‹ Œuvres de CondorcetChapitre 53 sur 90 · OU ÉLOGE DF. M. LIEUTAUD · texte numérisé non relu

OU ÉLOGE DF. M. LIEUTAUD

vation d’un corps osseux trouvé dans le cervelet d’un épileptique, celle d’une vésicule du fiel, bouchée par une pierre, et qui s’était trouvée vide, tandis que le canal était distendu par la bile ; cette observation semble détruire les hypothèses par lesquelles on avait expliqué jusqu’alors le passage de la bile dans la vésicule ; elle semble même pouvoir conduire à en démêler la véritable route. L Académie crut dès lors devoir accorder à M. Lieutaud le titre de son correspondant , et il l’obtint sur le rapport de M. Winslow, qui avait été critiqué dans le seul ouvrage que M. Lieutaud eût alors publié. Si cette conduite honore M. Winslow, il est impossible aussi que M. Lieutaud, ayant reçu les mêmes marques de justice et d’attachement de deux hommes dont il avait combattu les opinions, ne dût pas une partie de cet avantage à son caractère, et à l’idée qu’il avait inspirée de sa franchise et de son amour pour la vérité : peut-être la justice serait-elle plus commune en ce genre, si l’on pouvait toujours supposer que ce sentiment est le seul motif qui ait inspiré les critiques. Ce qui parait le prouver, c’est que dans les sciences, où la critique a pour objet des questions importantes, où l’on discute des vérités réelles, et dont les conséquences influent sur le bonheur des hommes, les auteurs supportent la censure avec plus de patience, et la pardonnent plus vite que dans la littérature, où la critique ne s’exerce que sur le talent des écrivains , à qui dès lors il semble permis de voir dans leurs censeurs des ennemis de leur gloire, plutôt que des amis de la vérité.

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Peu d’années après l’arrivée de M. Lieutaud à Versailles, l’Académie confirma sa première adoption , en l’admettant au nombre de ses membres en qualité d adjoint-anatomiste ; elle ne regarda point la place qu’il avait à la cour comme incompatible avec ce titre, qui cependant exige la résidence; et M. Lieutaud montra quelle avait bien jugé, par l’exactitude avec laquelle il remplit le premier devoir d’un académicien , celui de donner à l’Académie de bons mémoires.

Un de ces mémoires sert à confirmer une observation que M. Lieutaud avait envoyée à l’Académie quinze ans auparavant : il avait remarqué dès lors que le volume de la rate augmente quand celui de l’estomac diminue, et réciproquement; il regardait cette correspondance entre les deux viscères, correspondance dont il avait développé en même temps la cansephysique; comme un équilibre nécessaire à l’économie animale : c’était, selon lui, une des principales utilités de la rate, viscère trop général parmi les quadrupèdes,pour qu’il soit permis de le regarder comme inutile à leur conservation. M. Lieutaud exposait dans son mémoire, qu’il avait trouvé la rate réduite à un volume excessivement petit, dans un sujet dont l’estomac, devenu incapable de contraction, s’était distendu d’une manière prodigieuse; observation bien propre à confirmer ses premières idees; et comme, malgré les émétiques les plus puissants, le malade avait gardé constamment tout ce qu’il avait pu avaler, M. Lieutaud se servait de cette même observation , accompagnée de tout ce que l’anatomie

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des muscles du diaphragme et de l’abdomen pouvait lui fournir de preuves, pour établir que c’était la contraction même de l’estomac qui devait être regardée comme la cause du vomissement.

Les autres mémoires renferment des descriptions anatomiques; un seul a la vessie pour objet, les trois autres traitent du cœur, et du péricarde qui l’enveloppe : on remarque surtout dans ces mémoires l’atteution singulière qu’il avait de ne parler que d’après ses observations, un grand éloignement pour toute hypothèse , et une grande circonspection dans les conséquences même les plus naturelles, où ses observations paraissent conduire. M. Lieutaud y a rendu un compte à la fois très-détaillé et très-fidèle, des travaux de ceux qui avaient traité les mêmes objets avant lui; cependant on y voit, comme dans ses autres ouvrages, qu’il aimait mieux étudier la nature que les livres : celte manière de travailler semble avoir un double mérite dans une science où , pour observer la nature, on a tant d’obstacles, de dégoûts et de dangers à braver.

