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encore que les remèdes sont nuisibles lorsqu’ils ne guérissent pas, et qu’ils guérissent rarement; que la science de traiter les malades consiste à observer la nature, à saisir les moments où l’art peut la seconder, à profiter de ses forces au lieu de les détruire par des secours mal entendus, et que, dans l’art de guérir les hommes, comme dans celui de les gouverner, l’objet le plus important est moins d’agir que de s’abandonner à l’ordre de la nature, et surtout d’empêcher le préjugé, l’habitude et la déraison de la contrarier.
En 1767, M. Lieutaud fil un ouvrage latin sur les causes des maladies que l’inspection des cadavres peut faire reconnaître. Il semble, au premier coup d’œil, que cette inspection doive tout apprendre; tuais quelquefois la lésion qui a produit l’impossibilité de vivre ne se montre qu’à des yeux exercés; plus souvent , si la cause immédiate de la mort est connue, elle n’est que l’effet d’une autre lésion souvent difficile à découvrir; il faut démêler les maux dont il eût été nécessaire d’arrêter les progrès, et les maux plus anciens qui en ont été la première cause, et dont il eût fallu prévenir les effets; il faut saisir les rapports des phénomènes extérieurs que la maladie a présentés, avec les causes de ces phénomènes, que le cadavre indique plutôt qu’il ne les montre.
Une grande partie de cet ouvrage est due aux observations de M. Lieutaud lui-même, et peu de médecins anatomistes ont été plus infatigables dans ces pénibles recherches : le nombre des corps qu’il avait disséqués avant l’âge de quarante ans, est même si
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grand, que, dans une critique de son exposition anatomique , on calcula que ce nombre exigeait à peu près cent quatre ans de dissections. On ignorait sans doute que le secret de ne point perdre de temps est plus que le secret de le doubler: cependant, comme il est impossible qu’un seul médecin, quelque actif, quelque employé qu’il puisse être, ait eu le malheur d’être témoin de toutes les manières de passer des douleurs à la mort, M. Licutaud avait été obligé de rapporter plusieurs faits d’après des observations étrangères ; et, dans cette partie de son ouvrage, il a joint à une critique saine dans le choix des observations qu’il rapporte, beaucoup de précision et de méthode dans la manière de les exposer.
M. Lieutaud avait été nommé médecin des enfants de France, et ensuite de M. le Dauphin : à l’avénemeut de ce prince au trône, la place de premier médecin était vacante , et il fut nommé pour remplir, auprès du nouveau monarque, les fonctions qu’il remplissait déjà auprès de sa personne, sous un autre titre. La faveur n’eut aucune part à ce choix; il parait singulier d’en faire la remarque, car il semblerait que, s’il est un objet sur lequel les princes doivent avoir la force de se défendre des pièges de l’intrigue , c’est celui qui intéresse si directement leur personne : cependant il y a eu des exemples de l’influence de l’intrigue, même sur le choix d’un médecin. Ces exemples, en attestant avec quelle adresse elle sait préparer et faire agir ses ressorts, prouvent saus doute le malheur de la condition des rois; mais ils leur servent aussi d’excuse pour les
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mauvais choix qu’ils peuvent faire en d’autres genres: on ne peut guère en accuser leur indifférence pour le bien de leurs sujets, s’il est une fois prouvé qu’ils n’ont pas souvent été plus heureux, et qu’ils ont été dupes des mêmes artifices dans le choix de leurs médecins. Nous ne nous serions pas permis ces réflexions, si la nomination de M. Lieutaud ne s’était pas trouvée à l’abri de tout soupçon , et si cette première grâce du nouveau règne n’avait été un acte de justice et de reconnaissance.
Ijb premier usage que M. Lieutaud fit de sa place fut de donner au roi le conseil de se faire inoculer, conseil bien imposant dans la bouche d’un vieux médecin, déjà célèbre lorsque l’inoculation a commencé à faire du bruit en France; on ne pouvait le soupçonner ni de l’approuver par préjugé, ni de la protéger par vanité. Ce conseil peut même être regardé comme une action de courage dans un homme qui, témoin des progrès de l’inoculation parmi nous, et des obstacles qu’elle a éprouvés, savait à quel incroyable degré de fureur les médecins anti-inoculateurs ont porté leur aversion pour celte opération, la seule peut-être des pratiques de médecine dont les effets salutaires soient rigoureusement prouvés.
Quelque étranger qu’eût toujours été M. Lieutaud à la vie et aux mœurs de la cour, cependant il avait bientôt appris à connaître le caractère de ceux qui l’habitent. La connaissance des hommes est moins difficile à acquérir qu’on ne l’imagine, pour ceux à qui ils ne croient pas avoir intérêt de se ca-
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cher; et si on parcourt les différentes classes de la société, on trouvera que plus elles sont élevées, plus cette connaissance y devient rare. M. Lieutaud avait même la malice bien excusable de démasquer aux yeux du prince les finesses qu’il avait démêlées. Un jour, que le feu roi lui parlait de plusieurs médecins dont ses courtisans lui avaient vanté le mérite, et lui demandait s’ils ne l’avaient point exagéré : «Sire, lui dit-il, ces médecins ne sont rien de ce « qu’on vous a dit; mais c’est souvent avec cette •< monnaie que les gens de la cour payent leurs mé- « decins. »
Le revenu de M. Lieutaud était très-considérable, et il eut pu même en être embarrassé, avec la simplicité de mœurs qu'il avait conservée. On accuse souvent d’avarice des hommes qui ne font point de dépense, uniquement parce qu’ils ont placé leurs plaisirs dans des objets qui coûtent peu, et qu’ils n’ont pas le temps de dépenser en choses indifférentes. La bienfaisance de M. Lieutaud lui a fait éviter ce reproche; une grande partie de son superflu était destinée aux pauvres ; les médecins livrés à la pratique méritent souvent cet éloge, peutêtre parce qu’ils ne peuvent se distraire de la vue des maux de l’humanité, et qu’ils sont dans l’heureuse impossibilité d’oublier qu’il est des misérables. M. Lieutaud eût bien voulu consacrer au même usage la dépense de la table , que , selon l’étiquette, un premier médecin ne peut se dispenser d’avoir; il ne l’osa point, il craignit ou le reproche d’avarice s’il tenait cette destination secrète, ou celui