A MADAME DE S
Quoi, madame, vous avez eu la bonté d'aller voir mon nouveau taudis! le vous reconnais bien là. Vous êtes contente de mon logement ; mais moi je ne le suis point : je m'y prends trop tard pour me loger près de la rue Louisle-Grand.
Madame de Grammont est partie depuis le commencement du mois, 11 me serait impossible de désirer autre chose que ce que j'ai trouvé en elle ; et nous avons fmi encore. mieux que nous n'avions commencé. J'ai toutes sortes de raisons d'être enchanté de mon voyage de Baréges. Il semble qu'il devait être la fin de toutes les contradictions que j'ai éprouvées, et que
* On a choisi dans la correspondance de Chamfort tout ce qui touchait à s<m cœur et à son esprit, tout ce qui pouvait ajouter une page à son histoire.
256 GHAMFORT.
toutes les circonstances se sont réunies pour dissiper ce fond de mélancolie qui se reproduisait trop souvent. Le retour de ma santé, les bontés que j'ai éprouvées de tout le monde ; ce bonheur, si indépendant de tout mérite, mais si commode et si doux, d'inspirer de l'intérêt à tous ceux dont je me suis occupé ; quelques avantages réels et positifs, les espérances les mieux fondées et les plus avouées par la raison la plus sévère, le bonheur public et celui de quelques personnes à qui je ne suis ni inconnu ni indifférent, le souvenir tendre de mes anciens amis, le diarme d'une amitié nouvelle mais solide avec un des hommes les plus vertueux du royaume, plein d'esprit, de talent et de simplicité, M. Dupaty, que vous connaissez de réputation ; une autre liaison non moins précieuse avec une femme aimable que j'ai trouvée ici, et qui a pris pour moi tous les sentiments d'une sœur ; des gens dont je devais le plus souhaiter la connaissance, et qui me mcmtrent la crainte obligeante de perdre la mienne ; enfin, la réunion des sentiments les plus chers et les plus désirables : voilà ce qui fait, depuis trois mois, mon bonheur ; il semble que mon mauvais génie ait lâché prise ; et je vis, depuis trois mois, sous la baguette de la fée bienfaisante.
D'après ce détail, vous croiriez que je vis environné de tout ce que j'ai trouvé d'aimable ici, sous un beau ciel, et dans une société charmante. Non, je vis sous une douche brûlante, ou dans une bouilloire cachée au fond d'un cachot. Tout ce que je distinguais est parti de Baréges. Il y fait un temps exécrable, et le brouillard ne laisse point soupçonner que les Pyrénée > soient sur ma tête. Mais je n'en suis pas moins heureux : j'avais besoin de revenir sur les sentiments agréables dont j'ai joui avec trop de précipitation ; je les recueille avec une joie mêlée de surprise ; mes idées sont faciles et douces ; tous les mouvements de mou cœur sont des plaisirs; voilà le vrai beau temps, et le ciel est d'azur.
Le ton de cette lettre est un peu différent de celles que je vous écrivais, madame, de la rue de Richelieu, et même de quelques conversations que je me souviens d*avoir eues avec vous, il y a cinq ou six mois. Que voulez vous? je vous montrais mon âme alors, comme je vous la montre aujourd'iiui : « L*Jiomme est ondoyant, > dit Montaigne : j'étais de fer pour repousser le mal, je suis de cire pour recevoir le bien. Les différentes philosophies sont bonnes; il ne s'agit que de les placer à propos. Zenon n*avait pas tort : Ëpicure avait raison. Le régime d*un malade n*est pas celui d*uu convalescent ; celui d'un convalescent n*est pas celui d*un athlète. Je me trouve bien de ma manière d'être actuelle; je reviendrais à Tautre, s'il le fallait : mais je tâcherai d'écarter ce qui pourrait la rendre nécessaire; je n'y sais que cela.
Madame de Tessé et M. le duc d'Ayen ont passé ici quelques jours; j'ai fort à me louer de leurs bontés ; je n'ai cependant point accepté l'oflre de madame de Tessé pour Luchon ; je vous dirai pourquoi.
Je pars d'ici vers la fin de septembre; je complais m'en aller en droiture à Paris; je pressentais le besoin que j'aurais de revoir mes anciens amis, car je ne veux rien perdre; niais j'ai de nouvelles raisons de me priver encore de ce plaisir. M. de B a trouvé absurde que je négligeasse l'occasion de voir M. de Choiseul ; il prétend que ma connaissance avec M. de Grammont pourrait finir par n'être qu'une connaissance des eaux. C'est ce qui ne peut jamais arriver. 11 est actuellement à Chantelonp; il peut s'en assurer par luimême ; et, entre nous, je crois qu'il ne laissera pas d'être un (ieii surpris. Quoi qu'il en soit, je défère à son conseil et à celui de mes amis qui blâment mon peu d'empressement sur <^e-a. Hais je ne serai à Chanteloup qu'à la fin d'octobre. J'y resterai le temps qui conviendra. J'étais fort tenté de m'en
'i58 CHAMFORT.
retourner par le Languedoc, pour voir la Provence, qui est un fort beau pays.
Vous me demandez, mon ami, si co n'est pas une espèce de singularité qui me fait voir la littérature sous l'aspect où je la vois ; s'il est vrai que je sois dans le cas de jouir d'une fortune un peu plus considérable que celle de la plupart des gens de lettres; et enfin vous voulez que je vous confie sous le sceau de l'amitié, quels sont les moyens que j'ai employés pour arriver à ce terme que vous supposez avoir été le but de mon ambition. Voilà, ce me semble, les divers objets de votre curiosité, autant que je puis le résumer de votre longue lettre. Mes réponses seront simples.
Mais je commence par vous dire que je suis presque offensé de voir que vous me supposiez un plan de conduite a cet égard. Mon tour d'esprit, mon caraclère, et les circonstances, ont tout fait, sans aucune combinaison de ma part. J'ai toujours été choqué de la ridicule et insolente opinion, répandue presque partout, qu'uu homme de lettres qui a quafre ou cinq mille livres de rente est au périgée de la fortune. Arrivé à peu près à ce terme, j'ai senti que j'avais assez d'aisance pour vivre solitaire ; et mon goût m'y portait naturellement. Mais comme le hasard a fait que ma société est recherchée par plusieurs persoimes d'une fortune beaucoup plus considérable, il est arrivé que mou
aisance est devenue une véritable détresse, par une suite des devoirs que m'imposait la fréquentation d'un monde que je n'avais pas recherché. Je me suis trouvé dans la nécessité absolue, ou de faire de la littérature un métier pour suppléer à ce qui me manquait du cdté de la fortune, ou de solliciter des grâces, ou enfin de m'enrichir tout d'un coup par une retraite subite. Les deux premiers partis ne me convenaient pas. J*ai pris intrépidaneut le dernier. On a beaucoup crié ; on m'a trouvé bizarre, extraordinaire. Sottises que toutes ces clameurs. Vous savez que j'excelle à traduire la pensée de mon prochain. Tout ce qu'on a dit à ce sujet voulait dire : Quoi ! n*est-il pas suffisamment payé de ses peines et de ses courses par Thonneur de nous fréquenter, par le phisir de nous amuser, par l'agrément d'être traité par nous comme ne Test aucun homme de lettres?
A cela je réponds : J'ai quarante ans. De ces petits triom* phes de vanité dont les gens de lettres sont si épris, j'en ai par-dessus la tête. Puisque, de votre aveu, je n'ai presque rien à prétendre, trouvez bon que je me retire. Si la société ne m'est bonne à rien, il faut que je commence à être bon pour moi-même. Il est ridicule de vieillir, en qualité d'acteur, dans une troupe où l'on ne peut pas même prétendre à la demi-part. Ou je vivrai seul, occupé de moi et de mon bonheur; ou, vivant parmi vous, j'y jouirai d'une partie de l'aisance que vous accordez à des gens que vous-mêmes vous ne vous aviserez ps de me comparer. Je m'inscris en faux contre votre manière d'envisager les hommes de ma classe. Qu'est-ce qu'un homme de lettres selon vous, e!, en vérité, ^loii le fait établi dans le monde? C'est un homme à qui ou (lit : Tu vivras pauvre, et trop heureux de voir ton nom cité quelquefois; on t'accordera, non quelque considération réelle, mais quelques égards flatteurs pour ta vanité, sur
SeO GUAMFORT.
laquelle je compte, et non pour Tamour-propre qui convient à un homme de sens. Tu écriras, tu feras des vers et de la prose pour lesquels tu recevras quelques éloges, beaucoup d'injures et quelques écus, eu attendant que tu puisses attraper quelques pensions de vingt-cinq louis ou de cinquante, qu'il faudra disputer à tes rivaux, en te roulant dans la fange, comme le fait la populace aux distributions de monnaie qu'on lui jette dans les fêtes publiques.
J'ai trouvé, mon ami, que cette existence ne me convenait pas; et, méprisant à la fois la gloriole des grandeurs et la gloriole littéraire, j'ai immolé l'une et l'autre à l'honneur de mon caractère et à Tinlérêt de mon bonheur. J'ai dit tout haut : J'ai fait mes preuves de désintéressement, et je ne solliciterai pas; j'ai très-peu, mais j'ai autant ou plus que quantité de gens de mérite : ainsi je ne demande rien. Mais il faut que vous me laissiez à moi-même , il n*est pas juste que je porte, en même temps, le poids de la pauvreté et le poids des devoirs attachés à la fortune; j'ai une santé délicate et la vue basse ; je n'ai gagné jusqu'à présent dans le .«onde que des boues, des rhumes, des iluxions et des indigestions, sans compter le risque d'être écrasé vingt l'ois par hiver. Il est temps que cela finisse; et, si cela n'est pas terminé à telle époque, je pars.
Voilà, mon ami, ce que j'ai dit; et, si vous vous étonnez que cela ait pu produire autant d'effet, il faut savoir qu'une première retraite de six mois, où j'avais trouvé le bonheur, a prouvé invinciblement que je n'agissais ni par humeur, ni par amour-propre. Il reste à vous expliquer pourquoi on se faisait une peine de me voir prendre le parti de la retraite. C'est, mou ami, ce que je ne puis vous développer, au moins dans le même détail. Hais je puis vous dire sans que vous deviez me soupçonner de vanité, je puis vous dire que mes amis savent que je suis propre à plusieurs choses, hors de la
sphère de la littérature. Plusieurs d'entre eux se sont unis pour me servir : les uns n'ont écouté que leur sentiment, d'autres ont fait entrer dans leur sentiment quelque calcul et quelque intérêt, et, les circonstances étant favorables, il en est résulté la petite révolution que vous jugez si heureuse.
A H. ^l'abbé roman.
A mars 1784.
C'est un vœu que j'ai fait, mon cher ami, de vous répondre toujours à rinstant où j'aurai reçu votre lettre, et je n'ai pas besoin d'efforts pour le remplir : il m*en faudrait pour différer, et je ne veux pas lutter contre moimême ,
Ah ! mon ami, que j'ai été étonné de voir que je diflère de vous dans la chose par laquelle je vous ressemble ! Vous convenez que vous avez pris la meilleure part, et vous ne souhaitez pas que j'obtienne un lot pareil ; vous me le dites, parce que vous le sentez. Cette raison est sans doute trèsl^nne; mais pourquoi, ou plutôt comment le sentez-vous? voilà ce qui m elonnë. Quoi ! cette malheureuse manie de célébrité, qui ne fait que des malheureux, trouve encore un partisan, un prolecleur! Avez-vous oublié qu'elle exige presque autant de misèrcts, de sottises, de bassesses même, ^ne la fortune? et quel en est le fruit ? beaucoup moindre,
262 GHAMFORT.
et surfout plus ridicule. Son effet le plus certain est de tous apprendre jusqu'où va la méchanceté humaine, en vous rendant l'objet de la haine la plus violente et des procédés les plus affreux de la part de ceux qui ne peuvent partager cette fumée, et qui sont jaloux de quelques misérables distiiici ions, presque toujours ennuyeuses et fatigantes, surtout pour moi qui ai tout jugé.
J'ai aimé la gloire, je l'avoue : mais c'était dans un âge où l'expérience ne m'avait point appris la vraie valeur des choses, où je croyais qu'elle pouvait exister pure et accompagnée de quelque repos, où je pensais qu'elle était une source de jouissances chères au cœur et non une lutte éternelle de vanité; quand je croyais que, sans être un moyen de fortune, elle n'était pas du moins un titre d'exclusion à cet égard. Le temps et la réflexion m'ont éclairé. Je ne suis pas de ceux qui peuvent se proposer de la poussière et du bruit pour objet et pour fruit de leurs travaux. Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers : voilà ce que disait Boileau avec quinze mille livres de rente des bienfaits du roi, qui en valaient plus de trente d'à présent; voilà ce que disait Racine, en rapportant plus d'une fois de Versailles des bourses de mille louis. Cela ne laisse pas que de consoler de la rivalité et de la haine des Pradon et des Boyer. Encore ne put-il pas y tenir, et laissa-t-il à trente-six ans, cette carrière de gloire et d'infamie qui depuis lui est devenue cent fois plus turbulente et plus avilissante. Pour moi, qui, dès mon premier succès, me suis attiré, sans l'avoir mérité le moins du monde, la haine d'une foule de sots et de méchants, je regarde ce mal comme un très-grand bonheur ; il me rend à moi-même ; il me donne le droit de m'appartenir exclusivement ; et, les amis les plus puissants ayant plus d'une fois fait d'inutiles efforts pour me servir, je me suis lassé d'être un superflu, une espèce de hors-d'œuvre dans la société; je
me suis indigné d'avoir si souvent la preuve que le mérite dénué, né sans or et sans parchemius, n'a rien de commun avec les hommes ; et j'ai su tirer de moi plus que je ne pouvais espérer d'eux. J'ai pris pour la célébrité autant de haine que j'avais eu d'amour pour la gloire; j'ai retiré ma vie tout entière dans moi-même; penser et sentir a été le dernier terme de mon existence et de mes projets. Mes amis se sont réunis inutilement pour ébranler ma fermeté : tout ce que j'écris connue à mon insu, et pour ainsi dire malgré moi, ne sera tout au plus que titulus namenque se-jndcri,
le vous avais promis des nouvelles littéraires ; mais» par mon mouvement personnel, je suis bien froid sur cet article, et j'ai besoin, pour vous en envoyer, de songer que vous y mettez quelque intérêt. Ou joue à présent, avec un grand succès , malgré de grandes huées sur la scène et de grandes réclamations et indignations à Paris et à Versailles, le Mariage de Figaro, de Beaumarchais. C'est un ouvrage plein d'esprit, même de comique et de talent, mais qui n'en est pas moins mouslrueux par le mélange des choses du plus mauvais ton et de trivialités. Les loges sont retenues jusqu'à la dixième, d'autres diseut jusqu'à la vingtième représentation. Le spectacle, sans petite pièce, ne dure plus que trois heures un quart, depuis les retranchements qu'on y a faits. Je ne vous parle point du Jaloux, du mauvais Coriolan de la Harpe : les journaux se sont chargés de cela. Un mot sur les Danaîdes, opéra nouveau où Gluck a mis la main; c'est un ouvrage de topinambous, à jouer devant des cannibales. On dit pourtant que cela n'aura qu'une douzaine de re(Mrésentations.
