‹ Œuvres de Charles NodierChapitre 3 sur 15 · SUR LA SOCIÉTÉ ACTUELLE · texte numérisé non relu

SUR LA SOCIÉTÉ ACTUELLE

|A création n'auroit été qu\n spectacle brillant, «aais éphémère, sous les yeux du grand esprit, s'il n'avoit trouvé bon de la perpétuer dans un ordre immuable par des reproductions éternelles. «

146 DE l'amour,

C'est pour cela qfu'il inventa l'amour, dan$ ^ lyi mouvement d'affection ou dans un accès d'ironie.

Alors il déposa dans le sein • des plantes un • phénomène organique , au sein des brutes un instinct, au seui de Fhomme un sentiment.

Il dit à son ouvrage de croître et de' multipliçr, et il en est survenu le monde et la société que voici.

Ce que vous venez de lire est le sommaire de 'la Genèse ou de tel livre qu'il vous plaira ' de lui' préférer.

Que l'amour soit éclos dans un paradis, décoré des mains de Dieu naême, pour seryir de palais nuptial à , l'humanité , ce n'est pas là qu'est la question. La nature tout entière, 'dans tes grâces, de son innocence et de sa beauté, la nature jeune,. virginale et fleurie, étoit un paradis pour l'homme. Que ne futelle pas pour l'amour?

n arriva un temps oii cette fleur se flétrit et tomba fanée sur la* terre, oii ce paradis se f^croa , où les hivers s'accumulèrent sur les printemps , les siècles sur les années , oîi les ruines du temple croulèrent sur les babanes, où

HT DE SON INFLUENCE- H7

V les ruines des royaumes ensevelirent les tribus.

L'amour seul vivoit au-dessus du monde social , ainsi que ces feux rêvés qui volent audessus des torches et des candélabres , quand la cendre qui les a produits se refroidit déjà.

Tout divin qu'il étoit, l'amour subit cependant les vicissitudes de l'espèce maudite dans laquelle il a voit été incarné. Il participa de ses infirmités et de ses misères ; il s'avilit de ses opprobres, et pleura.de ses angoisses.

Comme, après Dieu et avec la liberté , il est la seule de nos pensées qui soit assurée de la même immortalité que la nature , il renaît , jeune et créateur, .de toutes les révolutions des mondes, et les mondes renaissent avec lui. Mais aussi, comme il est l'expression de Te^ pèce, il est mobile et changeant conarile elle. L'histoire de l'amour est l'histoire du genre humain. C'est un beau livre à faire.

Le premier de tous les amours, l'amour des deux premiers amants, qui a inspiré de si belles pages à Mîlton, devoit différer à jamais de tous les autres. Eve étoit la sœur d'Adam, puisqu'elle procédait de la même origine • elle étoit sa fille, puisque "Dieu l'avoit formée des

W^ DE l'amour^

OS, de k chair et du sang de son époux. On* conçoit tout ce qu'un pareil sentiment comprenoit en lui de sympathique, de touchant, de grave et de solennel. Toutes les affectionsdoiit rorganisation de l'homme penfermoit le germe sublime y étoient représentées. Platon, qui étoit animé, sans le savoir, d'un esprit de précursion , approcha , dans ses merveilleuses rêveries, de ce mythe de la Qenese; mais il en est loin comme la pensée d'un grand homme est loin de la pensée d'un dieu. L'hypothèse du philosophe est la plus ingénieuse des hypothèses : la révélation de l'écrivain sacré est grande comme la création elle-même.

Il ne faut pas s'arrêter à ces amours , qui ne vivent plus pour nous que dans quelques lignes de Moïse et dans quelques vers du Por^ radis -perdu. Je dirai plus.* Leur attrait s'est tellement effacé à travers les âges qu'il ne peut pas rester d'intelligence pour les comprendre. Ils manquer oient aujourd'hui, pour une ame sensible, des deiux séductions les plus pré-^ cieuses et les plus saisissantes de l'amour. Ils \ attendent un autre nom.

Qui voudroit de l'anîour sans mystère ? et qui voudroit de l'amouf sans rivalité ?

-JET DE SON INFLUENCE.. 119

Le boiiheur d'être aimé consiste moins dans la possession d'un cœur qui se donne que dans la surprise douteuse, inquiète et graduée des secrets d'un cœur qui se défend. La rencontre que l'on se ménage, le regard triste et doux que l'on dérobe , le frémissement d'une main palpitante, qu'on a souvent effleurée d'une main timide avant d'oser la saisir , voilà ses suprêmes voluptés-

L'impression -de désir, de respect, d'enthousiasme que produit l'objet aimé, l'attention idolâtre qui tient tous les esprits suspendus à ses paroles , toutes les pensées captives de ses mouvements 3 le trouble d'impatience qui émeut la foule au-devant d'elle seule, quand on l'attend; le murmure de joie qui s'élève autour d'elle'^eule^ quand on la voit ; l'anxiété confuse et jalouse qu'inspirent tour à tour, entretiennent , raniment ou consolent ses préférences , voilà ses triomphes suprêmes !

Les Latins se servoient du même mot pour ..exprimer l'idée à! aimer eX câ\e de choisir. ' ' Uli'y avoit rien de tout cela dans le. paradis terrestre; il n'y avoit presque point d'amour.

Après cela il en vint un autre qui dut res-^

seohbler au preiiiier par soir caractère moral . Le majftiage clç$ frères et dés sœurs ^ si longtejyps nécessaire^ conservoit le principe de rambur danà sa chaste pureté , mais il n'ex- ^cli^ôit plus ses promesses et ses espérances, ses défiances ambres et ses brûlantes insomnies, . ses .trouktles, ses^ orages et ses tempêtes. Un poète, quin'auroit été que poète, auroit peutêtre mis Farme du premier homicide aux xnains d'un amant trompé. L'histoire ou la fiction de l'Ecriture est d'un plus haut enseignement. Il en résulte que Dieu étoit encore legiremier amqùr, et^puis que l'orgueil aigri, l'ambition 'trahie dans ses projets, l'hypocrisie, démasquée dans ses calculs , les passions sans tendresse et sans grandeur, seroient fi. jsymais le véritable véhicule des désordres et des infortunes de l'humanité.

Ce système d'alliance entre les membres d'une même famille, qui resserroit les liens naturels en les multipliant , et qui n'apportoit dans l'intérieur domestique d'autre changement que les grâces d'un berceau et les car^esses d'un nouveau né, dut long-temps entretenir l'innocente félicité de l'âge patriarcal.

'^ ET D* SON INFLUENCÉ. 421

Cet amour, qui naissoit sous le même toit, dans les jeux de deux enfants , et qui aboutissoit, dans la même tombe, au sommeil de deux vieillards , ne pouvoit plus $e renouveler .. sous une autre forme que dans des irafages imparfaites. Le génie lui-ménie,.en se livrant de sa propre puissance à l'instinct qui lui permet de créer, n'a rien imaginé de tendre et d'enchanteur qui ne se ressentît de cette effusion native des premiers sentiments. Je ne parle pas de Longus, dont la fable naïve sans douté .^ a besoin d'être naïve pour n'être pas obscène, et doit chez nous d'ailleurs la plus grande partie de son attrait au style inimitable d'un vieux traducteur ; Longus n'étoit qu'un Grec, et un Grec du Dus-Empire : mais voyez les véritables poètes de l'amour, voyez Gesner, voyez Klopstock , voyez Bernardin de Saînt-^Pierre, qui enchaîne votre ame aux tendresses ingénues et presque fraternelles de son Paul et de sa Virginie , depuis la natte oii ils confpndoient leurs amitiés enfantines jusqu'à la fosse nuptiale qui les a réunis pour toujours sous l'ombrage des pamplemousses; voyez Chateaubriand, qui est entré plus hardiment dans

12â DE l'amOUB,

cette fiction de l'amour antique , et qui n'a £ait que la voUer des passions atrabilaires de notre temps. — Hélas ! quelle affection vaudra jamais cette sympathie de la sœur, formée au .seuil de la maison paternelle, parmi de tou-r , chants soucis et de délicieuses espérances, dans un échange perpétuel d'inquiétudes et de joies? Et que seroit la femme de notre choix, une fois que les frivoles illusions du plaisir se sont évanouies, si elle ne venoit s'asseoir, comme une sœur, au chevet douloureux de l'infirme, et coller un baiser de sœur sur les joues glacées du mourant ? — Quand Esther, émue de pitié pour son peuple , s'évanouit par l'excès de ^on trouble et de sa confusion devant la gloire d'Assuérus, il ne la releva pas, en la touchant de son sceptre d'or, au nom de maitresse et d'épouse : (( Je suis votre frère, et vous êtes ma sœur, lui dit-il; venez à moi, Esther, et ne craignez point ! ... »

Que la vieillesse de l'aïeul étoit heureuse et pure quand il voyoit s'accroître et se multiplier, dans une proportion qui échappe aux calculs de la science, des générations sorties de lui , toutes nourries des traditions récentes

ET DE SON INFLUENCE

qu'il avoit reçues de ses pères ^ et des doctrines qui lui avoient été communiquées par la bouche même du Seigneur^ sous l'appayence symbolique d'un rêve, ou à travers ces •lueuns errantes qui dansent et flamboient autour des arbustes du désert, ou à l'abri du dais de palmes et deToseaux dont il avoit ombragé la salle du banquet , pour fêter la bonne venue de quelque ange voyageur !

Les alliances de famille , œuvre de nécessité chez les peuples jeunes, furent long-temps maintenues dans les lois qui viennent de haut ; et la seule police humaine, qui passe pour être immédiatement émanée de Dieu , fit aux homme une obligation religieuse de ce qui estdevenu, par une étrange perturbation d'idées, un crime devant la morale.

Si l'on demande maintenant quelle est cïette puissance long-temps inconnue aux sociétés primitives, qui auroit arraché la Moabite de la couche patriarcale de Booz, et qui substitua , d'une incompréhensible autorité , ses institutions « capricieuses à celles de la religion , de l'amour et de la liberté, je répondrai "qu'e//e se nomme ^ comme presque tou-

ASÂ

DÉ LAMOUB

* tes les idées dont on cbercbe le sens dans les

éléments de leur nom. La morale^ c^estl'ex-

• pression des coutumes et des préjugés d'un

pays, car les iTlœurs ne firent jamais autre

chose dans l'exacte acception de ce mot, etv

'nos langues ont conservé la trace de cette usurpation profane des conventions sociales sur les sentiments naturels , puisque nous disons encore de bonnes et de mauvaises mœursy ce qui. comprend assez explicitement un aveu dont la pensée est obligée de prendre acte en frémissant, pour l'acquit de la vérité. C'est

jQu'il n'y a rien de positif, rien d'absolu, rien

** d'essentiellement vrai dans la morale et dans

les mœurs. Jamais l'étymologie n'a révélé un mystère plus profond et plus effrayant.

