‹ Œuvres de Chapelle et de BachaumontChapitre 17 sur 67 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

D'une Lettre écrite de U eempegne à M. de Molière.

e n'ai encore vu chez lui qu'un ou deux gentilshommes fort aisés et fort honnêtes gens ; néanmoins , comme il ne faut jurer de rien , sll faut que les autres ne leur ressemblent pas , et que dans la suite quelqu'un de ces messieurs s'avise de nous venir faire ce beau compliment ordinaire, et d'être ,

Pour mon malheur, aussi courtois Que ceux de tant d'autres endroits , Que pensez-vous que je devienne, S'il faut que pendant plus d'un mois Soir et matin j'en entretienne Tout au moins deux , fort souvent trois, De tout ce qu'on fait en Guiftine Pour l'alliance des deux rois?

An reste, il nous est impossible de manger sur le lieu ni de vous envoyer du gibier, à cause du

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OEUVRES DITËRSBS. 19g

mauvais temps, et que nos meilleurs oiseaux ne sont pas encore en état de voler. Nous n'avons pour tout vaillant qu'un tiercelet de faucon , qui n'approche point du tout de la bonté des autres, et qui de plus a mué ;

Mais comme il ne fait rien qui vaille Et qu'il pleut ici tous les jours, Nous ne voyons perdrix ni caille , Et ne pouvons avoir recours , Pour notre ordinaire mangeaiUe , Qu'aux pigeons et qu'à la volaille Que fournissent nos basses-cours.

Cependant mon cher hôte, à qui j'avois demandé quelque chose pour vous régaler, et qui le souhaite encore plus que moi,

Voyant cette étrange indigence De cailles, guignaitls et perdrix , Vous veut donner en récompense Un pâté , bon par excellence , Fait de deux lapins , tous deux pris Dans le meilleur endroit de France , Comme en pâte aussi tous deux mis Par un pâtissier d'importance.

Goûtez-le })ien, M je vous dis Quil est pâté de conséquence , Qui , bien que bis en apparence , ^ N'en vaut assurément pas pis :

Car, outre que la prévoyance Pour envoyer en assurance

aOO OEUTR^S DIVERSES.

Ua pâté jusques à Paris , Par une longue expérience , Veut qu*il tire un peu sur le gris »

C'est, cher ami, qu'en conscience Nos Ghartrains emportent le prix Pour savoir pàtisser en bis (i).

(i) Le fragment qu*on vient de lire, ainsi qne la lettre qui le suit, ont toujours appelé mon attention et mes réflexions particulières. Comment se fait-il que Chapelle , un des hommes le plus mus façans de son temps, qui tutoyait librement Despréaux et tant d'autres, dise vous à son ancien condisciple Molière, et aille même une fois jusqu'à s'écrier : Grand homme ! avec un élan de conviction qui se fait aisément sentir t Seraitce qu'eu raison du genre de talent de Chapelle, le génie de Molière exerçât sur lui un ascendant plus marqué, plus irrésistible que celai de ses autres amis? Quoi qu'il en soit , ces deux morceaux , en tant que lien sympathique et comme élément de l'existence tnoraie et littéraire de Chapelle, sont assurément une des circonstances qui le grandissent et qui t'honorent le plus.

LETTRE Au Même.

otre lettre m'a touché très sensiblement, et dans Timpossibilité d'aller à Paris de cinq ou six jours, je vous souhaite de tout mon cœur en repos et dans ce pays. J'y contribuerois de tout mon possible à faire passer votre chagrin, et je vous ferois assurément connoître que vous avez en moi une personne qui tâchera toujours à le dissiper, ou pour le moins à le partager.

Ce qui fait que je vous souhaite encore davantage ici, c'est que dans cette douce révolution de l'année , après le plus terrible hiver que la France ait depuis long-temps senti, les beaux jours se goûtent mieux que jamais, et sont tout autrement beaux à la campagne qu'à la ville, où, quand vous les avez, il vous manque toi;gours des endroits pour en prendre tout le plaisir. Je me promène depuis le matin jusqu'au soir avec tant de satisfaction et de contentement d'esprit que je ne saurois croire m'en pouvoir lasser. En vérité , mon très cher ami , sans vous je ne songerois guère à Paris de long-temps, et je ne pourrois

!Boi Œuvres

nie résoudre à la retraite que* lorsque le solefl fera la sienne. Toutes les beautés de la campagne ne vont faire que croître et embellir, surtout celles du vert, qui nous donnera des feuilles au premier jour et que nous commençons à trouver à redire depuis que le chaud se fait sentir. Ce ne sera pas néanmoins encore sitôt, et pour ce voyage il faudra se contenter de celui qui tapisse la terre , et qui , pour vous le dire un peu plus noblement,

Jeune et foible , rampe par bas Dans le fond des prés, et n'a pas Encor la vigueur et la force De pénétrer la tendre écorce Du saule qui lui tend les bras.

La branche, amoureuse et fleurie, Pleurant pour ses naissants appas.

Toute en sève et larmes , Ten prie , Et , jalouse de la prairie , Dans cinq ou six jours se promet De Tattirer à son sommet.

Vous montrerez ces beaux vers à mademoiselle Henou seulement; aussi bien 8ont>ils la figure d'elle et de vous. Pour les autres, vous verrez bien qu'il est à propos surtout que vos femmes ne les voient pas, et pour ce qu'ils contiennent, et parcequlis sont, aussi bien que les premiers, tous des plus méchants. Je les ai faits pour répondre à cet endroit de votre lettre où vous particularisez le déplaisir que vous donnent les partialités de vos trois grandes actrices pour la distributioa

Diverses. 2o3

de vos rôles. Il faut être à Paris pour en résoudre ensemble, et, tâchant de faire réussir l'application de vos rôles à leur caractère, remédier à ce démêlé qui vous donne tant de peine. En vérité, grand homme , vous avez besoin de toute votre tête en conduisant les leurs , et je vous compare à Jupiter pendant la guerre de Troie. La comparaison n'est pas odieuse , et la fantaisie me prit de la suivre quand elle me vint. Qu'il vous souvienne donc de l'embarras où ce maître des dieux se trouva pendant cette guerre sur les différents intérêts de la troupe céleste , pour réduire les trois déesses à ses volontés.

Si nous en voulons croire Homère, Ce fut la plus terrible affaire Qu*eut jamais le V^and Jupiter. Pour ^nettre fin à cette guerre , Il fut obligé de quitter Le soin du reste de la Terre.

Car Pallas, bien que la déesse Du bon sens et de la sagesse.

Courant partout le guilledou Avec son casque et son hibou , Passa pour folle dans la Grèce; Et lui, qui l'aime avec tendresse.

Pensa devenir aussi fou.

Sa Junon , la grave matrone »

Sa compagne au céleste trône « Devint une dame AUson

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