D^HISTOIRE ET DE LITTEBATURE
ouR être homme de lettres , en France, il faut avoir fait un gros livre, comme il faut, pour y être peintre, avoir fait ce qu'on appelle une grande page.
MTSCELLANEES.
Or, un lii^re^ c'est une idée, ou quelque chose qui y ressemble, ou quelque chose qui ne ressemble à rien , et dont le nom occupe , à titre courant, la marge supérieure d un inoctai^o de vingt-cinq feuilles! B^e ce qui est dessous , Dieu garde qui s'en soucie !
Dans un Iwrey vous avez deux choses H^ le titre , qui doit être bref , substantiel , imposant, plein de je ne sais quel curieux mystère, comme l'étiquette d'une boîte précieuse, et par exemple :
DU GOUT; ou bien DE L'ESPRIT; ou bien DE LA RAISON.
2° La matière, qui est tout ce qu'on veut, moyennant qu'elle réunisse les qualités pro-v près et quidditatives de la matière, c'est-àdire les dimensions de hauteur, de largeur et d'épaisseur^ dont se compose un honnête pa- Tallélipipède bien compacte de papier impri-, mé. Après cela, si vous y trouvez de la raison, de V esprit ou du goâi^ c'est tout bénéfice pour le lecteur. Nous n'en demandons pas ^ tant. Le livre existe in génère, et nous avons, grâce au ciel , un auteur de plus.
Que si par hasard vous aviez passé votre inno-
cente vie à recueillir toutes les notions ration*nelles et scientifiques de l'espèce , dans Tordre d'une excellente éducation progressive , où la pensée, parfaitement dirigée, procède par une suite non interrompue de recherches et de découvertes des percef>tions les plus fami-. • lières de l'intelligence , aux résultats les plus excentriques de l'étude et de la réflexion, et tjue vous fussiez ainsi parvenu à vous faire une encyclopédie intuitive , bien préférable à celle de M. d' Alembert , sur un plan bien supérieur à celui du chancelier Bacon, — vous entendriez retentir encore ce cri formidable de l'omnipotence littéraire , qui vous dévoue à . mourir de mort : Liber y ubi es? .,
Les anciens savoient à peine ce que c'est qu'un lii^re. Pythagore, qui méditoit de belles lois et qui improvisoit de beaux vers, n'a jamais fait un lii^re. Démocrite, Epicure,So-* • crate et même Chrysippe, l'homme aux trois mille volumes, ont dicté d'innombrables chapitres : ils n'ont point fait de livres':, car ils estimoient leurs pensées et leur temps à une plus \ haute valeur. C'est tout au plus si nous oserions donner maintenant le nom de livre aux
MISCfiLLÂlIlifiS.
Dialogues de Platon , aux jiphonsmes d^Hip-^ pocrate et aux Momies A% Plutarque. V Iliade elle-même n'est qu^uné* suite de chants' épars , soigneusement rappr0ehés'par un rhapsode.
Athénée, AElîen, Stbbee, Valère-Maxime, Aulu-Gelle, Macrobçj Montaigne, La Motte- Levayer, Diderot ^qjat nettement tranché la question : ils n'ont laissé que des pages avec lesquelles il y a des'.milliers de livres à faire pour des milliers dé générations de pédants ' Siuije iiaéchante habitude ou le besoin de aie distraire des angoisses de la maladie et des infirmités de l'âge, tant que je ne serai pas parvenu à dire avec ce fanSsiron de Posido-.
nius que la douleur n'existe pas..*-- — Si ce prurit invincible des muscler érecteurs du mé- * tacarpe , qui tient lieu d'inspiration et de génie à tant d'honnêtes gens, me forçoient encore à écrire , ce ne s^roit pas pour entreprendre un livre. J'abandonnerois tout au plus aux derniers morceaux de papier blanc qui se détachent un à un de mes tablettes décousues quelques souvenirs, quelques impressions, quelques rêveries sans suite, jusqu'au jour oii la mort viendra souffler, en riant, sur ces
feuîlies fa^kiv68^ et les rendre avec moi aux ëlémenU.
C'est même le parti que je prendrai probablement quelque jour, pour me désennuyer, si j^ai le malheur de survivre à ma perruche.
L'Ecriture dit, chapitre 3>l du Deutéronome y que niil ne connoît le lieu de la sépulture de Moïse. On l'a cependant montrée au philosophe Bernier, dans le délicieuK royamne . de Cachemire. Pour peu que Moïse y tfit seulement vécu âge de patriarche , il n'eut pas à ^ regretter la terre promise, qui est bien loin • •• dte valoir celle-là , où quelques philosophes chrétiens ont cru reconnoître le paradis teri^stre. Il est bien rare que les thaumaturgeè et les souleyeurs de peuples perdent quelque chose aux révolutions.
Ceci me rappelle que Romulus disparut ^^^ comme Moïse, au milieu d'un sacrifice, et que le sage Lycurgue ^'exila prudemment de sa Laconie, après lui avoir donné" des institutions. C'étoit en vérité ce qu'il v avoit de^ •• / miieux à faire dans une si triste république.
MlâCELLAJVËES.
Les nations sont si convaincues , que les loisconstitutives des étata ne procèdent pas de •* l'homme, qu'elles ne croient fermement à * une législation que lorquelç législateur n'y est plus. Chez nous, ce sont les l^îslateur^ . qui restent et lea l^slations qui s'en vaiit,. • . J'ai lu quelque part dans Byron , ou j'ai en-- - , tendu dire d'après lui , que le principe moral d'une société ne duroit que deux mille ans.
Cela est généralement vrai, mais il n'a pas pençé à la Chine.
,^ \ Cette longévité politique des institutions de*
Ma Chine a donné beaucoup de tablature aux . , , . esprits spéculatifs. Les uns. l'ont attribuée *à
cette heureuse religion des aïeux , qui est une '
consécration intime et domestique du p^ssé; . cela n'est pasdouteux: — D'autres, à la difficulté. * de l'étude de la langue , qui est la clef essentLelle de la science du gouvernement et l'initiation. indispensable de tous ceux qui y participent .* If n'y a pas un mot à leur répon- • .'* • dre! ^^— Plusieurs , à l'égalité des droits mo- - * ^ '^^*\ ' i^ux qui sont toujours mesurés sut l'aptitude '* ^ . ;»* . A . , jindividuelle.des sujets dé l'empiré et qui n'ont* *• , ^ '
rt
MtSCELLANEES.
point d'antaré règle. La vérité même n^esi pas plus évidente que cette hypothèse.
Il ftilloit ajouter shnplement que tout cela contribue , avec une simultanéité merveilleuse^ à Timmutabilité du gouvernement de • la Chine , et FexpUquer par une raison de plus qui vaut celles-là et toutes les autres : c'est que les femmes et les prêtres ne s'en mêlent point.
On est bien près d'atteindre à l'apogée des sciences de l'homme^ quand on^sait qu'il n'y a .daqs la vie qu'une chose un peu sérieuse, qjui est la mort , et que cette chose elle-même jie mérite pas qu'on s'en occupe ;'car quel es- '
• prit raisonnable pourroit s'occuper d'uii événement infaillible qui ^st commun à tous, et qui ne c^iange rien au train éternel du •ntondé? II faut que les suicides soient "bien fous pour s'imaginer que la mort inévitaj)le vapt la peine qu'on la cherche /et que la y ré . ' .
^ indifférente et passagère vaut la peine qu'on /*** / s'en débarrasse. Les Orientaux ont une maxime • ;*^ %
\ qui renferme plus de sens que to^s les livrer -^ ]**,'l .•] ' des moralistes : « Il vaut mieux être assia»qrfe \ \ . i * "V
miscellanées.
debout ; il vaut mieux être couché qu- dssts ; il vaut mieux être mort que couché. » Mais ce n'est pas une raison pour hâter le terme, puis^» qu'il est sûr et partout. Les vivants parcourent une route où Thôtellerie ne manque jamais au voyage.
Le jour où Charles P^ fut condamné à mort, il se consola aisément par ce vers d'Alain Derlisle , qui a été , par parenthèse , mal à propos . attribué à Ovide :
Qui dectimbit humi non habet undè cadat.
Je comprends toutefois qu'on cherche à* éviter la douleur physique, bien qu'elle porte avec elle une douce et parfaite compensation : c'est qu'au point où elle cesse d'être tolérable, elle n'est plus que la mort. Voilà pourquoi Charles interrompit son grave discours sur l'échafaud pour recommander aux spectateurs de ne pas toucher à la hache. L'essentiel, en effet , quahd on arrive au terme de la-,vie , c'est * :^ \ que la hache ait le fil.
, « y *. On ne «'occupe de la grammaire et de la * ^ ,' lexicologie, ou autrement de la vie matérielle
MISCBLLANÉES. M
(tes langues^ qu'à. leur commeucement et à leur fin^ La science du vocabuliste n'est qu'une clinique verbale. Les dictionnaires sont comme l'^tat-civil, où l'on enregistre les' naissances et les enterrements. Voilà pourquoi le Dictionrnaire de V Académie ^ qui est Tenu medio rerum, est un si pitoyable ouvrage.' Dans un demi-siècle ou un siècle au plus^ l'histoire philosophique et analytique de la langue Françoise sera de mode parce que la langue françoise sera tout près de n'en être plus. Il se forme depuis long-teiïips une langue nouvelle^ que les communications plus multipliées de l'Occident avec l'Orient et le reste du monde accréditent de jour en jour, à l'insu de nos écoles savantes; langue hétérogène, langue hibride, qui a le vagabondage du Zergue et la licence des Macaronées, comme toutes les langues qui se composent à la décadence des langues ; c'est la langue franque, qui nous envahit progressivement sans que nous nous en doutions , et qui surgit entre nous et la civilisation future, comme a surgi, entre . ' la civilisation précédente et nous, vie roman dont elle est la représentation actuelle et to- ,
i2 MISCELLANEES.
pique. Pendant que deux ou trois grammairiens philosophes révent encore une caractéristique universelle^ inutilement rêvée par Wilkins et Leibnitz , pour servir de trucheman aux peuples, elle la réalise spontanément sur une grande partie de la terre. Il n'y a pas mille ans d'ici au moment oii elle sera classique à son tour; et c'est là une de ces prophéties d'induction qui sont infaillible^, parce qu'elles sont expérimentales, et que l'expérience, c'est tout simplement la raison réduite en faits. *
Après cela , le rôle de l'Occident sera fini.
Cicé^on étoit romantique. Il dit quelque part que, pour la poésie de l'expression, il préfère beaucoup voraginem malorum à chalybdim malorum. J'avoue que je n'ai jamais vu autre chose dans la question.
Qu'est-ce que l'expression poétique ? Existe-
t-elle réellement et intrinsèquement, ou
• bien ne fait-elle que résulter du mouvement
»^ • de l'idée et du tour que l'imagination lui
MISCflLLAINEES.
doune ? Les rimeurs sans génîe se décideront certainement pour la première de mes propositions. Leur poésie, à eux, se bâtit de phrases convenues, assorties en centons laborieux, et qui se modifient si peu par le fond du sujet ou par la forme de la mise en œuvre , qu^il suffit d'en lire un pour les avoir lus tous. C'est une monnoie en circulation qui a des coins plus ou moins mordants, des empreintes plus ou moins nettes, qui a plus ou moins subi le fruste de la vétusté , et dont on produit des sommes diverses selon le nombre et la valeur spécifique des pièces; mais ce sont toujours, au bout du compte, pièces de même valeur, de même type et de même aloi. Ce fut Pascal , je crois, qui, rebuté par cette fastidieuse redondance de mots dans laquelle on faisoît consister la poésie , se persuada ingénument qu'elle ppurroit bien n'être pas autre chose, et que son secret se bornoit à plaquer des alexandrins bien rimes de certains lieux-communs emphatiques et sonores , comme bel as-^ tre et fatal laurier. Pour quiconque en effet ne connoîtroit la poésie que par la foule des poètes qui en font métier, ce jugement est'
li MISCELLANÉES.
aussi juste qu'il est rigoureux. Heureusement la poésie n'est pas là.
On est obligé de convenir cependant qu'il y a dans les langues un assez grand nombre de mots que le créateur progressif dû langage a doués, si l'on peut s'exprimer ainsi, d'une poésie intime et virtuelle, et qui éveillent d'eux-mêmes au fond de la pensée un senti-
*% ment ou une image. C'est que c'est une pensée poétique. qui les a faits, et le^recueq[ de ces mots précieux seroit un des plus beau Anonuments que l'on pût élever au génie de «P*parole. Quand je lis : Aurore aux doigts de roses, dans nos ouvriers métriques du règne de Louis XV ^ je ne puis m'empêcher de me représenter sur-lç-champ le décorateur et le maclimiste de l'Opéra, enluminant, endimanchant et balançant sur une gloire de toile peinte une figure mythologique , pour fasci- ;*• ner mes yeux et mon esprit. Le simple nom de Y aube, qui est fait d!alba , me dit bien au-
^ tre chose. Je vois, en le prononçant, les rayons de la lumière naissante ' qui blanchissent le cieL Le premier qui a appelé viridis la couleur des bois qui feuillent , parce que ver est
iô
le nom du printemps /n'étoit-il pas peintre aussi ? QueUe profonde- et touchante mélancolie aniinoit Fhetireux inventeur du mot, <|uand il a emprunté le nom du calme de l'ame à celui du chaUme des toits rustiques , et quand il a exprimé la sérénité d'une conscience pure par le plus délicieux des emblèmes y en la comparant au repos délicieux et balsamique du soir! Le caprice , figure ingénieuse et pittoresque de la liberté pétulante des chevreaux abandonnés à eux-mêmes , n'a jamais été défini d'une manière plus frappante et plus fine que par son étymologie.
Cette inspiration se retrouve souvent dans nos locutions les plus vulgaires. Analysez ce mot coup d'œily dit M. Le Mercier, et vous avouerez que la hardiesse de*Ja métaphore n'est jamais allée plus loin. L'aigle^ijce le soleil y pour dire qu'// le regarde fixement , est une de ces ellipses de la prose commune dont la poésie seroit fière^ et je ne suis pas surpris que cette superbe métaphore ait alarmé la délicatesse timide de Voltaire et lé purisme ombrageux de l'Académie. Elle n'est effectivement pas grammaticale \ elle n'est que sublime.
MISCELLANEES.
L'emploi des mots n'est donc pas dériuë de quelque poésie identique ; mais ce seroit s'abuser que de ne pas le regarder comme trèssecondaire. Il est permis de croire cependant que tout homme qui ne peut pas remonter de l'expression à son étymologie ne sait pas la langue vulgaire, et il est à craindre qu'il n'apprenne jamais la langue poétique.
