‹ ¦uvres de ChamplainChapitre 14 sur 22 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LE mercredy, dix-hui&iefme iour de Iuin, nous partifmes de Tadoufac, pour aller au Sault (2). Nous pafTafmcs prés d'vnc illc qui s'appelle l'Illc iflcau au Licure(3) qui peut eftre à deux lieuës de la terre de la bande du Nort, & à quelques fept lieuës dudidt Tadoufac, 8c à cinq lieuës (4) de la terre du Su.

(1) La bonne foi avec laquelle Champlain consulte les sauvages pour en apprendre ce qu'il ne pouvait reconnaître de ses yeux, contraste singulièrement avec l'incrédulité de Lescarbot. Champlain, sur le simple récit des sauvages, avait assez bien compris la position de la baie d'Ihidson, et Lcscarbot, plusieurs années après la découverte faite, disait encore : « Toutcsfois ie ne voudrais aifément croire lclUits Anglois difans qu'il le « trouve vne mer dan< les terres au cinquantième degré : car il y a longtemps qu'elle (e. « roit découverte, étant fi voifme de Tadouflac, & en même élévation • { liv. m, ch.

( 2 ) I.c saut Saint-Louis.

( 3) Cette ile fut ainsi appelée par Jacques Cartier, parce que, à son retour en 1536, il y trouva quantité de lièvres. Elle porte encore le même nom aujourd'hui.

(41 Environ deux lieues et demie. La côte du sud, beaucoup moins élevée que celle du nord, parjit être à une bien p'u 5 grande di>tancc qu'elle n'est réellement.

Les Voyages de Champlain. 23

De Tille au Licure, nous rangeafmes la cofte du 1603. Nort enuiron demye lieuë(i), iufques à vne pointe qui aduanec à la mer, où il faut prendre plus au large. Laditte poinéte eft à vne lieuë d'vne ille qui s'appelle Tille au Coudre, qui peut tenir enuiron nie au deux lieues de large, 8c de laditte iile à la terre du Coudrc - Nort, il y a vne lieuë. Laditte ifle eft quelque peu vnie, venant en amoindrhTant par les deux bouts; au bout de l'Oueft, il y a des prairies (2) & poin&es de rochers qui aduancent quelque peu dans la riuiere. Laditte ifle eft quelque peu agréable pour les bois qui l'enuironncnt. Il y a force ardoife, & la terre quelque peu graueleufe; au bout de laquelle il y a vn rocher qui aduance à la mer enuiron demye lieuë. Nous paflafmes au Nort de laditte ifle, diftante de Tlfle au Lieure de douze lieuës.

Le ieudy fuyuant, nous en partifmes, & vinfmes mouiller l'ancre à vne anfe dangereufe du cofté Anfc d an du Nort, où il y a quelques prairies & vne petite 8ercufe " riuiere(3) où les fauuagcs cabannent quelques-fois. Cediét iour, rangeant toufiours laditte cofte du Nort iufques à vn lieu où nous relafchafmcs pour les vents qui nous eftoient contraires, où il y auoit force rochers & lieux fort dangereux, nous fufmcs coïkdantrois iours en attendant le beau temps. Toute cefte 8Crculc cofte n'eft que montaignes tant du cofté du Su, que du cofté du Nort, la plufpart reflemblant à celle du Saguenay.

(1) Par ce qui suit, on voit qu'il faut lire ici dix ou douze lieues : car cette pointe, qui avance à la mer et qui est à une lieue, ou un peu plus, de l'île aux Coudres, ne peut être que le cap aux Oies.

(1) Cette partie de l'île s'appelle encore aujourd'hui les Prairies.

(3) La Petite- Rivière a toujours garde son nom depuis.

Les Voyages de Champlain

1603. dimanche, vingt-dcuxicfmc iour dudi<5t mois,

nous en partifmes pour aller à l'iile d'Orléans (1), Mes belles où il y a quantité d'ifles à la bande du Su, lef- & dangereu. q Ue ii es f ont Da ff cs & couuertes d'arbres, fcmblans

eftre fort agréables, contenans (félon ce que i'ay pu iuger) les vnes deux licuës & vne lieuë, & autres demye; autour de ces ifles ce ne font que rochers & baffes fort dangereux à pafler, & font elloignées quelques deux licuës de la grand'terrc du Su. Et nie d-or- de là, vinfmes ranger à fille d'Orléans, du cofté du ,cans - Su. Elle cft à vne lieuë de la terre du Nord, fort plaifante & vnie, contenant de long huict lieuës(2). Le cofté de la terre du Su cft terre baffe, quelques deux lieuës auant en terre; lefdittes terres commencent à cftrc baffes à l'endroit de laditte illc, qui peut eftre à deux lieuës de la terre du Su. A paffer du cofté du Nort, il y faicl: fort dangereux pour les bancs de fables, rochers qui font entre laditte illc & la grand'terrc, & afleiche prcfquc toute de baffe mer.

