‹ Œuvres de CondorcetChapitre 38 sur 90 · AI I · texte numérisé non relu

AI I

mander, comme toute éducation est perdue lorsque les enfants ont deviné l’ignorance de leurs instituteurs. Or, de tels secrets sont impossibles à cacher longtemps; l’intérêt de les pénétrer donne à ceux à qui ou voudrait les dissimuler une sagacité funeste.

M. Trudaine se livra donc à des études abstraites et épineuses, dans un âge où, avec ses espérances et sa fortune, la plupart des jeunes gens auraient été trop heureux de trouver le préjugé d’accord avec leur paresse ou avec leurs passions, et de pouvoir dire que les sciences étaient inutiles. M. Clairaut fut son maître dans les mathématiques : M. Trudaine étudia avec lui tout ce qui était connu alors, tout ce qui était difficile même pour les géomètres. Leur union dura autant que la vie de M. Clairaut : le magistrat riche, accrédité, s’honora toujours d’avoir l’homme de génie pour maitre et pour ami. Après la mort de cet illustre académicien , tout ce qui lui avait été cher trouva dans M. Trudaine un appui zélé ; et, par une manière de voir trop rare dans un homme en place, il ne crut jamais s’ëtre acquitté envers M. Clairaut, dont il avait reçu des lumières utiles, et à qui il n’avait donné que de la fortune.

M. Trudaine cultiva la chimie, l’histoire naturelle et la physique, sous les maîtres les plus habiles : il alla dans les ateliers des ponts et chaussées, s’instruire de tous les détails de l’art de la construction ; il parcourut plusieurs grandes fabriques; il apprit à connaître les matières qu’elles emploient, la manière dont avec ces matières on forme les différents tissus:

2 1 a ÉLOGE DE M. TRUDAINE.

il vit dans les mines la chimie appliquée en grand aux métaux, et cette foule de procédés ingénieux ou savants qui servent à rendre l’exploitation de ces mines moins périlleuse et plus utile : il visita les ports ; il y observa la construction des ouvrages destinés à les défendre contre les flots ou contre les vents; enfin, il étudia la marine, qui emploie tous les arts, et qui a besoin de toutes les sciences. M. de Montigny l’accompagna dans ces voyages utiles : quoique beaucoup plus jeune que M. Trudaine le père, il était son ami; il le fut alors du fils; et cet exemple rare prouve qu’aucun des trois n’avait les défauts de son âge.

Ce ne fut qu’après toutes ces études, qu’enfin M. Trudaine le père crut pouvoir répondre à la nation des talents et des lumières de son fds : il obtint pour lui, en 1767, la survivance et l’adjonction de sa place. Cependant M. Trudaine n’avait pas encore vingt-cinq ans; et c’est à cet âge qu’il se vit appeler aux quatre départements importants, des fermes générales, du commerce, des manufactures, des ponts et chaussées : il les administra pendant près de vingt années.

Les détails de l’administration nous sont étrangers; mais le tableau des principes d’un magistrat éclairé, et de l’âme d’un bon citoyen, a droit d’intéresser l’Académie; et nous osons assurer que ce tableau sera fidèle. On sait que M. Trudaine aimait à discuter avec ses amis ces principes généraux dont dépendent le bonheur ou le malheur des États ; principes qu’on saisit aisément quand on a reçu de

ÉLOGE 1)E M. THUDAINK.

la nature un cœur droit et un esprit juste , et que cependant l’intérêt , les préjugés et l’amour du sophisme sont parvenus à faire presque regarder comme des rêves systématiques. Il ne craignait pas que ses opinions fussent connues du public , bien sûr que toujours il agirait d’après ses opinions, et que jamais on n’aurait à lui reprocher, comme à tant d’autres, un contraste humiliant entre ses principes et sa conduite.

Le département des fermes générales, dont M.Trudaine était chargé, a pour objet la plupart des impôts établis sur les consommations et le commerce. M. Trudaine croyait cette forme d’imposition également contraire aux intérêts de la nation et à ceux du prince : selon ses principes, les impôts sont toujours réellement payés par les propriétaires sur le revenu de leurs terres, soit que ce revenu se trouve soumis à un impôt direct, soit que des impôts indirets augmentent la dépense du propriétaire, en augmentant le prix des denrées qu’il achète, et diminuent son revenu en diminuant pour lui le prix de ses denrées, ou en augmentant les frais de l'exploitation des terres. Mais selon les mêmes principes, la forme des impôts n’est point indifférente : un impôt direct sur le revenu des terres est le seul équitable, parce qu’il est le seul qu’on puisse distribuer avec égalité; il est moins onéreux au peuple, parce qu’il n’exige rien de celui qui n’a rien; le moins onéreux aux propriétaires, parce qu’il n’exige point de frais pour sa perception ; et qu’ainsi les propriétaires, en payant directement la totalité de l’impôt, payent réellement

