NOUVELLES A LA MAIN
Notre siècle a produit huit grandes œmédiennes : quatre du théâtre et quatre de la société. Les quatre premières sont mademoiselle d'Angeville, mademoiselle Duménil, mademoiselle Clairon, et madame Saint-Huberti ; les quatre autres sont madame de Montesson, madame de Genlis, madame Necker .et madame d'Angivilliers.
^\ On parlait de la dispute sur la préférence qu'on devait donner, pour les inscriptions, à la langue latine ou à la langue française. « Comment peut-il y avoir une dispute sur cela f dit M. B ... — Vous avez bien raison, dit M. T.. . — Sans doute, reprit M. B..., c'est la langue latine, n'est-il pas vrai? — Point du tout, dit M. T..., c'est la langue française, »
/^ « Comment trouvez-vous M. de K...? — Je le trouve très-aimable ; je ne l'aime point du tout. » L'accent dont
le dernier mot fut dit marquait très-bien la diflérence de rhomme aimable et de Thomme digne d'être aimé.
/^ « Aujourd'hui, 15 mars 1782, j'ai fait, disait M. de K..., une bonne œuvre d'une espèce assez rare. J'ai consolé un homme honnête, plein de vertus, riche de cent mille livres de rétite, d'un très-grand nom, de beaucoup d'esprit, d'une très-bonne santé ; et moi, je suis pauvre, obscur, et malade. »
,*, Le maréchal de Richelieu, ayant proposé pour maîtresse à Louis XV une grande dame, j'ai oublié laquelle, le roi n'en voulut pas, disant qu'elle coûterait trop cher à renvoyer.
^% M. de Tressan avait fait, en 1758, des couplets contre M. le duc de Nivernois. Il sollicita TAcadémie en 1780, et alla chez M. de Nivernois, qui le reçut à merveille, lui parla du succès de ses derniers ouvrages, et le renvoyait comblé d'espérances, lorsque, voyant M. de Tressan prêt à remonter .1 en voiture, il lui dit : « Adieu, monsieur le comte, je vous ♦j félicite de n'avoir pas plus de mémoire. »
J'^ Le maréchal de Biron eut une maladie très-dangereuse : il voulut se confesser, et dit devant plusieurs de ses amis : « Ce que je dois à Dieu, ce que je dois au roi, ce que je dois à l'État .. » Un de ses amis l'interrompit : « Tais-toi, dit- il, tu mourras insolvable. »
^\ Duclos avait l'habitude de prononcer sans cesse en pleine Académie des f..., des b... ; l'abbé du Renel, qui, à cause de sa longue figure, était appelé un grand serpent sans venin, lui dit : « Monsieur, sachez qu'on ne doit prononcer dans l'Académie que des mots qui se trouvent dans le dictionnaire. »
/^ M. de L.., parlait à son ami M. de B..., homme trèsrespectable , et cependant trèsrpeu ménagé par le public ; il lui avouait les bruits et les faux jugements qui couraient sur
son compte. Celui-ci répondit froidement : « C'est bieh à une béte et à un coquin comme le public actuel à juger un caractère de ma trempe ! »
/^ M... me disait : « J'ai vu des femmes de tous les pays; l'Italienne ne croit être aimée de son amant que quand il est capable de commettre un crime pour elle ; l'Anglaise, une folie ; et la Française une sottise. »
/^ D'Alembert, jouissant déjà de la plus grande réputa-( tion, se trouvait chez madame du Deffant, où étaient M. lej président Hénault et M. de Pont-de-Veyle. Arrive un méde-\ cin, nommé Fournier, qui, en entrant, dit à madame du Def- j faut : « Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon très- / humble respect; » à M. le président Hénault: « Monsieur, j'ai bien l'honneur de vous saluer; » à M. de Pont-de-Veyle '\ *( Monsieur,je suis votre très-humble serviteur; » et à d'A-: lembert : « Bonjour, monsieur. » j
,*, Un homme allait, depuis trente ans, passer toutes \e$ /" soirées chez madame de Z... Il perdit sa femme; on crut qu'il , \ épouserait l'autre, et on l'y encourageait. Il refusa : « Je ne ^ saurais plus, dit-il, où aller passer mes soirées. » '
/^ Madame deTencin, avec des manières douces, était une femme sans principes, et capable de tout exactement. Un jour, on louait sa douceur : « Oui, dit l'abbé Trublet, si elle eût eu intérêt de vous empoisonner, elle eût choisi le poison le plus doux. »
,*, M. de Broglie, qui n'admire que le mérite miKtaire, disait un jour : « Ce Voltaire, qu'on vante tant, et dont je fais peu de cas, il a pourtant fait un beau vers :
< Le premier qui fut roi fut un soldat heureux, d
/^ Le public] le public! combien faut-il de sots pour faire f] un public? '1
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M. d*Argeiiâoii disût à M. le oomte de Séboorg, qui était ramant de sa femme : c D y a deax places qui tous conyiendraient également : le gouTeraemait de la Bastille et celui des Invalides; si je vous donne la Bastille, tout le monde dira que je vous y ai envoyé ; si je vous donne les Invalides, on croira que c'est ma femme. »
^% D existe une médaille que M. le prince de Condé m'a dit avoir possédée, et que je lui ai vu regretter. Cette médaille représente d'un côté Louis XIII, avec les mots ordinaires : Rex. Franc, et Nav., et de l'autre, le cardinal de Richelieu avec ces mots autour : Nil sine consilio.
/^ M. Y..., ayant lu la lettre de saint Jérôme, où il peint avec la plus grande énergie la violence de ses passions, dL sait : i La force de ses tentations me iiaiit plus d'envie que sa pénitence ne me fait peur. »
/^ M. P... disait : « Les femmes n'ont de bon que ce qu'elles ont de meilleur. »
/^ Madame la princesse de Marsan, maintenant si dévote, vivait autrefois avec M. de Bissy. Elle avait loué une petite maison, rue Plumet, où elle alla, tandis que M. de Bissy y était avec^ des filles ; il lui fit refuser la porte. Les fruitières de la rue de Sèvres s'assemblèrent autour de sou carrosse, disant : c C'est bien vilain de refuser la maison à la princesse qui paye, pour y donner à souper à des filles de joie! ))
/^ Un homme, épris des charmes de l'état de prêtrise, disait : f Quand je devrais être damné, il faut que je me fasse . prêtre. »
^*^ Un homme était en deuil de la tête aux pieds : grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement : «Eh ! bon Dieu ! qui est-ce donc que vous avez perdu? — Moi, dit-il, je n'ai rien perdu; c'est que je suis veuf, n
/^ Madame de Bassjmpierre, vivant à la cour du roi Stanislas, était la maîtresse connue de H. de la Galaisière, chancelier du roi de Pologne. Le roi alla un Jour chez elle,| et prit avec elle quelques libertés qui ne réussirent pas <( Je me tais, dit Stanislas; mon chancelier vous dira i reste. »
^% Autrefois on tirait le gâteau des rois avant le repas. M. de Fonlenelle fut roi; et, comme il négligeait de servir, d'un excellent plat qu'il avait devant lui, on lui dit : « Le roi oubtie ses sujets. » A quoi il répondit : « Voilà comme nous sommes, nous autres. »
/^ Quinze jours avant l'attentat de Damiens, un négociant provençal, passant dans une petite ville à six lieues de Lyon, et étant à l'auberge, entendit dire, dans une chambre qui n'était séparée de la sienne que par une cloison, qu'un nommé Damiens devait assassiner le roi. Ce négociant vint à Paris; il alla se présenter chez M. Berrier, ne le trouva point, lui écrivit ce qu'il avait entendu, retourna voir M. Berrier, et lui dit qui il était. 11 repartit pour sa province : comme il était en route, arriva l'attentat de Damiens. M. Berrier, qui comprit que ce négociant conterait son histoire, et que cette négligence le perdrait (lui Berrier), envoie un exempt de police et des gardes sur la route de Lyon; on saisit l'homme, on le bâillonne, on le mène à Paris; on le met à la Bastille, oh il est resté pendant dixhuit ans. M. de Malesherbes, qui en délivra plusieurs prisonniers en 1775, conta cette histoire dans le premier moment de son indignation.
♦*♦ Un jeune homme sensible, et portant l'honnêteté dans l amour, était bafoué par des libertins qui se moquaient de sa tournure sentimeutale. Il leur répondit avec naïveté : (( Est-ce ma faute, à moi, si jaime mieux les femmes que j'aime que les femmes (|ue je n'aime pas? »
36 CHÀMFORT.
^% Le cardinal de Rohau, qui a été arrêté pour dettes ' dans son ambassade de Vienne, alla, en qualité de grand aumônier, délivrer das prisonniers du Cliâtelet, à roccasion delà naissance du Dauphin. Un homme, voyant un grand tumulte autour de la prison, en demanda la cause; on lui répondit que c'était pour M. le cardinal de Rohan, qui, ce jour-là, venait au Châtelet : « Comment ! dit-il naïvement, est-ce qu'il est arrêté? »
^% M. de Roquemont, dont la femme était très-galante, couchait une fois par mois dans la chambre de madame, pour prévenir les mauvais propos si elle devenait grosse, et s'en allait en disant : a Me voilà net; arrive qui plante. »
/^ M. de C..., que des chagrins amers empêchaient de reprendre sa santé, me disait : « Qu'on me montre le ileuve d'Oubli, et je trouverai la fontaine de Jouvence. »
^*^ On faisait une quête à l'Académie française; ii manquait un écu de six francs ou un louis d'or. Un des membres, connu par son avarice, fut soupçonné de n'avoir pas contribué ; il soutint qu'il avait mis ; celui qui faisait la collecte dit : « Je ne l'ai pas vu; mais je le crois. » M. de Fontenelle termina la discussirm en disant : « Je l'ai vu, moi ; mais je ne le crois pas. »
/^ L'abbé Maury, allant chez le cardinal de la Roche- Aynion, le rencontra revenant de l'assemblée du clergé. Il lui trouva de l'humeur et lui en demanda la raison : « J'en ai de bien bonnes, dit le vieux cardinal : on m'a engagé à présider cette assemblée du clergé, oii tout s'est passé on ne saurait plus mal ; il n'y a pas jusqu'à ces jeunes agents du clergé, cet abbé de la Luzerne, qui ne veulent pas se payer de mauvaises raisons. » .
/j^ L'abbé Raynal, jeune et pauvre, accepta une messe / à dire tous les jours pour vingt sous : quand ii fut plus ri-
die, il la céda à l'abbé de la Porte, en retenant huit 'sous/ dessus: celui -d, devenu moins gueux, la sous -loua à j )^ Tabbé Dinouart, en^ retenant quatre sous dessus, outre la r portion de Tabbe Raynal; si bien que cette pauvre messe, grevée de deux pensions, ne valait que huit sous à Tabbé ' Dinouart.
/^ Un évéque de Saint-Brieuc, dans une oraison funèbre de Marie -Thérèse, se tira d'affaire fort simplement sur le partage de la Pologne. « La France, dit-il, n ayant rien dit sur ce partage, je prendrai le parti de faire comme la France, et de n*en rien dire non plus. »
*^ Milord Hariborough étant à la tranchée avec un de ses amis et un de ses neveux, un coup de canon fit sauter la cervelle à cet ami, et en couvrit le visage du jeune homme, qui recula avec effroi. Hariborough lui dit intrépidement : c Eh quoi! monsieur, vous paraissez étonné? — Oui, dit le jeune homme en s*essuyant la figure, je le suis qu'un homme qui a autant de cervelle restât exposé gratuitement à un danger si inutile. »
^% Madame la duchesse du Maine, dont la santé allait mal, grondait son médecin et lui disait : t Était-ce la peine de m'imposer tant de privations et de me faire vivre en mon particulier? — Mais Votre Altesse a maintenant quarante personnes au château? — Eh bien, ne savez -vous pas que quarante ou cinquante personnes sont le particulier d'une princesse? »
,*^ Un jour, que Ton ne s'entendait pas dans une dispute à l'Académie, M. de Hairan dit : c Messieurs, si nous ne parlions que quatre â la fois! »
/^ Le comte de Mirabeau, très-laid de figure, mais plein
d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de
• séduction, fut lui-même son avocat. « - Messieurs, dit-il, je
suis accusé de séduction ; pour toute réponse et pour toute
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défense, je demande que mon portrait soil rais au greiïe. » Le commissaire n'entendait pas : « Béte, dit le juge, regarde donc la figure de monsieur!
/^M... médisait : c C'est faute de pouvoir placer un sentiment vrai que j*ai pris le parti de traiter Tamoiir comme tout le monde. Cette ressource a été mon pis aller : comme un homme qui, voulant aller au spectacle, et n'ayaut pas trouvé de place à Iphigénie, s'en va aux Variétés amusantes. »
,*, Madame de Brionne rompit avec le cardinal de Rohan à Toccasion du duc de Choiseul, que le cardinal voulait faire renvoyer. Il y eut entre eux une scène violente» que madame de Brionne termina en menaçant de le faire jeter par la fenêtre : « Je puis bien descendre, ditril, par où je suis monté si souvent. >
^% H. le duc de Choiseul était du jeu de Louis XV quand il fut exilé. M. de Ghauvelin, qui en était aussi, dit au roi qu'il ne pouvait le continuer, parce que le duc en était de moitié. Le roi dit à M. de Chauvelin : « Demandez-lui s'il veut continuer, n M. de Chauve|in écrivit à Chanteloup : M. de Choiseul accepta. Au bout du mois, le roi demanda si le partage des gains était fait. « Oui, dit H. de Chauvelin ; H. de Choiseul gagne trois mille louis. — Ah! j'en suis bien aise, dit le roi; mandez-le-lui bien vite, ji
/^ « L'amour, disait M. R..., devrait n'êlfe le plaisir que des âmes délicates. Quand je vois des hommes grossiers se mêler d'amour, je suis tenté de dire : « De quoi « vous mêlez-vous? » Du jeu, de la table, de l'ambition à cette canaille ! »
/^ Ne me vantez point le caractère de N.^. ; c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue jle bronze sur du marbre.
/^ « Savez- vous pourquoi, me disait M. de V..., on est
phis honoéteii en France, dans la jeunesse et jusqu'à trente ans que passé cet âge? C'est que ce n*est qu'après cet âge qu^on y est détrompé ; que, chez nous, il faut être enclume ou marteau ; que l'on voit clairement que les maux dont gémit la nation sont irrémédiables. Jusqu'alors on avait ressemblé au chien qui défend le dîner de son maître contre les autres chiens; après cette époque, on fait comme le même chien, qui en prend sa part avec les autres. »
^% Madame de B..., ne pouvant, malgré son grand crédit, rien faire pour M. de D...., son amant, homme par trop médiocre, l'a épousé. En fait d'amants, il n'est pas de ceux que l'on montre; en fait de maris, on montre tout.
^\ M. le comte d'Orsai, fils d'un fermier général et si connu par sa manie d'être homme de qualité, se trouva avec H. de Choiseul-Gouffier chez le prévôt des marchands. Celui-ci venait chez ce magistrat pour faire diminuer sa capitation considérablement augmentée : l'autre y venait porter ses plaintes de ce qu'on avait diminué la sieime, et croyait que cette diminution supposait quelque atteinte portée à ses titres de noblesse.
/^ On disait de H. l'abbé Arnaud, qui ne conte jamais : « Il parle beaucoup, non qu'il soit bavard, mais c^est qu'en parlant on ne conte pas. »
«\ H. d'Autrep disait de M. de Ximenez : c C'est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui, entendant chanter le rossignol, dit: « Ah! la vilaine (c bête! »
^*^ Le tzar Pierre I", étant à Spithead, voulut savoir ce que c'était que le châtiment de la cale qu'on inflige aux matelots. U ne se trouva pour Ioi% aucun coupable : Pierre dit : « Qu'on prenne un de mes gens. •— Prince, lui répondit-on»
40 GUAMFORT.
vos gens sont en Angleterre, et par conséquent sou& la protection des lois. »
/, H. de Vaucanson s'était trouvé Tobjet principal des attentions d'un prince étranger, quoique M. de Voltaire fut présent. Embarrassé et honteux que ce prince n*eât rien dit à Voltaire, il s'approche de ce dernier et lui dit : c Le prince vient de me dire telle chose (un compliment trèsflatteur pour Voltaire).» Celui-ci vit bien que c'était une politesse de Vaucanson, et lui dit: c Je reconnais tout/ votre talent dans la manière dont vous faites parler le\ ^ prince. »
/, A répoque de l'assassinat de Louis XV par Damiens, M. d'Argenson était en rupture ouverte avec madame de Pompadour. Le lendemain de cette catastrophe, le roi le fit venir pour lui donner Tordre de renvoyer madame de Pompadour. Il se conduisit en homme consommé dans l'art des cours. Sachant bien que la blessure du roi n'était pas considérable, il crut que le roi, après s'élre rassuré, rappellerait madame de Pompadour ; en conséquence, il fit observer au roi qu'ayant eu le malheur de déplaire à la reine, il serait barbare de lui faire porter cet ordre par une bouche ennemie ; et il engagea le roi à donner cette commission à H. de Machaut, qui était des amis de madame de Pompadour, et qui adoucirait cet ordi*e par toutes les consolations de l'amitié; ce fut^tte commission qui perdit M. de Hachant. Hais ce même homme, que cette conduite savante avait réconcilié avec madame de Pompadour, fit une faute d'écolier en abusant de sa victoire, et la chargeant d'invectives, lorsque, revenue à lui, elle allait mettre la France à ses pieds.
/^ Lorsque madame Dubarry et le duc d'Aiguillon firent renvoyer H. de Choiseul, les places que sa retraite laissait vacantes n'étaient point encore données. Le roi ne voulait
point de H. d* Aiguillon pour ministre des affaires étrangères : M, le prince de Gondé portait H. de Vergennes, qu'il avait connu en Bourgogne ; madame Dubarry portait le cardinal de Rohan, qui s'était attaché à elle. H. d'Aiguillon, alors son amant, voulut les écarter l'un et l'autre; et c'est ce qui fit donner l'ambassade de Suède à M. de Vergennes, alors oublié et retiré dans ses terres, et l'ambassade de Vienne au cardinal de Rohan, alors le prince Louis.
,\ c Mes idées, mes principes, disait M. T..., ne conviennent pas à tout le monde : c'est comme les poudres d'Ailhaut et certaines drogues qui ont fait grand tort à des tempéraments faibles, et ont été très-profitables à des gens robustes. » Il donnait cette raison pour se dispenser de se lier avec M. de J..., jeune homme de la cour, avec qui on voulait le mettre en liaison.
/^ J'ai vu H. de Foncemagne jouir, dans sa vieillesse, d'une grande considération. Cependant, ayant eu occasion de soupçonner un moment sa droiture, je demandai à M. Saurin s'il l'avait connu particulièrement; Il me répondit que oui. J'insistai pour savoir s'il n'avait jamais rien eu contre lui. H. Saurin, après un moment de réflexion, me répondit : « Il y a longtemps qu'il est honnête homme. » Je ne pus en tirer rien de positif, sinon qu'autrefois H. de Foncemagne avait tenu une conduite oblique et rusée dans plusieurs affaires d'intérêt.
/^ M. d'Argenson, apprenant qu'à la bataille de Raucoux un valet d'armée avait été blessé d'un coup de canon derrière l'endroit où il était lui-même avec le roi, disait : c Ce drôle-là ne nous fera pas l'honneur d'en mourir, n
^*^ Dans les malheurs de la fin du règne de Louis XIV, après la perte des batailles de Turin, d'Oudenarde, de Halplaquet, deRamitlies, d'Uochsiet, les plusjionnêtes gens de lu
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cour disaient : t Au moins le roi se porte bien, c'est le principal. »
*^ Quand M. le comte d'Estaing, après sa campagne de la Grenade, vint faire sa cour à la reine pour la première fois, ii arriva porté sur ses béquilles, et accompagné de plusieurs officiers blessés comme lui. La reine ne sut lui dire autre chose, sinon : « Monsieur le comte, avez-vous été content du petit Laborde ? t
/^ « Je n'ai vu dans le monde, disait H. S..., que des dîners sans digestion, des soupers sans plaisirs, des conversations sans confiance, des liaisons sans amitié et des coucheries sans amour. »
,% Le curé de Saint-Sulpice étant allé voir madame de Mazarin pendant sa dernière maladie, pour lui faire quelques petites exhortations, elle lui dit en l'apercevant : a Ah ! monsieur le curé, je suis enchantée de vous voir ; j'ai à vous dire que le beurre de TEufant-Jésus n'est plus à beaucoup près si bon : c'est à vous d'y mettre ordre, puisque TEnfant-Jésus est une dépendance de votre église.»
/^* Je disais à M. R..., misanthrope plaisant, qui m'avait présenté un jeune homme de sa connaissance : « Votre ami n'a aucun usage du monde, ne sait rien de rien. — Oui, ditil, et il est déjà triste comme s'il savait tout. »
^% M. Q... disait qu'un esprit sage, pénétrant, et qui verrait la société telle qu'elle est, ne trouverait partout que de l'amertume. Il faut absolument diriger sa vue vers le côté plaisant, et s'accoutumer à ne regarder l'homme que comme un pantin, et la société comme la planche sur laquelle il saute. Dès lors tout change : l'esprit des différents étals, la vanité particulière à chacun d'eux, ses diflérentes nuances dans les individus, les friponneries, etc., tout devient divertissant, et on conserve sa santé.
^*y Ce n'est qu'avec beaucoup de peine, disait M. L...,
qu'un homme de mérite se soutient dans le monde sans l'ap- y pui d*mi nom, d'un rang, d'une fortune : Thomme qui a ces avantages y est, au contraire, soutenu comme malgré luimême. Il y a, entre ces deux hommes, la différence qu'il y a du scaphandre au nageur.
*^ H. H... me disait : « J'ai renoncé à l'amitié de deux hommes : l'un, parce qu'il ne m'a jamais parlé de lui ; l'autre, parce qu'il ne m'a jamais parlé de moi. » j
/^ On demandait au même pourquoi les gouverneurs de province avaient plus de faste que le roi : « C'est, dit-il, que les comédiens de campagne chargent plus que ceux de Paris. »
/« Un prédicateur de la Ligue avait pris pour texte de son sermon : Erife nos, Domine, à luto fxcis, qu'il traduisait ainsi : Seigneur, débourbonez-nous. »
\ M. V..., intendant de province, homme fort ridicule, avait plusieurs personnes dans son salon, tandis qu'il était dans son cabinet dont la porte était ouverte. Il prend un air affairé, et, tenant des papiers à la main, il dicte gravement à son secrétaire : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France etde Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront (verront, un ^ à la fin), salut. » Le reste est de forme, dit-il en remettant les papiers; et il passe clans la salle d'audience, pour livrer au public le grand homme occupé de tant de grandes affaires.
*^ M. de Montesquieu priait M. de Maurepas de s'intéresser à la prompte décision de son affaire et de ses prétentions sur le nom de Fézenzac. M. de Maurepas lui dit : « Rien ne presse; H. le comte d'Artois a des enfants. » C'était avant la naissance du Dauphin.
*^ Le régent envoya demander au président Daron la démission de sa place de premier président du parlement de Bordeaux. Celui-ci répondit qu'on ne pouvait lui ôter sd
44 GHAMFORT.
place sans lui faire son procès. Le régent, ayant reça la lettre, mit au bas : « Q^*àcela ne tienne^ » et la renvoya pour réponse. Le président, connaissant le prince auquel il avait alTaire, envoya sa démission.
/^ Un homme de lettres menait de front un poëme et une affaire d'où dépendait sa fortune. On lui demandait commeut allait son poëme. a Demandez-moi plutôt, dit-il, comment va mon affaire. Je ne ressemble pas mal à ce gentilhomme qui, ayant une affaire criminelle, laissait croître sa barbe, ne voulant pas, disait-il, la faire faire avant de savoir si sa tête lui appartiendrait. Avant d'être immortel, je veux savoir si je vivrai. »
/^ H. de la Reynière, obligé dé choisir entre la place d'administrateur des postes et celle de fermier général, après avoir possédé ces deux places, dans lesquelles il avait été maintenu par le crédit des grands seigneurs qui soupaient chez lui, se plaignit à eux de Talternative qu'on lui proposait et qui diminuait de beaucoup son revenu. Un d'eux lui dit naïvement : « Eh! mon Dieu ! cela ne fait pas une grande différence dans votre fortune. C'est un million à mettre à fonds perdus; et nous n'en viendrons pas moins souper chez vous. »
/^ M. C..,, Provençal, qui a des idées assez plaisantes, me disait, à propos des rois et même des ministres, que, la machine étant bien montée, le choix des uns et des autres ' était indifférent : t Ce sont, disait-il, des chiens dans un tournebroche ; il suffit qu'ils remuent les pattes pour que tout aille bien. Que le chien soit beau, qu'il ait de l'intelligence, ou du nez, ou rien de tout cela, la broche tourne, et le souper sera toujours à peu près bon. »
. /^ On faisait une procession avec la châsse de sainte Geneviève pour obtenir de la sécheresse. A peine la procession fut-elle en route, qu'il commença à pleuvoir; sur quoi l'évê-
que de Castres dit plaisamment : « La sainte se trompe ; elle croit qu'on lui demande de la pluie. »
/^ a Au ton qui règne depuis dix ans dans la littérature, disait H. G..., la célébrité littéraire me paraît une espèce de diffamation qui n a pas encore tout à fait autant de mauvais effets que le carcan ; mais cela viendra. »
^% On venait de citer quelques traits de la gourmandise de plusieurs souverains. « Que voulez-vous, dit le bonhomme M. de Brequigny; que voulez-vous, que fassent ces pauvres rois? n faut bien qu'ils mangent. »
/^ On demandait à une duchesse de Rohan à quelle époque elle comptait accoucher. < Je me flatte, dit-elle, d*avoir cet honneur dans deux mois, t L'honneur était d'accoucher d'un Rohan.
^*^ Un plaisant, ayant vu exécuter en ballet, à TOpéra, le fameux QuHl mourût de Corneille, pria Noverre de faire danser les Maximes de la Rochefoucauld.
^\ M. de Malesherbes disait à M. de Maurepas qu'il fallait engager le roi à aller voir la Bastille. < 11 faut bien s'en garder, lui répondit M. de Maurepas ; il ne voudrait plus y faire mettre personne. ït
/^ Pendant un siège, un porteur d'eau criait dans la ville : « A six sous la voie d'eau ! » Une bombe vient et emporte un de ses seaux : « A douze sous le seau d'eau ! » s'écrie le porteur sans s'élonner. ^"'"^^
/^ M. A..., à propos des six mille ans de Moïse, msâît, considérant] la lenteur des progrès des arts et l'état actuel f de la civilisation : « Qiie veut-il qu'on fasse de ses six mille ans ? Il en a fallu plus que cela pour savoir battre le briquet, et pour inventer les allumettes. »
/« La comtesse de Bouflers disait au prince de Conti qu'il était te meilleur des tyrans.