Parlons de notre Académie. M. de Honlesquiou a eu loutes les voix ; c'est qu'on a vu que tout partage serait inutile, et il faisait plaisir en se présentant à l'Académie ; il
écnrtait Tabbé Maury, dont plusieurs ne veulent pas enfendre parler. Mon amusement actuel est de voir comment ils feront pour l'évincer à la première vacance, qui est trèsprochaine, si elle n'est ouverte par la mort de M. Porapîgnan. L'abbé a huit ou dix voix, tout au plus; mais les autres gens de lettres, ses rivaux, n'en ont pas à beaucoup près autant. Personne n'y est appelé d'une manière positive ; prendre encore un homme de qualité serait le comble du mauvais goût et le chef-d'œuvre du ridicule. Gomment s'en tireront-ils? Je me divertirai des intrigues; ce sont mes seuls jetons, je n'en ai point d'autres; j'y vais si peu, que je n'ai pas fait la moitié d'une bourse à jetons qu'où m'avait demandée.
Jamais la vie d'un homme n'a été moins féconde en événements, et jamais elle n'a été plus'remplie, tant bien que mal. J'ai fait mille lieues sur une feuille de papier ; voilà mon histoire depuis près de quatre ans. Je vous ai déjà étonné en vous parlant d'un éternel adieu dit à la ville de Paris, l'année dernière. Oui, mon ami, c'en était fait, et j'ai vécu six mois en province, à la campagne, partagé entre l'amitié, un jardin et une bibliothèque. C'est presque le seul temps de ma vie que je compte pour quelque chose.
La mort seule de la compagne de ma solitude pouvait me rappeler dans le désert bruyant de Paris. Je ne fimVais pas si je vous parlais de ce que j'ai perdu. C'est une source
éternelle de îvouveiiirs tendres et douloureux. Ce n'est cpraprès six mois que ce qu*ils ont d'aimable a pris le dessus sur ce qu'ils ont de pénible et d'amer. 11 n'y a pas deux mois que mon âme est parvenue à se soulever un peu, et à soulever mon corps avec elle. C'est au mois de septembre dernier que j'ai fait celte cruelle perle ; un ami est venu m'arracher en chaise de poste de ce séjour charmant, devenu désormais horrible pour moi. De là, j'ai été replongé dans le genre de vie auquel j'étais enfin parvenu à me soustraire, après deux ans de soins et de prétendus sacrifices qui n'en étaient pas pour moi. L'amitié de M. le comte de Vaudreuil, qui s'était fort accrue depuis deux ans, est devenue une véritable tendresse, et a beaucoup contribué à soulager une partie de mes peines. Il m'a forcé d'accepter un logement chez lui, et a su me le rendre aimable. Il s'occupe essentiellement de ma fortune, qui, depuis votre départ et avant ma retraite, a échoué trois fois : deux fois par des événements imprévus, et la troisième par mon fait, c'est-àdire en refusant ce qui ne me convient pas, c'est-à-dire par ma faute, pour parler la langue commune, et non pas la vôtre ni la mienne. La fortune fera ce qu elle voudra, jamais je ne lui accorderai, dans l'ordre des biens de l'humanité, que la quatrième ou cinquième place. Si elle exige la première, qu'elle aille d'un autre côté, elle ne manquera pas
d'asile.
On s'étonne qu'un homme, qu'on s'obstine à regarder malgré lui comme n'étant pas dénué de tout talent, ne veuille pas subir la loi commune imposée aux gens de lettres, de ressembler à des ânes ruant et se mordant devant un râtelier vide, pour amuser les gens de l'écurie. Rien ne m'a mieux montré la misère de cette classe d'hommes, et en général de presque tous les hommes, que l'étonnement avec lequel on me voit garder dans mon portefeuille les produc-
"m GflÂMFORT.
tioiis qui uiéchappeut involontairement, et par un besoiu naturel de mou âme. D'un autre côté, je sens bien que, si Fou fiiit pour moi quelque chose d'essentiel qui me mette dans le cas de vivre à Paris avec les commodités de la vie et de la société, il sera bien difficile de me soustraire à la nécessité de payer un tribut qu'alors on exigera comme une dette. C'est pour me dérober à cette nécessité que je souhaite la non-réussite des tentatives de mes amis. Alors je suis libre ; alors je m'appartiens; alors le reste de ma vie est à moi, sans que l'hydre à mille têtes puisse m'en ravir la moindre portion. De là Tincurie, la santé et Taisance, dans un pays où les écus de trois livres valent six francs, et où Ton n'a que les besoins de la nature au lieu de ceux de la vanité et de l'opinion. Jugez, mon ami, si, avec de pareilles idées, je n'ai pas dû trouver plaisante la phrase de votre lettre où vous me dites de vous donner quelques pages au lieu de livrer à l'impression! L'impression! si vous saviez des gens de lettres le quart de ce que j'en sais et que j''en ai vu, vous ne nie soupçonneriez pas de songer à elle. J'en ai une si grande aversion, que je n'ai de repos que depuis le moment où j'ai imaginé un moyen sûr de lui échapper et de faire en sorte que ce que j'écris existe, sans qu'il soit possible d eu faire usage, même en me dérobant tous mes papiers. Le moyen que j'ai inventé m'en rend maître absolu jusqu'au monument et même par delà ; car je n'ai qu'à me taire : et ce que j'aurai écrit sera mort avec moi. Vous voyez, par ce fait, la profonde impression de haine et de mépris que j'ai pour les lettres, considérées comme métier et comme état dans le monde. Eh bien, je les aime plus que jamais comme culture de l'âme, et elles me prennent presque tous mes moments, depuis que. j'ai retrouvé mes facultés, après la perte irréparable que j'ai faite l'été dernier : tant il est vrai que la nature et l'habitude sont également indomptables. Les
lettres seront un de mes plus grands plaisirs dans ma retraite, et d*ayance elles lui prêtent déjà des charmes. Assurément, c'est bien sans amour de gloire, sans manie de postérité. Accordez cela, si vous pouvez, mais soyez sûr que rien n'est plus vrai.
Paris, 4 a^ril 1784.
4 M. DE TAUOREUIL.
iZ déeembre 1788.
Je vois que vous vous souvenez de la Requête des filles sur le renvoi des évêques, et que vous voudriez donner un frère ou une sœur à cette bagatelle dont vous êtes le parrain; mais je vous assure qu'il me serait impossible de faire un ouvrage plaisant sur un sujet aussi sérieux que celui dont il s*agit. Ce n'est pas le moment de prendre les crayons de Swift ou de Rabelais, lorsque nous touchons peut-être à des désastres ; et je pense qu'un écrivain qui jetterait du ridicule sur tous les partis serait lapidé à frais communs. Je ne pourrais donc faire qu'un ouvrage sérieux; et de quoi servirait-il? S'il n'y en a pas encore qui présente, sous tous les points de vue, cette intéressante question, il en existe un grand nombre qui, par leur réunion, Téclaircissent suffisamment. En effet, de quoi s'agit-il? d'un procès entre vingt-quatre millions d'Iionunes et cent mille privilégiés. J'entends dire que la haute noblesse forme des ligues et pousse des cris : c'est ici,
268 GHAMFORT.
je crois, qu*on peut accuser la maladresse de la plupart des écrivains qui ont nicuiié celle question. Que u*ont-ils dit aux grands privilégiés : « Vous croyez qu'on vous attaque personnellement, qu'un veut vous attaquer. Point du tout : une grande nation peut élever et voir au-dessus d'elle quelques familles distinguées, trois cents, quatre cents, plus ou moins; elle peut rendre cet hommage à d'antiques services, à d'anciens noms, à des souvenirs; mais, en conscience, peut-elle porter sept cent mille anoblis, qui, quant à l'impôt, quant à l'argent, sont aux mêmes droits que les Montmorency et les plus anciens chevaliers français? Plaignez-vous de la fatalité qui fait marcher à votre suite cette épouvantable cohue, mais ne bi ûlez pas la maison qui ne peut la loger. Ne sommesnous pas accablés, anéantis, sous cette même fatalité qui enfin a mis en péril ce que vous ap[)elez vos droits et vos privilèges? Ne voyez-vous pas qu'il faut nécessairement qu'un ordre de choses aussi monstrueux soit changé, ou que nous périssions tous également, clergé, noblesse, tiers état? » Je suis vraiment aflQigé qu'on n'ait point dit et répété partout cette observation ; elle eût ramené les esprits prévenus, elle eût désarmé l'amour-propre, elle eût intéressé l'orgueil aux succès de la raison ; et peut-être eût-elle sauvé aux notables l'opprobre ineA'açable dont ils viennent de se couvrir à pure perte. Un autre avantage de cette réflexion, c'est quelle eût sur-le-champ fait apprécier le moyen terme que quelquesuns proposent ridiculement; celui d'appeler, pour le seul consentement à l'impôt, le tiers état à l'égalité numérique, en ne l'admettant que pour un tiers seulement à délibérer sur les objets de législation générale. Qui est-ce qui me fait celle proposition? est-ce un membre de l'ancienne chevalerie? est-ce un ^ secrétaire du roi, du grand collège, du petit collège, car tous ont le droit de parler ainsi? Je réponds à ce dernier... Hais non, je ne réponds pas : vous sentez que
PHILOSOPHIE, DIALOGUES, I^TTRES. 969
j*auniîs trop d'avantage. Permettre à un peuple de défendre son argent, et lui ravir le droit d'influer sur les lois qui doivent décider de sou honneur et de sa vie, c est une insulte, c'est une dérision. Non, cela ne sera point, cela ne saurait être, la nation ne le souiïrira pas ; et, si elle le souffre, eUe mérite tous les maux dont eUe est menacée.
Hais on parle des dangers attachés à la trop grande influence du tiei*s état ; on va même jusqu'à prononcer le mot de démocratie, La démocratie! dans un pays où le peuple ne possède pas la plus petite portion du pouvoir exécutif! dans un pays où le plus mince suppôt de l'autorité ne trouve partout qu'obéissance, et même trop souvent qu'abjection ! où la puissance royale ne vient que de rencontrer des obstacles de la part des corps dont presque tous les membres sont nobles ou anoblis! où le luxe le plus effréné et la plus monstrueuse inégalité tles richesses laisseront toujours d'homme à homme un trop grand intervalle! Quel pays plus libre quei' Angleterre? Etcn est-il uu où la supériorité du rang soit plus marquée, plus respectée, quoique l'inférieur n*y soit pas écrasé impunément? Que de faux prétextes! que d'ignorance ! ou plutôt que de mauvaise foi ! Pourquoi ne pas dire nettement, comme quelques-uns : « Je ne veux pas payer ! » Je vous conjure de ne pas juger des autres par vousmême. Je sais que, si vous aviez cinq ou six cent mille livres de rente en fonds de terre, vous seriez le premier à vous taxer fidèlement et rigoureusement; mais vous vous rappelez l'offre généreusefaite par le clergé, pendant la première assemblée des notables, et l'indigne réclamation qu'il a faite ensuite en faveur de ses immunités. Vous voyez le parlement feindre d'abandonner les siennes, et l'instant d'après se ménager les moyens de les conserver et même d'accroîire son existence. Enfin vous savez ce qui vient de se passer, et ce qui a si bien mis en évidence le projet formel de maintenir les privilèges pé-
S70 CilAMFOST.
