‹ Œuvres de CondorcetChapitre 46 sur 90 · K LOGE DE M. MALOUIN · texte numérisé non relu

K LOGE DE M. MALOUIN

retour dans sa patrie, en 1730, son père, à qui on avait rendu les meilleurs témoignages de sa bonne conduite, et qui croyait le revoir licencié en droit , apprit avec surprise qu’il était docteur en médecine. Il fallut céder à une inclination si décidée.

L’oncle et le grand-père de M. Malouin avaient exercé à Caen la même profession; sa famille, qui s’est éteinte avec lui, y était une des plus anciennes et des plus considérables de la bourgeoisie. Elle avait produit depuis plusieurs siècles des hommes distingués dans la médecine et dans la théologie.

M. Malouin resta trois ans dans sa patrie; il revint ensuite à Paris : son nom y était déjà connu parmi les médecins. M. Geoffroi, professeur au collège royal, obligé d’interrompre une leçon de chimie, avait chargé de l’achever M. Malouin, son disciple, alors simple bachelier en médecine. Quoique le jeune chimiste ne se fût pas préparé à cette épreuve, il s’acquitta d’une commission si honorable et si hasardeuse, de manière à mériter que M. Geoffroi le choisît désormais pour le remplacer en son absence, et le désignât en quelque sorte pour son successeur. Mais M. Malouin était absent lorsque M. Geoffroi mourut; et ce ne fut qu’en 1767 qu’il remplaça M. Astruc, successeur de M. Geoffroi.

A son retour à Paris, en 1734, il se livra à la pratique de la médecine, et fut le médecin d’un grand nombre d’hommes célèbres dans la littérature et dans les sciences : il devait leur confiance et la réputation que cette confiance lui donna bientôt, à M. de Fontenelle , dont il était le parent, et dont il II. 21

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devint l’ami. M. Malouin eu! plusieurs autres obligations à ce philosophe célèbre; et il se plaisait à publier quelle noblesse, quelle simplicité M. de Fontenelle savait mettre dans les services qu’il rendait, souvent sans attendre qu’on les sollicitât. Il sortait pour les autres de cette négligence, de cette paresse qu’il se croyait permis d’avoir pour ses propres intérêts. Son amitié était vraie et même active : aucun genre de sensibilité ne lui était étranger; il en connaissait surtout les peines, et il avoua àM. Malouin qu’elles étaient les plus cruelles qu’il eût éprouvées, quoique les injustices qu’il avait si longtemps essuyées dans la carrière des lettres, eussent lait sentir bien vivement les peines de l’amour-propre à un homme qui aurait été moins philosophe ou plus personnel. Il savait, disait avec plaisir M. Malouin, obliger ses amis à leur insu, et leur laisser croire qu’ils ne devaient qu’à eux-mêmes ce qu’ils tenaient de son crédit et de la juste considération qu’il avait obtenue. Ce désir d'obliger ne l’abandonna pas dans les dernières années de sa vie, et survécut même à l’affaiblissement de sa mémoire et de ses organes. Un de ses amis lui parlait un jour d’une affaire qu’il lui avait recommandée : Je vous demande pardon, lui dit M. de Fontenelle, de n’avoir pas fait ce que je vous ai promis, Eous l’avez fait, répondit son ami; vous avez réussi, et je viens vous remercier. Eh bien ! dit M. de Fontenelle, je n’ai point oublié votre affaire; mais j’avais oublié que je l’eusse faite. Cependant on a cru M. de Fontenelle inseusible, parce que, sachant maîtriser les mouvements de son âme.

ÉLOGE DK M. MALOU1K.

il se conduisait d’après son esprit, toujours juste et toujours sage. D’ailleurs, il avait consenti sans peine à conserver cette réputation d’insensibilité ; il avait souffert les plaisanteries de ses sociétés sur sa froideur, sans chercher à les détromper, parce que, bien sûr que ses vrais amis n’en seraient pas la dupe, il voyait dans cette réputation un moyen commode de se délivrer des indifférents sans blesser leur amour-propre.

Le public nous pardonnera de nous être un peu étendus sur la tendre reconnaissance de M. Malouin pour M. de Fontenelle, reconnaissance que plusieurs de nos confrères partageaient avec lui. Nous avons cru devoir rendre témoignage aux vertus d’un sage dont l’envie n’a point respecté les cendres , parce que, uniquement occupée de l’intérêt de blesser les vivants, elle se plaît également, selon que cet intérêt l’exige, à déchirer les morts ou à les accabler de louanges exagérées. L’Académie nous pardonnera plus volontiers encore cette courte digression sur un philosophe illustre, dont la mémoire lui est chère, qui a été si longtemps le digne organe de cette compagnie, et qu’elle a lieu maintenant de regretter plus que jamais.

M. Malouin trouvait, parmi les savants et les gens de lettres, des malades souvent peu disposés à croire à la certitude de la médecine, et peu de médecins en ont été aussi persuadés que lui. Son enthousiasme excessif pour son art, qui eût paru un ridicule dans un médecin ignorant , devenait une singularité piquante dans un médecin éclairé. La franchise, vertu

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qu’il portait au plus haut degré , ne lui permettait pas de rien dissimuler de cet enthousiasme. Un philosophe célèbre s’est trouvé guéri d’une maladie singulière, après avoir pris assidûment pendant quatre ans un remède ordonné par M. Malouin ; il vint le remercier : Fous êtes digne d être malade , lui dit M. Malouin. Il ne pouvait 'pardonner à ceux qui, ayant été guéris par des médecins, continuaient à faire des plaisanteries sur la médecine : cette conduite lui paraissait une véritable ingratitude; et il rompit avec un grand écrivain, qu’il avait traité avec succès, et qui depuis, dans ses ouvrages, avait attaqué la médecine et surtout les médecins.

Mais le désir d’être utile l’emportait en lui sur son humeur contre les détracteurs de la science qu’il professait. Dans une dispute assez vive qu’il avait eue avec l’un d’eux, il avait répondu sérieusement, et même avec amertume, à quelques-unes de ces plaisanteries sur la médecine qui ne prouvent pas toujours l’incrédulité de ceux qui les font. Ce prétendu incrédule tomba malade quelque temps après; M. Malouin vint le trouver : Je sais que vous êtes malade , lui dit-il, et qu’on vous traite mal ; je suis venu : je vous hais , je. vous guérirai , et je ne vous verrai plus. 11 tint parole sur tous les points.

Il regardait la confiance dans les médecins comme une preuve de la justesse et de la supériorité de l’esprit; et l’on était étonné quelquefois de l’entendre ajouter aux justes éloges qu’il donnait à MM. de Fontenelle et de Voltaire, que dans leurs écrits ces deux hommes illustres avaient constamment res-

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