ÉLOGE DE M. LIEUTAUD
Joseph Lieutaud, conseiller d’État, premier médecin diçs<roi, de Monsieur, frère du roi, et de monsieur lé comte d’Artois, ancien professeur de médecine en l’université d’Aix, docteur- régent de la faculté de médecine de Paris, associé de l’Académie des sciences, président de la Société royale de médecine, de la Société royale de Londres, etc., naquit à Aix en Provence, le ai juin 1703, de Jean-Baptiste Lieutaud, avocat au parlement d’Aix, et de Louise Garidel. Il était le dernier de douze enfants.
La famille de M. Lieutaud, établie à Aix depuis un temps immémorial, a produit, dans le dernier siècle et dans celui-ci, un grand nombre d’officiers
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qui ont servi avec distinction; des ecclésiastiques revêtus des premières dignités du second ordre; deux procureurs généraux des états de Provence; et, dans toutes les professions, des citoyens utiles, qui ont honoré le nom que M. Lientaud a illustré depuis. Garidel , son oncle maternel , professeur de médecine à Aix , vers le commencement de ce siècle, a mérité, par son histoire des plantes de la Provence, d’être placé au rang des botanistes célèbres.
M. Lieutaud, né avec une constitution très-faible se fortifia vers l’âge de douze ans, et il ne lui resta des infirmités de ses premières années qu’un vice de conformation qui n’influa dans le reste de sa vie ni sur sa santé, ni sur son bonheur. Ses parents le destinèrent à l’état ecclésiastique; les dispositions qu’il annonçait pour l’étude leur faisaient espérer qu’il obtiendrait un jour dans cet état la fortune et les honneurs auxquels la naissance et l’intrigue permettent au mérite, réduit à lui-même, de^rétendre quelquefois. Mais M. Lieutaud , témoin de la’réputation de son oncle, et de la considération qu’il avait obtenue, avait une inclination secrète pour la profession de médecin. Avec un caractère ouvert, un cœur droit, un esprit porté à la réflexion, il avait senti, malgré sa grande jeunesse, qu’il ne pourrait se répondre d’être durant sa vie entière tout ce qu’un ecclésiastique doit être; que s’il est permis à un homme honnête de ne pas mettre le public dans la confidence de ses opinions ou de ses goûts, il ne l’est jamais de se donner pour ce qu’on n’est pas,
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de condamner hautement des opinions qn’on porte au fond du cœur, de s’élever contre les actions qu’on se permet en secret. Ses réflexions lui avaient appris que tout homme qui s’engage dans un état , où il doit soutenir la pureté du dogme et prêcher l’austérité de la morale, contracte l’obligation rigoureuse de penser et d’agir comme il parle, puisque toute contradiction entre ses engagements et ses opinions ou sa conduite l’avilit également, soit qu’il se montre avec audace, soit qu’il prenne le soin toujours inutile de se cacher.
La famille de M. Lieutaud ne résista point à une volonté dont elle était obligée de respecter les motifs; elle céda, et il eut la liberté de suivre les écoles de médecine.
La botanique fut d’abord l’objet de ses études; il fit un voyage dans les pays que Tournefort avait parcourus, et en rapporta plusieurs espèces nouvelles, qui avaient échappé aux yeux de celui que les botanistes français regardaient comme leur maître. Ce succès lui mérita une grande réputation dans les universités d’Aix et de Montpellier, et il obtint bientôt, dans la première, la survivance des chaires de botanique et d’anatomie que son oncle avait longtemps remplies. Cependant, la préférence qu’il semblait accorder à la botanique était l’ouvrage du hasard qui lui avait donné un oncle botaniste. Un attrait plus puissant l’entraînait vers l’anatomie, et lorsqu’il eut perdu son oncle, au goût duquel il avait en quelque sorte sacrifié le sien ; lorsque la place de médecin de l'hôpital d’Aix lui eut imposé le devoir
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de s’occuper de la médecine pratique, et lui eut fait entrevoir plus de facilité pour approfondir l’étude de l’anatomie, la botanique fut sacrifiée et presque abandonnée. M. Lieutaud fut cependant privé, pendant quelque temps, de la liberté de disséquer. Un des ecclésiastiques-administrateurs de l’hôpital s’y opposait avec force : heureusement cet ecclésiastique avait quelque goût pour la géométrie , et M. Lieutaud se trouvait en état de lui en donner des leçons. Il s’offrit à lui servir de maître, et bientôt de l’étude de la géométrie , il conduisit son disciple à celle de la physique : peu à peu il le mena jusqu’à l’anatomie, et finit par le compter au nombre des auditeurs les plus assidus à son amphithéâtre.
Son auditoire ne se bornait point aux étudiants en médecine ou eu chirurgie : toutes les classes des citoyens lui fournissaient des disciples, concours bien honorable pour lui dans un temps où le goût des sciences physiques n’était pas répandu comme de nos jours. On ne s’était pas encore aperçu que l’ignorance de nous-mêmes, et des objets dont nous sommes entourés, est un mal réel; que la dépendance absolue des lumières d’autrui est un véritable esclavage ; que le travail qui conduit à connaître la vérité peut être compté parmi les plaisirs, à plus juste titre que bien des frivolités auxquelles on en donne le nom; et qu’enfin, les connaissances sont utiles, même à ceux qui n’ont le projet de s’en servir, ni pour leur fortune, ni pour leur gloire. Parmi les disciples de M. Lieutaud, on comptait le marquis d’Argens, alors occupé d’étudier la philosophie, ou
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de faire des romans, et que, depuis, l’amitié d’un grand roi a rendu célèbre.
M. Lieutaud composa pour ses élèves une exposition anatomique, dont la première édition mérita les éloges de Winslow, qui cependant y était critiqué : cet ouvrage, perfectionné depuis, a été regardé comme un livre classique par de savants professeurs. L’auteur supprima dans la dernière édition toutes les théories hypothétiques , qu’un reste d 'esprit professorial (ce sont ses termes) avait laissées dans les précédentes. Peut-être, en effet, en coûtet-il plus encore d’avouer publiquement son ignorance devant ses élèves que de la laisser voir à ses lecteurs; d’ailleurs, un professeur qui se permet d’avancer ses opinions dans une leçon, devant des jeunes gens accoutumés à respecter en lui la supériorité d’un maître, doit être plus timide lorsqu’il s’agit de consacrer ces mêmes opinions, d’une manière durable, dans des livres qui doivent avoir pour lecteurs ses égaux et ses juges. Ainsi, le goût des hypothèses se contracte dans les écoles, et il est plus difficile à un professeur qu’à un écrivain de l’éviter ou de s’en défaire. On a cru même, pendant longtemps, que ces hypothèses étaient utiles pour exercer la jeunesse, comme si l’art de faire valoir des chimères, on d’en imposer aux ignorants, devait faire partie de l’éducation : il faut convenir cependant qu’un médecin qui proscrirait toute explication vague , tout raisonnement fondé sur des hypothèses, étonnerait bien ses malades, et leur paraîtrait bien sec et bien peu consolant.