BOILEAU
et qui, mettant Fauteur des fables au-dessus de son genre même, me dispensent de rappeler ici la foule de ses imitateurs él rangers ou français : tous se déclarent trop honorés de le suivre de loin; et, s'il eut la bêtise, suivant l'expression de H. de Fontenelle, de se mettre au-dessous de Phèdre, ils ont Fespritde se mettre au-dessous de la Fontaine, et d'être aussi
'm CHAMPORT.
modestes que ce grand homme. On seul, plus confiant, s'est permis l'espérance de lutter avec lui ; et cette hardiesse, non mnns que sou mérite réel, demande peut-être une exception. Lamotte, qui conduisit son esprit partout, parce que son génie ne remporta nulle part; Lamotte fit des fables... la Fontaine! la révolution d*im siècle n'avait point encore appris à la France combien tu états un homme rare ; mais, après un moment d* illusion, il fallut bien voir qu*un philosophe froidement ingénieux, né joignant à la finesse ni le naturel,
Ni la grâce plus belle encor que la beauté;
ne possédant point ce qui plaît plus d'un jour; dissertant sur son art et fur la morale ; laissant percer Vorgiieil de descendre jusqu'à nous, tandis que son devancier paraît se trouver naturellement à notre niveau ; tâchant d'être naïf, et prouvant qu'il a dû plaire; faible avec recherche, quand la Fontaine ne l'est jamais que par négligence, ne pouvait être le rival d'un poëte simple, souvent sublime, toujours vrai, qui laisse dans le cœur le souvenir de tout ce qu'il dit à la raison, joint à Vart de plaire celui de n'y penser pas, et dont les fautes quelquefois heureuses font appliquer à son talent ce qu'il a dit d*une femme aimable :
La négligence, i mon gré, si requise, Pour cette fois fut sa dame d'atours.
Aussi tous les reproches qu'on a pu lui faire sur quelques longueurs, sur quelques incorrections, n'ont point affaibli le charme qui ramène sans cesse à lui, qui le rend aimable pour tontes les nations, et pour tous les âges sans en excepter l'en-
fance. Quel prestige peut fixer ainsi tous les esprits et tous les goûts? qui peut frapper les enfants, d'ailleurs si incapables de sentir tant de beautés? C'est la simplicité de ces formules où ils retrouvent la langue de ta conversation ; c'est le jeu presque théâtral de ces scènes si courtes et si animées ; c'est l'intérêt qu'il leur fait prendre à ses personnages en les mettant sous leurs yeux : illusion qu'on ne retrouve plus chez ses imitateurs, qui ont neau appeler un singe Bertrand et un chat Raton, ne montrent jamais ni un chat ni un singe. Qui peut frapper tous les peuples? C'est ce fond de raison universelle répandu dans ses fables; c'est ce tissu de leçons convenables à tous les états de la vie; c'est cette intime liaison de petits objets à de grandes vérités : carnous n'osons penser que tous les esprits puissent sentir les grâces de ce style qui s'évanouissent dans nue traduction; et, si ou lit la Fontaine dans la langue originale, n'est-il pas vraisemblable qu'en supposant aux étrangers la plus grande connaissance de celte langue, les grâces de son style doivent toujours être mieux senties chez un peuple où l'a^^rit de sodété, vrai^ caractère de la nation, rapproche les rangs sans les confondre ; où le supérieur voulant se rendre agréable sans trop descendre, l'inférieur plaire sans s'avilir, l'habitude de traiter avec tant' d'espèces différentes d'amour-propre, de ne point les heurter dans la crainte d'en être blessés nous-mêmes, donne à l'esprit ce tact rapide, cette sagacité prompte, qui saisit les nuances les plus fines des idées d'autrui, présente les siennes dans le jour le plus convenable, et lui fait apprécier dans les ouvrages d'agrémoit les finesses de langue, les bienséances du style, et ces convenances générales dont le sentiment se perfectionne par le grand usage de la société. S'il est ainsi, comment les étrangers, supérieurs à nous sur tant d'objets et si respectables d'ailleurs, pourraient-ils... Mais quoi ! puis-je hasarder cette opinion, lorsqu'elle est réfutée d'avance par l'exemple d'un
SIS GHAMFORT.