ÉLOGE UE M. TRL'ÜAINE.

moins que lorsque, sous une autre forme, ils croient n’en payer qu’une partie. Les impôts indirects, au contraire, se lèvent immédiatement sur la partie du peuple qui vit de son travail; et c’est contre elle que s’exercent ces rigueurs trop souvent inévitables pour en assurer le recouvrement : la distribution de ces impôts est toujours inégale, parce qu’il est impossible de les proportionner, soit aux facultés de ceux qui les payent, soit à la valeur des objets sur lesquels ils sont imposés. Ces impôts entraînent des frais énormes de perception; découragent le commerce, les arts, l’agriculture; emploient un grand nombre d’hommes, dont le temps et l’industrie sont perdus pour l’État; inspirent au peuple le désir de se soustraire par la fraude au joug qu’ils appesantissent sur lui; font naître une race nombreuse de fraudeurs, que l’habitude de faire un métier dangereux et de braver les lois peut rendre funestes à la société; entretiennent une guerre sourde entre la nation et les régisseurs des impôts; obligent enfin, pour réprimer ceux qui font la fraude ou qui en profitent, d’établir des peines sévères, injustes même, osons le dire, puisqu’elles mettent au rang des crimes des actions qui ne blessent aucun des devoirs primitifs de l’homme ; et ces peines, que le nombre des délits oblige de multiplier, font perdre des citoyens, ruinent leurs familles, anéantissent leur postérité. Telles étaient, aux yeux de M. Trudaine, les suites nécessaires et prochaines des impôts indirects : il en gémissait. Il voyait que, par une influence plus éloignée, ces impôts tendaient à relâcher les liens

KLOGfc UE M. THUDAISE. al 5

qui attachent l'homme à la patrie; à transformer en une charge odieuse ce qui ne serait , dans une société bien réglée, qu’un acte de citoyen, une contribution à la dépense commune de l’État, un sacrifice de chacun à la sûreté de la patrie , et à la sienne propre. M. Trudaine était même persuadé que la réduction des impôts indirects à un seul impôt direct, loin d’ëtre une chimère, comme quelques politiques ont paru le croire, pourrait s’exécuter sans troubler le repos des citoyens, sans se permettre aucune injustice même passagère, et qu’il ne fallait, pour opérer une révolution si nécessaire au bonheur public, que du temps, de la sagesse, des vues saines et du courage.

Cependant, enchaîné parles circonstances, subordonné toujours (si on en excepte deux époques trèscourtes) à des ministres qui avaient d’autres opinions que les siennes, M. Trudaine ue pouvait suivre ses principes dans toute leur étendue : mais il cherchait toujours à diminuer la complication des droits, à les concilier avec l’intérêt du commerce; il se rapprochait de cette simplicité à laquelle il sentait trop qu’il ne pouvait espérer d’atteindre : tel un pilote, porté sur une mer orageuse, et forcé d’obéir à des vents qui le poussent successivement vers tous les points, et tendent à l’écarter de sa route, paraît céder à leur impulsion, et naviguer au hasard ; tandis qu’occupé sans cesse du point où il veut se rendre, il y dirige toutes ses manœuvres, et fait servir à se rapprocher de son but, les mêmes forces qui semblent devoir l’en écarter.

2!<) ÉLOGE DE M. THUDAINE.

M. Trudaiue désirait depuis longtemps de trouver un canton où, sans gêner l’administration générale, il put faire un essai de ses principes, et opposer aux hommes qui les rejetaient, une preuve de fait qui, sans être plus concluante que les preuves de raisonnement, serait du moins plus difficile à combattre. Dans un voyage entrepris pour rétablir sa santé, il avait vu ce pays de Gex , alors honoré par le séjour de M. de Voltaire, et devenu l’objet de la curiosité des voyageurs éclairés qui s'empressaient d’aller rendre hommage au génie. Ce petit pays, séparé de la France par une chaîne des Alpes, mais ayant une communication libre avec la Suisse , ne pouvait être assujetti à des droits de consommation, sans employer une foule de préposés, sans une dépense excessive. Les maux qui étaient la suite trop nécessaire de cette position, et qu’il fallait peut-être attribuer à la situation du pays et à la forme des impôts, plutôt qu’aux hommes qui en paraissaient les auteurs; ces maux avaient souvent fait couler les larmes du vieillard de Fernej*; souvent il les avait combattus par son éloquence, et soulagés par ses bienfaits. Il n’eut pas de peine à se faire entendre au cœur de M. Trudaine ; et cet administrateur humain et éclairé profita d’un moment où les principes du gouvernement paraissaient se rapprocher des siens. Une contribution unique, imposée par le pays même, remplaça cette foule d’impôts sous lesquels il gémissait; et le peuple, malheureusement trop peu nombreux que renferment ces montagnes, vit naître, grâce à MM. de Voltaire et

Trudaine, des jours heureux qu’il n’espérait plus.

