DE L’ACADÉÏIE ROYALE DES SCIENCES
MORTS DEPITS 1771 IL’Syu’t!» 1791
Alexis Fontatwe naquit à Claveison en Dauphiné, vers l’année 1705. Il avait environ vingt ans lorsque son père mourut. Ses parents auraient voulu qu’il suivit les études de droit, nécessaires pour exercer une charge; mais le style barbare des commentateurs des lois romaines et leur enthousiasme servile, dégoûtaient un homme que la nature n’avait pas destiné à se traîner sur les pas d’autrui. Né avec cette rigueur d’esprit que les démonstrations seules peuvent satisfaire, et qui donne un goût exclusif pour les sciences exactes; peu sensible au plaisir de démêler, parmi les débris des anciennes lois romaines, quelques restes de la sagesse du sénat , ces lois elles-mêmes ne pouvaient être à ses yeux qu’un amas de déci-
sions , fondées moins souvent sur la raison que sur les passions du législateur, ou sur les préjugés de son siècle.
D’ailleurs, la considération qu’on achète avec une charge, ne flatte guère que les hommes qui n’ont pas en eux de quoi prétendre à celle que donnent les talents; et l’envie d’être ce qu’on appelle quelque chose, n’est bien souvent, dans un jeune homme, que l’instinct de la médiocrité. Tourmenté par les sollicitations de ses parents, et encore plus par l’activité de son génie, auquel la province n’offrait aucun aliment , M. Fontaine vint chercher à Paris le repos et un objet d’occupation. Le hasard lui offrit un livre de géométrie, dont il avait appris les éléments dans son enfance, et il sentit qu’il était né pour elle. Il la cultiva environ deux ans dans la capitale. Élevé chez les jésuites , ce fut au père Castel qu’il s’adressa pour avoir des secours et des conseils. Le père Castel était alors le mathématicien le plus célèbre de la Société. La nature lui avait donné une imagination ardente, un esprit hardi et élevé; peut-être eût-il laissé quelque réputation, si la certitude de compter autant d’admirateurs qu’il y avait de jésuites, n’eût éteint en lui cette inquiétude qui nous rend difficiles sur nos productions, et sans laquelle le génie même s’élèverait rarement à de grandes choses : tant il est vrai, et même en plus d’un sens, qu’il n’y a point pour les talents d’ennemis plus dangereux qye les prôneurs.
La fortune de M. Fontaine ne lui permettait pas
ÉLOGE DE M FONTAINE. l/|l
alors de se fixer à Paris; il retourna dans sa province, et y resta jusqu’à la mort de son frère aîné. Maître alors d’une terre d’environ cinquante mille livres, il la vendit et vint à Paris, dans le dessein de ne plus vivre que pour les sciences. D’abord, il employa une partie de ses fonds à l’acquisition d’Anel, petite terre auprès de Compiègne. A cette distance de Paris, il pouvait réunir et la paisible liberté de la solitude, si précieuse pour ceux qui se livrent aux études abstraites, et le commerce des savants qui excite le génie et lui fournit les objets sur lesquels il doit s’exercer. Ce fut dans ce temps que M. Fontaine se lia avec MM. Clairaut et de Maupertuis; il montra qu’il était digne d’une société si savante, en donnant pour les problèmes de maximis , une méthode plus générale que celle de Jean Bernouilli, dont alors il n’avait pas encore lu les ouvrages. Cette méthode, imprimée en 1764, à la tète du recueil des œuvres de M. Fontaine, n’est pas réduite en formules, comme celle de M. Euler; mais M. Fontaine, en donnant si longtemps après l’esquisse de la sienne, n’a voulu que montrer au public le premier essai de ses forces et son premier titre pour l’Académie.
Les géomètres s’occupaient alors des recherches de Jean Bernouilli sur les tautoehrones. M. Fontaine trouva une nouvelle solution de ce problème; il l’appliqua à des cas absolument nouveaux , et il montra quelle était susceptible d’une très-grande généralité. Il était principalement question alors de trouver la tautochrone pour une force accélératrice, dont la loi était donnée. Les géomètres se sont proposé de-
ELOGE DE M. FONTAIN F.
puis une question d’un autre ordre; ils ont cherché dans quelles hypothèses de force accélératrice il peut y avoir une tautochrone. Le problème dépend alors de la solution des équations aux différences partielles, dont le nom n’était pas même connu dans le temps où M. Fontaine donna son premier mémoire. Deux grands géomètres, M. de La Grange et M. D’Alembert, ont publié la solution de ce dernier problème sur les tautochrones, dans les Mémoires de l’Académie de Berlin : leurs recherches furent pour M. Fontaine une occasion de revenir sur un sujetqu’il avait oublié depuis trente ans. Il pouvait se borner à donner aussi une solution du problème, et à montrer que ses premières méthodes pouvaient y conduire; alors il eût pu partager la gloire de ses illustres rivaux ; mais le ton avec lequel il parla de l’ouvrage de M. de La Grange annonçait qu’il aurait voulu avoir cette gloire tout entière. M. de La Grange fut donc obligé d’examiner aussi la solution de M. Fontaine; et il trouva quelle était moins complète que la sienne, et même défectueuse à quelques égards.
Jusqu’à M. Fontaine, on n’avait connu pour le calcul intégral que des méthodes particulières. Newton et Cotes (i) n’avaient travaillé que sur les quadratures ; les équations, soit homogènes, soit linéaires du premier ordre, avaient été rappelées aux quadratures par JeanBernouilli. Nicolas, son fils, qui, enlevé auxsciences dans sa jeunesse, avait déjà mérité que son père
(i) Cotes mourut très-jeune, et Newton disait de lui : Si Cotes eût vécu , nous saurions quelque chose.
fût jaloux de sa gloire; M. Euler, qui, jeune encore, était cependant célèbre depuis longtemps, avaient étendu et perfectionné les méthodes de Jean Bernouilli; l’on trouvait dans leurs ouvrages des vues grandes et profondes sur la nature même d’un calcul : mais M. Fontaine osa le premier s’occuper de la théorie générale des équations différentielles, et l’embrasser dans toute son étendue. Ses premières recherches furent présentées à l’Académie dès 1 73g ; mais elles n’ont été imprimées qu’en 1764. Dans cette partie de son calcul intégral, M. Fontaine a poussé très-loin la théorie des équations de conditions, dont Nicolas Bernouilli avait donné les premiers essais. Dans la seconde partie, il a développé le système des différentes intégrales que peut avoir une équation des ordres supérieurs; il a montré comment toutes ces intégrales répondent à la fois à la même différentielle et à la même intégrale finie; comment, lorsqu’on les connaît, il ne reste plus, pour avoir l’intégrale finie, qu’à éliminer les différences ; mais il ne considère que les équations dont les intégrales sont algébriques. Si elles sont rationnelles, et pour le premier ordre, il est aisé de déduire de la méthode de M. Fontaine une formule finie qui les renferme toutes, et par conséquent de reconnaître si une équation proposée est susceptible d’une intégrale de cette forme.
Outre ces deux théories, également importantes et fécondes, on trouve dans son recueil l’idée de rappeler les équations des ordres supérieurs à des équations du premier, en regardant les différentielles comme de nouvelles variables , et l’idée de rappeler
ensuite l’intégration des équations du premier ordre, soit aux quadratures, en multipliant les équations proposées par un facteur qui les rend des différentielles exactes, soit à l’intégration des équations homogènes, en y supposant variable le paramètre qui avait été regardé comme constant.
M. Fontaine, après avoir inutilement cherché, pour parvenir à cette réduction des équations différentielles, ou à des différentielles exactes, ou à des équations homogènes, une autre méthode que celle des coefficients indéterminés, sentit que celle-là seule pouvait être générale ; et c’est à mettre les analystes à portée d’employer ce moyen qu’a été destiné l’ouvrage qu’il a intitulé : Seconde Méthode du calcul intégral.
Ce calcul n’a pas seul occupé M. Fontaine. On voit , dans son Recueil et dans les Mémoires de l’Académie , qu’il s’est exercé sur d’autres objets. On y trouve, par exemple, une méthode d’approximation pour les équations déterminées, où l’on n’a pas besoin, comme dans celle de Newton, de connaître d’ailleurs une première valeur approchée de l’inconnue, et qui donne toutes les racines, soit réelles, soit imaginaires.
Mais cette méthode de M. Fontaine demande des tables dont l’exécution serait presque impraticable pour les degrés un peu élevés. Depuis que M. de La Grange a trouvé pour le même objet une méthode plus simple, plus praticable, dont la marche est plus certaine , et qui , sans exiger la construction des tables, donne également les moyens de reconnaître,
ELOGE DE M. FONTAINE. l45
dans les équations littérales, la forme des racines , on ne peut presque plus regarder la méthode de M. Fontaine que comme un monument de cette sagacité et de cette finesse qui formaient le principal caractère de son génie.
M. Fontaine s’était fait une mécanique toute nouvelle, dans laquelle les lois du mouvement sont appuyées sur une métaphysique singulière. Cet ouvrage, que le temps et le suffrage des géomètres mettront à la place qu’il mérite, a été imprimé pour la première fois en 1764. On lit dans la préface de ce Recueil , que M. Fontaine connaissait dès 17^9 le principe sur lequel cette mécanique est fondée. Quelques gens, plus propres à brouiller les hommes célèbres que dignes de les juger, ont conclu de cette observation , et même ont imprimé dans les journaux, que M. Fontaine regardait son idée comme la source d’où M. D’Alembert avait tiré ce principe si général et si lumineux , auquel les sciences physico-mathématiques doivent les progrès immenses qu’ elles ont faits depuis trente ans. Mais le principe de M. Fontaine est métaphysique et vague; celui de M. D’Alembert est géométrique et précis. Le principe de M. D’Alembert a été imprimé en 1743; et M. Fontaine n’a parlé du sien qu’en 1764: aussi lui doit-on la justice dépenser qu’il ne contribua en rien à une réclamation qu’on fit alors en sa faveur, par un faux zèle pour sa gloire, ou par des motifs bien moins louables.
M. Fontaine eut avec plusieurs géomètres de ces disputes toujours surprenantes pour ceux qui, ne II. 10
I /)G ÉLOGE DK M. FONTAINE.
connaissant de la géométrie que les routes battues, ignorent que, dans la science même de la certitude, le génie peut s’égarer quelquefois dans les routes nouvelles qu’il a osé se frayer.
Telles furent la dispute sur les tautochrones dont nous avons parlé; une autre dispute avec M. de La Grange, sur la détermination des points extrêmes, pour les maximn des fonctions indéfinies ; une avec M. Clairaut, sur la recherche d’une courbe décrite par le sommet d’un angle dont les côtés glissent le long d’une courbe. Jamais M. Fontaine n’attaquait une solution sans donner auparavant une nouvelle solution du même problème, soit pour montrer à chaque fois qu’il était digne de son adversaire, soit plutôt que son génie, vraiment original, n’eût pu sans cela entendre le travail d’un autre. Il faut avouer que, dans la dispute, il s’écartait quelquefois de cette politesse d’usage dont jamais il n’est permis de se dispenser, mais que M. Fontaine croyait peutêtre moins nécessaire avec des adversaires illustres, et dont la gloire n’avait pas besoin de ces petits ménagements.
Les morceaux dont nous venons de parler sont les plus importants de ceux que M. Fontaine a publiés ; son Recueil et les Mémoires de l’Académie en renferment quelques autres moins considérables, et dans tous, même dans les plus courts, on voit briller une manière absolument à lui ; c’est presque toujours un fil délié qu’il saisit, et qui aurait échappé à la vue de tout autre, que souvent même on a de la peine à suivre avec lui. Toutes ces solutions sont
dues à des vues fugitives, pour ainsi dire, qui ont dirigé les procédés de ses calculs , mais que souvent il n’a pas jugé à propos de développer.
La plupart de ses ouvrages roulent sur des objets de pur calcul, et conduisent à des théories profondes , plutôt qu’à des résultats applicables à des objets utiles. Il est donc impossible d’en faire voir ici l’importance et le mérite. Ce mérite ne pouvait être senti que par de très-grands géomètres ; eux seuls pouvaient connaître M. Fontaine. Les autres n’admiraient en lui que la grandeur des objets qui l’occupaient, et la hardiesse qu’il avait eue de les choisir. L’admiration de ces derniers ne flattait pas M. Fontaine, mais il trouvait du plaisir à les avoir étonnés; quelquefois même il s’est plu à laisser, sur la nature et l’étendue de ses méthodes, une obscurité affectée, qui servait surtout à en cacher les limites. Alors il aimait à être deviné par ses égaux , et convenait de tout avec franchise, lorsqu’ils l’avaient pénétré; mais, si quelques-uns de ces hommes qui louent uniquement pour faire croire qu’ils entendent, vantaient dans ses ouvr ages des choses qui n’y étaient point, il riait de leur méprise et ne les en tirait pas.
Les géomètres ont un grand avantage : leur gloire ne dépend que d’un petit nombre déjugés dignes de l’être. Le suffrage de ces juges leur suffit , et la voix delà multitude ne pourrait les en dédommager ; aussi ont-ils ce bonheur, que les petits moyens leur sont inutiles, et que les découvertes sont le seul qui puisse les mener à la gloire. Si mémel’injusticedeleurs
rivaux venait à la leur refuser, presque sûrs par euxînèmes du degré de mérite de leurs travaux, ils attendraient sans trouble le moment de la justice. Ainsi , les géomètres ne doivent point regretter ces jouissances brillantes réservées au succès dans des genres plus agréables; ils savent combien ces jouissances peuvent être troublées, même par le refus des suffrages qu’on méprise le plus; car, dans les principes mobiles ou incertains des arts, le littérateur trouve de quoi se rassurer contre la crainte secrète que l’envie n’ait été juste.
