‹ Œuvres de CondorcetChapitre 1 sur 90 · II. A · texte numérisé non relu

II. A

AVEKTISSEMF.NT.

par son zèle pour Louis XIV, Colbert cherchait «à porter les arts à un degré de perfection qui , en assurant à son pays une nouvelle supériorité sur tous les autres , pût procurer à son maître de nouveaux plaisirs. Ce grand ministre savait combien le progrès des arts mécaniques et chimiques est lié à celui des sciences, sans lesquelles les arts, toujours livrés aux préjugés d’une routine aveugle, languissent dans un cercle étroit, et n’osent essayer de produire des choses nouvelles. Colbert étendit donc sa protection sur les sciences, et crut que rien ne contribuerait plus à leurs progrès que l’établissement d’une Académie.

Un corps composé de savants dans tous les genres, réunit des connaissances qui ne peuvent appartenir à unseul homme, et répand sur chaque branche des sciences , les lumières quelle peut recevoir de toutes les autres. On présente sans cesse au gouvernement des projets, toujours annoncés avec confiance, comme devant singulièrement étendre ou perfectionner les arts les plus utiles. Il serait également dangereux d’adopter ces projets sans examen , ou de renoncer légèrement aux avantages qu’ils promettent. On a donc be-

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soin d’une société d’hommes instruits, qui, jugeant sans prévention et loin de tout intérêt particulier, éclaire le gouvernement sur les moyens qu’on lui propose, et lui montre quel est précisément le degré d’utilité de ceux qu’il faut adopter, et jusqu’à quel point on en peut espérer le succès. Enfin , il n’y a qu’une compagnie savante qui puisse exécuter ces grands travaux, dont les détails et les dépenses sont au-dessus des forces d’un homme et de la fortune des particuliers.

C’est pour remplir tous ces objets d’utilité publique, qu’en 1666, Colbert rassembla Carcavi, Huyghens, Eoberval, Frénicle, Auzout, Picard et Buhot, mathématiciens; Cureau de la Chambre, de l’Académie française, et Perrault, physiciens; Duclos et Bourdelin, chimistes; Pecquet et Gayant, anatomistes ; et Marchand, botaniste. Il marqua les jours de leurs assemblées , sans les soumettre à aucun autre règlement. Duhamel, qui faisait les fonctions de secrétaire, fut chargé de tenir registre de tout ce qui s’y passerait, et d’écrire l’histoire des travaux des académiciens. Il l’écrivit d’abord en latin, et elle fut alors publiée à part : Fontenelle l’a refondue et

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imprimée depuis, avec dix volumes de mémoires.

La protection de Colbert, et les voyages qu’il ordonna pour le perfectionnement de l’astronomie et de la géographie, soutinrent l’Académie jusqu’àja mort de ce ministre en iG85. Huyghens et Roëmer avaient quitté la France dès 1681 : l’abbé Picard n’était plus; et quoique Cassini pût tenir lieu des deux derniers; quoique ses plus grands travaux appartinssent au temps de l’ancienne Académie, cette société parut languir jusqu’en 1699, que l’abbé Bignon fit agréer au ministre un règlement (1) qui donnait à l’Académie une forme nouvelle. C’est sous cette forme qu’elle a subsisté jusqu’ici, avec quelques légers changements demandés par le corps, et ayant pour but d’y établir plus d’égalité, plus de liberté. Le duc d’Orléans, régent du royaume , avait projeté un changement d’une autre espèce : il voulait donner à l’Académie un président perpétuel. Ce prince, à qui son génie, son expérience et l’étendue de ses connaissances

(1) Faire sentir le ridicule du règlement donné par cet abbé Bignon, pédant sans esprit, qui aurait détruit, s'il avait pu, tout ce que Colbert avait fait de grand pour les sciences.

