‹ Œuvres de CondorcetChapitre 72 sur 90 · ELOGE UE M. DE MAUREPAS · texte numérisé non relu

ELOGE UE M. DE MAUREPAS

En effet, on lui demanda sa démission, et il fut exilé à Bourges en 1749; mais il eut la consolation de voir que si l’on attribuait sa disgrâce à des imprudences comme particulier, la voix publique respectait sa conduite comme ministre et comme citoyen. Il est difficile de passer en un instant d’une grande place à l’état d’homme privé, et de la cour en un lieu d’exil, sans éprouver une émotion du moins passagère. M. de Maurepas, qui ne mettait de faste dans aucune de ses actions, n’en mit point dans la manière dont il supporta cet événement. « Le premier jour, « disait-il, j’ai été piqué; le second, j’étais consolé. » Il plaisantait, à son arrivée dans son exil, sur les épîtres dédicatoires qu’il allait perdre, sur le chagrin des auteurs qui lui en avaient préparé, et qui regrettaient les peines que leurs phrases leur avaient coûtées, beaucoup plus que lui-même n’avait regretté sa place. Obligé de vivre dans les sociétés d’une ville de province, il s’en amusa comme de celles de Paris et de Versailles; il y trouvait les mêmes intrigues et les mêmes ridicules : les formes, les noms seuls étaient changés.

Il étudia la langue anglaise, presque inconnue en France à l’époque où il aurait pu l’apprendre, mais devenue, pendant son ministère, la langue étrangère la plus cultivée. Dans les deux derniers siècles, le désir de plaire aux reines en parlant leur langue, avait amené successivement la mode de l’italien et de l’espagnol. Ce que produisit alors l’esprit de galanterie, la réputation des philosophes et des politiques anglais l’avait fait dans notre siècle; et il nous

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serait permis d’en tirer vanité, si, malheureusement, nous n’avions adopté quelques modes ridicules des Anglais, avec plus d’enthousiasme encore que leur philosophie.

M. le comte de Maurepas ne put résister, dans sa retraite, au désir qu’on lui montrait de le consulter sur des affaires particulières; il se rendit le conseil d’un grand nombre de familles considérables et l’arbitre de leurs plus grands intérêts. Son intégrité, la confiance que sa réputation de sagacité lui avait acquise , lui formaient ainsi une sorte de ministère assez étendu pour l’occuper, assez important pour l’intéresser, et d’autant plus flatteur, qu’il ne devait plus son autorité qu’à lui-même. Par là il évitait ce vide qu’éprouvent les ministres déplacés, lorsqu’ils n’ont rien à substituer, ni aux grands objets qui les ont occupés, ni à ces agitations qui fatiguent et qu’on préfère à l’ennui. Le dégoût de tout ce qui n’est que spécidation, est la suite presque nécessaire de l’habitude de s’occuper des affaires publiques. Le travail qu’elles exigent attache fortement, parce qu’il conduit toujours à un résultat qui produit sur les autres hommes un effet réel. Pour un ministre, travailler est agir : une occupation tranquille ne peut donc remplacer les affaires dans l’honime qui s’y est livré , à moins qu’il n’ait pour la vérité cette passion qui, satisfaite du plaisir de la connaître, fait trouver des jouissances même dans le travail auquel elle se dévoue pour la chercher, et qui ne croit aucun temps mieux employé que celui qu’elle consacre à l’étude, parce qu’elle regarde la

vérité comme la source la plus réelle et la plus féconde du bonheur des hommes; passion si rare, que plusieurs philosophes ont été tentés d’en nier l’existence, et d’en attribuer tous les effets à un désir secret de la gloire, par lequel sont entraînés, à leur insu, ceux même qui ne se croient animés que de l’amour de la vérité.

M. de Maurepas n’avait pas besoin de ce sentiment; il s’était occupé des affaires sans passion; il les quitta sans regret; et il avait beaucoup plus à remplir le vide de son temps que celui de son âme.

Il menait dans sa disgrâce une vie occupée, jouissant de tous les plaisirs de la société et de la réputation d’un homme aimable; entouré d’un grand nombre d’anciennes connaissances , qui , ne l’ayant point abandonné dans sa retraite, pouvaient mériter le nom d’amis; soutenu par la considération publique, sans laquelle un ministre, qui n’a conservé ni espérance ni parti , est presque condamné à la solitude.

Après vingt-cinq ans d'une vie privée, il fut rappelé dans le ministère en 1 774» non plus pour remplir des départements, mais pour être le conseil et le guide du roi, qui, placé à vingt ans sur le trône, croyait avoir besoin qu’un homme, longtemps chargé des fonctions les plus importantes du gouvernement, étranger aux partis qui pouvaient diviser la cour, et jouissant de l’estime générale, fût en quelque sorte auprès de la nation le garant des espérances qu’elle fondait sur un nouveau règne.

En arrivant à la cour, il se vit entouré une seconde

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fois des esclaves de la faveur, et en reconnut plusieurs, qui, après vingt-cinq ans d’oubli, vinrent lui répéter avec confiance les mêmes protestations de dévouement et de zèle, lui faire entendre les mêmes flatteries, et le fatiguer d’une reconnaissance que de nouvelles espérances avaient enfin réveillée. M. de Maurepas ne leur montra ni indignation ni dédain; peut-être même n’eut-il point pour eux plus de mépris que pour ses autres flatteurs; peut-être fut-il moins indigné de leur bassesse que frappé de leur maladresse et amusé de leur secret embarras. L’habitude des affaires apprend à mal penser des hommes; et cette mauvaise opiuion de l’humanité est un malheur attaché aux grandes places. Ce n’est pas que ceux qui habitent les cours et les capitales soient beaucoup plus corrompus que les autres hommes; la différence à cet égard est plus petite peut-être qu’on ne l’imagine communément; mais un ministre est obligé d’arrêter sans cesse ses regards sur ce qui s’écarte de l’ordre, et ce qui s’y conforme lui échappe presque nécessairement. Si on s’adresse à lui, c’est presque toujours pour lui demander de faire une injustice ou de la réparer; chaque affaire nouvelle lui découvre donc un méchant de plus ou une nouvelle preuve de la corruption humaine. Les gens avides l’assiègent, et les hommes vertueux ne s'empressent pas autour de lui. L’amour du bien public, le zèle pur et éclairé du citoyen n’a point cette activité importune que donne l’intérêt personnel. Ce zèle parle hautement et avec force; mais il ne se fait entendre qu’une fois : si on le repousse,

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