On aurait pu croire que M. Fontaine avait même une sorte d’indifférence pour la gloire. Content d’avoir montré, et surtout de s’étre prouvé à lui-même qu’il était peut-être égal en talent aux plus célèbres géomètres, il ne chercba pas à égaler leur réputation par ses ouvrages. Il n’y a point d’hommes de génie qui n’éprouvent le besoin de faire partager aux autres le sentiment qu’ils ont de leurs forces; mais souvent ils n'ont pas cette avidité sans cesse renaissante qui jouit chaque jour du succès de la veille, en préparant celui du lendemain, qui veut maîtriser l’opinion publique , mais qui nous en fait dépendre ; sentiment qu’on devrait peut-être appeler une faiblesse, si ce n’était pas à cette faiblesse qu’on doit tout ce qui a été fait d’utile aux hommes. Cette passion pour la gloire était presque un ridicule aux yeux de M. Fontaine; aussi n’a-ton de lui que des essais. Le calcul intégral est le seul objet qui l’ait occupé longtemps; et peu de géomètres y ont fait d’aussi grands pas.
ÉLOGE DE M. FONTAINE. I 4q
On sent que M. Fontaine devait dédaigner les louanges, surtout celles qui tirent tout leur prix du rang de celui qui les donne; il était même insensible aux honneurs littéraires. La seule chose qui ait paru le flatter fut son entrée à l’Académie des sciences; peut-être parce que cet événement ayant précédé ses plus belles recherches, il était alors moins sûr de ce qu’il valait. 11 aimait à parler dn bruit qu’avait fait sa première méthode du calcul intégral, dont on avait parlé, disait-il, dans les cafés; mais on ne savait ce qui l’avait le plus frappé, ou le grand effet de ses découvertes , ou le ridicule de ceux qui le célébraient sans l’entendre. Loin qu’il cherchât à se rendre l’objet de l’attention et des discours du public, l’espèce d’amour-propre qui s’occupe de ce soin, les petites finesses qu’il emploie , étaient un des défauts que M. Fontaine observait avec le plus de plaisir. Un jour, un homme célèbre, mais avide de l'opinion, lui parlait avec un mépris trop sérieux de cette curiosité pour l’ambassadeur turc, qui était devenue l’unique occupation d’une ville entière. M. Fontaine crut entrevoir un peu d’humeur dans ce mépris : Que vous fait l’ambassadeur turc? lui dit-il ; est-ce que vous en seriez jalottr ?
L’importance attachée à de petites choses était un autre ridicule que M. Fontaine ne pardonnait pas. Quelqu’un dissertait longuement devant lui sur le prix commun de plusieurs denrées, et sur les soins qu’il avait pris pour le déterminer avec exactitude. Voilà, dit M. Fontaine, un homme qui sait le prix de tout, excepté le prix du temps.
Il faut disculper ici M. Fontaine d’un reproche grave qu’on pourrait lui faire avec quelque apparence de justice, celui de u’avoir pas cité avec assez de soin ce qu’il a emprunté des autres géomètres. Eu effet, Nicolas Bernouilli avait donné avant lui une équation de condition pour les équations du premier ordre à trois variables. M. Euler est le premier auteur du théorème sur l’intégration des fonctions homogènes, par lequel M. Fontaine commence son ouvrage sur le calcul intégral. Enfin , tout son travail est fondé sur la méthode de différencier sous le signe; et cette méthode, souvent attribuée à Jean Bernouilli, se trouve dans les lettres de Leibnitz, qui , content de mériter la gloire, et trop grand pour s’en occuper, négligeait de revendiquer ses découvertes, et se contentait de la conscience de son génie et du suffrage de Bernouilli.
M. Fontaine a cependant mêlé toutes ces découvertes avec les siennes, et les a également données comme île lui. C’est qu’il les avait réellement faites, c’est que jamais géomètre n’avait moins lu de livres de géométrie; il était même en géométrie d’une ignorance singulière : c’est la seule science où cette ignorance puisse subsister avec de grandes découvertes, parce que c’est la seule science où l’esprit tire tout de son propre fonds. J,’ignorance aie sert même alors qu’à lui donner plus d’originalité et plus de hardiesse. C’est ce qu’on remarque dans les ouvrages de M. Fontaine, et on voit qu’il lui en coûtait moins pour affronter les plus grandes difficultés , que pour se plier à une marche étrangère. Il
ÉLOGK I)E M. FONTAINE. 1 5 I
n'était donc point plagiaire, et jamais il n'eùt voulu l’être; il savait que s’approprier la découverte d’un autre, c’est convenir de sa supériorité.
Heureux par l’étude, ayant dans la géométrie et dans la culture de sa terre, un remède sûr contre l’ennui, M. Fontaine n’avait besoin ni des services, ni, malheureusement pour lui, de l’amitié de personne. 11 ne cherchait point à plaire , et dédaignait de se faire craindre; il observait les hommes sans autre intérêt que celui de les connaître, et les observait avec cette profondeur et cette finesse qui l’avaient si bien servi contre les difficultés les plus épineuses de l’analyse. Mené par M. de Maupertuis dans ces sociétés de gens oisifs qu’on appelle le monde, il vit bientôt que, des hommes qui le composent , la plupart sans passions , sans vertus et sans vices, n’ont qu’un seul sentiment, la vanité plus ou moins déguisée. Mais il vit aussi que les hommes vains n’attachent tant de prix à des choses indifférentes en elles-mêmes, que parce que les autres en sont privés; il vit que ce sentiment, à la fois puéril et cruel , blesse en secret , lors même qu’il fait rire ceux à qui la fortune a refusé les avantages dont la vanité se pare. M. Fontaine crut donc que la vanité ne méritait aucun égard, et il la traita sans pitié. On lui demandait un jour ce qu’il faisait dans le monde, où il gardait souvent le silence , comme ceux qui ne prononcent des mots que lorsqu’ils ont des idées. J'observe , dit-il , la vanité des hommes pour la blesser dans t occasion. Ce mot n’était pas en lui l’expression de la méchanceté, c’est qu’il croyait que
ÉLOGE DE Al. FONTAINE.
choquer la vanité lorsqu’elle se montre, ce n’est que repousser une attaque injuste. Si l’on entend par méchant, non celui qui méprise les hommes et qui ne s’en cache point, mais celui qui cherche à leur nuire, M. Fontaine ne pouvait être méchant; il avait trop bien calculé les peines que coûte la méchanceté et les petits plaisirs quelle procure. Cependant il n’avait point pour elle la haine vigoureuse de la vertu, mais il la méprisait et s’en moquait. La méchanceté n’était à ses yeux qu’une sottise aussi ridicule que beaucoup d’autres.
Jamais il n’entra dans ces brigues sourdes, dans ces intrigues déshonorantes pour les sociétés littéraires. 11 n’y a point d’avantage d’amour-propre ou d’intérét, auquel un homme, dominé par un grand talent, puisse sacrifier le plaisir de se livrer à une idée qui le maîtrise. Aussi a-t-on toujours vu de pareilles intrigues être l’ouvrage de ces hommes que poursuit le sentiment de leur impuissance, qui cherchent à faire du bruit, parce qu’ils ne peuvent mériter la gloire; qui, n’ayant aucun droit à la réputation, voudraient détruire toute réputation méritée, et fatiguent par des petites méchancetés l’homme de génie qui les accable du poids de sa renommée.
Bien que M. Fontaine, en qualité de pensionnaire, fut obligé à la résidence par le règlement de l’Académie, il a fait presque tous ses ouvrages à la campagne. Ties grandes théories qui l’occupaient avaient besoin d’être suivies sans distraction, et il disait qu’une découverte valait mieux que dix ans d’assiduité à l’ Académie. La haute idée que ses premiers
travaux avaient donnée de lui, les grandes espérances qu’on avait de ceux qu’il annonçait, empêchèrent qu’on ne se plaignît de cette infraction aux règlements. D’ailleurs comme, à l’exception de l analyse pure, tous les autres objets dont l’Académie s’occupe lui étaient étrangers, et surtout indifférents, et que les hommes qui savent bien une chose, ne parlent jamais de celles qu’ils ignorent, à peine pouvait-on s’apercevoir de son absence. Sa vie, à la campagne, était solitaire et simple : tout ce que ses travaux et les soins de l’agriculture lui laissaient de temps, il l’employait à observer les gens de la campagne; et, comme nous leur avons tout donné de nos vices, hors l’art de les cacher, il y voyait à découvert ces retours secrets et humiliants d’intérêt et d’amour-propre que l’homme poli ose à peine s’avouer à lui-même, et qu’il dérobe si scrupuleusement aux autres. Revenu dans le monde, M. Fontaine y retrouvait les mêmes faiblesses et les mêmes vices, et il avait le plaisir de les surprendre et de les pénétrer, malgré le voile dont on sait si bien les couvrir. C’est ainsi qu’à force de dessiner le nu , le sculpteur apprend à démêler et à faire sentir les effets des muscles, même au travers des plis d’une draperie.
M. Fontaine avait lu presque tous les bons livres de notre littérature; mais il ne relisait que Tacite et Racine. Cette même profondeur d’avilissement et de perversité qu’il avait observée chez ses contemporains, il la retrouvait dans Tacite, mais agissant sur de plus grands objets et placée dans des âmes plus
I 54 ÉLOGE DK M. FONTAINE.
fortes. Racine, qui peint les passions, moins par les traits qui leur échappent que par le développement des sentiments qui les forment; Racine qui, lorsqu’il exprime l'égarement des passions, ne s’écarte jamais de cette logique qu’elles suivent à l’insu même de ceux qui les éprouvent; Racine ne doit pas moins plaire au philosophe qui y revoit ce qu’il a observé, qu’à l’âme sensible qui retrouve ses mouvements avec des nuances qu’elle-mème n’aurait pas su si bien démêler.
Le goût pour l’agriculture, les soins qu’il prenait de sa terre d’Anel, n’avaient pu diminuer, dans M. Fontaine, son aversion naturelle pour les affaires. Le hasard lui suscita un procès dans les premières années de sa possession; il en chargea un avocat, qui se crut obligé de lui rendre compte de ses démarches. Un jour qu’il lui en parlait, Monsieur, lui dit le géomètre après l’avoir écouté quelques instants, croyez-vous que j’aie le temps de m’occuper de votre affaire? On peut juger quelle fut la surprise de l’avocat, et quelle idée celte réponse dut lui donner de la géométrie et des géomètres.
Lorsque de jeunes mathématiciens recherchaient les conseils et la société de M. Fontaine, qu’ils lui parlaient de leurs travaux et de leurs idées, on le voyait les encourager et en causer avec eux : tantôt suivre les mêmes routes, tantôt leur en proposer de nouvelles; mais ils n’étaient pour lui qu’une occasion de s’occuper de géométrie, il les oubliait dès qu’ils travaillaient seuls. Ce qu’il avait fait, ce qu’il se sentait capable de faire,1 le préservait de toute
ÉLOGE DE M. FONTAINE. I 55
jalousie sérieuse à leur égard; mais il avait le courage d’en avouer quelquefois les premiers mouvements : fai cru un moment qu’il valait mieux que moi, disait-il un jour d’un jeune géomètre; j’en étais jaloux, mais il m’a rassuré depuis (i). <
Tel était cet homme, aussi original peut-être par son caractère que par son génie, que la société n’avait ni corrompu ni poK; qui porta tous les goûts de la nature et qui les suivit sans contrainte, et sans jamais connaître les liassions violentes, qui ne sont l’ouvrage que de la société. S’il fit peu de bien à ses semblables, du moins ne leur fit-il jamais de mal; et c’est un éloge que peu d’hommes encore peuvent mériter.- 1
La vente de sa terre d’Anel, l’acquisition d’une autre, sa négligence et son peu de capacité pour les affaires; enfin, des procès qu’on lui suscita, l’enlevèrent à la géométrie, et auraient pu tourmenter les dernières années de sa vie; mais son indifférence était une ressource plus sûre que le courage.
En 1765, il se retira à Cuiseaux , petite ville du comté de Bourgogne, dont il avait acheté la seigneurie. En quittant Paris, il vendit tout ce qu’il avait de livres; c’est peut-être la première fois qu’on a vu un savant renoncer à ses livres, dans un moment où la solitude devait les lui rendre plus nécessaires. Mais M. Fontaine n’avait jamais eu de goût que pour la géométrie et pour l’étude de l’homme; il y avait longtemps que sur ces deux objets il ne trou-
(1) Ce jeune homme est l’auteur de cet Kloye.
vait plus rien à apprendre dans les livres, et il ne vit alors dans les siens que l’embarras de les transporter.
Il mourut à Cuiseaux, le ai août 1771, d’une maladie cruelle que la force de son tempérament lui fit négliger dans les commencements, et qu’il supporta avec ce calme qu’aucun événement de sa vie n’a pu altérer. Il avait toujours regardé la douleur et la mort comme une suite nécessaire des lois générales de la nature, dont il serait absurde de se plaindre.
En mourant, il a nommé légataire universel M. de Borda, fermier général, qui sait connaître et servir le mérite, et à qui M. Fontaine avait des obligations. M. de Borda a rendu cette succession aux héritiers naturels.
I^a place de pensionnaire-géomètre qu’avait M. Fontaine, a été remplie par M. le chevalier de Borda, déjà associé dans la même classe.
Charles-Marie de la Condamine, pensionnairechimiste de cette académie, l’un des quarante de l’Académie française, de la Société royale de Ixmdres, et des Académies de Berlin, de Pétersbourg et de Cortone, naquit à Paris, le 28 janvier 1701 , de Charles de la Condamine, receveur général des
finances du Bourbonnais, et de Marguerite-Louise de Chources.
Ce qu’une vie aussi variée et aussi agitée que la sienne a dû lui faire éprouver d’émotions vives et profondes, n’avait point affaibli en lui le souvenir, toujours si doux, des impressions de l’enfance. A l’âge de soixante-huit ans, il s’est plu à rassembler les particularités de cette époque de sa vie, dans un écrit fait uniquement pour madame de la Condamine; il y entre dans les plus petits détails, bien sur que rien de ce qui l’avait intéressé ne pouvait paraître ni indifférent, ni trop petit à celle pour qui ce récit était destiné.
La pratique de l’éducation ferait peut-être des progrès que nous n’osons espérer, si chaque homme, en état de faire de pareilles observations, donnait, comme M. de la Condamine, un détail des effets de l’éducation sur son âme , neuve encore et ouverte à toutes les impressions.
