‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 15 sur 15 · TV · texte numérisé non relu

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la magnésie^ se roule en semences brillantes dans quelques métaux natifs, ou se contourne et se creuse en œuf autour de certains cristaux.

Et pendant ce temps-là survient le lichen aride, écailleux^ friable au toucher, métallique au regard, qui se cramponne à sa surface, et qui reste long-temps indécis encore pour le naturaliste entre Foxide et la plante. ^

Yoilà l'être vivant engendré dans la famille des cryptogames ; la mousse se hérisse d'urnes d'argile ou d'airain ; la fougère replie ses folioles sur des rouleaux ocreux pareils à des pyrites, et le champignon obombre son pédoncule en s'arrondissant sur lui comme le casque d'une géode.

La matière ne se ralentit point dans l'investigation de ses conquêtes organiques. La plante cherche à sentir ; elle frissonne au toucher dans les sensitives, elle palpite, s'arme, et se défend dans les dionées; elle voit dans la clitie, qui cherche le soleil, qui le regarde et* qui le suit; elle choisit, elle aime, elle attire dans le palmier ; elle a la perception du jour, de la nuit et des moindres divisions du temps dans toutes les espèces.

Elle va parvenir à l'être sensitif dans les byssus^ dans les conferves, dans les polypiers; elle s'animalise , elle se peuple. La science sera obligée de créer un nom pour cette classe intermédiaire des espèces naturelles ; et comme les noms qu'elle inventera d'abord seront pittoresques et vrais, elle les appellera des zoophytes, des animaux-plantes:

, Et le principe créateur se prolonge toujours en s'enrichissant de nouvelles facultés , mais par des degrés insensibles à une attention vulgaire, et en modifiant à peine le type de ses figures plastiques. Ainsi, la radiation stellaire qui brille au front du 'firmament s'étoit réfléchie dans une foule de cristallisations et de métaux; elle a déjà passé daps^la corolle des rosacées; elle se multiplie dans les madrépores en divisions élégantes , en empreintes , pétaliques, en épanouissements flosculeux.

. Vous la retrouverez plus tard dans l'animal vertébré et dans ses vertèbres elles-4némes , qui ont semé de tant d'astroïtes le$ débris du monde fossile. C'est peu que le fungus sensitif développe au fond des eaux, sous une forêt de corail, son dôme poli doublé de lames fines et

HUMAllNE.

fragiles j coinme son analogue végétal, au milieu de la fraîche pelouse des bois; la scolopendre sensible et mouvante va saisir la muraille des rochers humides avec plus de doigts que la doradille , et la couleuvre se rouler autour des tiges légères en plus de nœuds que la liane. Cette feuille morte que le hasard semble avoir détachée de la cime du tilleul avant les jours sévères de l'automne ^ et qui tombe sur la terre en, tournoyant, prenez garde :

c'est un papillon; ces jolis argus qui frappent, l'air de leurs ailes, ne diriez-vous pas que ce fussent des pervenches qui volent ? L^œuf mê- ' me des oiseaux n'est qu'une graine que le soleil ne peut féconder , et qui u'éclot pas sans «voir été couvée par une mère.

Les animaux, pénétrés de l'impatience com-* mûrie à tout ce qui est , ne s'en tiennent pas plus à la sensitivité Aouvellement acquise que les plantes à la végétation^ que les métaux à la croissance, crescence ou cretescence, si barbarement riommée crudescence par nos médlcastres. Ils sont agités à leur tour du besoin de cogpitation; mais plus heureux que l'homme, ils y pourvoient par des instincts réguliers et

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invariables dans les laborieuses républiques des castors, des abeilles, des termites et des ' fourmis. Ils s'ëlèyent jusqu'à des sentiments presque réfléchis dans Téléphant et le cheval ; jusqu'à des affections énergiques , obstinées^ capables de souvenirs dans ce phoque des mers polaires , auquel l'observateur regrette de ne pouvoir accorder une âme, et dont les anciens avoient fait la syrène ou la muse des écueils. Cependant le phoque ne pense point, , et le chien, créé pour l'homme, est plus ex-* ceptionnel encore dans la chaîne des êtres.

Dieu nous l'a donné tard, en forme de compensation , pour servir de guide à l'aveugle , d'ami à la misère , de consolateur assidu et caressant à tous les maux de la. vie. Si la bienveillance est la première des aptitudes résurrectionnelles , et qui pourroit en douter! je suis fermement convaincu que le chien ressuscitera.