Acompter de cfe jour, l'empire du caprice, de la mode et de l'usage, remplaça cbez l'bomme dégénéré la loi intime et pure qu'avoient* gravée en lui l'instinct de son organisation , la tradition dç ses pères ., et les révélations de son Dieu . De ce monde innocent qui n'étoit plus , les vertus surgirent et se nommèrent aussi , étonnées de se connoître, parce qn'one vertu n'a d'existence réelle qu'en

ET DE SON INFLUENCE

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raison de l'existence avouée du vice qui lui est contraire. L'amour ; comme il étoit compris par ces races ingénues, s'enfuit ^dé la tente avec l'ignorance ; e^ la chasteté':, qui n'a voit été jusque-là qu'une discrète pydeur de l'âme, apprit en rougissant les mystères de son voile » et de sa ceinture. La plus •chaste des sympathies, celle qui fait passer le frère et la sœur du coin- de l'âtre paternel "^dans le lit des époux, fut proscrite sous le nom di inchaste ou ^inceste , car c'est la même parole 3 et cette révolution ènïporta tout ce qui restoit de l'âge d'or. C'en étoit fait pour jamais de lacandeur et de l'innocence du genre humain.

Il ne faut pas chercher l'amour dans les âges héroïques. Dominé par des religions impérieuses et farouches, par une théocratie toute-puissante ou par une tyrannie qui s'armoitde &es prestiges, par les illusions même, de la gloire et de la liberté , ce ne fut qu'un dévouement fanatique ^t. brutal stimulé par la haine et par la vanité; ce ne fut plus un sentiment.

L'amdur fut moins encore chez ces grands peuples historiques parmi lesquels il auroit

^^6k DE l'amour,

été si pénible de vivre. Avez-vous lu ces ro-* mans insipides oii de pâles intrigues, relevées de tous les «fforts d'un style flasque et d'un génie presque éteint , se développent longuement en froides péripéties? Voilà le roman

' grefc dans toute l'énergie de ses inventions, parce que- voilà l'amour grée dans toute l'énergie de ses tendresses et de ses sacrifices. Ne lui demandez rien de plus. — AVez-vous vu l'amour grec, ce type idéal des plus belles

.créations de l'antiquité? C'est l'amouç grec tout entier : deô lignes droites et harmonieuses dont aucune émotion n'a - encore altéré la suave sévérité j un galbe grave et doux,* plus glacé que le marbre où le ciseau l'a cherché ; un œil qui n'a jamais roulé les rayons du désir, dé l'impatience ou de la colère ; une bouche qui n'a jamais frémi de jalousie, de désespoir ou de dédain ; un front où le doigt rongeur du souci n'a pas même passé une fois pour y tracer la place d'une ride ; c'est l'amour grec, c'est ce qu'ils entendoient par l'amour ! — La Vénus du statuaire grec est un miracle de formes. Admirez-la, vous le pou-* vez, sans crainte de l'adorer. Le feu qui anima

ET DE 30N INFLUENCE

iâr

celle de Pygmalion n'a jamais touché cette image insensible, et on comprend à peine ce (ju'elle f eroit d'une âme , si par iiasard elle venoit à viwe. C'est un chef-d'œuvre de l'art, une divinité de main d'homme, une pierre j, ce n'est pas Vénus.

La littérature des anciens est si pauvre d'amour qu'il ne faut pas s'étonner que l'étude de leurs langues ait disparu depuis long -temps de l'éducation des femmes. Virgile seul a trouvé quelques-uns de ces accords qui. vibrent dans le cœur, et des Sophistes habiles pourroient tirer parti de cette induction pour ♦ lui refuser, avec le père Hardouin, les plus , belles parties de V Enéide, Virgile réunissoit, heureusement pour sa gloire , toutes les conditions qui expliquent dans une âme d'homme ' la prescience d'un sentiment inconnu . Il étoit né pauvre, il avoit vécu malheureux. Une physionomie sans agréments, une irritabilité timide et soucieuse , une mélancolie sombre et solitaire , le rendoient peu capable d'inspirer de l'amour. Mais 'ajoutez à cela du génie, et ' vous aurez dans tous les temps un homme qui devine de l'amour ce que le vulgaire n'en sait'

128 DE L AMOUR

J3a8, ^es enchantements, ses chimères^ sa poé-sie. Les cœurs qui ont le plus aimé sont ceux qui ont été peu ou mal aimés. Ce n'est pas au confident de la loi que sont réservées les délices de la terre promise^

Et puis il y avoit d,éjà , selon toute apparence y au temps de Virgile , je ne sais quelje révélation d'un avenir prochain qui avoit dii se manifester plus vite aux bords du lac de ' Mantoue que dans les fêtes de Mécène. La forme de la société alloit changer, et ce changement immense ne survient jamais qu'il ne , s'annonce par quelque phénomène moral dans Ja vie des peuples, et surtout dans l'organisation de certains hommes choisis qui pèsent plus que les peuples aux balances de la desti- : née. Quand le soleil se lève, il y a déjà longtemps que l'horizmi blanchit à son approche; mais les cimes des hautes montagnes en sont frappées les premières. On croiroit qu'il s'est ; choisi un trône avant de s'élancer d'un berceau. — Il en est ainsi des civilisations nou-

* velles ; heureuses celles qui ne naissent pas dans les ténèbres , car le jour qu'elles ont à

• dnrer sera nébuleux et funeste.

ET DE SON INFLUENCE

Le christianisme alloit naître, et c'est le christianisme qui a pour ainsi dire inventé tous nos sentiments. Les bergers de Tétable arrivèrent les mains pleines de fleurs , comme les bergers du poète, et les prodiguèrent au monde rajeuni comme le gage d'un nouveau printemps. Les plus précieux de ces bienfaits, aujourd'hui si cruellement méconnus, c'étoit la liberté, c'étoit l'amour.

Cet amour chrétien, éclos peut-être sous l'ombre des silencieuses contemplations de Pythagore , développé dans les sublimes rêveries de Platon , nourri par la foi rêveuse des esséniens , exalté par la sensibilité romanesque des thérapeutes, fut quelques siècjes à sortir des épreuves du martyre et de l'exil des catacombes. Il en sortit chaste et doux, mais triste, pâle et souffrant comme l'agneau qu'on vient sacrifier pour le dernier festin des peuples. Après lui, en effet, c'est fini de tout amour ; l'imagination ne conçoit rien qui le remplace, et c'étoit raison qu'il. fut né dans un tombeau , l'amour dont les dernières flammes dévoient s'éteindre sur le tombeau éternel des nations.

130 DE l'amour,

Ce qui distingue le christianisme entre toutes les religions de Thomme , c'est qu'au lieu de placer son sanctuaire dans l'imagination il l'a placé dans le cœur ; c'est qu'au lieu de venir pour les riches et pour les privilégiés de la vie, il est venu pbur les pauvres, et pour les malheureux; c'est qu'au lieu d'imposer un joug nouveau à l'avçnir, il a brisé le joug de fer qui pesoit sur la tête des générations pa^ sées. Les hallucinations même de ses thaumaturges et de ses solitaires ont une douceur qui enchante et un éclat, qui éblouît. A lui étoit réservé la mysticité, cette muse merveilleuse dé la foi , qui soutient l'âme dans des régions sublimes, incompréhensible comme elle, comme son origine et comme sa destinée. A lui étoit réservé l'ascétisme, ce génie mélancoUque des Thébaïdes qui se consume au-dessus de toutes les affections terrestres en effusions contemplatives, en tendresses peut-être imaginaires, parce qu'il n'a rien trouvé dans la création vivante et sensible qui valût d'être aimé comme il aime. A lui étoit réservée l'extase, cette volupté des saints où s'abîme, pour aimer Dieu et pour en jouir, la pensée dégagée de tous les

ET DE SON INFLUENCE. i3<

liens du corps. A sa voix, deux vertus encore innommées qui tiendroient lieu de toutes les autres, la tolérance et la charité, prenoient place dans le chœur vulgaire des vertus païen- . nés . La liberté sonnoit devant lui ses pr enoûères fanfares de triomphe , et les peuples l'accom- * ,^

pagnoient, joyeux, en faisant bruire autour d^elle les débris de leurs fers fracassés.

L'amour, est si intime au christianisme qu'une âme affectueuse et passionnée peut ai- /sément s'y méprendre , et que le moyen âge les a souvent confondus, dans ses emblèmes,. Ce géant Christophore qui révolte la honteuse et farouche ignorance de nos iconoclastes , c'est l'Hercule de la nouvelle civilisation , le Prométhée chrétien portant l'ajotiour dans . ses bras.

Et puis, qui comprendra jamais , dans toute la plénitude de ses grâces , le délicieux mystère de l'amour chrétien ? . . .

« C'est une grande chose que l'anaour, c'est » le seul bien de la vie , c'est lui seul qui rend » léger tout ce qui est pesant, lui seul qui sait » supporter toutes les vicissitudes avec con^ » stance et avec égalité.

^32 DE l'amour,

» Car il subit son fardeau sans en sentir le » poids ^ et il change toutes les amertumes » en douceur.

» Il est généreux^ entreprenant^ porté aux « grandes choses ^ insatiable de perfection.

» L'amour veut s'élever toujours^ et rien de » ce qui est ici-bas ne lui suffit.

» L'amour veut être indépendant et dégagé » de toute affection qui le distrait de celle qui » le possède^ afin qu'aucune illusion ne le se- » duise et qu'aucune douleur ne le rebute.

» Il n'y a' rien de pins doux que l'amour, » rien de plus fort, rien de plus élevé , rien de » plus étendu, rien de plus gracieux, rien de I) plus parfait et de meilleur au ciel et sur la » terre , parce que l'amour est né de Dieu et » qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu , au-des- » sus de tous les objets créés.

» Celui qui aime court, vole et se rqouit;* » il est libre et rien ne l'arrête.

» Il donne tout pour tout; il possède tout' » dans ce qu'il aime, parce que ce qu'il aime » est tout et renferme tout. Il ne craint pas de » se donner tout entier, parce que tout lui est » donné.

ET DE SON INFLUENCE.'

» Uamour ne connoît point de bornes ; il » les franchît^ il les laisse derrière lui.

» Nul obstacle ne l'inquiète , nul travail ne » répouvante ; il tente plus qu'il ne peut , car » il ne connoît rien d'impossible. 11 croit que » tous les efforts lui sont permis, et que tous » les succès lui sont assurés.

» L'amour est capable de tout ; il entre- » prend, il poursuit, il accomplit des choses » qui découragent et qui abattent le cœur qui » n'aime pas.

» L'amour veille toujours, et il ne dort pas » dans lé sommeil.