étranger qui signale aux yenx de l'Europe son admiration pour la Fontaine? Sans doute cet étranger illustre, si bien naturalisé parmi nous, sent toutes les grâces de ce style enchanteur. La préférence qu'il accorde à notre fabuliste sur tant de grands hommes, dans le zèle qu'il montre pour sa mémoire, en est elle-même une preuve ; à moins qu*on ne l'attribue en partie à l'intérêt qu'inspirent son caractère et
Un homme ordinaire qui aurait dans le cœur les seutimenls aimables dont l'expression est si intéressante dans les écrits de la Fontaine serait cher à tous ceux qui le coiuiaitraient; mais le fabuliste avait pour eux (et ce charme n'est point tout à fait perdu pour nous ) un attrait encore plus piquant : c'est d'être l'homme tel qu'il paraît être sorti des mains de la nature. Il semble qu'elle Tait &it naître pour Topposer à l'homme tel qu'il se compose dans la société, et qu'elle lui ait donné son esprit et son talent pour augmenter te phénomène et le rendre plus remarquable par la singularité du contraste. Il conserva jusqu'au dernier moment tous les goûts simples qui' supposent l'innocence des mœurs e( la douceur de l'âme; il a lui-même essayé de se peindre en partie dans son roman de Psyché , où il représente la variété de ses goûts, sous le nom de Polyphile, qui aime les jardins, les fieurSj les ombrages, la musique, les vers, et réunit toutes ces passions douces qui remplissent le cœur d'une certaine lendreMe. On ne peut assez admirer ce fond
de bienveillance générale qui Tintéresse à tous les êtres vivants :
HAtes de l'unirers, sous le nom d'animaiix;
c est sous ce point de vue (|uMl les considère. Cette habitude (Je voir dans les animaux des membres de la société universelle, enfants d'un même père , disposition si étrange dans nos mœurs, mais commune dans les siècles reculés, comme on peut le voir par Homère, se retrouve encore cliez plusieurs Orientaux. La Fontaine est-ii bien éloigné de cette disposi* lion, lorsque, attendri par le malheur des animaux qui périssent dans une inondation, châtiment des crimes des hommes, il sécrie par la bouche d*un vieillard :
I. es animaux périr 1 car encor les humains Tous devaient succomber sous les célestes armes.
II étend même cette sensibilité jusqu'aux plantes, qu'il anime non-seulement par ces traits hardis qui montrent toute la nature vivante sous les yeux d*un poëte, et qui ne sont que des figures d'expression, mais par le ton affectueux d un vif intérêt qu'il déclare lui-même, lorsque, voyant le cerf brouter la vigne qui l'a sauvé, il s'indigne
.... Que de si doux ombrages Soient exposés i ces outrages.
Serait-il impossible qu'il eût senti lui-même le prix de cette partie de son caractère, et qu'averti par ses premiers succès il Teût soigneusement cultivée? Non, sans doute, car cet
9!4 GHAMFORT.
homme, qa*oo a ciii inconnu à lui-même, déclare formellement qu'il étudiait sans cesse le goût du public, c*est-à-dire tous les moyens de plaire. 11 est vrai que, quoiqu'il se soit formé sur son art une théorie très* fine et tr^-profonde, quoiqu'il eût reçu de la nature ce couptl'œil qui fit donnera Molière le nom de contemplateur y sa philosophie, si admirable dans les développements du cœur humain, ne s'éleva point jusqu'aux généralités qui forment les systèmes : de là quelques incertitudes dans ses principes, quelques fables dont le résultat n'est point irrépréhensible, et où la morale paraît trop sacrifiée à la prudence ; de là quelques cx)ntradictions sur diflérents objets de politique et de philosophie. C'est qui! laisse indécises les questions épineuses, et prononce rarement sur ces problèmes dont la solution n'est point dans le cœur et dans un fond de raison universelle. Sur tous les objets de ce genre qui sont absolument hors de lui, il s'en rapporte volontiers à Plutarque et a Platon, et n'entre point dans les disputes des philosophes; mais toutes les fois qu'il a véritablement une manière de sentir personnelle, il ne consulte que son cœur, et ne s'en laisse imposer ni par de grands mots, ni par de grands noms. Sénèque, en nous conservant le mot de Hécénas qui veut vivre absolument, dût-il vivre goutteux, impotent, perclus, a beau invectiver contre cet opprobre ; la Fontaine ne prend point le change, il admire ce trait avec une bonne foi plaisante ; il le juge digne de la postérité. Selon lui, Mécénas fut un gaiunt homme, et je reconnais celui qui déclare plus d'une fois vouloir vivre un siècle tout au moins.
