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nerie, devenue si commune de nos jours, est le fruit de l’espèce de goût, d’ailleurs si utile, que le public semble marquer pour les sciences, et peut-être aussi de la facilité de tromper des hommes qui veulent en parler sans les étudier. Elle excitait le rire ou la pitié de M. de Jussieu, et il ne la croyait pas bien dangereuse : les esprits qui s’y livrent ou qui eu sont la dupe auraient été, selon lui, de peu de ressource pour les sciences; et les injustices que cette charlatanerie entraine dans la distribution de la fortune ou de la renommée, ne lui paraissaient pas mériter l’indignation d’un vrai philosophe.
Pendant plus de cinquante ans qu’il a vécu parmi nous, nous l’avons vu assidu à nos assemblées; occupant toujours la place que les règlements lui avaient marquée, ne parlant jamais que lorsqu’on lui demandait son avis; le disant avec précision et en peu de paroles ; toujours sage, juste et modéré si ou le consultait sur les affaires de la compagnie; toujours clair, lumineux et profond s’il prononçait sur un point de science. Naissait-il une discussion sur une question d’histoire naturelle , quelque longue, quelque vive qu’elle pût être, il gardait le silence; mais si au milieu de la dispute une voix s’élevait pour proposer de demander l’avis de M. de Jussieu, alors tous se taisaient : il disait un mot, et la dispute était terminée.
M. de Jussieu avait fait deux voyages en Angleterre ; il espérait y trouver des richesses en histoire naturelle qui nous manquaient : l’Angleterre devait avoir acquis en ce genre quelques avantages sur la
France, par les voyages immenses que les Anglais avaient entrepris, par la grandeur de leur commerce, par l’étendue de l’empire qu’ils possédaient alors dans le nouveau monde. M. de Jussieu rapporta dans un de ces voyages, le cèdre du Liban qui manquait au Jardin du roi ; et il a eu le plaisir de voir les deux pieds de cet arbre, qu’il avait apportés d’Angleterre dans son chapeau , croître sous ses yeux et élever leurs cimes au-dessus des plus grands arbres.
S’il eût pu être susceptible d’un mouvement de jalousie, il eût été jaloux des botanistes assez heureux pour embrasser dans de grands voyages les pays immenses où, sous un autre ciel et sur un sol différent, la nature a rassemblé une foule de végétaux inconnus à nos climats ; il leur eût envié le plaisir de voir à chaque pas des choses nouvelles, et de compter le nombre de leurs découvertes par le nombre des plantes qu’ils recueillaient. On lui parlait , il y a quelques années, d’un voyageur qui se vantait d’avoir découvert quatre mille espèces de plantes : une tristesse involontaire parut un moment s’emparer de lui. J'essayerai du moins de les comparer à ce que je, connais, dit-il un instant après; et il fut consolé.
Malgré son âge, M. de Jussieu avait conservé une santé forte : elle était due à l’uniformité de sa vie, à l’habitude de faire chaque jour, chaque semaine, chaque année, la même chose à la même heure, au même jour, dans la même saison. Mais lorsque après avoir presque perdu la vue, il eut abandonné à son neveu le soin des plantes du Jardin du roi, la
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cessation brusque de tout exercice l'appesantit peu à peu ; son embonpoint augmenta. Cependant, quoiqu’il eût essuyé quelques étourdissements dans le cours de l’été dernier, sa santé n’en paraissait point affaiblie. Il assista à nos assemblées du mois de septembre : mais le ao du même mois il fut frappé d’apoplexie. Des secours prompts le rappelèrent à la vie; il retrouva sa tète et sa mémoire; mais il ne put retrouver ses forces; elles allèrent toujours en décroissant, et il mourut le 6 novembre, après six semaines de langueur, dans les bras de ses neveux et de ses domestiques, dont il recevait les soins avec reconnaissance ; au milieu de ses amis, dont il cherchait à consoler la douleur par cette gaieté douce et touchante qui accompagne encore dans ses derniers instants le philosophe qui a su apprécier la vie, et l’homme juste qui meurt sans remords. Il ne paraissait point avoir changé, si ce n’est dans sa dernière maladie; il était plus doux encore, plus calme et plus sensible que dans le reste de sa vie ; sa famille, ses amis, qui n’avaient presque jamais connu sa sensibilité que par ses soins, ses bienfaits et ses services, le virent avec attendrissement et avec douleur parler alors le langage de l’amitié, dont ils ne lui avaient connu que les procédés; et il leur dit pour la première fois combien il les aimait, lorsqu’il sentit qu’il fallait renoncer pour toujours au plaisir de leur en donner des preuves.