Le cinquième jour enfin, l'homme se lève • tout à coup du milieu de quelque tribu étonné?? d'orangs ou de pongos. Le voilà pourvu d'un sens de plus , le sens cogitatif et tout ce qui en dépend, le vague des idées, la confa-

HUMAINE

sion des paroles ^ la diffusibilîte des langues ^ des doctrines et des opinions! Le voilà, ignorant du passé qu'il n'a pas pu connoître, ignorant de l'avenir qu'il ne connoîtra jamais, toujours mécontent du préseut , regret-^ tant un mieux qui n'a pas été ou désirant un mieux qui ne sera pas ; la plus malheureuse ,^ je l'avoue, de tolites les créatures prédestinées, à être, parce qu'elle est la seule qui prévoie , sa fin , et qu'elle n'a point d'organes pour la comprendre ; mais malheureuse seulement d'une infortune relative, d'une infortune réparable qui pèse sur elle comme un châtiment, pour réprimer son hàtiveté insensée à

• changer de nature. Je ne raconterai pas cette belle histoire allégorique, si diagphane dans ses emblèmes et si lumineuse dans ses enseignements. On peut la demander à Moïse.

Il est sans doute assez singulier que j'aie été . obligé de m'envelopper de tsyit de précau-

• tions logiques et de m'appuyer de tant de preuves, pour parvenir lentement à l'exposition d'une idée simple qui est écrite à la première page du premier volume du premier des livres connus, et qu'on peut regarder p&r

DE LA PALINGENESIE

conséquent comme la première des notioiis.

de l'homme. — L'espèce qui apparoît au cioquième jour de la création a la pensée pour instrument et la compréhension pour objet ; mais l'imperfection de son organisme ne lui permet pas d'y parvenir." — U y a plos de trois mille ans que cela est dit^ et plus de trois mille ans qu'on l'oublie.

Sept ou huit génies immortels ont résumé toutes les sciences de l'espèce avec une supériorité accablante : Pythagore, Platon, Aristote, Descartes, Charles Bonnet, CuvieryCt je nç sais qui encore , les premiers avec de beaux mensonges poétiques, les derniers avec des faits matériels. Qu'ont-ils appris à l'homme , sinon ce qu'il avoit appris au pied de l'arbre d'Adam? C'est qu'il a dévoré inutilement le fruit de la science, et qu'il doit mourir.

Le système des transmigrations pythagoriciennes étoit une hallucination compréhensLve, et je ne suis pas surpris qu'il soit devenu la croyance d'une partie des nations. Pythag[ore étoit bien plus près de la vérité accessi-n ble, s'il avoit étendu sa théorie à toute la création matérielle au lieu de la restreindre à

HUMAIOÏE.

une créature finale. Il n'y a point de créature finale tant que la création n'est. pas finie, et cela est si naïf à dire que cela ne vaut pas la peine d'être dit.

Or^ la création n'est certainement pas finie tant qu'il reste à la créature une appétence déterminée de perfectionnement, et qu'elle conçoit un état meilleur pour lequel, elle manque d'organes compréhensibles.

Je demande maintenant à l'homme s'il se croit la fin de la création ?

Il faut que je. m'arrête un moment pour laisser libre carrière à une objection qu'on m'adressera sans doute quand on m'aura suivi jusqu'ici; car j'ai supposé en commençant que j'avois affaire à un auditoire patient et résolu.

' « Ce que vous veiiez de nous dire , me ré- » pondra-t-on , nous le savions à peu près , et . » vous n'avez fait que rétablir une espèce » d'ordre dans quelques idées que nou^ » avions conçues avant vous; mais c'est sur , .

DE LA FALINGENESIE

» ces idées elles^mènles que repose notre foi » philosophique dans la perfectibilité. L*hom- » me doit devenir de plus en plus compré- » hensif en sa propre espèce. Nous som- » mes 4éjà très-compréhensifs nous-mêmes, » car nous ne croyons plus à rien, et cela » prouve que nous savons beaucoup. La ci- »^'Vilisation n'a-t-elle pas fait assez de progrès ^) depuis que nous lui en promettons ? Voyez » quelle touchante mansuétude elle a porté )) dans les mœurs , quelles clartés elle a fait )) jaillir dans l'instruction , quel mouvement )) rapide et irrésistible elle a imprimé à toutes » les intelligences ! La justice ne se trompe » plus 'y la médecine est devenue, personne ne » l'ignore , une véritable science exacte 5 le » mérite seul conduit aux honneurs et la » vertu seule au pouvoir; l'harmonie qui re- » git les sociétés fraternelles, grâce à la liberté » illimitée de la presse, à l'enseignement mu- » tuel et à la méthode Jacotot, feroit envie à M l'utopie de Morus et à la république idéale ' » du plus sage des élèves de Socrsyte. La poli- )^ tique est encore un peu embarrassée dans » sa marche, mais le père Enfantin a puissam-

