son devancier, Faërne, qui, dans sa latinité du seizième siècle, semblerait avoir imité Phèdre, s'il avait pu connaître des ouvrages ignorés de son temps, ont droit de plaire à tous les esprits cultivés ; et leurs bonnes fables donneraient même l'idée de la perfection dans ce genre, si la France n'eût produit un homme unique dans l'histoire des lettres, qui devait porter la peinture des mœurs dans l'apologue, et l'apologue dans le champ de la poésie. C'est alors que la fable devient uu ouvrage de génie, et qu'on peut s'écrier, comme notre fabuliste, dans l'enthousiasme que lui inspire ce bel art : Cest proprement vn charme. Oui, c'en est un sans doute, mais on ne l'éprouve qu'en lisant la Fontaine, et c'est à lui que le charme a oommenré.
L'art de rendre la morale aimable existait à peine parmi nous. De tous les écrivains profanes, Montaigne seul (car pourquoi citerais-je ceux qu'on ne lit plus? ) avait approfondi avec agrément cette science si compliquée, qui, pour l'honneur du genre humain, ne devrait pas même être une science. Hais, outre l'inconvénient d'un langage drjà vieux, sa philosophie audacieuse, souvent libre jusqu'au cpisme, ne pouvait convenir ni à tous les âges, ni à tous les esprits ; et son ouvrage, précieux à tant d'égards, semble plutôt une peinture fidèle des inconséquences de l'esprit humain qu'un traité de philosophie pratique. Il nous fallait un livre d*une morale douce, aimable, facile, applicable à toutes les circonstances, faite pour tous les états, pour tous les
âges, et qui pût remplacer enfin, dans l'éducation de la jeunesse,
Les quatrains de Pibrac el les doctes sentences » Du conseiller Mathieu;
Molière.
car c'étaient là les livres de Téducation ordinaire. La Fontaine cberclie ou rencontre le genre de la fable que Quintilien regardait comme consacré à Finstruction de Tignorance. Noire fabuliste, si profond aui yeux éclairés, semble avoir adopté ridée de Quintilien; écartant tout appareil d'instruction, toute notion trop compliquée, il prend sa philosophie dans les sentiments universels, dans les idées généralement I eçues, et pour ainsi dire, dans la morale des proverbes, qui, après tout, sont le produit de Texpérience de tous les siècles. C'était le seul moyen d'être à jamais riiomme de toutes les nations; car la morale, si simple eu elle-même, devient conlentieuse au point de former des sectes, lorsqu'elle veut remonter aux principes d'où dérivent ses maximes, principes presque toigours contestés. Hais la Fontaine , eu partant des notions communes et des sentiments nés avec nous, ne voit point dans Fapologue un simple récit qui mène à une froide moralité; il fait de son livre
Une ample comédie à cent acteurs divers.
C'est en effet comme de vrais personnages dramatiques «ju'il faut les considérer ; et, s'il n'a point la gloire d'avoir eu le premier cette idée si heureuse d'emprunter aux différentes espèces d'animaux l'image des différents vices que réunit la nôtre; s'ils ont pu se dire comme lui :
Le roi de ces gens-là n'a pas moins de défauts Que ses siiyets,
194 GHAMFORT.
lui seul a peint les dé&uU que les autres n'ont lait qu'indiquer. Ce sont des sages qui nous conseillent de nous étudier; la Fontaine nous dispense de cette étude, en nous montrant à nous-mêmes : différence qui laisse le moraliste à une si grande distance du poêle. La bonhomie réelle ou apparente qui lui fait donner des noms, des surnoms, des métiers aux individus de chaque espèce ; qui lui fait enyisager les espèces mêmes comme des républiques, des royaumes, des empires, est une sorte de prestige qui rend leur feinte existence rédle aux yeux de ses lecteurs. BatopoKs devient une grande capitale, et l'illusion où il nous amène est le fruit de rillusion parfaite où il a su se placer lui-même. Ce genre de talent si nouveau, dont ses devanciers n'avaient pas eu besoin pour peindre les premiers traits de nos passions, devient nécessaire à la Fontaine, qui doit en exposer à nos yeux les nuances les plus délicates : autre caractère essentiel, né de ce génie d observation dont Molière était si frappé dans notre fabuliste.
