‹ Œuvres de CondorcetChapitre 56 sur 90 · îa · texte numérisé non relu

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souvenir de ce malheur n’affaiblît l’estime qu’il croyait mériter, pourrait-on lui reprocher une délicatesse trop grande? Il sentait toujours, pour ainsi dire, le besoin qu’il avait de prouver qu’il était redevenu ce qu’il avait été. On voit qu’il cherchait moins à se faire valoir qu’à se justifier d’un soupçon qu’il craignait toujours de ne pouvoir détruire assez complètement; et plusieurs traits de ses ouvrages qui, dans un autre, auraient prouvé un amour-propre trop petit ou trop délicat, ne prouvaient chez lui que le sentiment douloureux dont il ne pouvait se délivrer.

Dans ses ouvrages, il se livre à une critique, souvent un peu sévère, de ceux des autres; mais cette eritique est toujours dictée par l’impartialité et par l’amour du vrai. On voit que les grands noms ne lui en imposaient point; il combat quelquefois Morgagni en le respectant, et Haller en l’estimant. Il savait sans doute que l’opinion publique ne plaçait pas son nom à côté des leurs; mais il sentait qu’il était digne de les combattre, et il avait droit de croire que sans les malheurs qui avaient dérangé le cours de sa vie, s’il eût pu, comme eux, employer tout son temps et toutes ses forces, il eût mérité d’être leur rival.

M. Bertin avait formé le plan d’un cours complet d’anatomie. Sa maladie en interrompit l’exécution; mais il reprit son travail lorsqu’il eut recouvré ses forces; et dès 1764, il publia l’ostéologie, qui devait en former la première partie. Cet ouvrage est regardé comme un des meilleurs traités d’anatomie, par l’ordre qui y règne, par la précision et l’exactitude

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avec lesquelles chaque partie est décrite, par l'exposition détaillée et complète de beaucoup d’objets peu connus, par les observations neuves que l’auteur y a semées, par le soin avec lequel il a décrit, non-seulement chaque os en particulier, mais les différents assemblages osseux qui en résultent, leur organisation, leurs cavités, et le rapport des os avec les différentes parties qui s’y attachent ou qui les traversent. Il avait présenté à l’Académie, il y a plusieurs années, la seconde partie de son cours, qui renfermait la description des artères; et on a trouvé dans ses papiers les matériaux de quelques autres traités.

M. Bertin s’était retiré à Gahard, près de Rennes, dans un bien dont la culture lui servait de délassement : il s’était marié, et avait choisi une femme beaucoup plus jeune que lui, et à laquelle, cependant, il a eu le malheur de survivre; elle mourut à vingt-cinq ans, en 1773, et lui a laissé quatre enfants, dont l’éducation a été pour lui une nouvelle occupation douce, consolante, la seule qui put répandre quelques plaisirs sur ses derniers jours, et porter la douceur et la paix dans cette âme agitée par tant d’orages, et déchirée par tant de malheurs. Aussi, la seule singularité qu’on ait pu observer dans sa vie privée, était l’excès auquel importait la sollicitude paternelle, le scrupule avec lequel il remplissait toutes les fonctions d’un père de famille; les sciences, la gloire, les conventions sociales, tout était sacrifié à ce premier devoir; il semblait que ses malheurs, en l'obligeant de se séparer de la so-

ciété, l’eussent rapproché de la nature, et lui eussent donné le droit d’en écouter les sentiments sans partage, et de s’y livrer tout entier.

Sa réputation lui avait attiré la confiance de sa province; on le consultait dans ces maladies rares et extraordinaires pour lesquelles les charlatans n’ont pu faire accroire que la connaissance de l’anatomie fût inutile. Souvent les réponses de M. Bertin étaient une description anatomique complète de la partie qui était le siège de la maladie, description où l’on trouvait des remarques utiles et nouvelles. Se défiant de lui-même, il craignait toujours de n’en pas faire assez, et faisait toujours beaucoup plus qu’on eût cru pouvoir exiger. Jamais son âme ne put reprendre cette force qui permet de voir le danger tel qu’il est, et qui suffit pour ne plus le craindre. On le vit, lors de la descente des Anglais à Saint-Cast, songer à quitter sa maison et à prendre la fuite, parce qu’il se souvenait d’avoir porté quelques mois le titre de médecin du prince Édouard. Il s’exagérait les inconvénients des plus petites affaires; il portait la même i nquiétude sur sa santé. On sent, par les efforts mêmes qu’il fait pour se rassurer, combien il avait besoin de l’être; et l’on ne peut s’empêcher de le plaindre lorsqu’on le voit, dans un de ses mémoires, se féliciter de la découverte de l’anastomose de quelques vaisseaux du foie, comme d’une vérité consolante, et propre, dit-il, à rassurer, les gens de lettres surtout, contre la crainte des effets que produit l’engorgement de ce viscère. Il avait naturellement une âme douce et capable d’attachement, un caractère

franc et ouvert ; mais ces qualités étaient quelquefois ternies par une défiance inquiète, qui n’avait pour principe que cette fatale disposition à tout craindre, première cause de tous ses malheurs. Avec des talents qui attirent la considération, avec cet amour de l’étude qui empêche de sentir le poids du temps, et en remplit l’espace de plaisirs que l’habitude n’émousse jamais, il ne fut point heureux. Les qualités de son âme, la franchise et l’égalité naturelle de son caractère, ses vertus même ne contribuèrent ni à son bonheur, ni à celui de ceux qui l’entouraient, et il ne put mériter que d’être plaint et estimé.

M. Berlin fut attaqué d’une fluxion de poitrine le ai février 1781; le quatrième jour de sa maladie, il se fit saigner, et lorsqu’il eut examiné son sang, il prononça qu’il était sans ressource; dès lors il ne songea plus qu’à se préparer à la mort. Il avait toujours eu une vraie piété ; et même dans sa jeunesse, dans le temps où sa passion pour l’étude était dans toute son activité, dans l’âge où l’on a le plus le sentiment de ses forces, où l’on est le plus sùr d’obtenir de la gloire, où l’on est si tenté de la confondre avec le bonheur, il fut près de renoncer à tout pour embrasser la vocation religieuse ; mais , heureusement pour les sciences, il sentit que si le ciel a marqué dans le cloître la place de ceux auxquels il n’a donné que de la piété, il soumet à d’autres devoirs ceux qui ont reçu à la fois de la piété et des talents. Le reste de sa vie ne se démentit point, et sa mort fut semblable à sa vie; il répondit avec la plus grande résignation aux prières des agonisants; mais.

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