G ÉLOGE DK H. TRUDA.IB F
meilleure manière de faire le verre métallique, connu sous le nom impropre de Flitit-glass ; il fit exécuter une lentille plus grande que celles qui avaient été construites jusqu’ici, et destinée à des expériences de chimie, qui devaient ajouter une nouvelle branche à cette science. M. Trudaine, qui voyait les sciences plus encore en homme d’Etat qu’en physicien, semblait préférer la chimie à toutes les autres, parce qu’il la croyait la plus utile.
Les ingénieurs des ponts et chaussées furent chargés par lui de rassembler dans toutes les provinces les matériaux nécessaires pour connaître en grand, et d’une manière utile, l’histoire naturelle tle France.
M. Trudaine avait cultivé la littérature française; celle des Anglais, des Italiens et des Allemands, lui était familière. Nous ne parlerons pas ici de quelques ouvrages d’agrément, qui furent le fruit de sa jeunesse et de son goût pour les lettres, et que lui-même a condamnés à l’oubli. A la mort de son père, il parut désirer de lui rendre le triste devoir dont je m’acquitte aujourd’hui envers la mémoire du fils. Cet éloge, écrit avec élégance et avec noblesse, est un monument précieux pour l’Académie, et le seul ouvrage imprimé de M. Trudaine : la piété filiale pouvait seule lui dérober des instants dus à la patrie.
M. Trudaine fut bon ami, bon fils, bon mari, bon père. Aux vertus du citoyen et du magistrat, il joignit les agréments de l’homme du monde. Aimable et doux dans sa vie privée, se livrant à la
ÉLOGE DE M. THDDAINE. a3 7
société avec plaisir, on eût pu l’accuser de trop de facilité et d’amour de la dissipation ; mais le goût de la dissipation ne lui a fait négliger aucun devoir. Peu d’hommes en place, peu de particuliers même, ont réuni des connaissances aussi étendues, aussi variées : enfin, la facilité de son caractère ne l’a jamais fait consentir à une chose injuste. Aussi, les ennemis de M. Trudaine, en le jugeant avec une sévérité qu’on n’a jamais ni pour la médiocrité, ni pour le vice, purent bien lui reprocher cette mollesse de caractère, que les obstacles qui s’opposent au bien rebutent trop facilement; cette faiblesse, qui, dans toutes les actions où la justice n’a point prescrit rigoureusement notre conduite, cède trop aisément à la considération ou à l’amitié, et qui semble ne tenir qu’à la paresse ou à la bonté : mais jamais ces mêmes ennemis n’ont osé ni le soupçonner, ni même l’accuser de cette faiblesse vraiment coupable, qui, née de l’indifférence pour la gloire et la justice, ne voit dans le bien qui s’offre à elle, que des obstacles et des dangers , se prête au mal lorsqu’elle ne craint point d’avoir à en répondre, le commet même avec tranquillité, lorsque, pour s’y refuser, il faudrait compromettre un intérêt d’ambition ou de repos ; faiblesse que l’on juge trop favorablement en ne la regardant que comme un défaut du caractère , puisqu’elle n’est dans ceux à qui on la reproche, qu’un art de cacher, sous le masque de la timidité ou de l’insouciance, des vices plus odieux, et un moyen adroit de se dérober à l’indignation publique en se dévouant au mépris ;
parce qu’on se sent le courage qui supporte le mépris , et qu’on manque de celui qui brave la haine.
M. Trudaine préférait la société des savants aux sociétés brillantes que ses places ne lui permettaient pas de fuir, et où sa réputation d’homme d’esprit le faisait désirer. Il regardait les savants comme des citoyens utiles, comme des hommes supérieurs aux autres par leurs lumières, et qui, préservés par l’étude de l’ennui et de l’oisiveté, échappent aux deux causes de corruption les plus dangereuses peut-être, parce qu’elles sont les plus communes, celles dont on se défie le moins, et dont on a le plus rarement le courage de se défendre. Il savait estimer les savants, les servir, et ne jamais prétendre à les protéger. Cette conduite prouve qu'il a été du petit nombre des gens en place qui ont aimé les talents pour eux-mêmes, et non pour cette influence si puissante que le suffrage des hommes à talents a toujours sur l’opinion et sur l’estime publique.
Sa place d’bonoraire à l’Académie a été remplie par M. le duc d’Ayen, que lui-même avait désiré d’avoir pour confrère , et qui nous a apporté les mêmes goûts, les mêmes lumières et les mêmes sentiments.
Bernard de Jussieu, docteur en médecine des fa-
ÉLOGE UE M. DE JUSSIEU. a3()
cultés de Paris et de Montpellier, professeur et démonstrateur de botanique au jardin royal, de la Société royale de Londres, des Académies de Berlin, Pétersbourg, Upsal, de l’institut de Bologne, etc., naquit à Lyon, le 17 août 1699, de Laurent de Jussieu, docteur en médecine, puis maître en pharmacie de la même ville, et de Lucie Cousin.
Il vint à Paris en 1714» achever ses études sous les yeux d’Antoine de Jussieu, son frère, membre de l’Académie royale des sciences, professeur de botanique au jardin du roi , et qui jouissait d’une grande réputation, soit comme botaniste, soit comme médecin.