A Madame de Montmorin disait à son fils : « Vous entrez
dans le monde ; je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d^tre amoureux de toutes les femmes. »
/^ Une femme disait à M. C... qu'elle le soupçonnait de n'avoir jamais perdu terre avec les femmes : « Jamais, lui dit-il, si ce n'est dans le ciel. » En effet, son amour s*acroissait toujours par la jouissance, après avoir commencé assez tranquillement.
/^Du temps de H. de Machaut, on présenta au roi le projet d'une cour plénière, telle qu'on a voulu Texécuter depuis. Tout fut réglé entre le roi, madame de Pompadour et les ministres. On dicta au roi les réponses qu*il ferait au premier président; tout fut expliqué dans un mémoire dans lequel on disait : c Ici le roi prendra un air sévère; ici le front du roi s'adoucira ; ici le roi fera tel geste, etc. » Le mémoire existe.
^*^ « II faut, disait H. J..., flatter l'intérêt ou effrayer l'amour-propre des hommes : ce sont des singes qui ne sautent que pour des noix, ou bien dans la crainte du coup de fouet... >
/y Madame de Gréqui, parlant à la duchesse de Ghaulnes de son mariage avec H. de Giac, après les suites désagréables qu'il a eues, lui dit qu'elle aurait dû les prévoir, et insista sur la distance des âges. « Madame, lui dit madame de Giac, apprenez qu'une femme de la cour n'est jamais vieille, et qu'un homme de robe est toujours vieux. ))
/^M. de Saint-Julien, le père, ayant ordoimé à son fils de lui donner la liste de ses dettes, celui-ci mit à la tête de son bilan soixante mille livres pour une charge de conseiller au parlement de Bordeaux. Le père, indigné, trut que c'était une raillerie, et lui en fit des reproches amers. Le fils soutint qu'il avait payé cette charge. « C'était, dit-il, lorsque je fis connaissance avec madame Tilaurier. Elle souhaitait d'avoir une charge de conseiller au parlement de Bordeaux
pour son laari; et jamais, sans cela, elle n'aurait eu d'amitié pour moi ; j'ai payé la place ; et vous voyez, mon père, qu*il n'y a pas de quoi être en colère contre moi, et que je ne suis pas un mauvais plaisant. »
/^ Le comte d'Argenson, homme d^esprit, mais dépravé, et se jouant de sa propre honte, disait : « Mes ennemis ont beau faire, ils ne me culbuteront pas ; il n'y a ici personne plus valet que moi. »
y% H. de Boulainvilliers, homme sans esprit, très-vain, et *^ fier d'un cordon bleu par charge, disait à un homme, en f mettant ce cordon, pour lequel il avait acheté une place de cinquante mille écus : « Ne seriez-vous pas bien aise d'avoir un pareil ornement? — Non, dit l'autre ; mais je voudrais j avoir ce qu'il vous coûte. > y^
*^ Le marquis de Ghatelux, amoureux comme à vingt ans, ayant vu sa ^emme oc<:upée, pendant tout un dîner, d'un étranger jeune et beau, l'aborda au sortir de table, et lui adressait d'humbles l'eproches; le marquis de Genlis lui dit : « Passez, passez, bonhomme, on vous a donné. » (Formule usitée envers les pauvres qui redemandent l'aumône.)
*^ M. D..., connu par son usage du monde, me disait que ce qui l'avait le plus formé, c'était d'avoir su coucher, dans l'occasion, avec des femmes de quarante ans, et écouter des vieillards de quatre-vingts.
/^ M. G... disait que de courir après la fortime avec de l'ennui» des soins, des assiduités auprès des grands, en négUgeant la culture de son esprit et de son âme, c'est pêcher au goujon avec un hameçon d'or.
/^ On sait quelle familiarité le roi de Prusse permettait à quelques-uns de ceux qui vivaient avec lui. Le général Quintus-lcilius était celui qui en profitait le plus librement. Le roi de Prusse, avant la bataille de Rosbac, lui dit que, s'il la perdait) il se rendrait à Venise, où il vivrait en exerçant la
1 48 GUAHFORT.
médecine. Quintiis lui répondit : « Toujours assassin ! i
/^ M. de Buiïon s'environne de flaileurs et de sots qui le louent sans pudeur. Un homme avait dîné chez lui avec | Tabbé Leblanc, H. de Juvigny et deux autres hommes de ' cette force. Le soir, il dit, à souper, quil avait vu, dans le cœur de Paris, quatre huîtres attachées à un rocher. On chercha longtemps ie sens de cette énigme, dont il donna enfin le mot.
/^ Pendant la dernière maladie de Louis XV, qui, dès les premiers jours, se présenta comme mortelle, Lorry, qui fui mandé avec Bordeu, employa, dans le détail des conseils qu'il donnait, le mot : /{ faut. Le roi, choqué de ce mot, répétait tout bas, et d'une voix mourante : // faut! il faut!
^% Voici une anecdote que j'ai ouï conter à H. de Glermont-Tonnerre sur le baron de Breteuil. Le baron, qui s'intéressait à M. de Clermont-Tonnerre, le grondait de ce qu'il ne se montrait pas assez dans le monde, a J'ai trop peu de fortune, répondit M. de Clermont. — 11 faut emprunter : vous payerez avec votre nom. — Mais, si je meurs? — Vous ne mourrez pas. — Je l'espère; mais enfin, si cela arrivait? — Eh bien, vous mourriez avec.des dettes, comme tant d*au« très. — Je ne veux pas mourir banqueroutier. — Monsieur, il faut aller dans le monde : avec votre nom, vous devez arriver à tout. Ah ! si j'avais eu votre nom ! — Voyez à quoi il me sert. — C'est votre faute. Moi, j'ai emprunté ; vous voyez le chemin que j'ai fait, moi qui ne suis qu'un pied-plat, n Ce niot fut répété deux ou trois fois, à la grande surprise de Tauditeur, qui ne pouvait comprendre qu'on parlât ainsi de soi-même.
/^ Cailhava,qui, pendant toute la Révolution, ne songeait qu'aux sujets de plaintes des auteurs contre les comédiens, se plaignait à un homme de lettres lié avec plusieurs membres de l'Assemblée nationale que le décret n'arrivait pas.
Celui-ci lui dit : « Hais pensez-vous qu'il ne s'agisse ici que de représentations d'ouvrages dramatiques ? — Non, répondit Cailhava ; je sais bien qu'il s'agit aussi d'impression. * -v
^*^ Quelque temps avant que Louis XV fût arrangé avec \ madame de Pompadour, elle courait après lui aux chasses. \ Le roi eut la complaisauce d'envoyer à M. d'Étiolés une ra- j mure de cerf. Celui-ci la fit mettre dans sa salle a manger^ I avec ces mots : n Présent fait par le roi à M. d'Étîoks. » Sj
j^*^ Madame de Genlis vivait avec M. de Senevoi. Un jour qu'elle avait son mari à sa toilette, un soldat arrive, et lui demande sa protection auprès de H. de Senevoi, son colonel, auquel il demandait un congé. Madame de Genlis se fâche contre cet impertinent, dit qu'elle ne connaît M. de Senevoi que comme tout le monde, en un mot, refuse. M. de Genlis retient le soldat, et lui dit : c Va demander ton codgê en mon nom, et, si Senevoi te le refuse, dis-lui que je lui ferai donner le sien. »
^*, M. V... débitait souvent des maximes de roué , en fait d'amour; mais, dans le fond, il était sensible, et fait pour les passions. Aussi quelqu'un disait de lui : « (1 à fait semblant d'être malhonnête, afin que les femmes ne le rebutent pas. 9
/^ M. de Richelieu disait, au sujet du siège de Hahon par M. le duc de Crillou : c J'ai pris Mahon par une étourderie; et, dans ce genre, H. de Grillon paraît en savoir plus que moi. d
/^ A la bataille de Rocoux ou de la Lawfeld, le jeune M. de Thyange eut son cheval tué sous lui, et lui-même fut jeté fort loin; cependant il n*en fut point blessé. Le maréchal de Saxe lui dit : « Petit Thyange, tu as eu une belle peur? — Oui, monsieur le maréchal, dit celui-ci; j'ai craint que vous ne fussiez blessé, n ^-"W
^% Voltaire disait, à propos de Y Anti-Machiavel ivnm^^t^ Prusse : tr II crache au plat {)our en dégoûter les autres. »
On Élisait conipUuieut à madame Denis de la façon dont elle ^venait de jouer Zaïre : t II faudrait, dit-elle, être belle el jeune. *- Ah S madame, reprit le complimenteur naïvement, vous êtes bien la preuve du contraire. »
H. Poissonnier, le médecin, après son retour de Russie, alla à Ferney, et parla à H. de Voltaire de tout ce qu^il avait dit de faux et d'exagéré sur ce pays-là : « Mon ami. répondit naïvement Vpltaire, au lieu de s'amuser à contredire, ils m*ont donné de bonnes pelisses, et je suis très-frileux . »
/^ Madame de Tencin disait que les gens d'esprit faisaient beaucoup de fautes en conduite parce qu'ils ne croyaient ja- ' mais le monde assez bête, aussi bête qu'il Test.
^% Une femme avait un procès au parlement de Dijon. Elle vint à Paris, sollicita M. le garde des sceaux (1784) de vouloir bien écrire, en sa faveur, un mot qui lui ferait gagner un procès très^juste; le garde des sceaux la refusa. La comtesse Talleyrand prenait intérêt à cette femme ; elle en parla au garde des sceaux : nouveau refus. Madame de Talleyrand «n fit parler par la reine; autre refus« Madame de Talleyrand se souvint que le garde des sceaux caressait beaucoup Tabbé de Périgord, son fils; elle fil écrire par lui : refus très- bien lounié. Cette femme, désespérée, résolut de faire une tenta^^ tive, et d'aller à Versailles* Le lendemain, elle pari ; Tincommodité de la voiture publique l'engage à descendre à Sèvres, et à faire le reste de la route à pied. Un homme lui offre de la mener par un chemin plus agréable et qui abrège ; elle accepte, et lui conte son histoire» Cet homme lui dit : {( Vous aurez demain ce que vous demandez. » Elle le regarde et reste confondue. Elle va chez le garde des sceaux, est refusée encore, veut partir. L'homme l'engage à coucher à Versailles ; et le lendemain matin lui apporte le papier qu'elle demandait. C'était un commis d'un commis, nommé M. Etienne^
CARACTERES ET PORTRAITS. bi
/^ Le duc de la Vallière, voyant à l'Opéra la petite Laoour sans diamants, s'approche d'elle et lui demande comment cela se fait, a C'est, lui dit-elle, que les diamants sont la croix de Saint-Louis de notre état. » Sur ce mol, il devint amoureux fou d'elle. Il a vécu avec elle longtemps. Elle le subjuguait parles mêmes moyens qui réussirent à madame Dubarry près de Louis XV. Elle lui ôtait son cordon bleu, le mettait à terre, et lui disait : « Mets-toi à genoux là-dessus, vieille ducaille! »
/» Un joueur fameux, nommé Sablière, venait d'être arrêté. Il était au désespoir, et disait à Beaumarchais, qui voulait Tempêcher de se tuer: « Moi! arrêté pour deux cents louis! abandonné par tous mes amis! C'est moi qui les ai formés, qui leur ai appris à friponner. Sans moi que seraient B..., D...,N...? (Ils vivent tous.) Enfin, monsieur, jugez de l'excès de mon avilissement : pour vivre, je suis espion de police. »
»% Un banquier anglais, nommé Ser ou Sair, fut accusé d'avoir fait une conspiration pour enlever le roi (George II!), et le transporter à Philadelphie. Amené devant ses juges, il leur dit : « Je sais très-bien ce qu'un roi peut faire d'un banquier, mais j'ignore ce qu'un banquier peut faire d'un roi. »
y*^ On disait au satirique anglais Donne : « Tonnez sur les vices; mais ménagée les vicieux. — Comment, dit-il, con-'j damner les cartes, et pardonner aux escrocs? »
^\ On demandait à M. de Lauzun ce qu'il répondrait à sa femme (qu'il n'avait pas vue depuis dix ans) si elle lui écrivait : « Je viens de découvrir que je suis grosse. » Il réfléchit, et répondit : « Je lui écrirais : Je suis charmé d'apprendre que le ciel ait enfin béni notre union ; soignez votre santé ; ( j'irai vous faire ma cour ce soir. »
.\ Madame de H... me racontait la mort de M. le duc
5i GHAMFORT.
d'Aumont. < Cela a tourné bien court, disait-eUe ; deux jours auparavant, H. Bouvard lui avait permis de manger» et, le jour même de sa mort, deux heures avant la récidive de sa paralysie, il était comme à trente ans, comme il avait élé toute sa vie; il avait demandé son perroquet, avait dit : Brossez ce fauteuil, voyons mes deux broderies nouvelles, enfin, toute sa tête, ses idées comme à Tordinaire. »
^% M. G..., qui, après avoir connu le monde, prit le parti de la solitude, disait, pour ses raisons, qu'après avoir examiné les conventions de la société, dans le rapport qu'il y a de l'homme de qualité à l'homme vulgaire, il avait trouvé que c'était un marché d'imbécile et de dupe. « J'ai ressemblé, ajoutait-il, à un grand joueur d*échec$, qui se lasse de jouer avec des gens auxquels il faut donner la dame. On joue divinement, on se casse la tête, et on finit par gagner un petit écu. »
/^ Un courtisan disait, à la mort de Louis XIV : a Après la mort du roi, on peut tout croire. »
/^ J.-J. Rousseau passe pour avoir eu madame la conitesse de Bouflers, et même (qu'on me passe ce terme) pour l'avoir manquée : ce qui leur donna beaucoup d'humeur l'un contre l'autre. Un jour, on disait devant eux que Tamoiu* du genre humain éteignait l'amour de la patrie. « Pour moi, dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n'est pas vrai; je suis très-bonne Française; et je ne m'intéresse pas moins au bonheur de tous les peuples. — Oui, je vous entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste, et cosmopolite du reste de votre personne. »
/^ La maréchale de Noailles, actuellement vivante (1780), est une mystique comme madame Guyon, à Tesprit près. Sa tête s'était montée au point d'écrire à la Vierge. Sa lettre fut mise dans le tronc de l'église Saint-Roch; et la réponse à cette lettre fut faite par un prêtre de cette paroisse. Ce ma-
GÂRACTËBES ET PORTRAITS. 55
nége dura loogt^ps : le prêtre fut découvert et inquiété; mais on assoupit cette affaire.
*^ Un jeune homme avait offensé le complaisant d'un mi* nistre. Un ami> témoin de la scène, lui dit, après le départ de l'ofiensé : « Apprenez qu'il vaudrait mieux avoir oflfbnsé le ministre même que l'homme qui le suit dans sa garderobe. »
^\ Une des maîtresses de H. le régent lui ayant parlé d^affaires dans un rendez-vous, il parut l'écouter avec attention : a Croyez-vous, lui répondit-il, que le chancelier soit une bonne jouissance? »
/^ M. de D. .., qui avait vécu avec des princesses, me disait ; a Croyez-vous que H. deL... ait madame de S...? » Je lui répondis : « Il n'en a pas même la prétention;, il se donne pour ce qu'il est, pour un libertin, im homme qui aime les filles par-dessus tout. — Jeune homme, me réponditril, n'en soyez pas la dupe; c'est avec cela qu'on a des reines. »
*^ M. de Stainville, lieutenant général, venait de fiiire enfermer sa femme. H. de Vaubecourt, maréchal de camp, sollicitait un ordre pour faire enfermer la sienne. Il venait d'obtenir l'ordre, et sortait de chez le ministre avec un air triomphant. M. de Stainville, qui crut qu'il venait d'être nommé lieutenant général, lui dit devant beaucoup de monde : « Je vous félicite, vous êtes sûrement des nôtres. »
/^ L'Écluse, celui qui a été à la tête des Variétés amusantes, racontait que, tout jeune et sans fortune, il arriva à Lunéville, oit il obtint la place de dentiste du roi Stanislas, précisément le jour où le roi perdit sa dernière dent.
/« On assure que madame de Montpensier, ayant été quelquefois obligée, pendant l'absence de ses dames, de se faire remettre un soulier par quelqu'un de ses pages, lui demandait s'il n'avait pas eu quelque tentation. Le page répondait que
54 GHAMFORT.
oui. La princesse, trop honnête pour profiter de cet aveu, lu donnait quelques louis pour le mettre en état d'aUer chez quelque fiUe perdre la tentation dont elle était la cause.
^\ M. de Harville disait qu*il ne pouvait y avoir d'honnête homme à la police que le lieutenant de police tout au plus.
/« Quand le duc de Choiseul était content d'un maître de poste par lequel il avait été bien mené, ou dont les enfents étaient jolis, il lui disait : a Combien paye-t-on? Est-ce poste ou poste et demie, de votre demeure à tel endroit? — Poste, monseigneur. — Eh bien, il y aura désormais poste et demie. • La fortune du maitre de poste était faite.
/^ Madame de Prie, mdtresse du régent, dirigée par son père, un traitant, nommé, je crois, Pleneuf, avait fait un accaparement de blé qui avait mis le peuple au désespoir, et enfin causé un soulèvement. Une compagnie de mousquetaires reçut ordre d'aller apaiser le tumulte; et leur chef, M. d'Avejan, avait dans ses instructions de tirer sur la canaille : c'est ainsi qu*on désignait le peuple en France. Cet honnête homme se fit une peine de &ire feu sur ses concitoyens; et voici comment il s'y prit pour remplir sa conunission. Il fit faire tous les apprêts d'uile salve de mousqueterie; et, avant de dire: Tirez, il s'avança vers la foule, tenant d'une main son chapeau, et de l'autre l'ordre de la cour : « Messieurs, dit-il, mes ordres portent de tirer sur la canaille. Je prie tous les honnêtes gens de se retirer, avant que j'ordonne de faire feu. » Tout s'enfuit et disparut.
^*, C'est un fait connu que la lettre du roi, envoyée à M. de Maurepas, avaitété écrite pour M. deMachaut. On sait quel intérêt particulier fit changer cette disposition; mais ce qu'on ne sait point, c'est que M. de Maurepas escamota, pour ainsi dire, la place qu'on croit qui lui avait été offerte. Le roi ne voulait que causer avec lui ; et, à la fin de la con-
versation, M. de Haurepas lui dît : « Je développerai mes idées demain au conseil. » On assure aussi que, dans cette même conversation, il avait dit au roi : « Votre Majesté me fait donc premier ministre? — Non, dit le roi, ce n'est point du tout mon intention. — J'entends, dit H. de Haurepas, Votre Majesté veut que je lui apprenne à s'en passer. »
/^ On disputait, chez madame de Luxembourg, sur ce vers de Tabbé Delille :
Et ces deux grands débris se oonsolaient entre eax.
On annonce le bailli de Breteuil et madame de la Reynière. « Le vers est bon, » dit la maréchale. )
^^ Un homme de qualité se marie sans aimer sa femme, prend une fille d'Opéra qu'il quitte en disant : < C'est comme ma femme ; » prend une femme honnête pour varier, et quitte celle-ci en disant : (( C'est comme une telle ; » ainsi de suite.
/« Des jeunes gens de la cour soupaient chez M. de Contlans. On débute par une chanson libre, mais sans excès d'indécence ; M. de Fronsac, sur-le-champ, se met à chanter des couplets abominables, qui étonnèrent même la bande joyeuse. H. de Conllans interrompit le silence universel en disant : « Que diable! Fronsac 1 il y a dix bouteilles de vin de Champagne entre cette chanson et la première. »
\ Madame du Défiant, étant petite fille, et au couvent, y prêchait l'irréligion à ses petites camarades. L'abbesse fit venir Massillon, à qui la petite exposa ses raisons. Hassillon se retira, en disant : « Elle est charmante ! » L'abbesse, qui mettait de l'importance à tout cela, demanda à l'évêque quel livre il fallait faire lire à cette enfant. Il réfléchit une minute, et il répondit : < Un catéchisme de cinq sous. » On ne put en tirer autre chose.
56 CflAMFORT.
^\ L'abbé Baudeau disait de M. Turgot, que c'était un instrament d'une trempe excellente, mais qui n*avait pas de manche.
«% Le prétendant, retiré à Rome, vieux et tourmenté de la goutte, criait dans ses accès : Pauvre roi !. pauvre roi! Un Français voyageur, qui allait souvent chez lui, lui dit qu'il s'étonnait de ne pas y voir d'Anglais. « Je sais pourquoi, répondit-il ; ils s'imaginent que je me ressouviens de ce qui s'est passé. Je les verrais encore avec plaisir. J'aime mes sujets, moi. »
/^M. de Barbançon, qui avait été très-beau, possédait un très-joli jardin que madame la duchesse de la Yallière alla voir. Le propriétaire, alors très -vieux et très -goutteux, lui dit qu'il avait été amoureux d'elle à la folie. Madame de la Yallière lui répondit : < Hélas! mon Dieu! que ne parliezvous? vous m'auriez eue comme les autres. »
*^ L'abl.é Fraguier perdit un procès qui avait duré vingt ans. On lui faisait remarquer toutes les peines que lui avait causées un procès qu'il avait fini par perdre. « Oh ! dit-il, je l'ai gagné tous les soirs pendant vingt ans. » Ce mot est trèsphilosophique, et peut s'appliquer à tout. Il explique com- «ment on aime la coquette : elle vous fait gagner votre procès pendant six mois, pour un jour oit elle vous le fait perdre.
^\ Madame Dubarry, étant à Luciennes, eut la fantaisie de voir le Val, maison de H. de Beauvau. Elle fit demander à celui-ci si cela ne déplairait pas à madame de Beauvau. Madame de Beauvau crut plaisant de s'y trouver et d'en faire les honneurs. On parla de ce qui s'était passé sous Louis XV. Madame Dubarry se plaignit de différentes choses qui semblaient faire voir qu'on baissait sa personne. « Point du tout, dit madame de Beauvau, nous n'en voulions qu'à votre place )) Apràs cet nveunaïf, on demanda à madame Dubarry
si Louis XV ne disait pas beaucoup de mal d'elle (madame de Beauvau) et de madame de Grammont. « Oh ! beaucoup. — Eh bien, quel mal de moi, par exemple? — De vous, madame? Que vous étiez hautaine, intrigante ; que vous meniez votre mari par le nez. i M. de Beauvau était présent • CD se hâta de changer de conversation.
^*^ M. de Maurepas et H. de Saint- Florentin, tous deux ministres dans le temps de madame de Pompadour, firent un jour, par plaisanterie, la répétition du compliment de renvoi qu'ils prévoyaient que Fun ferait un jour à l'autre. Quinze jours après cette facétie, H. de Maurepas entre un jour chez M. de Saint-Florentin, prend un air triste et grave, et vient lui demander sa démission. H. de Saint -Florentin paraissait en être la dupe, lorsqu'il fut rassuré par un éclat de rire de H. de Maurepas. Trois semaines après, arriva le tour de celui-ci^ mais sérieusement. M. de Saint-Florentin entre chez lui, et, se rappelant le commencement de la harangue de M. de Maurepas, le jour de sa facétie, il répéta ses propres mots. M. de Maurepas crut d'abord que c'était une plaisanterie; mais, voyant que l'autre parlait tout de bon : « Allons, dit-il, je vois bien que vous.ne me persiflez pas; vous êtes un honnête homme ; je vais vous donner ma dé« mission. »
«\ L'abbé Maury, tâcliant de faire conter à Fabbé de Beaumont, vieux et paralytique, les détails de sa jeunesse [ et de sa vie : c L'abbé, lui dit celui-ci, vous me prenez me- \ sure ; )> indiquant qu'il cherchait des matériaux pour son \ éloge â TAcadémie,
,% D'Alembërt se trouva chez Voltaire avec un célèbre professeur de droit à Genève Celui-ci, admirant Tuniversalité de Voltaire, dit à d'Alembert : « Il n'y a qu'en droit public que je le trouve un peu Êdble. — Et moi, dit d'Alembert, je ne le trouve un peu faible qu'en géométrie, n
58 CflAMFORT.
/^ Madame de liaarepas avait de l'amitié pour le comte de Lowendal (fils du maréchal) ; et ce]ui*ci, à son retour de Saint-Domingue, bien fatigué du voyage, descendit chez elle. « Âh ! vous voilà, cher comte, dit-elle ; vous arrivez bien à propos; il nous manque un danseur, et vous nous êtes né* cessaire. » Celui-ci u'eut que le temps de faire une courte toilette et dansa.
/^ M. de Galonné, au moment où il fut renvoyé, apprit qu'on offrait sa place à H. de Fourqueux, mais que celui-ci balançait à raoeepter. « Je voudrais qu'il la prît, dit Texministre : il était ami de H. Turgot, il entrerait dans mes plans. — Cela est vrai, » dit Dupont, lequel était fort ami de H. de Fourqueux ; et il s offrit pour aller l'engager à accepter la place. H. de Calonne l'y envoie. Dupont revient une heure après, criant : « Victoire! victoire! nous le tenons, il accepte. » H. de Calonne pensa crever de rire.
/^ L'archevêque de Toulouse a fait avoir à M. de Cadignan quarante mille Kvres de gratification pour les services quMI avait rendus à la province. Le plus grand était d'avoir eu sa mère, vieille et laide, madame de Loménie.
^*^ Le comte de Saint-Priest, envoyé en Hollande, et retenu à Anvers huit ou quinze jours, après lesquels il est re* venu à Paris, a eu pour son voyage quatre-vingt mille livres, dans le moment même où Ton multipliait les suppressions de places, d'emplois, de pensions, etc.
/^ Le vicomte de Saint-Priest, intendant de Languedoc pendant quelque temps, voulut se retirer, et demanda à M. de Calonne une pension de dix mille livres. « Que voulez -vous bire de dix mille livres? » dit celui-ci. Et il fit porter la pension à vingt mille. Elle est du petit nombre de celles qui ont été respectées à Tépoque du retranchement des pensions par l'archevêque de Toulouse, qui avait fait plusieurs parties de filles avec le vicomte de Saint-Priest«
/^ M. A... cfeait, à propos de madame de B... : « J'ai cru qu'elle me demandait un fou, et j'étais prêt de le loi don* ner ; mais elle me demandait un sot, et je le lui ai refusé net. >
/, H. D... disait, à propos des sottises ministérielles et ridicules : « Sans le gouvernement, on ne rirait plus eh i France. » '
,\ En France, disait H. C..., il faut purger Thumeur mélancolique et Tesprit patriotique. Ce sont deux maladies contre nature dans le pays qui se trouve entre le Rhin et les Pyrénées ; et, quand un Français se trouve atteint de Tun de ces deux maux, il a tout à craindre pour lui. »
/, Il a plu un moment à madame la duchesse de Grammont de dire que H. de Liancourt avait autant d'esprit que M. de Lauzun. H. de Créqui. rencontre celui-ci, et lui dit : ' « Tu dînes aujourd'hui chez moi. — Mon ami, cela m'est \ impossible. — Il le faut; et d'ailleurs tu y. es intéressé. \ — Comment? — Liancourt y dine : on lui donne ton esprit: i il ne s'en sert point , il te le ;rendra. »
/^On disait de J.-J. Rousseau : « C'est un hibou. — Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve ; et, quand je sors du Devin du Village, j'ajouterais déniché par les Grâces. »
/^ Deux femmes de la cour, passant sur le pont Neuf, virent, en deux minutes, un moine et un cheval blanc ; une des deux, poussant l'autre du coude, lui dit : « Pour la ca-^ tin, vous et moi nous n'en sommes pas en peine * . »
^% Le prince de Gonti actuel s'affligeait de ce que le comte d'Artois venait d'acquérir une terre auprès de ses cantons de chasse : on lui fit entendre que les limites étaient bien marquées, qu'il n'y avait rien à craindre pour lui, etc. Le
* AUuMon à l'ancien proveirbe populaire : «c On ne passe jamais sur le pont Neuf sans y voir un moine, un cbeval blanc et unecatin. »
«0 GIIAMFORT.
pritice de Coiiti interrompit le harangueur, en lui disant : « Vous ne savez pas ce que cest que les princes ! »
/^ La goutte ressemble aux bâtards des princes, qu'on baptise le plus tard possible qu'on peut.