Je pourrais, messieurs, saisir une multitude de rapports entre plusieurs personnages de Molière et d'autres de la Fontaine; montrer en eux des ressemblances frappantes dans la marche et dans le langage des passions ; mais, négligeant les détails de ce genre, fose considérer Fauteur des fables d'un point de vue plus élevé. Je ne cède point au vain désir d'exagérer mon sujet, mjiladie trop commune de nos jours ; mais, sans méconnaître rintcrvalle qui sépare Tart si simple de l'apologue et Tart si compliqué de la comédie, j'observerai, pour otre juste envers la Fontaine, que la gloire d'avoir été avec Molière le peintre le plus fidèle de la nature et de la sociéîé doit rapprocher ici ces deux grands lioniraes. Molière, dans chacune de ses pièces, ramenant la peinture des mœurs à un objet philosophique, doime à la comédie la moralité de Tapologue ; la Fontaine, Irnnsportant dans ses fables la peinture
des mœurs, donne à l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués tous les deux au plus haut degré du génie d'observation, génie dirigé dans Tun par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux, ils descendent dans le plus profond secret de nos travers et de nos faiblesses ; mais chacun, selon la double différence de son génie et de son caractère, les exprime différemment. Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme; celui de la Fontaine plus délicat et plus fin : Tun rend les grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux nuances; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la société; le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celuici me venge davantage des sottises d'autrui , celui-là me fait mieux songer aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de bienséance, choquant pour la société; l'autre, avoir vu les vices comme un défaut de raiâon, fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique; après la lecture du second, je crains ma conscience. Enfin l'homme corrigé par Molière, cessant d'être ridicule, pourrait demeurer vicieux; corrigé par la Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule, il serait raisonnable et bon; et nous nous trouverions vertueux, comme la Fontaine était philosophe, sans nous en douter.
Tels sont les principaux traits qui caractérisent chacun de ces grands hommes; et, si l'intérêt qu'inspirent de tels noms me permet de joindre à ce parallèle quelques circonstances étrangères à leur mérite, j'observerai que, nés
196 GHAMPORT.
l'un et l'autre précisément à la même époque, tous deux sans modèles parmi nous, sans rivaux, sans successeurs, liés pendant leur vie d'une amitié constante, la même tombe les réunit après leur mort ; et que la même poussière couvre les deux écrivains les plus originaux que la France-ail jamais produits.
Hais ce qui dislingue la Fontaine de tous les moralistes, c'est la iacilité insinuante de sa morale ; c'est cette sagesse, naturelle comme lui-même, qui parait n'être qu'un heureux développement de son instinct. Chez lui, la vertu ne se présente point environnée du cortège effrayant qui l'accompagne d'ordinaire : rien d'affligeant, rien de pénible. Oflre-t-il quelque exemple de générosité, quelque sacrifice, il le fsût naîlre de Tamour, de l'amitié, d'un senliment si simple, si doux, que ce sacrifice même a dû paraître un bonheur. Mais, s'il écarte en général les idées tristes. d'efforts, de privations, de dévouement, il semble qu'ils cesseraient d'être nécessaires et que la sodété n'en aurait plus besoin. Il ne vous parle que de vous-même ou pour vous-même ; et de ses leçons, ou plutôt de ses conseils, naîtrait le bonheur général. Combien cette morale est supérieure à celle de tant de philosophes qui paraissent n*avoir point écrit pour des hommes, et qui taillent, comme dit Montaigne, nos obligations à la raison d'un autre être! Telles sont en effet la misère et la vanité de rhomme, que, après s'être mis au-dessous de lui-même par ses vices, il veut eusuite s'élever au-dessus de sa nature par le simulacre imposant des vertus auxquelles il se condamne ; et qu'il deviendrait, en réalisant les chimères de son orgueil,- aussi méconnaissable à lui-même par sa sagesse, qu'il l'est en effet par sa folie. Hais, après tous ces vains efforts, rendu à sa médiocrité naturelle, son cœur lui répète ce mot d'un vrai sage : que c'est une cruauté de vouloir élever l'homme à lant de perfection. Aussi tout ce faste philo-
sophique tombe-t-il devant la raison simple, mais lumineuse, de ia Fontaine. Un ancien osait dire qu'il faut combattre souvent les lois par la natuie : c'est par la nature que la Fontaine combat les maximes outrées de la philosophie. Son livre est la loi naturelle en action : c'est la morale de Monlaigne épurée dans une âme plus douce, rectifiée par un sens encore plus droit, embellie des couleurs d'une imagination plus aimable, moins forte peut-être, mais non pas moins brillante.
