‹ Œuvres de ChamfortChapitre 32 sur 32 · DES FEMMES, DE L'AMOUR, DU MARIAGE, ET DE LA GAUNTERIE · texte numérisé non relu

DES FEMMES, DE L'AMOUR, DU MARIAGE, ET DE LA GAUNTERIE

^*^ Je suis honteux de l'opinion que vous avez de moi. Je if ai pas toujours été aussi Céladon que vous me voyez. Si je

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vous coiifais trois ou quatre traits de ma jeunesse, vous verriez que cela n*est pas trop honnête, et que cela appartient à la meilleure compagnie.

/^ L'amonr est un sentiment qui, pour paraître honnête, a besoin de n'être composé que de lui-même, de ne vivre et de ne subsister que par lui.

^*^ Toutes les fois que je vois de Tengouement dans une ^ fcmme, ou même dans un homme, je commence à me défier ^ de sa sensibilité. Celte règle ne m'a jamais trompé.

^\ En fait de sentiment, ce qui peut être évalué n'a pas de valeur.

^*^ L'amour est comme les maladies épidémiques : plus on les craint, plus on y est exposé.

,% Un homme amoureux est un homme qui veut être plus aimable qu'il ne peut, et voilà pourquoi presque tous les amoureux sont ridicules.

^*^ Il y a telle femme qui s'est rendue malheureuse pour la vie, qui s'est perdue et déshonorée pour un amant qu'elle a cessé d'aimer parce qu'jl a mal ôté sa poudre, ou mal coupé un de ses ongles, ou mis son bas à l'envers.

,\ Uneâniefière et honnête qui a connu les passions fortes les fuit, les cranit, dédaigne la galanterie, comme l'âme qui a senti Tamilié dédaigne les liaisons communes et les petits intérêts.

^\ On demande pourquoi les femmes affichent les hommes; on en donne plusieurs raisons dont la pluprt sont oITensantes pour les hommes. La véritable, c'est qu'elles ne peuvent jouir de leur empire stur eux que par ce moyen.

^% Les femmes d'un état mitoyen, qui ont l'espérance ou la manie d'être q\)elq(ie chose dans le monde, n'ont ni le bonheur de la nature ni celui de l'opinion : ce sont les plus malheureuses créatures que j'aie connues.

^\ La société, qui rapetisse beaucoup les hommes, lédnil les femmes à rien.

/y Les femmes ont des fantaisies, des engouements, quelquefois des goûts ; elles peuvent même s'élever jusqu'aux passions : ce dont elles sont le moins susceptibles, c'est l'attachement. Elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe entre elles et les hommes des sympa tliie:^ d'épiderme, et trèspeu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère. C'est ce qui est prouvé par le peu de cas qu'elles font d'un homme de quarante ans ; je dis même celles qui sont à peu près de cet âge. Observez que, quand elles lui accordent une préférence, c'est toujours d'après quelques vues malhonnêtes, d'après un calcul d'intérêt ou de vanité, et alors l'exception prouve la règle, et même plus que la règle. Ajoutons que ce n'est pas ici le cas de l'axiome : Qui prouve trop ne prouve rien.

,% L'amour, tel qu'il existe dans la société, n'est que l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.

^*^ On vous dit quelquefois, pour vous engager à aller chez telle ou telle femme : Elle est très-aimable; mais, si je ne veux pas l'aimer ! 11 vaudrait mieux dire : Elle est três-aimante, parce qu'il y a plus de gens qui veulent être aimés que de gens qui veulent aimer eux-mêmes.

^% Quand un homme et une femme ont Tun pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l'un à l'autre, de par la nature ; qu ils s'appartiennent de droit divin ^ malgré les lois et les conventions humaines.

^% Si l'on veut se faire une idée de l'amour -propre des femmes dans leur jeunesse, qu'on en juge par celui qui leur r«^te après qu'elles ont passé l'âge de plaire.

^*^ H me semble, disait M. de. .. ., à propos des faveurs des

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femmes, qu'à la Yériiécda se dispute au concours, mais que cela ne se donne ni au sentiment ni au mérite.

^*, Les jeunes femmes ont un malheur qui leur est commun a^ec les rois : celui de n'avoir point tramis; mais, heureusement, elles ne sentent pas ce m^ilheur plus que les rois eux-mêmes : la grandeur des uns et la vanité des autres leur en dérobent le sentiment.

^\ On dit, en politique, que les sages ne font point de conquêtes : cela peut aussi s'appliquer à ia galanterie.

^*^ Il est plaisant que le mot connaître une femme veuille dire coucher avec une femme, et cela dans plusieurs langues anciennes, dans les mœurs les plus simples, les plus approchantes de la nature ; comme si on ne connaissait point une femme sans cela Si les patriarches avaient fait cette découverte, ils étaient plus avancés qu'on ne ci-oit.

^*, Les femmes font avec les hommes une guerre oh ceux-ci ont un grand avantage, parce qu'ils oniies filles de leur côté.

/^ Il y a telle fille qui trouve à se vendre et ne trouverait pas à se donner.

^% Soyez aussi aimable, aussi honnête qu'il est possible, aimez la femme la plus parfaite qui se^uisse imaginer, vous n'en serez pas moins dans le cas de lui pardonner ou votre prédécesseur ou votre successeur.

/^ L'amour le plus honnête ouvre l'âme aux petites passions : le mariage ouvre votre âme aux petites passions de votre femme, à Tarobilion, à la vanité, etc.

/j^ Peut-être faut-il avoir senti l'amour pour bien connaître Tamitié.

/^ Le commerce des hommes avec les femmes ressemble à celui que les Européens font dans Tlnde : c'est un commerce guerrier.

/^ Pour qu'une liaison d'homme 5 femme soit vraiment

intéressanle, il faut qu'il y ait entre eux jouissance, mémoire • ou désir.

«\ Une femme d'esprit m'a dit un jour un mot qui pourrait bien être le secret de son sexe : c'est que toute femme, on prenant un amant, tient plus de compte de la manière dont les autres femmes voient cet homme, que de la manière dont elle le voit elle-même.

^% Madame de. . . a été rejoindre son amant en Angleterre, pour faire preuve d'une grande tendresse, quoiqu elle n'en eût guère. A présent les scandales se donnent par respect humain.

/^ Je me souviens d'avoir vu un homme quitter les filles d'Opéra, parce qu'il y avait vu, disait-il, autant de fausseté que dans les honnêtes femmes.

^*, Il y a des redites pour Tortille et pour l'esprit, il n'y en n point pour le cœur.

^\ Sentir fait penser ; on en convient assez aisément : on convient moins que penser fasse sentir, mais cela n'est guère moins vrai.

%* Qu'est-ce que c'est qu'une maîtresse? Une femme près de laquelle on ne se souvient plus de ce qu'on sait par cœur, c'est-â-dire de tous les défauts de son sexe.

^*^ Le temps a fait succéder, dans la galanterie, le piquant . du scandale au piquant du mystère.

^% Il semble que l'amour ne cherche pas les perfections réelles ; on dirait qu'il les craint. Il n'aime que celles qu'il crée, qu'il suppose. Il ressemble à ces rois qui ne reconnaissent de grandeurs que celles qu'ils ont faites.

^% Les naturahstes disent que, dans toutes les espèces animales, la dégénération commence par les femelles. Les philosophes peuvent appliquer au moral cette observation dans la société civilisée.

^*^ Ce qui rend le commerce des femmes si piquant, c'est qu'il y a toujours une foule de sous-entendus, et que les sous-

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entendus qui, entre hommes, sont gênants, ou du moins msipides, sont agréables d'un homme à une femme.

**^ On dit communément : Lu plus belle femme du monde ne peut donner que ce qu*elle a ; ce qui est très-faux : elle donne précisément ce qu'on croît recevoir, puisque, en ce genre, c'est l'imagination qui fait le prix de ce qu'on reçoit.

^% J ai remarqué, enlisant TÉcriture, qu'eu plusieurs pas* sages, lorsqu'il s'agit de reprocher à Thumanité des fureurs ou des crimes, l'auteur dit : les enfants des hommes y et quand il s'agit de sottises ou de faiblesses, il dit : les enfants des femmes,

,\ On serait trop malheureux si, auprès des femmes, on se souvenait le moins du monde de ce qu'on sait par cœur.