Cette môme incertitude de principes, il faut en convenii*, passa même quelquefois dans sa conduite : toujours droit, toujours bon sans effort, il n'a point à lutter contre hiiméme ; mais, a-t-il un mouvement blâmable, il succombe et cède sans combat. C'est ce qu'on put remarquer dans sa
querelle avec Furetière et avec Liilli, par lequel il s'était vu trompé et, comme il dit, enquinaudé; car on ne peut dissimula que Fauteur des fables n*ait fait des opéras peu connus : le ressentiment qu'il conçut contre la mauvaise foi de cet Italien lui fit trouver, dans le peu qu'il avait deUle, de quoi faire une satire violente ; et sa gloire est qu'on puisse en être si étonné ; mais, après ce premier mouvement, redevenu la Fontaine, il reprit son caractère véritable, qui était celui d'un enfant, dont en effet il venak de montrer la colère. Ce* n'est pas un spectacle sans intérêt que d'observer les mouvements d'une âme qui, conservant même dans le monde les premiers traits de son caractère, sembla toujours n'obéir qu'à l'instinct de la nature. Il connut et sentit les passions; et tandis que la plupart des moralistes les considéraient comme des ennemis de l'homme, il les regarda comme les ressorts de notre âme , et en devint; même Tapologiste. (^ette idée, que les philosophes ennemis des stoïciens avaient rendue Êimilière à l'antiquité, paraissait de son temps une idée nouvelle; et si l'auteur des fables la développa quelquefois avec plaisir, c'est qu'elle était pour lui une vérité de sentiment, c'est que des passions modérées étaient les instruments de son bonheur. Sans doute le philosophe, dont la rigide sévérité voulut les anéantir en soi-même, s'indignait d'être entraîné par elles, et les redoutait comme l'intempérant craint quelquefois les festins. Li Fontaine, défendu par la nature contre le danger d'abuser de ses dons, se laissa guider sans crainte à des penchants qui l'égarèrent quelque^ fois, mais sans le conduire au précipice. L'amour, cette passion qui parmi nous se compose de tant d'autres, reprit dans sou âme sa simplicité naturelle : fidèle à l'objet de son goût, mais inconstant dans ses goûts, il parait que ce qu'il aima le plus dans les femmes fut celui de leurs avantages dont elles sont elles-mêmes le plus éprises, leur beauté. Mais le senti-*
216 (^HAMFORT.
ment qu'elle lui inspira, doux comme l'âme qui l'éprouvait, s'embellit des grâces de son esprit, et la plus aimable seosibilité prit le ton de la galanterie la plus tendre. Qui a janaais rien dit de plus flatteur pour le sexe que le sentiment exprimé dans ces vers :
Ce n'est point près des rois que l'on fait sa fortune : Quelque ingrate beauté qui nous donne des lois, Encore en tire-t-on^un souris quelquefois.
C'est ce goût pour les femmes, dont il parle san& cesse comme TArioste, en bien et en mal, q[ui lui dicta ses contes, se reproduit sans danger et ayec tant de grâces dans ses fables mêmes, et conduisit sa plume dans son roman de Psyclié. Cette déesse nouvelle, que le conte ingénieux d'Apulée n'avait pu associer aux anciennes divinités de la poésie, reçut de la brillante imagination de la Fontaine nne existence égale à celle des dieux d'Hésiode et d'Homère, et il eut Thonneur de créer comme eux une divinité. Il se plut à réunir en elle seule toutes lès faiblesses des femmes, et, comme il le dit, leurs trois plus granda défauts : la vanité, la curiosité et le trop d'esprit ; mais il Tembellit en même temps de toutes les grâces de ce sexe enchanteur. Il la place ainsi au milieu des prodiges de la nature et de Tart, qui s'édipsent tous auprès d'elle.