On a souvent comparé Rabelais et Stern , et cette comparaison n'est pas un de ces jeux frivoles de l'esprit qui ne sont bons qu'à servir de texte aux exercices de la rhétorique et aux pièces d'apparat de l'Académie. Ces deux grands dériseurs sont placés comme deux jalons dans la route philosophique de l'intelligence des modernes. Le premier annonce la conquête de l'indépendance religieuse ; le second marque le point de départ de l'indépendance politique.
Ce qui les distingue spécialement , c'est ; moins leur but que l'allure propre de leur esprit , car l'homme de génie ne se sépare jai mais absolument de l'homme , dans le carac-
tère quil imprime à ses ouvrages. Rabelais , né dans mi temps de développement et d'effervescence sociale^ où le monde sembloit sortir une seconde fois du chaos ^ avoit d'ailleurs en lui-même toute la sève d'un esprit créateur^ mais disposé à voir les choses sous ce côté ridicule qui ne manque à aucune des choses delà terre. Stern , contemporain d'un âge où la société caduque étoit tombée , plutôt qu'elle ne s'y étoit mise, sous la sauvegarde d'un système assez général de bienséances et de ménagements, comme tous les vieillards qui cherchent à paroitre aimables, étoit . plus porté à considérer dans la vie des peuples son aspect mélancolique, parce qu'il étoit impossible qu'il ne reconnût pas que c'étoit là sa dernière forme. La gaieté de Rabelais est ceUe d'un enfant turbulent qui brise ses jouets les plus précieux pour en mettre les ressorts à nu . La gaieté de Stern est celle d'un barbon un peu morose qui s'amuse à faire jouer des pantins. Ce qui domine dans Rabelais, c'est une hilarité effrénée, et je n'ai pas d'autre expression pour la définir. Ce qui domine dans Stern, c'est un sentiment amer des déceptions
iS MISCELLANBBS.
de Fâme qui se manifeste tour à tour par des rires ou par des larmes , et sous l'expansion duquel on devine toujours les tortures poignantes de quelque angoisse déguisée. Si Rabelais n'étoit pas si incisif et si profond, il né s^oitque le Démocrite de son siècle. Si Stem ' n'étoit pas si naturellement plaisant quand il daigne s'en donner la peine , on le prendroit pour l'Heraclite du sien. La postérité pensera en les lisant ^ et. elle ne se trompera points qîie le temps de Rabelais étoit beaucoup plus ridicule, et que celui de Stern étoit beaucoup plus triste 5 mais il est possible que cela ne tienne pa» exclusirement à leur manière de sentir : les vieux ridicules deviennent tristes. La fable de Rabelais et celle de Stern diffèrent en apparence de toute la distance qui sépare l'observation de la société de celle de la famille: Il est évident que Rabelais a voulu se mettre tout-à-fait en dehors dumonde connu, pour se donner le droit d'en juger avec une liberté sans bornes , et c'est pour cela qu'il a emprunté aux vieux conteurs une fable fantastique. Il est évident que Stern a cherché à s'en éloigner dans le sens opposé, en se réfu-
MISCELI.ANÉES. 19
giaat dam le centre le plus obscur de la vie intérieure^ et c'est pour cela qu'il s'est restreint au dévdoppement bourgeois de qud^ -ques anecdotes domestiques. Rabelais force l'homme à s'égarer hors de lui-même^ et c'est en lui-même que Stem vient le surprendre et le saisir* Le premier entraîne son lecteur dans le labyrinthe imtnense de nos vanités et de nos folies , à force d'illusions riantes qui lui font perdre de vue le point d'oii il est parti, et dédaigner le point encore plus incertain où il doit aboutir j le second lui montre les mêmes objets dans un espace si étroit , au contraire, que l'esprit- s'étonne d'avoir fait tant de Toyages sans changer de place. Et qu'on ne s'y trompe pas toutefois; l'horizon rationnel des . deux écrivains n'est pas plus large dans la cosmographie imaginaire de Xénomanes que dans le salon de M. Shandy et dans le bouUngrin de l'oncle Tobie. On croiroit que Rabelais a entrepris de se faire pardonner la vérité mordante de ses satires par l'attrait de ses mensonges. On croiroit que Stern a entrepris de se faire pardonner le mensonge innocent de sa fiction par l'attrait de ses vérités.
Rabelais est vrai aussi dans ses peintures, mais il est vrai comme le croquiste malicieux qui ne présente la figure que de son mauvais profil, comme la caricature, qui ne s'empare du galbe de l'homme que pour plier ses nobles lignes à des attitudes grotesques. Stern, qui n'a peut-être pas vu notre nature de si haut et avec autant de puissance, l'a vue, analyséeet décrite de face. Rabelais est un de ces cyniques dont les institutions d'une société jeune et florissante autorisent l'audace, et qui la poursuivent de leurs sarcasmes, par une sorte de privilège, comme les insulteurs publics des triomphes du Capitole. Stern est \m de ces moralistes gracieux qui égaient d'un grave sourire l'agonie des peuples moribonds, et qui effeuillent des roses sur leur linceul. • . Ce n'est pas ici, au reste, qu'il faut chercher l'expression exacte de leurs analogies et de leurs contrastes^ c'est dans Stern lui-même, qui étoit seul capable de la trouver. Le bon et judicieux Yorick , sous les traits duquel il s'est peint, est un sage d'un esprit jovial et tant soit peu caustique, mais bienveillant et
MISCELLANEES.
poli y qui descend en droite ligne d'un bouffon.
L'antiquité disoit que la vérité habitôit au fond d'un puits, et c'est là une allégorie admirable y parce que du fond d'un puits , oii Ton ne reçoit la lumière que par luie ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la partie de l'horizon qu'elle laisse à découvert. Ainsi , la vérité même , si elle existoit quelque part, ne connoitroit qu'une partie du vrai :
cette fable est l'emblème de notre intelligence.
L'esprit le plus profond et le plus ingénieux, selon moi, de la première partie du seizième siècle, je vous étonnerai peut-être en le nommant, c'est Bonaventure Desperriers.
Dans cette sublime facétie , à la manière de Lucien, qu'il intitula Cjmbalum mundi ou la Clochette du monde ^ et que les bibliographes placent tout près de Tabarin , il suppose que Mercure , après avoir montré la vérité aux hommes sous la figure de la pierre philosophale, se divertit à la réduire en poudre sur
Fàrène du théâtre^ en leur proposant, comme le but d'une sage émulation, de recueillir ses débris et de les réintégrer en un seul corps. Là-dessus, c'est à qui ramassera le plus des préjcieux fragments de ce bijou merveilleux.
On y court de génération en génération , et chacun en rapporte quelque pièce, plus ou moins enveloppée encore du sable impur avec lequel elle étoit confondue. Les concurrents se montrent fièrement les uns aux autres cette vaine et imparfaite conquête, en disputant sur le poids et le mérite relatif de leur exploitation. Les habiles et les charlatans, qui sont presque toujours plus habiles que les habiles, prétendent qu'ils ont tojut à eux seuls, et insultent aux prétentions des autres. Quand ils ont de l'audace ou du génie, ce qui est 1^ même chose pour 1^ multitude , elle finit par les croire sur parole, et par jeter son sable et ses vérités au vent. Le fait est que la vérité n'est à personftç, et que Mercure, tout dieu qu'il est, auroit bieu de la peipe à la retrouver. C'est une fiction platonique, et, dans le charmant style de Desperriers, elle a tout l'attrait de Platon.
Je suis loin de blâmer les efforts de la pensée pour arriver à Tacquisition de la vérité. Ils sont impuissants^ je le crois, mais ils sont aaturiels j et ils ont un air de générosité qui impose. Il y a d'ailleurs des âmes ardentes pour lesquelles la possession de. la vérité est un tel bien, qu'il seroit cruel de leur démontrer qu'elles n'y sont pas parvenue^ et qu'elles n'y parviendront jamais. Il faut les laisser faire et attendre , car on finit par se détromper de cette reicherche comme de tout. Soyons bien convaincus en attendant que la vérité n'est pas prouvée, tant qu'il reste quelque chose de contesté dans ce qu'on veut nous donner pour elle, puisqu'il n'y a pas un homme, si mal oi'ganisé qu'il soit, qui ne reconnoisse la vérité aiisâtQt qu'on 1^ lui montrera : ce qui n'est pas la vérité de tous n'est pas du tout 1^ vérité. Notre destination, c'est de trier entre nous les parcelles de la yérité qui paroissent telles au plus grand nombre. Gardez le reste p^f devers vous comme un trésor privé , comme une monnoie dont le métal n'a point 4e nom, et dont le type n'a point de coursj mais surtout ne contestez plus , et tâchez de
ai MISCELLANÉES.
VOUS aimer. Laissez les autres s'amuser avec leur sable , car ils y voient d'aventure ce que vous ne voyez pas, comme ils ne voient pas dans le vôtre ce que vous croyez y voir. La pierre philosophale de Mercure elle-même seroit payée trop cher au prix de la tolérance.
Enfin, mes amis, il y a un des fragments de la vérité qui se trouve dans le sac de tous les hommes réfléchis , qui ont cherché la véiité , en conscience pour la vérité seule, et je vous ' dirai sincèrement ce qu'il leur apprend. C'est que, dans le sens général et absolu du mot, il n'y a point de vérité.
Un de ces hommes supérieurs de notre époque, dont la renommée déjà ancienne n'est pas encore toute faite , m'écri voit il y a quelques années : « Le principe que la réaction est égale à l'action ne s'applique pas moins à la conduite du monde moral qu'au maintien du monde physique. C'est une vérité que l'histoire confirme à chaque page ; on doit en conclure que la stabilité et la durée des institutions résident à peu près dans les moyennes.
D^uis que le$ |iQmm€dae3PUt, ms0$> je ne s9Î^ quj^d et je m 3ais où , de représenter certaines pensées par cejctames articulations y ils §m% donc parfaitement d'accord entre eux , et on: m ^'eii douteroit guère , sur une définltipp de la pbilosppbie morale et de la philo* j^opkî^ politique^ prise unanimement dans Tafil^nité de ces sciences spéculatives avec ce qu^il >y i^ de plus positif dans les sciences de faits. On demanderoit volontiers après cela de quoi . et pourquoi ils disputent.
C'est que les peuples eux-mêmes subissent^ suivant le ibsmps^ la loi éternelle d'oscillation 6t de pondération du grand pendule social auquel ils sont suspendus. C'est qu'alors, des rapprochements et des résultats fondés sur l'ér tat régulier des sociétés, qui est l'état moyen et qui ne peut pa&étre aUitre chose^paroîtroient fort ininte^igiîbles à des masses qu'une impulsion nouvelle vient de replacear au premier degré d'ébranlement. C'est qu'ils ne se feroient pas comprendre aisément d'une masse moins agitée, mais qui cependant vibre encore, et que la prétention d'arrêter un corps qui n'est pas à 8(M point d'équilibre et de repos ne sié-
MISCELLANEES.
roit pas même à Dieu s'il pouvoit jamais concevoir le projet de violer les lois inviolables qu'il-aét^Dlies. Il y a une classe d'hommes seulement posii? laquelle ces considérations ne sont pas perdues y celle des penseurs ^ qui sûrvent que toutes les vibrations possibles aboutissent à la perpendiculaire et à l'immobilité. Le sage ne va pas inutilement dissiper sa force à parcourir avec la multitude un arc inmiiefise dont elle ne retrouvera jamais les externes. Doué d'une puissance propre de pondératîqn 9 il ne livre au mouvement universel que ce cpi'il ne peut lui refuser, et il se retrouve le premier m point de station. .
Le plus beau des emblèmes moraux ne nous vient pas de la- mythologie'; il est caché dans le titre oublié d'un bouquin du quinzième sièiele : c*est le mariage du roi Modus et de la reine Ratio.
J^ai' ^itendu dire cent fois: «Cet homme eit bon, sensible, généreux. Je n'hésiterois pa^ à lui confier ma bourse, ma maison , mon ,
S8 MISCELLANEES.
secret , ma fille ; mais il ne pense pas comme moi, et je le tue. »
Je conçois qu'il ne pense pas comme toi , car s'il pensoit comme toi , l'exemple de deux ménechmes comme vous deux seroit unique dans le monde intellectuel.
Mais écoute ! Il n'est pas que tu n'aies entendu parler de l'optiquc^Tu dois savoir qu'un verre concave ou convexe change la dimen- , sion des choses , qu'un verre nuancé change leur couleur, qu'un verre à facettes change leur nombre, qu'un verre cylindrique ou bombé change leur forme, que des verres opposés rapprochent ou éloignent leur distance. Eh bien ! il n'existe pas un homme qui n'ait un de ces verres magiques devant un de ces yeux de l'intelligence qui portent la pensée à l'âme , et tu as le tien, si ton âme voit. C'est leur combinaison qui fait la physionomie de l'esprit ,' comme la combinaison des traits fait la physionomie du visage. J'admets que tu sois né avec une vue nette, pénétrante, étendue, infatigable , et je t'en félicite ; mais nous ne pensons , ni toi ni moi, que ce soit une raison suffisante pour tuer le myope qui ' ne
voit que de près^ ou le presbyte qui ne voit que de loin. — Tue l'autre, si tu l'oses.
S'il y a un axiome incontestable en logique, c'est celui-ci : Nemo dat quod non habet. Personne n'est force à donner ce qu'il n'a pas.
L'antiphrase est d'une conséquencerigoureuse. Personne ne peut réclamer ou reprendre ce qu'il n'a pas donné.
A l'application. La société est certainement en droit de priver de tous ses avantages sociaux l'honune .qui s'est séparé d'elle par un crime. Comme elle est créatrice des lois, elle peut refuser leur protection à quiconque les a enjfreintes par la ruse ou par la violence . Comme elle est la source de toutes les libertés inoffensives et légitimes , elle peut les retirer à elles quand l'usage lui en est devenu préjudiciable dans un individu . Voilà le principe et les limites de la justice.
La société a donné beaucoup à l'homme social, mie ne lui a pas donné la vie naturelle; ici finit son pouvoir. Or, si la vie ne procède pas de la société , s'il lui est impossible d'en
30 MtSCELLANte.
accorder le bien&it à qui n'en jouit point et de la rendre à qui Fa perdue , elle sort tout à feit des bornes du droit en s'arrogeant le privilège de la prendre. Les condamnations capitales sont donc un abus monstrueux de la force, un attentat qui crie vengeance sur toutes les législations , une infraction sacrilège au plus universel -des principes simplement humains et des comsnaBdements religieux : Tu ne seras point homicide .
Ce ne sont pas ici des raisons de sentiment ; ce sont des propositions qui ont toute l'esac^ ' titude et toute la simplicité de la première opération de calcul qu'on livre à l'intellig^ice d'un écolier; il n'y a qu'un seul homme^ aveu*glé par un épouvantable intérêt p^sonnel, qui osât y opposer une fin dfe non-recevoir 5 et cet homme, ce n'est pas le législateur^ c'est le bourreau.