N'attendez point de lui ce fastueux mépris de la mort, qui, parmi quelques leçons d'un courage trop souvent nécessaire à l'homme, a fait débiter aux philosophes tant d'orgueilleuses absurdités. Tout sentiment exagéré n'avait point de prise sur son âme, s'en écartait nalurellement ; et la facilité même de son caractère semblait l'en avoir préservé. La Fonlainem'est point le poëte de l'héroïsme : il est celui de la vie commune, d'e la raison vulgaire Le travail, la vigilance, llécohomie, la prudence sans inquiétude, l'avantage de vivre avec ses égaux, le besoin qu'on peut avoir de ses inférieurs, la modération, la retraite, voilà ce qu'il aime et ce qu'il fait aimer. L'amour, cet objet de tant de déclamalions.
Ce mal qui peul-êira est un bien,
dit la Fontaine, il le montre comme une faiblesse naturelle et intéressante. H n'affecte point ce mépris pour l'espèce humaine, qui aiguise la satire mordante de Lucien, qui s'annonce hardiment dans les écrits de Montaigne, se découvre dans la folie de Rabelais, et perce quelquefois même dans l'enjouement d'Horace. Ce n'est point cette austérité qui appelle, comme dans Boileau, la plaisanterie au secours d'une raison sévère, ni cette dureté misanthropique de la Bruyère
i98 GBAMFmT.
et de Pascal, qui, portant le flambeau dans Tabime du cœur humain, jette une lueur efl^yaute sur ses tristes profondeui-s. Le mal qu'il peint, il le rencontre; les autres lont cherché. Pour eux, nos ridicules sont des ennemis dont ils se vengent : pour la Fontaine, ce sont des passants incommodes dont il songe à. se garantir ; il rît et ne hait point. Censeur assez indulgent de nos faiblesses, Favarice est de tous nos travers celui qui paraît le plus révolter sou bon sens naturel. Hais, s'il n'éprouve et n'inspire point
Ces haines TÎgoiireases Que doit donner le viee aux âmes vertueuses.
au moins préserve-t^I ses lecteur du poison de la misanthropie, eflet ordinaire de ces haines. . L'âme, après la lecture de ses ouvrages, calme, reposée, et, pour ainsi dire, rafraîchie comme au retour d'une promenade solitaire et champêtre, tix)uve en soi-même une compassion douce pour l'humanité, une résignation tranquille à la providence, à la nécessité, aux lois de Tordre établi; enfin Theur^se disposition de supporter patiemment les défauts d'autrui, et même les siens, leçon qui n'est peut-être pas une des moindres que puisse donner la philosophie.
