‹ Œuvres de CondorcetChapitre 82 sur 90 · II · texte numérisé non relu

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la perte de chacun est fort supérieure à celle du gain qu’il peut espérer. Ainsi, le calcul conduit M. Bernoulli à conclure que le gros jeu ne sera jamais l’occupation d’un homme raisonnable. Mais quelque ingénieuse que soit l’idée de M. Bernoulli, elle ne suffit pas pour résoudre toutes les objections auxquelles est exposée cette règle proposée par Fermât, par Pascal, par Huyghens, par Jacques Bernoulli, et adoptée depuis, sans examen, par un grand nombre de géomètres. On doit à M. D’Alembert d’en avoir développé toutes les difficultés, et montré qu’il faut ou lui en substituer une autre , ou ne l’admettre qu’avec des restrictions, ou enfin l’employer d’une manière nouvelle.

En 1760, M. Bernoulli appliqua le calcul des probabilités à l’inoculation ; il vit cette question en homme public , et on ne peut nier qu’il n’ait établi d’une manière victorieuse , et par une analyse trèsfine, les avantages de cette opération pour un État où elle serait généralement adoptée ; mais il ne l’envisagea point relativement à chaque particulier. Sous ce point de vue , la question change : en effet, si un grand nombre d’hommes se font inoculer en un jour, il importe peu à l’intérét général qu’une petite partie de ces hommes risque de perdre la vie au . bout de quelques jours, puisque l’État achète à ce prix une sorte dé certitude de conserver plus longtemps ceux qui échapperont à ce léger péril. Il n’en est pas de même pour chaque particulier; il s’agit, pour lui, de comparer un risque très-petit, mais prochain et resserré dans un espace de temps

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très-court, à un risque plus grand , mais éloigné et répandu sur toute la durée de la vie. Mais M. Bernoulli n’avait calculé les effets de l’inoculation que comme un républicain aux yeux duquel l’Etat est tout , et pour qui les hommes ne sont que des citoyens.

Le calcul des probabilités conduit k des résultats très-compliqués lorsqu’il faut considérer l’ensemble d’un grand nombre de combinaisons, ce qui arrive presque toujours dans les applications de ce calcul aux événements naturels. M. Bernoulli propose de regarder alors comme infiniment petit le changement qu’introduit dans ces formules la substitution d’un nombre plus grand d’une unité, et d’employer l’analyse infinitésimale au lieu du calcul des combinaisons. Il prouve, par un grand nombre d’exemples, que cette supposition n’altère les résultats que d’une manière insensible.

C’est d’après cette méthode qu’il détermine combien, après quelques années d’un nombre connu de mariages qu’on suppose faits le même jour entre des personnes d’un âge donné , il doit rester de mariages subsistants, et d’hommes ou de femmes dans l’état de viduité; il applique la même méthode à la détermination des limites dans lesquelles il est probable que restera la différence du nombre des garçons et des filles pour un certain nombre de naissances, en supposant tantôt que l’un de ces événements est aussi probable que l’autre, tantôt que leur probabilité est inégale, comme la plupart des registres de naissances paraissent le prouver.

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Ces recherches apprennent à distinguer, dans les tables particulières, les articles qui, présentant des résultats trop improbables, forceraient de supposer que la nature s’est écartée de ces lois ; alors ces résultats doivent être rejetés, à moins que leur vérité ne soit établie sur une autorité presque invincible.

Les astronomes, à qui leurs observations donnent des déterminations différentes , en forment ordinairement une valeur moyenne, en divisant la somme des valeurs par leur nombre. M. Bernoulli les avertit que cette règle ne peut être juste qu’en supposant les observations également probables, et qu’une hypothèse si gratuite n’a pu s’établir que par l’opinion de l’impossibilité absolue de connaître les rapports des probabilités différentes, que peuvent avoir des observations faites avec des précautions égales en apparence. Il cherche ensuite à déterminer ce rapport, d’après la seule connaissance de la différence plus ou moins grande des quantités observées.

