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faites sur des corps nombreux, ne peuvent permettre le doute si commode pour les hommes puissants, lorsqu’ils sont indifférents ou corrompus. M. Pringle eut le plaisir de voir un de ses confrères à la Société royale, le général Melvil, gouverneur des îles de l’Amérique, mettre ces préceptes en pratique, et conserver les soldats confiés à ses soins, en plaçant ses hôpitaux sur les lieux hauts et aérés, en fixant le séjour de ses troupes dans des terrains secs, et supérieurs aux exhalaisons humides.
Mais cette utilité des vues de M. Pringle n’a presque été sentie que par les guerriers : eux seuls semblent regarder la conservation des hommes comme un des devoirs du commandement. L’Europe est encore couverte de marais dont les exhalaisons ou écartent les hommes des terrains fertiles qu’elles infectent, ou les conduisent à une mort plus prompte par une vie languissante et douloureuse. Les générations que les terrains rendus à la culture auraient nourries sont étouffées dans leur germe : dans la durée d’un siècle, plus d’un million d’hommes qui périssent en Europe par cette seule cause, semblent accuser ou le peu de lumières ou l’indifférence de ceux qui négligent de les préserver de ce fléau : l’on est contraint même d’avouer avec douleur que ce n’est pas à la nature seule qu’on doit l’imputer; une partie du mal, et la plus grande partie peut-être, est l’ouvrage des hommes; c’est à l’avidité du riche que la santé, que la vie du pauvre est immolée; et tandis que l’utilité du commerce a fait délivrer les grandes rivières des obstacles qui en
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gênaient lu navigation, ces «ligues, ces chaussées qui ne nuisent qu’à la vie «lu peuple sont encore respectées.
Parmi les maladies que M. Pringle a décrites, et qu’il apprend à guérir et surtout à prévenir, on doit remarquer la fièvre de prison, maladie terrible que produit la réunion des hommes renfermés dans un espace trop petit , surtout lorsque la misère et la malpropreté augmentent les effets toujours dangereux de cette réunion : cette maladie s’étend quelquefois au delà «les murs où elle a pris naissance. Deux fois, en Angleterre, les prisonniers apportèrent, au milieu de leurs juges, la contagion et la mort; triste vengeance qu’ils semblaient tirer de ceux qui avaient ajouté à la misère de ces malheureuses victimes des lois, des maux que les lois n’avaient point ordonnés ! Les hôpitaux, les prisons militaires sont exposés aux mêmes maladies : ceux qui gardent ces demeures de souffrance et de désespoir, ceux qui y exercent l’autorité, ne sont point à l’abri du fléau , et s’ils manquent aux devoirs que la nature leur a imposés, elle a préparé leur supplice.
M. Pringle a observé que Londres est très-peu sujet aux épidémies : on a fait la même observation sur Paris : mais ces capitales ne sont plus entourées de marais; si l’humanité n’avait pu se faire entendre, l'intérêt seul les eût desséchés. La vie, les occupations des hommes y sont moins uniformes, leur nourriture plus variée; la concurrence, la richesse rassemblent de loin les aliments nécessaires à un peuple nombreux; le vice, que l’intempérie peut
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faire contracter aux vivres qui, dans un petit canton, sont la nourriture nécessaire de ses habitants, ne peut infecter qu’une très-petite partie des vivres d’une capitale; si l’air y est moins sain, ses variations y sont moins sensibles : aucune des causes qui produisent les épidémies ne peut agir ni avec assez de durée, ni sur un assez grand nombre d’hommes à la fois, et c’est du moins un fléau qui leur a été épargné.