Ici, messieurs, je réclame pour la Fontaine l'indulgence dont il a fut Tâme de sa morale ; et déjà l'auteur des fables a sans doute obtenu la grâce de l'auteur des contes ; grâce que ses derniers moments ont encore mieux sollicitée. Je le vois, dans son repentir, imitant en quelque sorte le grand Condé, ce héros dont il Ait estimé, qu'un peintre ingénieux nous représente déchirant de son histoire le récit des exploits que sa vertu condamnait ; et, si le zèle d'une pieuse sévérité reprochait encore à la Fontaine une erreur qu'il a pleiirée
ÉLOGE DE LA FOIHTAmE. 199
lui-même, j'observerais qu'elle prit sa source dans rextréme simplicité de son caractère ; car c'est lui qui, plus que Boileau,
Fit, sans être malin, ses plus grandes malices;
je remarquerais que les écrits de ce genre ne passèniit longtemps que pour des jeux d'esprit, des joyeusetés folâtres , comme le dit Rabelais dans un livre plus licencieux, devenu la lecture favorite , et publiquement avouée, des hommes les plus graves de la nation; j'ajouterais que la reine de Navarre, princesse d'une conduite irréprochable et même de mœurs austères , publia des contes beaucoup plus libres, sinon par le fond, du moins par la forme, sans que la médisance se permit, même à la cour, de soupçonner sa vertu. Mais, en abandonnant une justification trop difficile de nos jours, s'il est vrai que la décence dans les écrits augmente avec la licence des moeurs, bornons-nous à rappeler que la Fontaine donna dans ses' contes le modèle de la nar^Mtion badine; et, puiscpie je me permets d'anticiper ici sur ce que je dois dire de son style et de son goût, observons qu'il eut sur Pétrone, Machiavel et Boccace, malgré leur élégance et la pureté de leur langage, cette même supériorité que Boileau, dans sa dissertation sur Joconde, lui donne sur l'Arioste luimême. Et, parmi ses successeurs, qui pourrait-on lui comparer? serait-ce ou Vergier ou Grécourt, qui, dans la faiblesse dé leur style, négligeant de racheter la liberté du genre par la décence de l'expression, oublient que les Grâces, pour être sans voile, ne sont pourtant pas sans pudeur ? ou Sénecé, estimable pour ne s'être pas traîné sur les traces de la Fontaine en hii demeurant inférieur? ou l'auteur de la Métromanie, dont l'originalité, souvent heureuse, par rait quelquefois trop bizarre? jNon, sans doute, et il faut
200 GHAMFORT.
remonter jusqu'au plus grand poète de notre âge;' exception glorieuse à la Fontaine lui-même, et pour laquelle il désavouerait le sentiment qui lui dicta l'un de ses plus jolis vers :
L'or se peut parlager; mais non pas la louange.
Où existait avant lui, du moins au même degré, cet art de préparer, de fondre, comme sans dessein, les incidents ; de généraliser des peintures locales; de ménager au lecteur ces surprises qui font l'âme de la comédie ; d'animer ses récits par cette gaieté de style, qui est une nuance du style comique, relevée par les grâces d'une poésie légère qui se montre et disparaît tour à tour? Que dirai-je de crt art charmant de s'entretenir avec son lecteur,, de se jouer de son sujet, de changer ses défauts en beautés, de plaisanter sur les objections, sur les invraisemblances ; talent d'un esprit supérieur à ses ouvrages, et sans lequel on demeure trop souvent au-dessous ? Telle est la portion de sa gloire^ que la Fontaine voulait sacrifier ; et j'aurais essayé moi-même d'en dérober le souvenir à mes juges, s'ils n'admiraient en hommes de goût ce qu'ils réprouvent par des motifs respectables, et si je n'étais forcé d'associer ses contes à ses apologues eu m^arrêtant sur le style de cet immortel écrivain.
