‹ Œuvres de CondorcetChapitre 65 sur 90 · ÉLOGE DE H. DK MAUREPAS · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE H. DK MAUREPAS

la France, étant alors la seule grande puissance qui eût à la fois des hommes et des trésors, elle devait, tant que l’or de l’Angleterre et de la Hollande ne serait pas à la disposition de ses ennemis, ou conserver la paix, ou n’avoir que des guerres courtes et heureuses. D'ailleurs, si une économie sévère du trésor de la nation est toujours un devoir pour les rois, ce devoir était alors imposé par la nécessité comme par la justice: ces considérations déterminèrent le cardinal ministre à laisser la marine dans l’état de faiblesse où il l’avait trouvée. Il oublia trop que le moyen le plus sûr pour une puissance de convaincre ses voisins de sa modéraliou, n’est pas de s’exposer à la faire prendre pour de la faiblesse, et que la véritable économie consiste à se préserver, par des dépenses réglées, du danger d’étre contraint à des dépenses extraordinaires et forcées.

M. de Maurepas , obligé de renoncer à l’honneur de rétablir la marine militaire, sut rendre son ministère brillant au milieu même de la paix , en faisant servir la marine aux progrès même des sciences, et les sciences aux progrès de la marine. Chargé de l’administration des académies, il réunissait toute l’autorité nécessaire pour l’exécution de ses projets.

Cette partie de son histoire est celle qui nous intéresse le plus, et qui peut-être lui assure la réputation la plus durable. Il est peu d’événements politiques dont le souvenir se conserve autant que celui d’une grande entreprise liée au système général de l’univers, ou au progrès de l’esprit humain. On se souvient de la bibliothèque des Ptolémées, bien plus

que de leurs actions. La gloire et les malheurs du règne d’Alphonse sont dans l’oubli ; mais on conserve la mémoire des tables alphonsiues. UIug-Beb, petit-fils du conquérant de l’Asie, n’est connu dans l’histoire que par ses observations astronomiques; et, malgré toute la puissance des califes, la mesure d’un degré du méridien, faite par leurs ordres, est le seul monument qui reste de leur grandeur.

Ainsi, l’on comptera toujours au nombre des événements qui ont illustré notre siècle, l’entreprise de mesurer en même temps deux degrés du méridien , l’un sous l’équateur, l’autre près du pôle boréal de notre continent; opération qui était nécessaire pour confirmer l’aplatissement de la terre, découvert par Newton, et devait servir de base à une détermination plus exacte de la figure du globe. Jamais , tant que les sciences seront cultivées en France, on n’oubliera le nom du ministre qui, par cette magnificence si rarement déployée en leur faveur, a prouvé qu’il sentait tout le prix de la vérité, dont le sort dans les cours est si souvent dédaigné comme inutile, lorsqu’elle n’y est pas persécutée comme dangereuse. Nous n’entrerons dans aucun détail , ni sur le succès, ni sur les résultats de ces savantes expéditions: l’histoire de l’Académie en a rendu compte; on les trouve dans les éloges des savants qui ont sacrifié à ces travaux utiles et pénibles leur temps, leur santé, et même une partie de leur gloire personnelle : en effet , ils ne pouvaient espérer d’autre récompense que l’estime due à leur zèle, à leur courage, à l’exactitude de leurs observations, au travail

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