/^ M. D... disait à M. de Vaudreuil, dont l'esprit est droit et juste, mais encoi*e livré à quelques illusions : « Vous n'avez pas de taie dans l'œil, mais il y a un peu de poussière sur votre lunette, o
/^ H. de B... disait qu'on ne dit point à une femme, à trois heures, ce qu'on lui dit à six; à six, ce qu'on lui dit à neuf, à minuit, etc. Il ajoutait que le plem midi a une sorte de sévérité. Il prétendait que son ton de conversation avec madame de P... était changé, depuis qu^'elle avait changé en cramoisi le meuble de son cabinet qui était bleu.
/« J.-J. Rousseau, étant à Fontainebleau, à la représentati(m de son Devin du Village, un courtisan Taborda, et lui dit poliment : < Monsieur, permettez -vous que je vous &sse mon compliment? — Oui, monsieur, dit Rousseau, s'il est bien. » Le courtisan s'en alla. Ou dit à Rousseau : « Hais, y songez- vous? quelle réponse vous venez de faire! — Fort bonne, dit Rousseau : connaissez-vous rien de pire qu*ùn compliment mal fait?
,*, H. de Voltaire, étant à Postdam, un s<nr après souper, fit un portrait d'un bon roi en contraste avec celui d'un tyran, et, s'échauffant par degrés, il fit une description épouvantable des malheurs dont l'humanité était accablée sous un roi despotique, conquérant, etc. Le roi de Prusse, ému, laisse tomber quelques larmes. « Voyez, voyez! s'écria M. de Voltaire, il pleure, le tigre ! »
/^ On sait que M. de Luynes, ayant quitté le service pour un soufflet qu'il avait reçu sans en tirer vengeance, fut fait bientôt après archevêque de Sens. Un jour qu'il avait officié pontificalement, un mauvais plaisant prit sa mitre, et, ^éca^
tant des deiîx côtés : t C'est sbaguiier, dit-il, comme cette f mitre ressemble à an soufflet. » <
^*^ Fontenelle avait été refusé trois fois de 1* Académie, et le racontait souvent. Il ajoutait : « J'ai fait cette histoire à tous ceux que j'ai vu s'affliger d'un refus de l'Académie, et je n'ai consolé personne. »
*^ A propos des choses de ce bas monde, qui vont de mal en pis, H. L... disait : « J'ai lu quelque part qu'en politique il n'y arien de si malheureux pour les peuples que les règnes trop longs. J'entends dire que Diçn est éternel : tout est dit. »
/^ C'est une remarque très-fine et f rès-judicieusede M . J . . . , que, quelque importuns, quelque insupportables que nous soient les défauts des gens avec qui nous vivons, nous ne laissons pas d'en prendre une partie : être la victime de ces défauts étrangers à notre caractère n'est pas même un préservatif contre eux.
/, J'ai assisté, hier, à une conversation philosophique entre H. D... et H. L..., où un mot m'a frappé. M. D... disait : « Peu de personnes et peu de choses m'intéressent ; mais rien ne m'intéresse moins que moi. » M. L... lui répondit : ff N'est-ce point parla même raison? et lun n'explique* t-il pas Fautre ? -- Gela est très-bien, ce que vous dites tt. r»* prit froidement M. D...; mais je vous dis le fait. J'ai et^ amené là par degrés : en vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bronze. »
^% C'est une anecdote connue en Espagne, que le comte d'Aranda reçut un soufflet du prince des Asturies (aujourd'hui roi). Ce fait se passa à l'époque où il fut envoyé ambassadeur en France.
/^Dans ma première jeunesse, j'eus occasion d'aller voir dans la même journée M. Harmontel et M. d'Alembert. J'allai le matin chez H. Harm<mtel, qui demeuraiialors chez madame Geoffrin; je frappe, en me trompant de porte ; je demande
M. Marmoniel ; le suisse me répond : « H. de IlSmtmartel ue demeure plus dans ces quartiers-d ; » et il me domia son adresse. Le soir, je vais chez H. d'Alembert, rue Saint- Dominique. Je demande l'adresse à un suisse, qui me dit : « M. Staremberg,ambassadeurdeVenise!La troisième porte. . . — Non, M. d'Alembert, de T Académie française. — Je ne coo> naîspas. »
,%H. Helvétius, dans sa jeunesse, était beau comme Tamour. Un soir quil était assis dans le foyer et fort tranquille» quoique auprès de mademoiselle Gauasin, un célèbre financier vint dire à Toreille de cette actrice, assez liant pour qu^Helvétius Tentendit: « Mademoiselle, vous serait-il agréable d'accepter six cents louis en échange de quelques complaisances? — Monsieur, répondit-elle assez haut pour être entendue aussi, et en montrant Helvétius, je vous en donnerai deux cents si vous voulez venir demain matin chez moi avec cette figure-là.
/^ La duchesse de Fronsac, jeune et jolie, n'avait point eu d'amants, et Ton s'en étonnait ; une autre femme, voulant rappeler qu'elle était rousse, et que cette raison avait pu contribuer à la maintenir dans sa tranquille sagesse, dit : « Elle est comme Samson; sa force est dans ses cheveux. »
/^ Madame Brisard, célèbre par ses galanteries, étant à Plombières, plusieurs femmes de la cour ne voulaient point la voir. La duchesse de Gisors était du nombre; et, comme elle était très-dévote, les amis de madame Brisard comprirent q^e, si madame de Gisors la recevait, les autres n'en feraient aucune difficulté. Us entreprirent cette négociation et réussirent. Gomme madame Brisard était aimable, elle plut bientôt à la dévote, et elles en vinrent à Tiatimité. Un jour, madame de Gisors lui fit entendre que, tout en concevant très'bien q^u'on eût une faiblesse» elle ne comprenait pas
qu'une femme vînt à multiplier à un certain point le nombre de ses amants. « Hèias! lui dit madame Brisard, c'est qu'à chaque fois j'ai cru que celui-là serait le dernier. »
/^ Le régent voulait aller au bal et n'y être pas reconnu. <( Jen sais un moyeu, » dit Fabbé Dubois. Et, dans le bal, ii loi doona des coups de pied dans le derrière. Le. régent, qui les trouva trop forts, lui dit : « L'abbé, tu me déguises > trop. » ^:^^
/, Un énergumène de gentilhommerie, ayant observé que le contour du château de Versailles était empuanti d urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de venir lâcher de l'eau autour de son château.
*^ On s'habitue à tout, même à la vie. La Fontaine, entendant plaindre le sort des damnés au milieu du feu de Ten- , fer, dit : « Je me flatte qu'ils s*y accoutument, et qu*à la fin ils sont là comme le poisson dans Teau. »
*^ HadamedeNesle avait M. de Soubise. H. de Nesle, qui méprisait sa fenune, eut un jour une dispute avec elle en présence de son amant; il lui dit : « Madame, on sait bien que je vous passe tout ; je dois pourtant vous dire que vous avez des fantaisies trop dégradantes, que je ne vous passerai pas : telle est celle que vous avez pour le perruquier de mes gens, avec lequel je vous ai vue sortir et rentrer chez vous. » Après quelques menaces, il sortit, et la laissa avec M. de Soubise, qui la souffleta, quoi qu'elle pût dire. Le mari alla ensuite conter ce bel exploit, ajoutant que l'histoire du perruquier était fausse, se moquant de M. de Soubise qui l'avait crue, et de sa femme qui avait été souffletée.
♦\ On a dit, sur le résultat du conseil de guerre tenu à Lorient pour juger l'affaire de M. de Grasse : L armée innocentée, le général innocent, le ministre hors de cour, le ^oi condamné aux dépens. Il faut savoir que ce conseil coûta
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au roi quatre millions, et qu'on prévoyait la chute de M. de Castries.
/« On répétait cette plaisanterie devant une assemblée de jeunes gens de la cour. Un d'eux, enchanté jusqu'à Fiyresse, dit en levant les mains après un instant de silence, et avec un air profond : f Comnient ne serait-on pas charoié des grands événements, des bouleversements même qui fout dire de si jolis mots? » On suivit cette idée, on repassa les mois, les chansons faites sur tous les désastres de la France. La chanson sur la bataille d'Hochstet fut trouvée mauvaise, et quelques-uns dirent à ce sujet : < Je suis fâché de la perte de cette bataille, la chanson ne vaut rien. »
/^^ Il s'agissait de corriger Louis XV, jeune encore, de rtiabitude de déchirer les dentelles de ses courtisans; M. de Maurepas s'en chargea. Il parut devant le roi avec les plus belles dentelles du monde; le roi s'approche et lui eu déchire une; M. de Haurepas froidement déchire celle de l'autre main, et dit simplement : « Gela ne m'a fait nul plaisir. » Le roi, surpris, devint rouge, et, depuis ce temps, ne dédiira plus de dentelles.
/^ Beaumarchais, qui s'était laissé maltraiter par le duc de Ghaulnes sans se battre avec lui, reçut un défi de H. de la Blache. Il lui répondit : « J'ai refusé mieux, i
/^ M. D..., pour peindre d*un seul mot la rareté des honnêtes gens, me disait que, dans la société, l'honnête homme est une variété de l'espèce humaine.
/^ Louis XV pensait qu'il fallait changer l'esprit de la nation, et causait, sur les moyens d'opérer ce grand ^et, avec M. Bertin (le petit ministre), lequel demanda gravement du temps pour y rêver. Le résultat de son rêve, c'est-à-dire de ses réflexions, fut qu'il serait à souhaiter que la nation fût animée de l'esprit qui règne à la Chine. Et c'est cette belle
GARAGTËHBS ET PORTRAITS. 65
idée qai a ^lu au public la collection intitulée Histoire de ' la Chine, ou Annales des Chinois.
/^ M, de Sourches, petit, (at, hideux, le teint noir, et ressemblant à un hibou, dit un jour en se retirant : « Voilà la première fois, depuis deux ans, que je vais coucher chez moi. » L'évéque d'Agde, se retournant et voyant cette figure, lui dit en le regardant : a Monsieur perche, apparemment? i ]
^\ M. de R... venait de lire dans une société trois ou quatre épigrammes contre autant de personnes dont aucune n'était vivante. On se tourna vers H. de V,. , comme pour lui demander s'il n'en avait pas quelques-unes dont il pût régaler rassemblée. « Moi! dit-il naïvement, tout mon monde vit, je ne puis rien vous dire. »
*^ Plusieurs fi^nmes s'âèvent dans le monde au-dessus de leur rang, donnent à souper aux grands seigneurs, aux grandes dames, reçoivent des princes, des princesses, qui doivent cette considération à la galanterie. Ce sont, en quelque sorte, des filles avouées par les honnêtes gens, et diez lesquelles on va, comme en vertu de cette convention tacite, sans que cela signifie quelque chose et tire le moins du monde à conséquence. Telles ont été, de nos jours, madame Brisard, madame Gaze et tant d'autres.
/» M. de Fontenelle, âgé de quaire-vingt-dix*sept ans, ve* nant de dire à madame Helvétius, jeune, belle et nouvellement mariée, mille choses aimaUes et galantes, passa devant elle pour se mettre à table, ne Tajant pas aperçue. « Voyez, lui dit madame Helvétius, le cas que je dois faire de vos ga- ^ lauteries; vous passez devant moi sans me regarder. — Ma- ' dame, dit le vieillard, si je vous eusse regardée, je n'aurais j pas passé. »
/^ Dans les dernières années du règne de Louis XV, le roi étant à la chasse, et ayant peut-être de l'humeur contre madame Dubarry, s'avisa de dire un mot contre les fenmies;
66 CHAMPORT.
le maréchal de Noailles se répandit en invectives contre elles, et dit que, quand on avait fait d'elles ce qu'il faut en faire, elles n'étaient bonnes qu'à renvoyer. Après la chasse, le maître et le valet ^e rétrouvèrent chez madame Dubairy, à qui M. de Noailles dit mille jolies choses. « Ne le croyez pas, » dit le roi. Et alors il répéta ce qu'avait dit le maréchal à la chasse. Madame Dubarry se mit en colère, et le maréchal lui répondit : « Madame, à la vérité, j'ai dit cela au roi ; mais c'était à propos des dames de Saint- Germain, et non pas de celles de Versailles. » Les dames de Saint-Germain étaient sa femme, madame de Tessé, madame de Duras, etc. Cette anecdote m*a été contée par le maréchal de Duras, témoin oculaire.
^% Le duc de Lauzun disait : a J'ai souvent de vives disputes avec M. de Galonné; mais, comme ni l'un ni l'autre nous n'avons de caractère, c'est à qui se dépêchera de céder; et celui de nous deux qui trouve la plus jolie tournure pour battre en retraite est celui qui se retire le premier. »
^% Le roi Stanislas venait d'accorder des pensions à plusieurs ex -jésuites; M. de Tressan lui dit : « Sire, Votre Majesté ne fera-t-elle rien pour la famille de Damiens, qui est dans la plus profonde misère? »
^% Fontenelle, âgé de quatre-vingts ans, s'empressa de relever l'éventail d'une femme jeune et belle, mais mal élevée, (]ui reçut sa politesse dédaigneusement. « Âh ! madame, lui dit-il, vous prodiguez bien vos rigueurs. »
/^ M. de Brissac, ivre de gentilhommerie, désignait souvent Dieu par cette phrase : « Le genlilhomme d'en haut. »
/^ M. K... disait que d'obliger, rendre service, sans y mettre toute la délicatesse possible, était presque peine perdue. Ceux qui y manquent n'obtiennent jamais le cœur, et n'est lui qu'il faut conquérir. Ces bienfaiteurs maladroits ressemblent h ces généraux qui prennent une ville en lais-
sant la garnison se retirer dans la citadelle, et qui rendent ainsi leur conquête presque inutile.
*^ H. Lorri, m^ecin, racontait que madame de Sully, étant indisposée, l'avait appelé et lui avait conté une inso* lence de Bordeu, lequel lui avait dit : « Votre maladie vient de vos besoins; voilà un homme. » Et, en même temps, il se présenta dans un état peu décent. Lorri excusa son confrère, et dit à madame de Sully force galanteries respectueuses. II ajoutait : « Je ne sais ce qui est arrivé depuis, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'après m'avoir rappelé une fois, elle reprit Bordeu. »
/^ L'abbé Arnaud avait tenu autrefois sur ses genoux une petite fille, devenue depuis madame Dubarry. Un jour, elle lui dit qu'elle voulait lui faire du bien ; elle ajouta : c Donnezmoi un mémoire. — Un mémoire I lui dit-il, il est tout fait; le voici : je suis Fabbé Arnaud. »
/^ Le curé de Bray, ayant passé trois ou quatre fois de la religion catholique à la religion protestante, et ses amis s'étonnant de cette indifférence : « ïfoi, indifférent! dit le curé; moi, inconstant! rien de tout cela, au contraire, je ne change point; je veux être curé de Bray. »
/^ Le chevalier de Montbarey avait vécu dans je ne sais quelle ville de province ; et, à son retour, ses amis le plaignaient de la société qu'il avait eue. « C'est ce qui vous trompe, répondit-il; la bonne compagnie de celte ville y est comme partout, et la mauvaise y est excellente. »
^% Un paysan partagea le peu de biens qu'il avait entre ses quatre fils, et alla vivre tantôt chez l'un, tantôt chez Tautre. On lui dit, à son retour d'un de ses voyages chez ses enfants : « Eh bien, comment vous ont-ib reçu? comment vous ont-ils traité? — Us m'ont traité, dit-il, comme leur enfant, n Ce mot parait sublime dans la bouche d'un père tel que celui-ci.
68 GHAMFORT.
/y Dans une société où se trouvait H. de Schwalow, anciâi amant de rimpératrice Elisabeth, on voulait savoir quelque lait relatif à la Russie. Le bailli de Chabrillant dit : c Monsieur de Schwalow, dites-nous cette histoire; vous devez la savoir, vous qui étiez le Pompadour de ce pays-là. t
y\ Le comte d*Artois, le jour de ses noces, prêt à se mettre à table, et environné de tous ses grands officiers et de ceux de madame la comtesse d'Artois, dit à sa femme, de façon que plusieurs personnes l'entendirent : « Tout ce monde que vous voyez, ce sont nos gens. » Ce mot a couru, mais c^est le millième, et cent mille autres pareils n'empêcheront jamais la noblesse française de briguer en foule les emplois où Ton bit exactement la fonction de valet.
^\ « Pour juger de ce que c'est que la noblesse, disait M. E..., il suffît d'observer que H. le prince deTurenne, actuellement vivant, est plus noble que M. de Turenne, et que le marquis de Laval est plus noble que le connétable de Montmorency. >
/y H. de V..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans rétablissement de la secte nazaréenne et dans la féodaUié, disait que, pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se débaptiser, et devenir Grec ou Romain par l'âme.
y\ Le roi de Prusse demandait à d*Alembert s'il avait vu le roi de France, i Oui, sire, dit celui-ci, en lui présentant mon discours de réception à l'Académie française. — Eh bien , reprit le roi de Prusse, que vous a-t-il dit? — Il ne m'a pas parlé, sire. — A qui donc parle-t-il? » poursuivit Frédéric.
/^ C'est un fait certain et connu des amis de M. d'Aiguillon, que le roi ne l'a jamais nommé ministre des affaires étrangères; ce fut madame Dubarry qui lui dit : « II faut que tout ceci finisse, et je veux que vous alliez demain ma-
GARACTËBKS RT PORTRAITS. 69
llji remercier le roi de vous avoir nommé i la place. » Elle k an roi : ff H. d'Aiguillon ira demain toos remercier de sa nomination à la place de secrétaire d'État des affaires étrangères. » Le roi ne dit mot. M. d'Aiguillon n'osait pas y aller : madame Dubarry le lui ordonna ; il y alla. Le roi ne Ini dit rien, et M. d'Aiguillon entra en fonctions sur-lechamp.
/« H. Amelot, ministre de Paris, homme excessivement borné» disait à M. Bignon : c Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker. i D croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.
/« H. D..., hisantsa oourau prince Henri, à Neufchâtel, lui dit que les Neufchâtelois adoraient le roi de Prusse, t II est fort simple, dit le prince, que les sujets aiment un maître qui est à trois cents lieues d*eux. a
«> L'abbé Raynal, dînant à Neufchâtel avec le prince Henri, s'empara de la conversation, et ne laissa point au prince le moment de placer un mot. Celui-ci, pour obtenir audience, fit semblant de croire que quelque chose tombait du plancher et profita du silence pour parler à son tour.
/« Le roi de Prusse causant avec d'Alembert, il entra chex le roi un de ses gens du service domestique, homme de la plus belle figure qu'on pût voir ; d'Alembert en parut frappé. < C'est, dit le roi, le plus bel homme de mes États : il a été qudque temps mon cocher, et j'ai eu une tentation bien vio- '^te de l'envoyer ambassadeur en Russie. »
;^« Quelqu'un disait que la goutte est la seule maladie qui donne de la considération dans le monde. « Je le crois bien, f^pcmdit H. B..., c'est la croix de Saint-Louis de la galan* terie. I
/« H. de la Reynière devait épouser mademoiselle Jarinte, J^ne et aimable. Il revenait de la voir, enchanté du bonheur
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qui 1 attendait, et disait à H. de Malesherbes, son beau-frère : « Ne pensez-vous pas en efiet que mon bonheur siéra parfait? — Cela dépend de quelques circonstances. — Conunent! que voulez-vous dire? — Cela dépend du premier amant qu'elle aura. »
/^ Diderot était lié avec un mauvais sujet, qui, par je ne sais quelle mauvaise action récente, venait de perdre Tamitié d'un oncle, riche chatnoine, qui voulait le priver de sa succession. Diderot va voir Toncle, prend un air grave et philosophique, prêche en faveur du neveu, et essaye de remuer la passion et de prendre le ton pathétique. L'oncle prend la parole, et lui conte deux ou trois indignité^; de son neveu. « 11 a fait pis que tout cela, reprend Diderot. — Et quoi? dit l'oncle. — Il a voulu vous assassiner un jour dans la sacristie, au sortir de votre messe ; et c'est l'arrivée de deux ou trois personnes qui l'en a empêché. — Cela n'est pas vrai I ^^Sjécria Toncle; c'est une calomnie! — Soit, dit Diderot; mais, quand cela serait vrai, il faudrait encore pardonner à la vérité de son repentir, à sa position et aux malheurs qui l'attendent si vous l'abandonnez. »
^% Parmi cette classe d'hommes nés avec une imagination vive et une sensibilité délicate, qui font regarder les fenunes avec un vif intérêt, plusieurs m'ont dit qu'ils avaient été frappés de voir combien peu de femmes avaient de goût pour les arts, et particulièrement pour la poésie. Un poêle, connu par des ouvrages très-agréables, me peignait .un jour la surprise qu'il avait éprouvée en voyant une femme pleine d'esprit, de grâces, de sentiment, de goût dans sa parure, bonne musicienne et jouant de plusieurs instruments, qui n'avait pas l'idée de la mesure d'un vers, du mélange des rimes, qui substituait à un mot heureux et de génie un autre m^t trivial et qui même rompait la mesure du vers. Il ajoutait qu'il avait éprouvé plusieurs fois ce qu'il appelait un petit mal-
heur, mais qui en était un Irès-grauJ pour un poêle éi*oliquu, lequel avait sollicité toute sa vie le suffrage des femmes.
^\ M. de Voltaire se trouyant avec madame la duchesse de Chaulnes, celle-ci, parmi les éloges qu'elle lui donna, insista principalement sur l'harmonie de sa prose Tout d'un coup, Toiiâ M. de Voltaire qui se jette à ses pieds. « Ah! madame, je vis avec un cochon qui n'a pas d organes, qui ne sait pas ce que c'est qu*harmonie, mesure, etc. » Le cochon dont il parlait, c'était madame du Châtelet, son Emilie.
»% Le roi de Prusse a fait plus d'une fois lever des plans géographiques très-défectueux de tel ou tel piiys; la carte indiquait tel marais impraticable qui ne l'était point, et que les ennemis croyaient tel sur la foi du faux plan.
»\ H. T... disait que le grand monde est un mauvais lieu que l'on avoue.
/^ Je demandais à M. V... pourquoi aucun des plaisirs ne paraissait avoir prise sur lui ; il me répondit : « Ce n'est pas qne j'y sois insensible, mais il n'y en a pas un qui ne m'ait paru surpayé. La gloire expose à la calomnie; la considération demande des soins continuels ; les plaisirs, du mouve* Dïent, de la fatigue corporelle. La société entraîne mille inconvénients : tout est vu, revu et jugé. Le monde ne m'a nen offert de tel qu'en descendant en moi-même je n'aie trouvé encore mieux chez moi. H est résulté de ces expénences, réitérées cent fois, que, sans être apathique ni indilf^nt, je suis devenu comme immobile, et que ma position actuelle me paraît toujours la meilleure, parce que sa bonté Diême résulte de son immobilité et s'accroît avec elle. L'amour est une source de peines ; la volupté sans amour est un plaisir ^ quelques minutes; le mariage est jugé encore plus que le fesle; l'honneur d'être père amène une suite de calamilép ; ^^T maison est le métier d'un aubergiste. Les misérables» Qiotifs qui font que Ton recherche un homme et qu'on le cou •
sidère sont transparents et ne peuvent (romper qu'un sot, ni flatter qu'un homme ridiculement vain. J'en ai conclu que le repos, l'amitié et la pensée étaient les seub biens qui con- ( vinssent à un homme qui a passé Tâge de la Tolie. b
/^ Le marquis de Villequier était des amis du grand Condé. Au moment où ce prince fut arrêté par ordre de la cour, le marquis de Villequier, capitaine des gardes» était chez madame de Hotteville, lorsqu'on annonça cette nouvelle. « Ah ! mon Dieu ! s'écria le marquis, je suis perdu ! b Madame de Motteville, surprise de cette exclamation, lui dit : « Je savais bien que vous étiez des amis de M. le prince, mais j'ignorais que vous fussiez son ami à ce point. — Comment ! dit le marquis de Villequier, ne voyez-vous pas que celte exécution me regardait? et, puisqu'on ne m'a point employé, n'est-il pas clair qu'on n'a nulle confiance en moi? i Madame de Motteville, indignée, lui répondit : « il me semble que, n'ayant point donné lieu à la cour de soupçonner votre fidélité, vous devriez n'avoir point cette inquiétude, et jouir tranquillement du plaisir de n'avoir point mis votre ami en prison. » Villequier fut honteux du premier mouvement qui avait trahi la bassesse de son âme.
/^ On annonça, dans une maison où soupait madame d'Egmont, un homme qui s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume ; elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses, et enfin lui offre du plat qu'elle avait devant elle (c'étaient des truffes) : c Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous. — A ce ton dit-elle en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme, et le rejeta dans la mer en voyant que c'était un singe, b
/^ Bfarmontel, dans sa jeuftesse, recherchait beaucoup le vieux Boindin, célèbre par son esprit et son incrédulité. Le
vieillard lui dit : « Trouvez- vous au café Procope, — Mais nous ne pourrons pas parler de matières philosophiques! — Si fait, en convenant d*uue langue particulière, d un argot. » Alors ils firent leur dictionnaire : Tâme s'appelait Margot; la religion, Javotte; la liberté, Jeanneton; et le Père éternel, M, de l'Être. Les J^oilà disputant et s'entendant très-bien. Un homme en habit noir, avec une fort mauvaise mine, se mêlant à la conversation, dit à Boindin : « Monsieur, oserais-je vous demander et que c'était que ce M. de TÊtre qui s'est si souvent mal conduit, et dont vous êtes si mécontent? — Monsieur, reprit Boindin, c* était un espion de police. » On peut juger de Téclat de rire : cet homme étant lui-même du métier.