^\ Il semble que la nature, en donnant aux hommes un goût pour les femmes entièrement indestructible, ait deviné que, sans cette précaution, le mépris qn'inspirent les vices de leur sexe, principalement leur vanité, serait un grand obstacle au maintien et à la propagation de l'espèce humaine.

/, Celui qui n'a pas beaucoup vu de filles ne connaît point les femmes, me disait gravement un homme, grand admirateur de la sienne, qui le trompait.

/^ Le mariage et le célibat ont tous deux des inconvénients ; il faut préférer celui dont les inconvénients ne sont pas sans remède.

^\ En amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et par ses agréments; mais en mariage, pour être heureux, il faut s'aimer, ou dji moins se convenir par ses défauts.

^\ L'amour plaît plus que le mariage, par la raison que les romans sont plus amusants que Thistoire.

/, L'hymen vient après l'amour, comme la fumée après la flamme.

/, Le mot le plus raisonnable et le plus mesuré qui ait été dit sur la question du célibat et du mariage, est celui-ci : « Quelque parti que tu prennes, tu t*en repentiras. » Fontenelle se repentit, dans ses- dernières années, de ne s'être pas marié. Il oubliait quatre-vingt-quinze ans passés dans l'insoueiance.

/. En fait de mariage, il n'y a de reçu que ce qui est sensé, et il n'y a d'intéressant que ce qui est fou. Le reste est un vil calcul.

^\ On marie les femmes avant qu'elles soient rien et qu'elles puissent rien être. Un mari n'est qu'une espèce de manœuvre qui tracasse le corps de sa femme, ébauche son esprit et dégrossit son âme.

^% Le mariage, tel qu'il se pratique chez les grands, est niic indécence convenue.

,*^ Nous avons vu des hommes réputés honnêtes, des sociétés considérables, applaudir au bonheur de madeinoist^Ue.. . ^ jeune personne, belle, spirituelle, vertueuse, qui obtenait l'avantage de devenir l'épouse de M.,., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche. Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie, c'est ce renversement de toutes les iilées morales et naturelles.

,*^ L'état de mari a cela de fâcheux, que le mari qui a le plus d'esprit peut être de trop partout, même chez lui; ennuyeux sans ouvrir la bouche, et ridicule en disant la chose la plus simple. Être aimé de sa femme sauve une partie de ces travers. De là vient que M... disait à sa femme : a Ma chère amie, aidez-moi à n'être pas ridicule. »

/^ Le divorce est si naturel, que, dans plusieurs maisons, il couche toutes les nuits entre deux époux.

*^ La pire de toules les mésalliances est celle du cœur. ^*^ Ce n'est pas tout d'être aimé, il faut être apprécié, et

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011 lie peut i*étre que pur ce qui nous ressemble. De là vieiil que l'amour n'existe pas, ou du moins ne dure pas, etilre des elres donl Fun esttmp inférieur à Tautre ; el ce n'est point là l'effet de la vanité ; c'est celui d'un j usle amour-propre, dont il serait absurde et impossible de vouloir dépouiller la nature humaine. La vanité n'appartient qu'à la nature faible ou corrompue ; mais Tamour-propre, bien connu, appartient à la nature bien ordonnée.

/^ Les femmes ne donnent à Tamitié que ce qu'elles enipnmient à Tamour.

^\ Une laide impérieuse et qui vent plaire est un pauvre qui commande qu'on lui fasse la charité.

,*^ L'amant trop aimé de sa maîtresse semble l'aimer moins, et vice versa. En serait-il des sentiments du cœur comme des bienfaits ? Quand on n'espère plus pouvoir les payer, on tombe dans l'ingratitude.

,% La femme qui s'estime plus pour les qualités de son Âme ou de son esprit que pour sa beauté est supérieure à son sexe. Celle qui s'estime plus pour sa beauté que pour sou esprit ou pour les qualités de son âme est de son sexe. Mais celle qui s'eslime plus pour sa naissance ou pour son rang que pour sa beauté est hors de son sexe et au-dessous de son sexe.

/^ Il parait qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et dans leur cœur une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation particulière pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des enfants. /^ G*est à l'amour maternel que la nature a confié la conservation de tous les êtres; et, pour assurer aux mères leur récompense, elle l'a mise dans les plaisirs, et même daus les peiues attachées à ce délicieux sentiment.

y*^ . En amour, tout est vrai, tout est faux ; et c'est la

MAXIMES ET PENSÉES. 5'i5

seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité.

/^ Un homme amoureux qui plaint l'homme raisonnable me paraît ressembler à un homme qui lit des contes de fées, et qui raille ceux qui lisent Thistoire.

/^ L'amour est un commerce orageux, qui finit toujours par une banqueroute : et c'est la personne à qui on fait banqueroute qui est déshonorée.

/^ Une des meilleures raisons qu'on puisse avoir de ne se marier jamais, c'est qu'on n'est pas tout à fait la dupe d'une femme, tant qu'elle n'est point la vôtre.

/^ Avez-vous jamais connu une femme qui, voyant un de fes amis assidu auprès d'une autre femme, ait suppose que cette autre femme lui fût cruelle? On voit par là l'opinion qu'elles ont les unes des autres. Tirez vos conclusions.

/^ Quelque mal qu'un homme puisse penser des femmes, il n'y a pas de femme qui n'en pense encore plus mal que lui.

^\ Quelques hommes avaient ce qu'il faut pour s'élever au-dessus des misérables considérations qui rabaissent les hommes au-dessous de leur mérite ; mais le mariage, les liaisons de femmes, les ont mis au nivean de ceux qui n'approchaient pas d'eux. Le mariîige, la galanterie, sont une sorte de conducteur qui fait arriver ces petites passions jusqu^^ eux.

^*^ y il vu, dans le monde, quelques hommes et quelques femmes qui ne demandent pas l'érhange du sentiment contre le seitfiment, mais du procédé contre le procédé, et qui abandonneraient-ce dernier marché s'il pouvait cx)nduire à l'autre.

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DES SAVA.%TS tT DES GENS DE LETTRES.

^^^ 11 y a une certaine énergie ardeule, mère ou com|Mgue néceasaire de leile espèce de talents, laquelle poar l'ordinaire coodamne ceox qni les possèdent au malheur, non pas d*êlre sans morale, de n^avoirpas de très-beaux moavemenis, mais de se lÎTrer fréquemment à de»écarts qui supposeraient l'absence de toute morale. C'est une âpreté dévorante dont ils ne sont pas maîtres, et qui les rend très-«)dieiix. On s'afflige en songeant que Pope et Swift en Angleterre, Voltaire et Rousseau en France, jugés non par la haine, non par la jalousie, mais par Téquité, par la bienTeiilance, sur la foi des faits attestés ou avoués par leurs amis et par leurs admirateurs, seraient atteints et convaincus d'actions très -condamnables, de sentiments quelquefois très-pervers. aUUudo !

^% On a observé que les écrivains en physique, histoire naturelle, phya(d(^e, chimie, étaient ordinairement des hommes d'un caractère doux, égal et en général heureux; qu'au contraire les écrivains de politique, de législation, même de morale, étaient d'une humeur triste, mélancidique, etc. Rien de plus simple : les uns étudient la nature, les autres la société; les uns contemplent l'ouvrage du grand Être, les autres arrêtent leurs regards sur l'ouvrage de l'homme^ Les résultats doivent être différents.

/^ Il y a des hommes chez qui Vesprit (cet instrument applicable à tout) n'est qu'un talent, par lequel ils semblent

dominés, qu*iis ne gouvernent pas, et qui n'est point aux oitires de leur raison.