cunîaires. H. de Chabot et ll« de Castries, ayant consigiié, dans un Mémoire, leur abandon de ces privilèges, ponr ne conserver que leurs droits honorifiques, n'ont pu trouTer ni nobles, ni anoblis, qui voulussent signer après eux. Les gentilshommes bretons ne nous disent-ib pas qu'il n'est pas en leur pouvoir de se dessaisir de leurs privilèges utiles, que c'est rhéritage de leurs enfants, que ces droits seraient réclamés par eux tôt ou tard ? Et c'est ainsi qu'ils intéressent leur conscience à faire de l'oppression du faible le patrimoine du fort, de Tinjustice la plus révoltante un droit sacré, «afin de la tyrannie un devoir. Je l'ai entendu... Et vous voulez que j'écrive ! Âh ! je n'écrirai que pour coiisacv# mon mépris et mon horreur pour de pareilles maximes ; je craindrais que le sentiment de l'humanité ne remplît mon âme trop profondément, et ne m^inspirât une éloquence qui enflammât les esprits déjà trop échauffés; je craindrais de faire du mal par l'excès de l'amour du bien. Je m'effraye de l'avenir ; je vois mettre aux plus petits détails une suite et un iiltérét qui m'étonnent moi-même. On &it des listes de ceux qui ont été pour et de ceux qui ont été contre le peuple; on prête, on ôte tour à tour tel ou tel propos, bon ou mauvais, à tel ou td homme. Pour mon compte, j'ai nié hardiment un mot attribué à M. le comte d'Artois. Ce mouvement, machinal chez moi, a été l'effet de ma reconnaissance pour les marques de bonté que vous m'avez attirées de sa part. On suppose que ce prince a dit à un notable, dont l'avis avait été favorable au peuple : Est-ce que vous voulez nous enroturer ? Je ne crois point ce mot ; mais, s'il a été dit, le notable pouvait répondre : « Non, monseigneur, mais je veux anoblir les Français, en leur donnant une patrie. On ne peut anoblir les Bourbons, mais on peut encore les illustrer, en leur donnant pour sujets des citoyens; et c'est ce qui leur a toujours manqué. » C'est bien M. le comte d'Artois qui y est le plus in-
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téressé : c'est bien lui qui peut dire, à la vue de ses enfants : posteri, posteri, vestra res agitvr. C'est de celte époque que tout va dépendre. J'ose ailGrmer que, si les privilégiés pouvaient avoir le malheur He gagner leur procès, la nation, éorasée au dedans, serait, pour des siècles, aussi méprisable au dehors qu^eile est maintenant méprisée. Elle serait, 5 l'égard de ses voisins réunis, ce que le Portugal est a l'Angleterre, une grande ferme, où ils récolteraient, en lui faisant la loi, ses vins, ses moissons, ses denrées. Si, au contraire, il arrive ce qui doit arriver, et ce qui est presque infaillible, je ne vois. que prospérité pour la nation.
Paris, 12 août 1792.
J'ai fait, ce matin, le tour de la statue renversée de Louis XV, de Louis XIV, à la place Vendôme, à la place des Victoires. C'était mon jour de visite aux rois détrônés, et les médecins philosophes disent que c'est un exercice très-salutaire. Vous serex sûrement de leur avis. En tous cas, j'ai pris ça sur moi.
De la place Louis XV, j'ai poussé jusqu'au château des Tuileries. C'est un spectacle dont on ne se fait pas l'idée. Le peuple remplissait le jardin, comme il eût fait celui du Prato à Vienne, ou ceux de Postdam. La foule inondait les appartements teints du sang de ses frères et de ses amis, et percés de coups de canon renvoyés en réponse à ceux qui les avaient massacrés la surveille. Les conversations étaient analogues à ces tristes objets. A la vérité, je n'ai pas entendu prononcer
97â GHAMPORT.
le nom da roi ni celui de la reine ; mais, en revanche, on y paria beaucoup de Charles IX et de Catherine de Hédicis. Une vieille femme y racoiiUit plusieurs traits de rhistoire de France. Un homme en haillons citait Taoecdole de la jatte et des gants de la duchesse de Marllorough, comme ayant été la cause d*une guerre : il se trompait, elle fit faire une campagne de moins. Mais je me suis bien gardé de rétablir le texte : j aurjis été pris pour un aristocrate : d'ailleurs, la méprise était si légère, et Tintention du conteur était si bonne! Voulez-vous savoir de combien de siècles l'opinioa a cheminé depuis deux mois? Rappelez- vous le symptôme que je vous citais de la passion française pour la royauté, ce que je vous prouvais par la facilité avec laquelle les danseurs jacobins, sous mes fenêtres, passaient de Tair Ça ira à l'air Vive Henri IV! Eh bien, cet air est proscrit; et, au moment où je vous parle, la statue de ce roi est par terre : rien ne m'a plus étonné dans ma vie. Je ne vous dirai plus que ceux qui voudraient la République trouveraient sur leur chemin la Henriade et le Lodotx de l'Université. Non, cela n'est plus à craindre ; et je suis sûr même que le Versalicas arces de nos poënies latins modernes ne protégera pas Versailles. Il ne fallait rien moins que la cour actuelle pour opérer ce miracle ; mais enfin elle Ta fait : gloire lui soit reitdue ! Je n'ai plus le moindre doute à cet égard, depuis que j'ai entendu les discours très-peu biidauds des Parisiens autour des statues royales qui ont eu ce matin ma visite. Pour moi, le peu de badauderie qui me reste m'a engagé à lire quelques mots écrits sous un pied du cheval de Louis XV. Que croiriez -vous que j'y ai trouvé? le nom de Girardon, qui avait caché là son immortalité. Cela ne vous parait-il pas l'emblème de la protection intéressée accordée aux beaux-arts par un despote orgueilleux, et en même temps de la modeste bêtise d'un artiste, homme de génie, qui se croit honoré de travailler à la gloire d'un ty-
rau? Plus j*étudie Thomme, plus je vois que je n*y vois rien. Au res^te, il serait plaisant que Girardoii se fût dit en lui* même : f La gloire de ce roi ne durera pas; sa statue sera renversée par la postérité indiguée de son despotisme, et son dieval, en levant le pied, parlera de ma gloire aux regardants. » Cet artiste-là aurait eu une philosophie qu'on pourrait ^ouhailer aux Racine et aux Boileau.
A propos de roi, on ma dit qu*on parlait de vous pour réducation du prince ropl. J*y trouve une difficulté Gomment saurez-vous quel métier il faut faire apprendre à votre élève, en cas que les Français ressemblent aux Parisiens? Prenez-y garde : cette difficulté vaut bien quan la propose.
Vous êtes sûrement bien aise que Grouvelle soit secrétaire du conseil, et par conséquent qu*un mauvais génie ne l'ait pas placé, il y a sept ou huiî jours, comme le bruit eu avait couru. II trouvera ce métier bien doux, auprès de celui de président de section, qu'il a fait pendant la terrible nuit d*avant-hier. Un président de section était, en ce moment, un composé de commissaire du quartier, arbitre, juge de paix, lieutenant criminel, et un peu fossoyeur, vu que les cadavres étaient là qui attendaient ses ordres, comme il arrive quand le pouvoir exécutif force la souveraineté à recourir au pouvoir révolutionnaire. Je suis bien aise aussi que Lebrun soit aux afi'aires étrangères, quoique je n'aie jamais pu, pendant deux mois, obtenir de lui une épreuve de la Gazette de France, titndis qu'il la faisait sous mou nom. Je n'ai pas de rancui.e.
Adieu, mon cher ami ; je vous aime et vous embrasse trèstendrement : vous voyez que, sans être gai, je ne suis pas précisément triste. Ce n'est pas que le calme soit rétabli, et que le peuple n'ait, encore cette nuit, pourchassé les aristocrates, entre autres les journalistes de leur bord. Mais il faut savoir prendre son parti sur les contre-temps de cette espèce. C'est ce qui doit arriver chez un peuple neuf, qui, pendant trois
274 CHAMPORT.
années, a par]^é sans cesse de sa sublime constitution, mais qui va la détruire, et, dans le vrai, n*a su organiser encore que l'insurreclion. C'est peu de chose, il est vrai ; mais cela vaut mieux que rien.
MAXIMES GÉNÉBALES.
/^ Les maximes, les axiomes sont, ainsi que les abrégés, l'ouvrage des gens d'esprit qui ont travaillé, ce semble, à Tusage des esprits médiocres ou paresseux. Le paresseux s'accommode d*une maxime qui le dispense de faire lui-même les observations qui ont mené l'auteur de la maxime au résultat dont il fait part à son lecteur. Le paresseux et Thomme m^ diocre se croient dispensés d'aller au delà, et donnent à la maxime une généralité que l'auteur, à moins qu'il ne soit luimême médiocre (ce qui arrive quelquefois), n'a pas prétendu lui donner. L'homme supérieur saisit tout d'un coup les ressemblances, les différences qui font que la maxime est plus ou moins applicable à tel ou tel cas, ou ne l'est pas du tout. Il en est de cela comme de l'histoire naturelle, où le désir de simplifier a imaginé les classes et les divisions. 11 a fallu avoir de l'esprit pour les fiire ; car il a fallu rapprocher et observer des rapports : mais le grand naturaliste, l'homme de génie.
voit que la iiàlure prodigue des êtres individuellement diftérents, et voit Tinsuflisance des divisions et des classes, qui sont d*uu si grand usage aux esprits médiocres ou paresseux. Ou peut les associer : c*est souvent la même chose, c*est souvent la cause et reffel.
^*, La plupart des faiseurs de recueils de vers ou de bons mots ressemblent à ceux qui mangent des cerises ou des huîtres, choisissant d*abord les meilleures, et finissant par tout manger.
J'^ L'homme, dans Tétai actuel de la société, me paraît plus corrompu par sa raison que par ses passions. Ses passions (j'entends ici celles qui appartiennent à Thomme primitif) ont conservé, dans l'ordre social, le peu de nature qu'on y retrouve encore.
/^ Ce serait une chose ciurieuse qu un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de Tesprit humain, de ]a société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés ; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.
/^ On ne cesse d'écrire sur Téducation ; et les ouvrages écrits sur cette matière ont produit quelques idées heureuses, quelques méthodes utiles; ont fait, en un mot, quelque bien partiel. Mais quelle peut être, en ^rand, l'utilité de ces écrits, lant qu'on ne fera pas marcher de front les réformes relatives à la législation, à la religion, à l'opinion publique? L'éducation n'ayant d'autre objet que de conformer la raison de Tenfance à la raison publique relativement à ces trois objets, quelle instruction donner, tant que ces trois objets se corn battent? En formant la raison de l'enfance, que faites-vous
MAXIMBS ET PENSÉES. 277
que de la préparer à voir plutôt l'absurdité des opinions et des moeurs consacrées par le sceau de Tantorité sacrée, publique ou législative ; par conséquent, à lui en inspirer le mépris?
/^ Il en est de la civilisation comme de la cuisine. Quand on voit sur une table des mets légers, sains et bien préparés, on est fort aise que la cuisine soit devenue une science ; mais, quand on y voit des jus, des coulis, des pâtés de trufTes, on maudit les cuisiniers et leur art funeste : à l'application .
/^ La société n'est pas, comme on le croit d'ordinaire, le développement de la nature, mais bien sa décomposition et sa refonte enlière. C'est un second édifice, bâti avec des décombres du premier. On en trouve les débris avec un plaisir mêlé de surprise. C'est celui qu'occasionne l'expression naïve d'un sentiment naturel qui échappe dans la société ; il arrive même qu'il plaît davantage, si la personne à laquelle il échappe est d'un rang plus élevé, c'est-à-dire plus loin de la nature. D charme dans un roi, parce qu'un roi est dans l'extrémité opposée. C'est un débris d'ancienne architecture dorique ou corinthienne dans un édifice grossier et moderne.
/^ En général, si la société n'était pas une composition factice, tout sentiment simple et vrai ne produirait pas le grand effet qu'il produit ; il plairait sans étonner ; mais il étonne et il plaît. Notre surprise est la satire de la société, et notre plaisir est un hommage à la nature.
^% Des fripons ont toujours un peu besoin de leur hon* neur, à peu près conune les espions de police, qui sont payés moins cher quand ils voient moins bonne compagnie.
/^Un homme du peuple, un mendiant, peut se laisser mépriser, sans donner l'idée d'un homme vil, si le mépris ne paraît s'adresser qu'à son extârieur : mais ce même mendiant, qui laisserait insulter sa conscience, fût-ce par le pre-
278 CflAMFORT.
mier souverain de i'Europe, devient alors aussi vil par sa personne que par son état.
^% Il faut convenir qu'il est impossible de vivre dans le monde sans jouer de temps en temps la comédie. Ce qui dislingue rhonnête homme du fripon, cest de ne la jouer que dans les cas forcés, et pour échapper au péril ; au lieu que l'autre va au-devant des occasions.
^*^ On fait quelquefois dans le monde un raisonnemeul bien étrange. On dit à un homme, en voulant récuser son témoignage en faveur d*un autre homme.: C'est votre ami. Eh ! morbleu, c'est mon ami, parce que le bien que j'en dis est vrai, parce qu'il est tel que je le peins. Vous prenez la cause pour Teffet, et l'effet pour la cause. Pourquoi supposez-vous que j'en dis du bien, parce qu'il est mon ami? et pourquoi ne supposez-vous pas plutôt qu'il est mon ami, parce qu'il y a du bien à en dire?
/^ Il y a deux classes de moralistes et de politiques : ceux qui n'ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et c'est le plus grand nombre : Lucien, Montaigne, la Bruyère, la Rochefou( ault, Swift, Mandeville, Helvétius, etc.; ceux qui ne l'ont vue que du beau côté et dans ses perfections : tels sont Shaftersbury et quelques autres. Les premiers ne connaissent pas le palais dont ils n'ont vu que les latrines ; les seconds sont des enthousiastes qui détournent leurs yeux loin de ce qui les offense, et qui n'en existe pas moins. Est in tni^io verum.
/^ Au ihéâtre, on vise à l'effet; mais ce qui distingue le bon et le mauvais poëte, c'est que le premier veut faire effet par (les moyens raisonnables ; et, pour le second, tous les moyens sont excellents. Il en est de cela comme des honnêtes gens et des fripons, qui veulent également faire fortune : les premiers n'emploient que des moyens honnêtes ; et les autres, toutes sortes de moyens.