Les travaux de M. Pringle sur la putréfaction des matières animales doivent être regardés comme une suite de son Traité sur les maladies des armées , puisque son objet était de chercher, par ces expériences, à mieux connaître les maladies putrides et les effets des remèdes dans ces maladies : il examine soigneusement toutes les circonstances qui accélèrent ou retardent les progrès de la fermentation putride de toutes les substances animales , soit qu’elles se trouvent isolées , soit qu’elles se mêlent avec les différentes humeurs; l’effet que les sels acides, alcalis ou neutres, les astringents, les amers, produisent dans ces phénomènes. Il prouve que presque tous les sels , les alcalis même , malgré une opinion presque générale, contribuent à retarder la fermentation ; que les absorbants terreux l’accélèrent ; que les sels qui, employés à grande dose, la retardent, la facilitent au contraire lorsqu’ils sont en dose trèspetite; mais que les émanations putrides en sont le ferment le plus prompt et le plus sûr : il tire enfin , de ces expériences , les conséquences pratiques où elles conduisent. Il n'imagiuait pas sans doute que
ces sels, ces médicaments produisissent sur un corps vivant les mêmes effets que sur les substances mortes; mais il croyait que des médicaments qui accélèrent ou arrêtent la fermentation dans les substances animales privées de la vie, ont un effet analogue sur les viscères, sur les humeurs d’un corps vivant, quoique cet effet doive être modifié par les forces organiques qui s’y exercent , par les opérations qui produisent la digestion ou les diverses sécrétions des humeurs : il croyait enfin que si, dans ces effets combinés , la propriété antiseptique des médicaments n’est pas conservée tout entière , elle n’est pas non plus absolument détruite.
Cette dissertation sur les substances septiques ou antiseptiques , obtint, en 1752, la médaille destinée par la fondation du chevalier Cowley, au mémoire fait pendant l’année, qui, au jugement des commissaires de la Société royale, renferme les expériences les plus utiles ; fondation qu’il serait à désirer que l’on vît se multiplier, non peut-être par des institutions perpétuelles, mais par des établissements qui, assurés seulement pour un certain nombre d’années, se renouvellent s’ils sont utiles, et ne peuvent jamais finir, comme tant de fondations anciennes, par devenir d’une éternelle inutilité.
M. Pringle servit encore dans les armées d’Allemagne pendant les trois premières campagnes de la guerre de ij55; à la fin de 1758, il quitta des fonctions devenues trop pénibles, et fixa son séjour à Londres, partageant son temps entre la pratique de la médecine et la Société royale. Il en était membre
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depuis 1 745, et elle le nomma son président en 1 77a. Cette dignité, purement élective , a été illustrée par Newton , qui la conserva longtemps. Trop modeste pour croire qu’on eut couronné en lui , comme en Newton , la supériorité du génie, M. Pringle, malgré tant de titres à l’estime des savants , se crut obligé de se montrer digne de sa place, par le zèle avec lequel il en remplirait les devoirs. Il s’occupa surtout d’introduire dans les élections une forme plus rigoureuse, et d’exiger davantage des concurrents, convaincu que si la réputation d'une académie n’est due qu’aux noms illustres qui ornent sa liste, sa considération dépend de sa sévérité dans les choix qu’elle fait. Comme président , il était chargé d’annoncer à qui la Société royale donnait , chaque année, ce prix des expériences les plus utiles, que lui-même avait remporté; non-seulement il exposait dans une assemblée générale, à l’exemple de ses prédécesseurs, le détail des travaux qui avaient décidé le choix de la société; mais les discours qu’il prononçait alors, imprimés sur-le-champ, distribués dans tous les pays , apprenaient à l’Europe quelle nouvelle obligation les sciences et l’humanité avaient eue à la nation anglaise. La décision de la Société royale était soumise au jugement des savants de toutes les nations; et les juges, pour leur propre honneur, comme pour celui de leur pays, si cher k tous les Anglais , n’auraient osé couronner des découvertes ou incertaines , ou trop peu importantes, ou dont la propriété pût être contestée.
Ces discours de M. Pringle prouvent une univer-
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salité de connaissances très-rare, et ce qui l’est encore au moins autant, une philosophie forte sans être exagérée, et modérée sans être timide. Ses succès, dans la pratique de la médecine, lui avaient mérité la confiance de la famille royale, du public de Londres et des étrangers. Il était ennemi des méthodes fondées sur la théorie, qu’il regardait comme trop vague et trop peu avancée : il paraissait regarder l'empirisme, c’est-à-dire la pratique appuyée sur la seule observation, comme la meilleure méthode. Il faut du moins que cet empirisme soit raisonné, lui disait un de ses confrères. — Le moins qu’il se pourra , répondit M. Pringle; c’est en raisonnant que nous avons tout gâté.