^*^ Je dirais volontiers des métaphysiciens ce que Scaliger disait des Basques : c On dit qu'ils s'entendent ; mais je n'en crois rien. »

^\ Le philosophe qui fait tout pour la vanité a-t-il droit de mépriser le courtisan qui fait tout pour l'intérêt? Il me semble que Tun emporte les louis d'or, et que l'autre se relire content après en avoir entendu le bruit. D'Alembert, courtisan de Vollaire par un intérêt de vanité, est-il bien audessus de tel ou tel courtisan de Louis XIV, qui voulait une pension ou un gouveniement i

^*^ Quelqu'un a dit que de prendre sur les anciens, c'était pirater au delà de la ligne ; mais que de piller les modernes, c'était filouter au coin des rues.

/^ La plupart des livres d'à présent ont l'air d'avoir été faits en un jour, avec des livres lus de la veille.

/^ Le bon goût, le tact et le bon ton ont plus de rapport que n'affectent de le croire les gens de lettres. Le tact, c'est le bon goût appliqué au maintien et à la conduite ; le bon ton, c'est le bon goût appliqué aux discours et à Is^ conversation.

/^ C'est une remarque excellente d'Aristote, dans sa rhétorique, que toute métaphore, fondée sur l'analogie, doit être également juste dans le sens renversé. Ainsi l'on a dit de la vieillesse qu'elle est l'hiver de la vie ; renversez la métaphore et vous la trouverez également juste, en disant que l'hiver est la vieillesse de l'année.

.^^^ Pour être un grand homme dans les lettres, ou du moins opérer une révolution sensible, il faut, comme dans l'ordre politique, trouver tout préparé et naître à propos.

^\ Les gens de lettres aimentceux qu'ils amusent, comme les voyageurs aiment ceux qu'ils étonnent.

/^ Qu'est-ce que c'est qu'un homme de lettres qui n'est

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pas rehaussé par son caractère, par le mérite de ses amis et par un peu d'aisance! Si ce dernier avantage lui manque au point qu'il soit hors d'état de vivre convenablement dans la société où son mérite Tappille, qu'a-t-il besoin du monde *; Son seul prti n'est-il pas de se choisir une retraite où il puisse cultiver en paix son âme, son caractère et sa raison ? Faut-il qu ii porte le poids de la société sans recueillir un seul des avantages qu'elle procure aux autres classes de citoyens? Plus d'un homme de lettres, forcé de prendre ce parti, y a trouvé le bonheur qu'il eût cherché ailleurs vainement. C'est celui-là qui peut dire qu'en lui refusant tout on lui a tout donné. Dans combien d'occasions ne peut-on pa/ répéter le mot de Thémistocle : c Hélas ! nous périssions, si noilB n'eussions péri ! i

J'^ Peu de philosophie mène à m^riser l'érudition ; beaucoup de philosophie mène à l'estimer.

/^ Ce qui fait le succès de quanlité^d'ouvrages est le rapport qui se trouve entre la médiocrité des idées de Tauteur et la médiocrité des idées du public.

/^ Un auteiu*, homme dégoût, est, parmi ce public blasé, ce qu'une jeune femme est au milieu d'un cercle de vieux libertins.

/^ Le travail du peëte, et souvent de Thomme de lettres, lui est bien peu fructueux à lui-même ; et, de la part du public, il se trouve placé entre le grand merci et le va te promener. Sa fortune se réduit à jouir de lui-même et du temps.

y*^ Le reps d'un écrivain qui a fait de bons ouvrages est plus respecté du public que la fécondité active d'un auteur qui multiplie les ouvrages médiocres. C'est ainsi que le silence d'un homme connu pour bien parler impose beaucoup plus que le bavardage d'un liomme qui ne parle pas mal.

^% A voir la composition de rÂcadémie* française, on croirait qu'elle a pris pour devise ce vers de Lucrèce :

Gertare ingenio, contendere nobilitate.

/^^ L'honneur d'être de l'Académie française est comme la croix de Saint-Louis, qu'on voit également aux soupers de Marly et dans les auberges à vingt-deux sous.

/^ L'Académie française est comme l'Opéra, qui se soutient par des choses étrangères à lui, les pensions qu'on exige pour lui des Opéras-Comiques de province, la permission d'aller du parterre aux foyers, etc. De même, L'Académie se soutient par tous les avantages qu'elle procure. Elle ressemble à la Cidalise de Gresset :

Âyez-la, c'est d'abord ce que vous lui devez ; Et vous restimerez après, si vous pouvez.

^^^ De nos jours, les succès de théâtre et de littérature iie sont guère que des ridicules.

^% C'est la philosophie qui découvre les vertus utiles de la morale et de la politique ; c'est Téloquence qui les rend populaires; c'est la poésie qui les rend pour ainsi dire prover-

^\ Un sophiste éloquent, mais dénué de logique, est à un orateur philosophe ce qu'un faiseur de tours de passepasse est à un mathématicien, ce que Pinelti est à Archimède.

y\ On n'est point un homme d'esprit pour avoir beaucoup d'idées, comme on n'est pas un bon général pour avoir beau* coup de soldats.

,% On se fâche souvent contre les gens de lettres qui se retirent du monde; on veut qu'ils prennent intérêt à la société, dont ils ne tirent presque point d'avantage ; on veut les forcer

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d assister éternellement aux tirages d'une loterie oà ib n'ont point de billet.

/^ Ce qu'on sait le mieux : c'est i* ce qu'on a deviné ; 2" ce qu*on a appris par l'expérience des hommes et des choses ; 3* ce qu'on a appris, non dans des livres, mais parles livres, c'est-à-dire par les réflexions qu'ils font faire; 4° ce qu'on a appris dans les livres ou avec des maîtres.

/^ Les gens de lettres, surtout les poëtes, sont comme les paons, à qui Ton jette mesquinement qnelques,graines dans leur loge, et qu'on en tire quelquefois pour les voir étaler leur queue ; tandis* que les coqs, les poules, les canards et les dindons se promènent librement dans la basse-cour et remplissent leur jabot tout à leur aise.

/^ IjCs succès produisent les succès, comme l'argent produit l'argent.

^% Il est presque impossible qu'un philosophe, qu'un poète, ne soient pas misanthropes : 1* parce que leur goût et leur talent les portent à l'observation de la société, étude qniafinige constamment le cœur; 2*parce que, leur talent n'étant presque jamais récompensé par la société (heureux même s'il n'est pas puni!), ce sujet d'alHiction ne fait que redoubler leur penchant à la mélancolie.

^% 11 y a des livres que l'homme qui a le plus d'esprit ne saurait faire sans un carrosse de remise, c'est-à-dire sans aller consulter les hommes, les choses, les bibliothèques, les manuserits, etc.

^*^ Les mémoires que les gens en place ou les gens de lettres, même ceux qui ont passé pour les plus modestes, laissent pour servir à l'histoire de leur vie, trahissent leur vanité secrète, et rappellent l'histoire de ce saint qui avait laissé cent mille écus pour servir à sa canonisation.

/, C'est un grand malheur de perdre, par notre caractère, le^ droits que nos talents nous donnent sur la société.

^*^ C'est après l'âge des passions que les granls hoinro&< ^ ottt produit leurs chefs-d œuvre, comme c'est après les éruptions des volcans que la terre est plus fertile.

/^ La vanité des gens du monde se sert habilement de la vanité des gens de letlres. Ceux-ci ont fait plus d'une réputation qui a mené à de grandes places. D^abord, de part et d'autre, ce n'est que du vent ; mais les intrigants adroits enflent de ce vent les voiles de leur fortune.

,% Les économistes sont des chirurgiens qui ont un excellent scalpel et un bistouri ébréché, opérant à merveille sur le moi t et martyrisant le vif.

/♦ Les gèiis de lettres sont rarement jaloux des réputations quelquefois exagérées qu'ont certains ouvrages de gens de la cour ; ils regardent ces succès comme les honnêtes femmes regardent la fortune des filles.

^\ Plusieurs gens de letlres croient aimer la gloire et n'aiment que la vanité. Ce sont deux choses bien différentes et même opposées i car i'uiie est une petite passion, l'autre en est une grande. Il y a, entre la vanité et la gloire, la difléreuce qu'il y a entre un fat et un amant.

/^ Le théâtre renforce les mœurs ou les change. 11 faut de nécessité qu'il corrige le ridicule ou qu'il le propage. On l'a vu en France opérer lour à tour ces deux effets.

