‹ Œuvres de CondorcetChapitre 49 sur 90 · II. ss · texte numérisé non relu

II. ss

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Tel est en particulier l’objet d’un mémoire sur les machines hydrauliques, imprimé en 1754, mémoire dans lequel M. d’Arci montre combien il est facile de s’égarer en cherchant par l’expérience les lois des effets susceptibles d’un maximum ou d’un minimum, et indique en même temps comment on peut former un système d’expériences qui, même dans ce cas, conduise à la découverte de ces lois.

On remarque également dans tous ses ouvrages des vues ingénieuses et philosophiques; l’auteur présente toujours ses recherches comme des essais qu’il se propose d’étendre et de perfectionner : mais le temps d’y mettre la dernière main lui manquait. Il avait l’ambition de son état, la seule ambition excusable, la seule qui puisse être utile. Son ardeur pour les sciences ne s’était point affaiblie par les distractions auxquelles deux guerres l’avaient forcé; plusieurs même de ses travaux sont datés de l’époque de ces guerres; mais ces longues distractions lui avaient fait perdre l’habitude du travail , et l’habitude plus nécessaire encore de suivre longtemps un même objet et une même idée. Comme il voyait les objets en grand , comme il voulait porter dans ses expériences une précision rigoureuse , le défaut «le temps, les bornes de sa fortune ne lui ont trop souvent permis d’exécuter qu’une faible partie de ce qu'il avait conçu.

D’ailleurs M. d’Arci vivait dans le monde , et avec une belle figure, une taille avantageuse, un caractère ardent, une âme active, il était difficile qu’il ne se laissât point entraîner à une dissipation dont

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sa constitution lui permettait d’oublier la fatigue pour n’en sentir que les plaisirs; et l’emploi de ses talents pour les sciences a dû souffrir quelquefois des autres avantages que la nature lui avait donnés.

En 1770, M. d’Arci devint maréchal de camp et pensionnaire de l’Académie; il parut alors s’attacher plus particulièrement à cette compagnie; il la regardait comme sa patrie, et comme une république où il voulait être un citoyen considéré, mais seulement un citoyen. Les droits, et surtout la liberté de l’Académie, paraissaient son premier intérêt; l’apparence de la plus légère atteinte portée à ces objets sacrés pour lui suffisait pour exciter son indignation; il croyait que la liberté valait mieux encore que la paix : opinion républicaine qu’il est dangereux d’exagérer, et dont il serait peut-être facile d’abuser, en l'appliquant au régime d’une compagnie savante, où ce ne sont pas, comme dans les associations politiques, les avantages des citoyens, mais les progrès des sciences qui doivent être le premier but de la société.

L’héritage d’un oncle que M. d’Arci avait en France, et qui lui avait servi de père, des récompenses militaires et des intérêts dans les mines, où il avait fourni à la fois des fonds et des vues utiles, avaient augmenté sa fortune ; il crut devoir la partager avec une nièce élevée à Paris sous ses yeux, et dont il avait longtemps observé avec intérêt l’esprit, le caractère et les vertus naissantes; il l’épousa en 1777, et prit alors le nom de comte d’Arci : il était dans l’âge où la société générale offre à peine des distrac-

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tions, où elle coûte plus qu’elle ne donne, et où tous les hommes qui ne sont dominés ni par l’ambition, ni par la passion de l’étude, sentent le besoin d’une société intime et domestique. En épousant sa nièce, M. d’Arci espérait assurer leur bonheur mutuel; le mariage avait resserré des liens déjà chers à tous deux ; l’habitude de se voir et de s’aimer avait fait disparaître la distance qu’aurait pu mettre entre eux l’inégalité des âges; l’autorité d’un mari perdant ce qu’elle a d’imposant entre les mains d’un étranger, et douce comme l’autorité d’un père, ne devait plus paraître un joug, mais un appui; enfin, dès les premiers moments de leur union, ils pouvaient se flatter d’éprouver le bonheur de cette confiance intime, de cette amitié pure et inaltérable qui, dans les unions ordinaires, ne peut être que le fruit d’une tendresse constante, et qui en est la plus douce récompense. Cette union, qui aurait dû être si heureuse dura peu; M. d’Arci mourut, d’un choiera - morbus , le 18 octobre >779, n’ayant vécu avec sa femme qu’assez de temps pour qu’elle apprît à sentir toute l’étendue de la perte qu’elle a faite.