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» ment débrouillé les religions. Ce sera bien » autre chose quand nous aurons trouvé la » femme libre et organisé le Phalanstère. En- » fin nous ne brûlons plus les livres, et si » nous les submergeons de temps en temps , » c'est en vérité parce que nous n'en avons » plus besoin. Oh! c'est une chose bien visi- » ble et bien satisfaisante que le perfection- )) nement de l'humanité! Nous vous accor- » dons avec plaisir, monsieur, que l'être com^ » préhensif doit' surgir quelque jour de la » création ; mais l'être compréhensif , ce sera .» l'homme. »

Ironique ou sincère, le tableau qu'on vient de tracer est en effet l'expression de notre statistique sociale ; et à prendre cette antagonie dans son acception la plus favorable, elle ne peut rien changer à l'évidence logique de ma proposition, que je dois présenter aetuçUement sous une forme plus exclusive.

1® Il est aussi impossible à l'être privé d'organes compréhensifs de parvenir à la com- •' préhensioit qu'à l'aveugle-né de s'approprier la sensaticin de la lumière et des couleurs., v

DE LA PALINGENlîSIK

â" L'hojnme est prive des organes propres à Fétre compréhensif .

Il me reste à le prouver.

Je crois que c'est Voltaire qui a dit quelque part, avec son assurance de philosophe et sa légèreté d'honune du monde, que l'impossibilité d'acquérir un sens étoit démontrée par l'impossibilité même d'en déterminer l'objet et la perception. Aussi s'est-il bien gardé de nous faire connoîtfe ceux dont il a doté si libéralement ses charmants voyageurs fantastiques, Micromégas et l'homme de Sirius, dans

, une de ses plus étincelantes bluettes. C'est vraiment trop de modestie ou de préoccupation. Il suffit d'y penser pour lui en offrir une douzaine et davantage, sans les aller cher- ' cher plus loin que dans la simple organisation de quelques pauvres animaux, qui ont été ,

^ sous ce rapport, comme sous beaucoup d'autres, plus favorisés que nous. Le sens du retour annuel des mauvaises saisons , qui avertit si infailliblement les hirondelles; celui de l'as-

HUMi^INE,

cension journalière du soleil, qui réveille tous les matins le coq sur son juchoir 5 celui de Forientatron , qui dirige avec tant de sûreté la colombe vers le nid de ses petits ; celui du péril, qui fait tressaillir et crier une poule aveugle au milieu de ses poussins , à l'arrivée du milan ; celui des distances, qui permet à la caille paresseuse de mesurer son vol à travers les mers jusqu^à un point de repos invisible^ celui qui enseigne les herbes salutaires et les remèdes efficaces au chien et à la cicogne; celui qui dirige et qui modère le vol précipité de la chauve-souris dans les anfractuosités de. ses spélonques ténébreuses : ce n'est d'aucun de ceux-là que je veux parler.

Si l'homme avoit reçu eo naissant quelque disposition organique à la compréhension de la vérité , elle $e seroit essayée d'abord sur ses contingents les plus immédiats, ou, à force d'en être pressée de toutes parts , elle se seroit accoutumée à les connoître et à les juger.

Les contingents les plus immédiats de l'être pensant sont au nombre de trois : la création, l'espace et le temps.

La création : il vit en elle, par elle, avec

DE LA PALINGENESIE

elle. La plus incontestable de ses notions , c'est qu'il est parce qu'elle est.

L'espace, il le sent partout, dans les pas qu'il ébauche en pendant à ses lisières , dans la course du cheval , dans le vol dé l'aigle , dans la marche éternelle des comètes, dans l'incommensurable regard dont il pénètre l'inj&ni.

Le temps : il le subit dans tous ses jours, dans toutes ses heures, dans toutes se$ minutes ; il le mibit dans toutes ses actions, dans toutes ses pensées . Il n'y a pas une inspiration de son poumon , pas un mouvement de son pouls, pas une alternative de la systole et de la diastole de son cœur qui ne lui rappelle le temps.