^*^ La postérité ne considère les gens de lettres que par leurs ouvrages et non par leurs places. Plutôt ce qu'ils, ont fait que ce quHls ont été, semble être leur devise.

^* Spéron-Spéroni explique très-bien comment un auteur qui s'énonce très -clairement pour lui-même est quelquefois / obscur pour son lecteur : (( C'est, dit-il, que l'auteur va de la pensée 5 l'expression, et que le lecteur va de l'expression à la pensée. »

/^ Les ouvrages qu'un auteur fait avec plaisir sont sou-

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vent les meilleurs ; oomme les eii&ots de l'amoiir soot les plus beaux.

^\ En tait de beaux-arts et même eo beaucoup d^autres choses, on ne sait bien que ce que l'on n a point appris.

\^^ Le peintre donne une âme à une figure, et le poëte prête une figure à un sentiment et à une idée.

A Quaud la Fontaine est mauvais, c*est qu'il est négligé ; quand Lamothe Test, c'est qu il est recherché.

/^ La perfection d'une comédie de caractère consisterait à disposer Tintrigue de façon que cette intrigue ne pût servir à aucune autre pièce. Peut-être n'y a-t-il au tliéâtre que celle du Tartufe qui pût supporter cette épreuve.

/^ J'ai vu à Anvers, dans une des principales églises, le tombeau du célèbre imprimeur Plantin, orné de tableaux superbes, ouvrage de Rubens, et consacrés à sa mémoire. Je me suis rappelé, à cette vue, que les Etienne (Henri et Robert), qui, par leur érudition grecque et latine, ont rendu les plus grands services aux lettres, traînèrent en France uue vieillesse misérable ; et que Charles Etienne, leur successem*, mourut à Thôpital, après avoir contribué, presque autant qu'eux, aux progrès de la littérature. Je me suis rappelé qu'André Duchéne, qu'on peut regarder comme le père de l'histoire de France, fut chassé de Paris par la misère, et réduit à se réfugier dans une petite ferme qu'il avait en Champagne; il se tua, en tombant du haut dune charrette chargée de foin, à une hauteur immense. Adrien de Valois, créateur de l'histoire métallique, n'eut guère une meilleure destinée. Samson, le père de la géographie, allait, à soixante^x ans, faire des leçons à pied pour vivre. Tout le monde sait la desr tinée des Duryer, Tristan, Maynard, et de tant d'autres. Corneille manquait de bouillon à sa dernière maladie. La Fontaine n'était guère mieux. Si Racine, BoileauV Molière et

Quinaut eurent un sort plus heureux, c est que leurs talents étaient consacrés aux rois plus particulièrement. L'abbé de Longuerue, qui rapporte et rapproche plusieurs de ces anecdotes sui^ le triste sort des hommes de lettres iUustres en France, ajoute : « C'est ainsi qu'on en a toujours usé dans ce misérable pays, d Cette liste si célèbre des gens de lettres que le roi voulait pensionna*, et qui fut présentée à Colbert, était l'ourrage de Chapelain; Perrault, Talmand, Tabbé Gallois, qui omirent ceux de letirs confrères qu'ils haïssaient ; tandis qu'ils y placèrent les noms de plusieurs savants étrangers, sachant très-bien que le roi et le ministre seraient plus flattés de se faire louer à quatre cents lieues de Paris.

DE L'ESCLAVAGK ET DE LA LIBERTÉ DE LA FRANCE, AVANT ET DEPUIS LA RÉVOLUTION.

/^ On s'est beaucoup moqué de ceux qui parlaient avec enthousiasme de l'état sauvage en opposition à l'état social. Cependant je voudrais savoir ce qu'on peut répondre à ces trois objections : Il est sans exemple que, chez les sauvages, on ait vu {''un fou, 2* un suicide, ^^ un sauvage qui ait voulu emln^sser la vie sociale, tandis qu'un grand nombre d'Européens, tant au Cap que dans les deux Amériques, après avoir vécu chez les sauvages, se trouvant ramenés chez leurs compatriotes, sont retournés dans les bois. Qu'on réplique à cela sans verbiage, sans sophisme.

/'^ Le malheur de l'humanité, considérée dans l'état social, c'est que, quoique en morale et en politique on puisse

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donner comme définition que le mal est ce qui nuit,. on ne peut pas dire que le bien est ce qui sert; car ce qui sert un moment peut nuire longtemps ou toujours.

/y Lorsque Ton considère que le produit du traf^il et des. lumières de trente on quarante siècles a été de livrer trois cents millions d'hommes répandus sur le globe à une trentaine de despotes, la plupart ignorants et imbéciles, dont chacun est gouverné par trois ou quatre scélérats, quelquefois stupides, que penser de Thumanké et qu'attendre d'elle à l'avenir?

^% Presque toute l'histoire n'est qu'une suite d'horreurs. Si les tyrans la détestent tandis qu'ils vivent, il semble que leurs successeurs souiïrent qu'on transmette à la postérité les crimes de leurs devanciers, pour faire diversion à l'horreur qu'ils inspirent eux-mêmes. En eflet, il ne reste guère, pour consoler les peuples, que de leur apprendre que leurs ancêtres ont été aussi malheureux, ou plus malheureux.

^*^ Le caractère naturel du Français est composé des qualités du singe et du chien couchant. Drôle et gambadant comme le singe, et, dans le fond, très-malfaisant comme lui, il est, comme le chien de chasse, né bas, caressant, léchant sou maître qui le frappe, se laissant mettre à la chaîne, puis bondissant de joie quand on le délivre pour aller à la chasse.

'/^ Le titre le plus respectable de la noblesse française, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués, cuirassés, brassardés, cuissardes, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes nus, qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect de leurs descendants ! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se

l'Igéiière par l'adoption de ces hommes, qui ont accru leur

Irtune en dépouillant la cabane du jpauTre, hors d'état de

iayer les impositions. Misérables institutions humaines qui, ,

laites poiA* iu^irer le mépris et Fhorreur, exigent qu*on les /

r respecte et qu'on les révère î '

/^ La nécessité d'être gentilhomme pour être capitaine de vaisseau est tout aussi raisonnable que celle d'être secrétaire du roi pour être matelot ou mousse.

/^ Cette impossibilité d'arriver aux grandes places^ à moins que d'être gentilhomme, est une des absurdités les plus funestes dans presque tous les pays. 11 me semble voir des ânes défendre les carrousels et les tournois aux chevaux.

^*^ Si un historien tel que Tacite eût écrit l'histoire de nos meilleurs rois, en faisant un relevé exact de tous les actes tyranniques, de tous les abus d'autorité, dont la plupart sont ensevelis dans lobscurité la plus profonde, il y a peu de règnes qui ne nous inspirassent la même horreur que celui de Tibère.

/^ La nature, pour faire un homme vertueux ou un homme de génie, ne va. pas consulter Cherin.

»% Qu'importe qu'il y ait sur le trône un Tibère ou un Titus, s'il a de§ Séjan pour ministres ?

^*^ On peut dire qu'il n'y eut plus de gouvernement civil à Rome après la mort de Tibérius Gracchus; et Scipion Nasica, en partant du Sénat pour employer la violence contre le. tribun, apprit aux Romains que la force seule donnerait des lois dans le forain. Ce fut lui qui avait révélé, avant Sylla, ce mystère funeste.

/^ Ce qui fait l'intérêt secret qui attache si fort à la lecture de Tacite, c'est le contraste continuel et toujours nouveau de l'ancienne liberté républicaine avec les vils esclaves que peint l'auteur; c'est la comparaison des anciens

Scaurus, Sdpk», etc. , avec les lâchetés de leurs descendants; eu un mot, ce qui contribue à reffet de Tacite, c'est Tite- Live. fc

^*^ Les rois et les prêtres, en proscrivant la doctrine du suicide, ont voulu assurer la durée de notre esclavage. Us veulent nous tenir enfermés dans un cachot sans issue : semblables à ce scélérat, dans le Dante, qui fait murer la porte de la prison où était renfermé le malheureux Ugotin.

^*^ On a fait des livres sur les intérêts des princes; on parle d'éhidier les intérêts des princes : quelqu'un a-t-il jamais parlé d'étudier les intérêts des peuples?