A peine les études de M. de Jussieu furent-elles finies, que son frère entreprit, en 1716, un voyage pour examiner les plantes des Pyrénées, de l’Espagne et du Portugal. M. de Jussieu l’accompagna dans ce voyage : jusqu’alors il n’avait montré pour la botanique aucune préférence marquée; c’était la première fois qu’il observait des plantes hors d’un jardin de botanique, et jamais il n’a oublié ni aucune de celles qu’il vit alors, ni le nom et la position des lieux où il les avait trouvées. On a vu souvent des hommes indifférents à tous les objets qu’on offrait successivement à leur attention, et montrant pour toute espèce d’exercice de l’esprit une indolence que l’on prenait pour de la stupidité, se porter tout à coup vers un objet pour lequel ils semblaient exclusivement destinés, le suivre avec une véritable passion, et déployer des leurs premiers pas une ardeur et une sagacité qu’on n’eût pas soupçonnées;
mais rarement ces hommes, que la nature paraissait avoir formés par une organisation particulière pour n’acquérir qu’un seul genre d’idées, ont été dans ce genre même des hommes supérieurs ; et il ne faut pas en être surpris : ce talent exclusif pour un objet est une preuve qu’ils manquaient sans doute de cette flexibilité, de cette mobilité d’esprit qui, loin d’être incompatible avec le génie, sert à multiplier ses moyens et ses ressources. Ce n était pas seulement pour être botaniste que M. de Jussieu était né; c’était pour observer la nature, et c’est précisément pour cela qu’il a été un si grand botaniste : peu d’hommes ont réuni au même degré les qualités d’un excellent observateur; une mémoire prodigieuse qui pouvait embrasser une immensité d’objets, et une netteté d’esprit qui ne les confondait jamais; l’avidité de savoir et la patience; des vues grandes et hardies, et une timidité scrupuleuse quand il fallait s’arrêter à une opinion ; un esprit capable de former des combinaisons étendues et profondes, mais qui descendait sans peine aux plus petits détails; enfin, un amour vif de la vérité et nul désir de la gloire; car l’amour de la gloire et l’avidité d’en jouir conduisent souvent les observateurs à n’apercevoir jamais que des choses extraordinaires , ou à prétendre avoir vu ce qu’ils n’ont fait qu’entrevoir.
A son retour d’Espagne, M. de Jussieu observa avec son frère les plantes du Lyonnais et d'une partie des Alpes, puis il le quitta pour aller à Montpellier suivre les études de médecine. 11 se destinait à exercer la médecine dans sa patrie : ni le séjour
£1.0 G K DE M. DK JUSSIEU. ll\l
de la capitale, ni la considération attachée aux sciences, et dont il avait vu jouir son frère en France et chez les étrangers, ni la gloire à laquelle ses heureuses dispositions lui permettaient d’aspirer, n’avaient pu faire naître en lui des prétentions plus relevées.
Heureusement pour la botanique, à peine eut-il essayé la pratique de la médecine, qu’il éprouva une impossibilité entière de continuer l’exercice de cette profession ; trop sensible aux maux de ses malades, il souffrait de leurs peines ; elles lui causaient de violentes palpitations de cœur; l'humanité faisait sur lui les effets que produit à peine l’amitié sur les hommes d’une sensibilité commune.
Il fallait cependant à M. de Jussieu un état qui lui tint lieu de fortune : il l’obtint de ses talents, de la réputation de son frère et de la justice de M. Vaillant. Ce botaniste célèbre était alors démonstrateur au Jardin du roi; il avait pu espérer d’y remplacer M. de Tournefort dans le titre de professeur, et la place avait été donnée à M. de Jussieu l’aîné : ce choix devait d’autant plus blesser M. Vaillant, que M. de Jussieu l’aîné suivait les idées et les vues de M. de Tournefort, dont M. Vaillant avait plus d’une fois combattu les opinions, et qu’ainsi la préférence accordée à M. de Jussieu semblait l’avoir été en même temps aux idées de M. de Tournefort. Cependant, en vivant avec M. de Jussieu, M. Vaillant lui pardonna bientôt. Instruit des talents et de la science prématurée du jeune Bernard de Jussieu, il fut le premier à proposer de l’appeler à Paris, et à destiner II. 16
ÉLOGE l»E M. DE JUSSIEU.
«« frère de son rival, devenu son ami, la survivance d’une place que son âge ne lui permettait plus de remplir. M. de Jussieu vint donc à Paris; et, bientôt après, il fut nommé à la place que la mort de M. Vaillant laissait vacante.
Le jardin royal n’était pas alors dans l’état où nous le voyons aujourd’hui : confié aux soins du premier médecin du roi , l’état de ce jardin dépendait du goût plus ou moins vif que le premier médecin avait pour l’histoire naturelle : les fonds destinés à l’entretien de cet établissement étaient souvent employés à d’autres usages, regardés comme plus importants par celui qui en avait la disposition. Un établissement de ce genre ne pouvait devenir florissant qu’en acquérant un chef qui mît son honneur à le faire prospérer, et qui attendît une partie de sa considération du succès de ses soins.
Le cabinet d’histoire naturelle n’était alors qu’un simple droguier, dont le démonstrateur de la botanique avait l’inspection; et M. de Jussieu l’aîné avait été obligé de sacrifier ses appointements pour empêcher la dégradation totale du jardin des plantes.
A l’arrivée de M. Bernard de Jussieu , tout changea de face : avec autant de zèle que son frère , il avait tout son temps à donner au rétablissement du Jardin du roi : le droguier devint bientôt un cabinet d’histoire naturelle, qui fournit les premiers matériaux de cette collection immense , que le zèle et les soins de MM. de Buffon et Daubenton ont rendue si célèbre. M. de Jussieu veillait lui-même à la culture des plantes, à leur distribution dans les serres,
aux détails des précautions nécessaires pour les conserver; il instruisait les jardiniers, et il parvint à en faire de vrais botanistes.
Chaque année, il conduisait, dans les campagnes des environs de Paris, les élèves qui avaient suivi ses leçons du Jardin du roi. On n’apprend pas mieux la botanique qu’on n’apprend l'histoire naturelle dans un cabinet; mais la botanique a un grand avantage sur l’histoire naturelle : il n’y a point de pays qui ne renferme un assez grand nombre d’espèces de plantes pour suffire à cette partie d’instruction qu’on ne peut recevoir qu’en observant la nature.