/^ Ma philosophie, ainsi que la médecine, a beaucoup de drogues, très^peu de bons remèdes, et presque point de spécifiques.
^*y On compte environ cent cinquante millions d'âmes en Europe, le double en Afrique, plus du triple en Asie; en admettant que l'Amérique et les terres australes n'en contiennent que la moitié de ce que donne notre hémisphère, on peut assurer qn*il meurt tous les jours, sur notre globe, plus de cent mille hommes. Un homme qui n'aurait vécu que trente ans aurait encore échappé environ quatorze cents fois à cette épouvantable destruction.
/^ Celui qui ne sait point recourir à propos à la plaisanterie, et qui manque de souplesse dans Tesprit, se trouve trèssouvent placé entre la nécessité d'être faux ou d'être pédant : alternative fâcheuse à laquelle un honnête homme se soustrait, pour l'ordinaire, par de la grâce et de la gaieté.
/^ Souvent une opinion, une coutume, commence à paraître absurde dans la première jeunesse ; et, en avançant dans la vie, on en trouve la^raison ; elle paraît moins absurde. En Ëiudrait-il conclure que de certaines coutumes sont moins ridicules? On serait porté à penser quelquefois qu'elles ont été établies par des gens qui avaient lu le livre entier de la vie, et quelles sont jugées par des gens qui, malgré leur esprit, n'en ont lu que quelques images.
/^ Il semble que, d'après les idées reçues dans le monde et la décence sociale, il faut qu'un prêtre, un curé, croie un peu pour n'être pas hypocrite, ne soit pas sûr de son fait pour n'être pas intolérant. Le grand vicaire peut sourire à un propos contre la religion, l'évêqoe rire tout à fait, le cardinal y joindre son mot.
^*^ La plupart des nobles rappellent leurs ancêtres, à peu près comme un cicérone d'Italie rappelle Cicéron.
^*^ J'ai lu, dans je ne sais quel voyageur, que certains sau-
S80 CBAMFORT*
vages de TAfrique croient à l'immortalité de l'âme. Sans prétendre expliquer ce qu'elle devient, ils la croient errante, après lu mort, dans les broussailles qui environnent leurs bourgades, et la cherchent plusieurs matinées de suite; Ne la trouvant pas, ils abandonnent cette rechei*cbe, et n'y pensent plus. C'est à peu près ce que nos philosophes ont fait, et avaient de meilleur à iaire.
/^ Il faut qu'un honnête homme ait l'estime publicpie sans y avoir pensé, et, pour ainsi dire, malgré lui. Celui qui l'a dierchée donne sa mesure.
/^ C'est une belle allégorie, dans la Bible, que cet arbre de la science du bien et du mal qui produit la mort. Cet emblème ne veut-il pas dire que, lorsqu'on a pénétré le fond des choses, la perte des illusions amène la mort de l'âme, c'est-àdire un désintéressement complet sur tout ce qui touche et occupe les autres hommes?
^^ On croit le sourd malheureux dans la société. N'est-ce pas un jugement prononcé par Tamour-propre de la société, qui dit : Cet homme n'est-il pas trop à plaindre de n'entendre pas ce que nous disons?
^\ La pensée console de tout, et remédie à tout. Si quelquefois elle vous fait du mal, demandez-lui le remède du mai qu'elle vuus a fait, elle vous le donnera.
^% Il y a, on ne peut le nier, ^quelques grands caractères dans l'histoire moderne, et on ne peut comprendre comment ils se sont formés : ils y semblent comme déplacés ; ils y sont comme des cariatides dans un entre-sol.
^% Je ne suis pas plus étonné de voir un homme fatigué de la gloire, que je ne le suis d'en voir un autre importuné du bruit qu'on fait dans son antichambre.
*^ J'ai vu, dans le monde, qu'on sacrifiait sans cesse l'estime des honnêtes gens à la considération, et le repos à la célébrité.
MAXIMES ET PENSÉES. 28i
/^ Gombieu de militaires distingués, combien d'officiers généraux sont morts sans avoir transmis leurs noms à la postérité : en cela, moins heureux que Bucépbale, et même que le dogue espagnol Bérécillo, qui dévorait les Indiens de Saint-Domingue et q^ii avait la paye de (rois soldats.
y\ On souhaite la paresse d*uu méch.mt et le silence d'un sot.
^*^Ce qui explique le mieux comment le malhonnête homme, et quelquefois même le sot, réussissent presque toujours mieux, dans le monde, que l'honnête homme et que rhomnie d'esprit, à faire leur cliemin, c'est que le malhonnête homme et le sot ont moins de peine à se mettre au courant et au ton du monde, qui, en général, n'est que malhonnêteté et sottise ; au lieu que l'honnête homme et l*homme sensé, ne pouvant entrer sitôt m commerce avec le monde, perdenlun temps précieux pour la fortune. Les uns sont des marchands qui, sachant la langue du pays, vendent et s'approvisionnent tout de suite; tandis que les autres sont obligés d'apprendre la langue de leurs vendeurs et de leurs chalands avant que d'exposer leurs marchandises et d'entrer en traité avec eux : souvent même ils dédaignent d'apprendre cette langue, et alors ils s'en retournent sans étreimer
^*^ Il y a une prudence supérieure à celle qu'on qualifie ordinairement de ce nom : Tune est la prudence de l'aigle, et l'autre celle des taupes. La première consiste à suivre hardiment son caractère, en acceptant avep courage les désavantages et les inconvénients qu'il peut produire...
y% Pour parvenir à pardonner à la raison le mal qu'elle fait à la plupart des hommes, on a besoin de considérer ce
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que ce serait q«e rhomme sans sa raison. C'était nn mal nécessaire.
^*^ Il y a des sotUses bien habillées, comme il y a des sots très-bien vêtns.
^*y N*as-tu pas bonté de vouloir parler mieux que tu ne peux t disait Sénèque à Tun de ses fils, qui ne pouvait trouver l'exorde d'une harangue qu'il avait commencée. On pourrait dire de même à ceux qui adoptent des principes plus forts que leur caractère : N'as-tu pas honte de vouloir être philosophe pins que tu ne peux?
/^ Si Ton avait dit à Adam, le lendemain de la mort d'Abel, que, dans quelques siècles, il y aurait des endroits oCk, dans Tenceinte de quatre lieues carrées, se trouveraient réunis et amoncelés sept ou huit cent mille hommes, auraitil cru que ces multitudes pussent jamais vivre ensemble? ne se serait-il pas fait une idée encore plus affreuse de ce qui s'y commet de crimes et de monstruosités? C*est la réflexion qu'il faut faire, pour se consoler des abus attachés à ces étonnantes réunions d'homme<!.
^*^ Les prétentions sont une source de peines, et Tépoque du bonheur de la vie commence au moment oh elles finissent. Une femme est-elle encore jolie au moment où sa beauté baisse? ses prétentions la rendent ou ridicule ou malheureuse : dix ans après, plus laide ou vieille, elle est calme et tranquille. Un homme est dans l'âge où Ton peut réussir et ne pas réussir auprès des femmes ; il s'expose à des inconvénients, et même à des afironts : il devient nul; dès lors plus d'incertitudes, et il est tranquille. En tout, le mal vient de ce que les idées ne sont pas fixes et arrêtées : il vaut mieux être moins et être ce qu'on est incontestablement. L'état des ducs et pairs, bien constaté, vaut mieux que celui des princes étrangers, qui ont à lutter sans cesse pour la prééminence. Si Chapelain eût pris le parti
que lui conseillait Boileau , par le fameux hémisliehe : Que rCécrilril en prose ? Il se fût épargné bien des tourments, et se fût peut-être fait un nom autrement que par le ridicule.
/^ La plupart des hommes qui vivent dans le monde y vivent si éiourdiment, pensent si peu, qu'ils ne connaissent pas ce monde qu'ils ont toujours sous les yeux. Ils ne le connaissent pas, disait plaisamment H. de B..., par la raison qui fait que les hannetons ne savent pas Thistoire naturelle.
^*^ En voyant Bacon, dans le conunencement du seizième siècle^ indiquer à l'esprit humain la marche qu'il doit suivre pour reconstruire l'édifice des sciences, on cesse presque d'admirer les grands hommes qui lui ont succédé, tels que Boile, Loke, çtc. Il leur distribue d'avance le terrain qu'ils ont à défricher ou à conquérir. C'est César, maître du monde après la victoire de Pharsale, donnant des royaumes et des provinces à ses partisans ou à ses favoris.
^\ Notre raison nous rend quelquefois aussi malheureux que nos passions, et on peut dire de l'homme, quand il est dans ce cas, que c'est un malade empoisonné par son médecin.
/^ Le moment où l'on perd les illusions, les passions de la jeunesse, laisse souvent des regrets; mais quelquefois on hait le prestige qui nous a trompé. C'est Armide qui brûle et détruit le palais où elle fut enchantée.
^*^ Les médecins et le commun des honmies ne voient pas plus clair les uns que les autres dans les maladies et dans rintérieur du corps humain. Ce sont tous des aveugles; mais les médecins sont des Quinze- Vingts, qui connaissent mieux les rues, et qiii se tirent mieux d'affaire.
^*^ Vous demandez comment on fait fortune. Voyez ce qui
i84 GHANFORT.
se passe au parterre d'un spectacle» le joar où il y a foule; conuDe les uns restent en arrière, comme les premiers reculent, comme les derniers sont portés en avant. Cette image est si juste, que le mot qui Texprime a passé dans le langage du peuple. U appelle faire fortune, se pousser. Mon fUSy mon neveu se poussera. Les honnêtes gens disent, s'avancer^ avancer, arriver, termes adoucis, qui écartent Tidée accessoire de force, de violence, de grossièreté, mais qui laissent subsista ridée principale.
,% Ceux qui ne donnent que leur parole pour garant d'une assertion qui reçoit sa force de ses preuves ressemblent à cet homme qui disait : J'ai l'honneur, de vous assurer que la terre tourne autour du solcdl.
^*^ Pans les grandes choses, les hommes se montrent comme il leur convient de se montrer : dans les petites, ils se montrent comme ils sont.
/^ Qu'est-ce qu*un philosophe? C'est un homme qui oppose la nature à la loi, la raison à Tusage, sa conscience à l'opinion, et son jugement à l'erreur.
^% Un sot qui a un moment d'esprit étonne et scandalise, comme des chevaux de fiacre au galop.
/^ Ne tenir dans la main de personne, être Vhomrne de son cœur, de ses principes, de ses sentiments : c'est ce que j'ai vu de plus rare.
/^ Au lieu de vouloir corriger les hommes de certains travers insupportables à la société, il aurait fallu corriger la faiblesse de ceux qui les soufl'rent.
^*^ Les trois quarts des folies ne sont que des sottises.
/^ L'opinion est la reine du monde, paix^ que la sottise est la reine des sots.
^*^ Il faut savoir faire les sottises que nous demande notre caractère.
MAXIMES BT PENSÉES. â85
/^ L'importance sans mérite obtient des égards sans estime.
/^ Grands et petits, on a beau faire , il faut toujours se dire comme ie fiacre aux courtisanes dans le moulin de Ja* velle : Vam avives et nous autres, nous ne pouvons nous passer les uns des autres.
/^ Quelqu'un disait que la Providence éiait le nom de baptême du hasard : quelque dévot dira que le hasard est un sobriquet de la Providence.
/* Il y a peu d'hommes qui se permettent un usage rigoareux et intrépide de leur raison, et osent l'appliquer à tous les objets dans toute sa force. Le temps est venu où il faut l'appfiquer ainsi à (ous les objets de la morale, de la politique et de la société, aux rois, aux ministres, aux grands, aux philosophes , aux principes des sciences , des beaux-arts, etc. : sans quoi on restera dans la médiocrité.
/^ Il y a des hommes qui ont le besoin de primer, de s'élever au-dessus des autres, à quelque prix que ce puisse être. Tout leur est égal, pourvu qu'ils soient en évidence sur des tréteaux de charlatan ; sur un théâtre, un trône un échafaud, ils seront toujours bien, s'ils attirent les yeux.
^% Les hommes deviennent petits en se rassemblant : ce sont les diables de Milton, obligés de se rendre pygmées pour entrer dans le Paudémonium.
^*^ On anéantit son propre caractère dans la crainte d'attirer les regards et l'attention; et on se précipite dans la nullité pour échapper au danger d'être peint.
^% L'homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d'honneur.
^% L'ambition prend aux petites âmes plus facilement
386 GHÂHFCffilT.
qu aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais.
/^ Les fléaux physiques et les calamités de la nature humaine ont rendu la société nécessaire. La société a ajouté aux malheurs de la nature. Les inconvénients de la société ont amené la nécessité du gouvernement^ et le gouvernement ajoute aux malheurs de la société. Voilà l'histoire de la nature humaine.
/^ La nature, en faisant naître à la fois la raison et les passions, semble avoir voulu, par le second présent, aider l'homme à s'étourdir sur le mal qu elle lui a fait par le premier ; et, en ne le laissant vivre que peu d'années après la perte de ses passions , semble prendre pitié d% lui en le délivrant bientôt d'une vie qui le réduisait à sa raison pour toute ressource.
:^% Toutes les passions sont exagératrices ; et elles ne sont des passions que parce qu'elles exagèrent.
^*^ Le pliilosophe qui veut éteindre ses passions ressemble au chimiste qui voudrait éteindre son feu.
^% Le premier des dons de la nature est cette force de raison qui vous élève au-dessus de vos propres passions et de vos faiblesses, et qui vous fait gouverner vos qualités mêmes, vos talents et vos vertus.
^*^ Pourquoi les hommes sont-ib si sots, si subjugués par la coutume ou par la crainte de faire un testament, en un mot, si imbéciles, qu'après eux ils laissent aller leurs biens à ceux qui rient de leur mort, plutôt qu'à ceux qui la pleurent?