Le jeune de la Condamine fut mis d’abord dans une pension , où on lui fit apprendre par cœur le rudiment et les fables de la Fontaine : mais il n’entendait guère plus ces fables que son rudiment; et lorsqu’il vint à se les rappeler dans la suite, il fut tout étonné de trouver qu’elles avaient un sens. L’éducation s’est longtemps bornée à enseigner aux enfants ce qu’ils ne pouvaient comprendre, et il semblait qu’un génie malfaisant en eût formé le plan pour éterniser l’enfance de l’espèce humaine.
De sa pension, M. de la Condamine passa au collège de Louis le Grand. Le P. Porée fut un de ses
l58 ÉLOGK DE M. DE LA CONDAMINE.
maîtres. Cet instituteur célèbre doit à ses élèves, bien plus qu’à ses ouvrages, la réputation qu’il conserve encore. Aussi simple dans ses mœurs qu’il l’était peu dans son style; heureux par l’étude et par l’exercice de ses devoirs, le spectacle d’un bonheur si pur et si doux agissait sur l’âme de ses disciples plus puissamment que tous les préceptes : il leur inspirait le goût des lettres et de la vertu.
M. de la Condamine fit sa philosophie sous le F. Brisson. Il y avait plus de trente ans que le livre des Principes de Newton avait paru; et le cartésianisme, que cet ouvrage avait détruit, ne s’était pas même encore introduit chez les jésuites: mais cette prétendue sagesse qui rend certains corps si lents à adopter des nouveautés, ne leur fait éviter aucune erreur : toujours se traînant à la suite de leur siècle, ils finissent par adopter tous les systèmes, et longtemps après que le reste des; hommes en est détrompé. Ce fut en 1717 que le P; Brisson enseigna le premier, chez les jésuites, la philosophie de Descartes : il avait choisi M. de la Condamine pour soutenir une thèse publique, dédiée à l’Académie des sciences; et la thèse était en français. Cette nouveauté n’eut pas de suite. U est singulier peut-être qu’on ait continué d’enseigner en latin des sciences sur lesquelles on n écrit plus qu’en français , et il semble que le contraire serait beaucoup plus raison» nable; mais en suivant l’ancien usage, si on a le malheur de dire quelquefois des absurdités, on a du moins le triste avantage de n’être qu’obscurément ridicule.
ÉLOGE DR M. DE LA CONDAMINE. 1 5cj
M. de la Condamine raconte que, rencontrant, aux eaux de Plombières, tin de ses anciens maîtres, il sentit qu’il ne lui avait point encore pardonné un châtiment injuste qu’il en avait éprouvé cinquante ans auparavant. L’âme des enfants, que la triste habitude de l’oppression n’a point encore flétrie, est profondément blessée de l’injustice : ce n’est qu’à force de leur faire essuyer des caprices, qu’on peut parvenir à étouffer en eux cette sensibilité si naturelle et si vive dans l’homme abandonné à lui-même. Si l’on prodiguait moins aux enfants l’humiliation et les châtiments arbitraires, on ne se plaindrait plus de trouver tant d’hommes dégradés, au point de ne plus sentir de la servitude que les tristes avantages qu’elle procure. Heureusement, il y a des âmes d’une trempe assez forte pour qu’une telle éducation ne puisse les abattre ; et nous verrons que celle de M. de la Condamine était de ce nombre.
En sortant du collège , il suivit en qualité de volontaire, au siège de Roses, le chevalier de Chources, son oncle, capitaine au régiment Dauphin, cavalerie. Pendant le siège, le jeune volontaire eut la curiosité de monter sur une hauteur afin de mieux voir la place; il l’examinait avec une lunette, et s’amusait à voir mettre le feu à une batterie dont les boulets tombaient autour de lui, lorsqu’il reçut ordre de descendre : on lui apprit qu’un manteau d’écarlate qu’il avait sur son habit, l’avait rendu le but de cette batterie. Il n’avait pas eu besoin de prendre l’esprit militaire pour donner des preuves de son courage : à l’âge de douze ans, il était allé
lÔO ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE.
passer les vacances dans une maison, où i’on disait qu’on voyait des revenants dans un endroit du parc; il propose à deux domestiques de l’y conduire : à peine y est-il arrivé , qu’à un coup de sifflet les guides s’enfuient avec terreur, et qu’un fantôme vêtu de blanc s’avance vers lui. M. de la Condamine avait caché son épée sous son habit; il marche au revenant, le frappe, l’épée se brise. Le fantôme est un corps, s’écrie-t-il en riant; il a cassé mon épée. Un cocher s’était ainsi déguisé pour éprouver jusqu’où irait le courage du jeune écolier. De pareilles épreuves, tentées sur des enfants d’une imagination vive et d’un caractère timide, ont eu quelquefois des suites funestes.
En revenant du siège de Roses, M. de la Condamine avait encore la plus grande innocence de mœurs, malgré les efforts de ses camarades de collège et de garnison. Il devait une partie de cette innocence aux ravages «le la petite vérole : le changement quelle avait fait sur sa figure le frappa tellement, qu’il n’osait se flatter de plaire; et il avait encore le bonheur d’ignorer qu’on pût se passer d’être aimé. C’est peut-être à cette circonstance de sa vie qu’il dut la force de sa constitution. Les jeunes gens ne savent pas assez tout ce qu’un peu de modération leur peut assurer, pour la vie entière, d’avantage et même de plaisir.
Voilà où se terminent l’histoire privée de M. de la Condamine et le manuscrit de ses mémoires; le reste de sa vie appartient à l’histoire des sciences.
Le système de Law avait considérablement dirai-
nue la fortune de M. de la Condamine : il avait besoin d’un état où il pût développer son courage, l’activité de son âme et son infatigable curiosité. Ne pouvant prétendre, dans le service, à cet avancement rapide réservé aux grands noms ou aux grandes richesses; enchaîné d’ailleurs à son grade par une longue paix, il ne put se résoudre à se renfermer dans les fonctions monotones d'officier subalterne. 11 quitta l’état militaire pour se livrer aux sciences, se flattant, avec raison, de l’espérance d’être plus utile à son pays dans cette nouvelle carrière, et sûr du moins que ses succès ne coûteraient de larmes qu’aux ennemis de l’humanité et des talents.
En 1730, il entra à l’Académie en qualité d’adjointchimiste. Il avait également étudié toutes les sciences dont l’Académie s’occupe, et il n’y en a pas une seule sur laquelle il n’ait donné des mémoires ou des observations. Une curiosité qui portait sur tout et que tout réveillait, un besoin d’action qui lui rendait toute longue méditation impossible, l’empêchèrent d’approfondir assez aucune science pour parvenir à des découvertes réelles : mais de tous les savants qui n’ont pas mérité d’être placés au rang des inventeurs, aucun n’a contribué autant que lui aux progrès des sciences, et n’a rendu des services aussi importants et d’une utilité aussi durable.
Peu de temps après son entrée à l’Académie, il s’embarqua sur l’escadre de M. Guay-Trouin , et parcourut, sur la Méditerranée, les côtes de l’Afrique et de l’Asie. Il savait qu’il rapporterait de son voyage de quoi se faire pardonner son absence.
l6a ÉLOGE DE M. DÉ I.A CONDAMINE.
Il allait voir des pays où les productions de la nature et les monuments de l’antiquité sont également inconnus aux peuples qui les habitent. Les restes îles antiques habitants de cet empire immense y gémissent sous le joug d’une peuplade scythe, amollie par le plaisir, avilie par l’esclavage, sans avoir presque rien perdu de sa férocité primitive. Là, tandis que le despote fait trembler ses esclaves et tremble devant eux, le peuple, également foulé par le maître et par ses satellites, exposé à toutes les violences des particuliers, à toutes les injustices du gouvernement, sans arts, sans agriculture, sans lumières, sans courage, sans activité, sans vertus et sans mœurs, n’offre aux regards du voyageur indigné qu’une espèce à la fois sauvage et dégénérée. M. de la Condamine détourna les yeux d’un spectacle qui lui aurait fait haïr les hommes; il ne s’occupa que des monuments anciens et des observations de toute espèce qui pourraient intéresser l’Académie, et dont il rapporta une moisson abondante.
Il voulut voir ces lieux que la naissance du christianisme a rendus célèbres, dont la conquête nous a coûté tant de sang, et que maintenant les Turcs, devenus moins intolérants, et surtout plus avides, laissent paisiblement visiter, contents de soumettre à un léger tribut la piété des voyageurs.
En allant de Jérusalem à Constantinople, M. de la Condamine s’arrêta à Bassa : c’est l’ancienne Paphos, célèbre autrefois par le culte que, dans une contrée délicieuse, un peuple voluptueux rendait à Vénus, et qui n’est plus qu’une triste bourgade, où quelques
ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE. l63
brigands, érigés en magistrats, pillent impunément les habitants et rançonnent les étrangers. Un Grec qui était sur le vaisseau de M. de la Condainine tomba malade, se fit porter à terre, et le chargea de rendre à ses parents cinquante piastres, qui faisaient tout son bien : le cadi voulut s’en emparer, suivant l’usage; M. de la Condamine les refusa avec fermeté, lui protesta qu’il ne les remettrait qu’aux parents du Grec, et partit pour regagner le vaisseau. Un titafa, espèce d’officier de police, avait déjà l’ordre de l’arrêter; M- de la Condamine, seul avec un domestique, fait tète, pendant quelque temps, à un détachement nombreux envoyé contre lui : lorsque enfin ils ne peuvent plus résister, ils se jettent tous deux dans une chaloupe, à la faveur de l’obscurité; mais n’ayant pu regagner leur vaisseau avant le jour, ils essuient le feu du rempart et des vaisseaux turcs : enfin, on les arrête, on les lie malgré leur résistance, on les traîne demi-nus chez l’officier de police, qui redemande les cinquante piastres. M. de la Condamine refuse de les remettre; se plaint du traitement barbare qu’il a reçu; invoque les traités faits entre la Porte et la France; menace de la vengeance du divan : le titafa, étonné de cette fermeté, n’ose pousser plus loin sa vexation ; il ordonne de relâcher M. de la Condamine, qui part en lui donnant sa parole qu’il va demander justice à Constantinople. Il la demande, en effet, et l’obtient. En lisant ce trait de l’histoire de M. de la Condamine, on se rappelle involontairement César chez les pirates, Charles XII à Bender, et Pélopidas chez le tyran de Phères.
l64 ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE.
Il passa cinq mois à Constantinople; on lui fit connaître le philosophe alors le plus célèbre de l’empire : c’était un astrologue qui savait à peine les éléments de géométrie. Il y avait cependant une imprimerie à Constantinople, que le fils de l’ambassadeur envoyé en France avait établie après son retour; M. de la Condamine la trouva presque abandonnée : depuis on en a détruit tous les instruments. Mais les Turcs ont éprouvé, dans ces derniers temps, qu’il n’est pas toujours avantageux à un despote de n’avoir à commander qu’à des hommes avilis par la servitude et par l’ignorance.
M. de la Condamine ne voulut point quitter le Levant sans avoir vu les restes d’une ville que les exploits des héros grecs, et surtout les vers d’Homère, ont rendue immortelle; mais il ne trouva que les campagnes où Troie avait existé, quelques masures, un petit ruisseau qui coulait à travers des broussailles et se perdait dans des sables arides : c’était ce Simoïs, jadis teint du sang des dieux.
De retour à Paris, à peine eut-il donné à l’Académie les observations recueillies dans son voyage du Levant , qu’il obtint l’avantage de concourir à l’exécution de l’entreprise la plus grande que les sciences eussent jamais tentée : celle de mesurer sous la ligne un degré du méridien et un degré de l’équateur.
Les anciens n’avaient pas ignoré la sphéricité de la terre; mais il vint un temps où l’on ne connut des anciens que leurs erreurs : le peu de vérités qu’ils avaient enseignées furent oubliées. Dès le cinquième siècle de notre ère, l’opinion que la terre était un globe
ÉLOGE DE M. DE LA COHÜAMINE. l65
paraissait aux plus grands philosophes une absurdité palpable. Dans le treizième siècle, ce fut une impiété; cependant, Copernic, Képler et Galilée prouvèrent ce que Pythagore avait deviné ; et tous les phénomènes semblaient indiquer que la terre était une sphère parfaite.
Huyghens avait prouvé que, même en supposant la terre sphérique, la force centrifuge, nécessairement plus grande à l’équateur, devait y diminuer l’effet de la pesanteur et retarder le mouvement du pendule; mais ce retardement, observé d’abord par des astronomes français, était plus grand qu’il n’aurait dû l’être si la terre avait été sphérique. Newton en conclut quelle était donc aplatie par les pôles. En effet, la force centrifuge doit alors augmenter à l’équateur, et celle de la pesanteur doit y être moindre. Cette figure aplatie est d’ailleurs celle que les lois de l’équilibre auraient fait prendre à la terre, si elle avait été fluide, celle qu’elle doit avoir pour que la direction de la pesanteur soit perpendiculaire à sa surface, et que par conséquent les corps y soient en équilibre. Mais dans un temps où quelques esprits conservaient encore des doutes sur le système de la gravitation universelle, la comparaison de la grandeur angulaire d’arcs égaux du méridien ou du parallèle à l’équateur, mesurés près des pôles et sous la ligne, paraissait la seule preuve directe et certaine de l’aplatissement de la terre; et cette vérité, une fois établie, devenait une preuve nouvelle du système de la gravitation. Ce système , fondé sur la géométrie la plus sublime , n’avait pu d’abord être entendu que d’un.
petit nombre de savants , et quelques-uns de ces savants avaient eu la faiblesse de craindre de n’être plus que les disciples de Newton. Aussi Jean Bernouilli s’occupa toute sa vie à combiner de vaines hypothèses sur le système du monde, tandis qu’en perfectionnant la théorie de Newton, il eût pu , comme dans la science des nouveaux calculs, mériter une gloire égale à celle du premier inventeur. La France est la première nation du continent chez qui le newtonianisme ait fait des progrès. Tandis que dans les collèges on réfutait Newton sans l’entendre, tout ce que l’Académie des sciences avait de jeunes géomètres, se livrait à ce système avec cette ardeur qu’inspire une nouveauté sublime et contestée. Un homme illustre, dont nous aurons occasion de parler encore, parce que son nom se trouve lié à tout ce qui a été fait de grand dans ce siècle (M. de Voltaire) , avait rendu les découvertes de Newton pour ainsi dire populaires, et avait opposé au livre de la Pluralité des Momies , un ouvrage fondé sur une physique plus vraie.