Dans ses promenades savantes, M. de Jussieu enseignait à ses élèves à reconnaître les plantes, malgré les changements que leur fait éprouver la nature du terrain, malgré les accidents qui les défigurent; il leur apprenait à distinguer le sol qui convient à chacune. Souvent ses élèves se permettaient avec lui des supercheries qu’ils n’eussent osé risquer sous un maître moins habile : ils lui présentaient des plantes qu’ils avaient mutilées exprès, dont ils déguisaient les caractères, en y ajoutant des parties tirées d’autres plantes; quelquefois même ils lui présentaient des plantes étrangères : M. de Jussieu reconnaissait bientôt l’artifice, nommait la plante, le lieu où elle croissait naturellement, les caractères qu’on avait effacés ou déguisés. On répétait vingt fois cette manière d’éprouver son étonnante sagacité; il s’y prêtait toujours avec la même simplicité; et cette bonté lui était si naturelle, qu’il ne s’apercevait même pas qu’il eût besoin de l’avoir : il
5,44 éloge de ai. de jissiel'.
ne trouvait dans cette manière de répondre qu’un moyen d’épargner du temps et des paroles. M. Linnæus, dans son voyage en France, assista à lune de ces herborisations : les élèves de M. de Jussieu voulurent tenter avec lui la même plaisanterie. Il n'y a qu’un dieu ou votre maître qui puissent vous répondre, dit-il, aut Deus aut Dominus de Jussieu.
Les connaissances de M. de Jussieu embrassaient toute l’histoire naturelle. La plupart des botanistes joignent l’étude des insectes et des vers à celle des plantes : les insectes qui, par le nombre de leurs espèces, la diversité de leurs formes, la structure variée de leurs parties, doivent être étudiés par la même méthode que les plantes , et classés comme elles dans des divisions méthodiques, ont encore avec les végétaux des rapports plus intimes : la plupart vivent sur les plantes, s'en nourrissent, y déposent leurs œufs , y causent des altérations singulières; enfin, c’est dans la classe des vers que se trouvent les espèces qui marquent , par des degrés insensibles, le passage d’un règne à l’autre. Mais M. de Jussieu avait été beaucoup plus loin que l’étude des insectes et des vers: tous les animaux, toutes les substances minérales, avaient été l’objet de ses méditations; il s’était surtout appliqué à l’examen des pierres qui renferment ou des débris, ou des empreintes d’animaux, ou des végétaux; il savait reconnaître ces débris ou ces empreintes, avec une sagacité rare; distinguer les espèces vivantes auxquelles ils appartenaient ou dont ils se rapprochaient; les pays où ces espèces se rencontrent, et
KLOGK DK M. DK JUSSIEU. 1 4>
dont le climat est souvent si différent de celui où l’on retrouve leurs restes.
Depuis les êtres que leur petitesse dérobe à nos regards, jusqu’aux traces des antiques révolutions du globe, aucun phénomène, aucun fait n’avait échappé aux yeux pénétrants de M. de Jussieu : il n’ignorait que les systèmes imaginés pour les expliquer. Loin d’étaler cette immensité de connaissances, il semblait la cacher; mais les notions précises qu’il donnait à ses élèves, lorsque dans ses herborisations ils lui présentaient des insectes ou des pierres, les idées lumineuses qui lui échappaient dans la conversation, ont trahi un secret qu’il gardait, non par modestie (M. de Jussieu était naturellement trop simple pour avoir jamais besoin d’être modeste), mais par une persuasion sincère que ce qu’il savait n’était rien en comparaison de ce qu’il faudrait connaître, pour oser dire qu’on sait quelque chose.
M. de Jussieu avait fait deux ouvrages pour l’instruction de ses élèves : l’un, resté manuscrit, contenait les vertus connues des plantes; il le dictait tous les ans, et cet ouvrage, outre le mérite de donner des connaissances utiles, avait celui de faire sentir à des jeunes gens presque tous destinés à la médecine, l’utilité d’une connaissance approfondie de la botanique, de leur montrer qu’elle était un guide sûr dans la connaissance des remèdes, et qu’elle pouvait conduire à des innovations utiles dans l’art de guérir.
Quoiqu’il eût renoncé à la pratique de la méde-
a4Ü ÉLOGE UE M . UE JUSSIEU.
cilié, ii était trop bon observateur de la nature pour n’étre pas un bon médecin, et il avait acquis toutes les connaissances que l’excès de sa sensibilité lui avait permis d’acquérir : souvent son frère avait trouvé en lui des lumières utiles, des vues nouvelles sur des cas rares et difficiles. Il avait enfiu longtemps médité sur l’application de la botanique à la médecine ; sur la manière de remplacer les plantes étrangères par des plantes indigènes; sur la facilité de substituer des remèdes simples aux remèdes compliqués des laboratoires; sur les véritables vertus des plantes; sur l’intensité de ces vertus, selon les terrains, les climats, les saisons et l’àge de la plante ; sur b nature des substances qui possédaient ces vertus, et des parties des plantes qui renfermaient ces substances; sur les préparations qui pouvaient ou les altérer ou les conserver. Il développait toutes ces vues dans ses leçons ou dans la conversation , sans ostentation comme sans préjugé, opposant toujours l’observation à la routine qui arrête la marche des savants, comme à l'esprit de système qui les égare.
Le second ouvrage de M. de Jussieu est une édition du livre de M. de Tournefort, sur les plantes des environs de Paris : il l’enrichit de la description de plusieurs plantes qui avaient échappé à ce botaniste célèbre, et il y ajouta des notes.
L’Académie des sciences s’empressa d’adopter alors M. de Jussieu; il y entra en 1735. Quoique la haute opinion que ses confrères avaient de ses talents eût pu lui inspirer de la confiance, il fut quatorze ans
sans oser risquer aucun ouvrage, et le premier mémoire qu’il ait donné est de 173g : il a pour objet de décrire les parties de la fructification de la plante à qui la forme de la capsule qui renferme sa fleur, et qu’on avait prise jusqu’alors pour sa graine, a fait donner le nom de pillulaire.
M. de Jussieu avait suivi cette plante dans toutes les époques de sa durée ; il avait trouvé qu’elle était du nombre de celles qui n’ont qu’une seule feuille séminale, un seul cotylédon : elle est donc de la classe des monocotylédons , ajoute M. de Jussieu; classe qui doit être la première dans la méthode na~ lurelle. Ces derniers rnots sont précieux; ils prouvent que M. de Jussieu avait déjà senti à cette époque la nécessité d’une méthode naturelle ; qu’il en avait déjà posé les principes; qu'il s’était déjà déterminé à tirer, des circonstances qui accompagnent la germination des plantes, les premières divisions de cette méthode; principe fondamental que l’on retrouve, soit dans l’ordre des plantes du jardin de Trianon, soit dans celui qui a été établi au Jardin du roi. M. de Jussieu a si peu écrit, a été si peu jaloux de s’assurer la propriété' de ses idées, que c’est un devoir pour nous de ne rien négliger de ce qui peut constater ses titres.