^% Le lord Bolingbroke donna à Louis XIV mille preuves de sensibilité pendant une maladie très-dangereuse. Le roi étonné lui dît : « J'en suis d*aulanl plus touché, que vous autres Anglais vous n'aimez pas les rois. — Sire, dit Bolingbroke, nous ressemblons aux maris qui, n'aimant pas leurs femmes, n'en sont que plus empressés à plaire à celles de leurs voisins. »
/^ Dans mie dispute que les représentants de Genève eurent avec le chevalier de Bouteville, l'un d'eux s'échaulTant, le chevalier lui dit : « Savez-vous que je suis le représentant du roi mon maître? — Savez-vo!is, lui dit le Genevois, que je suis le représentant de mes égaux? »
^% La comlesse d'Egmonl, ayant trouvé un homme du premier mérite à mettre à la tête de l'éducation de M. de Chinon, son neveu, n'osa pas le présenter en son nom. Elle était pour M. de Fronsac, son frère, un personnage trop grave. Elle pria le poëte Bernard de passer chez elle. Il y alla; elle le mit au fait. Bernard lui dit : « Madame, l'auteur de Y Art (T aimer n'est pas un personnage bien imposant ; mais je le suis encore un peu trop pour cette occasion ;
74 GUAMFORT.
je pourrais vous dire que mademoiselie AmouM serait uii passe-port beaucoup meilleur auprès de monsieur votre frère... — Eh bien, dit madame d'Egmont en riaut, arrangez le souper chez mademoiselle Amould. » Le souper s'arrangea. Bernard y proposa Fabbé Lapdant pour précepteur : il fut agréé. C'est celui qui a depuis achevé l'éducation du duc d'Enghien.
^*^ Un philosophe à qui l'on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit : « Dans le monde, tout tend à me faire descendre ; dans la solitude, tout tend à me faire monter. »
/^ H. de B. .. est un de ces sots qui regardent, de bonne foi, -^ Téchellede conditions comme celle du mérite; qui, le plus naïvement du monde, ne conçoit pas qu^un honnête homme non décoré ou au-dessous de lui soit plus estimé que lui. Le rencontre-t-il dans une de ces maisons où Ton sait encore honorer le mérite, M. de B... ouvre de grands yeux, montre un étonnement stupide; il croit que cet homme vient de gagner un quaterne à la loterie *: il l'appelle mon cher un tel, quand la société la plus distinguée vient de le traiter avec la plus grande considération. J'ai vu plusieurs de ces scènes dignes du pinceau de la Bruyère.
/^ J'ai bien examiné M. L..., et son caractke m'a paru piquant : très^aimable, et nulle envie de plaire, si ce n*est à ses amis ou à ceux qu'il estime ; en récompense, une grande crainte de déplaire» Ce sentiment est juste, et accorde ce qu'on doit à l'amitié et ce qu'on doit à la société. On peut faire plus de bien que lui : nul ne fera moins de mal. t)n sera plus empressé, jamais moins importun. On caressera davantage : on ne choquera jamais moins.
/y L'abbé Delille devait lire des vers à rAcadémie pour la réception d'un de ses amis. Sur quoi il disait : ir Je vou-
drais bien qu'on ne le sût pas d'avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. »
/^ Madame Bauzée couchait avec un maître de langue allemande. M. Bauzée les surprit au retour de F Académie. L'Allemand dit à la femme : t Quand je vous disais qu'il était temps que je m'en aille, » M. Bauzée, toujours puriste, lui dit : (f Que je m'en allasse, monsieur. »
*^ M. Dubreuil, pendant la maladie dont il mourut, disait à son ami, M. Pehméja : « Mon ami, pourquoi tout ce monde dans ma chambre? 11 ne devrait y avoir que toi : ma maladie est contagieuse. »
y\ On demandait à Pehméja qu'elle était sa fortune. « Quinze cents livres de rente. — C'est bien peu. — Oh ! reprit Pehméja, Dubreuil est riche. »
^% Madame la comtesse de Tessé disait après la mort de M. Dubreuil : « Il était trop inflexible, trop inabordable aux présents, et j'avais un accès de fièvre toutes les fois que je songeais à lui en faire. — Et moi aussi, lui répondit madame de Champagne, qui avait placé trente-six mille livres sur sa tête; voilà pourquoi j'ai mieux aimé me donner tout de suite une bonne maladie, que d'avoir tous ces petits accès de fièvre dont vous parlez. »
/^L'abbé Maury, étant pauvre, avait enseigné le latin à un vieux conseiller de grand'chambre, qui voulait entendre les Institutes de Justinien. Quelques années se passent, et il rencontre ce conseiller étonné de le voir dans une maison honnête, i Ah ! l'abbé, vous voilà t lui dit-il lestement ; par quel hasard vous trouvez-vous dans cette maison-ci ? — Je m'y trouve comme vous vous y trouvez. — Oh I ce n'est pas la même chose. Vous êtes donc mieux dans vos aflaires ? Avez-vous fait quelque chose dans votre métier de prêtre? — Je suis grand vicaire de M. de Lombez. — Diable ! c'est quelque chose : et combien cela vaut-il? — Mille francs. —
C*est bien peu, et il reprend le ton leste et léger. — Mais j*ai un prieuré de mille écus. — Mille écus ! bonnes affaires (avec Vair de la considération). — Et j'ai fait la rencontre du maître de cette maison-ci chez M. le cardinal de Rohaii. — Peste! vous allez chez le cardinal de Bohan? — Oui, il m*a fait avoir une abbaye. — Une abbaye ! ah ! cela posé, monsieur l'abbé, faites-moi l'houneur de revenir diner chez moi. »
^*^ M. de la Popelinière se déchaussait un soir devant ses complaisants et se chauffait les pieds ; un petit chien les lui léchait. Pendant ce temps-là, la société parlait d'amitié, d'amis : « Un ami, dit M. delà Popelinière, montrant son chien, le voilà. »
^*^ Jamais Bossuet ne put apprendre au grand Dauphin à écrire une lettre. Ce prince était très-indolent. On raconte que ses billets à la comtesse du Boure finissaient tous par ces mots : Le roi me fait mander pour le conseil. Le jour que cette comtesse fut exilée, un des courtisans lui demanda s'il n'était pas bien affligé. « Sans doute, dit le Dauphin ; mais cependant me voilà délivré de la nécessité d'écrire le petit billet. »
^*^ L'archevêque de Toulouse (Brienne) disait à M. de Saint-Priest, grand-père de M. d'Entragues : « Il n'y a eu en France, sous apcun roi, aucun ministre qui ait poussé ses vues et son ambition jusqu'où elles pouvaient aller. » M. dç Sainl-Priest lui dit : « Et le cardinal de Bichelieu ? — Arrêté à moitié chemin, » répondit l'archevêque. Ce mot peint tout un caractère.
^% Le maréchal de Broglie avait épousé la fille d'un négociant ; il eut deux filles. On lui proposait, en présence de madame de Broglie, de faire entrer l'une dans un chapitre. « Je me suis fermé, dit-il, en épousant madame, l'en-
trée de tous les chapitres. — Et de Thôpital, » ajouta: t-elte.
/^ La maréchale de Luxembourg, arrivant à l'église un peu trop lard, demanda où en était la messe, et dans cet instant la sounelle du lever-Dieu sonna. Le comte de Chabot lui dit en bégayant : i Madame la maréchale,
« J'entends la petite clocheUe, « Le petit mouton n^est pas loin. »
Ce sont deux vers d'un opéra-comique.
/^ La jeune madame de M..., étant quittée par le vicomte deNoailles, était au désespoir, et disait: a J'aurai vraisemblablement beaucoup d'amants; mais je n'en aimerai aucun autant que j'aime le vicomte de Noailles. »
/^ Le duc de Choiseul, à qui Ton parlait de sou étoile, qu'on regardait comme i?ans exemple, répondit : i Elle l'est pour le mal autant que pour le bien. — Comment ? — Le voici : j'ai toujours très-bien traité les filles ; il y eu a une que je néglige; elle devient reine de France ou à peu près. J'ai traité à merveille tous les inspecteurs ; je leur ai prodigué l'or et les honneurs. Il y en a un extrêmement méprisé que je traite légèrement, il devient ministre de la guerre, c'est M. de Monteynard. Les ambassadeurs, on sait ce que j'ai fait pour eux sans exception, hormis un seul; mais il y en a un qui a le travail lent et lourd, que tous les autres méprisent, qu'ils ne veulent plus voir à cause d'un ridicule mariage : c'est M. de Yergennes ; et il devient ministre des affaires étrangères. Convenez que j'ai des raisoi;^s de dire que mon étoile est aussi extraordinaire en mal qu'eu bien. »
/^ H. le président de Montesquieu avait un caractère fort au-dessous de son génie. Oji connaît ses faiblesses sur la
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genlilhommerie» sa petite ambition, etc. Lorsque V Esprit 'des Lois parut, il s'en fit plusieurs critiques mauvaises ou médiocres qu'il méprisa fortement. Mais un homme de lettres connu en fit une dont M. du Pin voulut bien se reconnaître l'auteur, et qui contenait d'excellentes choses. M. de Montesquieu en eut connaissance, et en fut au désespoir. On la fit imprimer, et elle allait paraître, lorsque M. de Montesquieu alla trouver madame de Pompadour qui, sur sa prière, fit venir l'imprimeur et l'édition tout entière. Elle fut hachée , et on n'en sauva que cinq exemplaires.
/^ Le maréchal de Noailles disait beaucoup de mal d^une tragédie nouvelle. On lui dit : « Mais M. d'Aumont, dans la loge duquel vous l'avez entendue, prétend qu'elle vous a fait pleurer. — Moi! dit le maréchal, point du tout; mais, comme il pleurait lui-même dès la première scène, j'ai cm honnête de prendre part à sa douleur. »
/^ M. et madame d'Angeviler, M. et madame Necker paraissent deux couples uniques, chacun dans son genre. On croirait que chacun d'eux convenait à l'autre exclusivement, et que l'amour ne peut aller plus loin. Je les ai étudiés, et j'ai trouvé qu'ils se tenaient très-peu par le cœur, et que, quant au caractère, ils ne se tenaient que par des contrastes.
/^ M. Th... me disait un jour qu'en général dans la société, lorsqu'on avait fait quelque action honnête et courageuse par un motif digne d'elle, c'est-à-dire très-noble, il fallait que celui qui avait fait cette action lui prêtât, pour adoucir l'envie, quelque motif moins honnête et plus vulgaire.
/^ Louis XV demanda au duc d'Ayen (depuis maréchal de Noailles) s'il avait envoyé sa vaisselle à la Monnaie ; le duc répondit que non. « Moi, dit le roi, j'ai envoyé la mienne.
— Ah ! sire, dît M. d'Ayen, quand Jésus-Christ mourut Icj vendredi saint, il savait bien qu*il ressusciterait le diman- \ che. »
^*^ Dans le temps qu'il y avait des jansénistes, on les distinguait à la longueur du collet de leur manteau. L'archevêque de Lyon avait fait plusieurs enfants; mais, à chaque équipée de cette espèce, il avait soin de faire allonger d'un pouce le collet de son manteau. Enfin le collet s'allongea tellement, qu*il a passé quelque temps pour janséniste, et a été suspect à la cour.
^*^ Un Français avait été admis à voir le cabinet du roi d'Espagne. Arrivé devant son fauteuil et son bureau : « C'est donc ici, dit-il, que ce grand roi travaille. — Comment ! travaille, dit le conducteur : quelle insolence ! ce grand roi travailler ! Vous venez chez lui pour insulter Sa Majesté ! » Il s'engagea une querelle où le Français eut beaucoup de peine à faire entendre à l'Espagnol qu on n'avait pas eu Tinlenlion d'offenser la majesté de son maître.
^% M. de R..., ayant aperçu que M. Barthe était jaloux (de sa femme), lui dit : a Vous jaloux! mais savez- vous bien que c'est une prétention? C'est bien de l'honneur que vous vous faites : je m'explique. N'est pas cocu qui veut : savezvous que, pour l'être, il faut savoir tenir une maison, être poli, social, honnête? Commencez par acquérir toutes ces qualités, et puis les honnêtes gens verront ce qu'ils auront à faire pour vous. Tel que vous êtes, qui pourrait vous faire cocu? une espèce? Ouand il sera temps de vous efirayer, je vous en ferai mon compliment, »
^*^ Madame de Créqui me disait du baron de Breteuil : a Ce n'est, morbleu^ pas une bête que le baron ; c'est un sot. »
^*^ Un homme d'esprit me disait un jour que le gouverne-
80 GEIAMFORT.
meut de France était une monarchie absolue, tempérée par^ des chansons.
^** L'abbé Delille, entrant dans le cabinet de M. Turgol, le
vit lisant un manuscrit : c'était celui des Mois de M. Boucher.
. Labbé Delilie s'en douta, et dit en plaisantant : « Odeur de
vers se sentait à la ronde. — Vous êtes trop parfumé, lui dit
M. Turgot, pour sentir les odeurs. »
/^H. de Fleuri, procureur général, disait devant quelques gens de lettres : « 11 n'y a que depuis ces derniers temps que j'entends parler du peuple dans les conversations où il s'agit du gouvernement. C'est un fruit de la philosophie nouvelle. Est-ce que Ton ignore que le tiers n'est qu'adventice dans la constitution ? » (Cela veut dire, en d'autres termes, que vingt-trois millions neuf cent mille hommes ne sont qu un hasard et un accessoire dans la lolalité de viugtquatre millions d'hommes.)
^*^ Hilord Hervey, voyageant dans l'Italie et se trouvant j non loin de la mer, traversa une lagune dans l'eau de la- A quelle il trempa son doigt : a Ah I ah ! dit-il, l'eau est salée y] ceci est à nous. » /
/^ Duclos disait à un homme ennuyé d'un sermou prêché à Versailles : c Pourquoi avez -vous entendu ce sernu>n jusqu'au bout? — J'ai craint de déranger l'auditoire et de le scandaliser. — Ma foi î reprit Duclos, plutôt que d'entendre ce sermon, je me serais converti au premier point. »
/y H. d'Aiguillon, dans le temps qu'il avait madame Dubarry, prit ailleurs une galanterie : il se crut perdu, s'imaginant l'avoir donnée à la comtesse ; heureusement il n'en était rien. Pendant le traitement, qui lui paraissait trèslong et qui l'obligeait à s'abstenir de madame Dubarry, il disait au médecin : « Ceci me perdra si vous ne me dépéchez. )) Ce médecin était M. Busson, qui l'avait guéri, en Bretiigne, d'une maladie mortelle et dont les médecins
CARACTÈRES ET PORTRAITS. 8i
avaient^désespéré. Le souvenir de ce mauvais .service rendu à la province avait fait ôler à H. Busson toutes ses places, après ia ruine de M. d'Aiguillon. Celui-d, devenu ministre, fut très-longleraps sans rieu faire pour M. Busson, qui, en voyant la manière dont le duc en usait avec Linguet, disait : I M. d'Aiguillon ne néglige rien, hors ceux qui lui ont sauvé rhonneur et la vie. »
/^ M. de Turenne, voyant nn enfant passer derrière un cheval de façon à pouvoir être estropié par une ruade, l'appela et lui dit : <i Mon bel enfant, ne passez jamais derrière un cheval sans laisser entre lui et vous Tintervalle nécessaire pour que vous ne puissiez en être blessé. Je vous promets que cela ne vous fera pas faire une demi-iieue de plus dans le cours de votre vie entière ; et souvenez- vous que c'est M. de Tnrenne qui vous Ta dit. »
/^ H. de Thiard, pour exprimer Tinsipidité des bergeries de M. de Florian, disait : « Je les aimerais assez s'il y mettait des loups. »
/^ On demandait à Diderot quel homme était H. d'Épinai. « C'est un homme, dit-il, qui a mangé deux millions sans dire un bon mot et sans faire une bonne action, i
/y M. deFronsaç alla voir une mappemonde cpie noontrait Fartiste qui l'avait imaginée. Cet homme, ne le connaissant pas et lui voyant une croix de Saint- Louis, ne l'appelait que le chevalier. La vanité de M. de Fronsac, blessée de ne pas être appelé duc, lui fit inventer une histoire, dont un des interlocuteurs, un de ses gens, l'appelait manseigneur.JA. deGenlisranêteàcemot, etluidit: c Qu'estceque tu dis là? monseigneur ! on va te prendre pour un évéque. »
/^ M. de Lassay, homme très-doux, mais qui avait uiie grande connaissance de la société, disait qu'il faudrait avaler un crapaud tous les matins jpour ne trouver plus rien
là
S2 GHAMFORT.
de dégoûtant le reste de la journée, quand on doTait la passer dans le monde.
/^ H. d'Âlembert eut occasion de voir madame Denis le lendemain de son mariage avec H. du Vivier. On lui demanda si elle avait l'àir d'être heureuse, a Heureuse, dit-il, je vous en réponds, heureuse à faire mal au cœur. »
/^ Quelqu'un ayant entendu la traduction des Géargiques de Tabbé Delille, lui dit : « Cela est excellent ; je ne doute pas que vous n'ayez le premier bénéfice qui sera à la nomination de Virgile. »
/^ H. de B... et M. de C... sont intimes amis, au point d'être cités.pour modèles. H. de B... disait un jour à M. de C... : « Ne t'est- il point arrivé de trouver, parmi les femmes que tu as eues, quelque étourdie qui t'ait demandé si tu renoncerais à moi pour elle, si tu m'aimais 'mieux qu'elle! — Oui, répondit celui-ci. — Qui donc? — Madame de M... » C'était la maîtresse de son ami.
/^ H. S... me racontait avec indignation une malversation de vivriers : « Il en coûta, me dit-il» la vie à cinq mille hommes, qui moururent exactement de faim ; et voilà, monsieur, comme le roi est servi ! »
/^ M. de Voltaire, voyant la religion tomber tous les jours, disait une fois : « Cela est pourtant fâcheux, car de quoi nous moquerons-nous? — Oh! lui dit* H. Sabatier de Cabre, consolez-vous : les occasions ne vous manqueront pas plus que les moyens. — Âh ! monsieur,' reprit douloureusement M. de Voltaire, hors de l'Église point de salut. »
^*^ Le prince de Conti disait dans sa dernière maladie, à Beaumarchais, qu'il ne pourrait s'en tirer, vu l'état de sa personne épuisée par les fatigues de la guerre, du vin et de la jouissance. « À l'égard de la guerre, dit celui-ci, le prince Eugène a fait vingt et une campagnes, et il est mort
soixante-dix-huit ans ; quant au vin, le marquis de Brancas
butait par jour six bouteilles de vin de Champagne, et il ' est mort à quatre-vingt-quatre ans.. — Oui, inais le coït? reprit le prince. — Madame votre mère... répondit Beaumarchais. (La princesse était morte à soixante-dix-neuf ans.) — Tu as raison, dit le prince; il n*est pas impossible que j'en revienne. » -"^
/^ H. le régent avait promis de faire quelque chose du jeune Arouet, c'est-à-dire, d'en faire un important et le placer. Le jeune poëte attendit le prince au sortir du conseil, au moment où il était suivi de quatre secrétaires d'État. Le régent le vit, et lui dit : « Arouet, je ne t'ai pas oublié, et je te destine le dépaiiement des niaiseries. — Monseigneur, dit le jeune Arouet, j'aurais trop de rivaux : ^n ^ voilà quatre. » Le prince pensa étouffer de rire. ^^^"^
/:^ Quand le maréchal de Richelieu vint Ëiire sa cour à Louis XV, après la prise de Mahon, la première chose ou plutôt la seule que lui dit le roi fut celle-ci : «c Maréchal, savez-vous la mort de ce pauvre Lansmatt? » Lansmatt était un vieux garçon de la chambre.
/^ Quelqu'un ayant lu une lettre très -sotte de M. Blanchard sur le ballon, dans le Journal de Paris : « Avec cet esprit-là, dit-il, ce H. Blaiachard doit bien s'ennuyer en l'air. »
' /^ Un bon trait de prêtre de cour, c'est la ruse dont s'avisa l'évêque d'Autun, Montazet, depuis archevêque de Lyon. Sachant bien qu'il y avait de bonnes frasques à lui reprocher^ et qu'il était facile de le perdre auprès de l'évêque de MirepoiX) le théatin Boyer^ il écrivit contre luimême une lettie anonyme pleine de calomnies absurdes et faciles à convaincre d'absurdité. 11 l'adressa à l'évêque de Narbonne; il entra ensuite en expUcation avec lui^ et fit voir l'atrocité de ses ennemis prétendus. Arrivèrent ensuite les lettres anonymes écrites en effet par eux, et contenant
84 OHAMFORT.
des inculpations réelles : ces lettres furent méprisées. Le résultat des premières avait mené le Ibéalin à l'incrédulité sur les secondes.
^% On dit à la duchesse de Cbaulnes, mourante et séparée de son mari : « Les sncrements sont là. — Un petit moment. — M. le duc de Chaulnes voudrait vons revoir. — Est-il là ? -r- Oui. — Qu'il attende ; il entrera avec les sacrements. ))
^*^ Je me promenais un jour avec un de mes amis, qui fut salué par un homme d'assez mauvaise mine. Je lui demandai ce que c'était que cet homme ; il me répondit que c* était un homme qui faisait pour sa patrie ce que firutus n'aurait pas fait pour la sienne. Je le priai de mettre cette grande idée à mon niveau. J'appris que sou homme était un espion de police.
/^ H. Lemière a mieux dit qu'il ne voulait, en disant qu'entre sa Veuve de Malabar jouée en 1770, et sa Veuve de Malabar jouée en 1781, il y avait la différence d'une falourde à une voie de bois. C'est en effet le bûcher perfectionné qui a fait le succès de la pièce.
^*^ Un philosophe, retiré du monde, m'écrivait une lettre pleine de vertu et de raison. Elle fmissait par ces mots : c< Adieu, mon ami ; conservez, si vous pouvez, les intérêts qui vous attachent à la société; mais cultivez les sentiments qui vous en séparent. »
/, Diderot, âgé de soixante-deux ans, et amoureux de toutes les femmes, disait à un de ses amis: « Je me. dis souvent à moi-même : Vieux fou, vieux gueux 1 quand cesseras-tu donc de t'exposer à l'affront d'un refus ou d'un ridicule t »
/;^ M. deC..., parlant un jour du gouvernement d'Angleterre et de ses avantages, dans une assemblée où se trouvaient quelques évêques, quelques abbés; l'un deux,
CAttACTERES ET POHTBAITS. 85
iioninié l'abbé de Seguerand, lui dit : « Monsieur, sur le peu que je sais de ce pays-là, je ne suis nullement tenté d'y vivre, et je sais que je m'y trouverais très-mal. — Monsieur Tabbé, lui répondit naïvement H. de C..., c'est parce que vous y seriez mal que le pays est excellent. »
^\ Pluâeurs ofticiers français étant allés à Berlin, Tun d'eux parut devant le roi sans uniforme et en bas blancs* Le roi s^approcba de lui, et lui demanda son nom. « Le marquis de Beaucour. — De quel régiment? — De Champagne. — Ah! oui, ce régiment où Ton se f... de Tordre. » Et il parla ensuite aux of6ciers qui étaient en unifprme et en bottes.
^*^ M. deChaulnes avait fait peindre sa femme en Hébé; il ne savait comment se faire peindre pour faire pendant. Mademoiselle Quinaut, à qui il* disait son embarras, lui dit : « Faites-vous peindre en bébété. »
^% Le médecin Bouvard avait sur le visage une balafre en forme de C, qui le défigurait beaucoup. Diderot disait que c'était un coup qu'il s'était donné en tenant maladroitement la faux de la mort,
/^ L'empereur, passint à Trieste, incognito selon sa coutume, entra dans une auberge. Il demanda s'il y avait une bonne chambre ; on lui dit qu'un évéque d'Allemagne venait de prendre la dernière, et qu'il ne restait plus que deux petits bouges. Il demanda à f ouper ; on lui dit qu'il n'y avait plus que des œufs et des légumes, parce que l'évéque et sa suite avaient demandé toute la volaille. L'empereur fit demander à l'évéque si un étranger pouvait souper avec lui ; l'évéque refusa. L'empereur soupa avec un aumônier de l'évéque, qui ne mangeait pmnt avec son maître. Il demanda à cet aumônier ce qu'il allait faire à Rome, i Monseigneur, dit celui-ci, va soliciter un bénéfice de cinquante mille livres de rente, avant que l'empereur
soit informé qu'il est vacant. » On change de conversation. L'empereur écrit une lettre au cardinal dataire, et une autre à son ambassadeur. II fait promettre à l'aumônier de remettre ces deux lettres à leur adresse en arrivant à Rome. Celui-ci tient sa promesse. Le cardinal dataire fait expédier les provisions à l'aumônier surpris. 11 va conter son histoire à son évêqtte, qui veut partir. L'autre, ayant affaire à Rome, voulut rester, et apprit à son évéque que cette aventure était reffet d'une lettre, écrite au cardinal dataire et à l'ambassadeur de Tempire par l'empereur, lequel était cet étranger avec lequel monseigneur n'avait pas voulu souper à Trieste.
/^ Le comte de V... et le marquis de Z... me demandant quelle différence je faisais entre eux, en fait de principes, je répondis : ci La différence qu'il y a entre vous est que l'un lécherait l'écumoire, et que l'autre l'avalerait. »
/^ Le baron de Breteuil, après son départ du ministère, en i788, blâmait la conduite de l'archevêque de Sens. Il le qualifiait de despote, et disait : « Moi, je veux que la puissance royale ne dégénère point en despotisme; et je veux qu'elle se renferme dans les limites où elle était resserrée sous Louis XIV. T> Il croyait, en tenant ce discours, faire acte de citoyen, et risquer de se perdre à la cour.