» H se tourmente sans fatigue , se contraint » sans se mettre à la gêne , s'émeut et s'effraie » sans se troubler ; mais, comme une flamme » vive, ardente et légère, il brûle, s'élève et » passe avec assurance.

» Il n'y a que ceux qui aiment qui puissent » entendre ce langage. »

J'ai toujours pensé comme l'incomparable auteur de V Imitation de Jésus-Christ^ le plus beau livre, disoit Fontenelle, qui soit sorti de la main des hommes, puisque la Bible n'en est pas ; mais ce divin langage , ne le cherchez

45>4 DE l'amour,

pas dans les chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome; ne le demandez pas à ces génies de l'antiquité dont l'exemple est encore la règle de vos règles et la lumière de vos écoles ; ne l'attendez ni des naïves et pompeuses inspirations d'Homère, ni des touchantes mélancolies de cet autre Homère qui a chanté les amours de Didon^ ni des volujptueuses confidences de Properce heureux, ni des regrets d'Ovide exilé. Il s'élève de la cellule d'un pauvre ermite chrétien tout mortifié de jeunes , de privation et de douleurs , qui ne nous a pas même laissé son nom , et dont la savante perfectibilité du peuple-roi dévouoit l'autre jour les écrits aux flots et au feu dans la capitale du monde, avec les Epictète de l'Evangile et les Démosthène de l'Église.

La forme de l'amour chrétien ne fut pas immuable comme son principe. Elle suivit, selon sa nature, les diverses modifications de la société chrétienne^ mais sans altérer, du moins jusqu'aux jours de décadence où nous sommes, l'imposant caractère qui révèle son origine... Je ne la suivrai pas à travers ces phases passagères dont l'influence n'affecte

ET DE SON INFLUENCE. l35

que l'aspect et la superficie des sentiments. C'est le cadre d'un grand tableau dont l'exécution auroit de tout temps effrayé ma foiblesse , et la page qui me reste à couvrir dans • les tablettes de ma vie est à pein^ assez large 'pour recevoir une esquisse. C'est le sujet d'une ^

histoire vaste et sublime, et ma plume défaillante m'avertit, en s'échappant de mes doigts, qu'il ne me reste pas même le temps d'achever un sommaire. Il faut d'ailleurs à de jeunes impressions des âmes jeunes encore.

Ce n'est pas quand le miroir qui répète la • pensée est obscurci par tant de désabusements, qu elle peut s'y réfléchir pure et brillante comme aux années de la force et de l'espérance. Les scènes riantes du bonheur exigent des couleurs riantes , et les peintres de ma génération n'ont sur leur palette que des larmes

et du sang.

Dites, ô vous pour qui la beauté a toujours des inspirations, pour qui Tamour a toujours des regards et un langage , ce que la beauté et l'amour réunissent d'enchantements dans les chroniques du moyen âge , dans les suaves chansons des troubadours , dans les fables ro-

136 DE l'aaipua^

manti^ttes des paladins ; et si vous ne possédez . pas le secret de ressusciter le passé , si vous ne savez pas ces paroles qui font relever les morts tout debout de leurs cercueils, dans la douceur de leur innocence et dans la verdeur de leur courage , avec des bouquets de' fiancées et des armures de chevaliers , demandez à Victor Hugo ^ demandez à Vigny quelqu'une de ces palingénésies qui ne sont qu'un jeu pour leur baguette. Voici déjà la décoration qui se déploie avec ses tours ♦ presque cyclopéennes, sos ogives lancéolées, ses croisées voilées de lierre , ces hauts et larges balcons que le burin patient du sculpteur a couronnés d'un dais de feuillage qui semble ^ frémir, ou enveloppés d'une ceinture de dentelle qui semble flotter. Voici la profonde galerie aux dalles sonores ; et cette jeune femme rêveuse qui la parcourt incessamment en s'arrêtant à chaque pas, c'est la châtelaine qui attend depuis deux ans un écuyer venu de Palestine, dont elle n'ose plus espérer le retour, car elle pleure. Ce soldat cependant ne • doit lui apporter qu'un message incertain, uixe consolation trahie peut-être par cent ba-

ET DE SON INFLUENCE

tailles^ un rosaire béni aux saints lieux ^ ou une écharpe sanglante ; heureuse si ce n^est' pas quelque fatal écrin oii se dessèche insen- ^ble un coeur qui a cessé de battre pour elle ! < Est - ce • Godefroy, est-ce Tancrède, est- ce Coucy ? Je Tignore, je ne sais plus rien de ces mystères; mais ce que je sais positivement, c'est que les amours d* Achille et d'Enée étoîent

de sott^ amours.

Ou bien lisez Pétrarque ; et faites-lui grâce des richesses fastidieuses de son esprit ;

Ou bien lisez Tépisode de Françoise de Rimini , dans t Enfer de Dante ;

Ou bien lisez celui d'Isabelle et Zerbin dans r Orlando de l' Arioste ;

Ou bien lisez deux ou trois des ravissantes élégies de Marot ;

Ou bien lisez tout entier le Roméo et Juliette de Shakspeare.

Et n'allez pas plus avant dans les temps modernes. L'Apollon gourmé des classiques avoit secoué tout-à-fait les cendres de la bibUothèque d'Alexandrie ; il s'étoit caché dans les monastères, il venoit de prendre le bonnet en-Sorbonne, et de soutenir thèse à l'Univer-

DE L A.MOUR

site ; il alloit s'asseoir àrAcadémie^ tout chargé 4e .fourrures pédantesques et de lauriers postiches, sous la pourpre de Richelieu, entre La * Mesnardière et Chapelain.

Elle ne tiendra pas une grande place dans Fhi^toire de l'amour , l'histoire littéraire dès temps classiques. On croiroit qu'il n'a jamais existé d'homrae plus antipathique avec l'amour que Malherhe quÎT/int enfin y et qui auroit pu sans inconvénient se dispenser de venir. C'est bien pis de Jean-Baptiste Rousseau , dont le nom hurleroit avec celui de l'am9ur, mais qui ne s'en est jamais aviséj et je vous laisse à penser ce que c'est qu'une lyre où l'amour ne vibra jamais. Pour arriver an dernier terme de cette progression négative , il n'y a heureusement que Voltaire à trouver, Otez-lui quelques lambeaux d'amour et de tolérance, dépouilles profanées du christianisme dont il faisoit ses beaux jours, vous verrez qu'il n'a , pour voiler sa triste philosophie, que les hideux haillons d'un athée aux entrailles de fer.

A part un petit nombre de scènes admirables de Molière, à part un petit nombre

' ET DE SON INFLUENCE. 159

d'effusions admirables cïe La Fontaine , quelques élans de Phèdre et d! Ariane , et quelques» pleurs $ Andmmaque ^ de beaux mouvements du Cid^ et un hémistiche sublime de Serto^ ' rius^ les classiques n'ont pas plus entendu Famour que la liberté. Tout ce qu'ils savôient d'amour, vous l'enfermeriez en dix pages. Il y en a dix fois plus dans les Confessions de saint Augustin et dans les OEus^res de sainte Thérèse,

N'est-ce pas une révélation accablante pour un peuple qu'une littérature oii toutes les fables du drame et du roman reposent sur Fa- ^ mour, et où l'amour poétique n'est plus compris de ses interprètes naturels ? N'est-ce pas un phénoniène dans l'ordre social que l'existence de ce peuple , où les dernières étincelles du sentiment moral, étouffé dans son sanctuaire , ne consument plus que des cœurs d'enfants, désavoués, aigris, froissés par les coutumes et par les lois ? Que f erez-vous de lui quand il sera viril , et de quels aliments nourrirez-vous ces passions généreuses que votre imbécille caducité â trahies ?

C'étoit peu cependant ! un cynisme effronté

DE l'ImOUR

vint flétrir ce qui restoit de Tàmour^ comme •l'insecte rebutant qui souille de sa bave impure les dëbris d'une rose. Une jpétaphysique plus précieuse que subtile s'introduisit die? les gens bien nés dans le commerce du cœur.

La sensibilité devint pédante comme la philosophie des encyclopédistes, et la volupté sale et brutale comme les spinthrées du Paro-aux- Cerfs. Lai question se réduisit alors à savoir ce qui vaut mieux pour le bonheur dé la vie d'un adultère sophistiqué dans le style de la fée Moustache, ou d'une orgie de mauvais lieu, parfumée des fleurs factices de l'opéra, dans le lupanar doré de la Popelinièrè. Mais Famour ne s'en mêla pas : il y avoit longtemps qu'il n'y étoit plus.

Où s'étoit-il réfugié ? Ce n'est pas yn grand mystère î. . . Où se réfugient les hautes pensées de l'homme quand la société s'en va. Il étoil revenu au peuple, parce que c'est dans le peuple que se conservent, se développent et se raniment tous les éléments de là civîhsation , comme c'est dans la terre que se cachent ' pour renaître tous ces germes créateurs, dont Ta florissante résurrection^renouvelle au prii^-

•A ET DE SON INFLUENCE

ui

temps l'aspect de la nature. C'est, là qu'il habitoit, inquiet, turbulent, passionné, tra- .gique, ensanglantant les autels de Lyon du double suicide d'une modiste et d'un maître d'armes, et les théâtres de Londres du double assassinat d'Hackman ; il étoit là , jeune et vi- ^. yace conune au moyen âge, quand le dernier âge s'éveiUa , déjà mur pour la mort, au brait d'une révolution .

On a demandé quelquefois d'où venoit cettç révolution? Elle venoit d'où vient l'agonie de tout ce qui a vécu, de la nécessité de mourir, commune à tous les êtres créçs, et dont le vain savoir des sophistes n'a préservé jusqu'ici ni l'individu ni l'espèce. Pour peu que vous la regardiez attentivement, vous lui trouverez toutes les conditions de cette àernière crise de la vie, les angoisses de la dissolution et les besoins du changement, des convulsions de douleur et des lueurs d'apothéose. C'est tout simplement que Dieu a écrit sur le front des espèces comme sur celui des individus : « Vous êtes nés de la poussière, et » vous retournerez à la poussière !» —

Les peuples qui nous entourent, pendant

DE L AMOUR

qull reste des peuples quelque part ^ soat arr* rivés, les uns plus tôt, les autres mieux que nous,. au même résultat^ peutr-être parce quUls» alloient moins vite. Il en est qui ont jeté un regard profond sur l'abîme, et le mesurent long-temps avant d'obéir à l'irrésistible né-^ cessité qui nous y pousse tous ensemble. C^ qui nous reste en France d'idées solennelles, dans ce chaos que nous appelons la sociétç . par habitude ou par dérision, nous le devons à l'Allemagne, refuge, assuré de tout ce qu'il y avoit d'âme encore dans notre dvilisatioa expirante, et dont l'élan généreux fut deuxfois , pendant les quinze premières années de notre siècle, una admirable leçon pour les.

nations opprimées. Klopstock, Schiller et Grœthe sont des génies sortis de ce moule inconnu dans notre littérature , dont Abbadonna, Charles Moor et Werther ont multipHé » le type sur toute la terre, pendant qu'on fai- : soit à Paris de froids madrigaux , des parades ' graveleuses, et des élégies musquées. C'étoit vraiment bien le moment.