M. d’Arci avait des amis dans le monde, parmi les militaires, dans l’Académie; s’il avait eu un caractère liant et facile, on en conclurait seulement qu’il était aimable, et non qu’il fût digue d’être aimé; mais, avec un caractère ferme, indépendant et facile à s’irriter, il ne put avoir des amis que parce qu’il sentait le prix de l’amitié, qu’il en connaissait les devoirs, et qu’il savait la mériter.

Les Irlandais qui venaient chercher un asile en

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France trouvaient dans M. d’Arci un protecteur, ou plutôt un ami. Il partageait avec eux sa fortune, s’occupait de leurs intérêts, suivait leurs affaires avec chaleur, employait pour eux le poids que lui donnaient sa réputation et le crédit de ses amis. Il consolait ou servait l’infortune , défendait ou appuyait le talent, et ne protégeait ni l’avidité ni l’intrigue, malheur où tombent si souvent ceux qui obligent, moins par bienfaisance que par vanité ou par faiblesse.

On remarquait en lui un penchant pour les Anglais , qui semblait contraster avec l’ardeur qu’il avait montrée contre l’Angleterre; c’est que la différence des gouvernements ne forme pas la différence des nations. Une même langue, la ressemblance des mœurs et des opinions politiques, les mêmes goûts, le même amour de la liberté, font un seul peuple des Irlandais et des Anglais. En plaignant sa nation opprimée par l’Angleterre, en détestant la domination des Anglais, M. d’Arci aimait la nation anglaise, était fier de ses succès dans tous les genres, même de ses succès militaires, quoiqu’il les vît avec douleur. Les grands hommes, les savants d’Angleterre étaient ses compatriotes; la constitution anglaise était celle sous laquelle il eût préféré de vivre ; le prince seul était étranger pour lui. Ainsi, M. d’Arci réunissait, comme plusieurs de ses compatriotes, deux passions qui paraissent contradictoires, et qui ne sont que deux modifications d’un même sentiment , l’amour de sa patrie et des lois de son pays, avec la haine de son gouvernement.

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Dans un voyage qu’il fit en Irlande en 1 767, un de ses oncles lui offrit une fortune considérable s’il voulait s’y établir; il la refusa, ne voulant pas habiter dans un pays libre en apparence, mais que, par des formalités tyranniques, l’Angleterre tenait sous le joug, dans un pays où il fallait vivre privé des droits de citoyen, si on ne voulait les acheter par un parjure.il passa à Londres dans le même voyage: les Anglais le traitèrent comme un homme qui faisait honneur à la nation britannique, et qui, par son refus même de rester sous leur domination, avait acquis un nouveau titre à leur estime : son nom cependant ne fut point inscrit dans la liste de la Société royale, la loi l’avait proscrit; mais l’estime publique et la générosité de la nation anglaise protégeaient sa personne contre les attentats de la loi. Ainsi, chez ce peuple si orgueilleux de sa liberté et de sa législation, il existe aussi des lois auxquelles la raison et l’honneur défendent d’obéir.

La mort a frappé M. d’Arci précisément dans l’instant où la nation irlandaise allait reprendre, par son courage, une liberté que ses divisions et le fanatisme lui avaient fait perdre : il aurait vu les ministres d’Angleterre forcés de reconnaître des droits qui appartiennent aux Irlandais, comme hommes plutôt encore que comme citoyens, et dont la justice ne permet pas à une nation de priver un peuple sur lequel elle croit avoir le droit de régner : il aurait vu la conduite ferme et modérée de ses compatriotes, forcer la nation anglaise à entendre assez bien les intérêts de sa puissance et de son bonheur.

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pour aimer mieux avoir des frères que des esclaves; et un peuple-roi, instruit par ses malheurs, donner, trop à regret peut-être, un exemple de justice à l’égard d’un peuple -sujet; exemple unique dans l’histoire, et que l’Angleterre doit se repentir de n’avoir pas donné quelques années plus tôt. Cette révolution eût été pour M. d’Arci le jour le plus heureux de sa vie; mais le sort lui enviait cette consolation , et ses derniers regards n’ont pas vu la liberté de son pays.

La place de pensionnaire-géomètre, qu’occupait M. d’Arci, a été remplie par M. l’abbé Bossut, déjà associé dans la même classe.

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