Si les principes qu’il a employés ont pu paraître un peu trop arbitraires, on lui doit du moins de la reconnaissance, pour avoir fait sentir aux géomètres la nécessité de soumettre à un nouvel examen une règle admise jusqu’à lui par tous ceux qui avaient à réduire des observations de quelque genre que ce soit ; et plusieurs mathématiciens célèbres n’ont pas trouvé ce sujet indigne de leurs recherches.

Les horloges les mieux construites sont exposées à des dérangements; les uns tiennent à des causes physiques, d’autres paraissent absolument irréguliers: ceux-ci peuvent seuls être l’objet du calcul

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des probabilités. M. Bernoulli suppose que chaque vibration puisse également être altérée en plus ou eit moins, et il examine quelle est la probabilité qu’au bout d’un jour ces erreurs se seront exactement compensées, ou qu’elles n’auront point été au delà d’un certain terme. Il prouve enfin , par des exemples, que ces recherches 11e sont point une théorie inutile. Personne n’avait songé à s’en occuper, et il n’en est pas moins vrai qu’elles sont nécessaires pour que chaque observateur puisse apprécier l'exactitude des horloges qu’il emploie. C’est par ce mémoire, qui contient une application singulière, neuve et utile du calcul des probabilités, que M. Bernoulli a terminé sa glorieuse carrière.

Dix fois il a remporté ou partagé, dans cette Académie, des prix disputés par ce que l’Europe a de plus illustres géomètres. Un seul jusqu’ici a pu l’égaler et accumuler sur sa tète le même nombre de couronnes, M. Euler, son compatriote, son disciple, son rival et son ami. M. Bernoulli remporta son premier prix à l’âge de vingt-quatre ans; le sujet était la construction d’une clepsydre qui put mesurer le temps à la mer avec exactitude, et M. Bernoulli proposait des moyens ingénieux et simples de rendre la régularité de ces machines indépendante des mouvements qu’elles éprouvent.

En 1734, il partagea le prix avec son père : il s’agissait d’expliquer la cause physique de l'inclinaison plus ou moins grande des orbites des planètes sur l’équateur solaire. M. Bernoulli prouva d’abord, par le calcul des probabilités, «pie les limites entre les-

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quelles les inclinaisons «les plauétes sont contenues, donnent droit de supposer qu’une cause physique les a empêchées «le se mouvoir dans des plans plus inclinés les uns sur les autres. Il cherche ensuite cette cause encore inconnue : il croit l’avoir trouvée «lans l’effet de l’atmosphère des planètes; mais il faut avouer que cette explication n’est qu’ingénieuse. Jean Bernoulli vit avec peine son fils devenir en quelque sorte son égal, par le jugement d’une compagnie dont il avait lui-mêine tant de fois ambitionné et mérité le suffrage; l’amour paternel, ce sentiment le plus fort et peut-être le moins personnel de tous ceux que les hommes peuvent éprouver, céda, dans son cœur, à sa gloire indignée. Peu touché de voir sa famille obtenir par ce partage un honneur encore sans exemple, insensible au bonheur si doux pour un père de sentir que son fils était digne de lui, il ne vit dans ce fils qu’un rival , et dans son succès qu’un manque de respect qu’il lui reprocha longtemps avec amertume. Cette humeur avait peut-être encore d’autres causes : la pièce «le son fils était supérieure à la sienne. M. Daniel Bernoulli avait eu l’imprudence de laisser paraître qu’il le croyait, et son père ne pouvait se dissimuler qu’il n’eût raison : enfin le fils avait osé se montrer Newtonien ; il abandonnait le cartésianisme que le nom de Bernoulli soutenait seul encore; et cet aveu de M. Daniel Bernoulli était le dernier triomphe qui manquât à la gloire de Newton, que son père avait eu le malheur de combattre toute sa vie.