^*^ Il n'y a d'histoire digne d'attention que celle des peuples libres : Thistoire des peuples soumis au despotisme n'est qu'un recueil d'anecdotes.

/^ La vraie Turquie d'Europe, c était la France. On trouve A dans vingt écrivains anglais : Les pays despotiqueSy tels que A lu France et la Turquie. 1 1

^*^ Les ministres ne sont que des gens d'affaires, et ne^ sont si importants que parce que la terre du gentilhomme, l^r maître, est très-considérable.

/, Un ministre, en faisant faire à ses maîtres des fautes et des sottises nuisibles au public, ne bit souvent que s affermir (tans sa place : on dirait qu'il se lie davantag^B avec eux par les liens de cette espèce de complicité.

^% Pourquoi arrive-t-il qu'en France un ministre reste . placé, après cent mauvaises opérations? et pourquoi est-il chassé pour la seule bonne qu'il ait faite ?

^*^ Croirait-on que le desptisme a des partisans, sous le rapport de la nécessité d'encouragements pour les beaux-arts? On ne saurait croire combien l'éclat du siècle de Louis XIV a multiplié le nombre de ceux qui pensent ainsi. Selon eux, le dernier terme de toute société humaine est d'avoir de belles tragédies, de belles comédies, etc* Ce sont des gens qui par-

doutifiiil à tout le mal qu'ont fait les prêtres^ en considérant que, sans les prêtres, nous n aurions pas la comédie du Tartufe.

/^ En France, le mérite et la réputation ne donnent pas plus de droit aux places que le chapeau de rosière ne donne à une villageoise le droit d'être présentée à la cour.

^% La France, pays où il est souvent utile de montrer ses vices, et toujours dangereux de montrer ses vertus.

^*^ Paris, singulier pays, où il faut trente sous pour dhier, quatre francs pour prendre l'air, cent louis pour le superflu dans le nécessaire» et quatre cenls louis pour n'avoir que le nécessaire dans le superflu.

/^ C'est une chose remarquable que la multitude des étiquettes dans une nation aussi vive et aussi gaie que la nôtre. On peut s'étonner aussi de l'esprit pédanteï^ue et de la gravité des corps et des compagnies; il semble que le législateur ait cherché à mettre un contre-poids qui arrêtât la légèreté du Français.

•/^ Paris, ville d'amusements, de plaisirs, etc., où les quatre cinquièmes des habitants meurent de chagrin.

/^ En France, on laisse en repos ceux qui mettent le feu, et on persécute ceux qui sonnent le tocsin.

^% Presque toutes les femmes, soit de Versailles, soit de Paris, quand ces dernières sont d'un état un peu considérable, ne sont autre chose que des bourgeoises dé qualité, des ma* dame Naquart, présentées on non présentées.

/^ En France, il n'y a plus de public ni de nation, par la raison que de la charpie n'est pas du linge.

/^ Le public est gouverné comme il raisonne. Son droit est de dire des sottises, comme celui des ministres est d'en faire.

/^ Quand il se fait quelque sottise publique, je songe

358 CIIAMFORT.

à un petit nombre d'étrangers qui |)cuyent se trouver à Paris; et je suis prêt » m'affliger, car j'aime toujours ma pairie.

^*^ Les Anglais sont le seul peuple qui ait trouvé le moyen de limiter la puissance d'un homme dont la figure est sur un petit écu .

/^ Comment se lait-il que, sous le despotisme le plus affreux, ou puisse se résoudre à se reproduire ?"G est que la nature a ses lois plus douces, mais plus impérieuses que eeWca^ des tyrans ; c'est que Tenfant sourit à sa mère sous Domitien comme sous Titus.

^% L'Anglais respecte la loi et repousse ou méprise l'autorité. Le Français, au coniraire, respecte l'autorité et méprise la loi. Il faut lui enseigner à faire le conti-aire; et peut-être la chose est-elle impossible, vu l'ignorance dans laquelle on tient la nation, l'ignorance qu'il ne faut pas contester, eu jugeant d après les lumières répandues dans h s capitales.

/^ Un philosophe disait : c Je ue sais pas conmicut un Français qui a été une lois dans l'antichambre du roi, ou dans rCEil-de-bœuf, peut dire de qui que ce puisse être : « C'est un « grand seigneur. »

^\ Les flatteurs des princes ont dit que la chasse était une image delà guerre; et en effet les paysans dont elle vient de ravager les champs doivent trouver qu'elle la représente assez bien.

/^ Il est malheureux pour les hommes, heureux peut-être pour les tyrans, que les pauvres, les malheureux, n'aient pas l'instinct ou la fierté de l'éléphant, qui ne se reproduit point dans la servitude.

^% Dans la lutte étemelle que la société amène entre ie pauvre et le riche, le noble et le plébéien, Thomme accrédité et l'homme inconnu, il y a deux observations a fai^-e.

La première est que leurs actions, leurs discours, sont évalués à des mesures différentes, à des poids différents, Tune d'une livre, l'autre de dix ou de cent, disproportion convenue et dont ou part comme d'une chose arrêtée ; et cela même est horrible. Cette acception de personnes, autorisée par la loi et per Tusage, est un des vices énormes de la société, qui suftirait seul pour expliquer tous ses vices. L'autre observation est qu'eu partant même de cette inégalité il se fait ensuite une autre malversation; c'est qu'on diminue la livre du pauvre, du plébéien, qu'on la réduit à un quart, tandis qu'on porte à ceiït livres les dix livres du riche ou du noble, à mille ses cent livres, etc. C'est l'effet naturel et nécessaire de leur position respective : le pauvre et le plébéien ayant pour envieux tous leurs égaux ; et le riche, le noble, ayant ^ur appuis et pour complices le petit nombre des siens qui le secondent pour partager ses avantages et en obtenir de pareils.

^\ Qu'est-ce que c'est qu'un cardinal? C'est un prêtre habillé de rouge, qui a cent mille écus du roi, pour se nioquer de lui au nom du pape.

/» La noblesse, disent les nobles, est un intermédiaire / entre le roi et le peuple.. . Oui, comme le chien de chasse est un intermédiaire entre le chasseur et les lièvres.

/^ La plupart des institutions sociales paraissent avoir pour objet de maintenir Tliomme dans une médiocrité d'idées et de sentiments qui le rendent plus propre à gouverner ou à être gouverné:

/^ On gouverne les hommes avec la tête : on ne joue pas aux échecs avec un bon cœur.

^% Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l'air à une certaine hauteur sans périr, Tesclave meurt dans l'atmosphère de la liberté.

/^ Il faut recommencer la société humaine, comme Ra-

540 C0AMFORT.

oon disait qu'il faut recommencer l'entendement humain.

^*^ Diminuez les maux du peuple, vous diminuez sa férocité; comme vous guérissez ses maladies avec du l)ouillon.

/^ On croit communément que Pierre le Grand se réveilla un jour avec l'idée de tout créer en Russie ; M. de Voltaire avoue lui-même que son père Alexis forma le dessein d'y transporter les arts. Il y a, dans tout, une maturité qu'il faut attendre. Heureux l'homme qui arrive dans le moment decefte maturité !

^*^ Les pauvres sont les nègres de l'Europe .

/^L'Assemblée nationale de 1789 a donné au peuple français une constitution plus forte que lui. Il faut qu'elle se hâte d'élever la nation â cette hauteur, par une bonne éducation publique. Les législateurs doivent faire comme ces médecins habiles qui, traitant un malade épuisé, font passer les restaurants à l'aide des stomachiques.

^*^ En voyant le grand nombre des députée à l'Assemblée nationale de 1789, et tous les préjugés dont la plupart étaient remplis, on eût dit qu'ils ne les avaient détruits que pour les prendre, comme ces gens qui abattent un édifice po(n* s'approprier les décombres.

^*^ Une (les raisons pour lesquelles les corps et les assemblées ne peuvent guère faire autre chose que des sottises, c'est que, dans une délibération publique, la meilleure chose qu'il y ait à dire, pour ou contre rafTaire ou la personne dont il s'agit , ne peut presque jamais se dire tout haut sans de grands dangers ou d'extrêmes inconvénients.