En 1778, il quitta la présidence de la Société royale; une chute, qu’il regarda comme l’effet d’une attaque de paralysie, lui parut un avertissement de ne plus songer qu’au repos; d’ailleurs, une discussion élevée dans le sein de la société l’avait vivement affligé. L’usage des conducteurs électriques , construits suivant les principes de M. Franklin, avait été avidement adopté en Angleterre, dans le temps où M. Franklin était Anglais; il avait cessé de letre; il était devenu un des chefs d’une révolution plus humiliante, peut-être, pour l’orgueil britannique, que contraire aux véritables intérêts de la nation : on parut se repentir d’avoir accueilli la découverte d’un ennemi; une question sur la forme des conducteurs électriques devint une affaire de parti entre les ennemis de l’Amérique et les nombreux partisans qu’elle avait conservés en Angleterre. Ami de
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M. Franklin, plus ami de la vérité, M. Pringle soutint avec courage leur cause commune, et il l’emporta; mais il vit avec douleur la Société royale se partager, et l’esprit des factions politiques profaner le sanctuaire des sciences.
Après sa retraite, M. Pringle résolut de quitter Londres, et de terminer ses jours à Edimbourg, où il avait passé sa jeunesse, et où le rappelaient des souvenirs que le temps n’efface jamais; mais après un essai infructueux, la rigueur du climat le força de revenir à Londres. Avant de partir, il laissa au collège des médecins d’Edimbourg, trois volumes in-folio de manuscrits, avec la condition singulière qu’ils ne seraient jamais imprimés, soit qu’il redoutât, pour sa mémoire, le zèle indiscret de ses disciples ou de ses amis, soit plutôt qu’il crût ses travaux trop imparfaits pour être utiles à ceux qui n’auraient pas assez approfondi la médecine, et qu’il craignit de les égarer.
Peu de mois après son retour à Londres, il sentit ses forces s’affaiblir, sa mémoire l’abandonner; et le '4 janvier 178a, il fut frappé d’une attaque de paralysie à laquelle il succomba quatre jours après. Le roi d’Angleterre lui avait donné le titre de baronnet, qui était déjà héréditaire dans la branche aînée de sa famille.
Les chevaliers baronnets sont les seuls qu’en Angleterre on puisse regarder comme formant un corps de noblesse héréditaire; car la pairie est plutôt une magistrature ou une dignité aristocratique , qu’un titre d’honneur; celui de baronnet, à la vérité, ne
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donne aucun privilège utile : institué en faveur de la vanité , on a sagement établi qu’il ne pourrait flatter aucune autre passion.
Il avait été nommé, en 1778, à la place d’associé étranger de cette académie, vacante par la mort de M. de Linné, avec lequel il avait une conformité bien glorieuse; leur réputation, leur âge, leurs places les avaient mis chacun à la tête des savants de leur pays : un zèle égal pour le progrès des sciences les animait; et après la perte toujours si douloureuse d’un homme célèbre par ses travaux, leurs concitoyens ont eu encore à regretter celle d’un véritable ami des sciences, occupé déformer des savants, d’encourager les talents, d’inspirer l’amour de l’étude, d’animer l’émulation et de seconder les découvertes.
Toute la conduite de M. Pringle annonçait une de ces âmes formées pour l’exercice des vertus douces et paisibles ; la première partie de sa vie avait été employée, dans les hôpitaux militaires, à prodiguer les consolations et les soins de l’humanité, plus encore que les secours de la médecine, aux infortunés qui les habitaient. Il consacra plusieurs années à donner des moyens de prévenir les maux dont le spectacle cruel lui avait fait une impression profonde; le reste de sa vie fut partagé entre les soins de sa profession , l’étude et l’amitié.