Je dors rarement, mais je dors quelquefois, et quand je dors, je rêve; et j'ai reconnu que les rêves sont ce qu'U y a de plus doux et peut-être de plus vrai dans la vie.
L'autre soir, je m'assoupis sur une idée
MISCELLANÉES. Si
chagrine^ parce que le isommeil m'étoil venu en lisant de l'histoire positive , et je reiidîs grâce à la fée de Fimagination qui pouvoit me transporter sans efforts sous un ciel favorisé de la nature, au milieu d'une nation qui est , de l'avis de tous les voyageurs, tendre,, aimable 3 spirituelle, essentiellement disposée au bien et toute propre à le conquérir , puisque sa civilisation , pleine de naïveté, de jeu- Besse et d'espérance , ne datoit , suivant elle , que de trois ou quatre lunes. J'étois tombé , ô merveille ! dans le conseil des sages du pays, et mon inaptitude à l'éligibilité légale commençoit à m'inquiéter , quand la vue de mon pagne me rassura» Je revins de ma confusion, et je m'assis dans les rangs de ces nobles sau-^ vages avec l'assurance d'un journaliste et la . fiCTté d'un avocat.
« Messieurs^ dit le chef de la grande tribu*— je ne sais pas précisément si c'était un scheylc ou un sachem 3— la question à l'ordre du jour est de savoir sij aujourd'hui que nous sommes )»mnemmefit libres, éminenmaent moraux, éminemment perfectionnés > et par conséquent émin^mnient bons j noUscontinuerbns à manger de l'homme. »
L'orateur se Içva , et d'un ton de voix édulcorë par quelque habitude mielleuse de l'éloquence pliilantropique, il prononça les paroles suivantes sur le mode le plus affectueux de la voix humaine :
u Messieurs ^ le droit que nous avons à manger de l'homme n'est pas très-bien établi, mais l'abstinence de la chair d'homme est absurde par plusieurs raisons ; d'abord nos ancêtres en mangeoient, et quoique nous ne fassions presque rien comme eux , nous devons respecter leurs habitudes utiles. Secondement, la chair d'homme est bonne ; elle est nutritive et savoureuse, et celle des mains , messieurs , est d'une délicatesse incomparable ! Troisièmement, cette espèce de préparation culinaire, qui est ordinairement accompagnée d'un appareil agréable et instructif , et qui tient une place immémoriale parmi les divertissements de la nation, ne contribue pas médiocrement à entretenir dans nos femmes et dans nos enfants cette douce tiédeur de sang, cette exquise aménité de mœurs et cette politesse inimitable de manières qui nous ont acquis une prééminence si marquée sur tous les peuples du
MI$C£LLANEES. OÙ
monde. Enfin, les prisonniers que l'ennemi nous laisse sont ordinairement jeunes et forts, d'une constitution robuste et appétissante, d'un enbonpoint délicat et friand , et ils chantent presque tous la chanson de mort en perfection. La commission pense donc qu'il est à propos dt renvoyer la discussion à quelques siècles, et de continuer à manger de l'homme au banquet anniversaire des fêtes de la Concorde et de l'Humanité. J'ai dit. » — Et moi , je sortis.
Je vis après cela une rue oii il y a voit du sang, une place publique où il y avoit du sang, des hommes dont la chemise étoit retroussée jusqu'au coude et qui versoient du sang, des enfants qui revenoient de l'école et qui s'arrêtoient pour le voir couler. Mon cœur bondit de dégoût et d'horreur, et je m'éveillai en sursaut.
Ah ! ah ! m'écriai-je en me frottant les yeux ! . . c'est que j'étois chez les antropophages ! •
Il y a des mots d'un usage essentiel dans les langues de l'homme , et dont la définition est
même une des néce««ités de sa condition so- * diale y sur lesquels on ne s'est cependant ja-
'mais compris. Tels sont les mots nation et' • patrie.
Suivant le grand nombre , nation et patrie , c'est une fraction de la race humaine et du
.territoire commun, qui est enclavée entre de certaines limites , qui s'étend jusqu'à de' cer- • taines montagnes , et qui est bornée tout à coup par un fleuve ou par une mer. Là finit la nation y la patrie; là se relâche ou se brise * le lien moral , la sympathie fraternelle des peuples.
Suivant qu'on est impressionné , on établira en principe que la patrie c'est le sol , ou bien que ce sont les institutions , et il ne restera plus que deux choses à définir , le sol et les institutions'.
Le sol : c'est-à-dire un terrain vague , irrégulier, incertain^ toujours modifié, toujours «modifiable, qui s'est accru par les conquêtes on les uôurpations , que la guerre envfidiit ou morcelle, qu'une inondation submerge, qu'un tremblement de terre bouleverse , qui a subi les lois de cent maîtres, qui a porté cent noms,
MISCEI^ANi;i:S.
oâ
et quela vîci^itude éterjjieliemeiit instable des événements a cadastré sous un nom commun a vçe ïés pays qui lé touchent.
' Les institutioïîa - c'est-à-dire le caprice pluscm pioins muable d'une poignée d'hommes qui ont acquit > je ne sais comment, le droit de convertir le prestige d'un vieux nom en légitimité, les concessions d'une popularité factice en législation , des mensonges en préjugés, et d'autreis mensonges en doctrines. •
Oh! j'aimerois cent fois mieux la définition de l'égoïste ou du |a^, qui appelle je^ûfr/eTendroit ovi il est bien ! Mais ce n'est rien de tout cela,, et ce que c'est, la nature nous l'apprend. '
La société , c'est la parcfle ; la nation , c'est la langue. Tous les hommes qui ont pratiqué une même langue au sortir tiu berceau forment une femille naturelle. Mes conationaux sont à Genève;. ils ne sont point à Be»ne. Il ■ y a un rapport national intime entré moi ol le créole de la Martinique ou 4e colon du, Canada : entre TAUemand' des provinces?" rhénanes , le Basque des vallée^ pyrénéennes ,* le paysan sauvage de l'Armorique et moi , il n'y en a point. - . ^ '
La patrie , à proprement parler , pourroit • se circonscrire entre la maisoii natale et le cimetière de la paroisse, On Ta mesure^oit ïivec " • un lange appendu à un suaire. Cèst Fendrott oîiTon*s'est développé, où Ton a grandi sous
* les yeux de sa mère ; c'est Fendroit où Ton a accompagné le cercueil des siens au trou qui lei. dévore. Avec une grande extension , c'est l'endroit où croissent des fleurs que j'ai cueillies, où se meuvent des quadrupèdes, ou sifflent des oiseaux, où bourdonnent des insectes qui m'étoient familiers, où^l'aspect des scènes naturelles est le même qui a égayé mes premiers f égards. Quand J'arrive, moi, paysan alpin, à l'oranger en pleine terre ; quand j'entends la mer hurler contre ses falaises, quand je vois fumer le volcan, j'ai changé de patrie. A mon entrée dans les forêts de Croatie, je me jetai avec transport sur la terre et je tentai de
f la saisir dans mes embrassemepts : c'étoit encore Idi patrie.' Je l'ai cherchée aussi vainement à Marseille q^ue éi les Phocéens avoient pfeinté leqf s tentes la veille sur ses rivages. L'idée de la patrie est une notion d'habitude.
Le Taïtien de Bougainville retrouva un jour
^ • MISCELLAîïÉES. . 37
sa patrie au Jardin du roi , en y découvrant* un arbrisseau dç son île*; ef puis il la perdit en apprenant que cet arbrisseau a voit été cul- * tivé dans une serre.
Une nature, voilà la patrie de Thonmie. ' Une langue, voilà la nation du citoyen.
H y a cependant une* autre patrie encore , l'anglq de terre où se rencontrent deux hommes de bonne foi qui.se compfrennent et qui
s'embrassent.
* Il est bien difficile qu'une civilisation secondaire, ait des traditions naïv;es. 11 séroit peut-être impossible d'y ramèiier une civilisation complexe, mêlée d'éléments aussi hétéro- -, gènes que la nôtre. Dans une société qui a subi peu d'altérations et qui conserve qu^que chose "" . du souvenir cotitf us de ses commencements , quand les barbaries intermécHaires pnt disparu et que les lumières retienrfent, il est, naturel de remonter au système antérieur et' de repreadre sur ses premiers errements la voie dont on avoit été détourné pai* Ifi force ' irrésistible des circonstances. Ainsi, par exemple , sans le phénomène du christianisme, nous .
38^ . MISCELLAIHËËS. • »
^retournions tout naturellement aux croyances de la mythol(îgie, et peu a'en est f àll^a que Firruption de l'imprimerie et des classiques ne iK)us y ramenât en dépit â^ christianisme. * Quant à»notre ancienne histoire nationale , on ,peut la regardipr comme perdue j et on croiroit volontiers que c'est tout au plus d'hier qpae nous sommes constitués en corps de peujple. La première race de notre monarchie ellemême e$t au rang des fables, comme si la Gaule n'étoit sortie des eaux du déluge qu'après la conflagration de l'empire romain, qui est toutéfois^h événement récent par mpport àTancien mondfe. U est surtout propre aux François d'oublier leurs antécédents. C'est, dans leur éducation nationale, une agrégation d'hommes, subite, extemporanée , sans antiquités, sans origines. Cette misère, qui nous est particulière, explique à ^e seule la brusquerie impatieiîte et insensée que . noua portons dans l'investigation des idées sociales et des méories politiques^ Nous y allons comme une cdlonie d'aventuriers qui 71e. savent d'où ils viennent , ni où ils vont , et qui se hâtent de mettr^le présent à profit, parce qu'ils n'ont
.MISCELLANCES.
ni le sentiment du passé ni celui de Favenir. * Tout nous est bon en apparence, parce que t nous ne tenons à rien.
La véritable ^oire historique des peliples consiste dans la longévité de leurs institutions . et de leur nom. Voilà ce qui grandit le souvenir des Egyptiens , des Assyriens , des Hé- • breux, des Perses, des Romains. Nous n^ sommes, nous autres, (jue des enfants impa-t^ents et irréfléchis q^ui ont vite oublié leur berceau, et qui passent à leur fin dafts le tîours. d'un soleil, comme les mouches du fleuve^ Hypanji^. C'est une côhue brillante de -force et de génie , mais tumultueuse , confuse et sans cohérence. Ce n*est pas un peuple compacte^ ce n'est pas une nation.
Ncrtafe nom même, je le répète, ne nous est pas connu ; et qu!est-ce, grand Dieu ! qu une race . d'homnjes .jqui ne sait pas» son nom ! * Toutes celles qui ont occupé la terre ont tiré , le leur d'une tradition autocthone, c'est-àdire essentiellement appropriée au sol de première occupation dont elles étoii&nt maîtresses , ou bien de* quelque particularité très-kîaractérisée qui les distinguojt . entre ^les autres.
Jt
Il n'y eut jamais de gr^nd peuple dénommé par son yaiaqueiir. Le titre de François , comme c^lui de Normand, ne rappelle qu'une calamité publique, puisqu'il consacre une conquête et qu'il reconnoît explicitejpent l'abolition de toute civilUation précédente. Je ne
' trouve dans ma mémoire aucune société qui se soit soumise à cette humiliation quand elle a pu s'en affranchir et qui ait gardé depuis une place honorable dans Thistoire. Une révolution contre l'usurpation franque, les rois qu'elle avoit imposés, la noblesse héréditaire qui en-étoit sortie, une' RpvoLuxioN oy^.ULOiSE 4toit une révolution légitime. C'étoit l'objet latent de la nôtre, et personne ne l'a compris. Aussi a-t-elle été manquée à tout jamais, quoi qu'il arrive. Le jour oij nous aurions repris notre nom de cAtiLois ayec^sa couleur et $es insignes étoit le véritable jour de notre res-
. lauration sociale. Nous n'y avons pas pensé.
Napoléon, le seul homme de génie qui ^t
* montré la velléité de faire de nous un peuple,
. avant de no^is iréduire traîtreusement' à notre
ancienne ^condition . de serfs , voulut nous
rendre le nom de gaulois et l'emblème du
HISCBLLAl^iES. U1
coq. On lui prouva aisément que tout cek étoit ri^cule y parce qtt4î ne demiandoit pas mieux que de^ le croire , et il nôiis laissa le nom de nos maîtres en y joignant l'aigle postiche des légions romaines'^ une second^, fois illustrée par ses armés. Ces marques exté- ' rieurcs des peuples ne sont pas à dédaigner, comme on l'imagine ; elles sont au contraire leur expression essentielle et vivante, mais *
nous ne savions ce que c'étoit. Celles qu'on nous accorda n'étoient. que trop bonnes d'ail- ^ * leurs pour un troupeau d'esclaves, et nous . , n'étions pas autre chose alors. . ' .
Encore une fois, nous formons, j, sous ce rappo'rt, une exception unique parmi les ♦^ '
nations affranchies. Quand les Grecs, si arriérés sur' nous dan* la pratique 4e la civilisation, arbitrèrent enfin un signe d'indépendance, ils «n'içivoquèrent pas, au nom des* , « Grecs ^ la protection de leur jeune liberté ; ife «'appelèrent Hellènes, et ils allèrent exhumer le titre fondamental de leui's drojats du tom- ^
beau de Deucalion. *.
Notre type national étoit la blîincheur. On - • nous avoît donc appelés les blancs, par oppo- *
If '
>i2 ^ ♦ MI^CELLAÏïÉES. '
sition aux Ibèreâ et aux ItaUelis ^ nos vodsuis transmontains^ qui sontbruiis ou basanés.
Voilà un nom naturel. L^ Grrees anciens nous désignoient en conséquence par le. nom de GulaieSy qui signifie couleur de lait, et les Latins n^eurent qu'un nom commun pour le . . Giuji^ois et pour le coq blanc, qui étoi* son
. insigne. Le blanc étoit,la couleur -de notre . drapeau, parcç qu'il avoit été liotre, couleur ns^tionale et parlante avant les dynasties fran-
.^ ques. On nous rend aujourd'hui le coq, parce que l'aigle est l'emblème d'une dynastie inter-^
- médiaire, et que la fleur de lis, ou fer de lance, p^pisse, abusivement à mon avis, pour
- Celui des conquérants. Cela seroit fort bien si l'on attachoit à cette concession un sens plus intelligent et plus achevé, et qu'au lieu de nous restituer pièce à pièce nos en^lèmes na-" tionaux, comme un pis-aller, on nous les donnât comme nôtres. ^Quiconque ^ait chez nous pourquoi il aime la patrie eal Gauloisï Le nom de François se rattadbie à d'autres
' illustrations, et je n'ai point d'objection contre la gloire dont il s'agit, quoique je n'en î^L^se, plis intérieurement grand cas> Ces illustrations,
MISGë£LA.NÉ£S. 43
^ il faut en garder n\émoire dan^ les archives de notre longue vie sociale^ mais le nom qu'elles . décorent est un £aux matériel dans notre acte dcnaissance.