Rassemblez maintenant, je ne dis pas tous les hommes — cela seroit inutile — , mais quelques hommes que je vais nommer; réunissez Orphée , Epicure , Démocrite , Aristote, Hippocrate , Archimède , Marc-Aurèle, Cicéron, Montaigne, Bacon, Locke, Leibnitz, Bonnet, Kant, Georges Cuvier, — et toi aussi, mon cher Ballanche ! Cela composera, je pense , une assez belle société intelligentielle. Don-

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nez-leur pour rapporteur ce bon prince de la Mîrandole ^ qui s'étoit engagé à soutenir contre tout venant une thèse de omni re scibilî^, et demandez à ces gens-là, qu'on ne suspectera guère y s'ils savent ce que c'est que le temps, que l'espace, que la création, les trois affaires inmiédiates de l'homme, et s'ils comprennent ORGANIQUEMENT commcut CCS faits , id^Ditiqu^ à leur propre existence, ont pu être ou ne pas être, avoir un commencement et une fin, ou n'avoir pas plus de fin que de commencement.

Ils vous répondront qu'ils ne le savent pas, et que l'homme ne peut le savoir.

Et c'est vous qui attendez quelque chose de plus !

Tout ce qu'il est permis à l'homme de connoître, quand il a étudié avec fruit les secrets de son organisation , c'est qu'il est infiniment peu perfectible , parce qu'il manque des moyens essentiels de la perfectibilité.

Et la brute l'auroit connu , si elle a voit pu comprendre qu'elle n'étoit pas pensante ; la plante, si elle avoit pu comprendre qu'elle n'étoit ni impressionnable ni locomotive ; le

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métal, s'il avoit pu comprendre qu'il n'étoit pas vivant.

Uhomme le sauroit, s'il n'étoit pas pensant, c'est-à-dire s'il n'avoit pas le malheur d'abandonner sa raison à d'extravagantes chimères.

L'homme n'est pas l'êtbe compréhensif.

La création n'est pas finie.

Je retourne un moment à mes chrétiens , dont je serois désespéré d'alarmer les scru-* pules, ce qui m'arriveroit sans dessein, puisque je suis convaincu que leur religion est la véritable croyance de l'homme pensant. Maintenant je me crois capable de leur prouver, avec une autre autorité que je ne l'avois fait d'abord, en procédant à l'exposition graduelle de mes principes , que mon opinion est la seule qui pmsse élucider complètement le mystère des révélations divines, dans ce qui lui restoit d'impénétrable. Cette digression sera courte.

Si l'on me demande comment il se fait que

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l'être compréheusif ne soit pas annonce dans les livres de Moïse , qui contiennent toute la révélation du buisson ardent et toute celle du mont Sinaï, je demanderai^ à mon tour,* comment il se fait que la résurrection de l'homme n'y soit pas exprimée non plus , même implicitement ; par quel hasard elle se trouve au contraire mise en question dans VEcclésiaste, ni plus ni moins hardiment que dans Sénèque le tragique; et pourquoi la notion de l'immortaUté de Fâme , qui est la plus importante des notions morales, après celle de Dieu^ n'a été effectivement qu'une notion morale jusqu'à Jésus-Christ y au lieu d'être une notion révélée ?

Il n'y a qu'une solution à cette difficulté : c'est que la sainte Ecriture est le contrat d'alliance des êtres pensants qui se reconnoissent sous le nom d'hommes ^ qu'elle, ne contient que la vérité qui est donnée immédiatement à leur nature , et que l'être pensant n'est pas immédiatement appelé àl'état résurrectionnel, comme le sera l'être compréhensif . La résurrection n'est pour l'être pensant qu'une idée instinctive et un sentiment d'anticipation.

DE LA PALINGENESIE

C'est pour l'être compréhensif seulement qu'elle sera une idée compréhensible. On peut tirer de ceci une induction qui aui^a la précision et la clarté d'un aphorisme.

Ce que nous appelons mystère est une vérité prévue par notre sens intelligentiel , mais que nos autres sens ne sont pas propres à percevoir dans l'état actuel de notre organisme.

Ce qui est mystère pour l'être pensant sera perception pour l'être compréhensif-

Ajoutez à cela que l'Eglise a reconnu la nécessité d'un état intermédiaire entre la vie de l'homme et la résurrection , dans deux de ses dogmes extra-bibliques, le jugement particulier et le purgatoire y comme elle a reconnu l'existence de l'être compréhensif dans le dogme extra-biblique de Y ange; faits respectables de croyances , qui n'ont pas été révélés^ et dont la nature et les circonstances, la forme^ le temps et les lieux, n'ont jamais pu être convertis en articles de foi.

Or l'état intermédiaire entre l'état pensant et l'état résurrectionnel , c'est l'état compréhensif, qui est de sa propre nature, comme

HUMAINE. 375

L'Eglise Ta pensé, un état d'épuration et de jugement.