^\ Madame Desparbès couchant avec Louis XY, le roi lui dit : « Tu as couché avec tous mes sujets. — Ah! sire. — Tu as eu le duc de Ghoiseul. — 11 est si puissant! — Le maréchal de Richelieu. — Il a tant d'esprit! — Monville. — Il a une si belle jambe! — A la bonne heure; mais le duc d'Aumont, qui n'a rien de tout cela? — Ah! sire, il est attaché à Votre Majesté! »
/^ Madame de Maintenon et madame de Caylus se provenaient autour de la pièce d'eau de Marly. L'eau était trèstranspareiile, et on y voyait des carpes dont les mouvements
étai^At lents, et qui paraissaient aussi tristes qu'elles étaient maigres. Madame de Gaylus le fit remarquer à madame de Main tenon, qui répondit : « Elles sont comme moi; elles regrettent4eur bourbe. »
/^ Collé avait placé une somme d'argent considérable, à fonds perdu et à dix pour cent, chez un financier qui, à la seconde année, ne lui avait pas encore ddnné un sou. c Monsieur, lui dit Collé dans une visite qu'il lui fit, quand je place mon argent en viager,, c'est pour être payé de mon vivant. »
^*^ Un ambassadeur anglais à Naples avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et on partit de là pour dénigrer sa fête, qui avait d'abord beaucoup réussi. Il s'en vengea en véritable Anglais et en homme à qui les guinées ne coûtaient pas grand'chose. Il annonça une autre fête. On crut que c'était pour prendre sa revanche, et que la fête serait superbe. On accourt. Grande affluence. Point d'apprêts. Enfin on apporte un réchaud à l'esprit-de-vin. On s'attendait à quelque miracle. (( Messieurs, dit-il, ce sont les dépenses et non l'agrément d'une fête que vous cherchez : regardez bien (et il entr'ouvre V
son habit dont il montre la doublure), c'est un tableau du Dominiquin, qui vaut cinq mille guinées ; mais ce n'est pas tout : voyez ces dix billets ; ils sont de mille guinées chacun, payables à vue sur la banque d'Amsterdam. (11 en fait un rouleau, et les met sur le réchaud allumé.) Je ne doute pas, messieurs, que celte fête ne vous satisfasse, et que vous ne vous retiriez tous contents de moi. Adieu, messieurs, la fête est finie. »
/^ « La postérité, disait M. dé B. .., n'est pas autre chose qu'un pubUc qui succède à un autre : or vous voyez ce que c'est que le public d'à présent. »
/^ (( Trois choses, disait M. N..., m'importunent, tant au
88 €HAMron.
iDonl qa*au pbjsîque, au sens figméoMDiiieao sois propre : lis bruit, le venl el h fumée. •
/^ A propos d'une fille qui avait &it un mariage avec un homme jusqu'alors réputé assez liounéle, madame de L... disait : « Si j'étais une catin, je serais encore une fort honnête femme; car je ne voudrais point prendre pour amaut un homme qui serait capable de m'épouser. •
/^ « Madame de G..., disait M. C..., a trop d'esprit et d'habileté pour être jamais méprisée, autant que beaucoup de femmes moins méprisables. •
^% Feu madame la dudiesse d'Orléans était fort éprise de son mari, dans les commencements de son mariage, et il y avait peu de réduits dans le Palais-Royal qui n'en eussent été témoins. Un jour les deux époux allèreut faire visite à la dudiesse douairière qui était malade. Pendant la conversation elle s'endormit; et le duc et la jeune duchesse trouvèrent plaisant de se divertir sur le pied du ht de la malade. Elle s'en aperçut, et dit à sa belle-fille : « Il vous était réservé, madame, de faire rougir du mariage. »
/^ Le maréchal de Duras, mécontent de l'un de ses fils, lui dit : « Misérable, si tu continues, je te ferai souper avec le roi. i C'est que le jeune homme avait soupe deux fois à Marly, ou il s'était ennuyé à périr.
/^ Ducios, qui disait sans cesse des injures à Tabbé d'Olivel, disait de lui : « C'est un si grand coquin, (j^ue, malgré les duretés dont je Taccable, il ne me hait pas plus qu un autre. »
^% Ducios parlait un jour du paradis, que chacun se fdit à sa manière. Madame de Rochefort lui dit : c Pour vous, Dudos, voici de quoi composer le vôtre : du pain, du vin, du fromage, el la première venue. »
^*^ Un homme a osé dire : « Je voudrais voir le dernier des rois étranglé avec le boyau du dernier des prêlres. »
^% C'était l'usage chez madame Deiuchet que l'on achetât une bonne histoire à (ieliii qui lir faisait... a Combien en voulez- vous '^... Tant. » Il arriva que madame Deiuchet, demandant à sa femme de chambre l'emploi de cent écus, celle-ci parvint A rendre ce compte , à l'exception de trentesix livres, lorsque tout à coup elle s'écria : « Âh! madame, et celte histoire pour laquelle vous m'avez sonnée, que vous avez achetée à M. Coqueley, et que j'ai payée trente-six livres! d
^\ M. de 'Bissi, voulant quitter la présidente d'Aligre, trouva sur sa cheminée une lettre dans laquelle elle disait à un homme avec qui elle était en intrigue, qu'elle voulait ménager M. de Bissi, et s'arranger pour qu'il la quittât le premier. Elle avait niéme laissé cette lettre à dessein. Mais M. de Ris^i ne fit semblant de rien, et la garda six mois, en l'importunant de ses assiduité>.
^% H. de h. . a beaucoup d'e^^prit, mais tant de sottises dans l'esprit, que beaucoup de gens pourraient le croire un sot.
^% M. d'Épréménil vivait depuis longtemps avec madame Tilaurier. Celle-ci voulait l'épouser. Elle se servit de Cagliostro, qui faisait espérer la découverte de la pierre phiiosophale. On sait que Cugliostio mêlait le fanatisme et la supefôtition aux sottises de l'alchimie. D'Épréménil se plaignant de ce que cette pierre philosophale n'arrivait pas, et une certaine formule n'.iyaut point eu d'effet, Cagliostro lui fit entendre que cela venait de ce qu'il vivait dans un commerce criminel avec madame Tilaurier. « Il faut, pour réussir, que vous soyez en harmonie avec les puissances invisibles et avec leur chef, l'Être suprême. Épousez ou quittez fnadame Tilaurier. » Celle-ci redoubla de coquetterie ; d'Épré-
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ménil épousa, et il n'y eut que sa femme qui trouva la pierre pbilosophale.
/j^ On disait à Louis XV qu'un de ses gardes, qu'on lui nommait, allait mourir sur-le-champ, pour avoir fait la mauvaise plaisanterie d'avaler un écu de six livres. « Ah ! bon Dieu! dit le roi, quou aille chercher Andouillet, Lamartinière, Lassone. — Sire, dit le duc de Noailles, ce ne sont point là les gens qu'il faut. — Et qui donc? — Sire, c'est l'abbé Terray. — L'abbé Terray! comment? — D arrivera, il mettra sur ce gros écu un premier dixième, un second dixième, un premier vingtième, un second vingtième; le gros écu sera réduit à trenle-six sous, comme les nôtres; il s'en ira par les voies ordinaires, et voilà le malade guéri. » Cette plaisanterie fut la seule qui ait fait de la peine à l'abbé Terray; c'est la seule dont il eût conservé le souvenir : il le dit lui-même au marquis de Sesmaisons.
/^ M. d'Ormesson, étant contrôleur général, disait devant vingt personnes qu'il avait longtemps cherché à quoi pouvaient avoir été utiles des gens comme Corneille, Boileau, la Fontaine, et qu'il ne l'avait jamais pu trouver. Gela passait, car, quand on est contrôleur général, tout passe. M. Pdletier de Mort-Fontaine, son beau-père, lui dit avec douceur : « Je sais que c'est votre façon de penser ; mais ayez pour moi le ménagement de ne pas la dire. Je voudrais bien obtenir que vous ne vous vantassiez plus de ce qui vous manque. Vous occupez la place d'un homme qui s^enfermait souvent avec Racine et Boileau, qui les menait à sa maison de campagne, et disait, en apprenant l'arrivée de plusieurs évoques : « Qu on leur montre le château, les jaçdins, tout, excepté moi. r>
^*^ La source des mauvais procédés du cardinal de Fleury à l'égard de la reine, femme de Louis XV, fut le refus qu'elle fit d'écouter ses propositions galantes. On en a eu
CARACTÈRES ET PORTRAITS. 9i
]a preuve depuis la mort de la reine, par une lettre du roi Stanislas, en réponse à celle où elle lui demandait conseil sur la conduite qu'elle devait tenir. Le cardinal avait pourtant soixante-seize ans ; mais quelques mois auparavant il avait violé deux femmes. Madame la maréchale de Houchi et une autre femme ont vu la lettre de Stanislas. /y De toutes les violences exercées à la fin du règne de Louis XIV, on ne se souvient guère que des dragonnades, des persécutions contre les huguenots, qu'on tourmentait en France et qu*on y retenait par force, des lettres de cachet prodiguées contre Port-Royal, les jansénistes, le molinisme et le quiétisme. C'est bien assez : mais on oublie l 'inquisition secrète, et quelquefois déclarée, que la bigoterie de Louis XIV exerça contre ceux qui faisaient gras les jours maigres ; les recherches à Paris et dans les provinces que faisaient les évêques et les intendants sur les homme:? et les femmes qui étaient soupçonnés de vivre ensemble, recherches qui firent déclarer plusieurs mariages secrets. On aimait mieux s'exposer aux inconvénients d'un mariage déclaré avant le temps, qu'aux efTets de la persécution du roi et des prêtres. N'était-ce pas une ruse de madame (le Maintenon, qui voulait par là faire deviner qu'elle était reine?
^% On appela à la cour le célèbre Levret, pour accoucher la feue Dauphine. M. le Dauphin lui dit: « Vous êtes bien content, monsieur Levret, d'accoucher madame la Dauphine? cela va vous faire de la réputation. — Si ma réputation n'était pas faite, dit tranquillement l'accoucheur, je ne serais pas ici. »
*^ Duclos disait un jour à madame de Rochefort et à madame de Mirepoixque les courtisanes devenaient bégueules, et ne voulaient plus entendre le moindre conte un peu trop vif. « Elles étaient, disait-il, plus timorées que les femmes
n CHAMFORT.
boiinêtes. » Et là-dessus il enfile une histoire forl gaie, puis une autre encore plus forte ; enfui à une troisième, qui commençait encore plus vivement, madame de Rochefort l'arrêlc et lui dit : t Prenez donc garde, Duclop, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »
,% Le cocher du roi de Prusse Tayant renversé, le roi entra dans uue colère éfiouvantable. « Eh bien, dit le cocher, c'est un malheur; et vous, n'avez -vous jamais pendu une bataille? » .
/^ M. de Ghoiseul - Gouffier voulant faire, à ses frais, couvrir de tuiles les maisons de ses -paysans exposées à des incendies, ils le remercièrent de sa bonté, et le prièrent de laisser leurs maisons comme elles étaient, disant que, si leurs maisons étaient couvertes de tuiles au lieu de chaume, les subdélégués augmenteraient leurs tailles.
;^% Le maréchal de Villars fut adonné au vin, même dans sa vieillesse. Allant en Italie, pour se mettre à la tête de larméi! dans la guerre de 1754, il alla faire sa cour au roi de Sa I daigne, tellement pris de vin, qu*il ne pouvait se soutenir, et qu'il tomba à terre. Dans cet étal, il n'avait pourtant pas perdu la tête, e: il dit au roi : « Me voilà porté tout naturellement aux pieds de. Votre Majesté, t \^ ^*^ Madame Geofîriu disait de madame de la Ferté-Imbaut, sa fille : • Quand je la considère, je suis étoiniée comme une poule qui a couvé un œuf de cane. »
/^ Le lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, reloge de la poltronnerie. H étdit dans un café; arrive nu homme qui avait reçu des coup&de bâton sans se plaindre; milord Rochester, après beaucoup de compliments, lui dit : « Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si paliemmen^ que ne le diriez - raus? je vous les aurais donnés, moi, pour me remettre en crédit. »
/^ Louis XIV se plaignant, chez madame de Maiulenon,
du chagrin que \\n causait la division des évê(]ue$ : a Si l'on pouvait, disait-il, i amener les neuf opposants, ou éviterait un schisme ; mais cela ne sera pas facile. — Eh bien, sire, dit en riant madame la duchesse, que ne dites- vous aux quarante de revenir de Pavis des neuf? ils ne vous refuseront pas. »
»% Le roi, quelque temps après la mort de Louis XV, fil terminer, avant le temps ordinaire, un concert qui Tennuyait, et dit : « Voilà assez de musique. » Les concerlanls le surent, et Tun d'eux dit à l'aiilre : a Mon ami, quel règne ^ se prépare ! »
;^% Ce fut le comte de Grammont lui-même qui vendit quinze cents livres le manuscrit des Hémoires où il est si clairement traité de fripon. Fontencile, ccuseur de lou^ vrage, refusait de l'approuver, par égard pour le comte. Ce^ui-ci s'en plaignit au chancelier, à qui Foutenelle dit les raisons de son refus. Le comte, ne voulant pas perdre les quinze cents livres, força Fontenelle d'approuver le livre d'Hamilton.
;^%M. deL..., misanthrope à la manière de Timon, venait d'avoir une conversation un peu mélancolique avec M. de B..., misanthropie moins sombre, et quelquefois même trèsgai; H. deL... parlait de H. de B.. avec beaucoup d intérêt, et disait qu'il voulait se lier avec lui. Quelqu'un lui dit : • Prenez gainle; malgré son air grave, il est quelquefois très-gai ; ne vous y fiez pas. »
/^ Le maréchal de Belle-Isic, voyant que M. de GhoisenI prenait trop d'ascendant, fit &ire contre lui un mémoire pour le roi, par le jésuite Neuville. Il mourut sans avoir présenté ce mémoire , et le portefeuille fut |X)rté à M. le duc de Clioiseul, qui y trouva le mémoire fait contre lui. Il fit l'impossible pour reconnaître l'écriture, mais inutilement* Il n'y songeait plus, lorsqu'un jésuite considérable
lui fit demander la permission de lui lire Téloge qu'on faisait de lui, dans Toraison funèbre du maréchal de Belle- Isle, compsée par le père de Neuville. La lecture se fit sur le manuscrit de Tauleur, et H. de Choiseul reconnut alors récriture. La seule vengeance qu'il en tira, ce fut de faire dire au père Neuville qu'il réussissait mieux dans le genre de Toraison funèbre que dans celui des mémoires au roi.
^*^ M. d'invau, étant contrôleur général, demanda au roi la permission de se marier ; le t(À, instruit du nom de la demoiselle, lui dit : « Vous n'êtes pas assez riche. » Celui-ci lui parla de sa place, comme d'une chose qui suppléait à la richesse : « Oh ! dit le roi, la place peut s'en aller et la femme reste. »
/^ Des députés de Bretagne soupèrent chez M. de Choiseul ; un d'eux, d'une mine très- grave, ne dit pas un mot. Le duc de Grammont, qui avait été frappé de sa figure, dit au chevalier de Court, colonel des Suisses : « Je voudrais bien savoir de quelle couleur sont les paroles de cet homme. » Le chevalier lui adresse la parole. — Monsieur, de quelle ville êtes- vous? — De Saint-Malo. — De Saint -Maloî Par quelle bizarrerie la ville est-elle gardée par des chiens? — Quelle bizarrerie y a-t-il là? répondit le grave personnage; le roi est bien gardé par des Suisses. »
/^ Pendant la guerre d'Amérique,' un Écossais disait à un Français, en lui montrant quelques prisonniers américains : c Vous vous êtes battu pour votre maître : moi pour le mien ; mais ces gens-ci, pour qui se battent-ils? » Ce trait vaut bien celui du roi de Pégu, qui pensa mourir de rire en apprenant que les Vénitiens n'avaient pas de roi.
^% Un vieillard, me trouvant trop sensible à je ne sais quelle injustice, médit : « Mon cher enfant^ il faut apprendre de la vie à souffrir la vie. ;>
/^ L*abbé de la Galaisière était fort lié avec M. Orri, avant qu'il fût contrôleur généra). Quand il fut nommé à cette place, son portier, devenu suisse, semblait ne pas le reconnaître. « Mon ami, lui dit Fabbé de la Galaisière, vous êtes insolent beaucoup trop tôt; votre maître ne Test pas oacore. »
/j^ Une femme âgée de quatre-vingt-dix ans disait à M. de Fontenelle, âgé de quatre-vingt-quinze : « La mort nous a oubliés. — Chut ! » lui répondit M. de Fontenelle, en mettant ' le doigt sur sa bouche. \
/^ M. de Vendôme disait de madame de Nemours, qui avait un long nez courbé sur des lèvres vermeilles : « Elle a . Tair d'un perroquet qui mange une cerise. » ^
/^ M. le prince de Gharolais ayant surpris M. de Brissac chez sa maîtresse, lui dit : « Sortez. » M. de Brissac lui répondit : r( Monseigneur, vos ancêtres auraient dit : « Sortons. »
/^ M. de Castries, dans le temps de la querelle de Diderot et de Rousseau, dit avec impatience à M. de R..., qui me Fa répété : « Gela est incroyable ; on ne parle que de ces gens-là, gens sans état, qui n'ont point de maison, logés dans un grenier : on ne s'accoutume point à cela. »
*^ H. de Voltaire, étant chez madame du Châtelet et même dans sa chambre, s'amusait avec Fabbé Hignot, encore enfant, et qu'il tenait sur ses genoux. Il se mit à jaser avec lui, et à lui donner des instructions. « Mon ami, lui dit-il, pour réussir avec les hommes, il faut avoir les femmes pour soi : pour avoir les femmes pour soi, il faut les connaître. Vous saurez donc que toutes les femmes sont fausses et câlins... — Gomment ! toutes les femmes ! Que dites -vous là, monsieur? dit madame du Ghâtelet en colère. — Madame, dit M. de Voltaire, il ne faut pas tromper l'en* faiice. ï»
^*^ M. de Tiireuiie dînant chez M. de Lamoignun, celuici lui demanda si son inirépidité n*était pas ébranlée au cominencenicnl d'une bataille. « Oui, dît M. de Tarenne, j'éprouve une grande agitation ; mais il y a dans Tarmée plusieurs officiers subalternes et un gnind nombre de soldats qui n'en éprouvent aucune. »
/^ Diderot, voulant faire un ouvrage qui pouvait compromettre t:OU repos, confiait son secret à un ami, qui, le connaissant bien, lui dit : i Mais, vous-même, megarderezvous bien le secret t • En eftét, ce fut Diderot qui le trahit.
y*^ C'est H. de Maugiron qui a commis cette action horrible, que j'ai entendu conter, et qui me parut une fable. Etant à Tarmée, son cuisinier fut pris coirme maraudeur; on vient le lui dire : « Je suis très-content de mon cuisinier, répondit-il : mais j'ai un mauvais maroiiton. » Il fait venir ce deniier, lui donne une leltre pour le grand prévôt. Le malheureux y va, est saisi, proteste de son innocence, et est pendu.
/^ Je proposais à H. de L... un mariage qui semblait avantageux. Il me répondit : « Pourquoi me marierai&je? le mieux qui puisse m'arriver, en me mariant, est de n'clre pas cocu, ce que j'obtiendrai encore plus sûrement en ne me mariant pas. »
/^ Fontenelle avait fait un opéra où il y avait un chœur de (trêtres qui scandalisa les dévot< ; l'archevêque de Paris voulut le faire supprimer : « Je ne me môle point de soii clergé, dit Fontenelle; qu'il ne se mêle pas du mien, n
^*^ M. d'Âlemberl a entendu dire au roi de Prusse qu'à la bataille de Minden, si M. de Broglie eût attaqué les enoeniis et secondé M. de Gontades, le prince Ferdinand était battu. Les Broglie ont lait demander à H. d'Âlembert s'il était vrai qu'il eût entendu dire ce fait au roi de Prusse, et il a répondu que oui.
^*^ Ua courtisan disait : n Ne se brouille pas avec moi qui veut. 1)
/^ On demandait à M. de Fonteneile mourant : « Comment cela va-t-il ? — Cela ne va pas, dit-il ; cela s'en va. »
^*^ Le roi de Pologne, Stanislas, avait des bontés pour Tabbé Porquel, et n'avait encore rien fait pour lui. L'abbé lui en faisait l'observation : « Hais, mon clier abbé, dit le roi, il y a beaucoup de votre faute ; vous tenez des discours très-libres : on prétend que vous ne croyez pas en Dieu ; il • faut vous modérer ; tâchez d'y croire; je vous donne un an pour cela. »
/^ M . Turgot, qu'un de ses amis ne voyait plus depuis longtemps, dit à cet ami, en le retrouvant : « Depuis que je suis ministre, vous m'avez disgracié. »
/^ Louis XV ayant refusé vingt-cinq mille francs de sa cassette à L^ibel, son valet de chambre, pour la dépense de ses petits appartements, et lui disant de s'adresser au trésor royal, Lebel lui répondit : « Pourquoi m*exposerais-je aux refus et aux tracasseries de ces gerts-là, tandis que vous avez ■à plusieurs millions? » Le rci lui repartit: <i Je n'aime pointa me dessaisir; il faut toujours avoir de quoi vivre. » (Anecdote contée par Lebel à M. Biischer.)
/^ Le feu roi était, comme on sait, en correspondance secrète avec le comte de Broglie. Il s'agissait de nommer un ambassadeur en Suède; le comte de Broglie proposa M. de Yergennes, alors retiré dans ses terres, à son retour de Constantinople : le roi ne voulait pas ; le comte insistait. Il était dans l'usage d'écrire au roi à mi-marge, et le roi meU taijL la réponse à côté. Sur la dernière lettre le roi écrivit : * h n'approuve point le choix de M. de Yergennes ; c'est vous qui m'y forcez : soit, qu'il parle ; mais je défends qu'il amène sa vilaine femme avec lui. » {Anecdote contée
par Favier, qui avait vu la réponse du roi dans les mains du comte de Broglie.)
/^ On s'étonnait de voir le duc de Choiseul se soutenir aussi longtemps contre madame Dubarry. Son secret était simple : au moment où il paraissait le plus chanceler, il se procurait une audience ou. un travail avec le roi, et lui demandait ses ordres relativement à cinq ou six millions d'économie qu'il avait faite dans le département de la guerre, observant qu'il n'était pas convenable de les envoyer au trésor royal. Le roi entendait ce que cela voulait dire, et lui répondait : « Parlez à Bertin ; donnez-lui trois millions en tels effets : je vous fais présent du reste. » Le roi partageait ainsi avec le ministre, et, n'étant pas sûr que son successeur lui offrît les mêmes facilités, gardait M. de Choiseul, malgré les intrigues de madame Dubarry.
/^ M. Harris, fameux négociant de Londres, se trouvant à Paris dans le cours de Tannée 1786, à l'époque de la signature du traité de commerce, disait à des Français : « Je crois que la France n'y perdra un million sterling par an que pendant les vingt-cinq ou trente premières années, mais qu'ensuite la balance sera parfaitement égale. »
/^ On sait que M. de Maurepas se jouait de tout; en voici une preuve nouvelle. M. Francis avait été instruit par une voie s^ûre, mais sous le secret, que l'Espagne ne se déclarerait dans la guerre d'Amérique que pendant l'année 1780. Il l'avait affirmé à M. de Maurepas; et une année s'étant passée sans que TEspagne se déclarât, le prophète avait pris du crédit. M. de Vergennes fit venir M. Francis, et lui demanda pourquoi il répandait ce bruit. Celui-ci répondit ; « C'est que j'en suis sûr. » Le ministre, prenant la morgue ministérielle, lui ordonna de lui dire sur quoi il fondait cette opinion. M. Francis répondit que c'était son Secret, et que, n'étant pas en activité, il ne devait rien au gouvernement. Il
CARACTÈRES BT PORTRAITS. 99
ajouta que M. le comte de Maurepas savait, sinon son secret, au moins tout ce qu il pouvait dire là-dessus. H. de Vergen* nés fut étonné; il en parle à M. de Maurepas, qui lui dit: « Je le savais; j'ai oublié de vous le dire. )>
^*^ H. de Tressan, autrefois amant de madame de Genlis, et père de ses deux aifants, alla, dans sa vieillesse, les voir à Sillery, une de leurs terres. Us J'accompagnërent dans sa chambre à coucher, et ouvrirent les rideaux de son lit, dans lequel ils avaient fait mettre le portrait de leur défunte mère. Il les embrassa, s'attendrit ; ils partagèrent sa sensibilité : et cela produisit une scène de sentiment la plus ridicule du monde.
^*^ Le duc de Choiseul avait grande envie de ravoir les lettres qu'il avait écrites à M. de Galonné dans Taffaire de M. de la Chalotais ; mais il était dangereux de manifester ce désir. Cela produisit une scène plaisante entre lui et M. de Galonné, qui tirait, ces lettres d'un portefeuille, bien numérotées, les parcourait, et disait à chaque fois : « Eu voilà une bonne à brûler, » ou telle autre plaisanterie ; M. de Ghoiseul dissimulant toujours Fimportance qu'il y mettait, et H. de Galonné se divertissant de son embarras, et lui disant : « Si je ne fais pas une chose dangereuse pour moi, cela m'ôte tout le piquant de la scène. » Mais ce qu'il y eut de plus singulier, c est que H. d'Aiguillon, l'ayant su, écrivit à M. de Galonné : « Je sais, monsieur, que vous avez I)rûlé les lettres de M. de Ghoiseul, relatives à Taffaire de M. de la Chalotais ; je vous prie de garder toutes les miennes. »
/^ Quand l'archevêque de Lyon, Montazet, alla prendre
possession de son siège, une vieille chanoinesse de ,
sœur du cardinal de Tencin, lui fit compliment de ses succès auprès des femmes, et entre autres de l'enfant qu*il avait eu de madame de Mazarin. Le prélat nia tout, et ajouta :
100 GHAMFORT.
« Madame, vous savez que la calomnie nu vous a pas ménagée vous-même; mon histoire avec madame de Mazarin n*est pas plus vraie que celle qu*on vous prête avec M. le cardinal. — En ce cas, dit la chanoinesse tninquillement, Tenfaut est de vous. »>
/^ Un homme très-pauvre, qui avait fait un livre contre le gouvernement, disait : c Morbleu I la Eiastille n'arrive point, et voilà qu'il faut tout à Theure payer mon terme. »
^^^ Le roi et la reine de Portugal étaient à Belem, pour aller voir un combat de taureaux, le jour du 4remblement de terre de Lisbonne ; c'est ce qui les sauva ; et une chose avérée, et qui m'a été garantie par plusieurs Français alors en Portugal, c'est que le roi n a jamais su l'énormité du désastre. On lui parla d'abord de quelques maisons tombées, ensuite de quelques églises ; et, n'étant jamais revenu à Lis bonne, on peut dire qu'il est le seul homme de l'Europe qui ne se soit pas fait une véritable idée du désastre arrivé à une lieue de lui.
/^ Madame de G... disait à H.deB...: c J'aime en vous... — Ah ! madame, dit-il avec feu, si vous savez quoi, je suis perdu! »
^% J'ai connu un misanthrope qui avait des instants de bonhomie, dans lesquels il disait : « Je ne serais pas étonné qu'il y eût quelque honnête homme caché dans quelque coin, et que personne ne connaisse. »
/^ Le maréchal de Broglie, affrontant un danger inutile et ne voulant pas se retirer, tous ses amis faisaient de vains efforts pour lui en faire sentir la nécessité. Enfin, l'un d'entre eux, tf . de Jaucour, s'approcha, et lui dit à l'oreille : Monsieur le maréchal, songez que, si vous êtes tué, c'est M. de Routhe qui commandera. » C'était le plus sot des lientenants généraux. M. de Broglie, Trappe du danger que courait Tarinée, se retira.
. ^% Le prince de Conti pensait et parlait mal de lliJ. de Silhouette. lx)uisXV lui dit un jour : « On songe pourtant à le faire conti*ôlenr général. — Je le %ais, dit le prince ; et, s'il arrive à cette place, je supplie Votre Majesté de me garder le secret. » Le roi, quand M. de Silhouette fut nommé, en apprit la nouvelle au prince, et ajouta : a Je n'oublie point la pro* messe que je vous ai faite, d'autant plus que vous avez une affaire qui doit se rapporter au conseil. » {Anecdote contée par madame de Bouflers,)
«% Le jour de la mort de madame de Ghâteauroux, Lonis XV paraissait accablé de chagrin; mais, ce qui est ext raoï-dinaire, c'est le mot par lequel il le témoigna : « Être malheureux pendant quatre^ingt-dix ans ! car je suis sitr que je vivrai jusque-là. » Je lai ouï raconter par madame de Luxembourg, qui l'entendit elle-même, et qui ajoutait : « Je n ai raconté ce trait que depuis la mort de Louis XV. » Ce trait méri'ait pourtjint d'être su, }K)ur le singulier mélange qu'il contient d'amour et d'égoïsme.