A quoi servent d'ailleurs ^ me'dira-t-on, de pareilles discussions ? A blasonuer le cercueil des sociétés mourantes *Ce n'est véritable-'
• ment pas 'la peine. •
* Il arrivera ifti jour terrible pour notre civilisation actuelle, et j'ai peur que ce jour ne soit prochain , celui oii un hon;ime d'un esprit juste et d'un cœur droit, en qui l«s peuples seront d'avance accoutumés à croire , viendra' » leur dire, la main sur le cœur :
« Mes chers amis, je vous vois empêchés depuis long-temps à chercher le neuf et k vrai, et je dois vous déclarer en conscience, avant de vous quitter pour jamais, deux choses* que j'ai reconnues, depuis^uejejnéditedafts l'intérêt de votre bonheur sur le neuf et sur le vrai 5 c'^est que tout ce qpe vous tenez pour ^ neuf est vieux , et que tout ce que vous tene? pour vrai est faux. » ••
DES TYPES
EN LITTERATURE
DES TYPES
EN LITTÉRATURE
'imitation est l'objet de l'art proprement dit, l'invention est le sceau du génie.
Il n'y a certainement point d'invention ab-
48 DES TYPES
solue. L'invention la plus empreinte de hardiesse et d'originalité n'est qu'un faisceau d'imitations choisies. L'homme ne compose rien de rien ; mais il s'élève presque au niveau de la puissance de création, quand d'une foule d'éléments épars il forme une individualité nouvelle, et quanti il lui dit : Sois.
Le statuaire copie une figure d'homme; , c'est l'homme lui-même avec les proportions harmonieuses de ^ membres, l'ondoyante souplesse de s^^ muscles, l'élasticité animée . de ses chairs presque mobiles à l'œil : le statuaire n'a fait qu'une académie. . • • <
H cherche, il compare, il assemble^ il met \ ' en rapport dans un ordre possible , et si possible qu'il paroît vrai, toutes les parties d'une organisation parfaite, oii respire la majesté souveraine à peine humanisée par un reste de ^ colère et de dédain ; le statuaire n'est plus un statuaire ; il a fait l'ÂpoUon Pythien , il a fait *♦ un- dieu.
Du temps d'Homère, aucun guerrier n'avoit été identiquement son Achille , ou son Ajax, ou son Diomède, aucun roi son Nestor ; et ce roi et ces guerriers qui ne furent jamais, ils sont vivants.
EN LITTÉRAtURE. i9
Si volis voulez reconnoître à des signes surs . dans le poète Finv ention et le génie y qui sont , la même chose , arrêtez-vous à celui dont les personnages deviennent des tjpes dans toutes les littératures , et dont les noms propres deviennent presque toujours des substantifs dans toutes les langues. C'est qu'^n effet le nom d'une figure typique n'est plus l'étiquette banale qu'on attache au socle d'un buste ou aux plinthes d'un bas-relief ; c'est le signe représentatif d'une conception, d'une création, d'une idée. Airjourd'hui même le titre de héros et de demi-dieu parle moins à la pensée que le nom d'Achille.
Dans les âges secondaires , où le mouvement progressif de la civilisation a mis en jeu de notiTcaux ressorts et développé de nouvelles combinaisons , l'esprit humain a suivi deux ' voies, l'une qui étoit toute tracée, et qui n'aboutissoit qu'à la reproduction perjpétuelle des beaux tjpes antiques ; l'autre qui étoit inventrice et téméraire, et oîi il s'agissoit de saisir sur le fait le caractère et la physionomie des types modernes. C'est peut-être dans le choix d^ ces directions que s'est manifesté le
DES TYPES
if
♦ partage de deux écoles qu'on appelle \eclas-
* sique et le romantique ^ bien qu'elles aieat été
en principes aussi romantiques y et qu'elles
doivent devenir en résultat aussi classiques
l'une que l'autre.
Plus l'éducation des peuples de seconde formation s*est fondée sur la tradition des peuples anciens , plus l'esprit d'imitation y a. prévalu. Si on excepte cette ga^lerie fantastique, du Dante , où les types les plus frappants et les plus extraordinaires sont entassés avec W)^ profusion effrayante, comme dans le Ji^e^ ment dernier de Michel-Ange, les Italiens ont été rarement inventeurs. Shakspeare est aussi riche en tjpes qu'Homère, et il les a saisis à tous les degrés de l'échelle de l'imagination, depuis le naturel le plus positif jusqu'à la plus délirante fantaisie. La pétulance chevaleresque, la fougue de mœurs et Yacutesse de mots de l'Italien Mercutio, ne sont pas.
plus vrais, la férocité sensible et l'héroïque naïveté d'Othello n'ont rien de plus individuel que le vaporeux enfantillage de Puck et la grossièreté brutale de Galiban. Mais Shakspeare savoit tout personnifier, jusqu'au gé-
EN LITTERATURE
nie^ aux passions^ aux erreurs, aux vagues inquiétudes , à la maladie naissante d'une so- " ciété qui s'éveille avec des germes de mort dans le sein. La sublime figure dUamlet, qui ne sera jamais assez appréciée , est un prototype complet du moyen âge. Les Allemands , qu'un penchant organique à la mysticité entraîne toujours vers le spiritualisme, étoient moins propres à comprendre et à fixer les images de la vie sociale dans ses réalités absolues. L'élan de leur psychisme rêveur les porte vers un monde plus idéal ; et quand, ils dé- , couvrent un type sensible, c'est plutôt par le privilège de la prévision que par celui de la perception , et dans l'avenir que dans le prédent. L'homme qui est disparoit pour eux de^ vaut l'homme qui sera , ou devant l'homme .
qui devroit être. Stationnaires dans les mœurs, car ils ont placé leur vie morale dans une autre région, ils marchent en précurseurs à la tête des idées. Ainsi dans les Brigands de Schiller, chef-d'œuvre dont il concevoit à peine lui-même toute la portée, il a jeté en se jouant comme le sommaire poétique des révolutions prochaines . Ainsi, dans la peinture .
DES TÏPES
de cette sensibilité rêveuse , irri table et passionnée de JVeHher^qai finit par être obligée de réagir sur elle-même, Goethe en a révélé le mystère. Si vous pouvez enfermer ces deux types dans un tour du compas, vous n'avez pas besoin de laisser d'autres monunients de notre histoire contemporaine 5 elle y est toute.
J'ai dit que le g-énie de l'écrivain inventeur se reconnoissoit surtout à la création des types ^ et qu'aucun caractère d'invention ne devenoit
y type s'il ne présentoit cette expression d'individualité originale,' mais saisissante,' qui le rend familier à tout le monde. Qui de vous nç connoît don Quichotte et Sancho ? qui die vous n'aimeroit à être convaincu quHls ont existé , trottant de compagnie , l'un sur Rosfsinante, et l'autre sur le grison, dans Id?
plaines de la Manche ? qui de vous ne quitteroit à grands frais de poste les causeries de la Rambla et les voluptés du Prado, pour aller les rejoindre, inattendu, comme Doloride ou l'esclave africain , à la modeste posada qui les héberge ? Dans une de ces guerres impériales
^qui avoient pour objet de donner à l'Espagne
EN LITTERATURE. 53
un souverain de la façon de notre maître , les François , harcelés par des bandes populaires^ se vengoient, suivant l'usage immémorial des héros, en .parcourant le pays à la lueur de ViBcendie. . Voilà un village encore que la torche va consumer j on le nomme , c'est le Toboso. Un éclat de rire sympathique s'élève de tous les rangs ; les armes tombent des mains du vainqueur, et les heureux compatriotes de ' Dulcinée échappent au carnage , sous la protection du génie de Cervantes.
On a souvent contesté aux François le génie d'invention. Aucun peuple ne l'a possédé * au même degré, et n'a été plus varié dans la création de ses.tjrpes. Ce qui lui a manqué, c'est la liberté littéraire qu'on lui dispute depuis qu'il a une littérature, au nom d'Arîstote, au nom de la Sorbonne, aii jiom de l'Université, au nom de l'Académie, et qui, dans les jours d'émancipation universelle où nous sommes parvenus, lui sera refusée probablement au nom de la liberté. Je ne sais pourquoi le génie en France me rappelle toujours la fable de Gulliver à Lilliput, S'il paroi t, on If! fuit; s'il s'endort, on lui monte
DES TYPES
dessus^ et quand il se réveille, il se. trouve gar- ' rotté par des nains.
Ce qu^il y a de certain , c'est qtie cet esprit de création nous étoit propre. Notre vieux Pathelin est un tjpe immortel, et, comme tant d'autres , il confirme ma règle : il est devenu substantif, jftabelais est l'inventeur de.
types le plus fécond qui ait existé. On n'a fait que glaner après lui. C'est frère Jean , c'est Panurge, c'est Rominagrobis , Pichrocole, Bridoie , Janotus de Bragmardo , personnages essentiellement vrais, monnoies sociales au
' titre et au coin de notre esprit, qui passent cbacpie jour dans nos mains', mais que Rabelais seul a frappées. Pour trouver un génie jumeau de celui-là, il faut en venir à Molière. Tartufe est mieux qu'un tjpe, c'est un signailement. Tout le monde connoît Tartufe ; tout le monde, ou peu s'en faut, a eu affaire avec Harpagon. Le Misanthrope.est bien autre
• chose. Pour cette fois, c'étoient des empreintes molles, usées, indéchiffrables. MoUctc s'est placé lui-même au milieu de cette socià;é fruste, sans saillies, sans relief, sans caractères lisibles, qui n'avoit rien par où la pren-
EN Ll^-TÉRATUBE. 55
dre. ni'afiutprise, U l'a saisie, il l'a jetée dans le moule immoitel de ses inventions : ,il en a fait un tjpe.
Si la belle et fière organisation deLorneiile n'avoit pas été . misérablement assujétie par l'académie de son temps aux dimensions de ce / Ut de Procuste , sur lequel tous les génies de la France dévoient être torturés à^eur tour , '. a aurwtki^ plus de type? qu'il ne l'a fait, car la nature lui avoit donné au plus haut de- «ré la puissance d'invention. Mais que faire , graiwd Dieu , quand on a Richelieu pour ennemi, Scudéry pour adversaire, et Chapelainpour juge? Toutefois , les types qu'il a crées ,Jont empreints d'une spéciaUté si intime que l'imitation même ose à peine y toucher. Polyeucte et ISicpmède sont des figures vierges. En admettant l'hypothèse que j'ai embrassée, on comprendra facilement quq Racme , • bien plus soumis encore que ne l'étoit Corneille aux exigences académiques, et, par surcroît de malheur, devenu homme de cour, ait produit moins de ces types frappants dont l'exptession vive et originale représente, avec toute l'exactitude d'un chiffre, la valeur réelle
DES TYPES
(Ju poète. Il a fallu qu'il s'affraûchituu.jour^ par le choix de son sujet , dies traditions rotitinières de Tantiquité et dç. l'influence stupé^ fiante des grands seigneurs ^ pour oser tracer le caractère d'Acomat et celui de Roxane. Là seulement il s'est montré ce qu'il étoit, capable de nouveautés hardies et de sublimes inventions ; le reste n'est qu'un reflet éblouissant des tragiques grecs et des lyriques sacrés. Voltaire vint\, quiétoit un Pfrpe à lui seul. Courtisan assidu des pouvoirs finis et des pouvoirs commencés, elassiquchondeur etroimn^ tique méticuleux, un de ces génies remuants , mais indécis, qui servent de. pivot aux révolutions du monde, il sa voit rompre des chaînes, et il traînoit des lisières. Ses personnages sont presque toujours des calques où l'on retrouve à peine les linéaments d'upe physionomie huTmaine. Depuis Orosmane, qui est unç contrefaçon maniérée d'Othello , jusqu'à Pangloss ,. qui est une contre-épreuve effacée de Panurge, il n'a pas fait mouvoir une image vraie, une image typique de l'homme. Oh croiroit souvent qu'il a pris à tâche de la travestir et de la parodier. Ses Guèbres ne sont
EN LITTÉRATURE. o7
pas des Guèbres, ses Scythes ne sont pas des Scythes, ses Musulmans ne sont pas des Musalinans, ses Américains ne sont pas des Américains. Ce sont des comparses du club d'Holbach qui débitent en vers alexandrins des lambeaux de philosophie rîmée. Le type de Mahomtet étoit à prendre et à faire. Il l'a tenté^ il Fa manqué; et c'est pourtant dans cet ouvrage qu'il a prouvé une fois qu'il n'étoit pas dénué de l'esprit d'invention. Séide est un ty^pe^ et il est devenu^ comme vous savez, un substantif : c'est une pierre de touche infaillible.