Les fermiers des impôts trouvèrent dans M. Trudaine un magistrat exact à maintenir les engagements que le roi avait contractés avec eux; mais n’oubliant jamais que le souverain était lié à son peuple par des engagements antérieurs et plus sacrés; combattant les extensions que, trompés sans doute sur l’étendue des droits affermés par le prince, ils cherchaient à donner à ces droits; s’y opposant avec une vigilance qu’on ne pouvait surprendre, avec une sagacité qu’on ne pouvait tromper, même en prenant le bien public pour prétexte; en6n, avec une fermeté inébranlable qu’on était étonné de trouver dans un homme d’un caractère naturellement doux et assez facile pour qu’on ait pu quelquefois l’accuser d’être faible. Mais l’amour de la justice et du bonheur du peuple avaient eu la force de l’emporter sur son caractère, force qui semble n’appartenir qu’aux passions. Nous n'ajoutons pas qu’il montra dans ces occasions une équité incorruptible : heureusement nous ne vivons ni dans un pays ni dans un siècle où une telle observation puisse être un éloge.

Dans l’administration du commerce, M. Trudaine trouva encore que les opinions adoptées par le commun des gens en place étaient en contradiction avec ses propres principes. Selon lui, le commerce devait être entièrement libre; les restrictions qui le gênent ne lui paraissaient que des impôts mis sur le commerçant, et payés par le peuple : toutes ces lois qu’on veut employer à favoriser l’industrie lia-

218 ÉLOGF. UE M. TRUDAIKE.

tionale, à faire pencher en sa faveur la balance du commerce, semblaient à M. Trudaine autant d’obstacles au bien même qui en avait été quelquefois le motif et souvent le prétexte.

Il croyait que les lois les plus sagement combinées produiraient tout au plus le même bien que la liberté seule eût produit, et le produiraient plus lentement et d’une manière plus imparfaite.

Mais le commerce, lié d’un côté à l’administration des finances, enchaîné de l’autre part par des traités politiques, était bien loin de pouvoir espérer une liberté entière : M. Trudaine fut obligé de se borner à relâcher ses fers, à rouvrir pour l'industrie des routes que les préjugés avaient longtemps fermées.

Par une suite des mêmes principes, il pensait que plus une denrée est nécessaire, et le besoin de cette denrée général et pressant, plus aussi le commerce en doit être libre, puisque l’effet naturel de la liberté du commerce est de rendre les denrées plus communes, d’en diminuer le prix, et de les faire circuler plus rapidement et avec plus d’uniformité: c’était donc surtout dans le commerce des subsistances que toute atteinte à la liberté lui paraissait dangereuse. Avant même d’avoir aucun autre droit de s’occuper de ces objets, que celui qui appartient à tout citoyen éclairé, il avait employé, auprès des ministres, pour obtenir des lois favorables à la liberté du commerce des subsistances, cette activité, cette persévérance que les hommes n’ont guère que pour leurs intérêts particuliers. Ce zèle ne pouvait naître que d’une conviction profonde, que d’un dé-

ÉLOGE DE M. TRUDAINE. a,9

sir bien pur du bonheur public, surtout dans des circonstances où il s’agissait de mettre en pratique des idées regardées encore en France comme des nouveautés, et où celui qui avait osé les proposer pouvait demeurer seul chargé de tous les risques de l’événement. La liberté intérieure fut rétablie en 1763 : en 1764, on accorda au commerce extérieur une liberté limitée; c’était beaucoup pour M. Trudaine, quoiqu’il eût demandé davantage, quoiquil eût cherché à prouver que toute restriction était un mal ; et qu’en ce genre, c’est précisément lorsque la liberté est entière et illimitée, qu’elle est un grand bien. En sollicitant ces lois, en éclairant le gouvernement sur leur utilité, M. Trudaine ne savait pas encore qu’il sollicitait le sacrifice de son repos au bien du peuple : mais quand il l’aurait prévu, son zèle n’en eût pas été ralenti , et il l’a bien prouvé depuis.