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avaient appris à bien juger les hommes et les talents, jeta les jeux sur Fontenelle; et jamais peut-être personne ne fut plus digne d’une telle place. On sait avec combien de clarté, et même d’agrément, il parlait la langue des sciences les plus abstraites; il connaissait et leur utilité directe, et cette autre utilité cachée aux yeux du vulgaire, qui consiste à produire dans les opinions une révolution insensible. Embrassant d’un même coup d’œil l’économie de toutes les sciences, leurs liaisons et leur influence réciproque,il savait égalementadmirerle génie qui crée, et estimer les talents inférieurs , qui , destinés à éclaircir les détails des sciences , sont peut-être aussi nécessaires à leurs progrès que le génie même. Ami de l’ordre, comme d’un moyen pour conserver la paix; aimant la paix, comme son premier besoin ; ne pouvant exciter la jalousie dans une compagnie où la réputation acquise par les sciences a le premier rang; chérissant trop son repos pour abuser de l’autorité ; convaincu que la liberté est de tous les encouragements le plus utile aux sciences; également incapable enfin d’être égaré, soit par l’amitié, soit parla haine, il convenait «à cette place par son

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caractère, encore plus que par son esprit. Cependant , lorsque M. le régent lui parla de ce projet : « Monseigneur, répondit-il , ne m’ôtez « pas la douceur de vivre avec mes égaux. »

Cette réponse noble et touchante est bien digne d’un philosophe, qui , dans une si longue vie, a montré constamment un esprit sage et une âme élevée (i). Newton a été président de la société royale, dans un temps, il est vrai, où elle n’était composée que de ses disciples. Leibnitz a accepté le titre de chef perpétuel de l’Académie de Berlin, qu’il avait fondée. Nous avons vu un sage plus généreux , refuser cette même place, et dédaigner dans les sociétés littéraires toute autre supériorité que celle de son génie.

Par le règlement de 1699 , le secrétaire doit faire les éloges des académiciens morts. M. de Fontenelle les a faits jusqu’en 1740. Ce recueil est un des livres qu’on relit le plus ; et on ne le relit jamais sans y découvrir de nouveaux charmes, et sans admirer ce talent si rare d’être clair dans les choses les plus difficiles; de dire

(1) Ou n’a à lui reprocher que de mauvais vers sur la révocation de l’édit de Nantes, et les louanges qu’il prodigue 1 l'alilx- Bignon.

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les plus communes avec finesse, et les plus fines avec cette simplicité qui les rend plus piquantes. Les savants, morts avant 169g, n’ont point eu d’éloges , et cet ouvrage manquait à l’histoire des sciences. J’ai essayé d’y suppléer; mais au bout d’un si long espace de temps, il m’a souvent été impossible de rien découvrir sur leur vie privée. Alors j’ai été obligé de borner leur histoire à une courte notice de ce qu’ils ont fait dans les sciences. Je dis leur histoire plutôt que leur éloge; car on ne doit aux morts que ce qui peut être utile aux vivants, la vérité et la justice. Cependant , lorsqu’il reste encore des amis et des enfants que la vérité peut affliger, les égards deviennent un devoir ; mais au bout d’un siècle, la vanité peut seule être blessée de la justice rendue aux morts.

Les détails de l’histoire des sciences sont toujours utiles : outre l’avantage de faire mieux connaître la marche de l’esprit humain , ils ont celui d’inspirer l’amour de la gloire, et de guérir de la présomption, eu montrant, dans un même tableau, la grandeur et les fautes des hommes de génie : enfin , ils encouragent le mérite peu brillant, mais utile, qui ne peut prétendre à l’é-

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clat de ces noms que toutes les voix répètent, et ils lui promettent une petite place dans la mémoire des hommes. Combien d’ouvrages 5 même estimables , ne devons-nous pas à ces savants laborieux et modestes, à qui la nature bienfaisante n’a donné qu’un besoin de célébrité égal à leurs talents!

On ne trouvera point ici l’éloge de tous les membres de l’ancienne Académie. Plusieurs ne sont connus que pour avoir eu part aux travaux communs sur l'histoire des animaux et des plantes, et sur la détermination des éléments nécessaires à l’astronomie et à la géographie; et l’histoire de ces travaux a été écrite par Fontenelle. Lui-même n’a point donné l’éloge de tous les académiciens morts après 1699: et parmi ceux qui ont été oubliés, on remarque le duc d’Escalone, le fameux Law, et le Père Gouye, seul jésuite qui ait été de l’Académie des sciences.

Je ferai imprimer, à la fin de cet ouvrage, une liste alphabétique de tous les anciens membres de l’Académie, avec une note de ce que chacun d’eux a fait de plus digne d’être connu.

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