Il avait embrassé à la fois presque toutes les sciences physiques, la philosophie spéculative, l’érudition , la théologie même. Il aimait à rassembler autour de lui les savants d’Angleterre les plus célèbres, les étrangers, tous ceux, én un mot, de qui il
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espérait apprendre quelque chose, ou qui pouvaient profiter de ses lumières; mais, excepté les jours destinés à ces assemblées, sa société se bornait à quelques amis. On retrouvait dans ses discours, dans ses'procédés, cette candeur qu’il avait montrée dans ses ouvrages et dans ses opinions ; l’amour de la vérité, le plaisir de faire le bien, étaient ses deux passions les plus chères, et même les seules qu’il ait jamais connues.
Il était très-pieux, c’est-à-dire, qu’il rendait à un Dieu, père commun de tous les hommes, un hommage libre et pur; mais sa religion était celle qu’il s’était formée d’après ses réflexions ou par la lecture de la Bible, et il n’adoptait en entier la croyance d’aucune des communions chrétiennes. Suivant lui, les peines destinées aux méchants après la mort n’étaient point éternelles; il croyait que Dieu donne à la vertu les mêmes récompenses, de quelque religion qu’aient été ceux qui l’ont pratiquée : ces deux points de sa croyance, surtout le premier, étaient les seuls qu’il soutint avec chaleur et qu’il parût vouloir persuader aux autres; il avait adopté, comme Newton, l’opinion des unitaires rigides. On a imprimé une lettre de lui, sur le sens de quelques prophéties, et c’est encore une conformité qu’il a eue avec ce grand homme.
On lui destine un mausolée à Westminster, à côté du célèbre Haies, son ami, dont la vie a été employée, comme la sienne, à des études utiles, qui toutes avaient pour but la conservation des hommes. Si, dans ce temple consacré à la mémoire des hommes
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illustres, ceux qu’anime l’enthousiasme des sciences s’empressent à chercher de plus grands noms, et portent leur hommage à des génies d’un ordre supérieur, du moins les amis de l’humanité s’arrêteront avec attendrissement au pied de la tombe de deux savants modestes, vertueux, bienfaiteurs éclairés de leurs semblables.
Ainsi, dans les triomphes de Rome ancienne, tandis qu’une jeunesse ambitieuse contemplait avec avidité ces couronnes d’or, ces lauriers dont se paraient les conquérants des villes et les vainqueurs des chefs ennemis, les mères, les épouses arrêtaient leurs yeux mouillés de larmes sur ces guerriers plus modestes, qu’une simple couronne de chêne annonçait à la patrie comme les conservateurs on les libérateurs des citoyens.
Jean-Baptiste Bourguignon, premier géographe du roi , de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, de la Société des antiquaires de Londres, adjointgéographe de l’Académie des sciences, naquit à Paris, le i f juillet 1697, de Hubert Bourguignon et de Charlotte Vaugon.
Son goût pour la géographie se montra dès la première jeunesse : dans le cours de ses études il s’occupait, en lisant les auteurs anciens, à dessiner les cartes des pays dont ils parlaient, à y placer les villes,
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les champs de batailles, à y tracer les marches des généraux. A l’âge de vingt-deux ans , il obtint un brevet de géographe, et publia des cartes qui méritèrent l’approbation de l’abbé de Longuerue, dont le suffrage, comme savant et comme naturellement désapprobateur, était doublement honorable.