Le .dernier chant du génie est un chant de désespoir. C'est cette clameur qu'on entendit

ET DE SON INFLUENCE

un jour au milieu de la mer, et qui annonça au monde épouvanté que Dieu étoit mort.

L'amour ne pouvoit apporter à cette grande Catastrophe qu'un tribut de mélancolie et de douleurs y et l'aspect sinistre sous lequel il apparut alors dans les sociétés qui n'étoient pas .gncore tout-à-fait incapables de le comprendre fut tel, qu'on ne s'étonnera point que le milgaire ne l'y ait pas reconnu ; car il n'auroit été donné ni à Moïse, ni à Hésiode , ni au Tasse , de le deviner. Toutes ses illusions avoient fait place à des regrets, toutes ses extases à des frénésies. Il ne brandissoit plus dans ses mains que des flèches de meurtre; il ne soulevoit plus dans le cœur que des pensées d'anéantissement , parce qu'il venoit animer les dernières générations de la terre , et que ces générations, condamnées avant que de naître, n'avoient plus rien à enfanter que le néant.

Tout ce qui lui restoit, c'est un langage ; c'est la poésie , qui doit accompagner aussi le convoi du genre humain d'un dernier chant de deuil , comme elle a enchanté lès fêtes de son berceau d'un hvmne de tendresse et de

HÂ

DE L AMOUR

joie. Et cette voix éplorée s^attriste depuis plus d'un demi-siècle de l'agonie d'un monde prêt à se dissoudre. Elle se traîne en longues lamentations^ avec Young, au tombeau de Narcisse j elle gémit sur le marbre du cimetière avec Hervey ; elle rnurraure les refraius lugubres de X Apocalypse avec Jean Paul ; elle hurle d'indignation dans les imprécations forcenées de Faust ^ elle s'enivre d'une colère sardoniijue dans les vers de Byron^ elle exhale im cri amer et profond sur les degrés de l'échafaud d'André Chénier ^ elle éclate en sanglots sur le bord des lacs d'Amérique , avec René 5 elle pleure encore une fois , et puis s'éteint et meurt sur la lyre angéliqué de Lamartine.

Et vous voulez savoir d'où vient cela ? Et vous ne concevez pas pourquoi la plus haute expression du génie de l'homme est devenue convulsive comme un râle , et plaintive comme im soupir qu'un soupir ne suivra jamais ! Et vous dites : C'est qu'ils sont romantiques et fous , car la terre est jeune et riante. — Et si vous mettiez la main sur la place où palpitoit le cœur du coi'ps social, vous sentiriez cependant qu'il ne bat plus ! —

ET DE SON INFLUENCE

Quand Fange dti dernier jour vient s'asseoir^ pensif, dans la sublime tragédie d'^-^ dam, à la natte du patriarche : « Eh quoi !

» lui dit le père des hommes, vous me semblez » aujourd'hui coùsumé de tristesse , vous que » j'ai vu rayonnant d'une volupté si pure lors- » que je promenois les regards d'Eve de mer- » veilles en merveilles, dans le jardin du Sei- » gijeur!

— » C'est qu'aujourd'hui, lui répond l'ange, » et avant que le soleil disparoisse derrière la » montagne , vous devez mourir ! —

La réponse que je vous dis, c'e^t la poésie qui la fait aujourd'hui à toute la race d'Adam .

» Que nous importe, me répondrez-vous ?

» N'avdns-nous pas savamment reconstruit la » civilisation sur des bases toutes nouvelles ? » et si la conflagration que vous redoutez est » prochaine, manquerons - nous d'éléments^ » pour refaire ce que le temps a détruit ? Re- » posez-vous; rêveur atrabilaire , des soucis » qui vous consument, dans la contempla-' » tion de nos œuvres ; et si vous vous obsti- )î nez à rester infatué des formes sauvages de

ii6 B£ l'aiVSOIJR^s

» la compcmtion biblique^ écrivez du moins » la genèse de la philosophie et de la perfec- » tibîlité. Voilà un sujet digne d'occuper les » méditations des hommes !

» Et d'abord, nous n'avpns pas eu^ Tavan- » tage de tout faire de rien, qui laisse unesi » vaste latitude à l'esprit de création -, mais » nous sommes parvenus à faire rien de tout, » ce qui suppose bien une autre puissance, » car il est fort douteux que votre Dieu lui- » même se la soit réservée.

» Ensuite, au pivot sur lequel vous faisiez » rouler la sphère politique, toujours fidèle à.. » un axe immobile, et que vous aviez appelé » Y esprit social j nous en avons substitué un » autre, qui s'appelle Y esprit d' association j et » qui vaut beauoeup miefux pour nous , vous » en conviendrez, puisque tout segment de » cette sphère que notre axe traverse en con- » tient le noy^u* Si eUe ^e brise un jour en » éclats, Y esprit social i^érirassns doute, mais » Y esprit d'association survivra nécessairement )) à la grande consolation de l'avenir ; et nous » deviendrons de droit, et sans contestation, » les législateurs d'une nouvelle espèce que

ET DE SON INFLUENCE. ^ÂT

» nous pourrons nous flatter aussi d'avoir » créée à notre image * .

» Le christianisme avoit du bon, mais il » étoit timide ; il se contentoit d'affranchir » les esclaves , de proclamer les droits des » peuples, et de consacrer l'égaUté morale de » tous, en subordonnant les devoirs de cha- » cun aux formes de cette fiction sociale sous » Tempire de laquelle il étoit né.

)) Nous sommes allés bien plus loin. Ce que » le christianisme a fait, nous l'avons défini.

» Nous avons la liberté, qui est le droit

' Jamais ma pensée ne s^attaquera ni aux espèces ni aux personnes. La conscience des hommes de bonne foi est un for inviolable. — Ceci est écrit deux mois avant le moment où il a été question poivr la première fbis de V cissflciatimt- proprement dite dont il n'est plus question aujourd'hui. Je n'avois en vue que le système ^association en général , parce que je le regarde comme essentiellement antipathique avec les conditions d'une société une*, compacte et infrangible ; ce qui ne m'empêcheroit pas , je^Pavoue , de participer à une association nationale contre les excès du pou« voir, le jour où il se laisseroit dominer par l'ascendant d'une faction au point de rouvrir les oubliettes de l'empire , ou de relever la guillotine de la terreur. Hors de ces cas extrêmes^ un être intelligent et agissant qui a ses volontés propres dans un être intelligent et agissant qui n'est plus maître des siennes , c'est ce que Ton appeloit autrefois une obsession et cela finit par la mort.

DE L AMOUR

» de faire tout ce que Ton veut quand on est » le maître , et qui impose le devoir de subir » tout ce que l'on ne peut pas empêcher.

» Nous avons l'égalité ^ qui consiste à pas- » ser le premier, quand on est le plus fort , » ou quand on a fait croire qu'on l'étoitj^ ce » qui est absolument la même chose en poli- » tique.

)) Nous avons la souveraineté du 'peuple , » qui est un dogme fort ancien et fort natu- » rel, très - commode pour détruire, très- » inopportun pour renouveler , et que toute » autorité sociale doit savoir rompre, quand » elle n'a plus besoin de le rnanier. Cela ne » regarde pas les autorités prudentes , paci- » fiqu es, tolérantes, conscienéieuses , qui ont » subi son impulsion saris la solliciter. Cela » nous regarde.

' » Nous avons le' système représentatif, » qui »est, comme vous savez, l'expression » des intérêts de quelques milliers de gens ri- » ches, plus ou mollis librement choisis par * » quelques centaines de milliers de gens aisés, » à l'exclusion de quelques millions d'hon- » nêtes gens pauvres , dont nous ne faisons

ET DE SON INFLUENCE. MO

» pas grand cas ^ bien qu'à vrai dire ils com- )) posent une certaine fraction du peuple sou- » vEBAiN dont nous parlions tout-à-l'heure.

)) Mais les siècles ont leurs exigences, et, sans » aller plus loin , on vous dira , sur la place )) de la Bourse , que l'argent est le véhicule » du nôtre. Votre législateur, à vous, donnoit » aux indigents le royaume des cieux. Il nous » étoit bien permis, à nous, de donner aux » opulents le royaume de la terre. Voilà de » ces idées lumineuses, voilà' de ces révéla- » tions législatives dont Lycurgue et Jésus- )) Christ ne se ser oient jamais avisés.

)) Vous avez parlé du génie. Nous en par- » Ions beaucoup aussi, et avec uneimpartia- » lité si désintéressée qu'elle ne peut se corn- » parer qu'à la vôtre, mais nous avons mieux ^ » nous avons l'industrie, qui est l'art de » produire autant que possible avec peu , et » voyez plutôt , pour vous en convaincre , ce » que les révolutions font de nous !

» La religion , nous n'en manquerons pas !

» Nous en avons une toute prêter, qui est » moins mystique que la Théophilantropie ^ » mais qui est bien plus raisonnable ; une re-

^50 DE l'amour,

» ligionmatérielle; comprenez-vous cela, une » religion positive, une religion d'intérêts, » qui convient admirablement à notre épo- )) que, et à laquelle il ne manque plus qu'une » bagatelle. . . Un dieu , peut-être ! . , .

» Quant à l'amour, c'est autre chose. !Nou8 » conviendrons qu'il est à haut prix aujour- » d'hui , qt que les grâces et les vertus d'une » jeune fille sont peu de mise chez nous , » quand elles ne peuvent pas compléter , en » beaux deniers dotaux , un joli cens d'éligibilité; mais de quoi diable s'avisent les pro- » létaires d'avoir des filles aimables et sages , ))'et les petits propriétaires de s'enticher des » enfants du pauvre, comme au temps du roi )) Pelage? Npus l'avons dit à la tribune sans )> être contredits : Quiconque n'est pas riche ' » n'est pas digne de l'être. — Il est si aisé de » le devenir !