Quelques années après la publication de ces lois, il fut chargé de l’administration du commerce des subsistances, et bientôt il eut à combattre en même temps, et les mauvaises récoltes, et les préjugés qui en attribuaient l’effet aux nouvelles lois, et les contradictions sans nombre que toutes les nouveautés essuient, et des terreurs peu fondées sans doute, mais justifiées par la grandeur des maux qu’une erreur eût pu produire. M. Trudaine sentait qu aux yeux du public peu éclairé sur ces objets, il avait a répondre de la subsistance de tout un peuple ; mais il eût cru manquer à son devoir, s’il se fût permis le moindre retour vers ses propres intérêts, vers le

2iO ÉLOGE DE M. TBUDA.1NE.

danger que pouvait courir ou sa fortune, ou même sa réputation. Cependant, excédé du travail qu’entraînait l’exécution d’un nouveau plan , tourmenté par la crainte des maux publics, par celle de voir en accuser les mêmes lois qu’il regardait comme le seul moyen de les réparer et de les prévenir, sa santé succomba sous tant de peines; il vit approcher lentement le terme de sa vie, accablé par cette pensée cruelle que peut-être le fruit de ses efforts allait disparaître avec lui. Nous n’essayerons pas de peindre, dans cette circonstance terrible, l’ame de ce magistrat vertueux; nous le laisserons parler luimême. Voici comment il s’exprime dans une espèce de testament qu’il fit alors, testament digne d’un père qui lègue à ses enfants un héritage plus précieux que ses biens, ses leçons, ses sentiments et ses exemples : « L’origine de mes grandes peines (dit-il) « a été le département des grains dont je me suis « trouvé chargé dans un moment où plusieurs an- « nées consécutives de récoltes médiocres avaient « amené une cherté désolante. Cette circonstance « était d’autant plus affreuse pour moi,qu’elle suivait « immédiatement une loi que j’avais fort sollicitée « pour la liberté du commerce des grains, loi que je « croyais et que je crois encore le salut du royaume « et de l’humanité. Mais la plupart des hommes, « remplis, les uns de préjugés, les autres de mau- « vaises intentions, ont cherché à en arrêter l’exécu- « tion. J’ai cherché à la soutenir par mon travail et « mon occupation, parce que je prévoyais que « l’inexécution de cette loi entraînerait des maux

« infiniment plus grands. J’ai eu la douleur de voir « mes intentions perpétuellement traversées par les «préjugés les plus absurdes, les plus populaires: « souvent desservi par les saisons, j’aurai traîné la « vie la plus malheureuse, si je ne survis pas long- « temps au moment où j’écris; et je crois devoir le « dire, afin de servir de- leçon à mes fils : qu’ils fas- « sent tous leurs efforts pour être utiles à la patrie; « ils doivent s’attendre à éprouver des contradic- « tions et des obstacles; mais qu’ils emploient tout « leur courage pour les surmonter, comme j’ai tâché « de leur en donner l’exemple : puissent-ils, pour « leur bonheur, avoir un peu plus de calme que « moi ! #

M. Trudaine se trompait sans doute, en formant ce dernier souhait pour ses eufauts : ce calme qu’il semblait désirer pour eux et pour lui-mëme, et dont il était bien incapable, eût été de l’indifférence : malheur à l’homme d’État qui, dans une situation pareille, serait tranquille, ou mettrait tout son orgueil à le paraître !

Heureusement pour la nation, le repos rendit à M. Trudaine une partie de ses forces : sa santé affaiblie lui permit encore d’être utile; il vit les lois à l’exécution desquelles il l’avait sacrifiée, adoucir les malheurs des récoltes, et donner à l’agriculture une activité nouvelle , que la suspension momentanée de ces lois n’eut pas le temps d’arrêter; il les vit enfin rétablir, et il a eu cette consolation, la seule nécessaire à l'homme de bien , que les sacrifices qu’il avait faits n'ont point été perdus pour sa patrie.

122 ÉLOGE UE M. TKLUA1NE

M. Trudaiue avait porté dans l'administration des manufactures, les mêmes principes de liberté qui avaient présidé constamment à toutes ses opérations sur le commerce. Dans ses réglements, dictés par le désir de perfectionner l’industrie, ou de la diriger, d’établir de l’ordre parmi les ouvriers, de veiller aux intérêts du public , ou même à sa sûreté, il ne voyait encore que des impôts qui renchérissaient le prix des denrées, des fers qui retenaient dans l’oppression la partie la plus pauvre du peuple; des entraves qui retardaient l’industrie, au lieu de la régler; des moyens enfin d’éterniser les préjugés, et de perpétuer l’enfance des arts : mais il n’en est pas des manufactures comme du commerce, qui, dans les principes de M. Trudaine, ne reçoit d’encouragement utile que la liberté. Il y a dans les arts des procédés imparfaits qu’il faut rectifier : chaque nation est eu possession de secrets qui lui assurent la supériorité dans certaines fabriques, et dont un administrateur éclairé doit chercher à enrichir l’iudustrie de son pays. Il y a partout , et dans tous les arts, un point de perfection à se proposer, dont on est partout éloigné, et qu’on ne peut atteindre que par une suite de recherches et de découvertes. Sous ce point de vue, les manufactures ont besoin d’être encouragées; mais l’encouragement devient inutile ou nuisible, s’il n’est dirigé par une connaissance approfondie des arts. Guidé par la théorie de la chimie et de la mécanique, M. Trudaine avait étudié les arts en philosophe et en homme d’État. Sous lui, nos manufactures se corrigèrent; on ravit à l’industrie étrangère