Si jamais on a senti à quelle hauteur le mérite du style et l'art de la composition pouvaient élever un écrivain, c'est par Texemple de la Fontaine. Il règne dans la littérature une sorte de convention qui assigne les rangs d'après la distance
reconnue entre les différents genres, à peu près comme Tordre civil marque les places dans la société d*après l.i différence des conditions ; et, quoique la considération d'un mérite supérieur puisse faire déroger à cette loi, quoiqu'un écrivaiu parfait, dans un genre subalterne, soit souvent préféré à d'autres écrivains d*uu genre plus élevé, et qu'on néglige Slacepoiir Tibnlle, ce mêmeTibulle n'est point mis à côté de Virgile. La Fontaine seul, environné d'écrivains dont les ouvrages présentent tout ce qui peut réveiller l'idée de génie, rinvenlion, la combinaison des plans, la force et la noblesse fia style, la Fontaine parait avec des ouvrages de peu d'étendue, dont le fond est rarement à lui, et dont le style est ordinairement familier : le bonhomme se place parmi tous C3s grands écrivains, comme l'avait prévu Molière, et conserve au milieu d'eux le surnom d'inimitable. C'est une révoluti jn qu'il a opérée dans les idées reçues, et qui n'aura peut - être d'effet que pour lui ; mais elle prouve au moins que, quelles que soient les conventions littéraires qui distribuent les rangs, le génie garde une place distinguée à quiconque viendra, dans quelque genre que ce puisse être, instruire et enchanter les liomnaes. Qu'importe, en effet, de quel ordre soient les ouvrages, quand ils offrent des beautés du premier ordre? D'autres auront atteint la perfection de leur genre, le fabuliste aura élevé le sien jusqu'à lui.
Le style de la Fontaine e^t peut-êlre ce que l'histoire littéraire de tous les siècles offre de plus étonnant. C'est à lui seul qu*i| était réservé de faire admirer, dans la brièveté d'un apologue, l'accord des nuances les plus tranchantes et l'harmonie des couh urs les plus opposées. Souvent une seule fable réunit la naïveté de Marot, le badinage et l'esprit de Voilure ^ies traits de la plus haute poésie, et phisieurs de ces vers que ^^ force du sens grave à jamais dans la mémoire. Nul auteur »^ a mieux possédé cette souplesse de l'âme et de l'imagination
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qui suit tous les mouTements de son sujet. Le plus familier des écrivains devient tout à coup et naturellement le traducteur de Virgile ou de Lucrèce ; et les objets dç la vie commune sont relevés chez lui par ces tours nobles et cet heureux choix d'expressions qui les rendent dignes du poëme épique. Tel est Tartifice de sou style, que toutes ces beautés semblent se placer d'elles-mêmes dans sa uairation, sans interrompre ni retarder sa marche. Souvent même la description la plus riche, la plus brillante, y devient nécessaire, et ne paraît, comme dans la fable du Chêne et du Roseau, dans celle du Soleil et de Borée, que Fexposé même du fait qu'il raconte. Ici, messieurs, le poète des grâces m'arrête et m'interdit, en leur nom, les détails et la sécheresse de l'analyse. Si l'on a dit de Montaigne qu il faut le montrer et non le peindre, le transcrire et non le décrire, ce jugement n'est-il pas plus applicable à la Fontaine? Et combien de fois, en effet, n*a-t-il pas été transcrit? Mes juges me pardonneraientils d'offrir à leur admiration cette foule de traits présents au souvenir de tous ses lecteurs, et répétés dans tous ces livres consacrés à notre éducation, comme le livre qui les a fait naître? Je suppose, en effet, que mes rivaux relèvent : l'un l'heureuse alliance de ses expressions, la hardiesse et la nouveauté de ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles paraissent plus simples ; que l'autre fasse valoir ce charme continu du style qui réveille une foule de sentiments, embellit de couleurs si riches et si variées tous les contrastes que lui présente son sujet, m'intéresse à des bourgeons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le sort de l'aigle qui vient de perdre
Ses ceafs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;
qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel de sa plaisanterie- qui rapproche si naturellement les grands et les
petits otijets, voit tour à tour dans un renard Patrocle, Ajax, Anmbal *, Alexandre dans un chat ; rappdle, dans le combat de deux coqs pour une poule, la guerre de Troie pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la laitière; se représente dans la querelle de deux chèvres qui se disputent le pas, fières de leur généalogie si poétique et si plaisante, Philippe IV et Louis XIV s*avançant dans Tile de la Conférence : que prouveront-ils ceux qui vous oifriront tous ces traits, sinon que des remarques devenues communes peuvent être plus ou moins heureusement rajeunies par le mérite de l'expression ? Et, d'ailleurs, comment peindre un poëte qui souvent semble s'abandonner comme dans une conversation facile ; qui, citant Ulysse à propos des voyages d'une tortue, s'étonne lui-même de le trouver là ; dont les beautés paraissent quelquefois une heureuse rencontre, et possèdent ainsi, pour me servir d'un mot qu'il aimait, la grâce de la soudaineté ; qui s'est fait une langue et une poétique particulières ; dont le tour est naïf quand sa pensée est ingénieuse, l'expression simple quand son idée est forte ; relevant ses grâces naturelles par cet attrait piquant qui leur prête ce que la physionomie ajoute à la beauté, qtû se joue sans cesse de son art; qui, à propos de la tardive maternité d'une alouette, me peint les délices du » printemps, les plaisirs, les amours de tous les êtres, et met l'enchantement dé la nature en contraste avec le veuvage d'un oiseau?
