‹ Œuvres de CondorcetChapitre 69 sur 90 · ÉLOGE DE M. DE M A U H EPAS · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. DE M A U H EPAS

férant, dans chaque époque de sa vie, la science djmt il croyait en ce moment que l’étude ou l’application à la pratique seraient plus utiles à son pays.

Nos progrès dans l’art de la construction ont égalé, surpassé même ceux que les autres nations ont pu faire dans le même espace de temps; la France a produit plus d’ouvrages importants sur la marine , que l’Angleterre même; et comment, sans les avantages de cette union entre les sciences et l’art nautique , union également nécessaire et plus nécessaire qu’on ne croit aux progrès de tous les arts, un peuple dont la marine ne peut être ni le premier objet, ni la principale occupation, auraitil pu s’élever au niveau d’une nation qui la regarde comme sa puissance et la source de ses richesses?

Les déterminations astronomiques de plusieurs points, qui n’étaient connus auparavant que par des estimes , l’exactitude des instruments qui se perfectionnent sans cesse , la découverte de nouveaux instruments et de méthodes nouvelles, la multiplication même des observations qui se corrigent et se réforment mutuellement; toutes ces causes exigent dans les cartes marines de fréquents changements et des corrections perpétuelles. M. de Maurepas ordonna un grand nombre de cartes nouvelles, envoya des officiers examiner des côtes peu connues, et déterminer des positions importantes, mais qui restaient encore incertaines; il mit plus d’activité et de suite dans le travail habituel de la correction des cartes et du recueil des observations. Nous sommes forcés encore de supprimer les détails

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de ces opérations utiles ; on en trouvera l'histoire

dans celle de l’Académie. MM. de la Galissonnière,

d’Albert, le marquis de Chabert, chargés de présider à ces recherches par M. de Maurepas ou par ses successeurs , M. Buache, attaché au dépôt des cartes, en qualité de géographe, ne nous ont rien laissé ignorer du fruit de tous ces travaux, et de la reconnaissance due au ministre qui leur a donné le premier plus d’étendue et de consistance.

Ajoutons, enfin, pour réunir ici tout ce qui, dans le ministère de M. de Maurepas , peut intéresser les sciences, qu’il a été, parmi les hommes en place, un des premiers qui aient hautement préféré les sciences aux talents frivoles , les arts nécessaires aux arts agréables, et qui aient senti qu’il n’est juste d’encourager, aux dépens du peuple, que les travaux utiles à la nation. En embrassant cette opinion, M. de Maurepas ne fit, à la vérité, qu’obéir un des premiers à une impulsion qui commençait dès lors à entraîner les esprits, et qui depuis a produit une révolution presque générale; mais combien peu d’hommes savent devancer leur siècle, et combien il doit être rare que le hasard les conduise aux grandes places, où ils ne cherchent point à s’élever, et où si peu de gens sont intéressés à les voir !

Cette opinion, dans M. de Maurepas , avait d’autant plus de force, que, passant lui-même pour un des esprits les -plus légers et les plus agréables de la société , on ne pouvait l’accuser de sévérité ni de pédanterie, et qu’il paraissait sacrifier son goût

personnel à ce que lui prescrivaient la raison et l’utilité publique.

Cependant M. de Maurepas n’était pas savant ; et comment l'aurait-il été? Appelé au ministère à l’âge de quatorze ans, et dans un temps où l’on se croyait assuré, par une longue expérience , que des connaissances étendues ou profondes étaient inutiles aux ministres, comment aurait-il pu avoir le temps ou même le désir de se livrer aux sciences ? Mais il avait un esprit trop juste pour ne pas voir l’inutilité, le ridicule, ou même le danger des demiconnaissances; et il sentait trop bien sa supériorité à d’autres égards, pour rougir d’une ignorance involontaire-: aussi se gardait-il bien de s’en rapporter à son opinion , ou même d’en avoir une sur les choses qu’il n’avait pu étudier ni connaître; toutes ses décisions, sur des objets relatifs aux sciences, étaient formées d’après l’avis des juges naturels de chacun de ces objets; s’il ne pouvaitse défendre d’être quelquefois trompé, il voulait du moins être toujours en état d’opposer aux reproches du public, des noms faits pour imposer à l’opinion, et des suffrages dont le public lui-même était accoutumé à respecter l’autorité.

On fait gloire à un ministre des conquêtes exécutées avec les forces dont la disposition lui est confiée; et quelle conquête plus réelle que celle d’une nouvelle branche de culture ! Doubler le produit de sa terre, c’est acquérir une terre nouvelle, et l’acquérir sans injustice et sans dangers. Le café avait été transporté en 1726 dans nos îles d’Amé-

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rique par M. Deselieux, depuis chef d’escadre, à qui M. du Fay en avait confié quelques pieds. Manquant d’eau dans la traversée, il avait conservé ce dépôt précieux aux dépens de son propre nécessaire ; son zèle fut récompensé par le succès, au delà même de ses espérances, et le café devint bientôt une culture importante. Mais la compagnie des Indes avait le privilège d’empêcher cette production d’une terre française, de croître pour la France; cet abus fut détruit; et une denrée qui n’était qu’un objet de luxe et un plaisir de plus pour le riche , devint bientôt assez commune pour servir à la consommation du peuple. On a observé que dans presque toutes les nations, le peuple avait adopté un aliment ou une boisson dont l’usage est pour lui un amusement, une distraction plutôt qu’un besoin réel , et devient un plaisir de tous les jours que l’habitude n’émousse pas; c’est aux médecins à prononcer sur les effets physiques de ces habitudes : mais ne doiton pas regarder comme un bien pour l’espèce humaine l’usage de boissons, telles que le café et le thé, lorsqu’il succède à celui des liqueurs fortes, et qu’il en émousse le goût parmi le peuple? L’abus de ces boissons rie conduit point à l’abrutissement et à la férocité; l’espèce d’agitation qu’elles procurent et qui en fait le charme, ne coûte rien à la raison ni aux mœurs, et elles préservent le peuple, en diminuant sa passion pour les liqueurs enivrantes, d’une des causes qui contribuent le plus à nourrir dans cette classe d’hommes la grossièreté, la stupidité et la corruption.

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