Ce triomphe de la beauté, qu'il a pris tant de plaisir à peindre, demande et obtient grâce pour les satires qu'il se permet contre les femmes, satires toujours générales : et, dans cette Psyché même, il place an Tartare
Ceux dont les vers ont noirci quelque belle.
Aus^i CCS vers et sa pers(»me furent-ils également accueillis
ÉLOGIî; de la fontaine. 2il
de ce sexe aimable, d*uil}eurs si bien vengé de la médisance par le senlimeiil qui en fait médire. On a remarqué que Irois iemmes furent ses bienfaitrices, parmi lesquelles il fuul compter cette fameuse duchesse de Bouillon qui, séduite par cet esprit de parti, fléau de la littérature, se déclara si hautement contre Racine; car ce grand tragique, qu'on a depuis appelé le poète des femmes, ne put obtenir le suffrage des femmes les [ilus célèbres de son siècle, qui toutes s'intéressaient à la gloire de la Fontaine. La gloire fut une de ses passions les plus constantes; il nous l'apprend luimême :
Un fain bruit et l'anoour ont occupe mes ans;
et, dans les illusions de l'amour même, cet autre sentinient conseryait des droits sur son c(Bur.
Adieu, plaisir, honneurs, louange bicn-aimée !
s'écriait-il dans le regret que lui laibsaieut les moments perdus pour sa réputation. Ce ne fut pas sans doute une passion malheureuse : il jouit de cette gloire si chère, et ses succès le mirent au nombre de ces liommes rares à qui le suffrage public donne le droit de se louer eux mêmes saiis affliger l'amour-propre d'autrui. Il faut convenir qu'il usa (|uelquefois de cet avantage ; car, tout étonnant que paraît la Fontaine, il ne fut pourtant pas un poêle sans vanité. Mai"<, ne se louant que pour promettre à ses amîs
Un lemple dans ses vcrs^
pour rendre son encens plus digue d'eux, sa vanité même
218 CUAMFORT.
devint intéressante, et ne parut que raimable épanchemenl d'une âme naïve qui veut associer ses amis à sa renommée. Ne croirait-on pas encore qu'il a voulu réclamer contre les portraits qu'on s'est permis de faire de sa personne, lorsqu'il ose dire :
Qui n'admettrait Ânacréon chez soi ?
Qui bannirait Waller et la Fontaine ?
Est-il vraisemblable, en eflet, qu'un homme admis €bez les Conti, les Vendôme , et parmi tant de sociétés illustres, fût tel que nous le représente une exagération ridicule, sur la foi de quelques réponses naïves échappées à ses distractions 7 La grandeur encourage, l'orgueil prot^e, h vanité cite un auteur illustre, mais la société n'appelle ou n'admet que celui qui sait plaire ; et les Chaulieu, les Lafare, avec lesquels il vivait familièrement, n'ignoraient pas Taociemie méthode de négliger la personne en estimant les écrits. Leur société, leur amitié, les bienfaits des princes de Conti et de Vendôme, et dans la suite ceux de l'auguste élève de Fénelon, récompensèrent le mérite de la Fontaine, et le consolèrent de l'oubli de la cour, s'U y pensa. C'est une singularité bien frappante de voir un écrivain tel que lui, né sous un roi dont les bienfaits allèrent étonner les savants du Nord, vivre négligé, mourir pauvre, et près d'aller, dans sa caducité, chercher loin de sa patrie les secours nécessaires à la simple existence : c'est qu'il porta toute sa vie la peine de son attachement à Fouquet, ennemi du grand Colbert. Peut-être n*eût-il pas été indigne de ce ministre célèbre de ne pas punir une reconnaissance et un courage qu'il devait estimer. Peut-^tre, parmi les écrivains dont il présentait les noms à la bienfaisance du roi, le nom de la Foataine n'eût-il pas été
ËL06E DE U FONTAINE. 219
déplacé; et la postérité ne reprocherait point à sa mémoire d'avoir abandonné au zèle bienfaisant de l'amitié un homme qui fut un des ornements de son siècle, qui devint le successeur immédiat de Colbert lui-même à l'Académie, et le loua d'avoir protégé les lettres. Une fois négligé, ce fut une raison de Têtre toujours, suivant l'usage, et le mérite de là Fontaine n'était pas d'un genre à toucher vivement Louis XIV. Peutêtre les rois et les héros sont-ils trop loin de la nature pour apprécier un tel écrivain : il leur faut des tableaux d'histoire plutôt que des paysages ; et Louis XIV, mêlant â la grandeur naturelle de son âme quelques nuances de la fierté espagnole qu'il semblait tenir de sa mère, Louis XIV, si sensible au mérite des ComeîHe, des Racine, ^es Boileau, ne se retrouvait point dans les £ibles. C'était un grand défaut, dans un siècle où Despréaux fit un précepte de l'art poétique, de former tous les héros de la tragédie sur le monarque français; et la description du passage du Rhin importait plus au roi que les débats du lapin ^t de la belette.