Il examina au microscope les différentes parties de la fructification de la pillulaire; la poussière des étamines ne lui offrit point les mêmes phénomènes qu’il avait observés dans celles des plantes crucifères; et M. de Jussieu remarque à cette occasion, et comme en passant , que si on jette ces poussières
d/|8 IÎLOGK 1JK JU. 1)K JUSSIEU.
dans l’eau, chaque petit grain se brise et laisse échapper, par une déchirure qui se fait à sa capsule, un jet d’une liqueur qui ne peut se mêler à l’eau , et qui y reste suspendue en forme de petits globules : de savants physiciens ont publié depuis cette observation. M. de Jussieu parut avoir oublié qu’il les avait prévenus; il ne réclama point sa découverte : sa conduite fut la même dans toutes les occasions; jamais il n’a refusé à personne de lui communiquer, non-seulement ses lumières, mais ses vues, ses conjectures, ses méthodes, ses découvertes, et l’on pouvait s’en emparer sans rien craindre : on était sûr du secret. *
On assure que M. de Jussieu avait étendu ses observations microscopiques jusqu’aux liqueurs des animaux, et que les phénomènes qu’il y avait observés lui avaient fait découvrir une analogie singulière entre les deux règnes; mais comme il n’a rien écrit sur cet objet, et que ces observations, publiées depuis par d’autres savants, ont été contredites par des physiciens très-éclairés, nous imiterons son silence, et nous nous garderons bien d’attribuer des observations peut-être incertaines, à un savant si réservé sur celles même qui étaient le mieux constatées.
Dans ce même mémoire, M. de Jussieu donnait la préférence à Linnæus sur M. de Tournefort, pour la méthode, non de classer les plantes, mais de fixer les caractères botaniques; il ne lui en avait rien coûté pour prononcer en faveur d’un étranger et d'un rival : tous ceux qui contribuaient aux progrès
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. 'J.) y
des sciences étaient pour lui des compatriotes et des amis.
Uu second mémoire de M. de Jussieu a pour objet le lenuna , plante connue des anciens, et dont la fructification, qui a des rapports très-sensibles avec celle de la pillulaire, était également inconnue.
M. de Jussieu compare ces deux plantes, les rapproche toutes deux du genre des fougères, et annonce qu’elles doivent avoir des vertus analogues.
Ces rapports saisis avec tant de sagacité entre des genres de plantes différents, ces découvertes de parties inconnues dans une plante, peuvent n’intéresser que les botanistes; mais tous les physiciens doivent voir avec intérêt les observations de M. de Jussieu sur ces deux plantes, qui croissent également dans l’eau et sur la terre, qui deviennent presque méconnaissables par les changements qu’elles éprouvent dans ces deux états; et qui, dans l’eau, sont fortes, mais presque toujours infécondes, tandis que dans une terre assez sèche, on les voit faibles et fécondes en même temps.
Dans un troisième mémoire, imprimé en 1741» M. de Jussieu décrit une espèce de plantain : les fleurs apparentes de ce plantain , les seules qu’on connût alors, sont des fleurs mâles, toujours privées de pistils; les fleurs femelles étaient cachées, et M. de Jussieu les avait découvertes.
Il avait fait cette même année un voyage sur les côtes de la mer, pour y observer les plantes, les insectes, les coquillages; et ce voyage est devenu une époque importante dans l’histoire naturelle. Iæs eu-
a5o ÉLOGE DK SI. DE JUSSIEU.
raux et les madrépores ont appartenu successivement aux trois règnes de la nature; d’abord, ils furent regardés comme des pierres, erreur trèspardonnable, parce qu’ils en ont la dureté, et qu’ils sont composés d'une substance semblable à celle des pierres calcaires; alors on ignorait encore que la masse entière de cette espèce de pierres n’est autre chose qu’un immense débris du règne animal; on expliquait donc par différents systèmes, les causes qui pouvaient déterminer la forme singulière de quelques-unes de ces productions, et les faire ressembler à des plantes. Le comte Marsili les rangea ensuite dans le règne végétal , et ses observations parurent convaincantes. Enfin, en 17114, M. Peyssonel annonça que ces mêmes corps marins étaient l’ouvrage d’un grand nombre de petits insectes, qui se bâtissaient des loges avec une substance pierreuse qu’ils tiraient d’eux-mêmes.
Cette idée de M. Peyssonel était alors presque dénuée de preuves : on ne la regarda que comme une hypothèse hardie; elle fut presque oubliée des naturalistes, mais elle ne l’était point deM. de Jussieu; il avait observé souvent les polypes d’eau douce; il avait vu la manière dont ils développent ou retirent leurs bras, et une partie des merveilles que présentent ces insectes, longtemps inconnus ou négligés par les naturalistes : l’idée que les prétendues fleurs du corail n’étaient que des polypes, lui paraissait avoir assez de vraisemblance pour le déterminer à faire des recherches; il les fit pendant son voyage. Ses expériences, ses observations, furent sans ré-
plique; et l’origine de ces corps marins fut démontrée : on a développé depuis comment ils se forment; et le mystère une fois découvert, n’en a été que plus merveilleux.
Notre histoire de 1747 rapporte une observation bien importante de M. de Jussieu. Depuis longtemps on faisait usage en médecine des sels et des esprits volatils qu’on retire des substances animales et de plusieurs familles de plantes, et que l’on sait maintenant n’étre qu’un alcali volatil, partout le même, qui ne retient rien des substances dont on l’a tiré : Moïse Charas, membre de cette Académie, avait donné beaucoup de vogue à ce remède; il le recommandait pour une foule de maladies, et il avait imaginé d’opposer le sel volatil de vipère au venin terrible de ces reptiles.