Si on jette les yeux en arrière sur les idées que je viens de développer, on les trouvera également conséquentes, dans le système de la création divine et dans celui de la création spontanée, parce que la création spontanée n'auroit pu s'accomplir que par une succession fortuite d'événements incroyables, dans lesquels le hasard auroit toujours pourvu à point à l'absence d'une direction intelligente ; et le phénomène de ce coup de dé perpétuel, pour me servir de la spirituelle comparaison de l'abbé Galiani , seroit incomparablement plus inintelligible à la pensée que l'existence d'un Dieu créateur. Le hasard logicien , le hasard invariable dans ses combinaisons, invariable dans ses produits , est un fantôme indigne des contes de fées.

J'ai été douteur et même incrédule , parce que je ne voyois dans la vie de l'homme que des répartitions injustement inégales pendant

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qu^elle dure, et qu'un vide affreux à sa fin. tPai refusé, dans mon cœur aveugle, de connoître et d'avouer Dieu , parce que sa suprême sagesse avoit mesuré une révélation incomplète à nos organes incomplets.

La chaîne des êtres étoit interrompue, ainsi que je Fai dit, à Tanneau où est suspendue la destinée incertaine de Thomme ; et à prendre ' les masses conime je les vois, en remuant jusque dans les entrailles de Fantiquité la déplorable histoire des siècles et des nations , je ne trouvois mon espèce que trop faite pour le néant.

Depuis que le grand cercle de la création , s'est accompli [à mes yeux , depuis que je le parcours dans son admirable régularité , du moment oii il procède de Dieu par la matière douée du principe créateur jusqu'au moment oii il aboutit à Dieu par le sens compréhensîf , qui est le souffle même de Dieu , retourné à son origine , j'ai pris mes erreurs en pitié. Ici rien ne manque à l'éternelle harmonie des choses créées ; et tout ce qui est mal dans les feits passagers concourt au bien absolu de Faccomplissement des faits universels. La fa-

in

HUMAINE

culte de croître a passée plus intense et plus puissante , du minéral dans la plante ; la vie , de la plante ^dans l'animal ; la sensibilité de l'animal dans l'homme. La pensée parvient, à son tour, de l'homme à l'être compréhensif , avec ses trois sens intellîgentiels , la mémoire, l'imagination et le jugement. Ainsi l'homme traverse l'état de compréhension pour arriver à l'état de résurrection dans lequel il sera toujours.

Oh ! si cela n'étoit pas ainsi, et que le perfectionnement de. l'homme finît dans l'homme , quel honime oseroit prétendre à ressusciter?

Cela est ainsi par la raison irrévocable qu'il est impossible que cela soit autrement.

Et si je pouvois emporter tout le genre humain avec moi sur des ailes plus fortes et plus assurées que celles de ma parole, à la contemplation de cette sphère miraculeuse qui m'est devenue sensible, il n'y a point d'âme , si rebelle qu'elle fût à la conviction , qui ne partageât la mienne^!

« Dieu est , diroitncUe ; Dieu sera toujours,. » et l'homme , épuré par l'état de compré-

DE DA. PALINGÉNBSIE

» faension^ sera toujours près de Dieu quand ^) il aura subi la dernière de ses épreuves. »

Le reste n'est plus qu'un de ces objets de vaine 'et impuissante curiosité sur lesquels s'exerce long-temps encore cependant l'insatiable avidité de notre esprit :

Quel sera l'être compréhensif au sixième jour de la création, et qu'y deviendra l'homme ?

Je n'en sais pas plus sur ces questions que ceux qui n'ont jamais prévu l'être compréhensif ; mais je vous ferai part de mes conjectures.

L'être compréhensif ressemblera probablement à l'homme , comme l'homme ressemble aux animaux^ auxquels il ne ressemble que trop ; mais avec un développement d'organes dont nous ne pouvons imaginer l'étendue et la portée ; il aura tous les sens que nous avons observés dans le surplus des êtres créés, et une multitude d'autres, qui nous échappent et qui sont réservés pour lui. La matière géné-

HUMAINE

ratrice n'a besoin que de quelques modifications pour lui soumettre la nature. C'est si peu de chose qu'il n'y a pas le moindre effort d'esprit à faire pour le concevoir. Qu'elle ait la bonté d'entretenir, comme cela s'est rencontré dans quelques individus exceptionnels, l'ouverture du trou de Botal; qu'elle maintienne dans tous , après la naissance , le mode de circulation qu'elle a établi dans la vie intrautérine — et il lui en coûte bien peu , puisque ce n'est qu'un acte de conservation — ; qu'elle réduise l'usage de l'appareil respiratoire à une fonction facultative, ainsi qu'elle l'a fait dans les amplûbies et les poissons, et voilà ma créature nouvelle qui a conquis les profondeurs de la mer. INe vous embarrassez pas de ses poumons presque inutiles, et qui ne seront plus que l'organe d'une jouissance volon-taire; élargissez, au contraire, l'espace qu'ils occupent dans un torse vaste et solide , qui semble déjà destiné par sa conformation à les contenir comme la carcasse d'un navire aérien; donnez-leur l'ampleur d'un aérostat, calculé sur le foible poids qu'il déplace pour s'élever flans l'atmosphère, et enveloppé, au lieu de