On jouit des travaux d’un géographe; mais peu de personnes savent en quoi consistent les difficultés et le mérite de son travail. Si la position de tous les points importants était connue par des observations astronomiques, si les lieux intermédiaires étaient déterminés par des opérations géométriques, la géographie ne serait plus qu’une partie des mathématiques pratiques, et ne demanderait d’habileté que dans le choix de la manière de projeter sur un plan des parties de sphère; choix qui rend les cartes plus propres à représenter l’étendue et la position des pays qu’elles renferment, et plus commodes pour l’usage des voyageurs. Mais la géographie est bien éloignée de ce degré de perfection : la position d’une grande partie des villes, le cours des fleuves, la forme des côtes, tous ces objets ne sont connus souvent que par des observations grossières, des estimes des voyageurs, des détails d’itinéraires, des cartes inexactes : c’est du milieu de ces déterminations incertaines qu’il faut chercher à tirer les véritables positions. Un géographe doit donc connaître toutes les méthodes d’observer, leur exactitude, leurs défauts, l’état de ces méthodes aux différentes époques, dans les différents pays; il faut qu’une critique sage l’éclaire sur le degré de confiance que mérite
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chaque géographe, chaque voyageur. Ce n’esl pas tout : après avoir rejeté ce que la critique lui montre comme trop incertain, il aperçoit encore des différences entre les déterminations qui ont pu lui paraître également assurées. Ainsi, lorsque ces données lui offrent plusieurs manières de former une carte, il lui reste à trouver encore la manière qui s’accorde le mieux avec les points déterminés par des méthodes certaines, et qui ne suppose point, dans les observations ou dans les faits qu’on ne peut rej eter, des erreurs qu’il est impossible d’y admettre. 11 serait inutile de chercher une méthode scientifique de résoudre ces difficultés; elle n’échapperait point aux principes du calcul, mais elle lasserait la patience et le courage du calculateur le plus laborieux : une sorte d’instinct doit y suppléer; et cet instinct est ce qui distingue le grand géographe', c’est proprement le génie de cette science. Il est impossible de marquer sur une carte le degré de probabilité qu’on croit pouvoir assigner à la position de chaque point : il est donc important pour la géographie de n’y placer que les objets dont l’existence est à peu près certaine , dont on connaît la position avec une sorte d’exactitude ; mais alors on est encore souvent exposé à laisser vides de grands espaces, et il faut du courage pour s’y résoudre; il faut être bien sûr qu’on les attribuera plutôt à l’imperfection de la géographie qu’à l’ignorance du géographe.
En disant ici ce qu’un géographe doit être, nous avons dit ce qu’a été M. d’Anville; rien de ce qui pouvait l’éclairer ne lui avait échappé; on était sûr
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qu’il n’ignorait que ce qu’il était impossible de connaître à l’instant où il composait ses cartes. On y vit disparaître une foule de fleuves, de royaumes, d’iles qu’il reléguait dans le pays des chimères : de vastes espaces en blanc marquaient ce qui restait à connaître; mais ils étaient une preuve de l’exactitude de tout ce qui était rempli.
A la géographie moderne, M. d’Anville avait joint l’étude de la géographie ancienne, et de celle du moyen âge, qui unit l’une à l’autre. Géographes, philosophes, historiens, orateurs, poètes même, il avait tout lu, tout étudié, mais uniquement dans leur rapport à l’objet de son travail. De nouvelles difficultés s’opposaient à cette partie de ses études : n’ayant pour guide que des observations astronomiques en petit nombre , et presque toujours inexactes, sans aucune détermination géométrique des positions et des distances, il fallait faire d’immenses recherches pour s’assurer de la véritable valeur des mesures employées par les anciens, tantôt les mêmes, sous des dénominations différentes, et tantôt, quoique sous les mêmes dénominations, variant suivant les pays et le siècle où elles étaient en usage.
Il fallait reconnaître les changements que le temps a pu apporter dans le cours des rivières, dans la forme des terrains, dans celle des côtes ; retrouver des villes dont la position a changé, quoiqu’elles aient conservé leur nom ; celles qui, restées au même lieu, ont perdu leur nom et le souvenir de leur origine; celles enfin dont les ruines ont été ou dispersées ou
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ensevelies sous la terre. Il fallait assigner la place qu’ont occupée sur le globe, des nations dont il ne reste plus que le souvenir ; marquer les limites d'États détruits depuis un grand nombre de siècles; suivre ces limites au milieu de toutes les révolutions politiques; reconnaître leurs capitales, qui, démolies par des conquérants, rebâties pour être détruites encore, changeant quelquefois de nom comme d’habitants ou de maîtres, semblent se dérober à toutes les recherches.