Pour moi, sans insister sur ces beautés différentes, je me contenterai d'indiquer les sources principales d'où le poëte les a vues naître ; je remarquerai que son caractère distinctif est cette étonnante aptitude à se rendre présent à l'action qu'il nous montre; de donner à chacun de ses personnages un caractère particulier dont l'unité se conserve dans la variété de ses fables, et le fait reconnaître partout. Mais une autre source de beautés bien supérieures, c'est cet art desavoir, en parais- *
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sant Yous occuper de begatelles, vous placer d'uu mol dans uu grand ordre de choses. Quand le loup, par exemple, accusant auprès du lion malade rindifférence du renard sur une sautô si précieuse,
Daube, au coucher du roi, son camarade absent,
suis -je dans Tantre du liont suis -je à la cour? Combien de fois l'auleur ne fait-il pas naître du fond de ses sujets, si frivoles en apparence, des détails qui se lient comme d^euxmémes aux objets les plus importants de la morale et aux plus grands intérêts de la société ? Ce nest pas une plaisanterie d'afSrmer que la dispute <lu lapin et de la belette, qui s'est emparée d'un terrier dans l'absence du maître : l'un faisant valoir la raison du premier occupant, et se moquant des prétendus droits de Jean Lapin, l'autre réclamant les droits de succession transmis au susdit Jean par Pierre et Simon ses aïeux, nous offre précisément le résultat de tant de gros ouvrages sur la propriété ; et la Fontaine faisant dire à la belette : «
El quaud ce serait uu rojaume?
disant lui-même ailleurs :
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand,
ne me force-t-il point d'admirer avec quelle adresse il me
montre les applications générales de son sujet dans le badi-
iiage même de son style? Voilà sans doute un de ses secrets;
^ voilà ce qui rend sa lecture si attacliante, même pour les es-
prits les plus élevés : c'est qu'à p^pos du dernier insecte il se trouve, plus naturellement qu'on ne le croit, près d'une grande idée» et qu'en e(fet il touche au sublime en parlant de la fourmi. Et craindrais-je d'être égaré par mon admiration pour la Fontaine, si j osais dire que le système abstrait, tout est bien, parait peut-^tre plus vraisemblable et surtout plus clair après le discours de Garo, dans la fable de la Citrouille et du Gland, qu'après la lecture de Leibnitz et de Pope luimême?
S'il sait quelquefois simplifier ainsi les questions les plus compliquées, avec quelle facilité la morale ordinaire doit-elle se placer dans ses écrits? Elle y naît sans eiîort, comme elle s'y montre i^ans faste, car la Fontaine ne se donne point pour un philosophe, il semble même avoir craint de le paraître. C'est, en effet, ce qu'un poêle doit le plus dissimuler. C'est pour ainsi dire son secret, et il ne doit le laisser surprendre qu*à ses lecteurs les plus assidus et admis à sa cou* Hance intime. Aussi la Fontaine ne veut- il être qu'un homme, et même un homme, ordinaire. Peint-il les charmes de lu beauté :
Un philosophe, un marbre, une statue, Auraient senti, comfne nous, ces plaisirs.