Cependant , pour que le système de Newton s’établit en France sans contradiction , il fallait qu’une opération d’éclat vint le confirmer; il fallait surtout que des Français en eussent l’honneur. On regardait comme une humiliation pour la France, d’ètre obligée d’abandonner Descartes pour Newton, comme si la gloire d’un peuple pouvait dépendre du hasard qui avait fait naître Descartes en Touraine, et Newton dans le comté de Lincoln. Ce qui honore une nation , c’est le respect qu’elle a pour ses grands
hommes, et il faut avouer avec regret que tout l’avantage était alors pour la nation anglaise. En exécutant la mesure d’un degré du méridien , les Français allaient mériter à leur patrie un honneur dont elle pourrait se glorifier à plus juste titre que l’ Angleterre ne s’enorgueillit des découvertes de Newton ; car une découverte est l’ouvrage d’un homme dont le sort place la naissance où il lui plaît : mais une entreprise comme celle de la mesure du degré, qui demande la protection du gouvernement et l’approbation du public, doit être regardée comme l’ouvrage de toute une nation. Ainsi , tandis que les faiseurs de brochures accusaient sérieusement les newtoniens d’être de mauvais citoyens , ces newtoniens s’occupaient de la gloire de la France : l’Académie approuva leurs vues; elle n’eut pas de peine à obtenir de M. le comte de Maurepas les secours nécessaires pour un si grand projet. Ce ministre, petit-fils du restaurateur de l’Académie, et né, pour ainsi dire, avec elle, avait toujours regardé le soin d’encourager les savants et de concourir aux progrès des sciences, comme le devoir de sa place le plus agréable à remplir, et le plus propre à le consoler des soins pénibles du gouvernement (i).
MM. de la Condamine, Bouguer et Godin furent donc chargés, par l’Académie, de faire à l’équateur les observations nécessaires pour déterminer la figure de la terre, et ils partirent pour le Pérou. Dès
(1) Lorsque cet éloge fut lu & l’Académie, M. de Maurepas n'était pas rentré dans le ministère.
l’instant où il avait été question de ces travaux , M. de la Condamine avait tourné toutes ses vues vers cet objet : le désir de faire un voyage si pénible , si dangereux , l’avait rendu astronome ; de la classe de chimie, il était passé dans celle d’astronomie; et l’Académie avait senti combien le zèle et le courage de M. de la Condamine pouvaient servir au succès de l’entreprise. M. Bouguer , géomètre assez habile pour qu’aucune des questions dépendantes de la théorie ne pût l’arrêter, avait approfondi, avec une sagacité rare, la plupart des branches de la physique, et surtout l’optique, dont l’astronomie ne peut pas se passer ; il possédait encore ce genre d’esprit qui fait démêler les petites causes qui s’opposent à l’exactitude d’une opération pratique, et trouver les moyens d’y remédier; il réunissait enfin toutes les qualités qu’on pouvait désirer pour le succès de l’opération. Mais cette entreprise avait des difficultés étrangères aux sciences; elle demandait, dans les hommes qui en seraient chargés, d’autres ressources que celles qu’on pouvait attendre de M. Bouguer. La mesure du degré du méridien devait se faire au Pérou : le roi d’Espagne y avait consenti, et même avait chargé deux officiers de ses vaisseaux d’accompagner les académiciens; mais il fallait opérer dans un pays peu habité, où les communications sont difficiles, où l’on ignore les arts de l’Europe, au milieu d’une nation étrangère nouvellement soumise à un prince de la maison de France, et chez qui toute faveur accordée à des Français réveillait la jalousie natio-
nale. D’ailleurs, dans toute contrée éloignée de deux mille lieues de son souverain, la facilité de le tromper et d’éluder ses ordres produit nécessairement une sorte d’anarchie. Pour vaincre les difficultés que de telles circonstances devaient faire naître à chaque pas, il fallait un homme dont l’activité crût avec les obstacles, qui fût également prêt à sacrifier au succès de son entreprise sa fortune, sa santé et sa vie; qui, tirant sa force de la vigueur naturelle de son âme, réunit toutes les espèces de courage; qui, pénétré de la grandeur de son objet et du respect que doivent toutes les nations à un homme chargé des intérêts de l’humanité entière, sût en réclamer hautement les droits , sans que rien pût ou l’intimider ou le rebuter. Il fallait encore que cet homme joignît à ces grandes qualités cette universalité de connaissances qui seule peut attirer à un savant l’estime de l’ignorance; qu’il eût dans l’esprit un naturel piquant , une singularité même propre à frapper des hommes de tous les pays et de tous les états; qu’il mit dans ses discours cette chaleur qui entraîne, qui force l’opinion et la volonté : il fallait donc M. de la Condamine.
Il partit de la Rochelle le 16 mai 1 735. Arrivé à la Martinique, après trente-sept jours de navigation , il fut attaqué d’une fièvre violente , la veille du jour marqué pour le départ; il ne put consentir à le retarder; et, pour me servir de ses expressions, il fut malade , saigné , purgé , guéri et embarqué en vingt-quatre heures.
De la Martinique, les voyageurs français allèrent
I70 ÉLOGE DE M. DE LA COFfDAMINE.
àPortobello, traversèrent l’isthme de Panama, s’embarquèrent dans cette ville , et arrivèrent enfin à Guayaqtiil. Il fallait aller à Quito par terre : M. de la Condamine se sépara de ses confrères, afin d’embrasser dans leurs observations une plus grande étendue de pays ; et on croira sans peine qu’il choisit le chemin le plus difficile. Obligé de traverser des forêts où il fallait s’ouvrir un passage avec la hache , il marchait à pied sa boussole à la main , et faisant toujours des observations de botanique. Ses guides l’abandonnèrent : il erra huit jours dans ces déserts , sans autre nourriture que des fruits sauvages , et tourmenté par une fièvre dont heureusement cette diète forcée le guérit. Cependant il s’avançait dans les Cordillères, gravissant entre des fentes de rocher , traversant des torrents sur d’immenses claies de lianes qui servent de pont, et qui, attachées aux deux rochers opposés , se courbent sous le poids du voyageur, et le balancent au gré des vents.
Arrivé enfin au sommet d’une de ces chaînes de montagnes qui forment les Cordillères , il entra dans une vallée riante où tous les arbres étaient couverts à la fois de fleurs et de fruits, où les travaux des semailles étaient réunis à ceux de la récolte. C’est au fond de cette vallée qu’est située la ville de Quito , où les académiciens se trouvèrent réunis après treize mois de voyage. Les fonds apportés de France , les lettres que le roi d’Espagne avait données sur les caisses royales, étaient déjà épuisés. M. de la Condamine avait pris des lettres particulières
ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMIÎfE. l 'J I
de créance : mais Quito n’a aucune relation directe avec l’Europe; il fallait aller à Lima. M. de la Condamine entreprit ce voyage de quatre cents lieues, dans un pays où l’on est obligé de porter son lit; et, après un séjour de trois mois, il revint à Quito, avec soixante mille livres, pour lesquelles il s’était engagé personnellement, et vingt mille livres que le conseil et le vice-roi lui avaient assignées. Il avait encore eu le temps de faire un mémoire sur l’arbre qui donne le quinquina , et de rassembler un grand nombre d’observations de toute espèce.
Cependant on lui avait suscité un procès criminel durant son absence : le président de Quito, irrité contre les deux officiers espagnols qui accompagnaient les académiciens, avait voulu les faire arrêter: le couvent des jésuites leur avait servi d’asile. Les académiciens français se plaignirent d’une violence contraire au passe-port accordé par le roi d’Espagne : et le président, pour récriminer, les accusa d’avoir fait un commerce prohibé. Ils se défendirent aisément; mais M. de la Condainine était absent, et d’ailleurs le plus coupable, car il était convaincu d’avoir vendu ses bijoux, sa croix de Saint-Lazare, ses chemises , pour fournir à la dépense de ses confrères et à la sienne.
Des montagnes dont le sommet, quoique situé sous l’équateur, est couvert de glaces éternelles, et qui, depuis la mer jusqu’à ces glaces, offrent toutes les diverses températures, étaient le terrain où les académiciens devaient suivre leurs opérations. Ce pays inhabité ne leur offrait aucun objet qui pût leur servir
à marquer les points de leurs triangles : ils étaient forcés d’y suppléer par des signaux; et après avoir passé plusieurs jours à parvenir ail sommet des montagnes escarpées où il les fallait placer, souvent il arrivait que les Indiens venaient les renverser pendant la nuit. M. de la Condamine ne put en garantir un qu’on avait déjà enlevé plusieurs fois, qu’en lui donnant la forme d’une croix : enfin, ils furent obligés de substituer à ces signaux des tentes où un homme restait perpétuellement pour les garder; mais les hommes à qui on pouvait accorder cette confiance étaient fort rares, et ces petites difficulés retardèrent considérablement les progrès dû travail. Dans un de ces voyages entrepris pour établir un signal , M. de la Condamine, abandonné par son guide, resta deux jours dans sa tente, enseveli sous la neige, sans nourriture, sans eau même, et obligé, pour s’en procurer, d’attendre un moment de soleil où il pût fondre la neige avec le verre de sa lunette.
La mesure géométrique de l’arc du méridien fut cependant terminée dans le mois d’août 1 7H9, après deux ans de travaux assidus, souvent interrompus, mais dont chaque académicien remplissait les intervalles par des observations de quelque autre genre.
II restait encore à prendre la mesure astronomique de cet arc, et les académiciens s’y disposaient dans la ville de Cuença , lorsqu’un événement funeste vint leur préparer, et surtout à M. de la Condamine, d’autres occupations et d’autres dangers.
Seniergues, qui accompagnait les académiciens en qualité de chirurgien , avait eu un démêlé personnel
ÉLOGE DE M. DK LA CONDAM1KK. 1^3
avec le gendre de l’alcade de Cuença, et ce démêlé paraissait apaisé, lorsque, à une course de taureaux, l’alcade, ses amis, et singulièrement le grand vicaire de Cuença, soulevèrent la populace contre les Français. Le grand vicaire affectait des mœurs austères : c’était un de ces hommes qui semblent n’avoir renoncé aux faiblesses des âmes tendres, que pour se livrer avec plus de liberté à tous les vices des cœurs endurcis : la sévérité de ses principes et de sa vie lui avait acquis un empire absolu sur l’esprit du peuple ; il s’en était servi pour lui persuader que les Français étaient hérétiques. Seniergues fut assassiné en conséquence, et les efforts de tout ce qu’il y avait à Cuença de citoyens honnêtes suffirent à peine pour arracher les autres voyageurs des mains de la populace effrénée , excitée par ceux mêmes qui auraient dû la contenir ou la réprimer. Seniergues avait nommé M. de la Condamine son exécuteur testamentaire : ce dernier s’apercevant qu’au lieu de venger le crime, l’on n’était occupé qu’à ramasser contre Seniergues et contre tous les Français en général des calomnies qui pussent servir d’excuses , crut que son honneur et son devoir l’obligeaient à demander justice. Au bout de trois ans de sollicitations, dont rien ne le rebutait, les ordres du vice-roi purent à peine arracher un jugement du tribunal de Quito, et ce jugement condamnait à l’amende et à un bannissement limité un homme public, convaincu d’avoir excité le peuple à commettre le plus lâche des assassinats contre un étranger que le passe-port du souverain aurait dû faire respecter. Les coupables craignirent que le conseil
d’Espagne ne réformât un jugement si absurde. Pour se mettre à couvert, le gendre de l’alcade imagina de se faire déclarer fou ; et l’alcade , joignant le scandale au crime, osa chercher, dans les ordres sacrés, l’impunité d’un forfait qui devait l’en rendre à jamais indigne : il se fit ordonner prêtre. Ce titre assurait la même impunité au grand vicaire de Cuença, le plus criminel de tous, puisqu’il avait abusé d’une autorité encore plus sacrée. Ainsi la religion , ce frein des crimes secrets , devenait , chez ces malheureux peuples, l’asile des crimes publics; mais c’était l’ignorance des vrais principes de la religion qui seule y produisait ces scandales , maintenant à peine croyables en Europe; et si l’on y confondait, avec le respect dû aux ministres de l’Église, l’impunité de ces ministres lorsqu’ils déshonorent leur caractère par des actions criminelles, c’est que les véritables maximes de l’Église y étaient inconnues.
M. de la Condamine se procura une copie légale de cette procédure : elle était nécessaire à l’honneur de la mémoire de Seniergues qu’on avait calomniée; elle l’était à la justification de tous les astronomes français ou espagnols , qu’on avait voulu envelopper dans les mêmes accusations ; et ces accusations auraient été appuyées en Europe par ces hommes qu’offense le spectacle du génie et de la vertu réunis ; qui voudraient se dispenser du moins de respecter l’homme dans celui dont ils sont forcés d'admirer le talent, et qui cherchent à avilir la personne quand ils ne peuvent détruire les ouvrages. Cette copie enfin pouvait être envoyée au conseil d’Espagne,
et l’éclairer sur la corruption des tribunaux, le plus terrible peut-être des fléaux politiques.
Cette corruption était alors au comble dans le Pérou ; car dans une colonie lointaine et qui a peu de liaisons avec la métropole, des administrateurs qui vont chercher la fortune en Amérique, et dont l’honneur ne dépend que des jugements de l’Europe, ont peu de motifs pour s’opposer à ces abus, et peuvent en avoir beaucoup pour les protéger. M. de la Condamine avait suivi cette affaire pendant plus de trois années. Obligé , pour ses opérations, d’errer seul dans des déserts, de passer les nuits sur des montagnes inhabitées , entouré de gens contre qui i! demandait justice, et qui avaient prouvé que l’idée d’un assassinat ne les effrayait pas, il courut encore de plus grands risques à son départ du Pérou. Un hasard heureux l'empêcha de passer sur les terres de l’alcade de Cuença : c’était le chemin que naturellement il aurait dû prendre; et le traitement qu’on lui préparait netait pas un secret dans le pays.
