‹ Œuvres de CondorcetChapitre 71 sur 90 · ÉLOGE DE M. UE MAUREFAS · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. UE MAUREFAS

avait l’art de ne les laisser apercevoir qu’à celui qui devait en être flatté.

Nul ministre n’a paru moins mystérieux; la gravité, l’importance lui paraissaient un ridicule dans les autres; et s’il craignait peu les ridicules qu’on lui voulait donner, il évitait jusqu’au scrupule ceux qu’il aurait pu se donner à lui-mèine. Ses ennemis lui ont reproché d’être indiscret; mais souvent ce qu’on appelait ses indiscrétions , ou plutôt ses prétendues imprudences, était réfléchi : il laissait échapper ce qu’il voulait bien qu’on sut, quand il ne devait pas le prononcer.

Le ministre de la maison du roi est en quelque sorte le juge de ces petites querelles d’étiquette, de rang, de droits, de places, qui occupent si souvent les cours. La raison les méprise, mais les suites qu’elles peuvent avoir leur donnent une importance nécessaire; ou ne peut les traiter avec gravité sans s’avilir en quelque sorte; on ne peut paraître les dédaigner sans montrer pour ceux qu’elles agitent un mépris qui les blesse. Cette partie du ministère, si petite par son objet, expose celui qui en est chargé à des haines plus actives, plus dangereuses que les affaires de son administration les plus importantes au bonheur des peuples. Elle exige une grande connaissance des détails de l’histoire, des ressources dans l’esprit, pour empêcher des querelles minutieuses de dégénérer en haines ou en cabales, et pour trouver des expédients qui satisfassent ou consolent deux vanités opposées; elle demande un mélange heureux de douceur et de gaieté qui fasse pardon -

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lier au ministre, par les intéressés, son indifférence pour les intérêts dont ils sont si vivement émus, et qui le sauve lui-même du reproche d’avoir traité des minuties comme de grandes affaires. M. de Maurepas sut à la fois s’occuper de toutes ces questions sans ennui, éteindre les querelles sans les décider, et en rire sans se faire d’ennemis. Pendant son ministère, on vit construire à Paris un magnifique égout, une machine à élever l’eau ; on bâtit des fontaines, on élargit des quais : les monuments destinés à l’utilité publique furent constamment préférés à ceux qui n’ont pour objet que de satisfaire des goûts frivoles, ou de flatter la vanité.

Le premier honneur de ces établissements appartient sans doute au magistrat qui en a formé le plan et dirigé l’exécution ; magistrat dont la mémoire est encore si chère et si respectée : mais nous blâmerions avec raison le ministre qui aurait autorisé, par son silence, des administrateurs capables de sacrifier le patrimoine commun des citoyens à des vues ambitieuses et futiles; rendons par conséquent justice à l’esprit de sagesse et d’équité qui a fait concourir M. le comte de Maurepas à une disposition si utile des fonds publics.

Il avait existé longtemps à Paris des maisons de jeu, c'est-à-dire, des maisons dont les propriétaires avaient le droit d’établir publiquement les mêmes jeux que les lois avaient proscrits; de lever un impôt sur le vice, et de lui vendre l’impunité. Dans presque tous les temps, les lois contre les jeux ont été insuffisantes, comme tontes celles qui ont pour

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objet non de véritables crimes, mais des vices dangereux dont l’éducation seule peut préserver, et que la crainte de l’opinion peut seule corriger. En effet , les lois dont toutes les dispositions doivent être d’une précision rigoureuse, les lois qui demandent des preuves régulières et irrésistibles, semblent devoir être réservées pour ces actions, criminelles par elles-mêmes, qui blessent directement les droits de la société : elles perdent toute leur force, et peuvent même devenir injustes, lorsqu’on les emploie contre les actions qui ne sont des crimes, que parce qu’elles sont défendues par le législateur, et qui ne deviennent dangereuses pour la société, ou même contraires à la morale, que par des circonstances souvent difficiles à déterminer avec cette précision et cet te certitude que les lois doivent toujours exiger avant de punir. Toute loi d’ailleurs qui attaque^de front un vice que les mœurs tolèrent est nécessairement bientôt éludée et oubliée; mais du moins, tant que cette loi subsiste, tout privilège qui eu dispense est un scandale et une injustice. Le législateur peut et doit même souvent laisser des vices impunis .‘'jamais il ne doit les protéger. M. de Maurepas saisit le premier moment où la destruction'ale ces maisons n’était plus au-dessus de son crédit pour la demander et l’obtenir; elles furent fermées le même jour. Le peuple, dont les regards avaient été fatigués si longtemps par les scènes scandaleuses, les désastres, les vols, les meurtres occasionnés par le jeu, allait en foule contempler ces antres de l’avarice, désormais fermés, et qu’il ne devait pas craindre de voir

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jamais rouvrir; les pères voulaient s’assurer par leurs yeux qu’ils n’avaient plus à redouter d’apprendre, à leur réveil, le crime ou le déshonneur de leurs enfants; et les bénédictions du peuple furent la digne récompense de cet acte d’humanité et de justice. Des motifs semblables avaient déterminé M. de Maurepas à détruire le privilège de la traite des nègres, que la compagnie des Indes avait obtenu. Trop éclairé pour ne pas savoir que ce trafic est un véritable crime qu’aucune raison d’intérêt ou de politique ne peut excuser, il sentait que l’administration, qui différait (sans doute malgré elle) de détruire cet usage si digne du siècle où il s’est établi , ne devait pas du moins paraître l’autoriser, en accordant à un corps légalement établi le droit exclusif de commettre ce genre de crime; que le gouvernement partagerait la honte de ce commerce , tant qu’il serait fait par une compagnie soumise à son inspection, et qu’il fallait laisser cette honte tout entière à ceux qui voudraient acheter à ce prix une fortune souillée du sang des hommes.

M. de Maurepas jouissait, à la mort du cardinal de Fleury, d’une réputation d’intégrité, de douceur, de modération, que personne ne lui disputait; ses ennemis ne lui refusaient ni la connaissance des hommes, ni celle des affaires; mais la digue qui soutenait les ministres contre les intrigues de la cour était rompue. M. de Maurepas s’aperçut bientôt combien sa place devenait orageuse ; et il attendit patiemment l’instant de sa chute, bien sûr qu’elle n’aurait sur son bonheur qu’une légère influence.

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