Si le génie a carrière quelque part pour la oréation dès tjpeSj c'est dans le drame d'abord, et puis c^est dans le roman. Il est facile de calculer d'après cela combien est borné le nombre des écrivains de génie , relativement à la masse innombrable des écrivains de profession, et même relativement à l'élite déjà fort restreinte des écrivains de talent. Le roman, genre essentiellement moderne, s'est en effet multiplié de jour en jour, depuis trois siècles, dans une progression toujours croissante et si infinie , qu'il échappe maintenant à
♦^8 * Dcs.Trres. ■ ,
r toutes les dûiiexisîoiis des bibliographies i^*- ' , ciaks. Gependâùt on rèûfermeroit «n tyèsp^i de ligaes les titres d« tous les romans qui contietinént des ^pes. vrais> originaua: et bien caractérisés^ et qui méritent une place dans' /cette catégorie, à la suite des immortels . chefs-d'œuvre de Cervantes et de Babelaîs... 'Personnelle s^aviiscra sans doute dedlénîar à Le Sage un 'bsprit fin, subtil^ inVenteur, plein de souplesse dans les forines et d'aptitude à Tobservation , animé de tout le trait d'uaie ' gaieté verveuse et communicative, aiguisé de tout le trait d'une saillie pétulante et causti-* que; mais il n'a pas mis un seul ty'pe dans la circidation des créations littéraires^ Gil Blas est un personnage de convention ., plassé-avec l'adresse la plus rare dans une feble ingénieuse à cent actes divers; ce n'est pas une individualité ravie toute d'une pièce au labora- . toire de la nature, Crébillon, jfils et Marivaux étoient aussi des observateurs , mais dont k tact minutieux s'assortissoit à merveille aux mesquines proportions d'uûe société de pygmées. On crpiroit qu'ils se sont joués à appliquer aux mœurs de leur temps l'étude des in-
KN littérature/ 89
• &nxaeàt petits. Le microscope le plus efficace. * à ponrsimyre la matière dans ses dernières dÎ7
. /Visions ne vous ^ra pas découvrir un seul
■ i/'pe chpz eux : vous n'y trouverez que des
iri;pmes. Le gëme tout idéaliste de Rousseau
l'a jeté dans l'extrême contraire. Accoutumé à
. vivre au milieu du monde conjectural qu'il
. s'ëtoit f ait^ il planoit trop loin de l'autre pour *
. y discerner un seul' tjpe distinct. Nul n'a pé- ,
• nétré pljos profiondément dans la pensée , et a'a. plus superficiellement effleuré l'homme. il ii^avoit pas ce regard universel de l'aigle, quipeuft tour à tour fixer le soleil. ou mar- « îquker de loin uii insecte caché sous l'herbe : il Uô savoit Kre que dans les cieux. Cependant , <à force d'élévation et de puissance^, il parvien-
♦ dj:*a quelquefois à vous faire partager l'illusien qii'il se fait à lui-même; mais ne vpus y
' trompez pas? ce n'est qu'une illusion. Les tjpes qu'il s'efforce d'imaginer ne sont pas seu-
• leraeni défectueux et incorrects, ils sont faux. / Ce ne sont pas des tjpes^ ce sont des jetons
.spécieux^ dont la valeur fictive s^anéantit à ,,lft première épreuve de l'essayeur. Il y a . -cent ifois moins de réalité morale dans lesi -
t>ES TYPES
* caractères de Saint-Preux, de Julie et de Vol- " * mar^ que dans <^ux de Fogre et du petit Poucet. '
Laissezj-le s'égarer dahs la vague hauteur de SCS conceptions avec quelques esj^rits spéculatifs qui ne louchent à notre nature que par un petit nombre de points, et qui. ont repu- • die, en faveur d'une perfectibilité imaginaire,
^les sympathies intimes de leur propre espèce. Le tjpe d'une parfaite organisation de jeune fille, mais ingénue et vraie dans sa perfection, d'une innocence instinctive, d'une . hOTOïque pudeur, ce type ^ revêtu de là plus céleste idéalité, c'est à Bernardin dé Saiiit- Pierre qu'il étoit réservé de le produire ; c*est
'la délicieuse et touchante figure de Virginie \ . conception fraîche, pure, inimitable, que sa
" naïveté, que sa candeur ont rendue populaire,
quoiqu'elle émanât de haut, quoique sa grâce
, toute angélique semblât moins participer des
inventions d'un poète que des révélations d'un
dieu. , , ..
Le nom de Bernaiîdin de Saint-Pierre rap- , pelle toujours celui du plus illustre des prosa- - teurSde notre époque, deM. de Chateaubriand; '
EN littérature: 64
' et. quand on, s'occupe des types en littérature , ' il. n'est pas permis d'oublier Renéj imposante et magnifique création , dans laquelle le génie a déposé le secret effrayant de notre civilisa- , tion expirante. J'ai dit que l'histoire anticipée des révolutions prêtes à se déborder sur l'Eu- . rope étoit tout, entière dans Charies Moor et dan3 Tf^erther. René contient , comme une Pfopliétiçi am^e et terrible, l'histoire des so-^ ciétés finies. Cenesçnt, au. premier aspect, . gue des traits grs^ves, solennels, mystiques, et d'uB vague oii la pensée s'anéantit; mais ils sont imprimés du doigt tout puissant qui traça sur les murailles du palais de Balthazar Varrèt d'une monarchie , et , chose merveilleux ? îk resteront long-temps inintelligibles aussi aux sages et aux grands de la terre. Il &udra,pouren pénétrer la formidable énig- ' me^ que les rois se réveillent de la pompe de leurs, fêtes çt de l'ivresse de leurs festins , au bruit'des trônes fracassés et au craquement du christianisme qui tombe.
En France, quand on n'a pas lesj^ras assez longs pour envelopper une idée nouvelle dans • toute son intensité , on ne renonce pas pour -
If- "^
62 DE» TYPES
autant à la prétention delà soumetà^è ét'dè ' se Fapproprier, et Ton a pour y parveïiir nn moyen ccmimode et sûr ^ qui ne manque jamais à la critique : c'fest d'en réduire les dimensions dans une proportion analogue aux facultés qui la jugent, et' de la rapetisser prô-. greasiv^meiit Jusqu'à ce qu'elle entre dans la * ^mesure commune. Ainsi, on a voulu voir dans . René une imitation de Ff^ereker^ et il est très- , possible qu'on n'y vôid que cela quand on a ' la vue courte. îln général, je stiis d'aVi^ qui! ne font pas comparer les chéfs-d'céurre. Lés productions de l'esprit ont leur individualité ^ comme les hommes, et celles qui n'ont pas * Cette individualité ne méritent pas qu'on s'en ' occupe. Elles rentrent alors dans le domaine de la médiocrité, où la comparaison devient' facile , parce qu'il n'y a plus de ijpes; mais PFerther et René^ qui sont des tjpes voisins , ■ sont toutefois des types différents. Celui de Werther est l'expression des troubles d'une âme qui ne peut plus se suffire à elle-même ; celui de René est l'expression des angoisses d'une âme qui a tout embrassé , et qui sent que tout va lui échapper, parce que tout finit.
EN LITTÉRATURE. 63
C'est ranxtété mortelle , c'est le doute ineao* rable , c'est l'inconsolable désespoir d'une . agonie sans avenir ; c'est le cri ef&ayant de la création sociale au moment de se dissoudre. U y a dans Wertiier l'émotion profonde de quelques générations souffrantes ; il y a dans René la dernière convulsion d'un monde qui ineurt.
Les Ânglois y dont la physionomie morale est plus variée que la nôtre ^ ont été plus à portée que nous de multiplier les tjpes dans leurf romans. Fielding en a d'ingénieux et de fr^ppants^ Richardson de naïfs et de sublimes. Walter Scott , dont les fables trop diffuses , » les sujets principaux trop sacrifiés aux accès- •. soires^ les dénouements trop précipités, ne re;mplissent pas toujours exactement les conditions d'une composition bien entendue, doit probablement l'immense popularité de son génie à l'abondance et à la ^ouveauté de ses tjpes. Il est vrai qu'il en a pris un certain nombre dans une nature fantastique, oîi l'imagination paroît plus à l'aise , parce qu'elle dispose alors d'une création qui lui appartient en propre, et qui ne reconnoît pour règle que ,
DES TYPES
la puissance magique dont elle est Fouvrage ; mais on auroit tort d'en conclure que ces types manquassent du degré de vérité relative qui est le caractère essentiel du beau dans les ouvrages de Thomme. Peu importe le système idéal ou positif dans lequel Fauteur place ses personnages, pourvu qu'il leur attache un sceau d'identité reconnoissable à jamais. Ce n'est évidemment qu'en vertu d'une fiction très-invraisemblable et d'une allusion trèslarge , que nous attribuons aux animaux des mœurs et iies passions qui sont les nôjtres, et cependant La Fontaine est plus riche lui seul en tjpes d'une étonnante réalité que tout le reste des poètes. Les gens sensés ne croient ni au diable ni à la sorcellerie, et tout le monde convient que Faust et Méphistophélès sont des types admirables. Victor Hugo , un des génies les plus onginalement inventeurs qui aient apparu à aucune des époques de la littérature, a jeté dans 8^ hardis romans deux ' types extraordinaires, «ans analogies existantes comme sans modèles imaginés , l'anthropophage et y obi. Ce ne sont pas là sans doute des créatures rationnelles, des signalements
EN LITTERATURE
pris sur le vif. Ce sont des monstres , si l'on veut; mais ce sont des types, et^ sous la plume d'un grand écrivain, tous les types deviennent des existences.
n n'y a donc, selon moi, que le génie qui invente des types, et c'est en cela que Timitatîon la plus adroite ne sauroit le contrefaire. La contre-épreuve d'un type se traliit ellemême par les efforts qu'a faits l'esprit pour la soustraire à la comparaison, et ces efforts sont d'autant plus maladroits, qu'on ne peut rien produire de vraisemblablcr en altérant une nature vraie. Il vaut mieux se renfermer alors dans les attributions modestes du traducteur et du copiste, destination littéraire qui n'a rien d'ailleurs d'absolument humiliant en soi, car il y a cent mille copistes pour un in venteur.Une traduction spirituelle, une imitation bien faite , un pastiche habile , pour n'être pas des œuvres de génie, n'en sont pas moins des œuvres de goût et de talent ; et puis, si l'on ne sait pas se contenter die ce lot, qui est le partagé de tous les écrivains distingués , si l'on se trouve à l!étroit dans ces rangs au-dessus desquels s'élèvent à peine quelques génies
DES TYPES EN LlTTEftATURE.
doués du plus rare des privilèges; si Ton est pourvu d'une de ces présomptions robustes qui tiennent pour usurpées toutes les gloires dont elles n'atteignent pas la hauteur ^ on â une ressource encore , on peut citer Aristote , La Harpe et Marmontel ; on peut crier à la barbarie et à la stupidité sur le chemin des triomphateurs ; on peut se réfugier, comme Achille dans sa tente, au milieu des honneurs de l'Académie : c'est une grande consolation.
m LITTERATURE.
EN LITTERATURE
I l'on cherche comment dut procéder rimagînation de l'homme dans le choix de ses premières jouissances, on arrivera naturellement à croire que la première
fi
70 Î)V t^ÂNTAètlQÛE
littérature, esthétique par nécessité plutôt (jvk par choix, se renferma long-temps dans l'expression naïve (te la sensation. EUe compara un peu plus tard lès sensations entré elles, - elle se plut à développer les descriptions, à saisir les côtés caractéristiques de^ choses , à suppléer aux mots par les figures. Tel est l'objet de la poésie primitive. Quand ce genre d'impression fut modifié et presque usé par une longue habitude, la pensée s'éleva du connu à l'inconnu. Elle approfondit les lois occultes de la société, elle étudia les ressorts secrets de l'organisation universelle; elle écouta, dans le silence des nuits, l'harmonie* merveilleuse des sphères, elle inventa les sciences Contemplatives et les religions. Ce ministère imposant fut l'initiation du poète ^u grand ouvrage de la législation. Il se trouva, par le fait de cette puissance qui s'étoit révélée en lui^ magistrat et pontife, et s'institua au-dessus de toutes les sociétés hupiaines un sanctuaire sacré duquel il ne communiqua plus avec la terre que par des instructions solennelles, du fond du buisson ardent, d«<sbnir inet du Sinaï, des hauteurs de l'CSympe et du
EIS L1TT£|IATUR£. 74
Paroasse , des profondeurs de l'antre de la Sibylle, à travers les ombrages des chênes prophé- ' tiques de Dodone ou des bosquets d'Egérie. La littérature purement humaine se trouva réduite aux choses ordinaires de la vie positive, mais elle n'avoit pas perdu l'élément inspirateur qui la divinisa dans le premier âge. Seulement, comme ses créations essentielles étoient faites, •et que le genre humain les avoit reçues au nom de la vérité, elle s'égara à dessein dans une région idéale moins imposante , mais non .moins riche en séductions j et, pour tout dire, elle inventa le mensonge» Ce fut une brillante et incommensurable carrière où, abandonnée à toutes les illusions d'une crédulité docile, parce qu'elle étoit volontaire , aux prestiges ardents de l'enthousiasme, si nature laux peuples jeunes, aux hallucinations passionnées des sentiments que l'expérience n'a pas encore désabusés, aux vagues perceptions des terreurs nocturnes, de la fièvre et des .songes, aux. rêveries mystiques d'un spiritualisme tendre jusqu'à l'abnégation ou emporté -jusqu'au fanatisme,, elle augmenta rapideînent son domaine de découvertes immenses et raerveil-
. leuses, bien plus frappantes et bien plus mul- *tipliées que celles que lui avoit fourni le monde plastique. Bientôt toutes ses fantaisiçs prirent un corps, tous ces corps factices une individualité tranchant^ et spéciale, toutes ces" individualités une harmonie, et le monde in- J termédiaire f ut trouvé. De ces.trois opérations successives^ celle de Fintelligence inexplicable qui avoit fondé le monde matériel, celle du génie divinement inspiré tjui avoit deviné le
, monde spirituel, celle de l'imagination qui avoit ci;éé le monde fantastique, se composa
- le vaste empire de la pensée humaine. Les langues ont fidèlement conservé les traces dé cette génération progressive. Le point culminant de son essor se perd dans le sein de Dieu, qjji est la sublime science. Nous appelons encore superstitions y pu science des choses élevées, ce^ conquêtes secondaires de l'esprit, sur le^ quelles la science même de Dieu s'appuie dans toutes les religions, et dqnt le nom indique dans ses éléments qu'elles sont encore placée
-f au-delà, de toutes les pprtées vulgaires.
L'homme purement rationnel est au dernier degré. C'est au second, c'est-à-dire à laré-
BK LtTTÉKATOREi. » 75 -
gion moyenne du fantastique et de Tidëal^' qu'il faudrait placer le poète, dans une bonne classification philosophique du genre humain . J'ai dit que la science de Dieu elle-même ii'étoît appuyée sur le monde fantastique ou superstarvt, et c'est une de ces choses qu'il est à peu près inutile de démontrer. Je ne considère ici que les emprunts qu'elle a faits à l'invention fantastique chez toutes les nations, et • les bornes étroites que je me suis prescrites ne me permettent pas de multiplier les exemple»
qui se présentent aisément d'ailleurs à tous le^ esprits. Qui ne se rappelle au premier abordles amours si mystérieux des anges , à peine nommés dans l'Ecriture, avec les filles des hom- • mes^ l'évocation de l'ombre de Samuel par la *^ .vieille pythonisse d'Endor, cette autre vision sans forme et sans nom , qui se n^anifestoit à peine comme une vapeur confuse, et dont la voix ressembloit à un petit souffle, cette main gigantesque et menaçante qui écrivit une pro- ^phétiede mort, au milieu des festins^ sur les murs du palais de Balthâzar, et surtout cette incomparable épopée de l'Apocalypse, conception grave, terrible, accablante pour l'ame
BV FANTASTIQUE
comme son sujets commç le dénier jugement 4e« races humaines^ jeté sous les yeux des jeunes églises par un génie dé prévision qui Semble avoir auticipé sur tout l'avenir^ et s'inspi* rer de Texpérience de l'éternité !