» Heureusement , l'amour morjil , qui est » bon à amuser l'oisiveté sentimentale d'un » peuple arriéré sur la civilisation , n'est que » le plus insignifiant des hors-d' œuvre chez » les peuples positifs. Toutes ces fantaisies du » cœur, propres aux âges de spéculation oii

ET DE SON INFLUENCE. ' ihi

» Fon a le temps de sentir, passent pour folies » dans les âges de supputation , oii l'on n'a )) que le temps de compter. Ce que nous au- » rons à vous offrir de mieux en ce genre , » c'est la loi du divorce , qui est un adultère » légal , et , au besoin , la communauté des » femmes, qui est un adultère social beaucoup ». plus commode que tout ce qu'on avait ima- » giné avant nous. Peut-être est-ce là de l'a.-

» MOUR?... Wp

Eh ! non , messieurs , ce n'est pas plus de l'amour que votre liberté n'est de la liberté. Mais ne pensez pas qu'en recueillant, sous l'impression de vos œuvres, la juste définition des derniers ressorts de notre organisation politique, et en les réduisant à leur valeur . sous les formes d'une ironie involontaire qui répugne à mon esprit, et qui est nouvelle sous ma plume, j'aie cctnçu le dessein de jeter la moindre défaveur sur vos intentions^ Elles sont pures, sincères, naturelles, parce qu'elles sont l'expression essentielle de votre éducation et de votre expérience, qui sont l'expression essentielle de votre époque. Vous ne pouvez pas plus juger et agir autrement que vous

ff

0E L AMOUR

ne pouvez.forcer le soleil à rétrograder vei^s les signes qu'il a parcourus dans sa jeunesse^ et la mer à rentrer dans les limites contre les-

quelles elle s'est brisée tant de siècles. Ce que vous dites est la vérité^ parce que tout ce que nous connoissons de la vérité est mensonges appropriés au temps oii ils viennent ^ et que 1^ dernier temps est venu. Celui de nous qui parle un langage insolite, et qui marche dans des voies désertes, c'est moi^ qui n'ai jamais vécu dans le monde que vous habitez, qui n'en ai jamais subi* les influences, et qui ne. sais plus de la société que ce qu'on fen peut detviner dans la solitude. Il est donc évident que l'erreur relative est de mon fait , et cela n'est pas étonnant, car je n'ai pas y^eilli d'un jour sans m'amender d'une erreur. Je me réduis donc à user de^ la seule liberté que vos institutions me concèdent^ celle d'^rire et de publier ma pensée , et je ne fais qu'obéir en cela aux conditions rigoureuses d'une mission de malheur. Le danger n'en est pas grand, au ^poids qu'a ma parole. Rassurez-vous . d'ailleurs, et sur son putorité, car je n'ai reçu ni la révélation qui a péri dans les livres de

ET DE SON INFI.UENCE.

Numa , ni celle qui expire dans la chaire des apôtres ; et sur ses conséquences^ car il n'y a pas cinq cents honunes à la surface du globe qui participent à «aa douleur.

Ce qui nous constei*ne jusqu'au fond de l'âme , nous autres qui sommés sortis d'une génération si forte et si passionnée ^ /c'est de voir que nos héritiers vivent sur nos théories, et qu'ils ont laissé nos sottvenirs, nos sentiments^ nos sympathies^ nos enthousiasmes au rebut. Il y avoit de la naïveté dans notre foi politique, de. la tendresse dans nos frénésies, de l'avenir et même du passé dans notre présent. Nous ne tournions pas autour d'une idée qui pou voit n'être qu'un mot , à la volonté d'un sectaire qui pouvoit n'être qu'un impo$- *teur, avec l'iiçpassibilité mécanique de l'automate ou la soumission farouche du Séide < Nous nous, égarions à la conquête incertaine du bonheur universel dans d'inépuisahlçs espérances. Nous n'avions pas tous des bouches d'or apprises à proférer des paroles disertes j . mais nous n'avions pas des cœurs^ de bronze. ♦ Nous débattions avec l'abapdon du dévouement, a^vec l'impétuosité de l'âge , des ques-

iU

DE L AMOUR

lions où il alloit pour nous de la vie ou de la mort; mais nous nous serions bien gardés d'y touchei;, si elles avoient intéressé le sort. du peuple dans la responsabilité de nos passions. Ce qui distinguoit cette époque^ ce n'étoit pas l'absence des émotions exaltées et des folies orageuses de la jeunesse , il faut bien en convenir ! c'étoit moins encore l'aptitude à nous saisir des réalités matérielles de la vie , l'aplomb d'une philosophie sèche et positive y l'assurance impérieuse du savoir ; c'étoit une effusion intarissable de tendresse pour le genre humain , un instinct de haine et d'horreur pour les méchants. Nous aurions frémi du tîontact de cette écume fangeuse et sanglante des grandes populations^ où^ de notre temps^ le crime seul seroit allé chercher des auxiliai-

, res. La solidarité inçpinée d'un scélérat, dans la conspiration la plus généreuse, nous auroit

< condamnés à jamais au cloître et au désespoir. Enfants, notre expansion turbulente étoit celle d'une ferveur ingénue pour la vérité, en

* qui l'on croit long-temps, mais promptement aigrie par les déceptions de la vie , dont on se détrompe vite; c'étoit la fièvre aiguë de l'a-

ET DE SON INFLUENCE

mour trahi ^ du patriotisme abusé , du désenchantement de cette félicité sociale im* possible, au lieu de laquelle nous n'avions trouvé derrière les voiles de la politique, soulevés par l'expérience , que la grimace d'une hypocrisie triomphante et ricaneuse. Nous avions vos erreurs, et bien d'autres encore ; mais nous ne les convertissions pas en système , car nous obéissions à des inspirations spontanées et non à des enseignements. Nous ne luttions pas d'ailleurs , aux jours dont je parle ici , contre les teiltatives d'un pouvoir bien intentionné qui s'efforçât de concilier la liberté avec l'ordre. Notre ennemie à nous, c'étoit cette fausse liberté qui cachoit tour à tour sous son masque la vanité d'un tribun ou l'ambition d'un soldat ; et vous savez si nous nous sommes trompés. Nous aussi, nous , avions à souffrir et de l'injuslice des hbmmes, et de l'ingratitude des partis , et des inquié- tudes naturelles du pouvoir, et de la cruauté officieuse de ses agen«. Vous avez seulement sur nous un avantage inappréciable que les * institutions ont conquis : nos prisons n'avoient point d'échos; elles étoient sourdes xomme les tyrans. *

^156 DE l^amour; et de son influence.

Je ne vous ai rien dit des opinions qui nous divisoient alors. Qu'importent les opinions à qui a été , en dépit de lui , le témoin d'une histoire complète , à qui a vu de près les factions et leursi projets, lés événements et leurs résultats, à qui a vécu ?

Je ne vous conjure pas de rétrograder vers des siècles finis. La dernière vibration de leur glas funèbre expire dans les vagissements du tocsin qui appelle tant de peuples à la possession d'une courte et tumultueuse indépendance , patrimoine futur du despotisme , comme des troupeaux qui révent l'étable et qui vont au boucher ! — Je ne vous conjure pas de sauver ni le sentiment religieux , qui n'est peut-être plus , ni la liberté , qui ne sera jamais ! — Sauvez l'amour , si vous le pouvez ! C'est un dieu de votre âge.

DE

DU SOMMEIL

DE

DU SOMMEIL

E ne suis ni médecin , ni physiologiste, ni philosophe j et tout ce que

je sais de ces hautes sciences peut se réduire * .

à quelques impressions communes qui ne. va-

lent pas la potne d'être assuje^tties à une mëthode. J^ n'attache pas à celles-ci plus d'importance que n'en mérite le sujet ; et comme c'est matière de rêves , je ne les donne que pour des rêves. Or si ces rêves tiennent quelque place dans la série logique de nos idées, c'est évidemment la dernière. — Ce qu'il y a d'effrayant pour la sagesse de l'homme, c'est ' que le jour oii les rêves les plus fantasques de l'imagination seront pesés dans une sûre babînce avec l^s solutions les plus avérées de la raison, il n'y aura, si elle ne reste égale, , qu^un pouvoir incompréhensible et inconnu qui puisse la faire pencher.

Il peut paroître extraordinaire, mais il est certain que le sommeil est non-seulement l'état le plus puissant, mais encore le' plus lucide de. la pensée, sinon dans les illusions passager^ dont il l'enveloppe , du moins dans les perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à son gré de la trame confuse des songes. Les anciens, qui avoient, je crois, peu de ^choses à nous envier en philosophie expéri- ' mentale, fîguroient spirituellement ce mys- . tgf e sous l'emblème de Ja porte transparente

41 Vf

DU SOMMEIL

qui donne entrée aux songes du matin y et la sagesse unanime des peuples l'a exprimé d'une manière plus vive encore dans ces locutions significatives de toutes les langues : Jy rê^erai^fy songerai ^ il faut que je dorme lardessuSy la nuit porte conseil. Il semble que l'esprit, offusqué des ténèbres de la vie extérieure, ne s'en affranchit jamais avec plus de facilité que sous le doux empire de cette mort intermittente, oii il lui est permis de reposer dans sa propre essence , et à l'abri de toutes lés influences de la personnalité de convention que la société nous a faite. La première perception qui se fait jour à travées le vague inexplicable du rêve, est limpide comme le pretaier * rayon du soleil qui dissipe un nuage, et l'intelligence , un moment suspendue entre les deux états qui partagent notre vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui court , ^éblouissant , des tempêtes du ciel aux tempêtes de la terre. C'est là que jaillit la conception immor- * telle de l'artiste et du poète ; c'est là qu'Hésiode s'éveille, les lèvres parfumées du miel . des muses; Homère, les yeux dessillés par les nymphes du Mélès ; et Milton , le cœur

i&t 'de quelques PHéMOMÈNES

ravi par le dernier regard d'une beauté qif'tl ; n'a jamais retrouvée. Héla8 ! où retrou veroit^ oa le$ amours <6t les beautés du sommeil ! <— Otez «au génie les visions du monde merveilleux, et vous lui ôterez ses ailes. La cBrtt de l'univers imaginable n'est tracée que dans les songes. L'univers sensible est infiniment petit. Le cauchemar, ^e les Daïmates appellasit Smarra, est un des phénomènes les plus comr muns du sommeil , et il y a peu de personnes qui ne l'aient éprouvé. U devient habituel en raison de l'inoccupation de la vie positive ert . de l'intensité de la vie imaginative, particulièren^nt chez les enfants, chez les jeunes gens passionnés, parmi les peupkdes oisives qm se contentent de peu , et dans les états inertes et stalionnaire^ qui ne demandent <pi'une attention vague et rêveuse^ comme celui du berger. C'est, selon moi, de cette disposition physiologique, placée dans les con- " ditions qui la développent , qu'est sorti le merveilleux de tous les pays.