Nous ne dissimulerons point qu’on accusait M. Lieutaud d’exagérer un peu cette méthode si bonne en elle-même; ou prétendait que, voyant sa bibliothèque surchargée de livres d'anatomie et de médecine , qu’il avait achetés par complaisance ou par respect humain, il les avait échangés contre des livres de littérature, que vraisemblablement il ne croyait pas moins inutiles, mais qu’il trouvait plus amusants. M. Sénac, qui avait souvent soutenu contre lui la grande utilité de la lecture des auteurs.

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ou plutôt la nécessité d’unir la lecture à l’observation, lui donna un jour une preuve singulière et personnelle de la vérité de cette opinion ; il lui présenta une description latine du trou ovale. M. Lieutaud la lut, la trouva écrite, à la vérité, dans un latin qui n’était pas du bon siècle, mais fut frappé de la méthode, et surtout de l’exactitude qui y régnaient; il eut même la bonne foi de préférer cette description à celle que lui-même en avait donnée dans un des mémoires que nous venons de citer : il apprit alors, avec quelque surprise , que cette description latine si exacte était de Galien , et il convint que peut-être il avait eu tort de trop négliger les recherches d’érudition. En effet, il est impossible que la vie d’un seul homme suffise à l’observation de tous les faits qui forment l’ensemble d’une science : c’est aux observations successives d’un grand nombre d’hommes qu’elles devront leur perfection; et les savants sont forcés de choisir entre l’impossibilité presque absolue d’accélérer les progrès des sciences s’ils veulent tout voir par eux-mêmes, et le danger d’adopter des erreurs, s’ils s’en rapportent à ce que d’autres ont vu. Heureusement dans les sciences, les vérités sont liées entre elles; il existe des faits fondamentaux, pour ainsi dire, sur lesquels s’appuie tout l’ensemble d’une théorie; ce sont ces vérités premières, ces faits principaux qu’il est seulement nécessaire de vérifier par ses propres yeux , toutes les fois qu’on veut en étendre les conséquences, ou les faire servir de base à des vérités nouvelles. D’ailleurs, on acquiert par l'habitude une

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sorte «le tact aussi prompt que sûr, avec lequel on distingue au premier coup d’œil l’écrivain qui a saisi la vérité, de celui qui a pu se tromper; on sait démêler, dans une description, ce qui appartient à la nature, de ce que les opinions de l’observateur peuvent y avoir ajouté; enfin, la conformité entre des auteurs qui n’ont pu se concerter ou qui se sont combattus , devient une sorte de preuve : car telle est la condition humaine, que, même dans les sciences physiques , la plupart dos faits que nous croyons, ou sur lesquels nous fondons nos opinions, n’ont pour nous qu’une certitude, ou, pour parler plus exactement , qu’une probabilité morale: ainsi la vérité des faits s’y fonde presque toujours sur le même genre de preuves que celle des faits historiques ; et il est heureux pour les progrès des sciences, comme pour notre bonheur, d’oublier dans le travail, comme dans la conduite de la vie, cette incertitude effrayante à laquelle nous sommes condamnés.

En 17^9, M. Lieutaud, attaché à Versailles par de nouveaux liens, demanda et obtint le titre d’associé vétéran de l’Académie. Il n’avait pourtant rien perdu de son activité pour le travail : il publia, la même année , un traité de médecine pratique. M. Lieutaud avertit, dans sa préface, que la médecine n’a point de remèdes contre l’intempérance, et que la jouissance libre de nos facultés, l’exemption des maladies graves, une longue vie, une vieillesse saine, ne sont point un présent de l’art, mais le prix de la sobriété et de la sagesse : il fait observer

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