C'est surtout quand il vient de reprendre quelques-uns de nos travers qu'il se plaît à faire cause commune avec nous, et à devenir le disciple des animaux qu'il a fait parler. Veut- il faire ta satire d'un vice, il raconte simplement ce que ce vice fait faire au personnage qui en est atteint; et voilà la satire faite. C'est du dialogue, c'est des actions, c'est des passions des animaux que s<Nrtent les leçons qu'il nous donne. Nous en adresse-l-il directement : c'est la raison qui parle avec une
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dignité modeste et tranquille. Cette bonté naïve qui jette tant d'intérêt sur la plupart de ses ouvrages le ramène sans cesse au genre d'une poésie simple qui adoucit l'éclat d'une grande idée, la fait descendre jusqu'au vulgaire par la familiarité de l'expression , et rend la sagesse plus persuasive en la rendant plus accessible. Pénétré lui-même de tout ce qu'il dit, sa bonne foi devient son éloquence, et produit cette vérité de style qui communique tous les mouvements de l'écrivain. Son sujet le conduit à répandre la plénitude de ses pensées, comme il épanche Tabondance de ses sentiments, dans cette fable charmante où la peinture du bonheur de deux pigeons attendrit par degrés son âme, lui rappelle les souvenirs les plug chers, et lui inspire le regret des illusions qu'il a perdues.
4e n'ignore pas qu'un préjugé vulgaire croit ajouter à la gloire du fabuliste, en le représentant comme un poète qui, dominé par un instinct aveugle et involontaire, fut dispensé par la nature du soin d'ajouter à ses dons, et de qui l'heureuse indolence cueillait nonchalamment des fleurs qu'il n'avait point fait naître. Sans doute la Fontaine dut beaucoup à la nature, qui lui prodigua la sensibilité la plus aimable, et tous les trésors de 1 imagination; sans doute le fablier était né pour porter des fables : mais par combien de soins cet arbre si précieux n'avail-il pas élé cultivé ? Qu'on se rappelle cette foule de préceptes du goût le plus fin et le plus exquis, répandus dans ses préfaces et dans ses ouvrages ; qu'on se rappelle ce vers si heureux, qu'il met dans la bouche d'Apollon lui-même :
11 me faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde:
doulera-t-on que la Fontaine ne l'ait cherché, et que la gloii'e, ainsi que la fortune, ne vende ee qu'on cimt qu'elle
donne ? Si ses lecteurs, séduits par la fadiilé de ses vers, refusent d'y reconnaître les soins d'un art attentif, c'est précisément ce qu'il a désiré. Nier son travail, c'est lui en assurer la plus belle récompense. la Fontaine! ta gloire en est plus grande : le triomphe de Tart est d'être ainsi méconnu.