Enfin, outre les fautes et les contradictions des écrivains dans le peu de détails qu’ils fournissent, on a encore à combattre les fables des siècles d’ignorance, les traditions fausses accréditées par la vanité des nations ou des villes, et les erreurs des savants antérieurs à l’époque où la saine critique a pris naissance. Tels étaient les obstacles que M. d’Anville avait à vaincre; une mémoire prodigieuse, une ardeur infatigable pour l’étude, cet art qu’il avait de saisir dans toutes les combinaisons possibles les résultats les plus vraisemblables, l’en firent triompher; mais il ne nous appartient point d’apprécier cette partie de son mérite. L’Académie des belles-lettres, occupée de l’étude de l’antiquité dont elle a dans plus d’un genre percé les ténèbres, l’a choisi pour un de ses membres. Les recueils publiés par elle renferment un grand nombre de ses dissertations, et c’est dans leloge qu’elle lui a décerné que nous devons apprendre à le juger comme érudit. Nous nous arrêterons seulement à une remarque singulière : c’est que souvent il trouva dans l’étude des anciens
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des lumières utiles pour la géographie de notre temps. Une partie des corrections importantes qu’il fit dans la carte d’Italie sont dues, non aux observations modernes, mais à la lecture des auteurs grecs ou romains. L’Italie, qui produisit des poètes, dignes rivaux de ceux de l’antiquité, dans un temps où les autres nations de l’Europe n’avaient que des chansons grossières; qui parlait une langue déjà fixée lorsque les autres peuples n’avaient encore que des jargons sans règle comme sans noblesse; qui créa l’analyse mathématique dans un siècle où les éléments des sciences étaient inconnus au reste de l’Europe, l’Italie n’avait pas également cultivé la géographie : partagée en petits États longtemps troublés par des révolutions et par la guerre, les travaux tranquilles qui demandent la protection suivie d’un gouvernement paisible y avaient été négligés; il semblait que ses habitants eussent dédaigné de connaître une terre disputée par des maîtres étrangers. Depuis la publication de la carte de M. d’Anville, on a fait en Italie des travaux géographiques bien combinés, et dont le résultat s’est trouvé conforme à ce qu’il avait deviné; triomphe le plus grand qu’un géographe puisse obtenir: et M. d’Anville l’a obtenu plus d’une fois. Ceux qui ont parcouru ou même mesuré les pays qu’il a décrits ont été souvent surpris d’une précision à laquelle il paraissait impossible que de simplesconjecturespussent atteindre. Tel est le témoignage que lui a rendu en particulier M. le comte de Choiseul, qui, entraîné par un goût éclairé pour l’antiquité et pour les arts, a
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parcouru, les cartes de M. d’Anville à la main, les îles de la nier Égée, une partie de la Grèce, de l’Asie Mineure et de la Syrie.
Nous n’entrerons ici dans aucun détail sur les cartes qu’a publiées M. d’Anville; nous observons seulement que dans celles qui ont pour objet la géographie moderne, les deux hémisphères et les quatre parties du monde, présentés sur une grande échelle, renferment tout l’univers connu au moment où il les a publiées: elles sont à la fois et une description exacte d’une grande partie du globe , et un monument précieux de l’état de la géographie à cette époque.
Dans les cartes anciennes, l’orbis veteribus notas présente l’ensemble de tous les pays qui ne purent échapper à la curiosité des voyageurs ou des philosophes, à l’ambition d’Alexandre, à la tyrannie des Romains, à l’avidité des navigateurs phéniciens. L ’orbis rornanus renferme tous les détails de cet empire, dont le nom est encore si imposant pour les nations mêmes qui l’ont détruit et qui se sont élevées sur ses ruines , tandis que la carte des monarchies du moyen âge offre le tableau de cette destruction, le plus grand des événements dont l’histoire nous ait transmis le souvenir.
Attaché à feu M. le duc d’Orléans, qui retiré à Sainte- Geneviève avait conservé son goût naturel pour les sciences, mais ne voulait plus que les faire servira ce qui était devenu l’unique objet de ses études, M. d’Anville fit, pour ce prince, une carte de la Palestine.