La mort de Seniergues était arrivée au mois d’août 1739; l’année 1740 fut employée en entier par M. de la Condamine et par M. Bouguer , à faire les observations astronomiques nécessaires pour mesurer l’arc du méridien. Leur travail était fini; mais celui de M. Godin ne l’était pas encore; il fallut attendre qu’il l’eût achevé. Tandis qu’il observait au nord la méridienne, M. Bouguer répétait au sud les observations qu’il y avait faites : il remarqua alors qu’il avait commis dans les premières une erreur de près de trente secondes ; il trouva la cause de cette erreur.
et les moyens de s’en garantir. Cet événement du voyage fut dans la suite un sujet de dispute entre M. de la Condamine et M. Bouguer : celui-ci voulait que l’erreur et l’art avec lequel il avait su la découvrir et la réparer, appartinssent à lui seul; et M. de la Condamine s’était intéressé trop vivement à toutes, les opérations du voyage, pour croire qu’il put s’ètre fait quelque chose sans lui.
Les observations que cette remarque de M. Bouguer rendit nécessaires; le désir que M. de la Condamine avait aussi de répéter les secondes observations de M. Bouguer, puisqu’il avait partagé le travail des premières; la difficulté que fit M. Godin de communiquer à ses confrères le résultat de son travail , tout cela occupa les académiciens jusqu’en 1743- On voit dans l’histoire de l’Académie, dans les mémoires et les ouvrages que MM. de la Condamine et Bouguer ont publiés, combien il y eut de moments vides dans le long intervalle de temps qui leur fut nécessaire pour ne laisser aucune incertitude sur l’objet principal de leur voyage; mais chacun d’eux sut remplir ces moments d’une manière avantageuse pour les sciences, et intéressante pour l’Académie.
Les astronomes français devaient laisser au Pérou des monuments durables de leurs opérations : le soin d’ériger ces monuments ne pouvait regarder que M. de la Condamine. Il fit placer sur le mur des jésuites de Quito un marbre dans lequel on incrusta la mesure du pendule sous l’équateur ; on y grava la longitude et la latitude du lieu de l’inscription , la hauteur des principales montagnes mesurées géo-
métriquement , et l’élévation du baromètre à leur sommet, la déclinaison et l’inclinaison de l’aiguille aimantée, l’observation de l’obliquité de l’écliptique, la mesure de la réfraction horizontale à différentes élévations au-dessus de la mer, la mesure enfin du degré du méridien. Cette table contenait un précis des travaux de sept années. M. de la Condamine eut la modestie de laisser en blanc les nombres qui devaient exprimer les résultats, et de réserver à M. Bouguer le soin de les remplir. Occupé uniquement du plus grand bien des sciences , il eut le courage de rendre cet hommage au nom que M. Bouguer s’était fait parmi les mathématiciens, et de prouver qu’incapable d’abandonner ses droits, il savait cependant les sacrifier à l’utilité publique.
Un antre monument, non moins nécessaire, occupa longtemps M. de la Condamine. Quelque juste confiance que puisse avoir un astronome dans l’exactitude de ses opérations , quelques précautions qu’il ait prises, il peut se faire que quelque chose lui ait échappé : au bout d’une longue suite de siècles , la grandeur des mesures peut avoir varié, leur dénomination être restée la même; il était donc important que les deux points extrêmes de la base, qui étaient le fondement des opérations trigonométriques , fussent fixés par des monuments solides. M. de la Condamine les marqua par deux pyramides, où il devait placer une inscription. L’Académie des belles lettres de Paris, consultée avant le départ, en avait prescrit la forme ; mais pour obtenir que cette inscription fût gravée,, et qu’on laissât subsister une II. tî
fleur de lis ati haut de la pyramide, il fallut soutenir un long procès à l’audience de Quito. Une opération si utile aux sciences fut sur le point d’être détruite, parce qu’on n’entendait pas à Quito le latin du style lapidaire. M. de la Condamine gagna pourtant sa cause, et en fut quitte pour placer une couronne fermée sur la fleur de lis.
Les officiers de marine espagnols , blessés de ne paraître dans l’inscription qu’à la suite des académiciens, avaient suscité ce procès; mais il faut leur rendre la justice, que cette discussion n’altéra point leur union avec nos académiciens, et que, lorsqu’après le départ des Français, on surprit à la cour d’Espagne un ordre de détruire les pyramides , ils employèrent leur crédit pour le faire révoquer. Ce n’était donc pas l’intérêt de leur gloire qui avait excité les deux savants espagnols à se plaindre de l’inscription des pyramides; c’était l’orgueil national, sentiment respectable, lorsqu’au lieu de s’applaudir d’une supériorité vraie ou prétendue, il s’occupe de l’acquérir ou de la conserver. C’est par un effet de ce même sentiment, pour cette fois bien entendu, que les deux savants espagnols réclamèrent contre l’ordre de la démolition des pyramides , et qu’ils oublièrent le petit intérêt d’une inscription plus ou moins glorieuse , pour ne plus sentir que le reproche qu’allait attirer sur leur patrie la destruction d’un monument élevé aux sciences.
Je n’ai point interrompu le récit des opérations des académiciens, par le détail de quelques faits personnels à M. de la Condamine. La générosité qu’il
ÉLOGE DE M. DE LA. CONDAMINE. 1 Tf)
avait montrée à son arrivée ne se démentit pas. La francbise et la noblesse de son caractère lui avaient fait des amis : il employa souvent leur crédit d’une manière utile pour ses confrères; et il quitta le Pérou, après avoir emprunté, en son nom, plus de quarante mille écus, pour les dépenses communes. Ce fut dans ce voyage qu’il contracta cette surdité qui n’a fait qu’augmenter le reste de sa vie. Privé presque absolument d’un des deux sens qui lui servaient à satisfaire sa curiosité, il semblait que cette passion, réduite à un seul sens, n’en était devenue que plus active et plus indiscrète. Son tempérament avait résisté à tant de fatigues incroyables! mais il rapporta du Pérou le germe de cette paralysie singulière qui l’a condamné, dans les dernières années de sa vie, à une inaction si pénible pour lui.
Le grand vicaire de Cuença regardait les Français comme des hérétiques; mais l’opinion générale du peuple voulait qu’ils fussent sorciers; les gens plus éclairés les croyaient envoyés pour chercher fies mines d’or dans les Cordillères. Dans un des voyages qu’ils firent sur ces montagnes, tantôt pour essayer de parvenir jusqu’à la bouche d’un volcan, tantôt pour faire des observations sur la longueur du pendule, un moine franciscain révéla à M. de la Condamine le secret d’une mine d’or qui y était cachée : il se proposait de faire, de cette découverte, un usage bien utile aux malheureux Indiens; et il le croyait, sans doute, bien propre à intéresser M. de la Condamine à la recherche de ces mines. Le projet du bon père était d'en consacrer le produit à l’établissement
l8ü ELOGE DE M. DE LA CONDAMINE.
d’un tribunal d’inquisition au Pérou : à la vérité, il y avait déjà dans le pays un vicaire de l’inquisition d’Espagne ; mais le zèle des moines de Quito ne trouvait pas que ce fût encore assez.
Un petit nombre de créoles, qui cultivent, au milieu de la barbarie générale, les arts et les sciences de l’Europe, consolaient nos académiciens de tout ce qu’il y avait de fatigant et de dangereux à être l’objet de la curiosité inquiète d’un peuple ignorant et à demi sauvage.
M. de la Condamine décrit quelques-unes des fêtes qu’on leur donna: c’étaient des espèces de comédies, jouées par de jeunes métis, et des danses pantomimes, où nos voyageurs furent étonnés de voir des enfants répéter tous les mouvements d’un astronome qui observe, et contrefaire, d’une manière comique, les gestes de chacun d’eux. L’honneur le plus remarquable qu’ils reçurent, fut une thèse de théologie, dédiée à l’Académie des sciences de Paris. Cette thèse avait pour objet la nature des actes de la Divinité. Le jésuite qui l’avait composée ignorait sans doute avec quelle sage modestie l’Académie s’est interdit tout ce qui peut avoir le moindre rapport avec des connaissances si sublimes. Un frère jésuite avait dessiné et gravé une jolie vignette qui sert de frontispice à la thèse, et qui donne des talents des Péruviens, pour les arts, une meilleure idée que la thèse ellemême n’en donne de leurs lumières (i).
(i) Cette thèse solennelle ne renferme qu’une seule proposition de théologie purement scolastique.
M. de la Condamine partit de Quito le 4 septembre 174a. Peu de jours avant son départ, on lui vola ses papiers, le fruit de huit années de travaux et de dangers, et le seul prix de la perte de sa santé. La cassette où ils étaient renfermait de l’or et des bijoux. 11 fit publier un monitoire ; mais il eut la précaution de déclarer qu’il ne redemandait que ses papiers, et qu’il abandonnait le reste : le monitoire eut tout l’effet qu’on en devait attendre. O11 rendit les papiers , à l’exception de deux paquets; ils avaient pour objet le voyage dans les montagnes, où le peuple suppose des mines d’or. On crut qu’ils renfermaient le secret de trouver ces mines , et qu’ainsi on pouvait se les approprier en sûreté de conscience.
M. delà Condamine quitta le Pérou le 1 1 mai 1 743, après huit ans de fatigues incroyables : il nous a laissé l’histoire de son voyage. C’est là que, dans un style souvent élégant, mais toujours plein de chaleur, de naturel et même de naïveté, on le voit parler des dangers qu’il a courus, sans se douter qu’il eût eu besoin de courage; ne montrer, en parlant d’un accident qui le fit tomber deux fois sans connaissance au pied de son secteur, que sa curiosité d’en pénétrer la cause; nesentir, en descendant les bords de la bouche d’un volcan , que le chagrin d’avoir un compagnon qui l’avait empêché de s’avancer plus avant; emporter enfin du Pérou le regret de n’avoir pas eu de plus un arc de l’équateur à mesurer.
La noblesse et la fierté du caractère de M. de la Condamine lui avaient mérité la bienveillance des gouverneurs de l’Amérique méridionale, et l’amitié
l8a ÉLOGE DE M. DE LA. CONDAMINE.
de plusieurs créoles. De toutes les nations de l’Europe, l’espagnole est celle qui a conservé le plus longtemps le goût de l’héroïsme ; et M. de la Condamine lui montrait un héros d’une espèce nouvelle, qui déployait , pour éclairer et perfectionner le genre humain, une intrépidité qu’on n’a presque jamais employée que pour l’asservir ou l’exterminer.
Pendant le séjour deM. de la Condamine au Pérou , ce malheureux pays fut exposé à deux fléaux de plus, la guerre et l’éruption d’un nouveau volcan.
Un événement de cette guerre montra à M. de la Condamine que dans cette carrière la gloire dépend bien souvent du succès , et le succès du hasard. Un général espagnol attendait dans la mer du Sud , et près de l’ile de Fernandez, l’escadre de l’amiral Anson. Las d’une longue croisière qui devenait périlleuse pour son escadre, il la ramène dans les ports du Pérou. Deux jours après, Anson arrive : ses vaisseaux n’étaient chargés que de mourants; ils relâchent à l’ile de Fernandez ; on y trouve des vivres ; les malades se rétablissent; et l’amiral anglais, à peine échappé au scorbut et à la faim, court piller et brûler Païta. H faut bien le regarder comme un grand homme; mais deux jours plus tôt, Anson, hors d’état de se défendre, serait tombé au pouvoir des Espagnols : il n’aurait été qu’un téméraire; et le,général espagnol, qui mourut de douleur de ne l’avoir pas attendu, aurait été un héros.
L’éruption du volcan de Cotopaxi fut presque aussi funeste que la guerre : cette montagne n’avait point jeté de flammes depuis deux siècles , lorsqu’en
174^ elle s’ouvrit de nouveau. Des tourbillons de famée et de flammes s’élevaient du milieu de ces neiges éternelles qui couvrent la cime du volcan. Des ruisseaux de lave enflammée roulaient sur des masses de glaces, tandis que les torrents, formés par les neiges fondues , se précipitaient dans la campagne, et submergeaient tout ce que les laves avaient épargné.
Pour revenir en Europe, M. de la Condamine avait à choisir entre deux chemins : l’un sûr et bien connu, mais plus long; l’autre plus court, mais dangereux , et que presque personne n’avait encore tenté : c’était celui de la rivière des Amazones. M. de la Condamine le préféra, suivi d’un seul domestique métis. Il se rendit à Borja, en descendant le Pongo; c’est le nom d’un détroit où ce fleuve immense, resserré par une chaîne de montagnes , se précipite entre deux rochers coupés en pic. Il faut s’abandonner, sans gouvernail, h la rapidité du courant, sur un radeau flexible , formé par des claies de lianes , et qui a l’avantage de pouvoir être entraîné contre les rochers sans se briser. L’habitude n’a point encore familiarisé les Indiens avec les dangers de ce passage. Ceux qui accompagnaient M. de la Condamine prirent leur route par terre : il resta seul avec son domestique. Heureusement, c’est son expression, il passa , sur son radeau , la nuit qui précéda son passage. Il s’aperçut tout d’un coup que, tandis que la rivière baissait, son radeau, arrêté par une branche, allait demeurer suspendu. Il eut le temps de couper la branche; sans cela, dit-il, ses journaux r
1 84 ÉLOGB DE M. DE LA COMDAMINE.
ses observations, ses calculs, les fruits de. neuf années de travaux étaient perdus : il ne songea pas seulement au danger de sa vie. Le lendemain il passa le Pongo, et parcourut cetté galerie tortueuse, bordée de rochers qui semblent se réunir à leur sommet, où l’on ne reçoit la lumière que d’en haut, à travers les branches entrelacées des arbres qui pendent sur le torrent, et forment un berceau sur la tète du voyageur étonné. Malgré la rapidité extrême du courant, M. de la Condamine observait la largeur du passage, son étendue, sa direction, la vitesse de l’eau, et la hauteur des rochers contre lesquels le torrent emportait son radeau.