/^ La nature a voulu que les illusions fussent pour les sages comme pour les fous, afin que les premiers ne fussent pas trop malheureux par leur propre sagesse.
/^ A voir la manière dont on en use envers les malades dans les hôpitaux, on dirait que les hommes ont imaginé ces
tristes asiles, non pour soigner les malades, mais pour les soustraire aux regards des heureux, dont ces infortunés trou* bleraient les jouissances.
/y De nos jours, ceux qui aiment la nature sont accusés d être romanesques.
y% Le théâtre tragique a le grand inconvénient moral de mettre trop d'importance à la yie et à la mort.
/^ La [dus perdue de toutes les journées est celle où Ton n'a pas ri.
*^ On fausse son esprit, sa conscience, sa raison, comme on gâte son estomac.
/y Les lois du secret et du dépôt sont les mêmes. /» L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.
«% Quand on veut devenir philosophe, il ne faut pas se rebuter des premières découvertes affligeantes qu'on fait dans la connaissance des hommes. Il faut, pour les connaître, triompher du mécontentement qu'ils donnent, comme l'anatomiste triomphe de la nature, de ses organes et de son dégoût pour devenir habile dans son art.
^*^ En apprenant à connaître les maux de la nature, on méprise la mort ; en apprenant à connaître ceux de la société, on méprise la vie.
/^ En France, tout le monde paraît avoir de l'esprit, et la raison en est simple : comme tout y est une suite de contradictions, la plus légère attention possible sulBl pour les faire remarquer, et rapprocher deux choses contradictoires. Cela fait des contrastes tout naturels, qui donnent à celui qui s'en avise l'air d'un homme qui a beaucoup d'esprit. Raconter, c'est faire des grotesques. Un simple nouvelliste devient un bon plaisant, comme Thistorien un jour aura l'air d'un au- Wur satirique.
^*^ Le public ne croit point à la pureté de certaines vertus
28H CUAMFORT.
f: et de cerlains sentiments ; et, en général, le public ne peut guère s'élever qu'à des idées basses.
^% Il n*y a pas d'homme qui puisse être, à lui tout seul, t aussi méprisable qu*un corps. Il u*y a point de corps qui I puisse être aussi méprisable que le public.
^*^ H y a des siècles où Topinion publique est la plus mauvaise des opinions.
*^ L'homme pauvre, mais indépendant des hommes, n'est qu'aux ordres de la nécessité. L'homme riche, mais dépendant, est aux ordres d'un autre honmie ou de plusieurs.
y*y L'ambitieux qui a manqué son objet, et qui vit dans le désespoir, me rappelle Ixion mis sur la roue pour avoir embrassé un nuage.
/, Il y a entre l'homme d'esprit, méchant par caract&ne, et l'homme d'esprit bon et honnête, la diftéraice qui se trouve entre un assassin et un homme du monde qui fait bien des armes.
^*^ Qu'importe de paraître avoir moins de faiblesses qu'un autre, et donner aux hommes moins de prises sur vous? Il suffît qu'il y en ait une et qu'elle soit connue. Il faudrait être un Achille sans talony et c'est ce qui paraît ira-
^*^ Telle est la misérable condition des hommes, qu'il leur faut chercher, dans la société, des consolations aux maux de la nature ; et, dans la nature, des consolations aux maux de la société. Combien d'hommes n'ont trouvé, ni dans l'une ni dans ^'autre, des distractions à leurs peines!
/y La gloire met souvent un honnête homme aux mêmes épreuves que la fortune; c*est-à dire que l'une et l'autre l'obligent, avant de le laisser parvenir jusqu'à elles, à faire ou souffrir des choses indignes de son caractère. L'homme intrépidement vertueux les repousse alors également l'une et
HlILiES ET PE^^ÊL^. ^i^
I jatnr, «t s'eBfdofipe oa djK rob«conté ou d^iis t'iolor. Iiiiie. d i|aclqiieibb Jbas row et dan» fjolre.
.\ Cdai i|Bi tA ju4e ai milieu, enire BoIre enoenii d nous. BOBS pnH èbv fihis votsio de iti^re enuBi : c est on eHet de lob de Top!» pie, omme cdoî pr lequel le jel d^eaii d*iin haaân patfak ommbs âoiné de Taotre bord que de celui i« un» êtes.
,% L'opioMB pBbliqsie est ooe juridictioa que rhoBoéle horane Be doit jaBiaîs reoonoùlre paiûitemeut, el qu'il ne
^*, Vain veut dire ride ; ainsi la rauilé e»l si misérahle, qu'on ne peut guère lui dire pis queson nom. Elle se donne elle-inéHie pour ee qu^dle est.
«*« On croit communément que l'art de plaire est un grand moyen de faire finlnne : savoir s'ennoyc r est un art qui réussit bien davantage. Le talent de &ire fortune, comme celui de réussir auprès des femmes, se réduit presque à cet art-lâ.
.% n j a de certains hommes dont la verlu In-ille davaulage dans la coiidilion privée qu elle ne le ferait dans une fonction publique. Le cadre les déparerait Plus un diamant est beau, plus il faut que la monture soit légère. Plus le clialoD est riche, moins le diamant est en évidence.
^% Quand on veut éviter d'être charlatan, il faut fuir le^ f tréteaux; car, si Ton 7 monte, on est bien forcé d efre cliarlatan, sans quoi rassemblée vous jette des pierres.
^% Il y a peu de vices qui empêchent un homme d'avoir beaucoup d*amis, autant que peuvent le faire de trop grandes I qualités.
/^ Il y a telle supériorité, lelle prétentiou, qu'il suflit do ne pas reconnaître pour qu'elle soit anéantie ; lelle autre qu*il suffît de ne pas apercevoir pour la rendre sans eiïct.
,*^ Ce serait être très-avance dans Tétude de la morale,
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de savoir distinguer tous les traits qui dift'éreticieut l*orgiieil et la vanité. Le premier est haut, calme, fier, tranquille, inébranlab'e ; la seconde est vile, incertaine, mobile, inquiète et chancelante. L un grandit Thomme ; Tautre le renfle. 1^ premier est la source de mille vertus; Tautre, celle de presque tous les vices et de tous les travers. Il y a un genre d orgueil dans lequel sont compris tous les commanden ents de Dieu, et un genre de vanité qui contient les sept péchés capitaux.
y% Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures ; c'est un palliatif : la mort est le remède.
*^ La nature parait se servir des hommes pour ses desseins, sans se soucier des instruments qu'elle emploie ; à peu pi^ comme les tyrans, qui se défont de ceux dont ils se sont servis.
/;y II y a deux choses auxquelles il faut se faire, sous peine de trouver la vie insu|)portable : ce sont les injures du temps et les injustices des hommes.
/^ Je ne conçois pas de sagesse sans défiance. L'Écriture a dit que le commencement de la sagesse était la crainte de Dieu; moi, je crois que c'est la crainte des hommes*
^*^ Il y a certains défauts qui préservent de quelques vices épidémiqu3s : comme on voit, dans un temps de peste, les malades de fièvre quarte échapper à la contagion.
/y Dn homme sans élévation ne saurait avoir de bonté ; il ne peut avoir que de la bonhomie.
;^\ Le grand malheur des passions n'est pas dans les tourments qu'elles causent, mai» dans les fautes, dans les tiupitudes qu'elles font conunettre, er. qui dégradent l'homme. Sans ces inconvénients, elles auraient trop d'avantage sur la
MAXIMES ET PENSfiBS. 99i
froide raison, qui ne rend point henrenx. Les passions font vivre Thoinme, la sagesse les fait seulement durer,
y% Il fandrait-pouYoir unir les contraires : l'amour de la vertu avec FindifTérence pour l'opinion publique, le goût du travail avec rindifférence pour la gloire, et le soin de sa santé avec FindifTérence pour la vie.
^*^ Celui-là Élit plus pour un hydropique, qui le guérit de sa soif, que celui qui lui donne un tonneau de vin. Appliquez cela aux richesses.
/^ Les méchants font quelquefois de bonnes actions. On dirait qu'ils veulent voir s'il est vrai que cela fasse autant de plaisir que le prétendent les honnêtes gens.
/^ Si Diogène vivait de nos jours, il faudrait que sa lan* terne fût une lantt me sourde.
/y II faut convenir que, pour être heureux en vivant dans / le monde, il y a des côtés de son âme qu'il faut entièrement / paralyser.
^*^ La fortune et le costume qui Fentourent font de la ▼îe une représentation au milieu de laquelle il faut qu'à la ^ longue l'homme le plus honnête devienne comédien malgré / lui. "" ^ *
»\ Si les vérités cruelles, les fâcheuses découvertes, les secrets de la société, qui composent la science d'un homme du monde parvenu à l'âge de quarante ans, avaient été connus de ce même homme à l'âge de vingt ans, ou il fut tombé dans le désespoir, ou il se serait corrompu par lui-même, par projet ; et cependant on voit un petit nombre d'hommes sages, parvenus à cet âge-là, instruits de toutes ces choses et Irès-éclaîrés, n'être ni corrompus, ni malheureux. La pnidence dirige leurs vertus à travers la corruption publique ; et la force de leur caractère, jointe aux lumières d'un esprit élendu, les élève au-dessus du chagrin qu^inspire la perversité des hommes.
^\ Voulez-vous voir à quel point (chaque état de la so-
-m CHAMFOBT.
ciéié corrompt les hommes? Examinez ce qu'Us soiit, quaiul ils en ont éprouvé plus longtemps l'influence, c'esiè-dire dans la vieillesse. Voyez ce que c'est qu*iui vieux courtisan, un vieux prêtre, un vieux juge, un vieux procureur, un vieux chirurgien, etc.
/^ L'homme sans principe est aussi ordinairement un homme sans caractère; car, s il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes.
^\ Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue est une sottise: car elle a convenu au pltis grand nombre.
/^ L'estime vaut mieux que la célébrité ; la considération vaut mieux que la renommée, et Thonneur vaut mieux que la gloire.
/y C'est souvent le mobile de la vanité qui a engagé l'homme à roonirer toute l'énergie de son âme. Du bois ajouté à un acier pointu fait un dard ; deux plumes ajoutées au bois Tout une flèche.
/^ Les gens faibles sont les troupes légères de l'armée de<; méchants. Ils font plus de mal que l'armée même; ils infectent et ils ravagent.
^*^ Il est plus facile de légaliser certaines choses que les . légitimer.
/^ Célébrité : l'avantage d'être connu de ceux qui ne vous connaissent pas.
/^ On partage avec plaisir Tamitié de ses amis pour des personnes auxquelles on s'intéresse peu soi-même ; mais la haine, même celle qui est la plus juste, a de la peine à se faire respecter.
^% Tel homme a été craint pour ses talents, haï pour ses vertus, et n'a rassuré que par son caractère, liais combien de temps s'est pas§é avant que justice se fît!
^% Dans Tordre nalurel, comme dans Tordre social , il ne faut pas vouloir être plus qu'on ne peut.
/^ La sottise ne serait pas tout à fait la sottise, si elle ne craignait pas Tesprit. Le vice ne serait pas tout à fait le vice s'il ne haïssait pas la vertu.
/^ Il n'est pas vrai (ce qu'a dit Rousseau, après Plutarquc) , que plus on pense, moins on sent ; mais il est vrai que plus on juge, moins on aime. Peu d'hommes vous mettent dans le cas de faire exception à celte règle.
/^ Ceux qui rapportent tout à l'opinion ressemblent à ces comédiens qui jouent mal pour être applaudis, quand le goût du public est mauvais : quelques-uns auraient le moyen de bien jouer, si le goût du public était bon. L'honnête homme joue son rôle le mieux qu'il peut, sans songer à la galerie.
^\ Il y a une sorîe de plaisir attaché au courage, qui se met au-dessus de la fortune. Mépriser l'argent, c'est déirôner nn roi.
/^ Il y a im genre d'indulgence pour ses ennemis qui paraît une sottise plutôt que de la bonté ou de la grandeur
d'âme. M. de C me paraît ridicule par la sienne. Il me
paraît ressembler à Arlequin, qui dit : « Tu me donnes un soufflet; eh bien, je ne suis pas encore fâché, n II faut avoir Tesprit de haïr ses ennemis.
/^ Un acte de vertu, un sacriûce ou de ses intérêts ou de soi-même, est le besoin d'une âme noble : Tamour-propre d'un cœur généreux est, en quelque sorte, Tégoïsme d'un grand caractère.
/j^ Robinson, dans son île, privé de tout, et forcé aux plus pénibles travaux pour assurer sa subsistance journalière, supporte la vie, et même goûte, de son aveu, plusieurs moments de bonheur. Supposez qu il soit dans une î!e onrhantée, pourvue de tout ce qui est agréable à la vie, peut-
être le désœuvrement lui eût-il rendu Texistence insupportable.
^% Les idées des hommes sont comme les cartes et autres jeux. Des idées que jii vu autrefois regarder comme dangereuses et trop hardies sont depuis devenues communes et presque triviales, et ont descendu jusqu'à des hommes peu dignes d'elles. Quelques-unes de celles à qui nous donnons le nom d'audacieuses seront vues comme faibles et communes par nos descendants.
^% li y a plus de fous que de sages; et, dans le sage même, il y a phis de folie que de sagesse.
/^ Les maximes générales sont, dans la conduite de la vie, ce que les routines sont dans les arts.
/^ La conviction est la conscience de Tesprit.
/^ On est heureux ou malheureux par une foule de choses qui ne paraissent pas, qu'on ne dit point et qu'on ne peut dire.