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L’ignorance dans laquelle les juifs étaient plongés, le silence des écrivains profanes sur une petite province abîmée dans les empires des Assyriens, des Perses, d’Alexandre, des Séleucides, des Romains, des Califes et des Turcs, la dispersion de ses habitants, la barbarie de ses derniers maîtres, tout rendait difficile de décrire un pays stérile où rien n’appelle le commerce, et qui, depuis dix siècles, n’a été parcouru que par des croisés ou par des pèlerins. Il ne put échapper cependant à la sagacité de M. d’Anville, et l’on ne sait ce qui doit étonner le plus, ou de l'immensité du travail nécessaire pour embrasser, dans la vaste étendue de l’empire romain, cette foule de nations, de colonies , d’établissements militaires et civils qu’il renfermait , ou de la critique délicate qu’il fallait employer pour retrouver quelques bourgades détruites par les mêmes Romains, il y a seize siècles, dans un coin de l’Asie.
Lorsque M. d’Anville donnait une carte importante, il y joignait une analyse de cette carte, c’està-dire, l’exposé des raisons d’après lesquelles il avait déterminé la position des points les plus importants; c’était révéler, en quelque sorte, le secret de son exactitude; mais il évitait toute charlatanerie; il voulait qu’il n’y eût rien de merveilleux dans ses ouvrages, que l’immense étendue de ses connaissances, son obstination au travail, et la sagacité de sa critique.
On croirait qu’un géographe si laborieux a parcouru quelques-uns des pays qu’il a décrits, et qu’il
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avait appris, par ses propres observations,» bien juger de celles des autres; ou qu’au moins la connaissance de la géométrie lui était familière : cependant M. d’Anville n’avait pas voyagé; il savait trèspeu de géométrie, et moins encore d’astronomie.
Lorsque la question de l’aplatissement de la terre partageait les astronomes, M. d’Anville essaya de la résoudre par les connaissances géographiques alors acquises : son ouvrage était intitulé : Mesure conjecturale île la terre sous l'équateur ; et son résultat fut contraire à ce que donnèrent les observations astronomiques. Il ne faut pas s’en étonner : la différence des degrés est beaucoup plus petite que l’erreur d’une méthode fondée sur la critique des observations d’après lesquelles M. d'An ville avait été obligé de chercher la détermination la plus probable; et on ne doit regarder cet ouvrage que comme un essai qui constate les bornes de l’exactitude à laquelle on peut espérer d’atteindre en géographie, lorsque cette science est privée du secours des mesures rigoureuses.
L’Académie des belles-lettres avait élu M. d’Anville non-seulement comme un géographe très-savant, mais comme un des hommes de l’Europe qui avaient l’érudition la plus profonde et la critique la plus sûre.
Celle des sciences le nomma, en 1773, à la place d’adjoint-géographe, la seule qui y ait été créée pour cette science; et quoique M. d’Anville eût traité la géographie plus en érudit qu’en astronome ou en géomètre, elle crut devoir ce titre à celui que toutes
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les nations s’accordaient à regarder comme le premier géographe de l’Europe. M. d’ An ville, quoique déjà affaibli par l’âge, voulut donner à cette compagnie une marque de son zèle et de sa reconnaissance en lui présentant quelques mémoires : dans le premier et le plus intéressant, il corrigeait une erreur importante qui se trouvait dans presque toutes les cartes, sur la position de la Mésopotamie, erreur que l’examen des observations astronomiques des Arabes lui avait fait découvrir.
Il avait rassemblé avec soin une immense collection de cartes : la grande réputation dont il jouissait dans les pays étrangers; ses liaisons avec les savants, les navigateurs, les hommes d’Etat les plus éclairés; le désir que ceux qui cultivaient la géographie avaient d’obtenir son suffrage ; le plaisir si naturel de chercher à satisfaire le goût d’un homme célèbre et respecté, le mettaient à portée de recueillir, en ce genre, des morceaux presque uniques. Cette collection était trop grande pour un particulier; on la plaçait au nombre de ces choses rares et précieuses qui semblent appartenir de droit à la nation; le roi en fit l’acquisition, en laissant M. d’Anville jouir, le reste de sa vie, d’un bien qu’il devait à ses travaux et à sa réputation. Le travail nécessaire pour mettre en ordre cette collection, pour la rendre utile, fut le dernier dont M. d’An ville put s’occuper; à peine fut-il terminé, que, privé de ce grand et dernier intérêt, son esprit perdit son activité et ses forces. L’intervalle de deux ans qui s’écoula entre ce moment et sa mort ne fut rempli que par le dépéris-
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sement de ses organes, et il succomba sous le poids de lage et des infirmités le 28 janvier 1782.