En partant de Borja, il descendit le fleuve dans un espace de quatre ou cinq cents lieues, à travers des forêts impraticables, où l’on a peine à apercevoir la terre, cachée sous un amas immense de plantes et de débris de végétaux qui la couvrent. On ne pourrait trouver une pierre dans tout cet espace. Depuis la formation de ce continent, la nature, abandonnée à elle-même, y a préparé une couche épaisse de terre végétale, trésor quelle destine à l’homme, lorsque, bien convaincu , enfin, que l’or de l’Amérique n’a pas rendu l’Europe plus heureuse, il n’ira plus y chercher que le repos, le bonheur, un beau ciel et une terre fertile.
Quelques peuplades sauvages errent sur les bords du fleuve ; mais depuis que les Européens y ont paru, les indigènes se sont enfoncés dans les terres. Ces hommes ont peu d’idées, parce qu’ils ont peu de besoins; leurs langues sont pauvres; les objets de
leurs désirs sont en petit nombre : mais leur indolence, que nous appelons stupidité, prouve que leur état ne leur est point insupportable, tandis que cet excès d’activité, dont nous sommes si vains, ne prouve peut-être autre chose que l’excès de nos misères. Les noms qui désignent des idées abstraites leur sont même inconnus : ils n’ont point de termes pour nommer la vertu ; mais ces sauvages, sans morale et même sans religion, se servent, pour la chasse, de flèches empoisonnées, dont la moindre blessure donne une mort sûre et prompte ; et cette arme terrible, jamais ils ne l’ont employée, même contre leurs ennemis.
Parmi ces peuples, il en est un qui a la singulière coutume d’aplatir, entre deux ais, la tète des enfants nouveau-nés; ce n’est pas qu’en les condamnant par cette opération à une imbécillité incurable, ils aient cru rendre leur bonheur assuré, comme l’ont imaginé quelques philosophes, qui supposent que ce sont la prévoyance et la réflexion qui rendent nos maux si amers : ces peuples ne veulent que procurer à leurs enfants l’avantage de ressembler à la pleine lune.
M. de la Condamine arriva enfin à Cayenne; il avait levé une carte exacte du cours de la rivière des Amazones ; il avait recueilli des observations sur tous les objets qui peuvent intéresser un philosophe : mais il y avait en vain cherché ce peuple de femmes armées , qu’une tradition ancienne plaçait sur les bords du Maragnon. On y avait vu, disait-on, des troupes de femmes guerrières : le reste n était, se-
Ion toute apparence, qu’un roman que les Européens avaient imaginé d’après les anciennes fables grecques. Les hommes sont tellement nés pour l’erreur, qu’une fable, une fois introduite, se reproduit sous toutes les formes possibles : il semble qu’ils ne la laissent échapper qu’à regret. Pour établir une république d’Amazones et la perpétuer, il faudrait un système de législation si compliqué, que ce n’est pas chez des sauvages que l’on pourrait trouver un peuple de femmes.
Tel fut ce voyage où M. de la Condamine déploya, pendant dix ans, un courage d’autant plus rare, qu’il n’avait point de spectateurs; que la crainte de l’opprobre ne le forçait pas d’être brave ; qu’il fallait affronter des dangers qui se présentaient sous une forme effrayante et nouvelle : il n’était pas même soutenu par l’idée d’une mort glorieuse; il savait trop bien que les hommes ne jugent que par l’événement , et que sa mort, cachée dans des déserts, ne pourrait qu’attirer à sa mémoire le reproche d’une témérité insensée.
M. de la Condamine attendit à Cayenne un vaisseau de France, pendant cinq mois entiers : il ne lui restait plus rien à faire , et son courage l’abandonna : il avait résisté à dix ans de fatigues et de dangers ; il ne put résister à cinq mois de repos. Cette âme active , que l’espérance d’étre utile et le plaisir d’agir avaient soutenue jusque-là, ne sentit plus que la douleur d’exister : il tomba dans cet état d’angoisse, où l’homme, éprouvant le besoin de sentir, inteiToge tout ce qui l’entoure, et où rien ne lui
répond. Alors, n’existant plus que par ses souvenirs, et rempli de l’idée des lieux où il a commencé à vivre et à aimer, il sent avec amertume qu’il n’y a que ce seul endroit où il puisse espérer d’être encore heureux, et que des obstacles insurmontables l’en séparent. La santé de M. de la Condamine fut altérée parla mélancolie, et une maladie lente le consumait , lorsqu’il reçut des lettres du gouverneur de Surinam, qui lui offrait les moyens de revenir en Europe ; il accepta ses offres, et s’embarqua pour Amsterdam.
A son retour en France, il trouva l’Académie occupée de comparer les mesures du degré de latitude, prises à l’équateur et au pôle, avec celles du degré de France, et d’en déduire la véritable figure de la terre ; mais les conséquences qui résultaient de cette comparaison prouvèrent que le problème n’était pas aussi simple qu’on l’avait supposé d’abord : c’est ce qui a depuis été confirmé par les savantes recherches d’un grand géomètre, qui a réuni au génie le plus brillant, cet esprit de doute et de réserve malheureusement si rare, et cependant si nécessaire dans les applications du calcul aux phénomènes de la nature. Mais si la mesure d’un degré n’a pas suffi pour déterminer la figure de notre globe, elle a prouvé du moins que la terre est un sphéroïde aplati par les pôles ; vérité que la précession des équinoxes et le retardement du pendule sous l’équateur confirment également.
Tel fut le principal fruit que les sciences retirèrent du voyage de M. de la Condamine; et quel en
fut le prix? Un peu de gloire, des querelles et une surdité incurable. On demandera peut-être quels ont été les objets de la dispute qui s’éleva alors entre MM. Bouguer et de la Condamine ? entre deux hommes qui, pendant plusieurs années, avaient couché dans la même chambre, sous la même tente, et souvent à plate terre, enveloppés dans le même manteau ; qui s’étaient donné, pendant tout ce temps, des marques publiques d’une estime réciproque, et qui ne pouvaient se diviser sans perdre de leur considération , et sans nuire à la gloire de leur entreprise. Nous sommes affligés d’être forcés de répondre, qu’à peine peut-on apercevoir l’objet réel de cette dispute : mais il est plus aisé d’en deviner les causes morales.
M. Bouguer ne pouvait se dissimuler la supériorité qu’il avait sur M. de la Condamine, comme mathématicien. Tout ce qui, dans la mesure du méridien , exigeait des connaissances profondes , de l’invention, de la sagacité, il le regardait comme son ouvrage : selon lui, M. delà Condamine n’y avait mis que du zèle, de la générosité, une application infatigable et du courage. M. Bouguer croyait donc, et sans doute avec justice, devoir être le premier objet de l’attention publique : il voyait cependant que M. de la Condamine, répandu dans toutes les sociétés, possédant l’art de persuader aux ignorants qu’ils l’avaient entendu, rapportant des observations singulières et propres à amuser la curiosité frivole des gens du inonde, écrivant avec assez d’agrément pour se faire lire, avec trop de négligence et un ton
trop simple pour blesser l’amour-propre ou exciter l’envie, intéressant par son courage, et piquant même par ses défauts, avait entièrement fait oublier les savantes recherches de son collègue, qui semblait, comme on le lui dit un jour à lui-méme, n’avoir été au Pérou qu’à la suite de M. de la Condamine.
M. Bouguer pouvait donc regarder M. de la Condamine comme un ennemi de sa gloire, du seul bien dont il fut jaloux. Déjà assez âgé lorsque ses talents le firent appeler dans la capitale, et préférant, par goût comme par habitude, le travail à la société, il n'avait pu acquérir cette connaissance des hommes qui apprend à apprécier leurs injustices et à les supporter. Il n’eut pas la patience d’attendre du public et de M. delà Condamine lui-même, la justice qui était due à ses talents; il ne sentit pas assez que le bruit que l’on fait à Paris ne dure qu’un moment , et que la gloire attachée à des ouvrages de génie est éternelle comme eux. La relation de son voyage fut pleine d’humeur contre M. de la Condamine, qui n’y répondit qu’avec gaieté; et le public, incapable de juger le fond de cette discussion, fut pour celui qui savait l’amuser.
A peine M. de la Condamine fut-il débarrassé de cette dispute, qu’il se livra à un objet dont les sciences et le commerce devaient retirer un égal avantage, dont l’exécution était simple et facile, et qui n’a été abandonné que par l’indifférence générale des hommes pour ce qui n’est utile qu’au public : c’est l’établissement d’une mesure universelle. 11 proposait de choisir pour unité la longueur du pendule sous
l’équateur, longueur vérifiée par cinq habiles observateurs, d après une longue suite d’expériences; et cette mesure, qu’aucune idée de vanité nationale n aurait fait rejeter par aucun peuple, ne pouvait changer qu’avec une révolution dans le globe. 11 y avait longtemps que ce projet occupait M. de la Condamine; et cest en partie dans cette vue que ses recherches sur la longueur du pendule tiennent une place si considérable parmi les travaux de son voyage.
Nous voici arrivés à l’époquelaplus glorieuse pour lui, au moment d’une vie toujours si bien employée, où peut-être il a été plus utile : je veux parler de ses ouvrages en faveur de l’inoculation. Parmi les maux que les conquêtes ont faits à l’espèce humaine, un des plus cruels, du moins par sa durée, est d’avoir répandu sur la surface de la terreentière, les vices, les erreurs et les maladies de chaque climat. C’est ainsi que les conquêtes des Arabes , les croisades et les brigandages des dévastateurs de l’Amérique ont porté dans tout le globe, des maux que la nature avait cachés dans les déserts de l’Arabie et dans les forêts des Caraïbes, l’eu d hommes évitent la petite vérole : environ un quatorzième de l’espèce humaine en est la victime; et parmi ceux dont elle épargne la vie, combien n’y en a-t-il pas qui restent ou défigurés, ou condamnés à des infirmités qui rendent la vie amère, et ne finissent qu’avec elle? On observa bientôt que cette maladie n attaque qu’une seule fois chaque individu , ou du moins que les rechutes en sont trop rares (i),
(i) On ne connaît aucune observation faite avec assez de soin.
ÉLOGE OE MT. DE LA COKDAMINE. igi
pour qu’un homme sensé puisse les craindre, ou se précautionner contre elles : on vit ensuite qu’il y a des circonstances où cette maladie est plus bénigne, et qu’on éviterait une partie du danger, si on pouvait choisir le temps où on l’éprouverait. On savait enfin quelle se communique, soit par l’attouchement d’un malade qui en est attaqué, soit en respirant le même air que lui : de là vint l’idée d’une sorte d’inoculation qu’on a trouvée presque partout établie de temps immémorial. On voit, dans nos villages, des parents exposer leurs enfants à la contagion de la petite vérole, parce que cette maladie est regardée comme moins dangereuse à cet âge. Il y a loin de cet usage à la pratique de l’insertion , à une méthode par laquelle on peut non-seulement choisir le temps de la maladie, mais encore en diminuer les dangers au point de la réduire à une incommodité légère. Cependant l’inoculation, que des peuples si éclairés n’ont adoptée qu’après tant de résistance, s’était établie sans peine chez une nation à demi barbare. Cette pratique, si salutaire pour conserver la vie des hommes, et, ce qui n’est pas moins important peut-être, la beauté des femmes , tire son origine de la Circassie , d’un pays où cette beauté est un objet de commerce. Un médecin grec la répandit parmi les chrétiens de Constantinople. Milady Montaigu l’apporta en Angleterre, d’où il semblait qu’elle dût se répandre en peu de
et par des hommes assez dignes de foi, pour qu’il eu résulte véritablement, que de pareilles rechutes ont eu lieu.
iga ÉLOGE DE M. I>E LA CONOAH1ITE.
temps dans le reste de l’Europe. Mais il suffit qu’une nouveauté soit utile, pour éprouver de grandes contradictions : elle a pour ennemis tous ceux à qui elle nuit ; et il est difficile de faire le bien du grand nombre des hommes, sans faire le mal de quelquesuns : or, ce petit nombre est plus éclairé, plus uni, plus ardent pour ses intérêts ; et c’est là surtout ce qui rend le bien presque toujours impossible. D’ailleurs, les erreurs et les abus se tiennent par une chaîne d’autant plus forte, qu’elle est souvent imperceptible : ceux qui ont intérêt à perpétuer ces erreurs ou ces abus font cause commune, et forment entre eux une ligue nombreuse et puissante, contre laquelle tous les efforts de la raison n’ont que trop souvent échoué.
L’inoculation ne pouvait donc manquer d’exciter des clameurs; et il était à craindre qu’elles ne l'empêchassent de s’introduire en France, chez une nation aussi opiniâtre dans ses préjugés, qu’inconstante dans ses modes; où la maxime, qu’il faut faire comme les autres , est celle qu’on répète le plus à la jeunesse, et presque la seule dont elle se souvienne. M. le Régent avait songé à faire essayer l’inoculation sur des criminels et dans les hôpitaux. Il mourut lorsque son courage et ses lumières allaient le rendre utile à son pays. Des médecins éclairés(i)avaient élevé la voix, et on ne les avait pas écoutés. Enfin, un grand poète, dont nous admirons les talents , et dont la postérité sentira les bienfaits, fit le premier
(i) M. Nogucz, dans un ouvrage impunie en 17»5.