En 17/jo, M. Bernoulli partagea le prix sur le flux

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et le reflux de la mer avec MM. Euler el Maclaurin. Chaque pièce avait un mérite qui lui était propre. M. Bernoulli avait traité toutes les parties de la question proposée avec cette sagacité, cette méthode qui caractérisent tous ses ouvrages. Le mémoire de M. Maclaurin renfermait ce théorème célèbre sur l’équilibre des sphéroïdes elliptiques, qui porte son nom et qui doit l’immortaliser. M. Euler avait donné une méthode du calcul intégral, nouvelle alors, et qui sert à résoudre l’équation fondamentale de presque tous les problèmes sur le mouvement des corps célestes.

L’Académie couronna en même temps une quatrième pièce , dont tout le mérite était d’être cartésienne, et c’est le dernier acte public du culte quelle avait rendu, trop longtemps peut-être, au système des tourbillons.

M. Bernoulli obtint le prix de 1743 sur les boussoles d’inclinaison. Le calcul de l’erreur que les différentes espèces de frottement peuvent causer dans l’inclinaison d’une lame mobile sur des tourbillons, et assujettie à la force magnétique el à la pesanteur; le calcul plus délicat encore du changement que doivent produire dans le lieu du centre de gravité l’inclinaison de la lame et la courbure que son poids lui fait contracter; des moyens ingénieux de reconnaître avec exactitude par l’expérience aidée du calcul la véritable inclinaison, tandis que l’aiguille observée immédiatement en donnerait toujours une fausse : tels sont les objets traités dans cette pièce, un des ouvrages de M. Bernoulli où il a déployé le plus de

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finesse et d’esprit; car il est impossible de se défendre d’employer, en parlant de lui, cette expression, qui paraît si étrangère aux objets qu’il traite.

[I partagea en 1747, avec un anonyme, un prix sur la manière de connaître l’heure à la mer lorsqu’on n’aperçoit pas l’horizon. On trouve dans sa pièce d’excellentes observations snr les moyens d’assurer la régularité des horloges, dont le régulateur est ou un pendule ou un balancier à ressort. L’auteur y développe ce paradoxe singulier, que sans la résistance de l’air, le poids ou le ressort que l’on emploie augmenterait sans cesse les oscillations du balancier ou du pendule; et que cette résistance, qui, à d'autres égards, nuit à la régularité du mouvement, est en même temps la véritable cause de la possibilité d’obtenir un mouvement régulier. Proposer de connaître l’horizon lorsqu’on ne peut l’observer, et que tous les corps placés sous nos yeux, agités avec le vaisseau, ne peuvent conserver une direction constante, c’est, au premier coup d’œil, proposer une chose rigoureusement impossible; mais rien ne l’était à la sagacité de M. Bernoulli. Il part d’un principe général qu’il rappelle souvent dans ses ouvrages, et qu’il fonde sur la théorie comme sur l’expérience. Les mouvements alternatifs irréguliers , imprimés à un certain nombre de corps qui se communiquent, tendent à une sorte de régularité, et finissent par se résoudre en un sjslème de mouvements isochrones et simultanés qui subsistent sans se nuire; ce phénomène est la suite des régies du mouvement , et l’on voit avec quelque sur-

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prise l’ordre s’établir de lui-même par le seul effet de lois mécaniques et nécessaires. Ce principe conduit ici M. Bernoulli à déterminer la véritable direction verticale, par l’observation de plusieurs pendules de différentes longueurs et diversement combinés, quoique le mouvement du vaisseau altère continuellement et sans aucune règle apparente l’effet de la pesanteur.

La pièce de M. Bernoulli, sur les courants, qui remporta un prix double en 1701, est employée surtout à montrer comment le mouvement de rotation de la terre doit produire sous l'équateur, à la surface de la mer, un courant régulier, et comment ce premier courant, arrêté par un continent, produit un autre courant inférieur qui se meut en sens contraire. C’est dans ce même ouvrage qu’on trouve la première observation de la propriété qu’ont les fluides de se vaporiser dans le vide, pendant que ces mêmes fluides (tant qu’ils sont contenus par le poids de l’atmosphère) restent fixes à un égal degré de chaleur.