M. d’Anville eut toutes les bonnes qualités que doit avoir un homme laborieux, dont le plus grand plaisir est l’étude ; la science qu’il cultive, la passion dominante; et la gloire d’y exceller, la seule ambition. On lui reprochait de laisser apercevoir la bonne opinion qu’il avait de lui-même; mais cette bonne opinion était excusable : on ne consacre point sa vie à un objet, on ne lui fait point le sacrifice entier de son temps et de ses forces , sans éprouver pour cet objet un véritable enthousiasme , sans être pénétré de son importance, sans l’exagérer même; heureux, lorsque l’objet de cet enthousiasme est une science utile et difficile! M. d’Anville regardait donc la géographie comme une des connaissances les plus dignes d’occuper les hommes, et il ne pouvait ignorer qu’il était, dans cette science, le premier de ses contemporains.
11 n’avait jamais pu se résoudre à rien négliger de tout ce qui pouvait lui procurer quelque instruction ; il était assuré que sur chaque objet il avait tout lu, tout étudié; ce n’était qu’après un travail opiniâtre qu’il prenait un parti, qu’il embrassait une opinion ; il était donc naturel qu’il y tînt fermement, qu’il la soutînt d’un tou tranchant, et ce ton pouvait paraître dur, surtout lorsque des hommes qui avaient pensé quelques heures à ce qui l’avait occupé toute sa vie, se croyaient en droit de disputer avec lui et de le contredire; dans toute autre circonstance, il était doux, gai , même très-modeste,
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comme le sont en général tous ceux dont l’amourpropre porte sur des objets qui intéressent peu les autres hommes. L’orgueil, qui aspire à des distinctions ou à des succès dans le monde, comme celui de la naissance ou de l’esprit, se montre souvent et blesse dès qu’il se montre; mais il est très-possible de vivre longtemps avec un savant convaincu d’avoir du génie dans une science étrangère à ce qui occupe la société, sans s’apercevoir qu’il ait de l’orgueil , et de l’apercevoir sans en être blessé.
M. d’Anville s’était marié, en 1780, à mademoiselle Testard; il la perdit au bout de cinquante et un ans, et heureusement pour lui dans un temps où il ne pouvait plus être sensible à cette perte : l’état où la nature l’avait réduit, lui épargnait du moins le plus grand peut-être des malheurs auxquels une longue vie nous condamne, celui de survivre à ceux que l’on a chéris.
La constitution de M. d’ An ville était délicate, et néanmoins elle suffit, pendant près de soixante ans, à un travail de quinze heures par jour; mais la régularité de sa vie, une excessive sobriété, un genre de travail qui n’exigeait point ces grands efforts, plus fatigants qu’une application continuera douce habitude de succès toujours répétés, qui faisait de son amour-propre même une source de plaisirs purs et continuels, destinée dont bien peu de savants peuvent jouir, et que bien peu de sciences peuvent procurer; toutes ces causes furent plus puissantes pour prolonger sa vie, et pour le soutenir dans le travail , qu’une constitution plus forte, qui peut-
i>4o ÉLOGE DE M. BORDENAVE.
être lui eût donné d’autres besoins et d’autres passions.
II a laissé deux filles, l’une religieuse, et l’autre mariée à M. de Hauteclair, trésorier de France, et honoré dans cette place par des marques particulières de la confiance du gouvernement.
La place d’adjoint -géographe que remplissait M. d’Anville a été donnée à M. Buache, qui lui avait déjà succédé dans le titre de premier géographe du roi.