,Le fantastique religieux^ s'il est permis de s'exprin^r ainsi ^ fut nécessairement solennd et sombre, parce qu'il ne devoit agir sur la vie positive que par des impressions sérieuses. La fantaisie purement poétique se revêtit au contraire de toutes les grâces de l'imagination. £Ue n'eut pour objet que de présenta sous un jour hyperbolique toutes les séductions du monde positif. Mère des génies et des fées, elle sut emprunter eUe^-méme aux fées les at* tributs de leur puissance et les miracles de leur baguette. Sous son prisme prestigieux, 1^ terre ne sembla s'ouyrir que pour découvrir des rubis aux feux ondoyants, des saphirs plus purs que l'azur du ciel; la mer ne roida que du corail, de l'ambre et des perles sur ses rivages; toutes les fleurs devinrent des roses ' dans le jardin de Sadi , toutes les viei*ges des bouris dans le paradis de Mahomet. C'est ainsi qu^ prirent naissance, au pays le plus favorisé
BN LITTERATUBS.
de ï^^9tmey ces contes orientaux, resplendissante galerie des prodiges les plus rares de la création et des r^ves les plus délicieux de la pensée^ trëèor inépuisable de bijoux et de parfuuis qui fascine les sens et divinise la vie. L'hmnme qui cherche inutilement une compensation passagère à Tamer ennui de. sa réalité, n'a probablement pas lu encore les Mille eiime^JVuit^.
•De rinde, cette muse capricieuse, à la riante parure, aux voiles embaumés, aux dï^nts inajgiques, aux éblouissantes apparitions, arrêta son prunier vol sur là Grèce aaiasante. Le premier âge de la poésie finissait avec ses inventions mystiques. Le ciel mythologue étoit peuplé par Orphée, pair Linns , par Hésiode. U Iliade avoit complété cette chaîne merveilleuse du monde sublime en rattachant à mn dernier anneau les héros et les demindieux , dais nne histoire sans modèle jusque là , où l'Olympe icommuniquoit pour la première fois avec la terre, par des aentimei|ts , des passions , des alliances et des combats. UO^fysséej seconde partie de cette grande bilogie poétique, et il ne me faut point
d'autre preuve qu'elle fiit conçue par le génie sans rival qui avoit conçu la première , nous montra l'homme en rapport avec le monde imaginaire et le monde positif, dans les voyages aventureux et fantastiques d'Ulysse. Là, tout se ressent du système d'invention des Orientaux, tout manifeste l'exubérance de ce principe créateur qui venoit d'enfanter les théogonies, et qui répandoit abondamment le superflu de sa polygénésie féconde stir le vaste champ de la poésie, semblable à l'habile sculpteur qui, des restes de l'argile dont il a formé la statue d'un Jupiter ou d'un Apolloii , se délasse à pétrir sous ses doigts les formes bizarres, mais naïves et caractéristiques d'un grotesque, et qui improvise, sous les traits difformes de Polyphème , la caricature classique d'Hercule. Quelle prosopopée plus naturelle et plus hardie à la fois que l'histoire de Chatybde et de Scylla ? N'est-ce pas ainsi que les anciens navigateurs ont dû se représenter ces deux monstres de la mer, et l'effroyable tribut qu'ils imposent au vaisseau inexpérimenté qui ose tenter leurs écu^ls, et l'aboiement des vagues qui hurlent en bondissant
EN LITTERATURE
daas leurs rochers? Si vous n'avez pas entendu parler encore des mélodies insidieuses de la Syrène, des enchantements plus séducteurs d'une sorcière pmoureuse qui vous captive par des liens de fleurs^ de la métamorphose du cufieux téméraire qui se trouve tout à coup saisi ^ danS; une ile inconnue aux voyageurs^ des formes et des instincts d'une bête sauvage, demandez-en des nouvelles au peuple ou à Homère. La descente du roi d'Itaque aux enfers rappelle, sous des proportions, gigantesques et admirablement idéalisées, les goules et les vampires des fables levantines ^ que la savante critique des modernes reproche à notre nouvelle école; tant les jneux sectateurs. de l'antiquité homérique, auxquels est si risiblement confiée chez nous la garde des bonnes doctrines , sont loin de comprendre Homère, ou se souviennent mal de l'avoir lu !
Le fantastique demande à la vérité une virginité d'imagination et de cipoyances qui manque aux littératures secondaires, et qui ne se reproduit chez elle qu'à la suite de ces révolutions dont le passage renouvelle tout ; mais alors , et quand les religions elles-mêmes.
78 DU FiiNTASTIQUB
ébranlées jusque dans leurs fondements^ né parlent plu» à l'imagmation y ou ne lui port^At. que des* notions confuses, de jour en jour* obscurcies par un scepticisme inquiet > il &iut' bien que œtte faculté de produire le mervcît l^QX dont la nature l'a douée s'exerce sur un genre de création plus vulgaire et mieux àp^ proprié aux besoins d'une inteUigenœ maté«rialisée. L'apparition des fables recommence an moment où finit l'anpire de ces vérités rédles ou convenues, qui prêtent* un rested'âme au mécanisme usé de la civilisation.
Voilà ce qui a rendu le fantastique si popu*laire ^n Europe depuis qudques ann^^ et ce qui en fait la seule littérature essentielle de l'âge de décadence ou de transition où Aous sommes parvenu^. Nous devons même reconnoître en cela un bienfait spontané de notre organisation; car si l'esfR^it humain ne se complaisoit encore dans de vives et brillantes chimères, quand il â touché à nu toutes les repoussantes réalités du monde vrai, cette époque de désabusement seroit en proie au plus violent désespoir , et la société offriroit la révélation ef&ayante d'un besoin unanime
EW I.ÎTTERAT€RB.
de dissolution et de suicide. Il ne faut donc pas tant crier contre le romantique et contre le fantastique. Ces innovations prétendues sont Fexpression inévitable des périodes extrêmes de la Tie politique des nations^ et sans elles 1^ je sais à peine ce qui nous resteroit aujourd'hui de l'instinct moral et intellectuel de l'humanité.
Ainsi ^ à la chute du premier ordre de dioses social dont nous ayons conservé la mémoire,: celui de l'esclavage et de la mythologie, la littérature fantastique surgit, comme le. songe: d'un moribond, au milieu des ruines du paganisme, dans les écrits des derniers classiques grecs et latins, de Lucien et d'Apulée . Elle étoit alors en oubli depuis Homère ; et Virgile même, qu'une imagination tendre et méiancolique transportoit aisément dans les régions de l'idéal , n'avoit pas osé empruntcr aux muses primitives les couleurs vagues et terribles de l'enfer d'Ulysse. Peu de temps appèslui,Sénèque, plus positif encore, alla jusqu'à déposséder l'avenir de son impénétrable mystère dans les chœurs de la Troade; et alors expira , étouffée sous sa main philoso-
#80 DU FAKTASTlQUt
phique , la dernière étincelle du dernier flambeau de la poésie. La muse ne se réveilla jplus, qu'un moment^ fantasque^ désordonnée, frénétique, animée d'une 'vie d'emprunt, se jouant avec des amulettes enchantées, des touffes d'herbes vénéneuses et des os de morts, aux lueurs de la torche des sorcières de Thessalie , dans VAne de Lucius, Tout ce qui est resté d'elle depuis , jusqu'à la renaissance des lettres, c'est ce murmure confus d'une vibration qui s'éteint de plus en plus dans le vide, et qui attend une impulsion nouvelle pour recommencer: Ce qui est arrivé des Grecs et des Latins de voit arriver pour nous. Le fantastique prend les nations dans leurs langes, comme le roi des aubies, si redouté des enfents , ou vient les assister à leur chevet funèbre , comme l'esprit familier de César ; et quand ses chants finissent, tout finit.
Notre littérature moderne ne fut pas moins soumise que la littérature latine à l'esprit d'imitation. Mais l'invasion des Maures, si favorable, en ce point, au développement moral du moyen ége, avoit déjà transporté sur notre sol le génie vivace et producteur des jeunes
EN LITTE&ATCBE.
poésies. Sans cet événement la littérature .classique^ soigneusement perpétuée jusqu'à nous par le zèle admirable des moines^ se relevoit tout entière et sans intermédiaire du sein de la barbarie, au premier appel d'une société avide des lumières de l'esprit, et c'est ce qui advint plus tard , quand l'imprimerie eut jeté à foison dans la circulation les œuvres de l'antiquité, c'est-à-dire une création littéraire toute faite. Singulière époque , où une génération de savants et de poètes reproduisit tout à coup les sophistes d'Alexandrie, les grammairiens du Bas-Empire et les versificateurs de la décadence romaine, comme un peuple d'Épiménides, inspirés d'une religion, d'une civilisation et d'une langue mortes, et qui ne différoient en quelque sorte d'euxmêmes que par cette langueur d'organes et d'imagination qui trahit l'abattement d'un long sommeil. A leur aspect, le fantastique s'évanouit; mais il éclairoit seul l'Europe depuis quelques siècles. C'est lui qui avoit inventé ou embelli l'histoire des âges équivoques de nos jeunes nations, peuplé nos châteaux en ruines de visions mystérieuses, évoqué sur
les donjons la figure des fées protectrices^ ouvert un refuge impénétrable, dans le creux des rochers ou sous les créneaux des murs abandonnés, à la formidable famille des vouivres et des dragons. C'est lui qui avoit allumé sur leuffront les feux de l'escarboucle , quand ils traversent rapidement le ciel comme une étoile qui tombe; lui qui égaroit les voyageurs au bord des eaux stagnantes, sur la trace capricieuse du follet; qui consploit leur veillée rustique dansja cabane du bûcheron, au coin d'un âtre hospitalier, par les jeux inotfensifs des lutins ; qui ëntretenoit de douces promesses les espérances crédules des jeunes filles, et de doux loisirs la rêverie sédentaire des vieillards , hélas ! sitôt déçue par la mort. Le jbntastique étoit partout alors, dans les croyances les plus sévères de la vie comme dans ses erreurs les plus gracieuses , dans ses solennités comme dans ses fêtes. Il occupoit le barreau, la chaire et le théâtre; il s'asseyoit avec Albert4e-Grand dans les staUes du sanctuaire ; avec Agrippa, dans le cabinet du philosophe ; avec Roger-Bacon et Paracdse, dans le laboratoire du chimiste, et introduisoit la
EN LITTERATURE
nécromancie et Fastrologie judiciaire jusque dans le conseil des rois. Son influence ne sera jamais oubliée en littérature, où elle produisit les récits naifs des légendes , où elle anima d'une pompe si imposante la chronique des tournois , des batailles et des croisades ; où elle se répandit à pleins bords dans les gabs des vieux conteurs et dans les fabliaux des ti*ouvères. C'est à elle que nous devons les romans de ct^valerife, espèce d'épopée innommée, dans laquelle se confondent avec une harmonie inexprimable toutes les scènes d'amour et d'héroïsiiie du moyen âge; amour sans exemple, dans lequel on ne sait qu'admirer davantage de la pudique tendresse de l'aimée ou de l'enthousiasme passionné deFamant ; héroïsme idéal , qui avoit tout à combattre , la bravoure des hommes de guerre ^ la colère des rois paladins , les embûches de la trahison , les bouleversements de la nature domptée par la magie , l'intervention de mille puissances inattendues, modifiées^ sous des aspects toujours nouveaux^ au gré de l'imagination inventrice du romjancier, par tous les accidents possibles de la fatalité, et qui
8^ DU FAIXTASTIQUE
triompkoit de tout* Ce ri'étoit plus Junon^ Neptune ou Vénus excités, comme dans la théogonie païenne , à la perte d'un homme ; c'étoit l'univers entier personnifié sous une multitude d^individuaUtéè différentes , et luttant contre un guerriter couvert, pour toute défense, de son courage, de son amour et de son bon droit. Ce n'étoit plus la querelle honteuse et sanglante de (deux peuples acharnés à se détruire pour la cause ou pour la réparation du rapt et de l'adultère r c'étoit le procès moral du juste et de l'injuste, débattu dans l'intérêt général des hommes entre le ciel et l'enfer, sous les yeux d'une Hélène qui en étoit le ^rix, et non pas l'objet, et qui, plus heureuse que l'autre , ppuvoit se dévoiler sans rougir devant les deux camps. Ce fut là , il faut en convenir, une meweilleuse poésie, un ordre d'inventions tel que si les anciens avoient eu les Amadis , nous ne parlerions peut-étrç pas d'Achille ; une iriiagination tout à la fois grandiose et charmante , qu'on ne renouvellera plus , et qu'on regrettera toujours, comme cette jument de Roland, qui étoit si belle, si forte , si agile , qui imprimoit si puissamment
EN LITTÉRATURE. 85
son pied sur le sable de la lice et du champ de bataille, dont la main des princesses avoit brode' la housse et les harnoîs, et qtii est morte. ^
Si j'étois capable de ressentir quelque mouvement de plaine contre Cervantes, je lui reprocherois peut-être d'avoir contribué plus que personne à nous ravir ces délicieuses fantaisies du génie des siècles intermédiaires, qu'il brisa aussi facilement que don Quichotte avoit fait les marionnettes de GinésîUe ; mais je suis obligé de convenir que cette œuvre de destruction , qui nous a valu d'ailleurs un des plus beaux livres qu'ait produits l'imagination des modernes, étoit probablement la condition indispensable de sa destinée littéraire. Quand lea. fables d'un peuple ont vieilli, l'impitoyable instinct de changement qui réside en lui se manifeste à son jour et à son heure, et il vient manifester aiix hommes ^^ par des signes certains , qu'il faut recommencer la vie sociale sur nouveaux frais , sans égard aux traditions et aux sympathies du passé. Il déchaîne alors des espints de dérision, poussés d'une haine irréfléchie, qui se font des hochets de
ce que''^ou8 les siècles antérieurs ont vénéré, et (jïii jouent avec ces débris cPune civilisation expirante , en proférant des paroles d'ironie et de dédain, comme Hamlet, pesant la cendre des morts et analysant dans le crâne d'un fou les ressorts de Tintelligence, à la fosse dTorick. C'est ainsi que Lucien fut envoyé à la fin du paganisme , Cervantes après la chevalerie, Erasme et Rabelais avec la réforme, et Yt>ltaire au-devant des révolutions politiques qui alloient accompagner la grande conflagration du christianisme. Quand un opdre de choses meurt, il y a toujours quelque ingénieux démon qui assiste en riant à son agonie , fet qui lui donne le coup de grâce avec une marotte.