^% Le plaisir peut s'appuyer sur Tillusion, mais le bonheur repose sur la vérité : il n'y a qu'elle qui puisse nous donner celui dont la nature humaine est susceptible. L'homme heureux par Tillusion a sa fortune en agiotage; Tbomme heureux par la vérité a sa fortune en fonds de terre et en bonnes constitutions.
/y II y a, dans le monde, bien peu de choses sur lesquelles un honnête homme puisse reposer agréablement son âme ou sa pensée.
^% L'habileté est à la ruse ce que la dextérité est à la filouterie.
^*^ Quand on soutient que les gens les moins sensiblesont, à tout prendre, les plus heureux, je me rappelle k proverbe indien : a II vaut mieux être assis que debout, être couché qu'assis ; mais il vaut mieux être mort que tout cela. »
/^ L'entêtement représente le caractère, à peu près corame le tempérament représente V amour.
^*^ Amour, folie aimable ; ambition, sottise sérieuse.
^% Préjugé, vanilé, calcul : voilà ce qui gouverne le monde. Celui qui ne connaît pour règle de sa conduite que raison, vérité, sentiment, n'a presque rien de commun avec la société. C'est en lui-même qu'il doit chercher et trouver presque tout son bonheur.
/» n faut être juste avant d'être généreux, comme on a des chemises avant d'avoir des dentelles. *
^\ Les Hollandais n'ont aucune commisération de ceux qui font des dettes. Ils pensent que tout homme endetté vit aux dépens de ses concitoyens s'il est pauvre, et de ses héritiers s'il est riche.
^\ La fortime est souvent comme les femmes riches et dépensières, qui ruinent les maisons où elles ont apporté une riche dot.
^% Le changement de modes est l'impôt que l'industrie du pauvre met sur la vanité du riche.
^\ L'intérêt d'argent est la grande épreuve des petits caractères; mais ce n'est encore que la plus petite pour les caractères distingués, et il y a loin de l'homme qui méprise l'argent à celui qui est véritablement honnête.
^% Le plus riche des hommes» c'est l'économe : le plus pauvre, c'est l'avare.
^% Le rôle deibomifle prévoyant est assez triste; il afflige ses amis, en leur annonçant les malheurs auxquels les expose leur imprudence. On ne le croit pas ; et, quand ces malheurs sont arrivés, ces mêmes amis lui savent mauvais gré du mal qu'il a prédit, et leur amour-propre baisse les yeux devant l'ami qui doit être leur consolateur, et qu'ils auraient «'hoisi, s'ils n'étaient pas humiliés en sa présence.
2ÎM( GUAMFORT.
«\ Il y a quelquefois, entre deux hommes, de fausses ressemblances de caractère qui les rapprochent et qui les unissent pour quelque temps. Mais la méprise cesse par degrés, et ils sont tout étonnés de se trouver très-écartés luu de Vautre, et repoussés, eu quelque sorte, par toas leurs points de contact.
/^ Celui qui veut trop faire dépendre son bonheur de sa raison, qui le soumet à Texamen, qui chicane, pour ainsi dire, ses jouissances el n'admet que des plaisirs délicats, finit par n*en plus avoir. C'est un homme qui, à force de faire^ carder son matelas, le voit diminuer, et finit par coucher sur la dure.
/y Le temps diminue chez nous Tintonsilé des plaisirs absolus, comme parlent les métaphysiciens; mais il paraît qu'il accroît les plaisirs relatifs : et je soupçonne que c'est Tarli- (icc par lequel la nature a su lier les hommes à la vie, après la perte des objets ou des plaisirs qui la rendaient le plus agréable.
/^ Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité» on s'aperçoit qu il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule.
^*^ Li fausse modestie est le plus décent de tous les mensonges.
/^ On dit qu'il faut s'efforcer de retrancher tous les jours de nos besoins. Cest surtout aux besoins de Tamour-propre qu'il faut appliquer cette maxime : ce sont les plus lyranniques et qu'on doit le plus combattre.
/^ Il n'est pas rare de voir des âmes faibles qui, par la fréquentation avec des âmes d'une trempe plus vigoureuse, veulent s'élever au-dessus de leur caractère. Cela produit des disparates aussi plaisantes que les prétentioas d'un sot à l'esprit.
MAXlMfiS ET PENSËK^S. m
/^ La verhi, ccrnime la santé, ii*est pas le soaTerain bien, iiille est la place du bien, plutôt que le bien même. 11 est plus sûr que le vice rend malheureux, qu*il ne Test que la vertu donne le bonheur. La raison pour laquelle la vertu est le plus désirable, c'est parce qu'elle est ce qu'il y a de plus opposé au vice
DE lA SOCIÉTÉ, DES GRANDS, DES RICHES, DES GENS DU MONDE.
/^ Jamais le monde n'est coimu par les livres ; on Ta dit autrefois ; mais ce qu'on n'a pas dit, c'est la raison; la voici : c'est que celte connaissance est un résultat de mille observations fines, dont l'amour-propre n'ose faire confidence à personne, pas même au meilleur ami. On crainl de se montrer comme un homme occupé de petites choses, quoique ces petites choses soient très-importantes au succès des plus grandes affaires.
/^ En parcourant les mémoires et monuments du siècle de Louis XIV, on trouve, même dans, la mauvaise compagnie de ^^ temps-là, quelque chose qui manque à la bonne d'aujourd'hui.
*^ On ne peut vivre dans la société, après l'âge des passions. Elle n'est tolérable que dans l'époque où l'on se sert de son estomac pour s'amuser et de sa personne pour tuer le
Qu'est-ce que la société, quand la raison n'en forme pas les nœuds, quand le sentiment n'y jette pas d'intérêt.
398 GHAMFORT.
quand elle n*est pas un échange de pensées agréables et de vraie bienveillance ? Une foire, un tripot, une auberge, un bois, un mauvais lieu et des petites-maisons ; c'est tout ce qu'elle est tour à tour pour la plupart de ceux qui la composent.
^*^ Les gens de robe, les magistrats, connaissent la cour, les intérêts du moment, à peu près comme les écoliers qui ont obtenu un ezeaty et qui ont dîné hors du collège, connaissent le monde.
/^ C'est un sot, c'est un sot, c'est bientôt dit : voilà comme vous êtes extrême en tout. A quoi cela se réduit-il ? 11 prend sa place pour sa personne, son importance pour du mérite, et son crédit pour une vertu. Tout le monde n'est-il pas comme cela ? Y a-t-il là de quoi (ant crier?
/^Quand les sots sortent de place, soit qu'ils aient été ministres oii premiers commis, ils conservent une morgue ou une importance ridicule.
/^ Ceux qui ont de l'esprit ont mille bons contes à faire sur les sottises et les valelages dont ils ont été témoins : et c'est ce qu'on peut voir par cent exemples. Comme c'est un mal aussi ancien que la .monarchie, rien ne prouve mieux combien il est irrémédiable. De mille traits que j'ai entendu raconter, je conclurais que, si les singes avaient le talent des perroquets, on en ferait volontiers des ministres.
^% Rien de si difficile à faire tomber qu'une idée triviale ou un proverbe accrédité. Louis XV a fait banqueroute en détail trois ou quatre fois, et on n'en jure pas moins foi de gentilhomme.
^*^ Les gens du monde ne sont pas plutôt attroupés, qu'ils se croient en société.
/^ J'ai vu des hommes trahir leur conscience pour complaire à un homme qui a un mortier ou une simarre : étonnez-vous ensuite de ceux qui réchangent pour le mortier ou
pour la simarre même 1 Tous également vils, et les premiers absurdes plus que les autres.
^*^ La société est composée de deux grandes classes : ceux ; qui ont plus de dîners que d'appétit, et ceux qui ont plus j d'appétit que de dîners.
/^ On donne des repas de dix louis ou de vingt à des gens en faveur de chacun desquels ou ne donnerait pas un petit écu pour qu'ils fissent une bonne digestion de ce même dîner de vingt louis.
/^ C'est une règle excellente à adopter sur l'art de la raillerie et de la plaisanterie, que le plaisant et le railleur doivent être garants du succès de leur plaisanterie à l'égard de la personne plaisantée, et que, quand celle-ci se fàclie, l'autre a tort.
^\ En voyant quelquefois les friponneries des petits et les brigandages des hommes en place, on est tenté de regarder la société comme un bois rempli de voleurs, dont les plus dangereux sont les archers préposés pour arrêter les autres.
/^ Les gens du monde et de la cour donnent aux hommes et aux choses une valeur conventionnelle, dont ils s'étonnent de se trouver dupes. Us ressemblent à des calculateurs qui, en faisant un compte, donneraient aux chiffres une valeur variable et arbitraire, et qui, ensuite, dans l'addilion, leur rendant leur valeur réelle et réglée, seraient tout surpris de ne pas trouver leur compte.
/» Il y a des moments où le monde paraît s'apprécier luimême ce qu'il vaut. J'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n en faisaient aucun cas; et il arrive souvent que c'est une recommandation auprès de lui, que de le mépriser souverainement, pourvu que ce mépris soit vrai, sincère, naïf, sans uifectation, sans jactance.
/^ Le monde est si méprisable, que le peu de gens bon-'
:m uuMFaftT.
ncfes qui s'y trouvent estiment ceux qui le méprisent, cl y iicNit déterminés par ce méprù même.
,*^ Amitié de cour, foi de refiards, et société de loups.
/, Je conseillerais à quelqn*un qui veut obteuir une ^'nîce d*un ministre de Faborder d*un nir triste, plutôt ()ue d*un air riant. On n*aime pas à voir p'us heureux que soi.
»\ Les gens qui croient aimer un prince dans l'instaiil où ils viennent d'en être bien traités me rappellent les enfants qui veulent être prêtres le lendemain d^une bdk procession, ou soldats le lendemain d'une revue à laqudle iU ont assisté.
^% Les actions utiles, même avec éclat, les services réels et les plus grands qu*on puisse rendre à la nation et même a la cour ne sont, quand on n'a point la faveur de la cour, que des péchés splendides, comme disent les théologiens.
^\ On n*imagine pas combien il faut d'esprit pour n'être pas ridicule.
^^^ Tout homme qui vit beaucoup dans le monde me persuade qu'il est peu sensible; car je ne vois presque rien qui puisse y intéresser le cœur, ou plutôt rien qui ne l'endurcisse ; ne fût-ce que le spectacle de l'insensibilité, de la frivolité et de la vanité qui y régnent.
/^ Quand les princes sortent de leurs misérables étiquettes, ce n'est jamais en faveur d'un homme de mérite, mais d'une fille ou d'un boufTon. Quand les femmes s*affichent, ce n'est presque jamais pour un honnête homme, c'est pour une espèce. En (ont, lorsque l'on brise le joug de l'opinion, c'est rarement pour s'élever au-dessus^ mais presque toujours pour descendre au-dessous.
,*, A voir le soin que les conventions sociales paraissent avoir pris d'écarter le mérite de toutes les places où il pour-
MAXIM tS lit PENSÉ tS. 501
rait être utile à la société, enexaminaiit la ligue deà sots contre les gens d'esprit, on croirait voir une conjuration de valels pour écarter les maîtres.
,% Que trouve un jeune homme en entrant dans le monde? Des gens qui veulent le proléger, prétendent Yhonorer, le j,'ouverner, le conseiller. Je ne parle point de ceux qui veulent Técarler, lui nuire, le perdre ou le tromper. S'il est d'un caractère a<sez élevé pour vouloir n'être protégé que par ses mœurs, ne s'honorer de rien ni de personne, se gouverner par ses principes, se conseiller par ses lumières, par son caractère et d'après sa position, qu'il connaît mieux que personne, on ne manque pas de dire qu'il est original, singulier, indonoptable. Mais, s*il a peu d'esprit, peu d'élévation, peu de principes, s'il ne s'aperçoit pas qu'on le protège, qu'on veut le gouverner, s'il est Tinslrument des gens qui s'en emparent, on le trouve charmaut, et c'est, comme on dit, le meilleur-enfant du monde.
y% La société, ce qu'on appelle le monde, n'est que la lutte de fiiille petits intérêts opposés, une lutte éternelle de foutes les vanités qui se croisent, se choquent, tour à tour blessées, humiliées l'une par Vautre, qui expient le lendemain, dans le dégoût d'une défaite, le triomphe de la veille. Vivre solitaire, ne point être froissé dans ce choc misérable où Ton attire un iiistant'les yeux pour être écrasé l'instant d'après, c'est ce qu'on appelle n'être rien, n'avoir pas d'existence. Pauvre humanité !
^*^ Il y a une profonde insensibilité aux vertus, qui surprend et scandalise beaucoup plus que le vice. Ceux que U bassesse publique appelle grands seigneurs, ou grands, les hommes en place, paraissent, pour la plupart, doués de cette insensibilité odieuse. Gela ne viendrait-il pas de l'idée vague et peu développée dans leur tête, que les hommes doués de ces vertus ne sont pas propres à être des instruments d'in-
:m CBAMPORT.
trigue? Us lesiiiégligenl, ces hommes, comme ioutiles à euxmêmes et aux autres, dans un pays où, sans Tintrigue, la fausseté et la ruse, on n'arrive à rien !
/^ Que voit-on dans le monde? Partout un respect naïf et sincère pour des conventions absurdes, pour une soHise (les sots saluent leur reine), ou bien des ménagements forcés pour cette même sottise (les gens d'esprit craignent leur tyran).
^*^ Les bourgeois, par une vanité ridicule» font de leur fille un fumier pour les terres des gens de qualité.