(0 Cette ile, suivant Thévet (Grand Insulaire), était appelée pr.r les sauvages Mi. ttigi l peut-être Oxin:g>>, de l'Algonquin Ou/nJigj, ensorcelé .1. «I'auois oublié à vous dire, « que vne ifle nommée des françoys Orléans & des fauu.igcs Minigo, cil l'endroit où la

« rivière cft la plus cftroide L'iflc de Minigo fert de retraite au peuple de ce pays,

« pour fc retirer lorfqu'tls font pmirfuivis de leurs ennemis Les François, » ajoutc-t-il

plus loin, nia nommèrent Ifle d'Orléans, en l'honneur d'vn fils de France, qui lors vi-

■ voit, & fc nommoit lors de Valois, Duc D'orlcans, fils de ce grand Roy Françoys de

■ Valois, premier du nom. » Si ce nom d'Orléans remonte, comme l'affirme Thévet, à un fils de Français I, ce ne peut être que Henri II, qui porta le titre de Duc d'Orléans jusqu'à la mort de son frère aine François, c'est-à-dire, jusqu'à l'année 1536 : car, cette année-là même, Jacques Cartier, en retournant de son second voyage, dit • vinfmes pofer au bas de liflc d'Orléans, environ douze lieues de Sainttc Croi x. > Il faut donc supposer, ou bien que le nom de Battbus, donne à cette ile par Cartier lui-même l'automne précédent, aura été changé pendant l'hiver que les Français pa*>èrent ici, ou bien que cette ile avait déjà reçu son nom de quelque voyageur inconnu ; ce qui n'est guère probable, puisque alors Cartier, qui devait le savoir aassi bien en remontant le fleuve qu'en descendant, ne pouvait, sans inconvenance, substituer un nom assez indifférent en lui-même, à celui d'un fils de France, du fils de son bienfaiteur.

( 2) Sept lieues.

Les Voyages de Cha.viplain. 25

Au bout de laditte ifle, ie vy vn torrent d'eau (1), 1602qui deibordoit de deflus vne grande montaigne(2) Torrent de laditte riuiere de Canadas, 6c deflus laditte mon- d cau " taigne eft terre vnie & plaifante à veoir, bien que dedans lefdittes terres Ton voitdchauites montaignes, Montaigne» qui peuuent eftre à quelques vingt ou vingt-cinq JJ^ 1 ]° 0 " n g 0,d lieuës dans les terres (3), qui font proches du premier fault du Saguenay.

Nous vinfmes mouiller l'ancre à Québec (4), qui ^Defcription eft vn deftroicl: de laditte riuiere de Canadas, qui a c ^ ec ' quelque trois cens pas de large (5). Il y a à ce deftroicl:, du cofté du Nort, vne mon taigne aflez haulte, qui va en abaiflant des deux coftez; tout le refte

(1) L'auteur donna plus tard à ce terrent d'eau le nom de Montmorency, qu'il porte encore aujourd'hui. Dan* la carte des environs de Québec qu'il publia en 1613, il l'appelle «le grand fault de Montmorency. » Dans l'édition de 1632, il ajoute : • Que i'ay nommé le fault de Montmorency. »

(2) C'est-à-dire, un coteau très-escarpé, haut d'environ 300 pieds.

(3) Ces montagnes, qui forment la chaîne des Laurentides, ne sont pas aussi éloignées ; mais elles s'étendent en effet jusqu'au bassin du Saguenay.

(4) C'est ici la première fois que l'on rencontre le nom de Québec, pour désigner ce que Jacques Cartier appelle tantôt Stadaconé, tantôt Canada. Tous ces noms, sans se contredire ou s'exclure, expriment, suivant la langue et le génie des sauvages, comme une nuance particulière du tableau pittoresque que présente le site de Québec. Stadaconé était bâti sur Vaile que forme la pointe du cap aux Diamants; or, suivant Mgr Laflèche, stada. (9nt,àiïii le dialecte cris ou algonquin, veut dire aile, quoique d'autres linguistes prétendent reconnaître dans ce mot une origine huronne (voir Hiit. de la Cohnie Francahe en Canada, I, 532, note **). Le mot Canada, dont Cartier nous donne lui-même la signification ( ils appellent une ville canada «), semble avoir désigné l'importance relative que devait avoir Stadiconé par l'avantage même de sa position. Enfin, il est naturel de supposer que les sauvages, après la disparition ou le déplacement de Stadaconé, n'aient pas trouve, pour désigner le même lieu, d'expression plus juste que celle de Kébec ou Québec, qui veut dire, comme le remarque ici Champlain, dètrsit, rétrécissement, et même quelque chose de plus expressif, t'est kauche. Ce passage resserré entre deux côtes escarpées, est peutêtre ce qui frappe davantage le voyageur qui remonte le Saint-Laurent, jusque là si large et si majestueux. Or les sauvages du bas du fleuve, et les Micmacs en particulier, se servent encore actuellement du même mot kebec, pour signifier un lieu eù l'eau se rétrécit ou se referme. Inutile de réfuter ici les opinions plus ou moins ingénieuses, qui veulent trouver l'origine du nom de Québec dans l'exclamation d'un matelot normand, qutl bec ! c'est-à-dire, quel cap! ou dans les armes de certain comte ou seigneur de Normandie. En face de toutes ces suppositions, il y a toujours les témoignages imposants de Champlain et de Lescarbot, qui affirment que ce mot est sauvage. (Voir le Cours d'Histoire de M. Perland, I, 90, note 3.)

()) Le fleuve, devant Québec, a un quart de lieue de large.

Db

26 Les Voyages de Champi.ain.

1603. e ft P a V s vn y & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres, comme chefnes, cyprès, boullcs, fapins & trembles, 8c autres arbres fruictiers fauuages, & vignes; qui faicl qu'à mon opinion, fi elles citaient cultiuées, elles feroient bonnes comme les noftres. d« dia- Il y a, le long de la cofte dudict Québec, des dia- Foîtrouucà mants dans des rochers d'ardoyfe, qui font meilleurs Québec. q ue ceux d'Alençon. Dudict Québec iufques à l'ille au Coudre, il y a 29. lieues (1).

De la poinHe Sainte Croix, de la riuicre de Bati/can ; des riuieres, rochers, if es, terres, arbres, fruicls, vignes & beaux pays qui font depuis Québec, iufques aux Trois Riuieres.

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