Le premier génie fantastique de 1$ renaissance par ordre de date , et aussi par ordre de supériorité, car, dans les chefs-d'œuvre qui le révèlent, le génie n'est pas progressif, c'est Dante. D arriva de lui-même, et tout seul , au dernier crépuscule d'une société finie, à la première aube d'une société commencée; %t quoiqu'il eût ouvert la carrière , il la remplit toute. Il est vrai qu'il plaça le théâtre de
EN LITTÉRATURE. 87
sa terrible fantasmagorie sous la protection des croyances de son temps ; mais il le fit sien par les payions ^ par les acteurs, et même par les détails de la scène ^ qui ne sont ni homériques, ni virgiliens, mais dantesques. On trouve souvent aujourd'hui des critiques pleins de goût , qui (déplorent Terreur de cette magnifique imagination, et la confusion apparente de cette fable poétique, oii le Virgile du moyen âge prend pour introducteur dans Fenfer chrétien le Virgile du paganisme. Cette idée est cependant le pivot de sa composition, et c'est elle qui la rend sublime. L'enfer d'une théojgQnie particulière auroit été trop étroit pour une si large invention. Il falloit que Dante s'y précipitât , sur le torrent des siècles , sans ménagement pour les foçmes circonscrites d'unis .timide épopée, et ce qu'il a conservé des idée3 universellement reçues est au contraire une concession très-ingénieuse et trè^légitime au .mytBisme de son époque , qui étoit de sa propre nature une des pièces essentielles de la IMvine Comédie, mais qui ne pouvoit en former l'âme exclusive dans cette conception de géant.. Aussi Fenfer de Dante ne ressemble à
88 DJU FANTASTIQUE
aucua 4es innombrables enfers ^ue la sombre m^lpaicolie des poètes a inventés , et qui rapr^* pellent plus ou moins entre eux le vade in pace du monachisme et la cambre des tortures de l'inquisition. Dans son architecture colossale , il contient touagjies enfers , et il est propre à recevoir pendant les siècles éterneb toutes les générations des méchants. Cette création atrabilaire ne doit pas être mesurée au compas de Farti^e et aux unités du rhé- ^ teur. Sagrandeui'estdans sa liberté sans frein, dans le droit conquis de faire jou^r incessamment sur le miroir à mille facettes de Timagination tous les aspects de la vie , tous les reflets de la pensée, tous les rayons de l'âme. Il ■^ ne faut lui chercher , je ne dis pas un modèle, mais un objet de comj^raison que 4ans l'Apocalypse de saint Jean ; il faut moins lui chercher des imitateurs heureux dans^ les siècles qui l'ont suivi ; car c'est ici l'œuvre spé- ' ciale d'une époque ^ et l'homme de génîe qui l'a conçue étoit à lui seul l'e^jpression d'un . siècle dont on ne peut séparer son individua^lité sans la mutiler. Ce qui a passé de lux dans des écrits modernes, comme le rêve du par-r
EN LITTERATURE
ricîde y dans ies F^oleurs^ comme la prosopo- * pée désespérante de Jean-Paul, où Jésus-Christ vient révéler le néant éternel aux âmes innocentes des limbes , comme la vision incomparable du condamné , dans le roman psychologique de Victor Hugo , c'est une émanation locale, partielle, inextensible, incommunicable aujofird'hui , qui agit avec toute la puissance du prin^dipe dont elle est sortie , mais sur un point borné , daûs une circonstance rare , et à travers un milieu insensible , ainsi ^ que le feu d'un soleil qui s'éclipse et qui enjQailime encore la poudre à travers une lentille de glace. Le monde que la civilisation nous a fait n'en permet pas davantage.
Ainsi la tradition révérée de la Divine Co- * /7ie<5?ien'a pas produit iin ouvrage remarquable du même genre chez le peuple de la té^e qui saitle mieux l'apprécier. Elle est restée comme un monument inviolable et inaccessible des , temps reculés, à la frontière extrême de la littérature italienne, et le respect qui s'attache aux ichoses sacrées paroît la défendre à jamais de l'impuissante témérité des copistes. La nouvelle mine d'invention qu'exploitèrent tour à
tour dans le même pays l'esprit , l'imagina* tioày le génie, et piiis cette industrie infaillible d'imitation qui s'attache partout à la suite des muses créatrices , et qui finit , dans les temps qu'on appelle classiques», par se paj rer de leurs couronnes , étoit commune à l'Europe entière ; mais l'Italie avoit seule encore le privilège d'imprimer à ses décobvertes un sceau immortel j parce que sa langue étôit faite. Il lui ^appartenoit d'enrichir nos chroniques et nos romans des beautés-faciles d'une versification libre et gracieuse ; et en les sou* mettant au mètre harmonieux de ses octaves, elle les affranchissoit d'aiUeurs du reproche le plus sérieux d'une critique maussade, qui ' toléroit jusqu'à nouvel ordre, par condescendance pour l'antiquité^ les m«Qsongts rbythmique^w Pour se servir du langage ^^amilier de cette poésie, il seroit aussi aisé de compter les étoiles du ciel et les sables de la mer que les épopées chevaleresques du plus ingénieux de tous les âges littéraires. Les curieux eii conservent plus de cent qui sont antérieures à r Arioste, et que l'Arioste a &it oublier, ccwnme Homère avoit fait oublier les rapsoddes de ses
BN LITTERATUaE
prédécesseurs ipoonnus. Quelle imagination ^ en effet , n-auroit pas pâli devant cptte iinagt^ nation prodigieuse qui asservissoit , en se jouant , à ses combinaisons pleines de grâce , ^e fraîcheur et d'originalité, les traditions d'une histoire obscure^ et les délicieusfcs rè- . veries d'une mythologie nouvelle, injustement négligée ? On a dit qu'Hésiode avoitété nourri deniiel par la main des filles du Pindfi. Oh ! ce sont les fées qui ont nourri F Arioste de quelque ambroisie plus enivrante , et qui ont communiqué à ses divins écrits l'invincible séduction de leurs enchantements ! Comment douter de la magie, quand le poète, magicien lui-même , vous entraîne à son gré dans des espaces moins femiliers à l'intelligence de* l'homme que deux oii ila égaré l'hippogryphe, quand ses jchants se ressentent d'une inspita^ tioa surnaturelle, et semblent provenir d'un autre monde ? Pénétré de l'étude des anciens*, il ne dédaigne pas d'enlever quelques îam^ beaux à leur dépouille , mais ce n'est jamais sans les assortir à l'air , à la physionomie de ses personnages et à la libre -allure de ses compositions. Il est encore indépendant quand
il obéît, encore neuf quand il imite, et il ne se soumet à l'invention des autres qu'en satiété de ses propres inventions, dont la profusion le lasse et le rebute. C'est qu'il a dérobé l'écrîn d'Alcine, ou les trésors secrets des mines du Cattay , et que la pudeur de l'opulence lui enseigne à mêler de temps en temps des richesses plus vulgaires à celles dont il dispose avec trop de facilité. Après l'Arioste et ses foibles copistes, le fantastique ne se montra presque plus dans la littérature italienne^ et rien ne se comprend mieux. C'est qu'il l'avoit épuisé. *
Qui croiroit que cette muse de l'idéal , fille élégante et fastueuse de l'Asie , se réfugia longtemps sous les brumes de la Girande-Bretagne? Epouvantée peut-être des pompes mélancoliques du Nord dont le théisme lugubre l'avoit portée jusqu'au trône d'Odin, et des vaporeuses fictions de l'Ecosse, oii la harpe du Barde ne se marie ^u'au fracas des claymores et aux mugissements des tempêtes , elle chercha bientôt à se reposer dans une de ces imaginations vives et riantes qui avoient égayé de leurs chants voluptueux les premières fêtes de
EN LITTERATURE
son berceau. Shakspeare vint^ qui connoissoit à peine dans l'enceinte de son île y orbe toto divisa y suivant l'expression de Virgile, les merveilles du monde physique , mais qui les avoit aperçues dans quelque vision sublime, et qui comprenoit les prodiges du royaume du soleil, comme s'il y eût été promené en songe dans les bras d'une fée ^ car Shakspeare et la poésie, c'est la même chose. Spencer n'avoit fait que lui tracer le chemin ; il l'élargit, le prolongea, l'embellit de spectacles nouveaux, le remplit, l'inonda de nouvelles figures, plus fraîches, plus aériennes, plus transparentes que les apparitions fugitives des rêves du matin ; il y mena les danses romau-^ tiques d'Obéron, de Titania, et des génies qui 5 d'un pied plus léger que celui de Camîfle , touchent aussi le gazon sans le courber ; il y sema ces fleurs embaumées de parfums célestes qui s'ouvrent, aux tièdes chalevirs de l'aurore, pour recevoir le peuple nocturne des esprits, et se referment sur; lui jusqu'au soir, comme des pavillons enchantés ; il répandit dans l'air des lumières inconnues, accorda des lyres célestes qui n'ayoient jamais
9A • mi FANTASTIQUE
vibré à rareille des hommes, suspendit Foi^^i , cheetre mélodieux d'Ariel aux branches émues de l'arlMrisseau , cacha le nid invisible de Ptick dans un bouton de rose^ et fit sourdre de tous les pores de la terre , de tous les atomes dé r^ir^ de toutes les profondeurs du ciel, un concert de voix magiques. Dans les innombrables couleurs de la palette, et dans cette multitude de remuantes sympathies que la , parole ébranle jusqu'au fond de Tâme , tout appartient à Shakspeare. Quand son pinceau a fini de caresser les formes séduisantes d'un sylphe, c'est à lui seul qu'il est réservé de tracer les proportions gigantesques et grossières . du gnome , sous les traits de Caliban , de déguiser le satyre ^antique sous l'attirail burlesque de Falstaff , et de suspendre le croquis* de Michel-Ange au tableau délicieux du Cortège. Si Dante et l'Arioste ne vous ont pas encore offert toutes les conditions essentielles de l'individualité d'un demi-dieu , arrêtez-vous à celui-<i : ineessu patuit.
Ce que tout le monde ne sait que trop de notre littérature nationale répond d'avance aux questions qu'on pourroit me faire sur les
EN LITTERATURE
progrès qui y étoient prorais au poème fantastique. Ce n'est pas sur le sol académique et classique de la France de Louis XIII et de Ricbelieu que cette littérature, qui ne vit que d'imagination et de liberté, pou voit s'acclin^ater avec succès. Les mensonges brillants du génie y auroient été aussi mal reçus que là vérité. L'empire de la pensée y appartenoit , de par la Sorbonne et Aristote, aux desservants d'une muse guindée^ qui traînoit avec privilège du roi, sur le théâtre de la cour et dans les salons de l'hôtel de Rambouillet , les oripeaux de l'antiquité travestie. Racine , inspiré sur ses vieux jours du génie des livres saints, osa bien, par exception , jeter dans un , récit téméraire la grande figure du spectre de Jezabel, et Voltaire crut avoir poussé assez loin l'audacie du chef d'une opposition sociale qui cherchoit la nouveauté en tout , quand il eut fait hurler quelques alexandrins à travers un porte-voix par l'ombre tragique de Ninus.
Nous avions eu nos chroniques et nos romans de chevalerie ; mais ces respectables truchements du moyen âge parloient une langue surannée que personne n'étoit plus capable
d'entendre, et les chevaliers de la Table-Ronde attendirent long-temps pour obtenir à TOEil- , de-Bœuf quelque chose de l'accueil auquel ils avoient été accoutumés par Charlemagne, qu'un introducteur coquet eût sûflbstitué l'habit français à leur lourde armure de fer, et le talon rouge à leurs bruyans éperons. Les pei'^ sonnages ainsi accoutrés par M. de Tressan ressemblent à peu près à leur type héroïque et naïf, comme la lanterne du clown dans le Songe d'une nuit d'été ressemble au clair de la lune.
Ce seroit être injuste cependant que de refuser au grand siècle la seule palme qui eut manqué à %'^ triomphes si vantés, et bien qu'il l'ait outrageusenBient repoussée , l'avenir plus juste la lui décernera peut-être en compensa^ tion de la gloire avortée de Chapelain, et dès admirations un peu amprties qui couronnèrent jadis le sonnet de Voiture, le triolet de Ranchin, et le madrigal de Sainte-Aulaire.
Cette production digne de ffiâre époque dans les plus beaux âges littéraires, ce chef-d'œuvre .ingénu de naturel et d'imagination qui fera long-*temps le charme de nos descendans, et
E^ LITTERATURE
qui survivra sans aucun doute avec Molière , La Fontaine, et quelques belles scènes de CorneiUe, à tous les monuments du règne de Louis XIV, ce livre sans modèle que les imitations les plus heureuses ont laissé inimitable à jamais, ce sont les Contes des Fées, de Perrault. La composition n'efi est pas exactement confonne aux règles d'Aristote, et le style peu figuré n'a pas offert, que je sache, aux compilateurs de nos rhétoriques beaucoup de riches exemples de descriptions, d'amplifications , de métaphores et de prosopopées ; on auroit même quelque peine, et je le dis à la honte de nos dictionnaires, à trouver dans ces amples archives de notre langue des renseignements positifs sur certaines locutions inaccoutumées^ qui, du moins pour les étrangers, y attendent encore l^s soins de l'étymologiste et du commentateur; je ne disconviens pas qu'il en est dans le nombre , comme : Tirez la cordelette et la bobinette cherra ^ qui ppurroient donner de graves soucis aux Saumaise futurs; niais ce qu'il y a de certain, c'est que. leurs innombrables lecteurs les comprennent à merveille , et il est visible que Tauteur a eu
98 nu FANTASTIQUE
la modeste bonhomie de ne pas travailler pour la postérité. Quel vif attrait d'ailleurs dans les moindres détails de ces charmantes bagatelles, quelle vérité dans les caractères y quelle originalité ingénieuse et inattendue dans les péripéties ! quelle verve franche et saisissante dans les dialogues ! Aussi; je ne crains pas de l'affirmer, tant qu'il restera sur notre hémisphère un peuple, une tribu, une bourgade, une tente oii la civilisation trouve à se réfugier contre les invasions progressives de la barbarie, il sera parlé aux lueurs du foyer solitaire de l'Odyssée aventureuse du Petit Poucet, des vengeances conjugales de la Barbe Bleuéy des ' savantes manœuvres du Chat Botté ; et l'Ulysse, rOthello, le Figaro des enfants vivront aussi long-temps que les autres. S'il y a quelque chose à mettre en comparaison avec la perfection sans taches de ces épopées en miniature, si l'on peut opposer quelques idéalités plus fraîches encore aux charmes innocents du Chaperon, aux grâces espiègles de Finette et à la touchante résignation de Griselidis, c'est chez le peuple lui-même qu'il faut iichercber ces poèmes inaperçus, délices
EN LITTÉRATURE. 99
traditionnelles des veillées du village, et dans lesquels Perrault a judicieusement puisé ses récits. Je ne disconviens pas qu'on a savamment disserté de nos jours sur les Contes des FéeSy qu'on a voulu en trouver l'origine bien loin, et qu'il ne tient qu'à nous de croire sur la foi des érudits que Peau d^Ane est une importation de l'Arabie, que Riquet a la Houpe n'exerçoit pas le droit de fief sur ses vieux domaines, sans un titre d'investiture timbré au nom de l'Orient , et que la galette et le pot à beurre , malgré leur fausse apparence de localité, nous furent apportés un beau matin par quelque autre Sindbâd, sur les épaules d'un afrite, du pays des Mille et * une Nuits. On nous a tellement accoutumés à l'imitation, depuis l'établissement de cette dynastie aristotélique dont nous sommes encore gouvernés du haut de l'Institut , qu'il est à peu près reçu en dogme littéraire qu'on n'invente rien en France , et il est probable* que l'Institut ne manque pas de bonnes raisons pour nous engager à le croire. Ma soumission à ses arrêts iie saur oit aller jusque là. Nos fées 'bienfaisantes à la baguette de fer ou de cou-
drier, nos fées rébarbatives et hargneuses h l'attelage de chauve - souris , nos princesses tout aimables et toutes gracieuses , nos princes avenants et lutins, nos ogres stupides et féroces , nos pourfendeurs de géants, les charmantes métamorphoses de l'Oiseau bleu , 1^ miracles du Rameau d'or, appartiennent à notre vieille Gaule comme son ciel, ses mœurs et ses monuments trop long-temps méconnus.
