ÉLOGE DE M. LIEUTAUD
l’ouvrage du hasard, principalement lorsque l’ignorance et la médiocrité de celui qui est l’objet de cet enthousiasme le replacent, sur tout le reste, au niveau ou au-dessous de ses admirateurs.
11 est difficile qu’un traité complet de quelque science que ce soit n’ait pas quelques endroits faibles, parce qu’il est au-dessus des forces d’un homme d’approfondir également toutes les parties, même d’une seule science. Cette difficulté était d’autant plus grande pour M. Lieutaud, qu’il n’aimait point à se servir des lumières d’autrui, et qu’il ne voulait parler que de ce qu’il avait vu ; lui-même avait senti ce qui pouvait manquer à son ouvrage , il le corrigeait à chaque édition, plus frappé de la crainte de laisser ses lecteurs exposés à partager les erreurs qu’il avait pu commettre, que de celle de rendre la première édition inutile. Enfin, dans ses dernières années, se défiant lui-même de ses forces, il abandonna le soin de son ouvrage à un de ses amis , son confrère dans cette Académie; et c’est non-seulement avec les additions de l’auteur, mais avec les remarques du savant éditeur (i), qu’il a paru dans la dernière édition. L’ouvrage de M. Lieutaud a un autre mérite, bien précieux aux yeux des' anatomistes, celui de renfermer des détails sur la manière de disséquer chaque partie: autrement, un livre d’anatomie dit bien ce que doivent être les objets, mais il n’apprend point à les voir, à juger par ses yeux de l'exactitude des descriptions, à voir mieux
(i) M. Portai.
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que l’auteur même. Dans toutes les sciences, la connaissance de la méthode employée à trouver les vérités est, pour ainsi dire, plus précieuse que celle de ces vérités mêmes, puisqu’elle renferme le germe de celles qui restent à découvrir.
Médecin et professeur à Aix , M. Lieutaud ne connaissait que son amphithéâtre et le lit de ses malades, lorsqu’une circonstance singulière vint l’en arracher. Il avait trouvé quelques erreurs dans l’ouvrage d’un médecin qui remplissait à Versailles la première place : M. Lieutaud crut devoir concilier les égards dus à son confrère, avec l'ohligation de faire connaître la vérité ; au lieu de relever publiquement les erreurs qu’il avait observées, il se contenta d’en avertir l’auteur, qui prit le parti le plus sûr à la fois, et le plus noble, celui de profiler de la critique, et de rendre justice au savant qui l’avait corrigé. La réponse de M. Sénac aux observations de M. Lieutaud fut la nouvelle d'une place qu’il lui avait fait obtenir à Versailles. Ce n’est pas cette seule fois que M. Sénac a traité comme des amis ceux qui lui faisaient apercevoir les fautes qui lui étaient échappées. L’injustice d’un auteur envers le critique qui lui montre ses erreurs est si commune, qu’un tel exemple mérite d’être remarqué , quoique dans cette circonstance, comme dans presque toutes les actions de la vie, il suffise, pour être juste, de bien entendre ses intérêts.
S’il y a des hommes qui portent dans la retraite les passions inquiètes des courtisans, il en est d’autres qui gardent à la cour la simplicité des moeurs
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d’un solitaire; tel fut M. Lieutaud : revenu de la première surprise qu’un changement inattendu lui avait causée, il aperçut bientôt que la cour d’un grand monarque est un des endroits où un homme livré à l’étude peut vivre le plus isolé et le plus libre : les courtisans ne quitteront point les affaires qui les occupent pour troubler le loisir d’un physicien. Dans les gouvernements absolus, où les mœurs sont féroces, c’est surtout sous les yeux du despote, et autour de son palais , que s’exerce un pouvoir sans bornes, que rien n’arrête, et auquel rien ne peut soustraire : au contraire, dans les gouvernements où les mœurs sont douces (si l’on en excepte les sacrifices qu’exigent les passions favorites du prince), c’est loin de la cour que le joug s’appesantit, c’est sur le citoyen faible et sans appui , dont l’éloignement ne laisse point entendre les cris : mais l’homme qui ne veut qu’exister seul et libre a toujours, lorsqu’il est auprès du prince, assez de crédit pour se défendre de l’oppression.
M. Lieutaud donnait à l’étude tout le temps que ses devoirs lui laissaient ; il cultiva les sciences dans son nouveau séjour, comme il les avait cultivées dans sa patrie; il demeurait à Versailles, mais il ne vivait pas à la cour.
Pendant son séjour à Aix, M. Lieutaud avait envoyé k l’Académie plusieurs observations anatomiques; il avait choisi, parmi les faits que ses nombreuses dissections lui offraient, ceux dont le résultat pouvait intéresser les physiciens et les philosophes, en même temps que les médecins. Telle est l’obser-