^% Un homme buvait à table d'excellent vin sans, le louer. Le maître de la maison iui en fit servir de très-médiocro. « Voilà de bon vin, dit le buveur silencieux. -^ C'est du vin à dix sous, dit le maître, et Taulre est du vin des dieux. — Je le sais, reprit le convive ; aussi ne l'ai-je pas loué : c'est celui-ci qui a besoin de recommandation, ù
/^ Duclos disait, pour ne pas profaner le nom de Romain, en parlant des Romains modernes : Un Italien de Rome.
/^ « Dans ma jeunesse même, me disait M. V..., j'aimais à intéresser, j'aimais assez peu à séduire, et j ai toujours détesté de corrompre. »
/^ M. S. . . me disait : « Toutes les fois que je vais chez quelqu'un, c'est une préférence que je lui donne sur moi ; je ne
îta' ' oiAiiroitT.
sois pas asseï dÉso i f r fe pour y être oonduît pur un autre motif. •
^% c Malgré toutes les plaisinteries qu*oo rebat sur le mariage, disait M. N..., je ne vois pas ce qu'on peut dire contre un boumoe de soixante ans qui épouse une femme de cinquante-cinq. »
/^ M. de L... me disait de M. de R... : c C'est TentrqiM du yenin de toute la société. U le rassemble comme les crapauds, et le darde comme les vipères. »
/^ On disait de M. de Galonné, cèassé après la déclaration du déficit : « On l'a laissé tranquille quand il a mis le fai, et on Fa puni quand il a sonné le tocsin. »
/^ c Je TOUS prie de croire, disait un pauvre à un riche, que je n'ai pas besoin de ce qui me manque. »
y*^ Un homme d'esprit ayant lu les petits traités de M. d'Alembert sur l'étocution oratoire, sur la poésie, sur l'ode, od lui demanda ce qu'il en pensait. H répondit : « Tout le monde ne peut pas être sec. »
/^ M. V. . ., qui avait une collection des discours de réception à l'Académie française, me disait : « Lorsque j'y jette les yeux, il me semble voir des carcasses de feu d'artifice après la Sainwean. »
/^ « Je repousse, disait M. E..., les bienfaits de la protection, je pourrais peut-être recevoir et honorer ceux de l'estime, mais je ne chéris que ceux de l'amitié. »
/^ On demandait à M. D... : c Qu'est-ce qui rend plus ai- / mable dans la société? » Il répondit : « C'est de plaire. » ^
/^ On disait à un homme que H. H..., autrefois son bienfaiteur, le haïssait, c Je demande, répondit-il, la permission d'avoir un peu d'incrédulité à cet égard. J'espère qu'il ne me forcera pas à changer en respect pour moi le seul sentiment que j'ai besoin de lui conserver. »
/^ H. Z... tient à ses idées. U aurait de h suite dans l'esprit s'il avait de Fesprit. On en ferait quelque chose si Ton pouvait changer ses préjugés en principes.
^% Une jeune personne dont la mère était jalouse, et à qui les treize ans de sa fille déplaisaient infiniment, me disait un jour : « J'ai toujours envie de lui demander pardon d'être née. »
/^ Un homme de lettres connu n avait fait aucune démarche pour voir tous ces princes voyagelirs qui, dans l'espace de trois ans, sont venus en France Tun après l'autre. Je lui demandai la raison de ce peu d'empressement. Il me répondit : « Je n'aime, dans les scènes de la vie, que ce qui met les hommes dans un rapport simple et vrai les uns avec les autres. Je sais, par exemple, ce que c'est qu'un père et un fils, un amant et une maîtresse, un ami et une amie, un protecteur et un protégé, et même un acheteur et un vendeur, etc. ; mais ces visites produisent des scènes sans objet, où tout est comme réglé par l'étiquette, dont le dialogue est comme écrit d'avance, je n'en fais aucun cas. J'aime mieux un canevas italien, qui a du moins le mérite d'être joué à l'impromptu. »
/j^ M. D..., voyant dans ces derniers temps jusqu'à quel point lopinion publique influait sur les grandes affaires, sur les places, sur le choix des ministres, disait à M. de L..., en faveur d'un homme qu'il voulait voir arriver : « Faites- .iious, en sa faveur, un peu d'opinion publique. » * /» Je demandais à M. Necker pourquoi il n'allait plus dans le monde. Il me répondit : « C'est que je n'aime plus les femmes et que je connais les hommes. »
/^ La Harpe avait montré beaucoup d'insolence et de vanité, après une espèce de succès au théâtre {c'était son premier ouvrage). Un de ses amis lui dit : « Mon ami, tu
104 GUAMFORT.
sèmes les ronces devant toi; tu les trouveras en repassant. »
y% « La maiiièie dont je vois distribuer Féloge et le blâtne, disait M. de B*.., donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être dilTamé. »
^*^ Une mère, après un trait d'entêtement de son fils, disait que les enfants étaient très-égoïstes, c Oui, dit &1. S..., en attendant qu'ils soient polis. »
^*^ On disait à M. V... : < Vous aimez beaucoup la considération. » U répondit ce mot qui me frappa : t Non, j'en ai pour moi, ce qui m'attire quelquefois celle des autres. »
/^ Ou compte cinquante-six violations de la foi publique, depuis Hciiri IV jusqu'au mniistère du cardinal de Loniénie inclusivement. M. D... appliquait aux fréquentes banqueroutes de nos rois ces deux vers de RaCine :
Et d'un trône si saint la moitié n'est fondée Que sur la foi promise et rarement gardée.*
/^ On disait à M. N..., académicien : «Vous vous marierez quelque jour. » Il répondit : « J'ai tant plaisanté TAcadémie, et j'en suis; j'ai toujours peur qu'il ne m'arrive la même chose pour le mariage. »
/^ M. D. . . disait de mademoiselle E. . ., qui n'éUiit point vénale, n'écoulait que son cœur, et restait fidèle à l'objet de son choix : « C'est une personne charmante, et qui vit le plus* honnêtement qu'il est possible hors du mariage et du célibat. »
/^ Un mari disait à sa femme : « Madanie, cet homme a des droits sur vous, il vous a manqué devant moi ; je ne le souffrirai pas. Qu'il vous maltraite quand vous êtes seule: mais, en ma présence, c'est me manquer à moi-même. »
/^ J'étais à table à côlè d'un homme qui me demanda si
la femme qu'il avait devant lui n* était pas la femme de celui qui était à côté d^elle. J'avais remarqué que celui-ci ne lui avait pas dit un mot, c'est ce qui me fit répondre à mon voisin : « Monsieur, ou il ne la connaît pas, bu c'est sa feilme. »
/^ Je demandais à M. de V... s'il se marierait. « Je ne le crois pas, me disait-il ; » et il ajouta en riant : « La femme qu'il me faudrait, je ne la cherche point, je ne Tévite même pas. »
/^ Je demandais à H. de T*... pourquoi il négligeait son talent, et paraissait si complètement insensible à la gloire ; il me répondit ces propres paroles : « Mon amour-propre a péri dans le naufrage de l'intérêt que je prenais aux hommes. »
^% On disait à un homme modeste : « Il y a quelquefois (les fentes au boisseau sous lequel se cachent les vertus. »
/;^ M. Q..., qu'on voulait faire parler sur différents abus publics ou particuliers, répondit froidement : « Tous les jours j'accrois la liste des choses dont je ne parle plus. Le plus philosophe est cdui dont la liste est la plus longue. »
/^ c Je proposerais volontiers, disait M. D..., je proposerais aux calomniateurs et aux méchants le traité que voici. Je dirais aux premiers : Je veux bien que l'on me calomnie, pourvu que, par une action ou indifférente ou même louable* j'aie fourni le fond de la calomnie; pourvu que son travail ne soit que la broderie du canevas; pourvu qu'on n'invente pas les faits en même temps que les circonstances ; en un mot, pourvu que la calomnie ne fasse pas les frais à la fois et (lu fond et de la forme. Je dirais aux méchants : Je trouve simple qu'on me nuise, ()ourvu que celui qui me nuit y ait quelque intérêt personnel ; en un mot, qu'on ne me fasse pas (le mal gratuitement, comme il arrive. »
«% On disait d'un escrimeur adroit, mais poltron, spirituel
106 GHAMFORT.
et galant auprès des femmes, mais impuissant : c II manie très-bien le fleuret et la fleurette, mais le duel et la jouissance lui font peur. »
/^G'est bien mal &it, disait M. £..., d'avoir laissé tomber le oocuage, c'est-à-dire de s'être arrangé pour que ce ne s^ plus rien. Autrefois, c'était un état dans le monde, comme de nos jours celui de joueur. A présent, ce n'est plus rien du tout. »
^*^ M. de L. . ., connu pour misanthrope, me disait un jour, à propos de son goût pour la colitude : « Il faut diablement aimer quelqu'un pour le voir. »
^% M. X... aime qu'on dise qu'il est méchant, à peu près comme les jésuites n'étaient pas fâchés qu'on dît qu'ils assassinaient les rois. C'est l'orgiieil qui veut régner par la crainte sur la faiblesse.
- /^ Un célibataire, qu'on pressait de se marier, rép<Hidit plaisamment : a Je prie Dieu de me préserver des femmes aussi bien que je me préserverai du mariage. »
^*^ On homme parlait du respect que mérite le public. « Oui, dit H. Y..., le respect qu'il obtient de la prudence; fout le monde méprise les«harengères; cependant, qui oserait risquer de les offenser en traversant la halle? »
/^ Je demandais à M. R..., homme plein d'esprit et 4e talenis, pourquoi il ne s'était nullement montré dans la Révolution de 1789; il me répondit : « C'est que, depuis trente ans, j'ai trouvé les honunes si méchants en particulier et pris un à mi, que je n'ai osé espérer rien de bon d'eux, en public et pris collectivement. »
/^ f II faut que ce qu'on appelle la police soit une chose bien terrible, disait plaisamment madame de S..., puisque les Anglais aiment mieux les voleurs et les assassins, et que les Turcs aiment mieux la peste. »
^*^ «Ce qui rend le monde désagréable, me disait M. de
L..., ce sont les fripons, et puis les honnêtes gens, de sorte que, pour que tout fût passable, il faudrait anéantir les uns et corriger les autres; il faudrait détruire fenfer et recomposer le paradis. »
^*^ M. D... s'étonnait de voir M. de L.. ., homme très-ac<crédité, échouer dans tout ce qu'il essayait de faire pour uu de ses aml<t. C'est que la faiblesse de son caractère anéantit la puissance de sa position. Celui qui ne sait pas ajouter sa volonté à sa force n'a point de force.
/^ Quand madame de F... a dit Joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait ; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophe. M. de T.. . disait d'elle que, quand elle a dit une jolie chose snr l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée.
/^ Un homme d'esprit définissait Versailles un pays où, eu descendant, il faut toujours paraître monter, c'est-à-dire s'honorer de fréquenter ce qu'on méprise.
/^ M. J... me disait qu'il s'était toujours bien trouvé des maximes suivantes sur les femmes : « Parler toujours bien du sexe en général, louer celles qui sont aimables, se taire sur les autres, les voir peu, ne s'y fier jamais, et ne jamais laisser dépendre son bonheur d'une femme, quelle qu'elle soit. »
/^ Cn philosophe me disait qu'après avoir examiné l'ordre civil et politique des sociétés, il n'étudiait plus que les sauvages dans les livres des voyageurs, et les enfants dans la vie ordinaire.
/^Madame de R... disait de M. P... : « Il est honnête, mais médiocre et d'un caractère épineux : c'est comme In per* che, blanche, saine, mais insipide cl pleine d'arêtes. »
/y M. D... étouffe plutôt ses passions qu'il ne sait les conduire. Il me disait là-dessus : c Je ressemble à un homme qui^
108 GHAMFORT.
éiaut à cheval, et ne sachant pas gouvenier sa bêle qui remporte, la tue d'un coup de pistolet et se précipite avec elle. »
/^ < Ne voyez-vous pas, disait M. T, . . , que je ne suis rien que par l'opinion qu*on a de moi; que lorsque je m'abaisse, je perds de ma force, et qne je tombe lorsque je descends? »
^*^ C'est une chose bien extraordinaire que deux auteurs pénétrés et panégyristes, l'un en vers, l'autre en prose, de l'amour immoral et libertin, Grébillon et Bernard, soient morts épris passionnément de deux filles. Si quelque chose est plus étonnant, c'est de voir Tamour sentimental posséder madame de Voyer jusqu\iu dernier moment, et la passionner pour le vicomte de Noailles; tandis que, de son côté, M. de Voyer a laissé deux cassettes pleines de lettres céladoniqnes copiées deux fois de sa main. Cela rappelle les poltrons, qui chantent pour déguiser leur peur.
/^ « Qu'un homme d'esprit, disait en riant M. de T..., ait des doutes sur .«a maîtresse, cela se conçoit ; mais sur sa femme! il faut être bien bête. »
/^ C'est un caractère curieux que celui de H. L...; sou esprit est plaisant et profond; son cœur est fier et calme ; son rmagiiiatiou est douce, vive et même passionnée.
/^ Je demandais à M. D... pourquoi il avait refusé plusieurs places; il me répondit : « Je ne veux rien de ce qui met un rôle à la place d'un homme. »
/^ Dans le monde, vous avez trois sortes d'amis : vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.
/^ « Je ne sais pourquoi madame de L... désire tant que j'aille chez elle; car quand j'ai élé quelque temps sans y aller, je la méprise moins, t On pourrait dire cela du monde en général. •
/^ D..,, misanthrope plaianl, me disait, à propos de la
méchaneetédes hommes : « Il n'y a que l'inutitité du premier déluge qui empêche Dieu d'en envoyer un second. »
^*^ On attribuait à la philosophie moderne le tort d'avoir multiplié le nombre des célibataires; sur quoi M. R... dit : « Tant qiion ne me prouvera pas que ce sont les philosophes qui se sont cotisés pour faire les fonds de mademoiselle Berlin, et pour élever sa boutique, je croirai que le célibat pourrai: bien avoir une autre cause. »
^*^ H. de P. .. disait qu'il ne fallait rien lire dans les séances publiques de l'Académie française par delà ce qui est imposé par les statuts; et il motivait son avis en disant : « En fuit d'inutilités, il ne faut que le nécessaire. »
/^ N... disait qu'il fallait toujours examiner si la liaison d'une femme et d'un homme est d'âme à âme, ou de corps à corps; si celle d'un particulier et d'un homme en place ou d'un homme de la cour est de sentiment à sentiment, ou de position à position, etc.
/^ On proposait un mariage à M. D. . . ; il répondit : « 11 y a ^
deux clioses que j'ai toujours aimées à la folie ; ce sont les /'
femmes et le célibat. J'ai perdu ma première passion, il faut ^ ^ que je conserve la seconde. » •' "" •
/^ « La rareté d'un sentiment vrai fait que je m'arrête quelquefois dans les rues à regarder un chien ronger un os : c'est au retour de Versailles, Marly, Fontainebleau, disait M. de R..., que je suis plus curieux de ce spectacle. »
^*^ M. Thomas me disait un jour : (( Je n^ai pas besoin de mes contemporains; mais j'ai besoin de la postérité. » 11 aimait beaucoup la gloire. « Beau résultat de philosophie, lui dis-je, de pouvoir se passer des vivants, pour avoir besoin de ceux qui ne sont pas nés 1 »
/^ N... disait à M. Barthe : « Depuis dix ans que je vous connais, j'ai toujours cru qu'il était impossible d'être votre ami ; mais je me suis trompe ; il y en aurait un moyeu. —
iiO CHAMFORT.
Et lequel? — Celui de &ire une parfaite abnégation de soi, et d'adorer sans cesse votre égoïsme. »
^\ (( Ce jour -là je fus très-aimable, point brutal, médisait M. S..., qui était en effet Tun et l'autre. »
^% M. de R. . . était autrefois moins dur et moins dénigrant qu'aujourd*hui ; il a usé toute son indulgence, et le peu qui lui en reste il le garde pour lui.
/^ M. Q... disait que le désavantage d'être au-dessous des princes est richement compensé par Favautage d'en être loin.
^*, On proposait à un célibataire de se marier. Il répondit par de la plaisanterie; et, conrnie il y avait mis beaucoup d*esprit, on lui dit : d Votre femme ne s'ennuierait pas. » Sur quoi il répondit : « Si elle était jolie, sûrem^t elle s'amuserait tout comme une autre. »
f*^ /^On accusait M. P... d'être misanthrope, c Moi, dit-il> I je ne le suis pas ; mais j'ai bien pensé l'être, et j'ai vraiment I bien fait d'y mettre ordre. — Qu'avez -vous fait pour l'em- I pêcher? — Je me suis fait solitaire. »
y^^^t. Il est temps, disait M. D..., que la philosophie ait aussi son index, comme l'inquisition de Rome et de Madrid. Il faut qu'elle fasse une liste des livres qu'elle proscrit, et cette proscription sera plus considérable que celle de sa rivale. Dans les livres mêmes qu'elle approuve en général, combien d'idées particulières ne condamnerait-elle pas comme contraires à la morale, et même au bon sens ! »
^^ M. D..., qui venait de publier un ouvrage qui avait beaucoup réussi, était sollicité d'en publier un second, dont ses amis faisaient grand cas. « Non, dit-'il, il faut laisser à l'envie le' temps d'essuyer son écume. »
*^ M. R... me dit un jour plaisamment, à propos des femmes et de leurs défauts : « 11 faut choisir d'aimer les femmes ou de les connaître : il n'y a pas de milieu. »
CARACTÈRES ET PORTRAITS. Hi
^%M. D..., jeune homme, me demandait pourquoi madame de B... avait refusé son hommage qu'il lui offrait, pour courir après celui de M. de L..., qui semblait se refuser à ses avances. Je lui dis : « Mon cher ami, Gênes, riche et puissante, a offert sa souveraineté à plusieurs rois qui l'ont refiisée; et on a Mi la guerre pour la Corse, qui ne produit que des châtaignes, mais qui était fière et indépendante. »
^*^ Un des parents de H. de Verg^nes lui demandait pourquoi il avait laissé arriver au ministère de Paris le baron de Breteuil, qui était dans le cas de lui succéder. <( C'est que, dit-il, c'est un homme qui, ayant toujours vécu dans le pays étranger, n'est pas connu ici ; c'est qu'il a une réputation usurpée ; quantité de gens le croient digne du ministère : il faut les détromper, le mettre en évidence, et faire voir ce que c'est que le baron de Breteuîl. »
;^% On reprochait à M. L. . . ,. homme de lettres, de ne plus rien donner au public. « Que voulez- vous qu'on imprime, dit-il, dans un pays où l'almanach de Liège est défendu de temps en temps ?»
^% M. R... disait de M. de la Reynière, chez qui tout le monde va pour sa table, et qu'on trouve très- ennuyeux : « On le mange, mais on ne le digère pas. »
/y M. de F..., qui avait vu à sa femme plusieurs amants, et qui avait toujours joui de temps en temps de ses droits d'époux, s'avisa un soir de vouloir en profiter. Sa femme s'y refuse. « Eh quoi I lui dit-^He, ne savez- vous pas que je suis en affaire avec M. Q...? — Belle raison ! dit-il ; ne m'avezvous pas laissé mes droits quand vous aviez L. • . , S. . . , N. . . , B..., T...? — Oh! quelle différence! élait-ce de Tamour que j'avais pour eux? Rien; pures fantaisies; mais avec M. Q... , c'est un sentiment : c'est à la vie et à la mort. — Ah ! je ne savais pas cela ; n'en parlons plus. » Et en effet tout fut
liG CHAMFORT.
cochère; un joli salon où il y a des glaces et un beau lustre. On y soupe quelquefois et on est servi en vaisselle plate. — Comment donc, mademoiselle ! j'ai vécu en bonne compagnie, et je n*ai rien vu de mieux que cela. — Ni moi non plus, qui ai pourtant habité presque toutes ces sortes de maisons. » H. G... reprenait toutes les circonstances, et faisait voir qu'il n'y en avait pas une qui ne s'appliquât au monde tel qu'il est.
/^ M. E... jouit excessivement des ridicules quil peut saisir et apercevoir dans le monde. Il paraît même charmé lorsqu'il voit quelque injustice absurde, des places données à contre-sens, des contradictions ridicules dans la conduite de ceux qui gouvernent, des scandales de toute espèce que la société offre trop souvent. D'abord j'ai cru qu'il était méchant ; mais, en le fréquentant davantage, j*ai démêlé à quel principe appartient cette étrange manière de voir : c'est un sentiment honnête, une indignation vertueuse qui l'a rendu longtemps malheureux, et à laquelle il a substitué une habitude de plaisanterie qui voudrait n'être que gaie, mais qui, devenant quelquefois amère et sarcasmatique, dénonce la source dont elle part.
/^ Les amiliés de N... ne sont autre chose ([ue le rapport de ses intérêts avec ceux de ses prétendus amis. Ses amours ne sont que le produit de quelques bonnes digestions. Tout ce qui est au-dessus ou au delà n'existe point pour lui. Un mouvement noble et désintéressé en amitié, un sentiment délicat, lui paraissent une folie non moins absurde que celle qui fait mettre un homme aux Petites- Maisons.
/^ M. de Ségur ayant publié une ordcmnance qui obligeait à ne recevoir dans le corps de l'artillerie que des gentilshommes, et, d'une antre part, ces fonctions n'admettant que (les gens instruits, il arriva une chose plaisante : c'est que^
Tabbé Bossut, examinateur des élèves, ne donna d'attestation qu'à des roturiers, et Gheriu qu à des gentilshommes. Sur une centaine d'élèves, il n'y en eut que quatre ou cinq qui lemplirent les deux conditions.
y\ M. de L. . . me disait, relativement au plaisir des femmes, que, lorsqu'on cesse de pouvoir être prodigue, il faut devenir avare, et qu'en ce genre celui qui cesse d'être riche commence à être pauvre. « Pour moi, dit-il, aussitôt que j'ai été obligé de distinguer entre la lettre de change payable à vue et la lettre payable à échéance, j'ai quitté la banque. »
^^y Un homme de. lettres à qui un grand seigneur faisait sentir la supériorité de son rang, lui dit : « Monsieur le duc, je n'ignore pas ce que je dois savoir ; mais je sais aussi qu'il est plus aisé d'être au-dessus de moi qu'à côté. »
^% Madame de L... est coquette avec illusion, en se trompant elle-même. Madame de 6... Test sans illusion ; et il ne l'aut pas la chercher parmi les dupes qu'elle fait.
^% Le maréchal de Noailles avait un procès au parlement avec un de ses fermiers. Huit à neuf conseillers se récusèrent, disant tous : « En qualité de parent de M. de Noailles. » Et ils Tétaient, eu effet, au huitantième degré. Un conseiller, nommé M. Hurson, trouvant celte vanité ridicule, se leva, disant : € Je me récuse aussi. » Le premier président lui demanda en quelle qualité. 11 répondit : « Comme parent du fermier. »
^^^ Madame de L. . . , âgée de soixante-cinq ans, ayant épousé M. K..., âgé de vinglnleux, quelqu'un dit que c'était le mariage'de Pyrame et de Baucis.
^% M. U..., à qui on reprochait sou indifférence pour les
femmes, disait : « Je puis dire sur elles ce que madame de
1... disait sur les enfants: J'ai dans la tête un fils dont je
. n'ai jamais pu accoucher ; j'ai dans l'esprit ime femme
H8 CHAMPORT.
comme il y en a peu, qui me préserve des femmes comme il y en a beaucoup ; j'ai bien des obligations à cette femmelà. »
^*^ (( Ce qui me parait le plus comique dans le monde civil, disait M. U..., c'est le mariage, c'est Tétat de mari : ce qui me paraît le plus triste dans le monde politique, c'est la royauté, c'est le métier de roi. Voila les deux choses qui m'égayent le plus : ce sont les deux sources intarissables de mes plaisanteries. Ainsi qui me marierait et me ferait roi. m'ôterait à la fois une partie de mon esprit et de ma gaieté, j»
f" ^*^ On avisait, dans une société, aux moyens de déplacer un mauvais ministre, déshonoré par vingt turpitudes. Un de ses ennemis connus dit tout à coup : « Ne pourrait-on pas lui faire faire quelque opération raisonnable, quelque chose d'honnête, pour le faire chasser? »
/^ « Que peuvent pour moi, disait M. S..., les grands et les princes? Peuvent-ils me rendre ma jeunesse ou m'ôt^ ma pensée, dont l'usage me console de tout 1 »
^% Madame de R. . . disait un jour à M. C. . . : « Je ne saurais être à ma place dans votre esprit, parce que j'ai beaucoup
vu pendant quelque temps H. d'Ur Je vais vous en dire
la raison, qui est en même temps ma meilleure excuse. Je couchais avec lui , et je hais si fort la mauvaise compagnie, qu'il n'y avait qu'une pareille raison qui pût me justifier à mes yeux, et, je m'imagine, aux vôtres. »
^% M. de R... voyait madame de 0... tous les jours; le bruit courut qu'il allait l'épouser. Sur quoi il dit à l'un de ses amis : « Il y a peu d'hommes qu'elle n'épousât pas plus volontiers que moi, et réciproquement. 11 serait bien étrange que, dans quinze ans d'amitié, nous n'eussions pas vu combien nous sommes antipathiques l'un à l'autre, d
/^ « L'illusion, disait M. C..., ne fait d'effet sur moi, re- .
ladvement aux personnes que j'aime, que celui d'un verre sur un pastel. 11 adoucit les traits sans changer les rapports ni les proportions. »
^*^ On agitait, dans une société, la question : Lequel était plus agréable de donner ou de recevoir? Les uns prétendaient que c'était de donner ; d'autres, que, quand l'amitié était parfaite, le plaisir de recevoir était peut-être aussi délicat et plus vif. Un homme d'esprit, à qui on demanda son avis, dit : « Je ne demanderais pas lequel des deux plaisirs est le plus vif; mais je préférerais celui de donner ; il m'a semblé qu'au moins il était plus durable ; et j'ai toujours vu que c'était celui des deux dont on se souvenait plus longtemps. »
^% Les amis de M. C... voulaient plier son caractère à leurs fantaisies, et, le trouvant toujours le même, disaient qu'il était incorrigible. Il leur répondit : <r Si je n'étais pas incorrigible, il y a bien longtemps que je serais corrompu, p
^% « Je me refuse, disait M. C..., aux avances de M. de B..., parce que j'estime assez peu les quaUtés pour lesquelles il me recherche, et que, s'il savait quelles sont les qualités pour lesquelles je m'estime, il me fermerait sa porte. »
^% On reprochait à M. de C... d'être le médecin Tant- Pis. a Cela vient, répondit-il, de ce que j'ai vu enterrer tous les malades du médecin Tant-Mieux. Au moins, si les miens meurent, on n'a point à me reprocher d'être un sot. »
/^ Un homme qui avait refusé d'avoir madame de Staël, disait : « A quoi sert l'esprit» s'il ne sert à n'avoir point madame de S.. «? »
/^ M. Joly dé Fleurj, contrôleur général en 1781, a dit à mon ami M. B. : « Vous parlez toujours de nation; il n'y a point de nation, il faut dire le peuple; le peuple que nos plus anciens publicistes définissent : Peuple serf, coiwéable et taiUdble à merci et miséricordei »
120 GIlAMFOftT.
/^ On oHrait à M. R. .. une placé lucrative qui ne lui convenait pas ; il répondit : « Je sais qu*on vit avec de l'argent ; mais je sais aussi qu'il ne faul pas vivre pour de l'argent. ))
^*^ Quelqu'un disait d'un homme très-personnel : « Il brûlerait votre maison pour se faire cuire deux œufs, ji *
/^ Le duc de.C..., qui avait autrefois de l'esprit, qui recherchait la conversation des honnêtes gens, s'est mis, à cinquante ans, à mener la vie d'un courtisan ordinaire. Ce métier et la vie de Versailles lui conviennent dans la décadence de son esprit, comme le jeu convient aux vieilles femmes.