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son lourd parenchyme, d'une membrane élastique et docile : et l'être que vous vejiez d'inventer si facilement avec moi traversera les airs dans toutes les directions qu'il lui plaira de parcourir; non pas à la manière d'Icare, dont l'ajustement d'oiseau répugnoit à toutes les possibilités de notre configuration physique ; non pas avec les quatre ailes de Mercure y que l'iconographie poétique avoit mieux assorties à l'équilibre et au mécanisme de nos . forces ; mais en faisant le vide à son gré dans son large viscère pneumatique , et en frappant la terre du pied, compie l'instinct de son organisme progressif l'enseigne à l'homme dans ses rêves.

Dans le laboratoire de la création, tout cela n'exige pas plus d'un moment , et on se demanderoit avec surprise comment <fela n'est pas encore arrivé , si on ne sa voit que cela n'est point arrivé parce que le temps n'eq étoit pas venu.

L'exjM^ession si elhptique d'une idée, qui auroit peut-être exigé pour être bien entendue un long volume d'éclaircissements, ne me permet guère de me livrer aujourd'hui à

HUMAINE

mon goût invincible pour les épisodes. Je ne m'arrêterai donc pas long -temps sur une question incidente et de peu d'importance^ que je prendrai toutefois la liberté de soumettre un jour à F Académie des sciences, si je deviens assez célèbre , assez riche ou assez . grand seigneur pour élever ma voix jusqu'à elle :

(( Pourquoi l'homifie qui n'a jamais rêvé » qu'il fendît l'espace sur des ailes y comme )) toutes les créatures volantes dont il est en- « touré , rêve-t-il si souvent qu'il s'y élève » d'une puissance élastique, à la manière des » aérostats, et pourquoi l'a-t-il rêvé long- » temps avant l'invention des aérostats , puis- . . » que ce songe est mentionné dans tous les » onéirocritiques anciens , 'si cette prévision )) n'est pas le symptôme d'un de ses progrès » organiques? » '

L'être une fois parvenu à l'état compréhensif laisse donc une vaste carrière ouverte à nos conjectures , et, bien que cela doive paroître bizarre à dire ici, je ne tolère une conjecture qu'autant qu'elle résume inévitablement une longue suite de faits qui ne peuvent

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aboutir qu'à elle. Les conjectures auxiliaires qui les circonstancient ne sont bonnes qu'à amuser Timagination , et je ne les donne pas pour autre chose.

L'être compréhensif renaîtra beau sans doute ; car c'est pour lui que les instructions catéchétiques de l'Eglise romaine ont prévu un corps glorieux y la matière devant s'être subtilisée jusqu'à devenir plus impalpable que l'air et la lumière dans l'état résurrectîonnel. Supposez maintenant, et qui empêche de promener d'avance le flambeau d'une pensée poétique sur le dénouement du plus grand des poèmes, sur le dernier jour de la création?

Supposez que l'être compréhensif renaît adulte y supposez qu'il vit sans vieillir et que la mort ne sera pour lui qu'un passage certain au rajeunissement immortel; supposez qu'il ne se renouvelle dans son espèce que par ces pures effusions de l'amour qui sont la volupté de l'ame, et dont notre vie grossière nous présente elle-même quelque divine apparence, trop vite obscurcie par les misères de nos voluptés de chair et de sang ; supposez que l'être produit éclot de deux souvenirs qui s'accor-

HUMAINE

dent, de deux soupirs qui se comprennent, de deux baisers qui se fécondent, de deux âmes qui se mêlent ; qu'il éclot pur comme la pensée l'a conçu, revêtu de tous les traits d'une physionomie présente à la mémoire, de toutes les qualités qu'on a chéries dans ce qu'on aimoit le mieux ; qu'il est l'ami qu'on a perdu trop tôt ou l'enfant qu'on a tant pleuré ! — Ceci est non -seulement possible, mais probable ; car tout ce qu'il est possible d'imaginer de bien est probable dans la marche progressive d'une création d'amour qui s'accomplit.