Des expériences faites sur des animaux , des observations sur lui-même et sur un de ses auditeurs, qui avait été mordu dans le cours de ses expériences, rendaient son opinion vraisemblable, M. de Jussieu avait fait encore plusieurs expériences pour constater l’efficacité de ce remède; elles avaient eu du succès: un autre que lui eût donné ces essais comme des preuves certaines; mais elles étaient en trop petit nombre pour qu’il se permit d’en tirer une conclusion ; il savait combien en ce genre on est exposé à se tromper, si l’on s’en rapporte au succès de quelques expériences; combien il faut les avoir multipliées pour oser prononcer qu’un effet salutaire est produit par un remède, et non par des circonstances étrangères ; combien il arrive souvent qu’un remède
a5a ÉLOGE DE M. DF. JUSSIEU.
n’agit point par une vertu particulière, mais seulement en remplissant une indication générale; combien les remèdes, même les plus salutaires, sont éloignés d’être des spécifiques; cependant il portait dans ses herborisations un flacon d’eau de Luce, comme une ressource qui du moins n’était qu’incertaine : l’occasion d’en faire usage se présenta. Un jeune homme, mordu d’une vipère, fut traité par M. de Jussieu; il ne prit le remède qu’après des accidents assez graves pour annoncer que la vipère avait communiqué le venin, et que la maladie serait sinon mortelle, du moins dangereuse : cependant le malade fut sauvé, et l’eau de Luce était le seul remède qu’on lui eût administré. D’autres expériences, faites depuis, ont également été suivies de la guérison. Cependant, des physiciens éclairés contestent encore l’efficacité de l’alcali volatil contre le venin des vipères; ils croient que les seules forces de la nature suffisent pour guérir le mal , à moins que la peur l’ait rendu incurable ; mais si on peut nier avec ces physiciens que l’alcali soit un spécifique nécessaire pour la guérison , du moins il est trèsdifficile de ne pas croire qu’il ne soit un remède salutaire. Au reste, nous nous garderons bien de décider, puisque M. de Jussieu lui-même, malgré son succès, s’est borné à exposer les détails de l’observation , et n’a pas voulu prononcer.
Tels sont les ouvrages de M. de Jussieu. Jamais homme n’a joui d’une réputation aussi grande, n’a obtenu et mérité tant de gloire avec un aussi petit nombre d’ouvrages imprimés, et en paraissant ne
I I. or. K UK H. DE JUSSIEU. a53
chercher que l’obscurité. Il a peu écrit, dit-on, mais il a parlé , et d’autres ont écrit d'après lui : mot heureux qui mérite d’être consacré dans nos fastes. On ne connaissait point de livres de lui, mais l’Europe était pleine de ses disciples; son nom était cher àses compatriotes, et respecté des étrangers; jamais aucune voix n’a troublé ce concert unanime du monde savant; et dans le cours d’une si longue vie, il n’a trouvé, dans l’Europe entière, qu’un rival, dont il obtint l’estime, et pas un ennemi.
Quelques savants ont dû leur réputation à leur commerce de lettres, encore plus qu’à leurs ouvrages: M. de Jussieu écrivait très-peu de lettres; ses leçons, ses conversations étaient le seul titre de sa gloire; et l’on sent combien il fallait de connaissances, de mémoire, de génie, et surtout combien il fallait avoir un jugement sur et un esprit juste, pour instruire dans de simples conversations. On peut croire cependant que ses talents ne lui auraient pas mérité tant d’hommages , et que l’on aurait abusé plus souvent de sa facilité, en s'appropriant ses découvertes, que jamais il n’aurait revendiquées, si le respect pour sa personne ne lui avait fait autant d’amis zélés de tous ceux qui le regardaient comme leur maître.
Un trait seul suffira pour juger de l’idée qu’on avait de ses lumières, et de la confiance qu’inspirait son caractère. Il vaquait à Padoue une chaire de botanique; M. Marsili, alors à Paris, prétendait à cette place; il n’opposa aux protecteurs, aux sollicitations de ses concurrents, qu’une lettre de M. de
*54 ÉLOttK UK M. UK JUSSIEU.
Jussieu, et la place lui fut accordée : cet hommage rendu à M. de Jussieu par une nation étrangère, et féconde en savants dans tous les genres, est un honneur bien rare, et, ce qu’on croira sans peine, cette anecdote glorieuse était ignorée de sa famille, et de ses amis : nous l’avons apprise par lesamis de M.Marsili.
Les gens en place consultaient souvent M. de Jussieu : il était bien sûr que puisqu’ils s’adressaient à lui , ils ne voulaient que connaître la vérité , et il la leur disait tout entière; mais s’ils se conformaient à ses vues, il leur en laissait tout l’honneur, persuadé que souvent les hommes puissants craignent moins la vérité, que l’orgueil de ceux qui se vantent de la leur avoir dite.
L’espèce d’obscurité où M. de Jussieu semblait ensevelir son génie, n’était l’effet ni de la paresse, ni de l’indifférence pour la vérité, ni de cette fausse modestie habile à cacher sous le voile de la philosophie et de la paresse, la crainte de perdre une réputation qui ne peut soutenir le grand jour; sa réserve tenait à une défiance sincère de lui-même, défiance bien naturelle à un philosophe qui n’avait jamais songé à comparer sa science à celle des autres botanistes, mais le petit nombre de ses connaissances à l’immensité des objets de la nature.
Un contraste piquant de zèle pour le progrès des sciences et l’indifférence pour l’honneur d’y avoir contribué, formait, comme nous l’avons déjà dit, le fond de son caractère; la passion de la gloire n’est jamais que la seconde dans une âme vraiment
ver lue use , et cette passion qui , comme toutes les autres, a le malheur de ne dédommager que faiblement des tourments qu'elle cause , n’a point agité la vie de M. de Jussieu ; plus heureux en cela que tant d’autres hommes célèbres. Peut-être cependant eût-il aussi payé ce tribut à la faiblesse humaine, s’il eût éprouvé des obstacles au commencement de sa carrière ; mais quand il aurait désiré cette gloire qu’il avait acquise sans peine, sa passion eût été satisfaite avant qu’elle eût pu avoir le temps de s’irriter par la résistance.