Et comment ne pas apercevoir ses progrès et ses études dans la marche même de son esprit? Je vois cet homme extraordinaire, doué d*un talent qu'à la vérité il ignore luimême jusqu'à vingt-deux ans, s'enflammer tout à coup à la lecture d'une ode de Malherbe, comme Halebranche à celle d'un livre de Descartes, et sentir cet enthousiasme d'une âme qui, voyant de plu? près la gloire, s'étonne d'être né pour elle. Mais pourquoi Malherbe opéra-l-il le prodige refusé à la lecture d'Horace et de Virgile? C'est que la Fontaine les voyait à une trop grande distance ; c'est qu'ils ne lui montraient pas, comme le pôëte français, quel usage on pouvait faire de cette langue qu'il devait lui-même illustrer un jour. Dans son admiration pour Malherbe, auquel il devait, si je puis parler ainsi, sa naissance poétique, il le prit d'abord pour son modèle ; mais, bientôt revenu au ton qui lui appartenait, il s'aperçut qu'une naïveté fine et piquante était le vrai caractère de son esprit : caractère qu'il cultiva par la lecture de Rabelais, de Marot, et de quelques-uns de leurs contemporains, n parut ainsi faire rétrograder la langue, quand les Bossuet, les Racine, les Boileau, en avançaient le progrès par l'élévation et la noblesse de leur style : mais elle ne s'enrichissait pas moins dans les mains de la Fontaine, qui lui rendait le^ biens qu'elle avait laissé perdre, et qui, coqime certains curieux, rassemblant avec soin les monnaies antiques, se composait un véritable trésor. C'est dans dotre langue ancienne quil puisa ces expressions imitatives ou pittoresques, qui présentent sa pensée avec toutes les nuances accessoires ; car nnl auteur n'a mieux senti le besoin de rendre son âme visible;
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c'est le terme dont il se sert pour exprimer un des attributs de la poésie. Voilà toute sa poétique, à laquelle il paraît avoir {lacrifié tous les préceptes de la poétique ordinaire et de notre versification, dont ses écrits sont un modèle, souvent même parce qu*il en brave les règles. Eh ! le goûl ne peut-il pas les enfreindre, comme l'équité s^élève au-dessus d^ lois?
Cependant la Fontaine élait né poêle, et cette partie de ses talents ne pouvait se développer dans les ouvrages dont il s^étail occupé jusqu'alors. Il la cultivait par la lecture des modèles de l'Italie ancienne et moderne, par l'élude de la nature et de ceux qui l'ont- su peindre. Je ne dois point dissimuler le reproche fait à ce rare écrivain par le plus grand poëte de nos jours, qui refuse ce litre de peintre à la Fontaine. Je sens, comme il convient, le poids d'une telle autorité ; mais celui qui loue la Fontaine serait indigne d'admirer son critique, s'il ne se permettait d'observer que l'auteur des fables, sans multiplier ces tableaux où le poêle s'annonce à dessein comme peintre, n'a pas laissé d'en mériter le nom. Il peint rapidement et d'un trait : il peint par le mouvement de ses vers, par la variété de ses mesures et de ses repos, et surtout par l'harmonie imitative. Des figures vraies et frappantes, mais peu de bordure et point de cadre : voilà la Fontaine. Sa muse aimable et nonchalante rappelle ce riant tableau deJ'Âurore dans un de ses poèmes, où il représente cette jeuue déesse, qui, se balançant dans les airs,
l.a tête sur son bras, et son bras sur la nue, Laisse tomber des fleurs, et ne lescépand pas.
Cette description charmante est à la fois une réponse h ses censeurs, et l'image de sa poésie.
Ainsi se formèrent par degrés les divers isk\enis> de la
Fontaine, qui tous se réunirent enfin dans ses fables. Hais elles ne purent être que le fruit de sa maturité : c'est qu*il faut du temps à de certains esprits pour connaître les qualités différentes dont l'assemblage forme leur vrai caraclère, les combiner, les assortir, fortifier ces traits primitifs par Fimitation des écrivains qui ont avec eux quelque ress^siblance, et pour se montrer enfin tout entier dans un genre propre à déployer la variété de leurs talents. Jusqu'alors Fauteur, ne faisant pas usage de tous ses moyens, ne se présente point avec tous ses avantages. C*est un athlète doué d une force réelle, mais qui n'a point encore appris à se placer dans une attitude qui puisse la développer tout entière. D*ailleufô, les ouvrages qui, tels que les fables de la Fontaine, demandent une grande connaissance du cœur humain et du système de la société, exigeât un esprit mûri par l'étude et par Texpérience ; mais aussi, devenus une source féconde de réflexions, ils rappellent •""ans cesse le lecteiu*, auquel ils offrent de nouvelles beautés et une plus grande richesse de sens à mesure qu'il a lui-même par sa propre expérience étendu la sphère de ses idées : et c'est ce qui nous ramène si souvent à Montaigne, à Molière et à la Fontaine.
Tels sont les principaux mérites de ces écrits
Toujours plus beaux, plus ils sont regardés,