L’Académie proposa, pour sujet du prix de 1 753, la manière de suppléer à l’action du vent dans les grands vaisseaux, et ce prix fut encore remporté par M. Bernoulli. Renonçant au moyen qu’il avait proposé dans son Hydrodynamique, d’employer la réaction de l’eau, il soumet au calcul l’effet des rames. Il examine d’abord la force des hommes, et pose ce principe nouveau, que l’effort total dont un homme est capable pendant une journée, est à peu près le même, soit qu’on lui fasse exécuter un ou-

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vrage en quelques heures, soit qu’on diminue l’intensité du travail en le prolongeant à proportion, pourvu que l’on n’exige point un effort ou une vitesse qui s’étende trop au delà de certaines limites. Cette règle est d’accord avec la nature, et c’est en quelque sorte, comme le remarque M. Bernoulli, le principe de la conservation des forces vives appliqué à l’économie animale.

Si le corps qui se meut éprouve des résistances proportionnelles au carré de sa vitesse, le travail nécessaire pour en conserver le mouvement doit croître comme le cube de ces mêmes vitesses; ainsi il arrive un degré où l’augmentation du nombre des rameurs, n’ajouterait presque rien à la vitesse du corps qu’on veut mouvoir : enfin , toutes les fois que la force agit non sur un point fixe, mais sur un corps mobile, la partie de cette force employée à donner le mouvement à ce corps est perdue pour l’effet qu’on se propose de produire. 11 faut donc distinguer dans la force employée, la partie utile et la partie inutile. M. Bernoulli enseigne à trouver le rapport de l’une à l’autre dans les différents cas, et il expose comment , en augmentant la surface des rames, on peut diminuer, tout le reste étant égal, le rapport de la force inutile à la force utile.

Le dernier prix remporté par M. Bernoulli a pour objet les moyens de diminuer les roulis et le tangage des vaisseaux sans nuire à leurs autres qualités. Après avoir déterminé la forme qu’il convient de donner à un bâtiment pour qu’il ait une stabilité plus grande, soit dans l’étal de repos, soit pour les

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différents degrés d’inclinaison qu’il prend par l’effet du vent ou l’action de la lame, l’auteur examine les moyens d’empêcher que les causes qui , comme les lames ou les coups de vent, agissent sur lui par intervalles plus ou moins réguliers, n’augmentent continuellement ses oscillations , et ne l’exposent à être renversé. Cette partie de la théorie était absolument neuve; elle conduit à ce paradoxe, que dans le cas où les causes accidentelles qui tendent à donner de nouveaux mouvements à un navire se répéteraient avec de petits intervalles, on augmenterait le danger de chavirer en augmentant la stabilité du vaisseau. Mais ce danger n’existe que dans le cas où la distance d’une impulsion à l’autre serait moindre que le temps de chaque oscillation du navire ; heureusement on ne peut guère redouter, dans la pratique, d’y être exposé, et dans toute autre circonstance il est utile d’augmenter la stabilité.

Ces détails, beaucoup trop longs peut-être, suffisent pour faire connaître M. Bernoulli; on voit que son goût le portait particulièrement à examiner les questions qui présentent plus de difficultés pour les soumettre au calcul que pour les résoudre quand elles y ont été soumises; on voit que dans celles qu’il se proposait, il cherchait dans la nature de la question elle-même les moyens de la simplifier, de la réduire à ses moindres termes , ne laissant à faire au calcul que ce qu’il était impossible de lui ôter ; on voit qu’il voulait surtout employer la théorie pour pénétrer plus avant dans la connaissance de la nature, en appliquant les mathématiques non-seule-

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ment à la mécanique spéculative, aux lois du mouvement abstrait des corps, mais à la physique, aux phénomènes de l’univers dans l’état réel , et tels que l’observation nous les présente.