^*^ Dans rinstant où Dieu créa le monde, le mouvement du chaos dut faire trouver le chaos plus désordonné que lorsqu'il reposait dans un désordre paisible. C'est ainsi que, chez

nous, rembarras d une société qui se réorganise doit paraître Texcès du désordre.

^*^ Les courtisans et ceux qui vivaient des abus monstrueux qui écrasaient la France sont sans cesse à dire qu'on pouvait réformer les abus sans détruire comme on a détruit, lis auraient bien voulu qu'on nettoyât l'étable d'Augias avtn^ un plumeau.

I.E SERMENT DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE DANS LE JEU DE PAUME, A VERSAILLES.

Le 90 juin 1789.

Le tableau qui ouvre cette galerie vraiment nationale esf un de ceux qui sont le pins marqués d'un caractère auguste et imposant.

Les ennemis du peuple, maîtres de la personne du roi, le reléguèrent à Marly ; ils le i^endireut invisible comme un sultan d*Âsie ; ils mirent entre lui et la nation une barrière que ni la nation ni la vérité ne pouvaient franchir, et que

* Gbamfort a peint à la plume vingt-six tableaux de la Révolution française **.

L'ardeur et l'enlhousiasme de Ghamfort pour la Révolution revivent

** Tableaux de la Révolution Trançaise, eollection de gravures représenttni les événements principaux qui ont eu lieu en France, depuis la transformation des états généraux en Assemblée nationale, le 20 juin 1789; le texte primiiir est de C.hamfort, mais Téditeur le fil refaire à plusieurs reprises, selon que la France changeait de mode de gouvernement, afin qu*il fût toujours au flux des opinions qui régnaient.

lui-même n'aurait pu renverser. Enfin, en l'environnant d'illusions, ils le forcèrent d'appuyer de son autorité la division des trois ordres en trois chambres ; ils anHenèrcnt le roi do France à se déclarer le roi des privilégiés.

On la proclame donc, cette séance royale, qui devait se tenir quelques jours après. Dans l'intervalle, la pore de riiôtel de l'Assemblée est fermée et gaixlée par des soldats. Les députés de la nation sont repoussés du lieu de la séance. Le président, M. Bailly, paraît, demande l'ofTiciet' de garde. Celui-ci a l'audace de lui intimer l'ordre de ne laisser entrer personne dans la salle des états généraux! . (( Je proteste contre de pareils ordres, répond le président, « et j'en rendrai compte à l'Assemblée. » Les députés arri-

tout entiers dans les tableaux qu'il a tracés des premières époques de nos orages politiques : il dessine à grands traits, et ses portraits ont la physionomie du moment. Aujourd'hui que l'expérience est venue amortir le feu des passions, que la réflexion s'est arrêtée sur l'histoire de nos agitations politiques, qu'elle en a médité les principes et les eauses, qu'elle s'est rendu un compte plus exact des hommes et des choses, il nous semble que les Tableaux de la Révolution sont peints moins avec les couleurs de l'histoire qu'avec les passions du temps. Cependant, comme ils sont une image fidèle, des opinions et des sentiments d'une partie de la nation à l'époque où ils furent faits, ils doivent être considérés comme un des monuments historiques les plus précieux de cette époque. Tout explique, dans un hombie qui n'avait voulu voir dans l'ancien ordre de choses que des abus consacrés par d'autres abus, dans la société qu'un outrage fait au plus grand nombre, cette âpreté républicaine, qui a parfois quelque chose de sauvage, avec laquelle il retrace les premiers triomphes de la Révolution sur ce qui avait été constamment l'objet de sa haine et de ses bons mots. Il ne semble avoir cultivé les lettres jusque-là que pour se trouver prêt à écrire l'histoire des événements qu'il entrevoit dans le lointain. Il n'est pas étonnant que, placé sur le cratère, au milieu des éclairs et des détonations, il porte dans ses récils le feu et la chaleur de tout re qu'il voit, «le tout re qu'il entend. Il faut se reporter an temps où cet ouvrage

veal eo foule, se partagent en divers groupes dans Tavenue, s*irrilent et se'conununiquent l«ir indignation. Le peu(de la partageait. *

Le courage remplissait toutes les âmes, il brillait daiis tous les yeux. Les uns voulaient que rAssemblée se tînt sur la place même, au milieu d'un peuple innombrable; d'autres proposaient d*aller tenir la séance sur la terrasse de Marly, et d'éclairer le prince, qu'on emprisonnait pour Taveugler. Au milieu de ces cris et de ce tumulte, le président avait dierché un local où Ion pût délibérer avec ordre et sagesse. Un jeu de paume est indiqué. La circonstince rendait auguste tout lieu qui pouvait servir d*asile à l'Assemblée nationale. L'ordre est donné, tous y aooourent.

Le voici, ce décret qui décida des hautes destinées de la

lut cc»mposé, se pénétrer des opinions de l'auteur, se rappeler les circonstances de sa vie, ce qu'il pensait de la société telle qu'il la voyait organisée avant la Révolution, la haine implacable que dans l'ivresse de l'amour-propre il avait vouée à certaines conditions. Les excès d'une populace eiTrénée ne sont pour lui que de justes représailles de ce que le peuple a eu à souffrir, pendant tant de siècles, de quelques castes privilégiées. « La vengeance est permise à qui a si longtemps gémi dans Toubli de ses droits. L'incendie qui consume l'éditice social ne fait qu'éclairer le triomphe de la liberté. La France.est en travail d'une régénération politique. » Ghanifort ne voit dans tous les événements qui se pressent autour de lui que le concours de tout un peuple à hftter l'enfantement de la liberté. C'est vainement que le sang innocent a coulé, que le trône est ébranlé jusqu'en ses fondements, que la couronne chancelle sur le front des rois, que l'anarchie dresse une tête altière, et que les institutions s*écroulant ne bissent après elles que le désordre : tranquille au milieu de leurs ruines, il ressemble aui filles d'Œson, qui attendent des maléfices de Médée le nyeunisscment de leur vieux père.

Des vingt-six tableaux de Ghamfort, nous en détachons trois dignes de l'immorlelle galerie de l'histoire. Les autres sont dignes de l'oubli-

DE LA RÉVOLUTION FttANÇAISE. 545

France : (( L'Assemblée nationale, considérant que, partout (( où ses membres se réunissent, là est TAssemblée nationale, <( a arrêté que tous les membres de celte Assemblée prête- <( ront à rinstanl le serment de ne jamais se séparer que la K Constitution du royaume et la régénération publique ne (< soient établies et affermies. ))

Pendant cette grande scène, la capitale, instruite de moment en moment, se livrait aux transports de la joie^ de l'admiration et de Tespérance. La majorité du clergé se décidait à. la réunion, qui s'opéra le lundi 22, dans l'église de Saint-Louis, où TAsscmblée nationale tint sa séance avec un recueillement plein de majesté, malgré le concours des spectateurs qui remplissaient les bas-côtés du temple. Les cent quarante-neuf pasteurs citoyens qui avaient signé la délibération du 19 pour la vérification des pouvoirs en commun sortirent du sanctuaire après un appel nominal, et s'avancèrent en ordre dans la nef, cessant ainsi d'être les représentants d'un ordre et devenus les représentants de la nation. Le vénérable archevêque de Vienne mêla, dans un discours touchant , les conseils de la concorde et le vœu de la liberté. Ses cheveux blancs, son éloquence paisible, le profond silence de l'assemblée et de tout le peuple qui remplissait l'enceinte, la réponse du président, pleine d'un sentiment doux et d'une dignité tranquille, les larmes de joie de dix mille assistants, les accents unanimes d'une sensibilité tout ensemble patriotique et religieuse, le retentissement des voûtes sacrées , le saisissement de tous les cœurs, le mélange de toutes les passions nobles et fières, peintes et rayonnantes sur tous les fronts et dans tous les regards, formaient un spectacle d'enchantement, nouveau sur la terre.