Les mœurs de M. de Jussieu étaient pures et même sévères : tout ce qui était contraire à la dé-
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cence, dans toutes les acceptions de ce mot, le blessait. Il ne désapprouvait pas, du moins hautement, ceux qui y manquaient en sa présence ; mais il en souffrait. Il avait rempli toute sa vie ses devoirs de religion comme ses devoirs de morale, avec la même exactitude, la même simplicité et le même silence.
Son frère aîné avait acquis dans la pratique de la médecine une fortune considérable : M. de Jussieu en avait été le seul héritier; et il l’a laissée tout entière à sa famille, ne donnant qu’une préférence qui ne pouvait blesser la sensibilité de ses autres parents, au neveu qu’il avait déjà rendu l’héritier de sa place, et surtout de ses idées, la portion de son héritage la plus noble et la plus flatteuse.
Quelques années avant sa mort, M. de Jussieu avait vu son neveu admis à l’Académie : ses confrères, accoutumés dès longtemps an respect pour ses lumières, et à un sentiment plus tendre qu’on ne pouvait refuser à son caractère et à ses vertus, lui donnèrent avec empressement cette marque de leurs sentiments, qui, pour cette fois, n’a rien coûté à la justice.
Sa place de pensionnaire dans la classe de botanique a été remplie par M. Le Monnier, déjà pensionnaire surnuméraire de la même classe.
Louis-Claude de Bourdelin, docteur régent, et
ancien doyen de la faculté de médecine de Paris, professeur royal de chimie au Jardin du roi, pensionnaire de l’Académie des sciences de Paris, membre de celles de Berlin et des Curieux de la nature, premier médecin de Madame et de Mesdames de France, naquit à Paris, le 1 8 octobre 1696.
L’aïeul de M.de Bourdelin avait été un de nos premiers académiciens ; il fut nommé pensionnaire au renouvellement de l’Académie, et mourut peu de temps après. Il est le premier à qui M. de Fontenelle ait rendu le même devoir que je rends aujourd’hui à son petit-fils.
Le père de M. de Bourdelin fut aussi membre de cette Académie; son oncle l’était de celle des belleslettres. Cette noblesse académique, s’il est permis de s’exprimer ainsi, a sur les autres espèces de noblesse un avantage bien précieux : l’illustration qu’elle donne finit aussitôt que l’on cesse de la mériter; elle est à la fois et plus flatteuse pour ceux qui la possèdent, et plus utile pour la société, à qui jamais elle ne peut devenir onéreuse.
M. de Bourdelin perdit son père à l’âge de quatorze ans: sa mère épousa bientôt après un militaire; et ce fut à seize ans, qu’héritier d’une fortune assez considérable, entouré de séductions de toute espèce propres à l’éloigner de la profession de ses pères , il eut le courage d’abandonner la maison paternelle, qui ne lui offrit plus ni exemples ni leçons , pour aller dans une pension se livrer tout entier à l’étude des sciences qui avaient fait la gloire de sa famille, la médecine et la chimie.
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Il fut reçu docteur en médecine en 1720. L’année d’auparavant il s’était marié; ses parents l’avaient pressé de prendre cet engagement. Ils lui avaient proposé des partis avantageux qu’il refusa tous. Le choix de la personne qu’on épouse peut malheureusement être indifférent à ceux qui, dissipant leur vie entière dans les intrigues ou dans les plaisirs, n’ont pas le temps, au milieu de l’agitation, ou plutôt du mouvement dans lequel ils vivent, de souffrir des défauts de leurs femmes ou même de les connaître ; mais un médecin, livré à des occupations pénibles sans cesse renaissantes, partageant sa journée entre des travaux fatigants et des visites qui n’offrent que des scènes affligeantes, a besoin de trouver dans sa maison de quoi reposer son âme et la consoler. M. de Bourdelin choisit Mlle Dubois, fille d’un apothicaire, dont le laboratoire lui offrait des ressources utiles dans ses travaux chimiques; elle ne lui apporta pour dot que de la beauté, de l’esprit, «les vertus, et quelques dettes de famille à payer.
Il fut reçu à l’Académie en 1725; et les mémoires qu’il a insérés dans nos recueils sont les seuls ouvrages qui restent de lui.
Les deux premiers de ces mémoires ont pour objet les sels alcalis qu’on retire des cendres. M. de Bourdelin y annonce que ces sels existent tout formés dans les plantes, et qu’ils sont combinés avec des acides ou avec d’autres substances qui s’en dégagent pendant la combustion de ces plantes. Cette idée est devenue depuis l’opinion générale des cbi-