Personne n’a su trouver plus de ressources dans l’analyse pour soumettre à ces calculs toutes les circonstances d’un phénomène; personne n’a su mieux disposer une expérience pour la rendre propre, soit à confirmer les résultats de la théorie, soit à servir de base au calcul. Partout il est philosophe et physicien autant que géomètre. I>a finesse semble être la qualité dominante de son esprit; mais il l’a portée à un si haut degré, il l’a si heureusement employée, et elle l’a si bien servi, que cette qualité prend chez lui un caractère de grandeur , et produit ce sentiment d’admiration et d’étonnement qui semble réservé aux prodiges qu’enfantent la force et la profondeur du génie.

En 17/(8, M. Daniel Bernoulli remplaça son père dans l’Académie des sciences : M. Jean Bernoulli, son frère, lui a succédé dans cette même place qui, depuis qu'elle a été créée, en 169g, c’est-à-dire, depuis quatre-vingt-six ans, a été occupée par des savants de son nom, espèce de succession bien glorieuse, puisqu’elle prouve que, dans cette famille, vraiment respectable, les talents n’ont pas été moins héréditaires que les titres. Si l’orgueil de la naissance pouvait 11’être pas une faiblesse puérile, 011 serait tenté de l’excuser lorsqu’il s’appuierait sur une pareille illustration, et non sur ces listes généalogiques dans lesquelles une vanité sans pudeur étale

ÉLOGE DE M. DKRXOULM.

si souvent des prétentions fondées sur des fables, de brillantes prérogatives achetées par fies bassesses, de grandes dignités avilies par des actions honteuses , et cent titres d’honneur entassés à la suite d’un nom déshonoré.

M. Bernoulli était simple, sans vanité, sans fausse modestie ; sa société était agréable ; il n’y mettait aucun art, excepté celui de faire parler les autres de ce qu’ils savaient le mieux. Il ne se souvenait de la supériorité de son génie et de sa gloire que pour sentir qu’il devait chercher à se la faire pardonner, et dédaigner des succès de société trop humiliants pour les autres , et pour lui trop petits et trop faciles.

11 ne s’est point marié. Dans sa jeunesse, on lui proposa un parti très-avantageux; mais l’extrême économie de la femme qu’on lui destinait l’eut bientôt décidé à rompre avec elle. Depuis ce temps, il n’a plus pensé au mariage que pour se souvenir qu’il avait été sur le point de perdre en un jour sa liberté et son repos, et pour se fortifier dans la résolution de ne plus s’exposer au même péril. Décent dans ses mœurs sans être austère, il ne fit pas à l’opinion l'honneur de la braver; mais il ne lui sacrifia rien de ce qui pouvait contribuera la douceur de sa vie.

Quoiqu’il respectât la religion de son pays dans ses discours comme dans ses écrits , et qu’il en suivit même les pratiques, à la vérité très-peu gênantes, il était fortement soupçonné de n’avoir pour elle qu’un respect extérieur; ses pasteurs surtout l’accusaient d’avoir porté très-loin la liberté de penser. II

Kl. O G F DE M. BERNOULLI.

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ne fit jamais rien qui pût les confirmer dans cette opinion ; mais aussi ne fit-il jamais rien pour la détruire.

Dans tous les genres de plaisirs, ceux qui promettent le plus ne sont pas ceux qui donnent davantage : souvent les jouissances d’amour-propre , les plus piquautes qu’éprouve un homme célèbre, ne sont dues ni à ses grands travaux, ni à ses succès les plus brillants. M. Daniel Bernoulli, assez sincère pour convenir qu’il avait connu ces plaisirs, se plaisait à raconter à ses amis deux petites aventures qui l’avaient, disait-il, plus flatté que les honneurs et les couronnes littéraires dont les souverains et les sociétés savantes l’avaient comblé. Sa conversation avait piqué la curiosité d’un savant avec lequel il voyageait : ce savant voulut savoir le nom de son compagnon de voyage : Je suis Daniel Bernoulli, répondit-il avec simplicité ; et moi je suis Isaac Newton, répliqua l’inconnu, qui crut que M. Bernoulli se moquait de lui, et qui ne voulut croire que sur des preuves bien authentiques , qu’un homme d’une figure si jeune et d’un extérieur si simple fût ce Daniel Bernoulli déjà si célèbre en Europe. Une autre fois Kœnig, mathématicien habile , en dînant chez M. Bernoulli, lui parlait avec quelque complaisance d’un problème assez difficile qu’il n’avait résolu qu’après un long travail : M. Bernoulli continua de faire les honneurs de son dîner, et avant de sortir de table il présenta à Kœnig une solution de son problème, plus élégante que celle qui lui avait tant coûté.