Quel contraste entre ce jour de concorde, de fraternité sociale, et cet autre jour qui suivit bientôt après, où le roi

vint parler en maître moins à ses propres eschveâ qu'aux esclaves des privilégiés! Une garde nombreuse entoure la salle des états ; des barrières en écartent le public. Le roi commande qu'on délibère par ordres et eh chambres sépa> rées; il dicte ses lois, et sort. La noblesse, une partie du clergé, le suivent : les communes restent. Un appariteur royal se présente, intime loitlre de sortir. L*étonnement et rindignat ion remplissaient toutes les âmes. Mirabeau se lève, et prononce ces paroles, gravées depuis sur sa statue et dans le cœur de tous les Français : « Allez dire à ceux qui a VOUS envoient que nous sommes les représentants de (( la nation française, et que nous ne sortirons d'ici que « par la puissance des baïonnettes. » Ce fut le cri de tous, la réponse imanime.

LA PlilSË DE LA BASTILLE, Le 14 juillet 1789.

Dans une vaste enceinte, entourée d un fossé large et profond, s'élevaient huit tours rondes dont les murs avaient six pieds d'épaisseur, uiiies par des massifs de maçonnerie encore plus épais. Tel se montrait le château qui fut la Bastille, défendu encore dans Tiatérieur par des bastions, des corps de garde, des fossés traversés de ponts-levis qui séparaient différentes cours, dont la première présentait trois pièces de canon chargées à mitraille, et en face de la porte d'entrée. Quinze canons bordaient ses remparts ; et vingt milliers de poudre, introduits depuis deux jours, au moment où tous les Parisiens étaient devenus soldats , devaient servir le feu de son artillerie.

(Juatic-vingts Suisses ou invalides formaient sa garuisou. Des monceaux de pierres, accumulées sur les remparts et sur les bastions, devaient les préserver d'un assaut. C'est de là que le gouverneur, détesté du peuple, croyait pouvoir le braver. Hais ions les yeux étaient tournés vers cette forteresse. Dèt le matin, ces mots : A la Bastille ! à la Bastille! se répétaient dans tout Paris ; et, dès la veille, quelques citoyens avaient tracé contre elle des plans d attaque. La fureur populaire tint lieu de plan. On aperçoit les canons dirigés contre la ville. Un citoyen seul, au nom de son district, vient prier le gouverneur d'épargner cet aspect au peuple. Il lui donne hardiment des conseils qui semblaient une sommation. A sa voix, les canons se détournent, et le peuple applaudit au courageux citoyen qui, du haut des tours, se montre à sa vue. Bientôt une multitude nouvelle vient demander des armes et des munitions. On la reçoit dans là première cour ; mais à peine entrée, soit méprise des soldats de l'intérieur, soit perfidie du gonverneur lui-même, un grand nombre de ces malheureux expirent sous un feu roulant de mousquet erie. Les cris des mourants retentissent au dehors, avec ceux d'assassinat, de trahison. La fureur, le désespoir, la rage, saisissent tous les cœurs. Deux hommes intrépides, montant sur un corps de garde, s'élancent par delà le pont-levis, en brisen t les ferrures et les verrous à coups de hache, sous le feu de l'ennemi. Le peuple accourt en foule. Il inonde celte cour, d'où la mousquclerie j'écarte un moment. Cependant une première et bientôt une seconde dépntation, précédées d'un tambour et d'un drapeau blanc, arrivent et sont exposées aux mêmes périls. Une fureur nouvelle saisit le peuple. Les députés veulent le contenir, l'empêcher de courir à une mort inutile. Inutile ! s'écrie la multitude avec les hurlements de la rage; non, non, nos

r»i8 TABLEAUX

morttf serviront à combler les fossés. L'attaque leooiU' meuce, le sang coule à pure perte. Les accideots, les méprises, la précipitation, multiplient les dangers et les désastres. Enfin, un détachement de grenadiers et une troupe de bourgeois, commandés par un militaire quils avaient nommé leur chef, s'avancent vers le fort, suivis de canons qu^ils disposent avec intelligence. Us se postent, se distribuent en hommes expérimentes. Des voitures chargées de paille et bràlées au pied des remparts élèvent un nuage de fumée qui dérobe aux assiégés les manœuvres des assiégeants, tandis que du haut des maisons voisines, on écarte à coups de fusil les fusiliers placés sur le rempart. Soldats, citoyen^, i)i*ti>ans, manœuvres, armés, désarmés, la valeur est la même, la fureur est égale. Des pères voient tuer leurs fils, des petits-fils leurs grands-pères ; des enfants de sept ans ramassent des balles encore brûlantes, qu'ils remettent 9 des grenadiers. Une jeune fille, en uniforme guer* rier, se montre partout à colé de son amant. Un homme blesser accourt, s'écrie : Je me meurs; mais tenez bon, mes amis; vous la prendreT,.

Pendant cette attaque, une partie du peuple forçait Tarseiial et r hôtel de la ré^'ie des poudres, et ajpportait à ses défenseurs des munitions de toute espèce. \ chaque cour, à chaque porte, nouve;m combat marqué par des actes d*un courage héroïque. Ëlie, Hulin, Tournai, Arné, Réole, Gholat, vos noms, chers à la patrie, immortels par celte journée, survivront à ceux de tant d autres guerriers, d'ailleurs célèbres, qui u ont versé leur sang que pour des maîtres, et n'ont servi, dans des combats inutiles, que rambition des ministres ou les vaines querelles des rois.

Maîtres d'un pont par celte dernière attaque si impétueuse et si terrible, les assaillants encouragés et plus furieux amènent trois pièces d'artillerie devant le second

(H)ut. Déjà le succès paraît sûr. Laiinai trenibk*., elquelques-uns de ses soldats parlent de se rendre. A ce mot, il perd le sens; il saisit une mèche embrasée et court aux poudres pour y Tnettre le feu. Il est repoussé par un des siens. Il sollicite par grâce un baril de poudre pour se faire sauter. La garnison présente le drapeau blanc, demande à capituler. Non^ est le cri général. Un papier sort d'un créneau, en dehors de la forteresse. Un bourgeois intrépide s'avance pour le saLsh* sur une planche chancelante ; il tombe dans le fossé. Un autre le remplace; plus heureux, il prend récrit, le rapporte, le remet au brave Élie. L*écrit portait : Nous amas vingt milliers de poudre; nous ferons sauter la garnison et toU le quartier, si vous n acceptez la capitulation, — Nous Vacceptons, foi d'officier ! dit Élie; baisse.^ vos ponts. Les ponts se baissent. La foule accourt. Que voitelle ? Les invalides à gauche, les Suisses à droite, déposant leurs armes, et de leurs cris applaudissant aux vainqueurs. Laanai est saisi et conduit à rHôtel de Ville, où il ne devait pas arriver.

Cependant la multitude se précipite, et couvre toute Teuceinte de la forteresse; on monte dans les appartements, sur les plates>formes, contre lesquelles se dirigeait toujours le feu de ceux qui, placés trop loin, ignoraient la capitulation; les assaillants tuent, sans le savoir, leurs amis et leurs défenseurs. Le courageux Arné, bravant une mort presque certaine, s'avance sur le parapet, son bonnet de grenadier stir sa pique, et fait cesser le désastre. La joie redouble, la foule augmente, on accourt des rues voisines. On force les prisons, les cachots; on pénètre, on s'entbnce dans tous les souterrains. On se remplit avec délices de la terreur qu'ils inspirent; on délivre les prisonniers, qui croyaient que ce tumulte leur annonçait la mort, et qu'on étonne en les embrassant; on brise leurs chaînes ; on les conduit vers la lumière, (|ue

quelques-uns, vieillis dans les cachots, avaient oubliée, et que leurs yeux ne peuvent soutenir; on admire la pesanteur de leurs fers, qu'on brise, qu'on arrache, que bientôt on porte autour d*eux, autour des brancards sur lesquels on promène ces infortunés dans les places publiques, dans les j;irdins; on étale aux yeux d'une multitude étonnée ces iii* struments de gène, des corselets dé fer et autres moyens de torture, recherches d'une barbarie inventive. Les débris enlevés sous ces voûtes ténébreuses, verrous, ferrements, toul ve qu'un premier effort peut arracher, devient un trophée dans les mains qui l'ont saisi. Les clefs des cachots, portées à l'tiôlel de Ville pour preuve de cette heureuse victoire, passent de mains en mains dans celles d'un électeur connu pour avoir habité cet exécrable donjon Ces souvenirs, ces con- (rastes, redoublent l'allégresse publique, bientôt accrue par Tarrivée des vainqueurs et des drapeaux des invalides et des Suisses, soustraits à la première fureur du peuple, et maintenant protégés contre lui par ceux qui les ont vaincus. Quel burin, quel pinceau pourrait seulement retracer Tesquisse des tableaux mobiles et variés que présentaient alors les salles immenses de l'Hôtel de Ville, les escaliers, la place de Grève, ces armes ensanglantées, ces banderoles' flottantes, ces couleui's nationales, ces trophées bizarres et imposants d'une victoire inattendue, les couronnés triomphales et civiques décernées par l'enthousiasme universel, le passage des passions féroces aux passions généreuses, des mouvements terribles au plus doux attendrissement, dont le mélange inouï, dont Texpression sublime reportait 1 ame et reculait l'imagination jusque dans les temps héroïques?