• On s'imagine mal à propos que le cauchemar ne s'exerce que éur des fantaisies lugwibres t^t repoussantes. Dans une imaginatiDn riche

DU SOMMBIL.

atlEiaimëe^ que nourrissent la libre circilish* tîon dlin sang pur et la vitalité robuste d'une belle organisation^ il a des visions qui acca^ blent la pensée de l'homme endormi parleurs enchantements^ comme les autres par leurs épouvantes. Il sème des soleils dans le ciel; il bâtit pour en approcher des villes plus hautes que la Jérusalem céleste ; il dresse pour y at-^ teindre des avenues resplendissantes aux de^ grés de feu, et il peuple leurs bords d'anges à Ï9L harpe diviï^e , dont les inexprimables harmonies ne peuvent se comparer à rien de ce qui a été entendu sur la terre. Il prête au vieillard le vol de l'oiseau oour traverser les mers et les montagnes ; et auprès de ces mon^ tagnes, les Alpes du monde connu disparoissQut comme des grains de sable ; et dans ces mers, nos océans se noient comme des goutte^* d'eau. — Voilà tout le mythisme d'une religion , révélé depuis l'échelle de Jacob jusqu'au char d'Elie , et jusqu'aux miracles futurs de l'Apocalypse,

Pour opposer à ceci une théorie plus vrai^ siilli^blable , il feudroit d'abord établir que la pt^ceptioa, éteinte par le réveil, ne peut ni.

iôi DE QUELQUES PHENOMENES , V

se prolonger ni se propager dmiS;la pâle'et^ fipoide atmosphère du monde réel. C'ea* la véritable place de la question.

Eh bien ! cela seroit démontré dans Fétat de rationalisme étroit et positif auquel le long désenchantement de la vie sociale nous a réduits, que cet argument ae vaudroit rien contre l'impression toute naïve des premières sociétés, qui ont toujours regardé le sommeU comme une modification privilégiée de la vie intelligente; et d'oii procède le merveilleux ,■ je vous prie, si ce n'est de la créance des premières sociétés ?

La Bible, qui est le seul livre qu'on soit tenu de croire vrai, n'appuie ses plus précieuses traditions que sur les révélations du sommeil. Adam lui-même dormoit (tun som^ meil eriifojé de Dieu ^ quand Dieu lui donna une femme.

Numa, Socrate et Brutus, qui sont les plus hauts types des vertus antiques , ces deux-cd surtout qui n'ont jamais eu besoin de tromper les peuples, parce qu'ils n'étoient ni légisk*teurs ni rois, ont rapporté toute leur sagesse instinctive aux inspirations du sommeil. Mafc-

DU SOMMEIL

Aur^e^ qui date d'hier dans l'higtoire philosophique de la société, Marc-Aurèle témoigne qu'il a dû trois fois à ses songes le salut de sa vie , et le salut de Marc-Aurèle étoit celui du genre humain.

Si la perception du sommeil s'est prolongée à ce point dans les intelligences les plus puissantes d'un âge intermédiaire , quelle immense sympathie ne dut-elle pas émouvoir au berceau du monde , sous la tente du patriarche révéré, qui racontoit, en se levant de sa natte, les merveilles de la création et les grandes œuvres de Dieu, comme elles lui avoient été montrées dans le mystère du sommeil?

Aujourd'hui même, la perception du somineil vibre encore assez long-temps dans les facultés de l'homme éveillé pour que nous puissions comprendre sans effort comment elle a du se prolonger autrefois dans l'homme primitif, qui n'étoit pas éclairé du flambeau des sciences, et qui vivoit presque entièrement par son imagination . Il n'y a pas longtemps qu'un des philosophes les plus ingénieux et les plus profonds de notre époque me ra-

contoit, à ce sujet, qu'ayant rêvé plusieurs nuits de suite, dans sa jeunesse, qu^il avoit acquis la merveilleuse propriété de se soutenir et de se mouvoir dans Fair, il ne put jamais se désabiiser de cette impression sans en feire Fessai au passage d'un ruisseau ou d'un fossé. A la place du savant qui a studieu- . sèment approfondi les secrets de FintdlUgence, et qui subit toutefois cette préoccupation avdc tant d'abandon, placez le pasteur des solitudes qui ne juge de la réalité des choses que par des sensations également frappantes dont il n'a jamais fait le départ, et qui a cependant reiîiarqué en lui deux existences diverses , dont l'une s'écoule en feits matériels, sans poésie i^sans grandeur; dpntTautre est em-' portée hors dt mande positif dans des extases sublimes. Il en conclura nécessairement qu'il contient deux êtres infiniment disproportionnés l'un à l'autre, dont les attributions sont séparées par le réveil. Il s'élancera de cette seule idée à la théorie de l'âme ; il pénétrera, bar la foi de ce guide que le sommeil lui donne, dant les régions les plus reculées du mondç spirituel ; et, s'il a de FenthousiasiÉe et du

ou SOMMBIL .

gëoie^ yous aurez un prophète^ et paut-to« ua dieu.

Comme il n'y a rien de plus difficile et de t plus périlleux à dire que ce qui n'a }amaia éle dit, j/e n'aâjbrme pas ; sans trembler^ ce que .|e crois fermement : c'est que toutes les religions'^ à l'exception de celle dont la véàJbé ne peut pas être mise en doute ^ nous ont été .enseignées par le sommeil.

Les narrateurs des choses insolites et merveilleuses ont conservé à la postérité le nom de certains hommes qui n'avoient jamais rêvé. K'estr-il pas remarquable que ces hommes fussent des athées, et que cette liste qui fiait à Lalande commence à Protagoras?

Nous redescendrons de ce principe à des applications qui ne sont pas moins nouvelles; mais ici , tous les éléments de la discussictn deviendront assez sensibles pour la faire so|v tir de la catégorie des propositions vraies ou * vraisemblables y qui n'ont pas eu le bonheur d'obtenir l'approbation de l'école/ ou le s^itfconduit des académies. C'est ce que l'on aippelle en France des paradoxes.

Le somnambulisme naturel^ la somniloquie

spontanée^ sont des phénomèaes du sommeii^ atissi incoritestés que le cauchemar. Personiie n'a jamais douté qu'il y eût des hommes ' qui pouvoient parler leur pensée en donnant , qui pouvoient en dormant l'exécaiter ; et qtii en venoient à bout , grâce à Fétat de puissance ou le sommeil fait parvenir quelquefois* les organisations les plus communes, par des moyens qui auroient échappé à là méditation d« philosophe, et avec une facflité qui auroit déjoué la subtilité des adroits ou effrayé Faudace des téméraires. La mémoire des hommes et leurs livres sont pleins de semblables his-^ toires.

Je ne crois pas qu'on puisse avancer qu'aucun de œs phénomènes, le somnambulisme, la somniloquiô, le cauchemar,' exclut les autres ; et comçîe ila sont , au contraire , essentiellement congénères, il n'y aura rien de surprenant à les trouver, réunis dans le même • individu. Cette accumutetion de facultés ex-* cenfnques se sera rencontrée plus èouvént dans les circonstances que j'ai supposées ] c'est-à-dire dans un état de la société où l'heinme ne touche aux formes générales de

DU JiOMMElL. YO»

la (ùvilisation que par un trè^-p^tit DôrniH» de points, etoùl'àme, qu'un commeucemeat d'éducation lui a révélée, n'a de développement, qu'en «lie, et d'exercice que 8UP ellemême. ■

Le célibataire isolé du monde entier, dont toute la pensée monte, descend, et remonte sans 'cetgie , du troupeau de ses brebis au b-ou- ' peau innombrable de ses étoiles , , La vieille femme inutile et repoussée , qui ne soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans Ieâ"bois des racines insipides pour se nourrir, et des branches sèches pour se préserver du- ' froid de l'hiver ,

La jeune fille amoureuse et souffrante , qui n'a pas trouvé une âme d'homme pour comprendre une âme de jeunç'fiUe)..

Vous verrez que cejfc-ïà sont plus sujets que les autres' à ces aberratipns contemplatives' qua le somi lités hyperi jette son p; faces et à m et eans le

qui laissebie '

de l'imagini ".

■ ... Le voUàj cet étrCi iguorant,, cïédale, im-

.]^raBsional}le, pensif, le voilà qiji marche at

qui agit, parce qu'il est aornoaiiabule ; qui

.parla, qui gémit, et qui pleure* et qui crie-,

parce qu'il est somniloque ; et qui voit de»

choses inconnues du reste de aes semblable*.,

Hiarchants et parlants , parce qu'il a le canr

chemar. Le voilà qui se réveille aux fntfcheur»

d'une rosée pénétrante, aux premiers rayou

du soleil qui perce le brouillard, à deux lieues

de l'endroit où il s'est couche pour dormir ;

c'est, si vous voulez, dans une clairière ,dc

' .bois que pressent entre leurs rajneaux troi« '

gvaods arbres souvent frappés de la foudre ,

et qui balancent encore leftossements- sonores

de quelques malfaiteurs' — Au moment où il

ouvre les ye^ifx. ,vla perception qui s'enfuit

laisse- retentir à son-wAreille queues rk-es

-. épouvantables; un. sillon de flamme ou de

fumée qti^i ne s'efface, qije peu à peu, marque

à sa vue eflra^ ée là tf ace du char du démoa;

Boi^serTO

Où voo-

! terDiur,

i4, la fi-

DU SOMMEIL

ni

gure renversée, les dents claquetantes / les membres transis de froid et moulus de courbature ; on le traîne devant le juge^ on l'interroge : il vient du sabbat ; il y a Vu sôs Toisîns, sésf parents, ^s amis, s'il en aj le diable y assistôit en personne , sous la forme d'iin bouc , mais d'un bouc géant aux yeux tie feu , dont les cornes rayonnent d'éclairs , «et qui parie une langue humaine, parce que c'est ainsi que sont faits les animaux du eauiîheriiar. Le tribunal prononce; la flamme consume l'infortuné qui a confessé son crime sans le comprendre, et on jette ses cendres au vent. Vous avez vu les phénomènes du sommeil vous ouvrir le ciel ; maintenant ils vous ouvrent l'enfer. Si voils convenez que l'hjs*toire de la sorcellerie est là'd^ans, vous n'ètey pas loin de penser avec moi que celle des i^eligions y est aussi.

Quel homme accoutumé aux hideuses visites du cauchemar ne comprendra pas, du prcmiei» aspect, que toutes les idoles de la Chine et de l'Inde ont été rêvées?