C'est porter bien loin le mépris d'une nation spirituelle qui s'est élancée si avant de son propre mouvement dans toutes les routes de la civilisation , que de lui contester le mérite d'invention nécessaire pour mettre en scène les héros de la bibhothèque bleue. Si le fantastique n'avoit jamais existé chez nous, de sa nature propre et inventive, abstraction faitç de toute autre littérature ancienne ou exotique, nous n'aurions pas eu de société, car il n'y a jamais eu de société qui n'eût le sien . Les excursions des voyageurs ne leur ont pas montré une famille sauvage qui ne racontât quelques étranges histoires , et qui ne plaçât , dans les nuages de son atmosphère ou dans les fumées de sa hutte, je ne sais quels mys-
EN LITTÉRATURE. 104
tères^ surpris au monde intermédiaire par ^intelligence des vieillards , la sensibilité des femmes et la crédulité des enfans. Que ne se sont-ils assis quelquefois , les orientalistes passionnés qui nous dérobent les fables de nos nourrices pour en faire hommage aux coryphées des aimées et des bayadères^ sous le chaume du paysan , ou près de la baraque nomade du bûcheron, ou à la veillée parlière des teilleuses, ou dans la joyeuse écraigne des vendangeurs !,loin d'accuser Perrault de plagiat, ils se plaindroient peut-être de la parcimonie avare avec laquelle il a distribué à nos aïeux ces surprenantes chroniques des âges qui n'ont pas été et qui ne seront jamais, si actuelles et si vivantes encore dans la mémoire de nos trouvères de hameaux! Que de belles narrations ils auroient entendues, empreintes, avec tant de vivacité, des coutumes, des moeurs et des noms du pays, que l'étymologiste le plus intrépide est obligé, en les écoutant, de s'arrêter pour la première fois à la source incontestable des inventions et des choses, et qu'il ne lui est jamais arrivé d'en demander compte dans sa pensée à une autre nature et à une
iO^
autre société ! Depuis la vieille femme sentimentale y rêveuse et peut-être un peu sorcière, qui s'est avisée la première d'improviser ces fabliaux poétiques, aux clartés flambantes d'une bourrée de genévrier sec, pour endormir l'impatience et les douleurs d'un pauvre petit enfant malade , ils se sont répétés fidèlement, de génération en génération, dans ,les longues soirées des fileuses , au bruit monotone des rouets, à peine varié par le tintement du fer crochu qui fourgonne la braise , et ils se répéteront à jamais, sans qu'un nouveau peuple s'avise de nous les disputer ; car chaque peuple a ses histoires, et la faculté créatrice du conteur est assez féconde en tout pays pour qu'il n'ait pas besoin d'aller chercher au loin ce qu'il possède en lui-même , aussi bien que les guiriots et les calenders. Le penchant pour le merveilleux , et la faculté de le modifier, suivant certaines circonstances naturelles ou fortuites, est inné dans l'homme. Il est l'instrument essentiel de sa vie Imaginative , et peut-être même est-il la seule compensât! on vraiment providentielle des misères inséparables de sa vie sociale.
EN LITTÉKATURE. 103
L'Allemagne a été riche dans ce genre de créations^ plus riche qu'aucune autre contrée du monde ^ sans en excepter ces heureux levantins , les suzerains éternels de nos trésors, à l'avis des antiquaires. C'est que l'Allemagne, favorisée d'un système particulier d'organisation morale , porte dans ses croyances une ferveur. d'imagination, une vivacité de sentimens, une mysticité de doctrines, un penchant universel à l'idéalisme , qui sont essentiellement propres à la poétique fantastique ; c'est aussi que, plus indépendante des conventions routinières et du despotisme gourmé d'une oligarchie de prétendus savants, elle a le bonheur de se livrer à ses sentiments naturels sans craindre qu'ils soient contrôlés par cette douane impérieuse de la pensée humaine qui ne reçoit les idées qu'au poids et au sceau des pédants. Cette individualité méditative, impressionnable et originale qui caractérise ses habitants, se manifeste de temps immémorial dans les innombrables monuments de sa bibliothèque fantastique, et là, au contraire de nos habitudes littéraires oii tout est subordonné à l'aristocratie de l'esprit , c'est la po-
10>4. DJj' FANTASTIQUE "
pularité qui consacre le sjuccès. L'Allemagne jouit encore^ sous ce rapport, des mêmes franchises, qu'au siècle deGoëtz de Berliching. EUe^ en est redevable à cette multitude de circonsçriptions locales et d'usages particuliers quî* ont maintenu en elle k précieuse ingénuitéd^ peuples prin^itifs, qui l'ont sauTce de l'a-» vidité dévorante de cette monstrueuse Méduse » de la centralisation, dont les bras inertes pour tout autre usage, que pour prendre, ne s'occupent qu'à rassaj^ier l'insatiable faim de la' Goirgone, et qui la maintiendroxit jusqu'à la fin de notre civilisation actuelle , quoi qu'en disent nos théoriciens de clubs et de cafés, au premier rang des nations libres. Depuis la belle histoire de Faust, admirablement poétisée par Goethe, qui n'a rien ajouté d'ailleurs à l'idéalité philosophique de l'invention , depuis Ja profonde allégorie de l'aventurier qui a vendu son ombre au diable, et que le dernier rapsode qui l'a recueillie li'a fait que réduire aux formes naines du roman , l'Allemagne a été jusqu'à nos jours le domaine favori du fantastique. Elle a complété l'histoire psychique de l'homme, si magnifiqiiem^t ouverte
EN UTÏERATXIRÊ.
dans la Genèse par Femblème vraiment divin, de l'arbre de la science et des séductions du serpent. Faust est TAdam du Paradis terrestre, parvenu à se croire égal à Dieu. Le Rêi^e de Jean-Paul est le dénouement solennel de ce triste drame, et cette autre apocalypse, le terrible mot de l'énigme de notre vie matérielle. Hors de ces trois fables, il n'y a point de vérité absolue sur la terre.
LesluaUieurs toujours croissants de la nouvelle société présageoient si visiblement sa ruine prochaine, que la trompette de Fange des derniers jours ne l'annoncera pas plus distinctement à la génération condamnée. De ce moment, le fantastique fit irruption sur toutes les voies qui conduisent la sensation à l'intelligence; et voilà comment il est entré, malgré Aristote, Quintilien, Boileau, La Harpe et je ne sais qui, dans le drame, dans l'élégie, dans le roman, dans la peinture, dans tous les jeux de Fesprit, comme dans toutes les passions de rame. Et alors ce fut un cri d'aigre et ignorante colère contre l'invasion inopinée qui nienaçoit les belles formes du classique ; et on ne comprit pas qu'il y avoit encore une forme
106 ou FANTASTIQUE
plus largCjj plus universelle, plus irréparable> qui alloit finir ; que cette forme, c'étoit cellç d'une civilisation usée, dont le classique n'est que l'expression partielle, momentanée, indifférente, et qu'il n'étoit pas étonnant que le Uen puéril des sottes unités de la rhétorique ^e relâchât, quand l'immense unité du monde sdcialse rompoit de toutes parts.
Parmi les hommes d'élection qu'un instinqt profond du génie a jetés , dans ces derniers temps, à la tête des littératures, il n'en est point qui n'ait senti l'avertissement de cette muse d'une société qui tombe, et qui n'ait ob^i ■ k ses inspirations, comme à la voix imposante d'un mourant dont la fosse est d4jâ ouverte.
L'école romanesque de Lewia, l'école romantique des lackistes, et, par-dessus tout, ces grands maîtres de la parole, Byron, et Walter Scott, et Lamartine, et Hugo, s'y sont précipités à la recherche de la vie idéale, comme si un organe particulier de divination que la nature a donné au poète, leur avoit fait pressentir que le souffle de la vie positive étoit près de s'éteindre dans l'organisation caduque des peuples. Je n'ai pas nommé parmi eux M. de
EN LITTÉRATURB. ^07
Chateaubriand ^ qui est resté , par conscience et par choix, au terme de l'ancien monde, comme la pyramide dans les sables de FEgypte j comme l'arche du déluge sur le sommet de TArarath, comme les colonnes d'Her*cule sur le rivage des mers inconnues. Walter "Scott, enchaîné aussi par des souvenirs, des études et des affections , a placé un peu plus loin, mais non avec plus de solidité et de puissance, les bases de sa renommée à venir, entre les deux sociétés. C'est un phare qui jette indistinctement quelques lueurs sur le port, quelques lueurs sur l'abîme. L'abîme! Byron s'y est perdu à toutes voiles , et nul regard d'homme n'a pu l'y suivre.
Le fantastique de l'Allemagne est plus populaire, et cela s'explique, je le répète, par une longue fidélité à des mœurs de tradition, à des institutions sorties du pays, et souvent défendues et sauvées au prix du sang des citoyens 5 à un système d'études plus général, mieux entendu, mieux approprié aux besoins du temps. Cela s'explique surtout par une répugnance prononcée pour les innovations purement matérielles, et dans lesquels le prin-
cipe intelligent et moral des nations n'a rien à gàgnor. Ce peuple^ qui a touché aux bornes de toutes lès sciences ^ qui à produit presque toutes les inventions essentielles dont l'impulsion a complété la- civilisation de l'Europe^ et qui s'occupe délicieusement^ dans la dôuct possession d'une liberté sans faste, aux contemplations sédentaires de rastroiioiriie et à l'enridiissemeDt des nomenclatures naturelles, méritoit de conseFver long-temps le goût innocent et sensé des contes d'enfant. Grâces soient rendues à Musaeus, à Tieck, à Hoffmann y dont les heureux caprices y tour à t^ur mystiques ou familiers, pathétiques ou bouffons , simples jusqu'à la trivialité, exaltés ji^qu'à l'extravagance, mais remplis partout d'originalité, de sensibilité et de grâce, renouvellent pour les vieux jours de notre décrépitude les fraîches et brillantes illusions de notre berceau. Leur lecture produit sur une âme fatiguée des convulsions d'agonie de ces peuples inquiets qui se débattent contre une crise inévitable > l'effet d'un sommeil serein, peuplé de songes attrayants qui la bercent et la délassent. C'est la fontaine de Jouvence de rimaginatiou.
EN LITTERATURE
En France, où le fantastique est aujourd'hui si décrié par les arbitres suprêmes du goût littéraire, il n'étoit peut-être pas inutile de chercher quelle avoit été son origine, de marquer en passant ses principales époques, et de fixer à des noms assez glorieusement consacrés les titres culminans de sa généalogie ; mais je n'ai tracé que de foibles linéaments de son histoire, et je me garderai bien d'entreprendre son apologie contre les esprits doctement prévenus qui ont abdiqué les premières impressions de leur enfance pour se retrancher dans un ordre d'idées exclusif- Les questions sur le fantastique sont elles-mêmes du domaine delà fantaisie. Dieu me garde de réveiller, à leur sujet, les misérables disputes des scolastiques des derniers siècles, et de transporter une querelle théologique sur le terrain de la littérature, dans l'intérêt de la grâce des féeries et du libre arbitre de l'esprit! Ce que j'ose croire, c'est que si la liberté dont on nous parle n'est pas, comme je l'ai craint quelquefois , une décep-tion de jongleurs , ses deux principaux sanctuaires sont dans la croyance de l'homme religieux et dans l'imagination du poète. Quelle
MO
autre compensation promettrez-vous à une âjne profondément navrée de Texpérience de la vie, quel a^iitre avenir pourra-t-elle se pré-, parer désormais dans Fangoisse de tant d'espérances déchues^ que les révolutions emportent avec elles, je le demande à vous, hommes libres qui vendez aux maçons le cloître du cénobite, et qui portez la sape sous l'ermitage du solitaire, où il s'étoit réfugié à côté du nid de l'aigle? Avez-vous des joies à rendre aux frères que vous repoussez, qui puissent les dé-
^ dommager de la perte d'une seule erreur consolante, et vous croyçz-vous assez sûr des vérités que vous faites payer si cher aux nations, pour estimer leur aride amertume au prix de la douce et inoffensive rêverie du malheureux qui se rendort sur un songe heureux ? Cependant tout jouit chez vous, il faut le dire, d'une liberté sans limites, si ce n'est la conscience et le génie. Et vous ne savez pas que votre marche triomphante à travers les idées d'une génération vaincue n'a toutefois pas tellenient enve-
. loppé le genre humain qu'il ne reste . autour de vous quelques hommes qui ont besoin de s'occuper d'autre chose que de vos théories,
EN LITTERATURE
d'exercer leur pensée sur une progression imaginaire, sans doute, mais qui ne l'est peut-être pas plus que votre progression matérielle , et dont la prévision n'est pas moins placée que celle des tentatives de votre perfectionnement social sous la protection des libertés que vous invoquez ! Vous oubliez que tout le monde a reçu comme vous, dans l'Europe vivante, Féducation d'Achille, et que vous n'êtes pas les seuls qui ayiez rompu l'os et les veines du lion pour en sucer la moelle et pour en boire le sang ! Que le monde positif vous appartienne ., irrévocablement , c'est un fait , et sans doute un bien ; mais brisez , brisez cette chaîne honteuse du monde intellectuel , dont vous vous -obstinez à garrotter la pensée du poète. Il y a long-temps que nous avons eu , chacun à notre tour, r^tre bataille de Philippes; et plusieurs ne Font pas attendue, je vous jure, pour se convaincre que la vérité n'étoit qu'un sophisme, et que la vertu n'étoit qu'un nom. Il faut à ceux-là une région inaccessible aux mouvemens tumultueux de la foule pour y placer leur avenir. Cette région, c'est la foi pour ceux qui croient, l'idéal pour ceux qui songent, et
Hâ DU FANTASTIQUE EN LITTÉRATURE.
qui aiment mieux, à tout compenser, l'illusion que le doute. Et puis, il faudroit bien , après tout, que le fantastique nous revînt, quelques efforts qu'on fasse pour le proscrire. Ce qu'on déracine le plus difficilement chez un peuple, . ce ne sont pas les fictions qui le conservent : ce sont les mensonges qui l'amusent.
DE L'AMOUR
ET DE SON INFLUENCE