Lorsqu’il se présentait à lui des idées nouvelles, des découvertes particulières , il les annonçait à ses disciples,à ses amis, aux étrangers qui le visitaient; il s’assurait par ce moyen qu’elles seraient connues, qu’elles seraient utiles, et son but était rempli. Il communiquait avec la même facilité ses grandes vues sur la botanique; il sacritiait(et même sans croire faire un sacrifice) l’honneur d’être législateur dans cette science, au désir d’en accélérer les progrès; mais des vues si étendues et si profondes ne pouvaient être développées que par celui qui avait pu les avoir, et il n’a pas été possible à M. de Jussieu d’échapper à sa renommée.
Des savants, qui apparemment ne connaissaient de la botanique que sa nomenclature , ont regardé cette science, si utile à la fois et si piquante, comme une science de mots : l’exposition que nous allons faire des idées de M. de Jussieu, quelque imparfaite qu’elle puisse être , suffira pour détruire cette opinion, qui n’a été que trop accréditée par l’impor-
Él.OCK DE M. UE JUSSIEU.
tance excessive que quelques botanistes peu philosophes ont attachée à leurs méthodes artiBcielles.
Iæs anciens paraissent n’avoir étudié que les plantes qui servent à la nourriture des hommes, à la médecine et aux arts, et le nombre de ces plantes était trop borné pour que l’embarras de les connaître et de les étudier obligeât de recourir à des méthodes. A la renaissance des lettres, on s’aperçut que si l’on ne consentait jamais à s’occuper d’un objet avaut d’en avoir reconnu l’utilité, on serait exposé à ne connaître de longtemps des choses très-utiles : on sentit que si le hasard seul avait fait découvrir tant de propriétés dans les productions de la nature, le hasard , aidé de l’esprit d’observation et de recherches, ne devait pas être moins fécond ; d'ailleurs , par une suite des idées philosophiques alors généralement adoptées, on croyait que rien de ce qui existe sur la terre ne peut être inutile à l’homme; idée consolante et qu’il ne faut pas trop condamner, parce que, quand bien même la nature n'aurait pas tout fait pour nous, le génie de l homme parviendra un jour à employer pour lui tout ce quelle a fait. On étudia donc les plantes, non pour reconnaître celles que les hommes savaient employer à leurs besoins, mais pour connaître les plantes en général et apprendre à les rendre utiles : on trouva bientôt qu’elles étaient en trop grand nombre pour qu’on pût en suivre l’étude sans employer des divisions méthodiques, et les botanistes furent longtemps occupés à chercher les divisions les plus sûres et les plus commodes, ou à déterminer les caractères qui
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. u5“7
devaient servir de fondement à ces divisions, ou enfin à rapporter les plantes aux classes établies par les méthodes.
M. de Jussieu porta ses vues plus loin : il aperçut d’abord que parmi les caractères tirés de la forme ou du nombre des parties différentes des plantes, il y en a qui changent avec le climat, l’âge de la plante, la nature du sol qui l’a nourrie, et que rinfiuence de ces causes accidentelles est plus étendue que ne l’avaient soupçonné plusieurs des botanistes qui avaient proposé des méthodes. Il vit ensuite que parmi les caractères constants, il y en avait quelquesuns qui semblaient superficiels, pour ainsi dire, eu sorte que deux espèces de plantes qui ne différaient que par ces caractères présentaient les mêmes phénomènes dans leur germination , dans leur développement , dans leur reproduction , et donnaient dans l’analyse des substances semblables ; que par conséquent si de tels caractères servaient de base à une méthode, ils sépareraient des plantes que la nature avait rapprochées, ou rapprocheraient celles que la nature avait séparées : la manière dont les plantes se développent, croissent ou se reproduisent, et la nature de leur substance , parurent à M. de Jussieu devoir servir de base à la méthode de les classer. Ces caractères embrassaient les trois grandes époques de la vie de chaque plante; les lois que la nature avait suivies dans leur formation; les rapports des plantes avec les principes des corps et avec les besoins de l’homme : ainsi, en classant les plantes d’après les caractères, la place qu’occuperait une plante dans
u58 ÉLOGE UE M. DF JUSSIFU.
la méthode, donnerait en même temps son histoire et ses propriétés : l’ordre méthodique semblerait avoir été dicté par la nature, et serait en même temps le plus commode pour appliquer les plantes à notre usage.
M. de Jussieu avait vu encore qu’en examinant les différents caractères qu’on peut employer, il s’en fallait de beaucoup que toutes les combinaisons possibles de ces caractères se trouvassent dans la nature : il en conclut qu’il y avait entre eux des relations nécessaires, que leurs combinaisons avaient été réglées par des lois ; que la découverte de ces lois devait être un des principaux objets de la botanique; il crut voir surtout que la germination , le développement, la reproduction, et la nature des produits que donne l’analyse chimique des plantes, étaient liés par des lois de cette espèce. Une méthode de botanique fondée sur ces lois , et qui en donnerait en même temps la démonstration, n’était donc plus une simple nomenclature plus commode, une espèce de mémoire artificielle ; elle devenait le fondement d’une science : cet ordre de plantes, établi d’après les lois générales de la nature, paraissait à M. de Jussieu la seule véritable méthode de les étudier , et il lui donnait le nom de méthode naturelle. Ces lois de la botanique qu’il cherchait , ne pouvaient être saisies que par une longue et profonde méditation sur le nombre immense des faits que ses observations lui avaient fait connaître : aussi le voyait-on passer des journées entières dans son cabinet, sans plantes, sans livres, sans autres se-
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU. u5<)
cours que quelques papiers où il avait jeté ses idées, dont lui seul avait la clef; il méditait dans les rues', dans ses promenades, sur les problèmes qu’il s’était proposés : il avait porté dans une science d’observation ces méditations profondes qu’on croit uniquement réservées aux sciences abstraites; et il était parvenu à éprouver, dans l’étude de la botanique, les plaisirs qu’elle donne à l’aspect de la vérité.