Souvent le pasteur, préoccupé de la crainte ^s lottps , rêvera qu'il devient loup à &on ^

* i7& DF QUELQUES PHÉNOMÈNES

tour, et le sommeil lui approj^iîera ce« instiîicts sanglants si funestes à ses trouj^eaux. Il a faim de fcbairs palpitantes, il a soif de sang, il se traîne à quatre pattes autour de l'ëtable, en poussant cette espèce de hurlement san-* vage qui est propre au cauchenMjir, et qui rappelle si horriblement celui des hyènes affamées. Et si quelque funeste hasard l^i fait rencontrer un pauvre animal ^arë , trop j^une encore pour s'enfuir, vous le trouverez peut-être les mains Uées dans sa toison, et menaçant déjà d'une dent innocente le plus cher de ses agneaux. — Ne dites pas que le loupgaroù n'existe pas. La lycanthropie est un des phénomènes du sommeil ; et cette horrible perception, plus sujette à se prolonger que le grand nombre de§ illusions ordinaires du cauchemar, a passé dans la vie positive sons le nom d'une maladie connue de vos méde** cins. Je ne 'sais toutefois s'ils en ont reconnu l'origine , car je n'ai jamais lu un livre dé inédecine moderne ; maïs je regretteroi| que "cela ne fût point , parce qu'il me semble que cette théorie, approfondie par un philosbj^e, iae seroit pas inutile au traitement et à la eu-

DU SQMJVIEIL.

ration de la plupart des monomauies ^ qui ne. sont probablement que la perception prolongée d'une sensation acquise dans cette vie fantastique dont se compose la moitié de la nôtre, la vie de Thomme endormi. -

Que si^ par hasard^ le mono^ane rentroit, en «'endormant^ dans les réalités de sa vie matérielle, comme je ne suis pas éloigné de le croire, car toutes nos fonctions tendent perpétuellement à s'équilibrer, il seroit, relative*mant à l'exercice de sa pensée, aussi raisonnabis que le médecin qui le soigne , si celui-ci rêve toutes les nuits. Ce qui me confirmer oit dans. cette idée, c'est que je n'ai jamaia vu de monomane éveillé subitement dont la, première impression ne. fut parfaitement lucide . Sa perception s'obscurcît en s'jéteïïldant, comme la nôtre s'éclaircit. — Qui sondera jamais, grand Dieu! ces mystères impénétrables ^ de Fâme, dont la profondeur donne-rle vertige à là raison la plus assurée^

Il,y a vingt*quatre aqs que je voyageois ea Bavière avec un jeune peintre italien dont j^a-' vois fait Ift rencontre à Munich. Sa société convenoit à mon caractère et à mon imagina-

^,iTJi^ «DE QUELQUES PHÉSOMÈNES

tion de ce temps*là , parce: qu'il ie lx<iuyoit une d6ulotir€îU8e conformité entsre nos sgMÏt

ments et nod infortunes. li avdit perdu ijuî^-^ que temps auparavant une femme qu'il m^ moity et les circonstances de cet événements , qu'il m'a souvegat racontées, étoientdle i^ature à lui laisser une impression ineffaçable, Gètte; jeune fille qui s'ëtoit obstinée à le suivre daâa les misères d'une cruelle proscription, et à lui déguiser l'altération de ses forces, finit par céder , dans une des haltes de leurs nuits vagabondes, à l'excès d'une fatigue parvenue k * ce point où elle n'aspipe qu'au repos de la mort. Le pain leur manquoit depuis deux jours, quand ils découvrirait un trou de ro^ che où se capher. Elle se jeta* sur son cœur quand ils fftrent assis, et il sembla qu'elle l«i disoit : « Mange-moi si tu as faim. » — • Méh^ il avoit perdu connoissance ; et quand il lui revint assez de forces pour la pressa* dans s^ bras, il trouva qu'elle étoit morte. Alors il se leva, la chargea sur ses épaules, et la j^orta Jusqu'au cimetière du premier village, où il lui creusa une fosse qu'il couvrit (le terre et d'herbes, et sur laquelle il planta un» croix

DU SDMMCIi.. iîTSi *^

Gomposée de son faâtoii^ qu'il avoit traiversé de «on épée. Après cda^ il ne fut^pas difficile à preaadre, car il ne bougeoit plus. — Quelqu'im de ces événenients si communs alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'étoit fini.

Mon compagnon de voyage, qui ne conservait à vingt-deux ans que les linéaments d'une bdle et noble figure, étoit d'une extrême mair greur, peut-être parce qu'il mangeoit à peine pour se soutenir. U étoit pâle, et, sous son épiderme un peu basané, la pâleur de l'Italien est livide. L'activité de sa vie morale sembloit s'être réfugiée tout eptière dans deux yeux d'um bleu transparent ^ bizarre , qui scintilloient avec une puissance inexprimable entre deux paupières rouges^ , dont .. les larmes avsoient, selon toute apparence, dévoré les cils, car ses sourcils étoient d'ailleurs très*- ' beaux.

Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre que nous étions sujets au cauchemar ; nous levions pris l'habitude de coucher dans . deux chambres voisines , pour pouvoû? ^ nous éveiller réciproquement, au bruit d'un de ces eris lamentables qui tiennent plus ,

'I/o DÇ QUELQUES PHÉNOMÈNES

comme je le disois tout à l'heure^ de la bête fauve* que de l'homme. Seulement il avoit toujours exigé que je fermasse la porte de mon côté; et j'attribuois cette précaution à Fhabitude inquiète et soupçonneuse d'un malheureux qui a été long-temps gieûacé dans sa liberté, et qui jouit depuis peu du bonheur de se remettre à la garde d'un ami.

Un soir, nous n'eûmes qu'une chambre et qu'un lit pour deux. L'hôtellerie étoit pleine. Il reçut cette nouvelle d'un front plus so.^r cieux que, de coutume; et quand nous fûmes dans le galetas qui nous étoit assigné, il divisa les matelas de manière à eu faire deux lits , délicatesse dont je me serois peut-être avisé, et qui ne me choqua point. Ensuite il s'élança sur le sien, et, me jetant un paquet de cordes dont il s'étoit muni : — Viens me lier les pieds et les mains, me dit-il avec l'expression d'un désespoir amer, ou brûle-moi la cervelle.

Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman fantastique; je ne rapporterai pas ma réponse et les détails d'un entretien de cette nature : on les devinera. —

ifc

DU SOMMEIL. • 177

— L*înfortunée qui m'a dit de la insynger pour soutenir ma vie^ s'écria-t-il/ en se renversant avec horreur et en couvrant ses yeux de ses mains..., il n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne la dévore dans mes songes.».; pas une nuit oii les accès de mon exécrable somnambulisme ne me fassent cherchef l'endroit où je l'ai laissée, quand le démon qui me tourmente ne me livre pas son cadavre ! juge maintenant si tu peux coucher près de moî , près d'un vampire ! . . .

n seroit plus cruel encore pour moi que pour le lecteur d'arrétêsr son attention sur ce récit. Ce que je puis faire, c'est d'attester sur l'honneur que tout ce qu'il a d'essentiel est exactement vrai; qu'il n'y a pas mêûie ici cette broderie du prosateur, qui accroît les dimensions de l'idée en la couvrant de paroles , et que, si j'y ai modifié quelque chose , ce n'est pas ce qui contrarie une vaine hypothèse , abandonnée comme elle le mérite, aux amateurs d'hyppthèses ; mais ce qui en aggraveroit l'affreuse réalité par des détails que la plume ne peut écrire.

Cinq ans plus tard , j^abordois aux fron-

tièrjfs des Morlaques, avec un ardent désir de connoître ce peuple si curieux et si spécial , ^ que ma destinée^ toujours opposée, ne 'm'a pas permis de voir comme je Faurois voulu. ' Je nVvois. j^nais raconté mon anecdote , parce que je la regafdois comme une anomalie effrayante /et peut-être unique, dans la bizarre histoire de l'intelligence humaine^ Quand j'eus passé les frontières de la Croatie, je m'étônixai d'apprendre que cette prétendue anomalie étoit; sur toute la face d'une grande province, une maladie endémique.

D n'y a guère de hameaux des Morlaques oii Ton ne compte plusieurs vukodlacks^ et il y en a certains où le vukodlack se retrouve dai;is presque toutes les familles , comme le saint ou le crétin des vallées alpines. Ici, la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante (Jui altère le principe même de la raison dans ses facultés les pjus vulgaires. Le vukodlack éveillé subit toute l'horrem* de sa perception j il la redoute et la déteste , comme mon peintre italien ; il se débat contre elle avec fureur ; il recourt pour s'y sous- "* ' * traire aux remèdes de la médecine , aux prié-

DU SOMMEIL. ^ 479

res de là religion , à 1^- section d'un muscle ^ à l'amputation d'une jambe y au suicide quelquefois; il exige qu'à sa mort ses enfants traversent son cœur d'un pieu et le clouent à la planche du cercueil, pour affranchir son cadavre, dans le sommeil de la mort , de l'instinct criminel du sommeil del'hommevivant.

Le vukodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de sa tribu, souvent son juge ou son po^te. A travers la sombre tristesse que lui impose la perception de souvenir et de pressentiment de sa vie nocturne, vous devinez une âme tendre, hospitalière, généreuse, qui ne demande qu'à aimer. Il faut que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre vukodlack , pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un

^ mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort au berceau d'un nouveau-né; car le vukodlack est vampire, et les efforts de la science et les cérémonies de l'église ne peuvent rien à son mal. La mort ne l'en guérit

- point, tant qu'il a conservé dans le cercueil quelque syrikptôme. de la vie ; et comme sa

jt

conscience, torturée pajr Tillusion d'un crime involontaire, se repose alors pour la première fois, il n'est pas surprenant qu'on l'ait trouve souvent frais et riant sous la tombe : l'infor-* tuné n'avoit jamais dormi sans rêver !

Presque toujours cette aberration mentale se borne à l'illusion intuitive du lûalheureux qui réprouve. Elle a pu aussi s'accomplir dans toutes se^ circonstances, car il ne falloit pour cela que le concours du cauchemar et du somnambulisme. Là commence le domaine de la philosophie médicale, qui n'a pas remai'qué deux faits bien essentiels que je regarde comme certauis : -r- Le premier, c'est que la perception d'un acte extraordinaire , qui n'est pas familier à notre nature, se convertit facilement en rêves; — le second, c'est que la perception d'un rêve soiivent répété se convertit facilement en actes , surtout quand ^ elle agit sur un être débile et irrjitable. —

Ainsi, les monomailies que j'ai observées affectent ordinairement les femmes , et les femmes dont eUes s'emparent sont, pour la plupart, frappées d'avance d'une extrême dé- \ bilitation intellectuelle \ \| ne faudroit pas leur

tw ■

DU SOMMEIL. "18

demander en justice comment elles ont vécu , maïs comment elles ont dormi, car le secret de leur crime est bien moins le secret de leur vie

* .positivé que celui de leur sommeil. Cest (Jué la perception, je le répète, se prolonge surtout dans l'isolement, et que Fliébétation se fait une espèce de solitude où cette perception se développe sans obstacles, et finit par absorber toutes les facultés dé la pensée. En veut-on une preuve singulière et sans réplique? Nos annales j'udiciaires n'ont heureusement fourni que deux exemples du crime incompréhensi- • ble d'anthropophagie, celui de Ferrage et celui de Léger : ces deux monsti^es étoient stupides et solitaires. »

Les Savants qui savent lesr langues n'ignorent pas que les anciens n'avoient qu'un mot pour .désigner le solitaire et Y idiot.