EUX. F DE M. DE LA CONDAMINE. I q3
entendre an publie les avantages de celte méthode. Cependant l’inoculation se pratiquait en Angleterre, presque sans contradiction : la Hollande, Genève l’avaient adoptée, et la pratique en était encore inconnue en France, lorsque M. de la Condamine s’en déclara l’apôtre. Il avait été témoin, en Amérique, des succès de l’inoculation : un missionnaire qui la connaissait, l’avait employée dans une épidémie, et il avait sauvé la peuplade qu’il dirigeait d’une destruction totale; car la chaleur du climat, et peut-être la dureté de la peau des sauvages, toujours exposée à l’air et enduite de vernis, rendent mortel, dans l’Amérique, ce funeste présent que les Européens lui ont fait, et dont elle s’est si cruellement vengée. Bien convaincu de l’utilité d’une méthode si importante, M. de la Condamine regarda comme un devoir d’employer toutes ses forces pour la soutenir et la répandre. Ce n’est point aux savants qu’il s’adressa dans ses ouvrages : ou les savants n’ont point de préjugés, ou rien ne les peut détruire. C’est pour les gens du monde, pour les mères tendres, et dont le courage avait besoin d’un appui, qu’il écrivit ses mémoires sur l’inoculation. Il les écrivit avec agrément, pour qu’ils fussent lus; et il y mit moins de raisonnement que d’expérience. Il cherchait à rassembler des faits avec une activité infatigable. Les ennemis de l’inoculation avaient trouvé plus commode d’èn inventer de faux : il fallait les détruire ; et ce n’est pas ce qui a le moins coûté à M. de la Condamine, ni peut-être ce qui a le moins servi à sa cause. Son premier mémoire est de l’année 1 754 ; et c’est en II. 13
ÉLOGE 1>K M. l)E LA CONUAMINE.
1 755 que M. Tenon, de cette Académie, eut le courage de faire, en France, les premières inoculations. 11 n’en fallaitplus pour s’y soumettre, mais il en fallait encore pour les tenter; il fallait en outre de ce courage d'esprit qui brave les erreurs de la multitude, qui fait que l’on règle sa conduite sur sa propre raison , et non sur l’opinion que les autres hommes formeront d’après l’événement.
L’inoculation, toujours combattue, faisait toujours des progrès. On essaya d’effrayer le gouvernement; on osa même invoquer le nom de la religion; enfin , à force de cris et de faits , ou exagérés ou faux , on obtint, du parlement, un arrêt qui, dans la vue, sans doute très-sage , de prévenir les épidémies que l’usage imprudent de l’inoculation pouvait multiplier dans les villes, mit des entraves à la liberté d’inoculer. Mais cet arrêt, en rendant l’inoculation impraticable , excepté aux riches , privait de ses avantages le plus grand nombre des citoyens. I,a faculté de médecine, et même la faculté de théologie furent consultées. Celle de théologie répondit prudemment, que tout ce qui était salutaire aux hommes était agréable à Dieu , et qu’il n’appartenait qu’aux médecins de juger de l’utilité des remèdes. La faculté de médecine donna deux rapports contraires, et chacun fut signé par un égal nombre de médecins. Lorsque enfin cette querelle eut occupé le public, presque aussi longtemps que si elle eût été frivole, il l’oublia. Les anti-inoculateurs cessèrent de crier, ou l’on cessa de les entendre; et heureusement l’inoculation continua d’être pratiquée. Pendant toute
ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMINE. IyÔ
cette dispute , M. de la Gondamine n’avait cessé de la défendre par des raisonnements, par des faits, et même par des plaisanteries : c’est partout l’arme la plus sûre, et même dans les pays où l’on ne parle point au peuple assemblé, la seule qu’on puisse employer avec succès contre les opinions populaires. Très-peu d’hommes sont en état de suivre les preuves d’une vérité; mais tous rejettent une opinion qui est devenue un ridicule. Cette disposition d’esprit n’est point particulière aux Français. Chaque nation a ses plaisanteries, bonnes ou mauvaises, tristes ou gaies, dont ceux qui veulent dominer les opinions font un usage également heureux.
M. de la Condamine vécut assez pour jouir du triomphe de l’inoculation pi’atiquée en Angleterre, en France, en Allemagne, dans le Nord, en Suisse, en Hollande , en Italie. L’Europe entière retentissait des succès des inoculateurs : les rois , en se soumettant à l’inoculation , avaient entraîné une foule de particuliers; et ses adversaires n’osaient plus l’appeler absurde ou impie. Ce n’était plus à la voix de la raison que l’on cédait , mais à celle de l'exemple, qui malheureusement est faite pour être entendue par un plus grand nombre d’hommes.
M. de la Condamine eut même la consolation de voir sa famille donner cet exemple dans la province, exposant sans cesse au public les succès de l’inoculation, et lui en préparant de nouveaux; parlant toujours avec une candeur qui persuadait, avec une chaleur qu’il devait à une conviction intime, et ne laissant jamais au public le temps d’oublier l’inocu-
iqt) ÉLÜC.E DE M. DE LA CONDAMINE.
iation, ni d’ètre la dupe des faits allégués contre elle. Si, par l’effet d’un usage général de l’inoculation, le fléau terrible de la petite vérole disparait un jour de la terre (comme il y a peut-être lieu de l’espérer), lorsque ses ravages ne seront plus connus que par les descriptions effrayantes consignées dans nos livres , le nom de M. de la Condamine sera prononcé avec attendrissement par quiconque attachera quelque prix à la vie, ou sentira celui de la beauté.
En 1757, M. de la Condamine fit un voyage en Italie. Comme il n’avait pour objet qu’une dissipation utile à sa santé, il évita de porter avec lui des instruments; il voulait qu’il lui fût impossible de faire des observations. Heureusement son projet était incompatible avec la curiosité toujours agissante, qui était le caractère de son esprit. A son retour, il lut à l’Académie un mémoire rempli d’observations sur l’Italie. Ses recherches sur les mesures anciennes en sont la partie la plus curieuse. Comme on connaît à peu près les limites de ces mesures , il imagina de les déterminer avec plus d’exactitude, d’après cette idée ingénieuse que chaque partie principale des édifices anciens a dû contenir un nombre rond de mesures. M. de la Condamine mesura donc, avec la plus grande exactitude, les dimensions des édifices de Rome les mieux conservés; et supposant quelles étaient d’un nombre rond de pieds romaius, qu’il savait être d’environ onze pouces, il trouva des valeurs de ce pied assez d’accord entre elles, et il en déduisit une valeur moyenne. En parcourant l’Italie, M. de la Condamine la trouva cou-
verte de débris de volcans : l’Auvergne, le Languedoc, l’Irlande, les îles du nord de l’Ecosse, une partie de l’Islande et de l’Allemagne, offrent les mêmes objets; et tout, sur la surface du globe, annonce de grandes révolutions antérieures A nos histoires.
M. de la Condamine vit à Naples le Vésuve et les antiquités qu’on retirait en foule d’une ville ensevelie, il y a plus de seize siècles, sous les laves de ce volcan, et sur les débris de laquelle on construisait de nouvelles habitations; tant l’habitude a le pouvoir de familiariser les hommes avec les dangers les plus effrayants : il serait plus aisé qu’on ne croit de les guérir de la peur, et par conséquent de la plupart de leurs erreurs et de leurs maux.
M. de la Condamine avait vu, à Gènes, ce vase d’émeraude que le peuple regarde comme une relique, et les gens plus éclairés comme une antique très-précieuse; il y avait observé des bulles d’air et d’autres marques qui semblent prouver que ce vase si vanté, ce gage sur lequel les Génois ont jadis emprunté des sommes si considérables, n’est qu’un plat de verre coloré. M. de la Condamine eût voulu le soumettre à une épreuve plus sûre, et en examiner la dureté. Les idées religieuses qu’on a eu soin d’attacher à ce monument, les précautions avec lesquelles on le montre, et qui prouvent combien les possesseurs du vase craignent ces épreuves, les rendent difficiles et même dangereuses. On prétend néanmoins que M. de la Condamine eut l’audace de les tenter; qu’en faisant semblant d’examiner le vase avec une attention scrupuleuse, il allait eu essayer la du-
Iy8 ÉLOGE DE AI. DE LA CONDAMINE.
reté avec la pointe d’un burin, lorsque heureusement pour la réputation du vase, le prêtre chargé de ce dépôt sacré lui arrêta la main. Peut-être eût-il été plus sage , et sûrement il eût été plus prudent de respecter l’erreur populaire. Un philosophe qui s’expose à un danger, pour s’assurer d’une vérité si indifférente, pourra paraître ridicule à bien des gens : cependant cette imprudence ne peut être commise que par un homme en qui l’amour de la vérité est une véritable passion; et ne pourrait-on pas dire qu’il n’y a point d’erreur indifférente, du moment où elle est adoptée par une nation entière?
De tout ce que M. de la Condamine rapporta d’Italie, ce qui devait lui être plus cher, était une dispense qui lui permettait d’épouser sa nièce. M. de la Condamine, âgé alors de cinquante-cinq ans, avait besoin d’une compagne ; mais il ne voulut ni se rendre ridicule, ni faire le malheur de personne. Il trouvait dans sa nièce une jeune femme accoutumée à l'aimer comme un père, à respecter en lui sa gloire, ses talents, et jusqu’à des infirmités qui n’étaient à ses yeux que les marques honorables de ses travaux pour les sciences. 11 crut qu’une femme raisonnable, sensible, et qui savait combien il est rare que les convenances de fortune et de naissance, plus recherchées que celles d’où dépend le bonheur, permettent d’épouser celui que le cœur aurait choisi, pourrait ne pas regarder comme un malheur de s’unir à un oncle en qui elle était assurée de trouver un ami. Cette union fut heureuse : sûre de la confiance et fie la tendresse de son mari, les mouve-
ÉLOGE DE M. DE LA CONDAMIMK. I QCJ
uients d’humeur, inévitables dans un homme dont l’activité prodigieuse était contrariée sans cesse par ses infirmités , ne paraissaient à madame de la Condainine qu’un malheur de plus dont elle devait le consoler. Quelque longue, quelque infirme qu’ait été la vieillesse de son mari, jamais elle n’a cessé de lui prodiguer les soins les plus tendres qui ne lui coûtaient rien. L’idée qu’elle remplissait un devoir sacré à plus d’un litre soutint son courage; et il lui semblait que, soigner la vieillesse de M. de la Condamine, c’était acquitter les dettes de l’humanité. Lorsque enfin elle a eu le malheur de le perdre, elle l’a pleuré , comme une jeune épouse pleure celui qu’une mort prématurée lui enlève, comme on pleure une perte irréparable.
Le voyage d’Italie ne fut pas le dernier qu’entreprit M. de la Condamine; il alla en Angleterre dans l’année n63. Jusque-là il n’avait voyagé que pour faire des observations sur la nature : ce fut alors pour voir des hommes. Le pays qui a été le berceau de l’inoculation devait exciter sa curiosité; et quel homme n’est pas avide de connaître une nation à qui le genre humain doit Bacon, Ixjcke et Newton!
A peine arrivé à Londres, M. de la Gondamine y essuya une légère injustice. II invoqua le secours des lois anglaises, si justement admirées de l'Europe entière, et si peu imitées; mais il apprit avec étonnement que ces lois ne lui assuraient aucune réparation, lien appela à la nation anglaise qui ne se trouva point blessée du reproche de manquer de police, et qui n’eut garde de se corriger. Jalouse à l’excès de ses
•>.<>0 ÉLOGE !>E M. ÜE LA CONUAMJNF..
droits, elle croit que, dans une constitution telle que la sienne, plus on multiplie les fonctions du gouvernement , plus la liberté est en danger.
Peu de temps après son retour d’Angleterre, M. de la Condauiine fut attaqué d’une insensibilité presque totale dans les extrémités. II sentit alors que le temps du travail était passé, et qu’il ne devait plus songer qu’à dérober à l’ennui ce qui lui restait encore de temps à vivre et à souffrir. Le talent de la poésie, qu’il avait négligé depuis son enfance, devint alors sa ressource. 11 réussit souvent dans les petites pièces où il ne faut que «le l’esprit, du naturel et des tournures piquantes. L’art «l’écrire en vers est le fruit d’une longue étude, à moins que le génie n’y supplée : il n’est donc jamais le partage de ceux pour qui la poésie n’est qu’un délassement , mais seulement du petit nombre d’hommes «lont elle est la première occupati«>n ou le premier plaisir. Cependant on lira toujours les vers de M. «le la Condamine, sur l’inoculation, et ses chansons sur des infirmités dont lui seul pouvait avoir le courage de plaisanter. Quoique incapable, par sa situation , de rien faire po«ir les sciences , il aimait à s’occuper de ce que les autres faisaient pour elles. Lorsqu’il ne fut plus en état de venir à l’Académie, il voulut du moins en parcourir les registres, et lire ceux des mémoires dontl’objetilui paraissait intéressant : il essaya même de rendre utiles au public ces mêmes maladies qui l’empècliaient de le servir d’une autre manière : il proposa un prix sur la nature «1e l’espèce de paralysie dont il était attaque. L’Académie de Berlin
ÉLOGE UE M. DE LA CONUAMIJYE. aol
consentit à en être juge. Il se soumit à de longues expériences d’électricité, qui malheureusement ne le soulagèrent pas. Enfin, lorsqu’il n’eut plus rien à donner à l’humanité , il lui fit le sacrifice de sa vie. Ayant lu la description d’une opération peu connue encore, et qu’on proposait comme utile pour guérir une des maladies dont il était attaqué, il voulut consacrer le peu qui lui restait de jours à une épreuve utile : il se soumit à cette opération , instruisit le chirurgien qui devait la lui faire, en discuta avec lui tous les détails. L’opération fut secrète ; et aucun mot, aucun signe de douleur ne trahit ce mystère, même aux yeux de sa femme, que sa tendresse devait rendre si clairvoyante.