Malgré cet abandon du maître, qui retarda même la réception de l'auteur des &bles à l'Académie française; malgré la médiocrité de sa fortune, la Fontaine (et l'on aime à s'en convaincre), la Fontaine fut heureux; il le fut même plus qu'aucun des grands poètes ses contemporains. S'il n'eut pomt cet éclat imposant attaché aux noms des Racine, des Corneille, des Mc^ère, il ne fut point exposé au déchaînement oe l'envie, totgonrs plus irritée par les succès de théâtre. Son caractère paôfique le préserva de ces querelles littéraires qui tovurmenlèrent la vie de Despréaux. Cher au public, cher aux plus gi*ands génies de son siècle, il vécut en paix avec ^^ écrivains médiocres ; ce qui parait un peu plus difficile. Pauvre, mais sans humeur, comme à son insu ; libre des ^n^grins domestiques, d'inquiétude sur son sort, possédant '<^ repos, de douces rêveries et le vmi dormir dont il fait
220 CHAMPORT.
<lc grands éloges : ses jours parurent couler négligemment comme ses vers. Aussi, malgré son amour pour la solitude, malgré son goût pour la campagne, ce goût si ami des aris, auxquels il offre de plus près leur modèle, il se trouvait bien partout. F) s'écrie, daiis Tivresse des plus doux sentiments, qu'il aime à la fois In ville, la campagne ; que tout est pour lui le souverain bien :
Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélanoolique, Les chimères, le rien, lout est bon.
Il retrouve en tout lieu le bonheur qu'il porte en lui-même, et dont les sources intarissables sont Tinnocente simplicité de son âme et la sensibilité d'une imagination souple et légère. I^s yeux s'arrêtent, se reposent avec délices sur le spectacle d'un homme qui, dans un monde trompeur, soupçonneux, agité de passions et d'intérêts divers, marche avec l'abandon d'une paisible sécurité, trouve sa sûreté dans sa confiance même, et s'ouvre un accès dans tous les cœurs, sans autre artifice que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous lies mouvements, d'y laisser lire même ses faiblesses, garants d'une aimable indulgence pour les faiblesses d' autrui. Aussi la Fontaine inspira t-il toujours cet intérêt qu'on accorde involontairement à l'enfance. L'un se charge de réducation et de la fortune de son fils : car il avait cédé aux désirs de sa famille, et un soir il se trouva marié ; l'autre lui donne un asile dans sa maison : il se croit parmi des frères ; ils vont le devenir en effet, et la société reprend les vertus de l'âge d'or pour celui qui en a la candeur et la boiwe foi. Il reçoit des bienfaits : il en a le droit, car il rendrait tout sans croire s'en être acquitté. Peut-être il est des âmes qu'une simplicité noble élève naturellement au-dessus de la
fierté; et, sans blâmer le philosophe, qui écarte un bien&iteur dans la cramte de se donner un tyran, sait se priver, souffrir et se taire, n est-il pas plus beau, peut-être, n'est-il pas du moins plus doux, de voir ia Fontaine montrer è son ami ses besoins comme ses pensées, abandonner géiié<reusement à Tamitié le droit précieui qu'elle réclame, et lui rendre hommage par le bien qu'il reçoit d'elle? Il aimait, c'était sa f ecoimaissance, et ce fut celle qu'il fit éclater envers le malheureux Fouquet. J'admirerai sans doutCf il le faut bien, un chef-d'œuvre de poésie et de sentim^t dans ^a touchante élégie sur cette fameuse disgrâce. Mais^ si je le vois, deux ans après la chute de son bienfaiteur, pleurer à l'aspect du château