/^ Un homme, dont la santé s'était rétablie en assez peu de temps, et à qui on ei^ demandait la raison, répondit : « C'est que je compte avec moi, au lieu qu'auparavant je comptais sur moi. »
/^ « Je crois, disait M. C... sur le duc de R..., que son nom est son plus grand mérite, et qu'il a toutes les vertus qui se font dans uoe parcheminerie. »
^*^ On accusait un jeune homme de la cour d'aimer les filles avec fureur. Il y avait là plusieurs femmes honnêtes et considérables avec qui cela pouvait le brouiller. Un de ses amis, qui était présent, répondit : < Exagération ! méchanceté ! il a aussi des femmes. »
/^ M. K..., qui aimait beaucoup les femmes, me disait que leur commerce lui était nécessaire pour tempérer la sévérité de ses pensées, et occuper la sensibiUté de son âme. « J'ai, disait-il, du Tacite dans la tête et du l^bulle dans le cœur. »
/^ M. de L... disait qu'on aurait dû appliquer au mariage la police relative aux maisons , qu'on loue par un bail pour trois, six et neuf ans, avec pouvoir d'acheter la maison si elle vous convient. •
CARACTERES ET PORTRAITS. m
y% f lia différence qu'il y a de vous à moi, me disait M. S..., c'est que vous avez dit à tous les masques : « Je vous connais ; » et moi je leur ai laissé Tespérance de me tromper. Voilà pourquoi le monde m'est plus favorable qu'à vous. C'est un bal dont vous avez détruit Tintéi^ét pour les autres, et l'amusement pour vous-même. »
/^ Quand M. de R... a passé une journée sans écrire, il répète le mot de Titus : « J'ai perdu un jour. »
y% « L'hemme, disait M. S..., est un sot animal, si j'en juge par moi. »
^% M. L . . . avait, pour exprimer le mépris, une formule favorite : « C'est Tavant-dernier des hommes. — Pourquoi Tavant-demier? lui demandait-on. — Pour ne décourager personne; car il y a presse. »
^% f Au physique, disait M. G. .., homme d'une santé délicate et d'un caractère très-fort, je suis le roseau qui plie et ne rompt pas; au moral, je suis, au contraire, le chêne qui rompt et qui ne plie point. Homo interior totu^ nervxiSy dit Van Helmont. »
/^ « Yû connu, me disait H. de L. . . , âgé de quatre-vingtonze ans, des hommes qui avaient un caractère grand, mais sans pureté ; d'autres qui avaient un caractère pur, mais sans grandeur. »
^*^ M . de Condorcet avait reçu un bienfait de M. d'Anville; celui-ci avait recommandé le secret. Il fut gardé. Plusieurs années après, ils se brouillèrent ; alors M. de Condorcet révéla le secret du bienfait qu'il avait reçu. M. Talleyrand, leur ami commun, instruit, demanda à H. de Condorcet la raison de cette apparente bizarrerie. Celui-ci répondit : « J'ai tu son bienfait tant que je l'ai aimé. Je parle, parce que je ne l'aime plus. C'était alors son secret; à présent, c'est le mien.»
^% M. D... disait du prince de Beauvau, grand puriste :
rand puristcî\
ti^ CHAMFORT.
< Quand je le renooDtre dans ses promenades du matin, et que je [lasse dans l'ombre de son cheval (il se prinnène sonvoit à cheval pour sa santé), j'ai remarqué que je ne fais pas une i'aute de français de toute la journée. »
/^M. N... disait qu'il s'étonnait toujours de ces festins meurtriers qu'on se donne dans le monde, t Cela se concevrait entre parents qui héritent les uns des autres ; mais, entre amis qui n'héritent pas, quel peut en être l'objet ? b
/^ On engageait M. de R... à quitter une place dont le titre seul faisait sa sûreté contre des h(«imes puissants ; il répondit : « On peut couper à Samscm sa chevelure ; mais il ne faut pas lui conseiller de prendre perruque, i»^
/^ c J'ai vu, disait M. E. .., peu de fierté dont j'ai été content. Ce que je connais de mieux en ce genre, c'est celle de Satan dans le Paradis perdu, »
/^ « Le iMMoheur, disait M. S..., n est pas chose aisée. Il est très-difficile de le trouver eu nous, et impossible de le trouver ailleurs. »
^% On disait que M. Y... était peu sociable. « Oui, dit un de ses amis, il est choqué de plusieurs choses qui, dans la société, choquent la nature. »
/^ On faisait la guerre à M . D. .. sur son goût pour la so' Utude ; il répondit : a C'est que je suis plus accoutumé à mes défauts qu'à ceux d'autrui. b
/^ M. de G..., se prétendant ami de M. Turgot, alla faire comphment à M. de Maurepas d'être délivré de M. Turgot. Ce même ami de M. Turgot fut un an sans le voir après sa disgrâce ; et H. Turgot ayant eu besoin de le voir, il lui donna un rendez-vous, non chez M. Turgot, non chez luimême, mais chez Duplessis^ au moment où il' se faisait peindre.
U eut depuis la hardiesse de dire à M. Bert. ; . , qui n'était parti de Paris que huit jours après la mort de M. Turgot :
f Moi qui ai vu H. Turgot dans tous les moments de sa vie, moi, son ami intime, qui lui ai fermé les yeux. »
Il n'a commencé à braver M. Necker que quand celui-ci fut très-mal avec M. de Maurepas ; et, à sa chute, il alla dîner chez Sainte-Foix avec Bourboulon, ennami de Necker, qu'il méprisait tous les deux.
Il passa sa vie à médire de M. de Galonné, qu'il a fini par loger; de M. de Vergennes, qu'il n'a cessé de capter, par le moyen d'Hénin, qu'il a ensuite ïnis à l'écart ; il lui a substitué dans son amitié Renneval, dont il s'est servi pour faire faire un traitement très-considérable à M. Doriiano, nommé pour présider à la démarcation des limites de France et d'Espagne.
Incrédule, il fait maigre les vendredis et samedis à tout hasard. Il s'est fait donner cent mille livres du roi pour payer les dettes de son frère, et a eu l'air de faire de son propre argent tout ce qu'il a fait pour lui. Nommé tuteur du petit Bart.. . , à qui sa mère avait donné cent mille écus par testament, au préjudice de sa sœur, madame de Yerg..., il a fait une assemblée de famille, dans laquelle il a engagé le jeune homme à renoncer à son legs, à déchirer le testament ; et, à la première faute dé jeune homme qu'a faite son pupille, il s'est débarrassé de la tutelle.
^^ On se souvient encore de la ridicule et excessive vanité de l'archevêque de Reims, le Tellier-Louvois, sur son sang et sur sa naissance. On sait combien, de son temps, elle était célèbre dans toute la France. Yoici une des occasions oii elle se montra tout entière le plus plaisamment. Le duc d'A..., absent de la cour depuis plusieurs années, revenu dans son gouvernement de Berry, allait à Versailles. Sa voiture versa et se rompit. Il faisait un froid très-aigu. On lui dit qu'il fallait deux heures pour la remettre en état. Il vit un relais et demanda pour qui c'était : on lui dit que
124 GHAMFORT.
c'était pour l*archevéque de Reims, qui allait à Versailles aussi. Il envoya ses gens devant lui, n'en réservant qu'un, auquel il recommanda de ne point paraître sans son ordre, l/archevêque arrive. Pendant qu'on attelait, le duc charge un des gens de 1 archevêque de lui demander une place pour un honnête homme dont la voiture vient de se briser, et qui est condamné à attendre deux heures qu'elle soit rétablie. Le domestique va et fait la commission. « Quel homme est-ce ? dit l'archevêque ; est-ce quelqu'un comroe il faut? — Je le crois, monseigneur; il a un air bien honnête. — Qu'appelles- tu bien honnête ? Est-il bien mist — Monseigneur, simplement, mais bien. — A-t-il des gens? — Monseigneur, je l'imagine. — Va-t'en le savoir. (Le domestique va et revient.) •» Monseigneur , il les a envoyés devant à Versailles. — Ah ! c'est quelque chose. Hais ce n'est pas tout. Demande-lui s'il est gentilhomme. (Le laquais va et revient.) — Oui, monseigneur, il est gentilhomme. — A la bonne heure. Qj^i'il vienne, nous verrons ce que c'est. > Le duc arrive, salue. L'archevêque fait un signe de tête, se range à peine pour faire une petite place dans sa voiture. Il voit une croix de Saint-Louis. « Monsieur, dit-il au duc, je suis fâché de vous avoir fait attendre; mais je ne pouvais donner une place dans ma voiture à un honune de rien, vous en conviendrez. Je sais que vous jetés gentilhomme. Vous avez servi, à ce que je vois?^ [Oui, monseigneur. — Et vous allez à Versailles? — Oui, I monseigneur. — Dans les bureaux, apparenunent? — Non, jje n'ai rien à faire dans les bureaux. Je vais remercier... — 'Qui? M. de Louvois? — Non, monseigneur, le roi. — Le jroi ! (Ici l'archevêque se recule et fait un peu de place.) Le roi vient donc de vous faire quelque grâce toute récente? — îNon, monseigneur, c'est une longue histoire. — Contez toujours. — C'est qu'il y a deux ans j'ai marié ma fille à
un homme peu riche (l'archevêque reprend un peu de l'espace qu'il a cédé dans la \oiture) mais d'un très-grand nom. » (Ij' archevêque recède la place.) Le duc continue : « Sa Majesté avait bien voulu s'intéresser à ce mariage... (l'archevêque fait beaucoup de place) et avait même promis ^ à mon gendre le premier gouvernement qui vaquerait. — Gomment donc? Un petit gouvernement, sans doute ! De quelle ville ? — Ce n'est pas d'une ville, monseigneur, c'est d'une province. — D'une province ! monsieur, crie l'archevêque en reculant dans l'angle de sa voiture; d'une province ! — Oui, et il va y en avoir un de vacant. — Lequel donc? — Le mien, celui de Berry, que je veux faire passer à mon gendre. — Quoi ! monsieur... vous êtes gouverneur de..? Vous êtes donc le duc d'A...? (Et il veut descendre de sa voiture.) Mais, monsieur- le duc, que ne parliez-vous? Mais cela est incroyable ! Mais à quoi m'exposez-vous ! Pardon de vous avoir fait attendre... Ce maraud de laquais qui ne me dit pas... Je suis bien heureux encore d'avoir cru, sur votre parole , que vous étiez gentilhomme : tant de gens le disent sans l'être! Et puis ce d'Hozier est un fripon! Ahl monsieur le duc, je suis confus. — Remettez-vous, monseigneur. Pardonnez à voire laquais, qui s'est contenté de vous dire que j'étais un honnête homme. Pardonnez à d'Hozier, qui vous exposait à recevoir dans votre voiture un vieux militaire non titré ; et pardonnez-moi aussi de n'avoir pas commencé par faire mes preuves, pour monter dans votre carrosse. »
/^ Au Pérou, il n'était permis qu'aux nobles d'étudier; 1 es nôtres pensent différemment .
/^ Louis XIV, voulant envoyer en Espagne un portrait du duc de Bourgogne, le fit faire par Coypel ; et, voulant en retenir un pour lui-même, chargea Coypel d'en faire faire une copie. Les deux tableaux furent exposés en même
196 GHâMFORT.
temps dans la galerie : il était impossible de les distinguer. Louis XIV, prévoyant qu'il allait se trouver dans cet embarras, prit Coypel à part, et lui dit : « Il n est pas décent que je me trompe en cette occasion ; dites-moi de quel coté est le tableau original. » Coypel le lui indiqua, et Louis XIY, repassant, dit : « La copie et loriginal sont si semblables, qu*on pourrait s'y méprendre ; cependant on peut voir, avec un peu d'attention, que celui-ci est l'original . »
/^ Un sot sur lequel il n'y a pas de prise, c'est une cruche sans anse.
^\ « Henri IV fut un grand roi : Louis XIV fut le roi d'un beau règne. » Ce mot de Voisenon passe sa portée ordinaire.
^*^ Le feu prince de Conti, ayant été très-maltraité de paroles par Louis XV, conta cette scène désagréable à son ami le lord Tirconnel, à qui il demandait conseil. Celui-ci, après avoir rêvé, lui dit naïvement : ft Monseigneur, il ne serait pas impossible de vous venger, si vous aviez de l'argent et de la considération. » ,
^*^ Le roi de Prusse, qui ne laisse pas d'avoir employé son temps, dit qu'il n*y a peut-être pas d'homme qui ait fait la moitié de ce qu'il aurait pu faire.
/^ MM. Montgolfier, après leur superbe découverte des aérostats, sollicitaient à Paris un bureau de tabac pour un de leurs parents; leur demande éprouvait mille difficultés de la part de plusieurs personnes, et entre autres de M. de Cojonia, de qui dépendait le succès de l'affaire. Le comte d'Ëntraigues, ami des Montgolfier, dit à M. de €olonia : <( Monsieur, s'ils n'obtiennent pas ce qu'ils demandent, j'imprimerai ce qui s'est passé à leur égard en Angleterre, et ce qui, grâce â vous, leur arrive en France dans ce moment-ci. — Et que s'est-il passé en Angleterre? —
Le voici, écoutez : M. Etienne MontgolGer est allé en Angleterre Tannée dernière; il a été présenté au roi, qui lui a fait un grand accueil, et l'a invité à lui demander quelque grâce. M. Montgolfier répondit au lord Sidney qu'étant étranger, il ne voyait pas ce qu'il pouvait demander. Le lord le pressa de faire une demande quelconque. Alors M. Montgolfier se rappela qu'il avait à Québec un frère prêtre et pauvre ; il dit qu'il souhaiterait bien qu'on lui fit avoir un petit bénéfice de cinquante guinées. Le lord répondit que cette demande n'était digne ni de MM. Montgolfier, ni du roi, ni du ministre. Quelque temps après l'évêché de Québec vint à vaquer ; le lord Sidney le demanda au roi, qui l'accorda, en ordonnant au duc de Glocester de cesser la sollicitation qu'il faisait pour un autre. Ce ne fut point sans peine que MM. Montgolfier obtinrent que celte bonté du roi n'eût de moins grands effets. » Il y a loin de là au bureau de tabac refusé en France.
/^ « Le moment oh j'ai renoncé à l'amour, disait M. D..., le voici : c'est lorsque les femmes ont commencé à dire : (( M. D..., je l'aime beaucoup, je Faime de tout mon « cœur, etc. » Autrefois, ajoutait -il, quand j'étais jeune, elles disaient : « M. D..., je l'estime infiniment, c'est un < jeune homme bien honnête. »
/^ « Je hais si fort le despotisme, disait M. V..., que je ne puis souffrir le mot ordonnance du médecin. »
/^ Un homme était abandonné des médecins, on demanda à M. Tronchin s'il fallait lui donner le viatique, a Gela est bien collant, )> répondit-il.
^% Quand l'abbé de Saint-Pierre approuvait quelque chose, il disait : « Ceci est bon pour moi, quant à présent. » Rien ne peint mieux la variété des jugements humains et la mobilité du jugement de chaque homme.
/^ Avant que mademoiselle Clairon eût établi le cos-
1S8 CHAHFORT.
tume au Théâtre-Français, on ne oHinaissait» pour le théâtre tragique, qu un seul habit qu'on appelait l'habit à la romaine, et avec lequel on jouait les pièces grecques, américaines, espagnoles, etc. Lekain fut le premier à se soumettre au costume, et fit faire un habit grec pour jouer Oreste é'Andromaque, Dauberval airive dans Ja loge de Lekain, au moment où le tailleur de la comédie apportait rhabit d'Oreste. La nouveauté de cet habit frappa Dauberval, qui demanda ce que c'était, f Cela s'appelle un habit à la grecque, dit Lekain. -— Ahl quil est beau! reprend Dauberval ; le premier habit à la romaine dont j'aurai besoin, je le ferai faire à la grecque. »
/^ M. E... disait qu'il y avait tels ou tels principes excellents pour tel ou tel caractère ferme et vigoureux, et qui ne vaudraient rien pour des caractères d'un ordre inférieur. Ce sont les armes d'Achille, qui ne peuvent convenir qu'à lui, et sous lesquelles Patrocle lui-mêiae est opprimé.
^*^ Âpres le crime et le mal faits à dessein, il faut mettre les- mauvais effets des bonnes intentions, les boiuies actions nuisibles à la société publique, comme le bien fait aux méchants, les sottises de la bonhomie, les abus de la philosophie appliquée mal à propos, la maladresse en servant ses amis, les fausses applications des maximes utiles ou honnêtes, etc.
/^ On disait à Delon, médecin mesmériste: « Eh bien, M. deB... est mort, malgré la promesse que vous aviez faite de le guérir. — Vous avez, dit-il, été absent ; vous n'avez pas suivi les progrès de la cure : il est mort guéri. »
/^On disait de M. H..., qui se créait des chimères tris- .1 tes et qui voyait tout en noir : « Il fait des cachots en Es- ^^gne. »
^% Les ministres en place s'avisent quelquefois, lorsque par basai d ils ont de l'esprit, de parler du temps où
ils ne seront plus rien. On en est communément la dupe, et Ton s'imagine qu'ils croient ce qu'ils disent. Ce n'est de leur part qu'un trait d'esprit. Ils sont comme les malades, qui parlent souvent de leur mort, et qui n'y croient pas, comme on peut le voir par d'autres mots qui leur échappent.
^\ La nature, en nous accablant de tant de misères et en nous donnant un attachement invincible pour la vie, semble en avoir agi avec l'homme comme un incendiaire qui mettrait le feu à notre maison, après avoir posé des sentinelles à notre porte. Il faut que le danger soit bien grand pour nous obliger à sauter par la fenêtre. ""^^
/^ L'abbé Dangeau, de l'Académie française, grand pu- \ riste, travaillait à une grammaire et ne pariait d'autre \ chose. Un jour, on se lamentait devant lui des malheurs j ^. de la dernière campagne (c'était pendant les dernières an- / / nées de Louis XIV). « Tout cela n'empêche pas, dit-il, que / je n'aie dans ma cassette deux mille verbes français bien / conjugués. » /
*% Un gazetier mit dans sa gazette : « Les uns diseni^îe cardinal Mazarin mort, les autres vivant ; moi, je ne crois ni l'un ni l'autre. »
,% Le vieux d'Arnoncourt avait fait un contrat de douze cents livres de rente à uiie fille, pour tout le temps qu'il en serait aimé. Elle se sépara de lui étourdiment, et se Ha avec un jeune homme qui, ayant vu ce contrat, se mit en tête de le faire revivre. Elle réclama en conséquence les quartiers échus depuis le dernier payement, en lui faisant signifier, sur papier timbré, qu'elle l'aimait toujours.
/^ Un marchand d'estampes voulait (le 25 juin) vendre cher le portrait de madame Lamotte (fouettée et marquée le 2i), et donnait pour raison que l'estampe était avant la lettre.
150 GUAIIFORT.
/y Masttlion était fort galant. Il devint amoareax de madame de Simiane, petite-fille de madame de Sévigné. Cette dame aimait beaucoup le style soigné, et ce fut pour lui plaire qu'il mit tant de soin à composer ses SynodeSy un de ses meilleurs ouvrages. Il logeait à l'Oratoire, et devait être rentré à neuf heures ; madame de Simiane soupait à sept par complaisance pour lui. Ce fut à un de ces soupers tête à tête qu'il fit une chanson très-jolie, dont j'ai retenu la moitié d'un couplet.
Aimons-nous tendrement, EWire :
Ceci n'est qu'une chanson Pour qui voudrait en médire; Mais, pour nous, c'est tout de bon.
^*^ On demandait à madame de Rocbefort si elle aurait envie de connaître l'avenir. « Non, dit-elle, il ressemble trop au passé. »
/^ On pressait Tabbé Vatri de solliciter une place vacante au Collège royal. (( Nous verrons cela, » dit-il,| et ne sollicita point. La place fut donnée à un autre. Un ami de l'abbé court chez lui : « Eh bien , voilà comme vous êtes ! vous n'avez pas voulu solliciter la place, elle est donnée.
— Elle est donnée, reprit-il, eh bien, je vais la demander.
— Êtes-vous fou? — Parbleu non! j'avais cent concurrents, je n*en ai plus qu'un. )> H demanda la place et l'obtint.
/^ Madame H..., tenant un bureau d'esprit, disait de L. . . : (( Je n'en fais pas grand cas ; il ne vient pas chez moi. ))
^*^ L'abbé de Fleury avait été amoureux de madame la maréchale de Noailles, qui le traita avec mépris. Il devint premier ministre ; elle eut besoin de lui, et il lui rappela
CARACTÈRES ET PORTRAITS. i31
ses rigueurs. « Ah! monseigneur, lui dit naïvement la maréchale, qui l'aurait pu prévoir? »
^*^ Un médecin de village allait visiter un malade au village prochain. B prit avec lui un fusil pour chasser en chemin et se désennuyer. Un paysan le rencontra, et lui demanda où il allait. < Voir un malade. — Avez -vous peur de le manquer? »
^\ H. le duc de Ghahot ayant fait peindre une Renommée^ sur son carrosse, on lui appliqua ces vers :
Voire prudence est endormie, De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.
*^ Une fille, étant à confesse, dit : <( Je m*accuse d avoii* estimé un jeune honune. — Estimé ! combien de fois ? » demanda le Père.
^\ Un homme étant à l'extrémité, un confesseur alla le voir, et il lui dit : n Je viens vous exhorter à mourir. — Et moi, répondit Fautre, je vous exhorte à me laisser mourir. »
^% On parlait à l'abbé Terrasson d'une certaine édition de la Bible, et on la vantait beaucoup. « Oui, dit-il, le scandale du texte y est conservé dans toute sa pureté, »
/j^ Une femme causant avec M. de M..., lui dit : « Allez, TOUS ne savez dire que des sottises. — Madame, répondit-^ il, j'en entends quelquefois, et vous me prenez sur le fait. »
^% «Vous baillez, disait une femme à son raaii chère amie, lui dit celui-ci, le mari et la femme ne sont qu'un, et, quand je suis seul, je m'ennuie. »
^*^ Maupertnis, étendu dans son fauteuil, et bâillant, dit
Ma I
132 GOANFORT.
un jour : « Je voudrais, dans oe moment-ci, résoudre ua beau problèmç qui ne fût pas dilticile. a Ce mot le peint (out entier.
^*^ Mademoiselle d'Entragues, piquée de la façon dont Bassompierre refusait de l'épouser, lui dit : c Vous êtes le plus sot homme de la cour. — ■ Voas voyez bien le contraire, » répondit-il.
. ,% Le roi nomma M. de Na vailles gouverneur de M. le duc de Chartres, depuis régent. M. de Navailles mouiiit au bout de huit jours : le roi nomma M. d'Estrade pour lai succéder ; il mourut au bout du même terme, sur quoi Benserade dit : « On ne peut pas élever un gouverneur pour M. le duc de Chartres, i
^*^ Un entrepreneur de spectacles ayant prié M. de Villars d'ôter rentrée gratis aux pages, lui dit : « Monseigneur, observez que plusieurs pages font un volume. »
^*^ Diderot s'étant aperçu qu'un homme à qui il prenait quelque intérêt avait le vice de voler, et Tavait volé luimême, hii conseilla de quitter ce pays -ci. L'autre profita du conseil, et Diderot n'en entendit plus parler pendant dix ans. Après dix ans, un jour il entend tirer sa sonnette avec violence. 11 va ouvrir lui-même, reconnaît son homme, et, d'un air étonné, il s'écrie : « Ah ! ah ! c'est vous ! » Celui-ci lui répond : « Ma foi, il ne s'en est guère fallu, i Il avait démêlé que Diderot s'étonnait qu'il ne fût pas pendu.
/^ On faisait l'éloge de Louis XIV devant le roi de Prusse. Il lui contestait toutes ses vertus et ses talents. « Au moins, Voire Majesté accordera qu'il faisait bien le roi. — Pas si bien que Baron, » dit le roi de Prusse avec humeur.