^*^ Supposez vingt hommes, même honnêtes, qui tons connaissent et estiment un homme d'un mérite reconnu, Dorilas, par exemple; louez, vantez ses talents et ses vertus; que tous conviennent de ses vertus et de ses talents; Tun des assistants sgoute : C'est dommage qu'il soit si peu favorisé de la fortune. — Que dites-vous? reprend un autre, c'est que sa modestie l'oblige à vivre sans luxe. Savez- vous qu'il a vingt-cinq mille livres de rente î — Vraiment ! — Soyez-en sûr, j'en ai la preuve. Qu'alors cet homme de mérite paraisse, et qu'il compare l'accueil de la société et la manière plus ou moins froide, quoique distinguée, dont il éUnt reçu précédemment. C'est ce qu il a fait : il a comparé, et il a gémi. Mais, dans cette société, il s'est trouvé un homme dont le maintien a été le même à son égard. Un sur vingt, dit notre philosophe, je suis content.
^*^ Quelques folies qu'aient écrites certains physionomistes de nos jours, il est certain que l'habitude de nos pensées peut déterminer quelques traits de notre physionomie. Nombre de courtisans ont l'œil faux, par la même raison que la plupart des tailleurs sont cagneux.
^*^ Qui est-ce qui n'a que des liaisons entièreme:it honorables? Qui est-ce qui ne voit pas quelqu'un dont il demande pardon à ses amis? Quelle est la femme qui ne s'est pas vue
foix%e d'expliquer à sa société la visite de telle on telle femme qu'on a été surpris de voir chez elle?
^% Ëtes-vous l'ami du» homme de la cour, d'un homme de qualité, comme on dit ; et souhaitez-vous lui inspirer le plus vif attachement dont le cœur humain soit susceptible? Ne vous bornez pas à lui prodiguer les soins de la plus tendre amitié, à le sou'ager dans ses maux, à le consoler dans ses peines, à lui consacrer tous vos moments, à lui sauver dans loccasion la vie ou F honneur: ne perdez point votre temps à ces bagatelles ; faites plus, faites mieux, faites sa généalogie.
^*^ Vous croyez qu'un ministre, un homme en place, a tel ou tel principe ; et vous le croyez parce que vous le lui avez entendu dire. En conséquence, vous vous abstenez de lui demander telle ou telle chose qui le meltrait en contradiction avec sa maxime favorite. Vous apprenez bientôt que vous avez été dupe, et vous lui voyez faire des choses qui vous prouvent qu'un mhiistre n'a point de principes, mais seulement l'habitude, le tic de dire telle ou telle chose.
^% Les corps (parlements, académie*:, assemblées) ont beau se dégrader, ils se soutiennent par leur masse, et on ne peut rien contre eux. Le déshonneur, le ridicule, glissent sur eux, comme les balles du fusil sur un sanglier, sur un crocodile.
/y En voyant ce qui se passe dans le monde, l'homme le plus misanthrope finirait par s'égayer, et Heraclite par mou -y rir de rire.
^% En voyant les princes faire, de leur propre mouvemeu certaines choses honnêtes, on est tenté de reprocher à ceux qui les entourent la plus grande partie de leurs torts ou de leurs faiblesses ; on se dit : Quel malheur que ce prince ait pour amis Damis ou Aramont! On ne songe pssque, si DamLsou Aramont avaient été des personnages (pii eussent de
304 CUAHFOHT.
la noblesse on du caractère, ils n*anraiait pas M les amis de re prince.
^*^ Il me semUe quà égalité d'esprit et de lumières, rhommc né riche ne doit jamais couiiaîlre aussi bien que le |)auvre la nature, le cœur humain et la société. C*est que. dans le moment où l'autre plaçait mie jouissance, le second se consolait par une réflexion.
y% A mesure que la philosophie fait des progrès, la sottise redouble ses efforts pour établir Tempire des préjugés. Voyez la faveur que le gouvernement doinie aux idées de la genGIhommerie. Cela est venu au point qu'il n'y a plus que deux états pour les femmes : femmes de qualité, ou fdles ; le reste n'est rien. Nulle vertu n'élève une femme au-dessus de son état ; elle n'en sort que par le vice.
^*^ Les gens qui élèvent' les princes et qui prétendent leur donner une bonne éducation, après s'être soumis à leurs formalités et à leurs avilissantes étiquettes, ressemblent à des maîtres d'arithmétique qui voudraient former de grands calculatem*s, après avoir accordé à leurs élèves que trois et trois font huit.
^*^ Quel est Tétre le plus éli-anger à ceux qui l'environiient ? est-ce un Français à Pékin ou à Macao! est-ce un Lapon au Sénégal? ou ne serait-ce pas par hasard un homme de mérite sans or et sans parchemin, au milieu de ceux qui possèdent l'un de ces deux avantages, ou tous les deux réunis ? n'est-ce pas une merveille quela société subsiste avec la convention tacite d'exclure du partage de ses droits les dix-neuf vingtièmes de la société ?
*^ Le monde et la société ressemblent à une bibliothèque où au premier coup d'œil tout paraît en règle, parce que les livres y sont placis suivant le format et la grandeur des volumes ; mais où dans le fond tout est eu désordre, parce
f]ue rien n'y est rangé suivant Tordre des sciences, des matières ni des auteurs.
/^ Il y a des homnoes quine sont point aimables, mais qui n'empéclient pas les autres de l'être : leur commerce est quelquefois supportable. Il y en a d*autres qui, n'étant point aimables, nuisent encore par leur seule présence au développement de Tamabilité d autrui ; ceux-là sont insupportables : c'est le grand inconvénient de la pédanterie.
/^ La plupart des liaisons de société, la camarudelie, etc., tout cela est à Famitié ce que le sigisbéisme est à lamour.
/^ L'art de la [larenthèse est un des grands secrets de l'fV loquence dans la société.
/^ C'est la plaisanterie qui doit faire justice de tous les travers des hommes et de la société ; c'est par elle qu'on évite de se compromettre; c'est par elle qu'on met' tout en place sans sortir de la siame; c'est elle qui atteste notre supériorité sur les choses et sur les persomies dont nous nous moquons, sans que les pei^onnes puissent s'en offenser; à moins qu'elles ne manquent de gaieté ou de mœurs. La réputation de savoir bien manier cette arme donne à l'homme d'un rang inférieur, dans le monde et duns la meilleure compagnie, celte sorte de considération que les militaires ont pour ceux qui manient supérieurement Tépée. J'ai entendu dire à un homme d'e$<prit : Otez à la plaisanterie son empire, et je quitte demain la société. C'est une sorte de duel où il n'y a pas de sang versé, et qui, comme l'autre, rend les hommes plus mesurés et plus polis.
^*^ On ne se doute pas, au premier coup d'œil, du mai que l'ait Tambitiou de mériter cet éloge si commun : Monsieur un tel est très-aimable. 11 arrive, je ne sais commeni, qu'il a un geura de facilité, d'insouciance, de faiblesse, de déraison, qui plaît beaucoup, quand ces qualités se trouvent mè»
, lées avec de l'esprit; que rhomme dont on fait ce qu'on veut, qui appartient au moment, est plus agréable que celui qui a de la suite, du caractère, des principes, qui n'oublie pas son ami malade ou absent, qui sait quitter une partie de plaisir pour lui rendre service, etc. Ce serait une liste ennuyeuse que celle des défauts, des torts et des travers qui plaisent. Aussi, les gens du monde, qui ont réfléchi sur l'art de plaire plus qu'on ne croit et qu'ils ne croient eux-mêmes, ont la plupart de ces défauts, et cela vient de la nécessité de faire dire de soi : Monsieur un tel est très-aimable.
^% Les coutumes les plus absurdes, les étiquettes les plus ridicules, sont, en France et ailleurs, sous la"|K:olection de ce mot : Cest l'usage. C'est précisément ce même mot que répondent les Ilottentots quand les Européens leur demandent pourquoi ils mangent des sauterelles ; pourquoi ils dévorent la vermine dont ils sont couverts. Ils disent aussi : C'est l'usage.
^*^ Qu'est-ce que c'est qu'un fat sans sa fatuité? Otez les ailes à uii papillon, c'est une cbenille.
/^ Les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité.
^*^ Il est aisé de réduire à des termes simples la valeur précise de la célébrité : celui qui se fait connaître par quelque talent ou quelque vertu se dénonce à la bienveillance inactive dp quelques honnêtes gens et à l'active malveillance de tou9 K's hommes malhonnêtes. Comptez tes deux classes, et î?ô/ez les deux forces.
/^ Peu de personnes peuvent aimer un philosophe. C'est presque un ennemi public qu'un homme qui, dans les différentes prétentions des hommes et dans le mensonge des choses, dit à chaque homme et à chaque chose : « Je ne te prends que pour ce que tu es; je ne t'apprécie que ce que tu vaux. » Et ce n'est pas une petite entreprise
MAXIBfES ET PENSÉES. 507
de se faire aimer et estimer, avec Tannonce de ce ferme propos.
/^ Quand on est trop frappé des maux de la société universelle et des horreurs que présentent la capitale ou les grandes villes, il faut se dire : Il pouvait naître de t)lus grands malheurs encore de la suite des combinaisons qui a soumis vingt-cinq millions d'hommes à un seul, et qui a réuni sept cent mille hommes sur un espace dedeux lieues cariées.
^^^Des qualités trop supérieures rendent souvent un homme n|oins propre à la société. On ne va pas au marché avec des lingots ; on y va avec de Targent ou de la petite monnaie.
^*^ La société, les cercles, les salons, ce qu'on appelle le . monde, est une pièce misérable, un mauvais opéra, sans in- / térêt, qui se soutient un peu par les machines et les déco- / rations.
^*^ Pour avoir une idée juste des choses, il faut prendre les mots dans la signification opposée à celle qu'on leur donne dans le monde. Misanthrope, par exemple, cela veut dire philanthrope; mauvais Français, cela veut dire bon citoyen qui indique certains abus monstrueux ; philosophe, homme simple, qui sait que deux et deux font quatre, etc.
^*^ Quand on veut plaire dans le monde, il faut se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on sait par des gens qui les ignorent.
^*^ Les hommes qu'on ne connaît qu'à moitié, on ne les l^ connaît pas; les choses qu'on ne sait qu'aux trois quarts, on \ ne les sait pas du tout. Ces deux réflexions suffisent pour faire S apprécier presque éous les discours qui se tiennent dans le ) monde.
*^ La menace du rhume négligé est pour les médecins ce que le purgatoire est pour les prêtres, un Pérou.
*^ Les conversations ressemblent aux voyages qu'on fait sur l'eau : on s'écarte de la terre sanspresque le sentir, et l'on
34IH OUHTOiT.
ue saperçoit qa*oo a quitté le boni que quaod oo est déjà bien loin.
/« Tu iMMune d'écrit pcéteudut, denmdesmillîoDoaires, qu*on pooTaii être heureux avec deux raille éius de fente. Ils ^«itinreDt le oonlraire avec aigreur, et menie avec emportement. Au sortir de chei eux, il cherchait la cause de cette aigreur, de la part de gens qui avaient de l'amitié pour lui; il la trouva enfin. C'est que, par là, il leur faisait entrevoir qu'il u était pas dans leur dépendance. Tout homme qui a peu de besoins semble menacer les ridies d'être toujours prêt à leur écliapper. Les tynus voient par là qu'ils perdait un esclave. On peut appliquer cetle réflexion à toutes les passions en général. L'homme qui a vaincu le penchant à l'amour montre nue iudifierence toujours odieuse aux femmes : elles cessent aussitôt de s'intéresser à lui. C'est peut-être pour cela que personne ne s'intéresse à la fortune d'un philosoplie : il n'a pas les passions qui émeuvent la société. Ou voit qu'on ne peut presque rien faire pour son bonhenr, et ou le kiisse là.
1)1:; LA DIGmTÉ DU CARACTÈRE.
^*^ Un philosophe regarde ce qu'on appelle un état dans le monde, comme les Tartares regardent les villes, c'est-àdire comme une prison : c'est un cercle où les idées se resserrent, se concentrent, en ôtant à l'âme et à l'esprit leur étendue et leur développement. Un homme qui a un ^rand état (lins le monde a une prison plus grande et pins
MÂXIMKS WT PENSÉES. 509
ornée ; celui qui u*y a qu'un petit état est dans ua cacliot ; rhomme sans état est le seul homme libre, pourvu qu'il soit dans Taisauce, ou du moins quil n'ait aucun besoin des hommes.
/^ L'homme le plus modeste, en vivant dans le monde, doit, s'il est pauvre, avoir un maintien très-assuré et une certaine aisance qui empêchent qu'on ne prenne quelque avantage sur lui. Il faut, dans ce cas, parer sa modestie de sa ' fierté,
^% La faiblesse de caractère ou le défaut d'idées, en un mot, tout ce qui peut nous empêcher de vivre avec nousmêmes, sont les choses qui préservent beaucoup de gens de la misanthropie.
J"^ \]n homme qui s'obstine à ne laisser ployer ni sa raison, ni sa probité, ou du moins sa délicatesse, sous le poids d'aucune des conventions absurdes ou malhonnêtes de la société; ()ui ne fléchit jamais dans les occasions où il a intérêt de fléchir, finit infailliblement par rester sans appui, n'ayant d'autre ami qu'un être abstrait qu'on appelle la vertu, qui vous laisse mourir de faim.
^♦^ Il ne faut pas ne savoir vivre qu'avec ceux qui veulent nous apprécier : ce serait le besoin d'un amour-propre trop délicat et trop difficile à contenter: mais il faut ne placer le fond de sa vie habituelle qu'avec ceux qui peuvent sentir ce que nous valons. Le philosophe même ne blâme point ce genre d'amourrpropre.