L'histoire a déjà consacré des actes de vertu, des traits de magnaniniilé et de grandeur qui adoucissent le souvenir pénible des vengeances du peuple. Il versa du sang, il est vrai; mais le sien venait de couler. La Bastille existe encore. Les

morts, les mourants, l'environnent. Les parents, les amis, transportent les blessés dans les maisons voisines, dans les hospices que la piété consacm à Thumanité. Un d'eux, en expirant, demande : Est-elle prise? Oui, lui dit-on. 11 lève au ciel des yeux pleins de joie, et rend le dernier soupir. Une mère cherche son fils parmi des cadavres défigurés. On s'étonne d'une iîuriosité qui paraît barbare. PuU-je le chercher, dit-elle, dans une place plus glorietisef La liberté parla-t-elle un plus beau langage dans les pays qu'elle avait le plus longtemps illustrés?

LES FEMMES ARTISTES PRÉSENTENT LEURS PIERRERIES ET BIJOUX A L'ASSEMBLÉE NATIONALE.

Le 7 septembre 1789.

C'est un de ces moments précieux au génie des arts non moins qu'au patriotisme. Les annales de Rome n'ont point dédaigné d'immortaliser les sacrifices que de généreuses citoyennes firent à leur patfie des ornements les plus chers à leur sexe, et le pinceau des artistes s'est souvent exercé sur cet acte de civisme. Chez nos vertueuses citoyennes fran^ çaises, le sentiment et 1q sacrifice sont les mêmes ; et de plus l'action pareille offre un autre genre d'intérêt relatif aux personnes. Celles qui apportaient cette offrande unissaient aux grâces de leur sexe la gloire des arts et des talents, partage de leurs familles, de leurs pères, de leurs époux, et même le leur propre : car plus d'une parmi elles pouvait avec succès retracer sous ses crayons ou sous ses pinceaux le tableau dont elle avait fait partie, et reproduire, comme artiste, la scène où, conmie actrice, elle avait agréablement figuré.

L'Assemblée s'occupait d'une question très-importante.

celle du droit accordé à un seul homme, nommé roi, de suspendre ou d'annuler la volonté d*une grande nation. Cette discussion avait rempli une partie de la séance du lundi 7 septembre, lorsque le président demanda à TAssemblée si elle voulait recevoir une députation composée de onze vertueuses citoyennes, qui venaient lui offrir, avec leurs hommages, leurs parures et leurs bijoux. Un applaudissement universel fut la réponse à cette question. Elles paraissent.: on leur fait préparer des sièges hors de la barré dans l'intérieur de la salle. Ces dames, toutes vêtues de blanc, toutes décemment et simplement coiffées, ornées d'une cocarde patriotique, s'avancent, précédées de deux huissiers, se rangent sur une ligne, et saluent le président et l'Assemblée.

Madame Moitte, femme d'un artiste distingué, qui avait, en qualité d'auteur du projet, été nommée présidente de la députation, devait prononcer un discours; mais, craignant, soit par la faiblesse de sa voix, soit par sa timidité, de n'être pas entendue de FAssemblée, elle pria un député d'Aix de le prononcer poiur elle.

« La régénération de FÉtal sera l'ouvrage des représen- (( tants de la nation. La libération de l'État doit être celui (( des bons citoyens.

(( Lorsque les Romaines firent hommage de leurs bijoux « an Sénat, c'était pour lui procurer lor sans lequel il ne « pouvait accomplir le vœu fait à Apollon par. Camille avant « la prise de Veies.

« Les engagements contractés envers les créanciers de « l'État sont aussi sacrés qu'un vœu. La dette publique doit (( être scrupuleusement acquittée, mais par des moyens qui « ne soient pas onéreux au peuple.

(T C'est dans cette vue que quelques citoyennes, femmes « ou ailes d'artistes, vieiment offrir à faugnste Assemblée « nationale des bijoux qu'elles rougiraient déporter, (piand le

«patriotisme leur en commande le sacrifice. Eh! quelle <( femme ne préférerait l*inexprimiable satisfaction d*en faire « un si noble usage au stérile plaisir de contenter sa va- « nité?

« Notre offrande est de peu de valeur, sans doute ; mais, « dans les arts, on cherche plus la gloire que la fortune ; et (( notre hommage ne peut être proportionné au sentiment « qui nous inspire. .

« Puisse notre exemple être suivi par le grand nombre de « citoyens' et de citoyennas dont les Ëiciiltés surpassent de u beaucoup les nôtres I

« Q le sera, si vous daignez l'accueillir avec bonté, si a vous donnez à tous les bons patriotes la facilité d'offrir K des contributions volontaires, en établissant dès à pré- « sent une caisse uniquement destinée à recevoir tous les « dons en bijoux ou espèces, pour former un fond qui se- (( rait invariablement employé à acquitter la dette pu- <( blique. »

Après ce discours, vivement applaudi, madame Moitte, qui tenait la cassette oi!i étaient renfermés les bijoux, monta au bureau des secrétaires, et la déposa entre leurs mains ; la cassette fut ensuite remise sur le bureau du président, qui, s'adressant à ces dames, leur dit :

« I/Âssemblée nationale voit avec une vraie satisfaction les « oiïres généreuses auxquelles vous a déterminées votre paa triotisme.

(( Puisse le noble exemple que vous donnez en ce moment « propager le sentiment héroïque dont il proche, et trouver « autant d'imitateurs qu'il aura d'admirateurs !

f Vous serez plus ornées de vos vertus et de vos priva- « tiens que des parures que vous' venez de sacrifier à la paik trie. D

Ce discours fut aussi très -applaudi ; l'Assemblée demanda

que les noms fussent lus. Il serait injuste de leur refuser ici rhonneur dont ces noms jouissent dans les premières pages des annales de la patrie : c'étaient mesdames Moilte, Vien, la (ïrénée, Suvée, Beruer, du Vivier, Belle, Fragonard, Vestier, Peyron, David, Vernet, Desmarteaux, Beauvarlet, Cornedecerf; mesdemoiselles Vassé, de Bourecueil, Veslier, Gérard, Pithoud, Viefville, Hautemps.

Après la lecture de ces noms, TAssemblée, en décernant à ces dames Tlionneur de la séance, voulut qu'elles conservassent la place de distinction qui leur était accordée.

D*autres honneurs et d'autres applaudissements les accompagnèrent au sortir de l'assemblée, soil à Versailles, soit à 'Paris. Elles étaient attendues à Titrée des Champs-Elysées par un détachement des élèves de l'Académie de peinture et de sculpture, et par des musiciens précédés de flambeaux, qui entourèrent la voiture de ces dignes citoyennes.

Le peuple enthousiaste les comblait de bénédictions. Les districts devant lesquels elles passèrent firent prendre les armes, et ajoutèrent chacun un certain nombre d'hommes pour augmenter la garde d'honneur qui précédait les voitures. Ce cortège les conduisit jusqu'au Louvre, où logeaient la plupart de ces dames.

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