ÉLOGE DE M. TRÜDA1ME. ai3

la plupart de ses secrets; une foule de découvertes ajoutèrent à la perfection de nos arts : niais en cherchant à connaître les secrets des autres nations , il ne cherchait pas à leur cacher ceux de nos manufactures; ces idées mercantiles, qui font regarder l’industrie étrangère comme ennemie, et supposer qu’il existe dans les arts et dans le commerce un intérêt national séparé de l’intérêt général de l’humanité; ces idées étaient trop éloignées des principes de M. Trudaine, et surtout de son caractère. Il était convaincu que les hommes de tous les pays n’ont qu’un même intérêt, celui que toutes les terres produisent le plus qu’il est possible, et que chez toutes les nations , les arts soient au plus haut degré de perfection, puisque le véritable intérêt de tous les hommes est d’avoir, avec le plus d’abondance, des denrées meilleures et des marchandises plus perfectionnées.

M. Trudaine ne songeait à multiplier en France que les productions qui conviennent à sa terre, à son climat. Cette manière de forcer toute terre à tout produire; d’arracher d’un sol les plantes qu’il se plaît à nourrir, pour le charger de productions qui n’y croissent qu’à regret et à force de dépenses; d’exécuter à grands frais , chez soi , ce qu’on peut tirer à bon marché de l’étranger : ces petites vues avaient cédé à des vues plus profondes. L’idée de flatter la vanité nationale, par une indépendance prétendue de toute production étrangère , ne pouvait guider un administrateur aussi éloigné que M. Trudaine de toute charlatanerie politique : il vou-

ÉLOGE UE M. TKUDAINE.

lait seulement enrichir le peuple par l’augmentation des productions de la terre, par l’emploi le plus utile de ses productions.

Toute protection, toute faveur accordée à une branche particulière d’industrie, lui paraissaient souvent un mal et presque toujours une injustice : ainsi il ne lui restait, pour encourager l’industrie qu’il croyait la plus utile, que deux moyens, l’instruction et l’exemple; et jamais il ne se crut permis d’en employer d’autres.

Le talent d’invention dans les arts méritait des récompenses particulières; et c’est précisément pour ces idées nouvelles , inconnues , dédaignées , quelquefois même combattues par ceux à qui elles seraient le plus utiles, que le gouvernement doit avoir des encouragements. Sous l’administration de M. Trudaine, ces récompenses se bornaient souvent à acheter, des artistes, un certain nombre de machines qu’ils avaient imaginées : on distribuait ces machines dans les manufactures; les découvertes se répandaient avec plus de rapidité; et ces récompenses étaient encore utiles au public, au lieu de lui être à charge.

Économe des trésors du peuple, il faisait rare» ment des avances; il fallait du moins que la probité des artistes répondît de l’emploi de ces avances, et leurs talents du succès de leurs tentatives.

Mais des marques d’estime et de confiance encourageaient les hommes qui travaillaient utilement; des distinctions honorables attendaient ceux qui se signalaient d’une manière plus grande; et ce qui

ÉLOGE DE M. TRUDAINE. aa5

vaut mieux pour l’encouragement des arts, que des récompenses brillantes , tous se croyaient sûrs que rien de ce qui serait utile n’échapperait à la justice de M. Trudaine; que jamais l’envie ne leur ferait manquer une récompense méritée , que la charlatanerie ne pourrait la leur enlever. Tels étaient les moyens de M. Trudaine : il voulait qu’ils coûtassent peu à l’État, et ne coûtassent rieu à la liberté.

Comme ce n’était point de la vanité des artistes, et encore moins de la sienne qu’il s’occupait, il ne mettait aucun faste dans ces récompenses. Il craignait que les mêmes choses qui , chez une nation grave, eussent honoré les talents, ne devinssent un moyen de les avilir chez une nation légère, habile à saisir le ridicule, et qui, amie de la simplicité, même au milieu de la frivolité et du luxe, voit presque comme un ridicule tout ce qui a de l'appareil et de l’éclat. Il savait encore que dans un pays où il y a une cour, de grandes charges, des dignités héréditaires, des ordres dont le souverain semble s’honorer de porter les marques; enfin, une noblesse militaire qui se plaît à cacher son origine dans la nuit des temps, toute autre distinction paraît bien petite, et souvent même a l’inconvénient d’annoncer que celui qui l’obtient n’a pas droit de prétendre à ces grandes prérogatives : il savait qu’en récompensant le mérite, il ne faut pas le dégrader, du moins aux yeux des premières classes de la nation, par des honneurs qui lui fassent sentir une différence d’état déjà trop marquée. Une âme délicate et haute faisait apercevoir toutes ces nuances à M. Trudaine. Il vou- II. 15

ua6

lait que, si les talents recevaient d’autres distinctions que la gloire (récompense qui ne dépend pas de l’autorité), ces distinctions fussent dignes d’eux et de lui ; mais il pouvait donner toujours une récompense précieuse, grâce à ses lumières et à ses vertus; c’était son suffrage. Les artistes, qui savaient combien ses connaissances étaient profondes et étendues, préféraient cette récompense à toutes les autres : il n’est pour un administrateur ignorant aucun moyen de remplacer cet avantage; si les distinctions qu’il distribue peuvent flatter la vanité, jamais elles n’encouragent le talent.

