ÉLOGE DE M. LE COMTE DE MAUREPAS
Jean-Frédéric Phelypeaux, comte de Maurepas, ministre d’État, président du conseil des finances, naquit à Versailles, au mois de juillet 1701, de Jérôme Phelypeaux, comte de Pontchartrain , ministre et secrétaire d’État, et d’Éléonore de la Rochefoucault.
La famille de Phélypeaux est originaire de la ville de Blois, où elle était connue même avant le commencement du quinzième siècle. Iæs villes considérables (et Blois était de ce nombre) avaient alors dans la monarchie une importance qu’elles ont perdue; la fidélité de leurs habitants était la digue la plus puissante que les rois pussent opposer aux factions où les grands entraînaient la noblesse. Ces villes fournissaient le peu de bonne infanterie qu’il y eût dans les armées; elles seules pouvaient offrir, par des dons volontaires, une ressource dans des temps d’épuisement ou de désastre : aussi n’était-il pas rare d’y trouver des familles riches, qui, satisfaites d’une dlustration municipale, s’y fixaient cons-
tamment, et préféraient l’honneur paisible d’y occuper les premières places, à l’ambition de briller au second rang dans la cour ou dans la capitale.
Ce fut seulement à la fin du seizième siècle , que les enfants de Louis Phely peaux quittèrent leur ancienne patrie. Paul , son fils cadet, n’avait encore que dix-neuf ans, lorsque Révol, secrétaire d’État, qui se trouvait à Blois avec la cour, en 1 588, pria son père de le lui confier, et se chargea de sa fortune. Il perdit cet appui à l’âge de vingt-cinq ans; mais son application et sa prudence prématurée étaient déjà pour lui des protections plus sûres, et qui ne pouvaient lui manquer. Au mariage de Henri IV, il obtint la place de secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis; et ce prince récompensa en 1610, par une charge de secrétaire d’Etat, la sagesse et la modération que Paul Phelypeaux avait montrées dans la cour désunie et orageuse de la reine. Mort en 1621, il eut pour successeur Raimond, son frère aîné, dont les descendants ont possédé sans interruption cette même charge jusqu’en 1775; en sorte que cette place du ministère a été occupée par six ministres du même nom pendant l’espace de cent soixante-cinq ans; phénomène historique d’autant plus singulier, que cette espèce de confiance héréditaire du gouvernement subsista sans altération parmi les troubles de la minorité de Louis XIII, les factions qui agitèrent l’État pendant sa jeunesse, le règne sanglant de Richelieu, les tumultes de la fronde, le gouvernement modéré, mais défiant, de Mazarin; les malheurs de la guerre de la succession, les orages
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de la régence, et les révolutions de la cour de Louis XV ; tandis qu’enfin, dans le même espace de temps, une autre charge de secrétaire d’État a vu passer vingt familles différentes.
M. de Maurepas eut pour aïeul Louis Phelypeaux, comte de Pontchartrain, contrôleur général en 1689, ministre de la marine en 1690, chancelier en 1699. La charge de ministre de la marine fut alors donnée à son fils; et ce 11e fut qu’en 1749 qu’elle sortit de sa famille, qui, par une singularité non moins remarquable, posséda ainsi constamment, pendant soixante ans, deux places importantes du ministère.
Elle a produit, dans l’espace d’un siècle et demi, neuf secrétaires d’Etat, si on compte seulement ceux qui ont exercé leurs charges; et onze, si on veut comprendre dans cette liste Louis Phelypeaux , reçu en 1648, à l’âge de douze ans, en survivance de son père; et un autre Louis Phelypeaux, qui, après la mort du sien, fut pourvu de sa charge à l’âge de huit ans, en 16a 1. Nous ne demandons point d’indulgence pour ces détails; la famille de Phelypeaux n’est pas étrangère à l’Académie; le renouvellement de cette compagnie, en 1699, peut être regardé comme l’ouvrage du chancelier de Pontchartrain; et, dans une durée de quatre-vingt-trois ans, elle a été administrée pendant prés de soixante et dix par des ministres de ce nom. M. le comte de Maurepas, âgé de quatorze ans seulement, fut pourvu, en 1715, d’une charge de secrétaire d’Etat. Louis XIV venait de mourir, et ses ministres, soupçonnés par le prince régent d’avoir conseillé ou approuvé le testament qui
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limitait son autorité, furent obligés de se retirer; mais en exigeant la retraite du comte de Pontchartrain, le prince voulut assurer sa place à son fils, par égard pour le chancelier. Ce magistrat avait quitté la cour immédiatement avant l’époque des édits que le prince régent croyait contraires à ses intérêts, et un mois avant la date du testament de Louis XIV. Le nom du chancelier de Pontchartrain aurait ajouté quelque poids à ces derniers actes d’un pouvoir si longtemps absolu , au lieu qu’une retraite qui paraissait une sorte de protestation contre ces mêmes actes, était une autorité en faveur du régent; autorité d’autant plus grande, que des édits rigoureux sur les affaires ecclésiastiques qui agitaient alors tous les esprits, n’avaient été envoyés au parlement que depuis la retraite du chancelier de Pontchartrain à l’Oratoire. Cette circonstance l’avait rendu cher au public de la capitale, qui le regardait dans ce moment comme le défenseur et la victime des libertés de l’Église, et des droits de la nation. M. le comte de Maurepas aimait à raconter que le jour où Louis XV, encore mineur, vint à Paris visiter la bibliothèque du roi et voir les académies, le prince régent recommanda expressément à son gouverneur de le mener à l’Oratoire, chez le chancelier : Il faut, ajouta-t-il, que vous lui fassiez connaître le plus honnête homme de son royaume. Le marquis de la Vrillière fut chargé d'exercer la place dont M. de Maurepas avait le titre, et de former aux détails de l’administration ce jeune ministre son parent, et peu après son gendre. M. le comte de Maurepas prépa-
rait les affaires avec lui, et assistait au travail. Successivement il fut chargé seul de quelques départements; mais ce n'est qu’à l’année 1725, temps de la mort de son beau-père, qu’on doit marquer la véritable époque de son ministère, qui embrassa dès lors plusieurs grandes provinces, Paris, la cour et la marine : il n’avait que vingt-quatre ans.
Ce 11’était plus le temps où, sous l’administration de Seignelai, la marine française était la rivale de celle de l’Angleterre, et souvent sa rivale heureuse. Nous sommes parvenus, de nos jours, à une égalité plus réelle et qui nous a coûté moins d’efforts : sans doute celte prospérité sera durable, mais alors elle ne put se soutenir. La France, affaiblie par ses victoires mêmes, avait été ensuite épuisée par de longs malheurs: la marine fut sacrifiée à la nécessité de défendre nos frontières contre des armées accoutumées à vaincre sous des chefs habiles et heureux; et la bataille de Malaga, plutôt disputée que gagnée, en 1 704 , avait été le dernier effort des flottes françaises.
A la mort de Louis XIV, le système politique changea; les princes qui gouvernèrent après lui crurent devoir chercher dans l’alliance de l’Angleterre et de la Hollande un appui contre Philippe V, qui s’était montré leur ennemi, et qui pouvait devenir leur rival : le cardinal de Fleury eut la même conduite par d’autres principes; il faisait consister toute sa politique à détruire chez les nations de l’F.urope cette jalousie contre la France, que Louis XIV avait trop excitée, et qui enfin lui coûta si cher; il sentait que