Privé dans ses dernières années de l’usage de ses yeux, ne pouvant plus lire ni presque même observer, il fut toujours également occupé; et c’était un spectacle nouveau que de voir un botaniste n’avoir besoin pour travailler longtemps , que de ses propres idées, comme un géomètre, un métaphysicien ou nn poète.
On pourrait demander si ces lois que M.de Jussieu voulait faire servir de fondement à la botanique, existent dans la nature? Sans doute, pour en être absolument sur, il faudrait que ces lois fussent découvertes; il faudrait connaître les plantes de tous les climats, pour être certain que de nouvelles observations ne viendront point détruire les lois qu’on aurait données comme générales; mais du moins on pourra , lorsque les recherches de nos botanistes auront embrassé tout le globe , ou découvrir ces lois générales, ou s’assurer qu’il n’en existe pas.
M. de Jussieu était persuadé de l’existence de ces lois; il se flattait d'en avoir découvert quelquesunes , et son autorité est d’autant plus grande, qu’en général ce qui n’était pour lui qu’une opinion, aurait été pour tout autre une chose prouvée. Cepen-
•i6o ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU.
liant il ne publia point ses opinions , quelque bien fondées qu’elles fussent à ses propres yeux; et il laissa l’Europe entière adopter une méthode artificielle, quoique cette méthode fût l’ouvrage du seul homme qu’il put regarder comme un rival.
Le feu roi avait désiré d’avoir à Trianonun jardin de plantes, et M. de Jussieu fut chargé, en 1759, de présider à l’arrangement de ce jardin : cette faveur , s’il est permis de parler ici le langage des courtisans , n’était due qu’à sa réputation. On peut observer encore comme une espèce de phénomène qu’une place, que le goût du feu roi pour la botanique pouvait rendre très-importante, ne fut pas demandée, et que personne ne se crut digne de la remplir : mais telle était la supériorité reconnue de M. de Jussieu , que son refus pouvait seul donner le droit de se proposer. Le roi le mandait souvent à Trianon , et se plaisait à causer familièrement avec lui. Ij’extrême simplicité du botaniste avait ôté au monarque, dès leurs premières entrevues, cet embarras que fait contracter aux princes l’habitude de la représentation , le trouble involontaire que leur présence fait éprouver, l’importance de leurs moindres paroles, le malheur surtout de ne vivre qu’avec des hommes occupés en leur parlant de vues secrètes, et la nécessité de songer à se défier de leurs pièges. Le feu roi trouvait dans M. de Jussieu un homme toujours également prêt à répondre à ses questions ou à lui avouer qu’il n’y savait pas répondre; et ce prince ne pouvait craindre de lui, ni insinuations dangereuses, ni demandes indiscrètes.
M. de Jussieu ne retira de la familiarité de Son souverain aucun avantage, que le plaisir toujours piquant, même pour un philosophe, d’avoir vu de près un homme de qui dépend le sort de vingt millions d’hommes : il ne demanda rien, et on ne lui donna rien , pas même le remboursement des dépenses queses fréquents voyages lui avaient causées. Cependant le roi ne l’avait pas oublié; il cessa, au bout de quelques années , de le mandera Trianon, où sa présence n'était plus utile; mais il parlait souvent de M. de Jussieu avec intérêt : un tel homme devait en effet laisser des traces profondes, surtout dans l’esprit d’un roi , condamné à ne voir presque jamais que des courtisans.
L’arrangement du jardin de Trianon pouvait être, pour M. de Jussieu, un moyen de développer ses idées sur la botanique; mais à cette époque il n’en était pas encore assez content. M. Linnæus avait publié un catalogue de genres de plantes divisés en ordres naturels, et M. de Jussieu adopta cette distribution. H plaça seulement les classes de M. Linnæus dans un ordre différent, et fit quelques changements dans la distribution des genres ou dans le nombre des classes, d’après des vues qu’il avait alors; mais le mérite de ces changements était perdu pour tout autre que pour des botanistes capables d’en pénétrer les raisons. Cependant, à mesure que M. de Jussieu examinait ces ordres de plantes , et y trouvait de nouvelles corrections à faire , il s’éloignait insensiblement de ce qu’il avait paru vouloir adopter d’abord , et la méthode naturelle de M. Lin-
næus devenait peu à peu la méthode de M. de Jussieu : mais toujours mécontent de ce qu’il avait fait, occupé toujours d’un point de perfection qu’il avait aperçu et qu’il ne pouvait encore atteindre, il ne voulait rien publier , il craignait d’égarer le public après lui avoir douné tant de lumières utiles : plus son autorité était respectée et faisait attendre de lui, plus il se croyait obligé de ne rien hasarder. Un de ses élèves qui avait partagé avec lui les travaux du jardin de Trianon, publia, en 17 63, une méthode naturelle. L’accueil que le public fit à cet ouvrage ne causa que du plaisir à M. de Jussieu : il rendit justice à l’étendue des connaissances, aux vues ingénieuses qu’on trouve dans l’ouvrage, et n’en eut pour l’auteur que plus d’amitié comme plus d’estime; mais il 11e crut pas que ce fût pour lui une raison de rompre le silence qu’il s’était imposé; aussi l’anecdote que nous allons rapporter prouve-t-elle que, même longtemps après, il se croyait encore bien éloigué d’avoir complètement résolu le grand problème dont il s’occupait depuis tant d’années. Un homme justement célèbre par des ouvrages d’un genre bien éloigné de la botanique, M. Rousseau, dégoûté des travaux qui n’avaieut fait que troubler sa vie, voulut s’occuper de l'étude des plantes; il fit demandera M. de Jussieu quelle méthode de botanique il devait suivre. Aucune, répondit l’illustre botaniste, qu'il étudie les plantes dans l' ordre où la nature les lui offrira ; qu’il les classe d après les rapports que ses observations lui feront découvrir entre, elles : il est impossible, ajoutait-il avec modestie,
ÉLOGE DE M. DE JUSSIEll. j63
qu’un homme et autant desprit s'occupe de botanique et qu'il ne nous apprenne pas quelque chose.