Quelques-uns de ces hommes prompts à juger de

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ce qu’ils connaissent le moins, ont prétendu avoir remarqué qu’il est très-possible d’avoir beaucoup de talent pour les sciences et de manquer d’esprit. Cette observation est peu fondée : ou l’homme qui manque réellement d’esprit n’a , quoi qu’on en puisse dire , qu’un talent médiocre et une réputation usurpée ; ou, si celui qui a possédé un véritable talent, paraît être sans esprit, c’est qu’il dédaigne d’en montrer, et qu’étranger aux objets dont la société s’occupe, il y garde le silence ou y parle sans intérêt. Cependant cette opinion a dû avoir des partisans nombreux ; elle est également propre à décrier les gens d’esprit et à consoler ceux à qui la nature a refusé le talent. Il nous doit donc être permis de remarquer ici que M. Bernoulli, quoiqu’il fût un homme de génie, avait cependant beaucoup d’esprit, même pour ceux qui n’auraient pas été en état de sentir tout celui qui brille dans ses ouvrages.

Comme tous les hommes nés avec le talent de l’observation , il savait démêler les ruses , pénétrer les petits secrets des passions ou des vices; mais il ne se servait de cet art que contre les méchants, se faisant un devoir d’humanité et de justice de ménager les sots, excepté quand ils avaient la prétention de nuire. S’il se laissait aller trop facilement à sa vivacité naturelle , il rachetait ce défaut par un fonds de douceur et d’amabilité qui ne le quittait pas, et surtout par les formes agréables ou piquantes qu’il mettait dans ses vivacités ou dans la manière de les réparer.

I>es hommes qui cherchent à trouver des défauts

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à ceux dont les qualités brillantes les humilient, 1 accusaient d’un vice bien indigne de cette grandeur dans 1 esprit et dans le caractère, compagne presque inséparable du génie : ils prétendaient que M. Bernoulli était avare. Il est vrai que les dépenses inutiles , celles de la vanité, celles qui font perdre beaucoup de temps et procurent peu de plaisir, lui étaient inconnues; mais sa maison, sa table, ses habits, avaient toute la recherche qui est compatible avec la simplicité. Il était bienfaisant, et l’était sans faste, sans chercher à le paraître. 11 a fait une fondation en faveur des pauvres étudiants qui passaient à Bâle, et il l’a faite de son vivant. Enfin , dans plusieurs circonstances où il a été forcé de choisir entre la fortune et sa liberté, son repos ou ses goûts, c'est toujours la fortune qu il a sacrifiée.

Il aimait la paix, et sa vie n’a point été troublée par des querelles littéraires. Il s’en élève rarement entre les géomètres; iis ont peu de juges; ces juges ne peuvent être ni éblouis ni séduits, et ce qui est plus précieux encore, ils ne peuvent être injustes; on leur démontrerait bientôt qu’ils se sont trompés dans leur jugement; ils partageraient la défaite de celui dont ils auraient favorisé les prétentions, et l’intérêt de leur amour-propre les force à être équitables : aussi n’y a-t-il eu de longues disputes en ce genre, que sur ces questions qui sont placées sur les limites de la métaphysique et de la géométrie, et où la première de ces sciences peut faire entrer, jusqu’à un certain point, les doutes, la subtilité, les nuages et I incertitude qui I accompagnent, moins peut-être

ÉLOGE 1>E M. BEHMOULLI.

par la nature des objets dont elle s’occupe , que par la faute de ceux qui l’ont cultivée. Dans les mémoires de M. Bernoulli, qui ont rapport à ces discussions , on voit quelques traits d’humeur s’échapper comme malgré lui, trop rarement pour faire croire qu’elles aient pu nuire à son repos, mais assez pour prouver que s’il aimait la paix , c’était moins par tempérament ou par insensibilité, que par raison et par philosophie.