Il mourut des su i tes de cette opération, sans que son courage, sa gaieté et son activité se soient démentis un seul instant. Quelque temps après l’avoir soufferte, il dressa un mémoire de réponsesàdes questions sur les mœurs des Américains, qu’un savant étranger lui avait proposées. Peu de jours avant sa mort, il voulut faire confidence de son état à un ami ; et le premier mot de cette confidence fut un couplet plaisant sur les suites de l’opération qui le conduisait au tombeau. Son ami, étonné de ce début, le fut encore davantage lorsque après lui avoir achevé le détail de ses maux, // faut nous quitter, dit le mourant; j’ai (leux réponses à faire en Espagne; c’est te jour de la poste ; le courrier prochain , peut-être il ne sera plus temps. Dans ces derniers jours, où ses douleurs lui laissaient à peine une heure de relâche, il fit encore. des vers. Toujours semblable à lui-même,
20 O ÉLOGE DE M. 1>E LA CONOAM IME.
il fut sans faste comme sans faiblesse, et vit s’approcher la mort du même œil dont il l’avait bravée tant de fois. Les lettres, les sciences et l’humanité le perdirent le 4 février 1 774-
Cette simple exposition de la vie de M. de la Condamine le peint mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Incapable de jalousie , puisqu’il n’en eut pas même contre M. Bouguer, il n’eut point d’ennemis , ou du moins il ne crut pas en avoir. Son amitié était courageuse et constante : zélé pour le service de ses amis, capable de leur faire des sacrifices, il se livra aux soins de l’amitié avec cette activité, cette ardeur qu’on n’a que pour les plaisirs : il semblait qu’agir était son premier besoin. Cependant ou voit qu’il soupirait après le repos ; il le regardait comme le seul bien réel de la vie; il croyait insensé de le sacrifier à l’amour de la gloire : mais le repos qu’il regrettait, lui eût été insupportable. Tel est le sort de tous les hommes : l’action nous épuise, le repos nous tourmente; et il semble que la nature ne nous laisse que le choix de la fatigue ou de l'ennui. Mais l’exemple de M. de la Condamine prouve du moins que l’activité est un grand bien : toujours occupé, toujours agissant, il n’eut jamais le temps de sentir ses maux; et, malgré tant de souffrances, il ne fut point malheureux.
On n’a point de grandes qualités à un degré si élevé, sans avoir aussi les défauts qui en sont l’excès. L’activité de M. de la Condamine allait jusqu’à l’inquiétude, et le rendait souvent importun à ceux qui ne pouvaient prendre le même intérêt que lui aux
BLOG K Ut Al. UE LA CONDAM1NE. ao3
choses qui l’occupaient. Son zèle extrême pour tout ce qui est utile ne lui permettait pas de croire qu’il y eût rien d’indifférent : il entrevoyait dans tout une utilité au moins éloignée ; et souvent il mettait aux petites choses une importance fatigante pour les autres. Sa curiosité devait le rendre indiscret; elle était en lui une véritable passion à laquelle il sacrifiait, sans même s’en apercevoir, ces bienséances d’usage qu’il est bon sans doute de respecter toujours, mais auxquelles nous attachons peut-être trop d’importance. Il était avide de réputation ; mais il semblait en aimer par préférence ce qu’elle a d’incommode pour la plupart des hommes, ces détails de correspondances et de visites quelle en traîne. 1 1 entretenait un commerce de lettres immense, et sur toutes sortes d’objets, avec les savants de toutes les nations, et dans tous les genres. C’était un moyen de satisfaire à la fois et sa curiosité et son amour pour la célébrité : car le savant dont les étrangers parlent le plus, n’est pas toujours celui qui fait les meilleurs ouvrages , mais celui qui écrit le plus de lettres. 11 entendait, il écrivait même la plupart des langues vivantes : il lisait tous les livres; on aurait peine à citer une seule chose dont on ait parlé de son temps , et sur laquelle il n’ait pas écrit; un homme célèbre avec qui il n’ait pas eu des liaisons ou des disputes; un journal où il n’ait pas inséré quelque pièce. Il avait besoin de répandre au dehors ses idées, ses opinions, ses projets; peut-être même aurait-il été fâché que le public fût longtemps sans s’occuper de lui. Répondant à toutes les critiques, et flatté de toutes les louanges,
ao4 ÉLOGE DK M. DE LA CONDAMINE.
il ne méprisait aucun suffrage, pas même ceux des gens méprisables : c’est une faiblesse qu’ont eue beaucoup de grands hommes , et dont l’amour de la gloire ne peut les excuser.
Avec une âme ardente et une constitution forte, il dut être entraîné vers les plaisirs : mais il eut le courage d’y renoncer, pour aller passer dix ans dans les déserts du Pérou ; ce qui prouve du moins que sa première passion était le plus noble de tous les sentiments, le désir de mériter un nom illustre par des services rendus à l’humanité.
M. de la Condamine eut donc des défauts et des faiblesses : mais il eut cet avantage, que ses défauts tenaient â des qualités respectables, et que ses faiblesses furent plus que compensées par des vertus vraiment utiles. Ses défauts et ses faiblesses seront bientôt oubliés, et il ne restera plus de lui que le souvenir du bien qu’il a fait aux hommes.
Quelques mois avant sa mort, il revit un de ses anciens compagnons de voyage, M. Godin des Ordonnais, parent de l’académicien de ce nom, qui vient de revenir en France, après quarante ans d’absence et des malheurs inouïs. M. de la Condamine écrivit, à cette occasion, une petite lettre sur le sort de ceux qui avaient eu part à la mesure du méridien; il y parle de ses maux avec gaieté, et avec sensibilité de ceux des autres : enfin , il eut l’avantage d’intéresser, aux malheurs de M. Godin , le public et le gouvernement, et le dernier écrit qu’il ait publié a été une action de bienfaisance.
f,a plupart des ouvrages de M. de la Condamine
K LOGE DE M. DE LA COKDA1UINE. 203
traitent d’objets utiles ou intéressants. Le style en est simple, naturel , un peu négligé, mais élégant et noble, rempli de traits d’une naïveté piquante. On sent qu’aucune de ses pensées ou de ses expressions ne lui a coûté, qu’il n’en a cherché aucune, et que jamais il n’a songé à la manière dont il écrivait. Ses ouvrages sont animés d’une chaleur qui passe dans l’àme des lecteurs , parce qu’elle n’est ni exagérée ni factice. Ce n’est pas un auteur qui parle avec enthousiasme de ce qui est indifférent à tout le monde, et peut-être à lui-même, qui peint la nature au lieu de la décrire, et prodigue les images où il faudrait des preuves; mais c'est un philosophe plein d’amour pour ses semblables, de zèle pour la vérité, et qui parle de ce qu’il aime.
L’Académie française élut M. de la Condamine en 1760. Cette compagnie célèbre , que le petit nombre de ses membres , l’égalité parfaite qui règne entre eux, les grands noms qui décorent sa liste, les grands hommes qu’elle renferme dans son sein, rendent l’objet des désirs ou de l’envie de tous ceux qui cultivent les lettres, sent tout le prix du talent d’écrire sur des matières scientifiques, avec agrément ou avec éloquence : elle sait que ce talent a le double avantage d’inspirer au public le goût des sciences, en même temps qu’il en rend l’étude moins rebutante pour les savants. Elle le récompensa dans M. delà Condamine : un tel suffrage me dispense de parler plus longtemps de son mérite littéraire.
En remplissant envers sa mémoire le devoir que je lui rends aujourd’hui , j’ai senti plus d’une fois qu’il
•io()
méritait un panégyriste plus éloquent ; mais le choix que l’Académie française a fait de M. l’abbé Delille, pour le remplacer, ne me laisse plus rien à regretter, et M. de la Condainine aura un éloge digne de lui.
Il avait été fait pensionnaire vétéran en 177a et M. Macquer lui avait succédé.
Jean-Charles-Philibert Trudaine, conseiller d’Etat et au conseil royal, intendant des finances, honoraire de l’Académie royale des sciences, et membre de la Société royale de Londres , naquit en 1733, à Clermont en Auvergne, de Daniel Trudaine, 'alors intendant de cette province, et de Marie-Marguerite Chauvin.
Si le hasard de la naissance peut jamais être regardé comme un bien réel , ce n’est pas sans doute quand ses avantages se bornent à pouvoir compter une longue suite d’aïeux relégués dans les généalogies et dans les listes chronologiques , mais oubliés ou flétris par l’histoire : c’est lorsque le bonheur d’avoir pour ancêtres une suite d’hommes vertueux dispose à les imiter, et qu’entouré en naissant d’exemples domestiques, on s’accoutume à trouver les vertus faciles. L’estime publique , devenue alors en quelque sorte un bien héréditaire , fait jouir un jeune homme du fruit des vertus de ses aïeux, l’oblige à contracter l’engagement de marcher sur leurs traces,
ELOGE OE M. TRUDAINE
et oppose un frein puissant aux faiblesses et aux passions, écueils de la jeunesse, toujours redoutables, même pour les âmes les plus fortes et les plus pures : ce fut le sort de M. Trudaine. Son aïeul donna des exemples de désintéressement et de patriotisme , dans un des temps de notre histoire où ces vertus ont été le plus rares : il abdiqua la place de prévôt des marchands de Paris, parce que, trop instruit pour être la dupe des idées chimériques de Law, il ne voulut point s’abaisser à faire semblant de l’être (t). Le père de M. Trudaine conserva pendant plus de trente ans, dans l’exercice d’une charge d’intendant des finances, la réputation qui lui avait mérité cette charge , celle d'une probité rigoureuse, éclairée , incorruptible.
Mais ce ne fut pas le seul avantage que M. Trudaine dut aux vertus de sa famille : la difficulté de parvenir aux places, ou la certitude de les obtenir sans talents, éteint également l’émulation. M. Trudaine sentit, dès sa première jeunesse, qu’il avait une juste espérance de succéder un jour à son père, mais que ce magistrat vertueux n’emploierait pas son crédit pour lui faire obtenir ses places, s’il ne le croyait digne de les occuper; et que toute la faveur qu’un fils pouvait attendre de lui , c’était d’en être jugé avec plus de sévérité.
Il serait à désirer que ceux qui gouvernent les autres hommes les surpassassent en lumières ,
(i) Voyez l’fclogc de M. Trudaine le père, Mém. tir V Ararirmie, 1769.
aoH i- r.oGE de m. thlidaink.
rouime ils les surpassent en autorité : l’ordre de la société se rapprocherait de l’ordre de la nature; et en obéissant à la raison plutôt qu’à la puissance, l'homme semblerait n’avoir perdu aucun de ses droits. Tel fut le principe qui dirigea M. Trudaine le père dans l’éducation de son fils; tel est le but que le fils se proposa lui-même dans l’intervalle de temps qui sépara sa première éducation de l’époque où il devait se livrer aux affaires. Les lois furent le premier objet de ses études, et dans ce travail il eut son père pour guide : il ne se borna pas à une étude superficielle de la jurisprudence : né avec un esprit naturellement juste, il dut sans doute être blessé îles défauts et de la complication de nos lois: mais c’était une raison pour lui de les étudier avec plus d’ardeur. Tl sentait que le hasard l’avait fait naître dans un temps où le progrès rapide des lumières ferait bientôt désirer à la nation des lois plus simples, plus douces, plus conformes à ces principes généraux de la raison et de la nature , que l’esprit humain perfectionné a appris enfin à ne plus méconnaître; mais il sentait en même temps que pour réussir à se faire écouter en proposant de corriger des lois qu’un vieux respect fait regarder comme sacrées, il faut que le réformateur puisse dire à ceux qui veulent les défendre : Je connais mieux que vous ces lois , que vous me reprochez île vouloir détruire ; et c’est parce que je les connais que je voudrais les changer. II sentait que la connaissance des lois d’un pays est pour un administrateur ce qu’est la bravoure pour un général, une qualité commune
mais nécessaire, dont il n’est pas toujours obligé de faire usage, mais sans laquelle tontes les autres deviennent inutiles, et dont le défaut lui ôte sa plus grande force, la confiance de ceux qui lui obéissent.
Cette étude approfondie des lois eût suffi pour faire un magistrat éclairé, et même un savant jurisconsulte; mais des connaissances d’un autre genre lui paraissaient également indispensables pour bien remplir la place où il se voyait appelé : le commerce, les manufactures, les ponts et chaussées formaient une partie du département de son père.
Les matières du commerce et leurs préparations, les procédés des arts, la théorie et la pratique des constructions parurent donc à M. Trudaine autant d’objets dont l’étude lui devenait nécessaire : ne pouvant, sans cette étude, ni connaître les choses, ni juger les hommes, il aurait été forcé ou d’agir au hasard, ou d’obéir aveuglément aux guides qu’il aurait choisis. Aussi, non-seulement il était bien éloigné de vouloir se contenter de ces connaissances superficielles qui donnent plus de présomption sans donner plus de savoir réel, qui mettent en état de parler et non déjuger; mais même il aurait senti que des connaissance* purement pratiques, avec lesquelles il eût été toujours, dans chaque genre, audessous des gens de l’art, ne suffisaient pas à un magistrat qui doit voir et agir en grand , et connaître non-seulement ce qui est, mais ce qui doit être. Il a vu que des lumières étrangères ne peuvent guider un administrateur : en effet, vainement il con-
fiera l’examen des procédés nouveaux qu’on lui propose à des hommes habiles et incorruptibles; vainement ils lui développeront les motifs qui dictent leurs décisions; l’administrateur pourra se tromper encore, lors même qu’ils ne lui auront dit que la vérité; car en ce genre, comme dans tous les autres, jamais on n’entend parfaitement, jamais on ne juge bien que ce qu’on aurait pu faire soi-même.
M. Trudaine voulut acquérir sur les matières du commerce et sur la théorie des arts, une connaissance fondée sur leurs véritables principes, sur la géométrie, sur la physique , sur l’histoire naturelle. Ainsi, par une étude profonde de la théorie, il suppléait au temps qui lui aurait manqué pour approfondir les détails pratiques : en se plaçant au-dessus des objets pour les embrasser d’un coup d’œil , il apprenait à les voir plus vite, et cependant à les voir mieux : c’était encore pour lui le seul moyen d’acquérir une supériorité réelle sur les hommes occupés des arts dont l’administration lui était confiée, et cette supériorité est, pour ainsi dire, nécessaire à l’administrateur.
Les hommes livrés à la pratique des arts attachent au mérite de leurs inventions une importance presque toujours exagérée , mais qui naît de leur enthousiasme pour l’objet de leurs travaux, et sans laquelle ils ne feraient rien d’utile. Ils sont donc portés à mépriser l’administrateur qui prononce sur les arts et qui les ignore; et tout bien devient impossible lorsque les hommes ont découvert que celui à qui ils doivent obéir, est indigne de leur com-
ÉLOGE UE M. TRI! DAINE