En supposant établi ce prolongement in-

^ défini de^ perceptions du sommeil qui fait le monomane ,' et je n'ai pas' ici assez de place pour élaborer cette idée de manière à la porter au dernier degré d'évidence, j'aijrîverois à

.- une autre théorie qui ne me paroît pas moins

" démontrée, celle de la propagation de ces

182 M QUELQUES' PHiSnOMÈNES

perceptions de la vie nocturne entre les auditeuHs ou les fënioins qui ont quelque disposition à se les rendre propres. Celle-ci expliqueroit Fendémie du vampirisme des Hongrois et * des Morlaques, et de quelques autres aberrations de cette liàture qui sf^ iceproduisent infailliblafnent partout oii elles ont éclaté, mais avec une întenèité relative, suivant les condw ftions infiniment modifiable^ du teipps, du lieu, de*râge, du sexe' et de l'éducation des sujets. Le somnambulisme, la somniloquie, le cauchemar surtout, sont contagieux. Les enfants,. lès femmes, les malades, rêvent plus volontiers les impressions d'un rêve qui leur a été iraconté, que les impressions les plus vives de la vie réelle^ parce qu'il y a une sympathie plus énergique entre les sensations de l'homme endormi qu'entre les sensations de l'homme éveillé , et je n'ai pas besoin d'en dire la raison, aux physiologistes. Dans notre • France, et dans tous les pays où j'ai pénétré par les voyages ou par l'étude , j'ai entendu dire par le peuple que la communication du rêve àjeûriy c'estrà-dire tant que la perception . du rêve a pu se prolonger dans l'homme

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I • DU . SOMfMBIL. i'83.

éveillé y deveaoit funeste à iui ou aux autres. L'idée de l'extensibilité contagieuse de la perception du • sommeil n'est donc pas préd^é- ' ment nouvele, .- puisqu'elle est vieille »comme le -monde. C^ une superstition sans doute ^ etf j'en suis pers^iadé; mais oserois-je vous de- - mander quelle v^érité locale n'est pas une su- V perstition , et quelle superstition universelle . n'est pas une vérité ?

> / Je n'ai pas la prétention de rîen^apprendre / à personne ; mais on m'expliqueroit difficile- \ ment^ à mc^ ^ la propagation d'une monc^a- > /nie qui n'auroit p^s eu lé sommeil pour intermédiaire. Tous ceux qui visitoienj^ l^ntre de Trophonius en «ortoient mélancoliques ou \ • fous, quand ils y avoientdtjrnai.

"v Je descends de ces tauteurs, où là société ■ royale de médecine ne me {)ardonneroit pas i ; de m'étre élevé , si le bruit.de mon existence ipouvoit parvenir jusqu'à elle^ et je retourne ^ à mes histoires. En voici une que Fortis ra- . contogit dans soyi P^ojage en Dalmatie^ une / dizaine d'années avant ma naissance;» et que je retrouvai, quarante ans plus tard, assez différente de la sienÀc^n qu^ques points de dé-r

iU

DE .<^UELQU£S PHÉNOMÈNES '■

taik, pour 4jue je dusse imaginer jqû'^e s'étoit- reproduite plus d'une fois. — Lessorcièfesi (m les u/esiize du pays^ plus raffinées .que les vufcodlaeks dans Jbws abbmin&bles festins^ cheroiient à se repaître du cc®ar des jeunes gens qui coininencent à aimen$ et à le manger rôti sur une braise ardente. Un fiancé de vinjft ans qu'elles entouraient de leurs enrbùches , et qui s'étoit souvent réveillé à propojg^^ au moment où eBes commençoient à sonder sa pqit£in% du rc^rdet de la main^ s'avisa^ pour leur, échapper ^d'assister son sontimeil de la compagnie d'un vieux prêtre, qui n'a voit .ja~ mais entendu parler de ces redoutables mystères , ^t qui ne pensoit pas que Dieu permît de semUable&f orfaitsuux ennemis de l'homme . Celui-ci s'endormit donc paisible, après quelques exorcismes dans la chambre du malade qu'il avoit mission de défendre contre* le déjuon ; niais le sommeil étoit à peine descendu dsir ses paupièares qtt'il crut v©ir les ujèstize planer sur l'oîjeiller de son ami, s'ébattre et s'accrftupir autour de lui avec un rire iêéroce, fouiller dans son sein déchiré, en arrachçr leur proie et la dworer avec avidité , après

BU SOMMErt.

s'être disputé ses lambeaux sur* des réchauds flamboyants. Pour lui, des liens impossibles à rompre le reteùoient immobile sur sa ouucbe, et il s'efforçoit en "mm de pousser des cris d'horreur qtu expiroient sur ses lèvres , pendant que les sorcières continuoient à le ftisèiner d'un œil affreux, en essuyant de leurs cheveux blancs leurs bouches toutes sanglante^.

Lorsqu^ s'éveilla , il n'ape»çut plus que son compagnon , qui descendit du lif ' en chancelant, essaya quelques pas mal asiiurés, et vint tomber fri^id^ pâle et mort à ^es pteds , parce qu'il n'a voit' plus de cœur. Ces deux hommes avoient fait le même rêve, à la suite d'une perception prolong^ée dans leurs entretiens, et ce qui tuoit l'un, l'autre l'a voit vu. Voilà ce qui en est de notre raison abandonnée aux idées du sommeil.

Il n'y a personne en lisant cela , si on le lit , et après l'avoir vérifié aux pages 64 et 65 du F^oj^e de Forfis, daïisl'éditiçn italienne, qui ne se rappelle que la même histoire fait le siget du premier livre d'Apulée , qui n'étoit probablement connu ni du pauvre Morlaque, ni du vieux prêtre. Ce n'est pas

^86 DE QUELQUES^ PHlSlUOMENES

tout : cette histoire d'Apulëe^ q^i ressemble à certaines histoires d'Homère , est rapportée >

dans Pline comme particulière aux peuples de la Basse-Mysie et ouï: Ësclavons^'^dont je parle; et Pline s'appuie, à son sujet, du témoignage d'Isigone. Le fameux voyageur Pietro ddla Valle l'a. retrouvée aux frontières orientales de la P^se ; elle a &it le tour du globe et des siècles.

L'impression de cette vie de l'homme que le^ommeil usurpe sur sa vie positive, comme pour lui révéler, une autre existence et d'autres facultés , est donc essentiellement susceptible de se prolonger sur elle-même et de se propager dans les autres ; et comme la vie du sommeil est bien plus solemieUe que l'autre, c'est cdleJà dont Finfluence a dû prédominer d'abord sur toutes les organisations d^un certain ordre; c'est celle-là qui a dû enfanter toutes les hautes pensées de la création sociale, et initier les peuples aux seules idées qui les ont rendus imposants devant l'histoire. Sans l'action toute-puissante de cette force imaginative , dont le sommeil est l'unique fo)ipr,ramour n'est que l'instinct d'une brute.

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o . DU' SOMMJBIL. • 487

etla.lîberté<|ue lafrénéâÎQ.d'uii sauvngQ^Sans elle, la:ciyilisatioii des homiàeë ne peut -dout^ir de ^comparaison avec celle qui^règle la sage police des castoxss et la prévoyaote îndu»^ trie des fourmis , parce qu'elle est prirëe de . rinvariaMe instinct qui en maintient le mécanisme sublime. -- Vi)yez ce que la réforme a fait du christianisme ^ en se rapprochant du prinq^pe positif! — Voyez ce que la philosophie du dix-huitième siècle a fait de la sciehce de Pythagore et de Platon ! — Voyez ce que la poétique ,des pédants a fait de l'art divin d'Orphée ^ d'Homère et de David ! — Voyez ce que l'égoïsme économique et la statistique * praticienne des modernes ont fait de la magnifique politique des anciens \ — Voyez ce ^ qu'ont gagné la no^Drale et l'inlelligence de l'espèce à ce monstreux perfectioimement représentatif ^ qui a ^ tarifé la valeur individuelle du citoyen jmr : sous et deniers y et qui feroit rougir de honte et d'indignation la plus vile des peuplades barbares! >-^: Je ne voulois faire auoune application de ces idées à la politique ; mais je ne peuj: me soustraîref tout-à-fait aux inductions qui en.sortentmal-' gré moi.

Comme il y a deux puissances dans Thomnie, ou , si Ton peut s'exprimer ainsi, deux âmes qui régissent, comme l'homme, les peuples dont il est l'expression unitaire, et cela suivant l'état d'accroissement ou de décadence des facultés qui caractérisent rindi\ddu ou l'espèce, il y a aussi deux sociétés, dont l'une appartient au principe iniaginatif , et l'autre au principe matériel de la vie humaine. — La lutte de ces forces^, presque égales à l'origine^ mais, qui se débordent tour à tour, est le secret éternel de toutes les révolutions, sous quelque aspect qu'elles se présentent.

' L'alternative fréquente et convulsive de ces deux états est inévitable dans là vie des vieux ^ peuples, et il' faut la subir dans tous les sens quand le temps en est venu . '

Les paysans de nos villages qui lisoient, il y a cent ans, la légende et les contes des fées , et qui y croy oient, lisent maintenant les galettes et les proclamations, et ils y croient.

Ils étoient insensés , ils sont devenus sots : voilà le progrès.

Quel est le meilleur de ces deux états ? Le 'décidera qui pourra.

DU SOMMEIL

Si j'bsoîsendire mon avis, comme Fhomme ne peut échapper par une tangente inconnue à Fobligation d'accepter et de remplir les conditions de sa double nature , ils sont tous les deux impossibles dans une- application exclusive.

Le meilleur, c'est celui qui tiendroit de Fun et de Fautre, ainsi que Fhomme, et tel à peu près que le christianisme nous Favoit donné.

Quand la possibiUté d'une pareille combinaison n'existera plus, tout sera dit.

Dans un pays où le principe Imaginatif deviendroit absolu , il n'y auroit point de civilisation positive , et la civilisation ne peut se passer de son élément positif. ^

Dans un pays où le principe positif entreprend de s'asseoir exclusivement au-dessus de toutes le^ opinions, et même au-dessus de tou* * tes les erreurs — s'il est une opinioû au monde . qui ne soit pas une erreur — , il n'y a plus qu'un parti à prendre , c'est de se dépouiller du nom d'homme, et de gagner les forêts avec un éclat de rire universel; car une senrblable société ne mérite pas un autre adieu.

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JW. DE LA METTRIE

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