Tels furent , dans ces différentes parties de son administration , les principes de M. Trudaine; principes qui, comme nous l’avons déjà dit, furent la règle constante de sa conduite, et sur lesquels il ne varia jamais, parce que jamais il ne sacrifia ni sa raison aux circonstances, ni sa conscience à ses intérêts.

Ces principes n’étaient pas uniquement le fruit de l’étude profonde qu’il avait faite de l’art d’administrer les grands États. Peu d’hommes ont plus lu, plus médité sur cet objet important ; mais l’expérience l’avait encore plus éclairé que la théorie. Trouvant presque partout dans les détails de son administration, des opinions, des usages, des règlements contraires à ses principes, il avait été fatigué de cette foule d’inconvénients et de désordres qu’il en voyait naître à chaque instant : il avait été affligé des maux sans nombre qui en étaient la suite; et ce que le raisonnement avait fait découvrir aux autres, il l’avait VII.

ÉLOGE DF. M. TRU DAINE. aay

L’activité du commerce et de l’industrie dépend de la multiplication des grandes routes , des ports de commerce, des rivières navigables, des canaux, des ponts qui unissent les provinces que la nature a séparées par des fleuves; disons plus, sans tous ces moyens de communication, les provinces de l’intérieur d’un grand État, les cantons éloignés des grandes villes seront toujours sans fertilité, sans force, sans population; les subsistances circuleront lentement, et la vie d’une partie du peuple restera toujours à la merci des saisons.

C’est ce qu’avait senti M. Trudaine le père, et dans cette partie, son éloge n’est plus séparé de celui de son fils. 11 est doux de pouvoir unir ces deux noms chers à la patrie, chers à l’Académie, qui les a comptés longtemps parmi ses membres, et qui s’honorait de leurs vertus. Le département des ponts et chaussées prit entre leurs mains une activité et une importance que jamais ils n’avaient eues : toutes nos provinces furent réunies par des routes nouvelles ; les grandes rivières traversées par des ponts; nos ports de commerce réparés et multipliés : la France entière prit sous cette administration une face nouvelle. L’intérêt du commerce et de la défense de l’État présidait à l’établissement des communications; et pour citer un exemple unique peut-être dans l’histoire d’une monarchie, on vit, aux portes de la capitale, construire sur la Seine un pont de pierre destiné à une route de commerce, tandis que la communication de la cour qui , sous des administrateurs courtisans, eût été le premier objet de leurs

soins, se faisait encore par des ponts .de bois. MM. Trudaine croyaient que la véritable splendeur du trône n’est que dans les monuments utiles aux peuples.

Dans cette partie de l’administration, les connaissances de M. Trudaine le défendaient encore contre des erreurs d’autant plus difficiles à éviter, que la voix publique est presque toujours eu ces occasions complice des fautes de l’administrateur. Il ne suffit pas que les ouvrages consacrés à l’utilité publique remplissent le but qu’on s’est proposé; il ne suffit pas que les difficultés qui s’opposaient à la construction de ces ouvrages aient été heureusement surmontées : si, comme il n’est arrivé que trop souvent, des vues particulières ont empêché de donner à ces travaux une utilité plus grande; si l’idée d’une magnificence déplacée en a augmenté la dépense; si la vanité a rassemblé des obstacles pour avoir l’honneur de les vaincre; alors, tandis que le vulgaire est frappé du mérite de la difficulté vaincue, tandis qu’il admire le spectacle imposant d’une construction hardie, d’un immense travail, d’une dépense énorme, l’homme éclairé ne voit qu’une charlatanerie méprisable, plaint le peuple immolé à la vanité d’un artiste, et gémit de l’ignorance de l’homme en place.