^*^ Une femme était à une représentation de Mérape, et ne
pleurait point; on était surpris. « Je pleurerais bien,ditr-elle, mais je dois souper en ville. »
^% Un pape causant avec un étranger de toutes les merveilles de ritalie, celui-ci dit gauchement : c J*ai tout vu hors un conclave, que je voudrais bien voir. »
/^ Henri IV s'y prit singulièrement pour faire connaître à un ambassadeur d'Espagne le caractère de ses trois ministrès, Villeroi, le président Jeannin et Sully. 11 fit appeler d'abord Villeroi : a Voyez-vous cette poutre qui menace ruine ? — Sans doute, dit Villeroi sans lever la tête, il faut la faire raccommoder ; je vais domier des ordres. » 11 appela ensuite le président -Jeannin : « Il faudra s'en assurer, » dit celui-ci. On fait venir Sully, qui regarde la poutre : « Eh ! sire, y pensez-vous? dit-il, cette poutre durera plus que vous et moi. »
^*^ J'ai entendu un dévot, parlant contre des gens qui discutent des articles de foi, dire naïvement : « Messieurs, un vrai chrétien n'examine point ce qu'on lui ordonne de croire. Tenez, il en est de cela comme d'une pilule amère ; si vous la mâchez, jamais vous ne pourrez l'avaler. »
/^ M. le régent disait à madame de Parabère, dévote qui, pour lui plaire, tenait quelques discours peu chrétiens : « Tu as beau faire, tu seras sauvée. »
^*^ Un prédicateur disait : « Quand le père Bourdaloue prêchait à Rouen, il y causait bien du désordre, les artisans quittaient leurs boutiques, les médecins leurs malades, etc. J'y prêchai l'année d'après, ajoutait-il, j'y remis tout dans l'ordre. »
/^ Les papiers anglais rendirent compte ainsi d'une opération de finance de H. l'abbé Terray : « Le roi vient de réduire les actions des fermes à la moitié. Le reste à l'ordinaire prochain. »
y^y Quand H. de B... lisait, ou voyait, ou entendait racon-
1er quelque action bien infâme ou très-criminelle, il s'écriail: <( Oh ! comme je voudrais qu'il m'en eût coûté un petit écu, et qu'il y eût un Dieu. »
/^ Bachelier avait fait un mauvais portrait de Jésus ; ud de ses amis lui dit : « Ce portrait ne vaut rien ; je lui trouve une figure basse et niaise. — Qu'est-ce que vous dites? répondit naïvement Bachelier ; d'Aleilfîbert et Diderot, qui sortent d'ici, Tout trouvé très-ressemblant. »
/^ M. de Saint-Germain demandait à M. de Malesherbes quelques renseignements sur sa conduite, sur les affaires qu'il devait proposer au conseil : « Décidez les grandes vousmême, lui dit M. dé Mâlesherbes, emportez les autres au conseil. »
/^ Le chanoine Récupéro, célèbre physicien, ayant publié une savante dissertation sur le mont Etna, où il prouvait, d'après les dates des éruptions et la nature de leurs laves, que le monde ne pouvait pas avoir moins de quatorze mille ans, la cour lui fit dire de se taire, et que l'arche sainte avait aussi ses éruptions. 11 se le tint pour dit. C'est lui-même qui a conté cette anecdote au chevalier de la Tremblay e.
/^ Marivaux disait que le style a un sexe, et qu*on reconnaissait les femmes à une phrase.
^*^ On avait dit à un roi de Sardaigne que la noblesse de Savoie était très-pauvre. Un jour plusieurs gêntilshomtnes, apprenant que le roi passait par je ne sais quelle ville, vinrent lui faire la cour en habits de gala magnifiques. Le roi leur fit entendre qu'ils n'étaient pas aussi pauvres qu'on le disait. « Sire, répondirent-ils, nous avons appris l'arrivée de Votre Majesté ; nous avons fait tout ce que nous devions, mais nous devons tout ce que nous avons fait. » ^
^*^ Ou condamna en même temps le livre de V Esprit et le
GARAGTËRES.ET PORTRAITS. 155
poëme de la Pucelle, Tls furent tous les deux défendus en Suisse. Un magistrat de Berne, après une grande recherche de ces deux ouvrages, écrivit au sénat : « Nous n-avons trouvé dans tout le canton ni Esprit ni Pucelle. »
»% « J'appelle un honnête honame celui à qui le récit d'une bonne action rafraîchit le sang, et un malhonnête celui qui cherche chicane à une bonne action. » C'est un mot de M, de Mairan.
/^ La Gabrielli, célèbre chanteuse, ayant demandé cinq mille ducats à l'impératrice, pour chanter deux mois à Pétersbourg, l'impératrice répondit : « Je ne paye sur ce piedlà aucun de mes feld-maréchaux. — En ce cas, dit la Gabrielli, Yotre Majesté n'a qu'à faire chanter ses feld-maréchaux. » L'impératrice paya les cinq mille ducats.
/^ Madame du D. . . disait de M . . . qu'il était aux petits soins pour déplaire.
/^ a Les athées sont de meilleurfe compagnie pour moi, disait M. D..., que ceux qui croiwit en Dieu. A la vue d'im athée, toutes les demi- preuves ^de l'existence de Dieu me viennent à Tesprit ; et, à la vue d'un croyant, toutes les demi-preuves contre son existence; se présentent à moi en foule..» . ,
«\M... disait : « On m'a dit du mal de M. de Q...; j'aurais cru cela il y a six mois, mais nous sommes réconciliés. »
j^% Un. jour que quelques conseillers parlaient un peu trop haut à l'audience^ M. de Harlay, premier président, dit: <( Si ces messieurs qui causent ne faisaient pas plus de bruit que ces messieurs qui dorment, cela accommoderait fort ces messieurs qui écoutent. »
,^\ Un certain Marchant, avocat, homme d'esprit, disait : « On court les risques du dégoût en voyant comment l'administration, la justice et la cuisine se préparent. »
/^ Colbert disait, à propos de l'industrie de la nation, que le Français changerait les rochers en or si on le laissait faire. '
^\ « Une idée qui se montre deux fois dans un ouvrage, surtout à peu de distance, disait M. M..., me fait l'effet de ces gens qui, après avoir pris congé, rentrent pour reprendre leur épée ou leur chapeau. »
/^ « Je sais me suffire, disait M..., et, dans l'occasion, je saurai bien me passer de moi, » voulant dire qu'il mourrait sans chagrin.
^*^ « Je joue aux échecs, à vingt-quatre sous, dans un salon où le passe-dix est à cent louis, » disait un général employé dans une guerre difficile et ingrate, tandis que d'autres fais.iient des campagnes faciles et brillantes.
^\ Mademoiselle du Thé, ayant perdu un de ses amants, et celte aventure ayant fait du bruit, un homme qui alla la voir la trouva jouant de la harpe, et lui dit avec surprise : « Eh ! mon Dieu.! je m'attendais à vous trouver dans la désolation. — Ah ! dit»elle d'un ton pathétique, c'était hier qu'il faRait me voir. >
J'^ La marquise de Saint-Pierre était dans une société où on disait que M. de Richelieu avait eu beaucoup de femmes, sans en avoir jamais aimé une. «-Sans aimer, c'est bientôt dit, reprit-elle : moi, je sais une femme pour laquelle il est revenu de trois cents lieues. » Ici elle raconte l'histoire en troisième personne, et, gagnée par sa narration : « 11 la porte sur le lit avec une violence incroyable, et nous y sommes restés trois jours. »
^*^ On faisait une question épineuse à M..., qui répondit : a Ce sont de ces choses que je sais à merveille quand on ne m'en parle pas, et que j'oublie quand on me les demande. »
/^ Le marquis de Choiseul-Labaume, neveu de Tévêque
de Gbâlons, dévot et grand janséniste, étant très-jeune devint triste tout à coup. Son oncle TéTÔque lui en demanda la raison : il lui dit qu*il avait vu une cafetière qu'il voudrait bien avoir, mais qu'il en désespérait, a Elle est donc bien chère? — Oui, mon oncle; vingt-cinq louis. — L'oncle les donna à condition qu'il verrait cette cafetière. Quelques jours après, il en demanda des nouvelles à son neveu. « Je l'ai, mon oncle, et la journée de demain ne se passera pas sans que vous ne l'ayez vue. » 11 la lui montra en effet au sortir de la grand'messe. Ce n'était point un vase à verser du café» c'était Une jolie cafetière, c'est-à-dire limonadière, connue depuis sous le nom de madame de Bussi. On conçoit là colère du vieil évêque janséniste.
,*^ Vohaire disait du poëte Roi, qui avait été souvent repris de justice, et qui sortait de Saint-Lazare : « C'est un homme qui a de l'esprit , mois ce n'est pas un auteur assez châtié. »
^*^ « Je ne vois jamais jouer les pièces de C..., et le peu de monde qu'il y a, sans me rappeler le mot d'un major de place qui avait indiqué l'exercice pour telle heure. Il arrive, il ne voit qu'un trompette : « Parlez donc, messieurs les b. . . , d'où vient donc est-ce que vous n'êtes qu'un ? »
/^ Le marquis de Yillette appelait la banqueroute de M. de Guéménée la sérénissime banqueroute.
/^ Luxembourg, le crieur qui appelait les gens et les carrosses au sortir de la Comédie, disait, lorsqu'elle fut transportée au Carrousel : « La Comédie sera mal ici ; il n'y a point d'écho. 9
/^ On demandait à un homme, qui faisait profession d'estimer beaucoup les fenunes, s'il en avait eu beaucoup. Il répondit : « Pas autant que si je les méprisais. «
/^ On faisait entendre à \m homme d'esprit qu'il ne connaissait pas bien la cour. Il répondit : « On peut être très-
«38 GHAMFORT.
bon géographe sans être sorti de chez soi. » DanviUe n'avait jamais quitté sa chambre.
^\ Dans une dispute sur ie préjugé relatif aux peines in* famantes, qui flétrissent la famille du coupable, M. C;.. dit : (( C'est bien assez de voir des honneurs et des récompenses où il n'y a pas de vertu, sans qu'il faille voir encore un châtiment où il n'y a pas de crime. »
/^ M. de L..., pour détourner madame de B..., veuve depuis quelque temps, de l'idée du mariage, lui dit : « Sa^ vez-vous que c'est une bien belle chose de porter le nom d un homme qui ne peut plus faire de sottises 1 »
/^ Hilord Tirauley disait qu'après avoir ôté à un Espagnol ce qu'il avait de bon, ce qu'il en restait était un Portugais. Il disait cela étant ambassadeur en Portugal.
/^ Le vicomte de S... aborda un jour M. de Vaines en lui disant : « Est-il vrai, monsieur, que, dans une maison où l'on avait eu la bonté de me trouver de l'esprit, vous avez dit que je n'en avais pas du tout^ » H. de Vaines lui répondit : f Monsieur, il n'y a pas un seul mot de vrai dans tout cela : je n'ai jamais été dans une maison où l'on vous trouvât de l'esprit, et je n'ai jamab dit que vous n'en aviez pas. »
/^ Ceux qui entrent par écrit dans de longues justifications devant le public lui paraissent ressembler aux chiens qui courent et jappent après une chaise de poste.
/^ L'homme arrive novice à chaque âge de la vie.
/^ Â un jeune honune, qui ne s'apercevait pas qu'il était aimé d'une femme : « Vous êtes encore bien jeune, vous ne savez lire que les gros caractères. »
/^ « Pourquoi donc, disait mademoiselle de B..., âgée de douze ans, pourquoi cette phrase : « Apprendre à mou- « rir ? » Je vois qu'on y réussit très-bien dès la première
^% Dans le temps où- parut le livre de Mirabeau sur l'agiotage, dans lequel M. de Galonné est très -maltraité, on disait pourtant, à cause d'un passage cçntre H. Necker, que le livre était payé par M. de Galonné, et que le mal qu^on y disait de lui n'avait d'autre objet que de masquer la collusion; sur quoi tf. de L... dit que cela ressemblerait trop à rhistoire du régent, qui avait dit, au bal, à Fabbé Dubois : « Sois bien familier avec moi, pour qu'on ne me soupçonne pas. )> Sur quoi Fabbé lui donna des coups de pied au c, et, le dernier étant un peu fort, le régent, passant sa main sur son derrière, lui dit : « L'abbé, tu me déguises trop. »
^\ Un homme d'une fortune médiocre se chargea de secourir un malheureux qui avait été iautilenient recommandé à la bienfaisance d'un grand seigneur et d'un fermier général. Je lui appris ces deux circonstances, chargées de détails c[ui aggravaient la faute de ces derniers. Il me répon-> dit tranquillement : « Gomment voudriez -vous que le monde subsistât, si les pauvres n'étaient pas continuellement occupés à faire le bien que les riches négligent de faire, ou à réparer le mal qu'ils font ? »
/^ On disait à un Jeune homme de redemander ses lettres à une femme d'environ quarante ans, dont il avait été fort amoureux. « Vraisemblablement elle ne les a plus. — Si fait, lui répondit quelqu'un ; les femmes commencent vers trente ans à garder les lettres d'amour. »
/^ M. X... disait, à propos de l'utiUté de la retraite et de la force que Pesprit y acquiert : « Malheur au poëte qui se fait friser tous les jours I Pour faire de bonne besogne, il faut être en bonnet de nuit, et pouvoir faire le tour de sa tête avec sa main. »
^% Les grands vendent toujours leur société à la vanité des petits.
/, C'est une chose curieuse que l'histoire de Port-Royal écrite par Racine. Il est plaisant de voir Tauteur de PhMre parler des grands desseins de Dieu sur la mère Agnès.
,% D'Arnaud, entrant chez M. le comte de Frise,- le vit à sa toilette, ayant les épaules couvertes de ses beaux cheveux, a Ah ! monsieur, dit-il, voilà vraiment des cheveux -de génie. — Vous trouvez? dit le comte. Si vous voulez, je me les ferai couper pour vous en faire une perruque. »
/^ Il n'y a pas maintenant en France un plus grand objet de politique étrangère que la connaissance parfaite de ce qui regarde l'Inde. C'est à cet objet que Brissotde Warville a consacré des amiées entières ; et je lui ai entendu dire que M. de Yergennes était celui qui lui avait suscité le plus d'obstacles, pour le détourner de cette étude.
^\ On disait à J.-J. Rousseau, qui avait gagué piusicui^ parties d'échecs au prince de Conti, qu'il ne lui avait pas fait sa cour, et qu'il fallait lui en laisser gagner quelques-unes : « Comment ! dit-il, je lui donne la tour 1 »
/^ M. D... me disait que madame de Coislin, qui tâche d'être dévole, n'y parviendrait jamais, parce que, outre la sottise de croire, il fallait, pour faire son salut, un fonds de bêtise quotidienne qui lui manquerait trop souvent; « et c'est ce fonds, ajoutait-il, qu'on appelle la grâce. »
^*^ Madame de Talmont voyant M. de Richelieu, au lieu de s'occuper d'elle, faire sa cour à madame deBrioune, fort belle femme, mais qui n'avait pas la réputation d'avoir beaucoup d'esprit, lui dit : a Monsieur le maréchal, vous n'êtes point aveugle ; mais je vous crois un peu sourd. »
,*, L'abbé Delà ville voulait engager à entrer dans la carrière politique M. de T..., homme modeste et honnête, qui doutait de sa capacité et qui se refusait à ses invitations. « Ehl monsieur, lui dit l'abbé, ouvrez VAlmanach royal. »
/, Il y a une farce italienne où Arlequin dit, à propos des travers de chaque sexe, que nous serions tous parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.
,% Sixte-Quint, étant pape, manda à Rome un jacobin de Milan, et le tança comme mauvais administrateur de sa maison, eii lui rappelant une certaine somme d'argent qu'il avait prêtée quinze ans auparavant à un certain cordelier. Le coupable dit : « Cela est vrai, c'était un mauvais sujet qui m'a escroqué. — C'est moi, dit le pape, qui suis ce cordelier : voilà votre argent ; mais n'y retombez plus, et ne prêtez jamais à des gens de cette robe. »
«% La finesse et la mesure sont peut-être les qualités les plus usuelles et qui donnent le plus d'avantages dans le monde. Elles font dire des mots qui valent mieux que des saillies. On louait excessivement dans une société le ministère de M. Necker ; quelqu'un, qui apparemment ne l'aimait pas, demanda : « Monsieur, combien de temps est-il resté en place depuis la mort de M. de Pezay ?» Ce mot, en rappelant que M. Necker était l'ouvrage de ce dernier, fit tomber à rinstant tout cet enthousiasme.
^*^ I.e roi de Prusse, voyant un de ses soldats balafré au visage, lui dit : « Dans quel cabaret t'a-t-on équipé de la sorte? — Dans un cabaret où vous avez payé votre écot, à Colinn, » dit le soldat. Le roi, qui avait été battu à Colinn, trouva cependant le mot excellent.
^^^ M. Q... disait de madame la princesse de T...: « C'est une femme qu'il faut absolument tromper, car elle n'est pas de la classe de celles qu'on quitte. »
,\ On demandait à la Calprenède quelle était l'étofle de ce bel habit qu'il portait, a C'est du Sylvandref » dit-il, un de ses romans qui avait réussi.
/^ L'abbé de Verlot changea d'état très-souvent. On appelait cela les révolutions de l'abbé de Yertot.
ut GHAMFORT.
^% Diderot disait : « Je ne me soucierais- pas d'être chrétien ; mais je ne serais pas fiché de croire en Dieu. §
/, Le cardinal de la Roche-Aymon, malade de la maladie dont il mourut, se confessa de la façon de je ne sais qud prêtre, sur lequel on lui demanda sa façon de poiser. « J'en suis très-conient, dit-îl; il parle de Tenfer comme un ange. »
y% Christine, reine de Suède, avait appelé à sa cour le cél^re Naudé, qui avait composé un livre très-savant sur les différentes danses grecques, et Méibomius, érudit allemand, auteur du recueil et de la traduction dé sept auteurs grecs qui ont écrit sur la musique. Bourdelot, son premier médecin, espèce de favori et plaisant de profession, donna à la reine Tidée d'engager ces deux savants, Tun à chanter un air de musique ancienne, et l'autre à le danser. Elle y réussit; et cette fiirce couvrit de ridicule les deux savants qui en avaient été les auteurs. Naudé prit la plaisanterie en patience ; mais le savant ea us s'emporta et poussa la colère jusqu'à meurtrir de coups de poing le visage de Bourdelot; et, après cette équipée, il se sauva de la cour, et même quitta la Suède.
^*^ M. le chancelier d'Aguesseau ne donna jamais de privilège pour l'impression d'aucun roman nouveau, et n'accordait même de permission tacite que sous des conditions expresses. Il ne donna à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers volumes de Cléveland que sous la condition que Cléveland se ferait catholique au dernier volume.
^% Il est extraordinaire que M. de. Voltaire n'ait pas mis dans h Puedle un fou comme nos rois en avaient alors. Gela pouvait fournir quelques traits heureux pris dans les mœurs du temps.
/^ M. de T..,, homme violent, à qui on reprochait (
ques torts, entra en fureur et dit qu'il irait vivre dans une chaumière. Un de ses amis lui répondit tranquillement : « Je vois que vous aimez mieux garder vos défauts que vos amis. »
y% Louis XIV, après la bataille de Ramillies dont il venait d'apprendre le détail, dit : « Dieu a donc oublié tout ce que j'ai fait pour lui? d (Anecdote contée à H. de Voltaire par un vieux duc de Brancas.)
^^ Il est d'usage en Angleterre que les voleurs détenus en prison et sûrs d'être condamnés vendent tout ^ ce qu'ils possèdent, pour en foire bonne chère avant de mourir. C'est ordinairement leurs chevaux qu'on est le tplus empressé d'acheter, parce qu'ils sont pour la plupart excellents. Un d'eux, à qui un lord demandait le sien, prenant le lord pour quelqu'un qui voulait faire le métier, lui dit : « Je ne veux pas vous tromper ; mon cheval, quoique bon coureur, a un très-grand défaut, c'est qu'il recule quand il est auprès de la portière. »
^*^ On ne distingue pas aisément Fintention de l'auteur dans le Temple de Gnide, et il y a même quelque obscurité dans les détails ; c'iest pour cela que madame du Défiant l'appelait l'Apocalypse de la galanterie.
/^ On disait d'un certain homme qui répétait à différentes personnes le bien qu'elles disaient Tune de l'autre, qu'il était tracassier en bien.
^% Fox avait emprunté des sommes inunenses à différents juifs, et se flattait que la succession d'un de ses oncles payerait toutes ses dettes. Cet oncle, se maria et eut un fils; à la naissance de l'enfant, Fox dit : f C'est le Messie que cet entant ; il vient au monde pour la destruction des juifs. »
/^ Dubuc disait que les femmes sont si décriées, qu'il n'y a même plus d'hommes à bonnes fortunes.
/^ Un homme disait à M, de Voltaire qu'il abusait du
travail et du café, et qu'il se tuait. « Je suis né tué, » répoadit-il.
*^ Une femme venait de perdre son mari. Scm confesseur ad honores vint la voir le lendemain et la trouva jouant avec un jeune homme très-bien mis. « MoDsienr, lai dit-elle, le voyant confondu, si vous étiez venu une demiheure plus tôt, vous m'auriez trouvée les yeux baignés de larmes; mais j'ai joué ma douleur contre monsieur, et je l'ai perdue. »
^"^^ M. J. . . disait, à propos de la manière dont on vit dans le monde : « La société serait une chose charmante si on s'intéressait les uns aux antres, i
^^, Rulhières cachait un esprit très-délié sous un extérieur assez épais. Très-malicieux avec le ton de l'aménité, très-intrigant sous le masque de l'insouciance et du désintéressement, réunissant toutes les prétentions de l'homme du monde et du bel esprit, il faisait servir ses galanteries à ses bonnes fortunes littéraires, et les lectures mystérieuses de ses productions à slntroduire chez les belles dames. Fort circonspect avec les hommes qui pouvaient l'apprécier, il était extrêmement hardi, à tous éçunds, auprès des femmes qui ne doutaient point de son mérite. Tout dévoué à la faveur et aux gens en place, il n'évitait dans son manège que les bassesses qui l'auraient empêché de se faire valoir. Souple et réservé, adroit avec mesure, faux avec épanchement, fourbe avec délices, haineux et jaloux, il n'était jamais plus doux et plus mielleux que pour exprimer sa haine et ses prétentions. Superficiellement instruit, détaché de tous principes, l'erreur lui était aussi bonne que la vérité quand elle pouvait faire briller la frivolité de son esprit. Il n'envisageait les grandes choses que sous de petits rapports, n'aimait que les tracasseries de la politique, n'était éclairé que par des bluettes, et ne voyait
CARACTÈRES ET PORTitAlTS. 145
dans rhistoire que ce qu'il avait vu dans les petites intrigues de la société.
^*^ Il parait certain que l'homnie au masque de fer est un frère de Louis XIV : sans cette explication, c'est un mystère absurde. II parait certain non-seulement que Mazarin eut la reine, mais (ce qui est plus inconcevable) qu'il était marié avec elle ; sans cela, comment expliquer la lettre qu'il écrivit de Cologne, lorsque, apprenant qu'elle avait pris parti sur une grande affaire, il lui mande : « 11 vous oonveuiiil bien, madame, etc. î » Les vieux courtisans raamteat d'ailleurs que quelques jours avant la mort de la reine, il y eut une scène de tendresse, de larmes, d'explication entre la reine et son fils ; et l'on est fondé à croire que c'est dans cette scène que fut faite la confidence de la mère au fils.
/^ Le baron de la Houze, ayant rendu quelques services au pape Ganganeili, ce pape lui demanda s'il pouvait faire quelque chose qui lui fût agréable. Le baron de la Houze, rusé gascon, le pria de lui faire donner un corps saint. Le |Kipe fut très-surpris de cette demande de la part d'un Français. 11 lui fit donner ce qu'il demandait. Le baron, qui avait une petite terre dans les Pyrénées, d'un revenu très-mince, sans débouché pour les denrées, y fit porter son saint, le fit accréditer. Les chalands accoururent, les miracles arrivèrent, un village d'auprès se peupla, les denrées angmentèrent de prix, et les revenus du baron triplèrent.
/, M . de B. . . , âgé de cinquante ans, venait d'épouser mademoiselle de C..., âgée de treize ans. On disait de lui, pendant qu'il sollicitait ce mariage, qu'il demandait la survivance de la poupée de celle demoiselle.
^*^ Milord Hamilton, personnage très-singulier, élaiit ivre dans une hôtellerie d'Angleterre, avait tué un garçon d'au-
146 GUAMFORT.
berge et était rentré Bans savoir oe qu'il avait fait. L'aubergiste arrive tout effrayé et lui dit : « Milord, saves-vous que vous avez tué ce garQoa ? — Mettez-le sur la carte, b
^% Le chevalier de Narbonne, acoosté par un importun dont la familiarité lui déplaisait, et qui lui <Ut en Tabordaiit : « Bonjour, mon ami, comment te portes-tu? » répondit : « Bonjour, mon ami, comment t'appidlesiu? »
^*^ Un avare souffrait beaucoup d un mal de dent ; on lui conseillait de la faire arracher : « Ah! dit*il, je vois bien qu'il faudra que j^en fasse la dépense. »
/^ Je venais de raconter une histoire galante de madume la présidente de B..., et je ne l'avais pas nommée. M. J... reprit naïvement : « Cette présidente de Bemière dont vous venez de parler... » Toute la société partit d'un éclat de rire.
^% Le roi de Pologne Stanislas avançait tous les jours l'heure de son dîner. M. de la Galaisière lui dit à ce sujet : (( Sire, si vous continuez, vous finirez par dmer la veille. »
/^ M. D... disait, à son retour d'Allemagne : « Je ne sache pas de chose à quoi j'eusse été moins propre qu'à être un Allemand, t
/^ M. B... me disait, à propos des fautes de régime qu'il commet sans cesse, des plaisirs qu'il se permet et qui l'empêchent seuls de recouvrer sa santé : c Sans moi, je me porterais à merveille. »
/^ Un catholique de Breslau vola, dans une église de sa communion, des petits cœurs d'or et antres offrandes. Traduit en justice, il dit qu'il les tient de la Vierge* On le condamne. La silence est envoyée au roi de Prusse pour la signer, suivant l'usage. Le roi ordonne une assemblée de thcologiens ))our décider s'il est rigoureusement impossible que la Vierge lasse à un dévot catholique de petits présents. Les
théologiens de cette communion, bien embarrassés, décident que la chose n'est pas rigoureusement im^idisible. Alors le roi écrit au bas de la sentence du coupable !' k Je fais grâoe au nommé N... ; mais je lui défends, sous peine de la vie, de recevoir désormais aucune espèce de cadeau de la Vierge ni des saints. »
/^ M. de Voltaire, passant par Soissons, reçut la visite des députés de T Académie de Soissons, qui disaient que cette académie était la fille aînée de TÂcadémie française. « Oui, messieurs, répondit-il, la fille aînée, fille sage, fille honnête qui n'a jamais fait parler d'elle. »
/^ M. révêque de L..., étant à déjeuner, il lui vint en visite l'abbé de S...; l'évêque le prie de déjeuner, Tabbé refuse. Le prélat insiste : « Monseigneur, dit l'abbé, j'ai déjeuné deux fois, et d'ailleurs, c'est aujourd'hui jeûne. »
/^ L'évêque d'Arras, recevant dans sa cathédrale le corps du maréchal de Levi, dit, en mettant la main sur le cercueil : (( Je le possède enfin, cet homme vertueux. »
/y Madame la princesse de Gonli, fille de Louis XIY, ayant vu madame la dauphine de Bavière qui dormait, ou faisait semblant de dormir, dit, après Tavoir considérée : « Madame la dauphine est encore plus laide en dormant que lorsqu'elle veille. » Madame la dauphine, prenant la parole sans faire le moindre mouvement, lui répondit : « Madame, tout le monde n'est pas enfant de l'amour. »
^*^ On Américain, ayant vu six Anglais séparés de leur troupe, eut l'audace inconcevable de leur courir sus, d'en blesser deux, de désarmer les autres, et de les amener au général Washington. Le général lui demanda comment il avait pu faire pour se rendre maître de six hommes. « Aussitôt que je les ai vus, dit-il, j'ai couru sur eux, et je les ai environnés. »
*^ Dans le temps qu'on établit phisieurs impôts qui por-
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lâientsur les riches, un millionnaire se trouvant parmi des gens riches qui se plaignaient du malheur des temps, dit : « Qui est-ce qui est heureux dans ces temps-ci t.. • quelques misérables. )>
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