^% On dit quelquefois d'un homme qui vil seul : Il n'aime pas la société. C'est souvent comme si on disait d'un homme qu'il n'aime pas la promenade, sous prétexte qu*il ne $e promène pas volontiers le soh* dans la forêt de Bondy*
^*^ Est-il bien sûr qu'un homme qui aurait une raison l^>arfaitement droite, un sens moral parfaitement exquis, pût
310 CnAMFORT.
vivre avec quelqu'un? Par vivre, je n*entends pas se trouver ensemble sans se battre : j'entends se plaire ensemble, s'aimer, commercer avec plaisir.
/^ Un homme d'esprit est perdu s'il ne joint pas à l'esprit Ténergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton.
^*^ 11 n'y a personne qui ait plus d'ennemis dans le monde qu'un homme droit, fier et sensible, disposé à laisser les personnes et les choses pour ce qu'elles sont, plutôt qu'à les prendre pour ce qu'elles ne sont pas.
/y Le monde endurcit le cœur à la plupart des hommes; mais ceux qui sont moins susceptibles d'endurcissement sont obhgés de se créer une sorte d'insensibilité factice, pour n'être dupes ni des hommes, ni des femmes. Le sentiment qu'un homme honnête em^iorte, après i^'étre livré quelques jours à la société, est ordinairement pénible et triste : le seul avantage qu'il produira, c'est de faire trouver la retraite aimable.
/^ La nature ne m'a point dit : Ne sois point pauvre ; encore moins : Sois riche ; mais elle me crie : Sois indépendant.
/^ Le philosophe se portant pour un être qui ne donne aux hommes que leur valeur véritable, il est fort simple que cette manière de juger ne plaise à personne.
/^ L'homme du monde, Tami de la fortune, même l'amant de la gloire, tracent tous devant eux une ligne directe qui les conduit à un terme inconnu. Le sage, l'ami de luimême, décrit une Kgne circulaire, dont Vextréniité le ramène à lui. C'est le lotus teresatque rotundus d'Horace.
/^ Il ne faut point s'étonner du goût de J. J. Rousseau pour la retraite : de pareilles âmes sont exposées à se voir seules, à vivre isolées, comme l'aigle; mais, comme lui, l'é-
MAXIMES ET PENSÉES. 3il
(endiie de leurs regards et la hauteur de leur vol sont le charrae de leur solitude.
J"^ Quiconque n a pas de caractère n*est pas un homme : c'est une chose.
*^ On a trouvé le moi de Médée sublime, mais celui qui ne peut pas le dire dans tous les accidents de la vie est bien peu de chose, ou plutôt n'est rien.
/^ On ne connaît pas du tout l'homme qu'on ne connait pas Irès-bieii; mais peu d*hommes méritent qu'on les étudie. De là vient que Thomme d'un vrai mérite doit avoir en général peu d'empressement d'être connu. Il sait que peu de gens peuvent l'apprécier, que, dans ce petit nombre, chacun a ses liaisons, ses intérêts, son amour-propre, qui Tempéchent d'accorder au mérite l'attention qu'il faut pour le mettre à sa place. Quant aux éloges communs et usés qu'on lui accorde quand on soupçonne son existence, le mérite ne saurait en être ffatté.
^*y Quand un homme s'est élevé par son caractère, au point de mériier qu on devine quelle sera sa conduite dans toutes les occasions qui intéressent l'honnêteté, non-seulement les fripons, mais les demi-honnêtes gens, le décrient et l'évitent avec soin ; il y a plus, les gens houuêtes, persuadés que, par un eiïet de ses principes, ils le trouveront dans les rencontres où ils auront besoin de lui, se permettent de le négliger pour s'assurer de ceux sur lesquels ils ont des doutes.
/^ Presque tous les hommes sont esclaves, par la raison que les Spartiates donnaient de la servitude des Perses, faute de savoir prononcer la syllabe non. Savoir prononcer ce mot et savoir vivre seul, sont les deux seuls moyens de conserver sa liberté et son caractère.
^\ Quand on a pris le parti de ne voir que ceux qui sont capables de traiter avec vous aux ternies de la morale, de la
Ôi'I CUAMFURT.
vertu, de ia raison, de la vérité, on ne regardant les con veillions, les vanités, les étiquettes, que comme les supports de la société civile; quand, dis-je, on a pris ce parti (et il faut bien le prendre, sous peine d'être sot, faible ou vile), il arrive qu'on vit à peu près solitaire.
^*^ Tout homme qui se connaît des sentiments élevés a le droit, pour se faire traiter comme il convient, de partir de son caractère plutôt que de sa position.
l'ENSEES MOUALES.
^% Les philosophes reconnaissent quatie veiius principales, dont ils font dériver toutes les autres. Ces v^tus sont la justice, la tempérance, la force ^t la prudence. On peut dire que celle dernière renferme les deux premières, la justice et la tempérance, et quelle supplée, en quelque sorte, à la force, eu sauvant à 1 homme qui a le malheur d*en manquer une grande partie des occasions où elle est nécessaire.
^*^ L'âme, lorsqu'elle est malade, fait pi éciïément comme le corps : elle se tourmente et s'agite en tous sens, mais finit par trouver un peu de calme ; elle s'arrête enfin sur le genre de sentiments et d'idées le plus nécessaire à sou repos.
^*^ Il y a des hommes à qui les illusions sur les choses qui les intéressent sont auesi nécessaires que la vie. Quelquefois cependant ils ont des aperçus qui feraient croire
MAXIMKS KT PKN8ËES. 515
i|ii ik :»oat prèb de la vérilé ; mais ils s'en éloignent bien \ite, et ressemblent aux enfants qui courent après un masque, et f|iiî s'enfuient si le masque vient à se retourner.
^*^ Le sentiment qu'on a pour la plupart des bienfaiteurs ressemble à la reconnaissance qu on a pour des arracheurs de dents. On se dit qu'ils vous ont fait du bien, qu'il vous ont délivré d'un mal ; mais on se rappelle la douleur qu'ils ont causée, et on ne les aime guère avec tendresse.
/^ Un bienfaiteur délicat doit songer qu'il y a, dans le bienfait, une partie matérielle dont il faut dérober l'idée à celui qui est l'objet de sa bienfaisance. H faut» pour ainsi dire, que cette idée se perde et s'enveloppe dans le sentiment qui a produit le bienfait ; comme entre deux amants, l'idée de la jouissance s'enveloppe et s'ennoblit dans le charme de l'ainonr qui l'a fait naître.
^% Tout bienfait qui n'est pas cher au cœur est odieux . C'est une relique ou un os de mort : il faut l'en chasser ou le fouler aux pieds.
^\ La plupart des bienfaiteurs qui prétendent être cachés, après vous avoir fait du bien, s'enfuient comme la Galatée de Virgile : Et se cupit ante videri,
^% On dit communément (fu'on s'attache par ses bienfaits. C'est une bonté de lu nature. Il est juste que la récompense de bien faire soit d'ainier.
^^^ La calomnie est comme la guêpe qui vous importune, et contre laquelle il ne faut faire aucun mouvement, à moins qu'on ne soit sûr de la tuer, sans quoi elle revient à la charge plus furieuse que jamais.
^*^ Les nouveaux amis que nous faisons après un certain ùge, et par lesquels nous cherchons à remplacer ceux que nous avons perdus, sont à nos anciens amis ce que les yeux de verre, les deuts postiches et les jambes de bois sout aux
5i4 GHAMFORT.
véritables yeux, aux dents naturelles et aux jambes de chair et d'os.
^*^ Dans les naïvetés d'un enfant bien né, il y a quelquefois uue philosophie bien aimable.
^*^ La plupart des amitiés sont hérissées de si et de mais, et aboutissent à de simples liaisons, qui subsistent à force de
/^ Le genre humain, mauvais de sa nature, est devenu plus mauvais par la société Chaque homme y porte les défauts : i° de Thumanité; ^^ de Tindividu; 3* de la classe dont il fait partie dans Tordre social. Ces défauts s'accroissent avec le temps ; et chaque homme, en avançant en âge, blessé de tous ces travers d'autrui, et malheureux par les siens mêmes, prend, pour l'humanité et pour la société, un mépris qui ne peut tourner que contre l'une et Taulre.
/^ 11 en est du bonheur comme des montres. Les moins compliquées sont celles qui se dérangent le moins. La montre à répétition est plus sujette aux variations; si elle marque de plus les minutes, nouvelle cause d'iiiégali'é; puis celle qui marque le jour de la semaine et le mois de Tannée, toujours plus prête à se détraquer.
/y Celui qui dégui.se la tyrannie, la protection ou même les bienfaits, sous Tair et le nom de Tamitié, me rappelle ce prêtre scélérat qui empoisonnait dans une hostie.
/^ 11 y a peu de bienfaiteurs qui ne disent comme Satan : Si cadens adoraveris me.
/^ La pauvreté met le crime au rabais.
/^ Les stoïciens sont des espèces d'inspirés» qui portent dans la morale Texallation et Tenlhousiasme [)oétiques.
J'^ S'il était possible qu'une personne sans esprit pût sentir la grâce, la finesse, Tétendue et les différentes qualités de Tesprit d'autrui, et montrer qu'elle le sent, la so-
ciété d'une telle personne, quand même elle ne produirait rien d'elle-même, serait encore Irès-retberchée. Même résultat de la même supposition à l*égard des qualités de l'âme.
/^ En voyant ou en éprouvant les peines attachées aux sentiments extrêmes , en amour , en amitié , soit par la mort de ce qu*on aime, soit par les accidents de la vie, on est tenté de croire que la dissipation et la frivolité ne sont pas de 1 si grandes sottises, et que la vie ne vaut guère que ce qu'en ! font les gens du monde.
^*^ Dans de certaines amitiés passionnées, on a le bonheur des passions, et l'aveu de la raison par-dessus le marché.
/^ L'amitié extrême et délicate est souvent blessée du repli d'une rose.
/^ La générosité n'est que la pitié des âmes nobles.
^*^ Jouis et fais jouir, sans faire de mal ni à toi, ni à personne : voilà, je crois, toute la morale.
^% Pour les hommes vraiment honnêtes, et qui ont de certains principes, les commandements de Dieu ont été mis en abrégé sur le frontispice de l'abbaye de Thélème t Fais ce que tu voudras.
^*^ L'éducation doit porter sur deux bases, l.a morale et la prudence : la morale, pour appuyer la vertu ; la prudence, pour vous défendre contre les vices d'aulrui. En faiî^ant pencher la balance du côté de la morale, vous ne faites que des dupes ou des martyrs; en la faisant pencher de l'autre côté, vous faites des calculateurs égoïstes. Le principe de toute société est de se rendre justice à soi-même et aux autres. Si Ton doit aimer son prochain comme soimême, il est au moins aussi juste de s'aimer comme son prochain.
^*^ U n'y a que l'amitié entière qui développe toutes les
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qualités de Vàma el de Tesprit de cerUiines |)ersonnes. La sfi - (;ié(é ordinaire ne leur laisse déployer que quelques agréments. Ce sont de beaux fruits, qui n'arrivent à leur maturité qu au soleil, et qui, dans la serre chaude, n'eussent produit que quel- (|acs feuilles agréables et inutiles.
/^ Quand j'étais jeune, ayant les besoins des passions, et attiré par elles dans le monde, forcé de chercher, dans la société et dans l&s plaisirs, quelques distractions à des peines cruelles, on me prêchait Tamour de la retraite, du travail, et on m'assommait de sermons pédantesques sur ce sujet. Arrive à quarante ans, ayant perdu les passions qui rendent la société supportable, n*en voyant plus que la misère et la futilité, n'ayant plus besoin du monde pour échapper â des peines qui n'existaient plus, le goût de la retraite et du travail est devenu très-vif chez moi, et a remplacé tout le reste ; j'ai cessé d'aller dans le monde : alors on n'a cessé de me tourmenter pour que j'y revinsse; j'ai été accusé d'être misanthrope, etc. Que conclure de cette bizarre différence? Le besoin que les hommes ont de tout blâmer.
^% En renonçant au monde et à la fortune, j'ai trouvé le bonheur, le calme, la santé, même la richesse; et, en dépit du proverbe, je m'aperçois que qui quitte la partie la gagne.
^% La célébrité est le châtiment du mérite et la punition du talent. Le mien, quel qu'il soit, né me parait qu'un dé* laleur, né pour troubler mon repos. J'éprouve, en le détruisant, la joie de triompher d'un ennemi. Le sentiment a triomphé chez moi de Tamour-propre même, et la vanité littéraire a péri dans la destruction de l'intérêt que je prenais aux hommes.
^*^ Ma vie entière est un tissu de contrastes apparents avec mes principes. Je n'aime point les princes, et je suis attaché
à une princesse et à un prince. On me connaît des maxînnes républicaines, et plusieurs de mes amis sont revêtus de décorations monarchiques. J'aime la pauvreté volontaire, et je vis avec des gens riches. Je fuis les honneurs, et quelques-uns sont venus à moi. Les lettres sont presque ma seule consolation, et je ne vois point de beaux esprits, et ne vais point à rAcadémie. Ajoutez que je crois les illusions nécessaires à rhomme, et je vis sans illusion; que je crois les passions plus utiles que la raison, et je ne sais plus ce que c*est que les passions, etc.
/^ Ce que j*ai appris, je ne le sais plus. Le peu que je sais encore, je l'ai deviné.
/^ Un des grands malheurs de l'homme, c'est que ses bonnes qualités mêmes lui sont quelquefois inutiles, et que Fart de s'en servir et de les bien gouverner n'est souvent qu'un fruit tardif de Texpérience.
^*^ L'indécision, Fanxiélé, sont à Tesprit et à l'âme ce que la question est au corps.
/^ On s'effraye des partis violents, mais ils conviennent aux âmes fortes, et les caractères vigoureux se reposent dans Tex* Irême.
/^ La vie contemplative est souvent misérable. H faut agir davantage, penser moins, et ne pas se regarder vivre.