Cependant cet état, sur lequel je ne préjuge rien , si ce n'est pour me conformer à la fantaisie imaginative des esprits qui m'accompagnent dans une voie fermée à toutes les presciences de l'homme , cet état ne sera pas plus exempt que tous les autres états de la matière organisée de confusion et de douleur; et nous savons déjà peut-être ce qu'il a de révolutions terribles à subir par une de ces grandes histoires mystiques dont la révélation n'est écrite chez aucun peuple, dans un livre sacré, mais dont la conviction existe de temps im-

38S * DE LA PÂLlNGËNéSJE

mémorial dans toutes les traditions : Thisr toire de la révolte des anges. Il est probablement superflu de répéter ici que sa prétention n'est qu'une figure oratoire qui se retrouve dans toutes les prophétiea. du genre lyrique. C'est là sans doute que. l'être compréhensif se divisera en deux familles différentes pour deux différentes destinées., et je le dis sur la foi d'une notion de peu de valeur, puisqu'elle m'est propre; c'est qije je suis persuadé que tout ce qui a été un fait général de crédibilité deviendra un fait réel. . .

Le reste du jeu delà création terminée dans ses <]euvres est plus facile à suivre jusqu'au jour oii elle doit mourir de mort. Les minéraux contiBueront à rendre lewjr^r éléments à la matière^ première , les végétaux leur humus terrestre à la matière minérjale, les am-» maux et l'homme leurs débris. minéraux et végétaux aux dçux natures préexistantes. . Le sens de la pensée lui seul n'aiwa rien à leur restituer parce qu'il ne procède d'aucun. Il passera tout entier dans l'être compréhensif -

Ce qui subsiste aujourd'hui achèvera d'être par une longue suite de dégradations in*ea-

HUMAINE

sibles. La fourmi creusera long-temps encore ses chemins couverts aux profonds détours, Tabeille construira ses cellule-s à six pans^ l'hirondelle son nid en cône, la chenille sa coque en nasse , le fourmi-lion ses pièges et le castor ses chaussées. Uhom me, reculé d'un degré sur la civilisation vivante, continuera peut-être à fonder dans quelques îles sauvages des républiques expérimentales et des sociétés progressives avec l'aristocratie de l'argent, la pupillarité des femmes, l'athéisme et la guillotine. Quelques-uns se détacheront peu à peu de Cette espèce dégénérée, caduque et mourante, comme le Taïtien de Bougainville, ou ce digne chef iroquois que vous avez vu danser à la cour, si vous y alliez. Ils arriveront chargés de leurs livres, car ils imprimeront toujours. Certains se feront distinguer entre eux par une aptitude puissante à la compréhension, je ne sais quel Galilée, quel Montesquieu , quel Rousseau de ces âges à venir , s'ils eii produisent jamais , dont les balbutiements confus exciteront entre les savants quelques polémiques rieuses ou quelque intérêt caressant. Voilà tout l'avenir de l'homme

DE LA PALINGÉIVESIE

dans Fétat d'homme , et il n'y a qu'une idée . qui puisse l'en consoler quand il le sait :

C'oNi que l'intervalle qui sépare l'être pensant de l'être compréhensif n'est presque rien : ce n'est que la mort.

Si l'état compréhensif n'est pour nous qu'un thème emprunté au monde vague .

• des hypothèses , il en est bien autrement encore de l'état résurrectionnel dont nous sommes séparés par un autre infini^ et que l'être compréhensif ne connoîtra pas distibicteuient lui-même. Aussi voyez ce que les théologiens et les poètes en ont faiit ! Il y auroit de quoi inspirer le goût du néant à l'âme la plus.«pansive qui se soit jamais inventé un doux avenir de solitude et de rqpos ; car Iç néant j . qui n'est pas sans charme pour une vie fatiguée, ne paroît -horrible que par son opposition à la résurrection, et que savons-nous de la résurrection ?

A celui-là cependant, qui aura pénétré d'une foible perception dans les mystères de

HUMAINE

l'état résurrectionnel , le néant doit être un objet d'épouvante et de désespoir. Le néant est l'enfer des méchants.

La résurrection est comme la Genèse, un objet familier de plaisanterie pour les incrédules. Je le conçois quand je parviens à me rapetisser jusqu'aux étroites proportions du Pandœmonium dans lequel ils ont emprisonné leur âme. La résurrection que ITiomme peut ise promettre a effectivement quelque chose de mesquin et de ridicule , parce que l'hqmme n'est pas compréhensif , et parce que la compréhension , qui en aura un sentiment bien plus développé, ne sauroit se faire cependant de l'état résurrectionnel qu'une idée imparfaite et sans grandeur. Tel que je crois l'entrevoir pourtant, à travers les deux voiles qui m'en séparent, son aspect, tout obscurci qu'il soit d'inopénétrables ténèbres, comble mon cœur d'espérances si sublimes que je suis obligé d'en rapporter la notion à une intelligence tout-à-fait étrangère à ma misérable nature, et qui se joue de m'éblouir et de m'accabler.