M. Trudaine savait qu’un ouvrage public n’est digne d’estime que lorsqu'il réunit tous les avantages dont il est susceptible, et n’est grand que lorsqu’il étonne par la comparaison de ce qu’il est avec ce qu’il a coûté; enfin, qu’il n’annonce le vrai génie

K LOGE DE M. TRUDAINE. Jît)

que par la simplicité des moyens. Mais pour n’être point trompé en ce genre, il faut être en état nonseulement de juger les projets qu’on a sous les yeux; il faut encore savoir deviner en quelque sorte s’il n’existe point d’autres moyens ou meilleurs, ou moins dispendieux, moyens que des motifs secrets ont pu écarter des yeux de l’administrateur : il faut être supérieur en lumières à ceux dont on doit , craindre ou ia vanité ou l’intérêt; il faut être défendu par l’amour du bien public contre l’illusion d’une gloire passagère et contre le goût du grand, si puissant sur les âmes élevées. Nous ne dirons pas ici que M. Trudaine n’ait jamais été entraîné dans des projets inutiles et magnifiques, que, rendu à luiméme, il eût désapprouvés : et quel bomme en place, obligé de combattre sans cesse les intérêts particuliers, toujours réunis contre l’intérêt du peuple, n’aurait pas eu, dans l’espace de vingt ans, un moment d’erreur? Du moins il succomba rarement; et si le devoir de rendre justice à la mémoire des morts pouvait autoriser à dire aux vivants des vérités dures et inutiles, nous pourrions citer des exemples remarquables, où il opposa son courage et ses lumières à des projets imposants, mais ruiueux, célébrés par la voix publique, et condamnés par le jugement des hommes éclairés. Nous pouvons ajouter que M. Trudaine a fait plus encore , qu’il a eu le courage de réparer ce qu’il regardait comme une faute : nous l’avons vu souscrire avec empressement à la loi qui réduisait à une largeur nécessaire aux besoins de la circulation , ces grands chemins dont

a3o ELOGE DE H. TBUDA1NF..

une fausse idée de magnificence avait augmenté la largeur aux dépens de la culture.

Dans ses différents départements, M. Trudaine ne fut ni jaloux de ceux qui travaillaient sous ses ordres, ni gouverné par eux : ses lumières, la noblesse de son âme, la pureté de son zèle, le défendirent de ces deux fautes entre lesquelles marchent les hommes chargés des grandes affaires, et qu’il est malheureusement plus commun de commettre toutes deux que d’éviter à la fois.

M. Trudaine regardait la justice comme la première loi de toute administration; ennemi de cette politique encore trop accréditée, reste odieux de l’école que fonda Machiavel dans un siècle d’ignorance et de crimes, il ne croyait pas que ce qui était injuste pût jamais être utile. Le bonheur du peuple était à ses yeux le seul devoir et la seule vraie gloire des souverains ; c’était uniquement par le bonheur dont jouit le peuple, qu’il jugeait de la richesse ou de la puissance des nations, des talents ou des vertus de ceux qui les gouvernent. 11 croyait que les hommes appelés â l’administration ont plus besoin de vertus et d’instruction que d’adresse et d’habileté. Il ne voyait dans toutes ces prétendues finesses qu’on donne pour la science de gouverner, qu’un art inventé par des fourbes pour corrompre les souverains et opprimer les peuples. Telle fut toute sa politique : elle était simple , elle était celle d’un homme vertueux et d’un ami de l’humanité.

Avec de tels principes, forcé d’étre témoin des maux que les circonstances ne lui permettaient pas

ÉLOGE DE M. TUDDAINF.. Vl3t

de soulager, le bien qu’il avait fait ne le consolait pas de celui qu’il n’avait pu faire; le succès même de ses travaux dans les ponts et chaussées ne lui donnait point une joie pure : il avait trop longtemps demandé en vain, que les possesseurs des terres employées en grands chemins fussent dédommagés de leurs pertes, et il n’obtint cette justice que dans les dernières années de son administration.

Il voyait surtout avec douleur que ces travaux coûtaient trop au peuple, et que le pauvre était forcé de donner gratuitement ses journées. M. Trudaine aurait voulu que les grandes routes, payées par les propriétaires qu’elles enrichissaient, eussent offert des salaires au pauvre qui était sans travail , et qu’elles eussent été pour lui une ressource dans ses maux, et non un atelier de servitude et de misère. Il avait pu espérer un moment d etre témoin de cette heureuse révolution , qui était l’objet de tous ses vœux; cette espérance trompée fut une de ses dernières peines.

Il y avait longtemps que sa santé, affaiblie par le travail, ne lui laissait plus qu’une existence pénible, et qu’il soupirait après la retraite : il sentait qu’en gardant ses places, il faisait au bien de son pays le sacrifice de son bonheur et de sa vie.

Il avait obtenu l’avantage de confier une partie des objets de son département à M. de Fourqueux , dont il avait épousé la fille. Ce n’était point parce que ce magistrat vertueux était son beau-père, que M. Trudaine l’avait choisi ; mais il s’était trouvé heureux d’avoir dans sa famille un citoyen éclairé et

a32 ÉLOGE DE M. TRUDAINE.

ami du peuple, que la voix publique appelait aux places de l’administration ; et il savait qu’en préparant par cette adjonction un appui à ses enfants, il donnait un protecteur au peuple, et au souverain un ami de la vérité et de la justice.