Heureusement la sensibilité de M. de Jussieu nous a rendu ce que sa réserve nous eût fait perdre. Il avait perdu M. Antoine de Jussieu son frère, qu’il avait aimé comme un ami et respecté comme un père. Leur union avait été inaltérable : jamais M. de Jussieu n’avait oublié un moment que sou frère avait été sou maître, et jamais son frère n’avait songé que la réputation de M. de Jussieu s’était élevée au-dessus de la sienne. A sa mort, M. de Jussieu se livra à une douleur profonde : il refusa d’occuper au Jardin du roi la première place de botanique que son frère laissait vacante; et, en faisant ce refus, il ne songea pas que, quelle que fût la place qu’d occupait, elle ne pouvait plus être que la première. Il voulait même quitter Paris, et s’ensevelir dans la retraite; mais l’habitude, le plaisir d’être utile, uu charme secret qui l’arrêtait dans les lieux où son frère avait vécu, le retinrent; il chercha de nouveaux liens ; il appela auprès de lui les enfants d’un autre de ses frères, et les adopta. Un de ses neveux annonçait du taleut pour la botanique, et le soin de le former devint l’occupation chérie de M. de Jussieu; il exposait à ce neveu toutes ses idées, toutes ses vues; l’ensemble du vaste plan qu’il avait formé, les incertitudes qui lui restaient encore, les vides qu’il n’avait pu remplir. Le neveu , avide de s’instruire, et tendrement occupé du soin de rendre heureux les jours d’un vieillard que la privation presque totale de la vue empêchait de
a64 ÉLOGE DE M. DE JUSSIEU.
lire ou d’observer longtemps, cherchait à lui proposer des doutes, et à trouver des questions difficiles et piquantes, capables d’intéresser son oncle et de l’occuper. Ainsi , la méthode de M. de Jussieu , les principes sur lesquels elle est fondée, les observations qui lui ont fait découvrir ses principes, sa méthode d’étudier la nature, sa philosophie, tout ce qu’un excès de défiance l’empêchait de donner au public, a été déposé dans la tète d’un savant, jeune, actif, capable de suivre la route tracée par son oncle, et d’achever l’édifice dont il avait posé les fondements. M. de Jussieu a concilié par ce moyen le devoir d’être utile au public, et la crainte de ne pas remplir ce devoir dans toute son étendue. La juste reconnaissance de M. de Jussieu le neveu pour son oncle, nous répond que nous ne serons point privés du fruit de tant de travaux. Il lui est permis de les croire dignes du public; et les talents dont il a déjà donné les preuves, nous assurent que cet hommage de sa reconnaissance ne sera pas indigne du maître auquel il doit être consacré. Sans lui, nous n’aurions pu même offrir à l’Académie et au public la faible esquisse des idées de cet homme célèbre que nous avons essayé de tracer dans cet éloge.
M. de Jussieu, qui connaissait toute la nature, n’avait pas négligé d’étudier les hommes. Le fruit de cette étude avait été F amour de la retraite , et une mélancolie douce et tranquille. Il haïssait le vice. ; mais sa haine se bornait h le fuir. Un petit nombre d’amis formait sa société; il les avait cherchés parmi les hommes instruits, occupés des mêmes
ÉLOGE OE M. DE JUSSIEU. aG5
objets que lui, et qui pouvaient l’entendre. Pour prouver à quel point il savait bien les choisir, nous nous contenterons de citer M. Duhamel, et un homme illustre, que la variété et l’étendue de ses connaissances ont placé parmi les savants, qui a honoré la magistrature par son éloquence et par son courage, qui, porté aux grandes places par sa seule renommée, n’a pu se déterminer à les remplir que par l’espérance d’y faire le bien , et qui les a quittées sans regret.
M. de Jussieu s’était dispensé de ces inutilités r/u’on appelle devoirs de société, mais il les avait remplacées par une bienfaisance réelle, il croyait que des avis utiles, des réponses promptes, et qui souvent étaient des traités complets sur l’objet qu’on lui proposait, la communication entière et sans réserve de toutes ses lumières, valaient mieux que des visites ou des lettres de politesse : il consentait à employer son temps pour les autres, mais non pas à le perdre pour eux. Ceux qui, par des motifs de personnalité ou de paresse, seraient tentés de l’imiter dans cette espèce de négligence, doivent songer qu’ils ne pourront sc la foire pardonner qu’aux mêmes conditions.
11 connaissait d’autant mieux la vanité des autres hommes, qu'absolument exempt lui-même de cette faiblesse, elle le frappait davantage, et qu’il la voyait de sang-froid : mais il ne se servait de cette connaissance que pour se mettre à l’abri des querelles que la vanité des autres lui eût suscitées, et pour leur être utile sans les blesser. Quand un auteur
lui lisait un manuscrit, et lui demandait ses observations, il les proposait avec simplicité, mais avec franchise. S’il s’apercevait aux réponses de l’auteur que c’était son approbation et non ses avis qu’on lui avait demandés, il écoutait en silence le reste de l’ouvrage, et des formules de politesse (car la simplicité et la franchise sont souvent réduites à eu employer) étaient alors toute sa réponse. Si on lui demandait son avis sur un savant, il disait volontiers le bien qu’il en pensait; mais si le mal surpassait le bien, il se taisait.
Souvent il répondit aux questions qu’on proposait : Je ne sais pas ; et cette réponse embarrassait quelquefois les consultants, honteux alors de setre crus plus savants que lui.
Il haïssait la charlatanerie et pardonnait aux charlatans; une gaieté douce et des plaisanteries sans fiel, que sa bonhomie rendait piquantes, assaisonnaient les conversations qu’il avait sur ce sujet avec ses amis. C’était alors que, faisant à certaines opinions une guerre innocente, et où jamais le uom de leurs auteurs n’était prononcé, il se permettait de rire de ces vues ou superficielles ou fausses, qu’on donne avec orgueil pour le secret de la nature; de ces découvertes annoncées avec emphase, et qu’on lit dans les livres anciens; de ces systèmes généraux , fondés sur quelques faits souvent mai observés, et contredits par mille autres; de ces livres qui promettent des vérités grandes et universelles, et qui ne renferment que des sophismes, des erreurs et des phrases. Cette charlata-