La résurrection , mon Dieu ! le sentiment

DE LA PALINGEMESIE

de l'être prolongé k jamais avec sécurité d^ns une extase de joie !

L'îpvariabilité d'uile pensée jeune et heure\ise dans un heureux univep qui ne yiéillit pas plus qu'elle , et d'un amour éternel qui se fond dans un éternel amour !

La conception de l'espace, de la durée, de

la création, du créateur c'est peu! Leur,

possession, llmr assimilation, leitr piussance dans \xn& âme purifiée , qui s'est identifiée avec tout ce qu'elle a compris , et qui jouit de tout ce qu'elle sent !

La suppression des distances, des tempa., des individualités J Le présent qiji est toujours, l'infini qu'on touche partout, les affections de toute la vie écoulée, qui ressuaeitent , qui s'amassent , qui se pressent , qui palpitent , dans une ^eule émotion toujours neuve et tQujoui:s la même, parce que l'étçrnité ne marche plus !

Tout ce qu'il est possible d'accumuler de pures' et ineffables délices sur tous les sens de tous les. êtres connus, et sur plus de sens encore qu'il n'y a d'atomes dans tous les soleils !

HUMAINE

. Respirer dans . tous les points de l'immensité que Ton. occupera tous, l'âme des pa-^ rents, des amis, des enfants, de la nature, de Dieu, à qui tout aboutit pour s'y retrouver!

— Vivre de tout cela sans fin , avec un ravissement si achevé , qu'il éteindroit d'un souffle le sentiment et l'existence dans l'organisation

• d'un ange!

Cela ! . . . ne vous effrayez pas des pauvretés de 'vôtre avenir ? je ne suis qu'un hdmme ; je ne sais rien ; je ne comprends rien ; j'imagine avec des sens infirmes et grossiers ! r~ Cela , ce n'est pai la résurrection !

J'étois fort avancé dans la composition de ce petit écrit, quand je me sxxis avisé qu'il y avoit peu d'oisifs ou de penseurs en France assez voués à la méditation pour le lire jusqu'à la fin , et que ^ sur la poignée de lecteurs en qui se f onderoit cette »espér ance , il n'y en avoit certainement pas un qui consentît à s'en occuper d'une manière sérieuse pendant un, «jour. J'allois donc, comme disent les poètes,

388 DE LA PÂLIJ<ïG£N^SIE

en feire hommage à V ulcain , celui de tous les ^ jdiBux auquel j'ai le*plu3 payé de . semblables tributa^-et ce seroit bien autre chose si j'avois été saee^^; lorsqu'au nK>mwt d'accompiir cet infanticide intellectuel, empressé d'un invincible sommeil, qui me poursûittoujouts quandje me suis relu, et la tète appuyée sur les mains , dans l'attituda que vous avez maintenant, celle d'un homme qui s'ennuie, je fus transporté tout à coup, par le caprice des songes, ^ns une taverne allemande, ^ Vienne, à Gottingen ou lè Heidelbei'g, près de trois jeunes étudiants qui s'entretenoient de la destinée future de l'homme, en fumant gravement leur cigarre autour de'troig pots de bière vH|es; ^~- ^t je . crus enteirtre mon^ nom. ^

« Pour ceux-là^ dis-je en moi, cette pen- » sée que j'abandonne à tout événement ne » sera donc pas inutile l Trcjis de^ semences » de ma graine éphémère sont tombés dans » un terrain fertile, et* germeront peut-être » jusqu'à la fin au-dessus des idées frivoles et » décevantes de l'iumanité !.^.... >'

Et j'achevai ce travail dans la paix de ma •

HUMAINE^

conscience^ parce que^ je Favois* entrepris avec conviction^ c4 que j'en- avois retiré des consolations inépuisables durant quelquesuns des jours les plus amers de ma vie.

Quant à yous^ âaxies aimables et tendres, mais insoucieuses et légèi^es, qui êtes de feu pour le mensonge et de glace pour la vérité > ne blâmez, pas mpn dssQr dans le monde psychotlogique où< je . vous entraînois tout à Theure ! l'exaltation même d'une croyance intime et d'une doctrine identifiée à ma pensée est incîfpable &e me séparer de xous. Si vous âime% mieux mes contes que ma philosophie^ je suis tout prêt à vous raconter dès demain quelqu'uQ de ces contes qve je raconte #imal! ♦ c^

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