oii M . Fouquet avait été détenu ; s'il s'ar« rête involontairement autour de cette fatale prison dont il ne s'arrache qu'avec peine ; si je trouve l'expression de cette sensibilité, non dims un écrit public, monument d'une reconnaissance souvent fastueuse, mais dans Tépanchement d'un commerce secret, je partagerai sa douleur : j'aimerai l'écrivain que j'admire. la Fontaine ! essuie tes larmes, écris cette fable charmante des Deux Amis; et je sais où tu trouves l'éloquence du cœur et le sublime de sentiment : je reconnais le maître de cette vertu qu'il nomme, par une expression nouvelle, le don d'être ami. Qui l'avait mieux reçu de la nature, ce don si rare ? Qui a mieux éprouvé les illusions du sentiment? Avec quel intérêt, avec quelle bonne foi uaïve, associant dans un même recueil plusieurs de ses immortels écrits à la traduction de quelques harangues anciennes, ouvrage de son ami Maucroix, ne se livre-t-il pas à Tespérauce d'une commune immortalité? Que roellre au-dessus de son dévouement à ses amis, si ce n'est la noble confiance i[tt'il avait lui-même en eux ? vous, messieurs, vous qui savez si bien, puisque vous chérissez sa mémoire, sentir et appréiÂer ce charme inexprimable de la facilité dans les
2ââ GIIAMFORT.
vertus» partage des mœurs antiques ; qui de tous, allant offrir à son ami Thospice de sa maison, n'éprouverait rémotion la plus douce, et même le transport delà joie, s'il en recevait cette réponse aussi attendrissante qu'inattendue : J'y allais ? Ce mot si simple, cette expression si naïve d'un abandon sans réserve, est le plus digne hommage rendu à Thumanité généreuse ; et jamais bienfaiteur, digne de l'être, n'a reçu une si belle récompense de son bienfait.
Telle est l'image que mes faibles yeux ont pu saisir de ce grand Inname, d'après ses ouvrages mêmes, plus encore que d'après une tradition récente, mais qui, trop souvent infidèle, s'est plu, sur la foi de quelques plaisanteries de société, à montrer comme un jeu bizarre de la nature un homme qui en fut véritablement un prodige ; qui offrit le singulier contraste d'un conteur trop libre et d'un excellent moraliste ; reçut en partage l'esprit le plus fin qui fut jamais, et devint en tout le modèle de la simplicité; posséda le génie de l'observation, même de la satire, et ne passa jamais que pour un bonhomme; déroba, sous l'air d'une négligence quelquefois réelle, les artifices de la composition la plus savante ; fit ressembler l'art au naturel, souvent même à Tinstinct ; cadia son génie par son génie même ; tourna au profit de sob talent l'opposition de son esprit et de son âme, et fut dans le siècle des grands écrivains, sinon le premier, du moins le plus étonnant. Malgré ses défauts, ok^ervés même dans son éloge, il sera toujours le plus rolu de tous les auteurs ; et l'intérêt qu'inspirant ses ouvrages s'étendra toujours sur sa personne. C'est que plusieurs de ses défauts mêmes participent quekpiefms des qualités aimables qui les avaient fait nditre ; c'est qu'on juge l'homme et l'auteur par l'assemblage de ses qualités habituellement' dominantes ; et la F<mtaine, désigné de son vivant par l'épithète de bon, ressemblance remarquable avec Virgile, conservera, comme écri-
vain, le surnom d'inimitable, titre qu*il obtint avant même crélre tout à fait apprécié, titre confirmé par l'admiraliou d'un siècle, et devenu, pour ainsi dire, inséparable de son nom.
PIN DK h LOGE DE LA FONTAINE.