La suppression des charges d’intendants des finances vint enfin lui rendre le repos. Nous ne dirons pas qu’il a perdu sans regret une place qui , depuis plus de quarante ans, était dans sa famille, et dans laquelle MM. Trudaine avaient toujours si bien mérité de ia patrie : il n’y a qu’un moment où l’homme vertueux puisse quitter les affaires sans regret; c’est celui où il ne peut plus espérer de faire le bien ; et comme il est, pour les ambitieux déplacés, des douleurs qu’un citoyen vertueux ne connaîtra jamais, il en est pour celui-ci, que les ambitieux ne peuvent mëmesoupçonner.Telle serait la douleur de voir sa chute être le signal du malheur public; tel est le regret d’abandonner des projets utiles déjà commencés, de renoncer à des vues encore trop peu développées, pour qu’on puisse se flatter qu’elles ne seront point abandonnées, que le bien sera fait du moins par d’autres mains, et qu’on n’aura perdu que l’honneur d’y avoir contribué. Ainsi, nous ne craindrons pas d’avouer que M. Trudaine a regretté l’administration des manufactures , où l’étendue de ses lumières et ses principes de liberté avaient produit tant d’heureux effets. Il regretta surtout le département des ponts et chaussées : c’était dans ce département qu’il avait travaillé le plus, qu’il croyait avoir été le plus utile, et qu’il avait le plus d’espé-

ÉLOGE DF. M. TRliDAINE. a33

rance de l’être encore. Mais, tandis que le temps ne fait que rendre plus sensible à l’ambitieux la perte de sa puissance , il console l’homme de bien : éloigné des objets dont il s’occupait, il cesse bientôt de prendre aux affaires d’autre intérêt que celui dont un bon citoyen n’est jamais corrigé par l’inutilité même de ses vœux ou de ses efforts.

M. Trudaine, rendu au repos, à l’amitié, aux sciences, allait être heureux. Il jouissait d’une grande fortune héréditaire, qui ne lui avait coûté ni peines, ni bassesses, ni remords; qu’il ne pouvait avoir la sottise de regarder comme un mérite, puisqu’elle n’était pas son ouvrage; mais qui, lui laissant la possibilité de faire du bien, et d’entreprendre des travaux utiles aux sciences , était pour lui un moyen assuré de bonheur. L’éducation de deux fils, qui annonçaient déjà qu’ils seraient dignes de leur père; des recherches sur la chimie et la physique déjà commencées, et qu’il avait été obligé de sacrifier à ses devoirs, lui offraient une ressource certaine contre l’ennui. En perdant ses places, il avait conservé toute sa considération, parce qu’il ne la devait pas à ses places, mais à vingt ans d?une administration sans tache, à une probité pure et courageuse, à l’habitude que la nation avait prise de respecter son nom.

Une mort inattendue le ravit à ses amis, le 5 août 1777; elle fut douce pour lui, et cruelle pour ceux qui l’aimaient; ils allaient jouir de lui tout entier. Cher à sa patrie, qui se souvenait de ses services, et qui n’avait pas renoncé à l'espérance de le voir lui

*34 ÉLOGE DK M. TKUDA1HL.

en remire de nouveaux, il fut regretté des étranger!». Ceux qui avaient parcouru la France avaient appris à le connaître par le bien qu’il avait fait; ceux que le désir ou de jouir de nos arts ou de connaître nos hommes célèbres avait amenés à Paris, cherchaient avec empressement à être admis dans sa société ; et lorsqu’ils retournaient dans leur pays pleins du souvenir des vertus que la simplicité de son caractère n’avait pu leur dérober, ils peignaient M. Trudaine comme un magistrat éclairé et incorruptible, comme un citoyen ami du peuple , comme un philosophe occupé du bonheur de tous les hommes. Dans une âme aussi élevée, l’amour de la patrie n’excluait point l’intérêt que l’on doit aux autres nations, même à celles qui, par une fausse politique, se regardent comme nos rivales. Il ne croyait point que la prospérité d’un État (si elle se fonde sur le malheur de ses voisins) puisse jamais être ou réelle ou durable; convaincu que pour les nations qui habitent le globe, comme pour les hommes réunis dans la même société, l’intérêt particulier bien entendu se confond avec l’intérêt général.

Nous ne parlerions pas du désintéressement de M. Trudaine, si malheureusement cette vertu n’était très-rare , même parmi ceux qui n’auraient aucun mérite à la pratiquer; si surtout elle n’était trop souvent un effet de l’orgueil ou d’une avidité plus adroite. M. Trudaine fut désintéressé, et il le fut sans faste. A la mort de son père, ayant été nommé à ses places dans le conseil des finances et dans celui du commerce , il demanda au feu roi la permission de

Page 1