Lçs membres de l’université de Bâle sont exclus des places du gouvernement: ce n’est pas (ainsi qu’on pourrait le croire dans certains pays où les préjugés gothiques ne sont pas encore éteints) que ces sages républicains aient pu regarder la noble fonction d’instruire les hommes comme un état abject ; ce n’est pas non plus que, suivant des idées non moins fausses, mais encore accréditées par l’ignorance et la crainte des réformes utiles, ils croient le talent pour les sciences incompatible avec le talent de gouverner; comme si l’art de gouverner n’était pas aussi celui de découvrir ou de discerner la vérité; comine si la méthode de la trouver, de la reconnaître, d’en présenter les preuves, n’était point la même partout ; comme si enfin les ressources qu’offre le goût des sciences ne devaient pas donner au caractère de ceux qui les cultivent, une indépendance qu’on n’est pas en droit d’attendre de ces hommes qui, n’étant rien que par leurs places, perdent tout quand ils sont forcés de les quitter. D’autres motifs sans doute ont dicté celte disposition : on a craint l’influence trop grande qu’aurait dans une république n. 37

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peu étendue un corps composé d’hommes éclairés, si une partie de ses membres occupait les places du gouvernement. On a craint, pour le maintien de l’égalité républicaine, l’espèce de supériorité qu’auraient dans les affaires des hommes accoutumés à la réflexion et au travail , et qui joindraient au crédit de la magistrature, l’empire qu’ils conserveraient sur leurs disciples et l’autorité de leurs lumières. Mais quoique M. Bernoulli ne pût être membre du gouvernement de son pays, il sut en être un citoyen utile; les plus éclairés, les plus sages, les plus vertueux de ses compatriotes se faisaient un honneur de l’avoir pour ami, et un devoir de le consulter. Son avis sur les affaires était-il connu du public, il donnait au parti qu’il avait embrassé l’autorité d’un nom révéré; ceux qui avaient des intentions coupables n’ignoraient pas qu’il saurait les pénétrer; et la crainte du jugement d’un grand homme, l’honneur de sa patrie, les effrayait plus que celle de l’opinion publique, qu’on se flatte toujours de séduire, de ramener, ou de forcer au silence.

M. Bernoulli jouissait à Bâle d’une considération que l’homme de génie n’obtient qu’après avoir survécu à la jalousie des contemporains, apprivoisé ou soumis l’orgueil des grands, et triomphé de l’ignorance ou de l’insensibilité du peuple. Quand il traversait les rues de la ville, les citoyens de tous les ordres le saluaient avec respect ; et ce devoir était une des premières leçons que les pères donnaient à leurs enfants.

Sa vie uniforme et réglée, exempte de passions et

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même de chagrins, si l’on excepte ceux qui sont une suite nécessaire de la condition humaine , lui procura une santé constante : malgré la délicatesse de son tempérament, il conserva , jusqu’à près de quatre-vingts ans, sa tête tout entière. Ses derniers ouvrages sont dignes encore de lui ; et ce qu’il a fait depuis l’âge où tant d’hommes sont condamnés à l’inutilité eut suffi pour faire la réputation d’un autre géomètre. Quelques années avant sa mort, il avait renoncé à la société, qui n’était plus que fatigante pour lui; mais il se faisait porter tous les soirs dans une maison où se rassemblaient cinq ou six personnes avec lesquelles il était lié depuis longtemps; ne recevant plus les étrangers que la vaine curiosité amenait chez lui, il ne faisait d’exception qu’en faveur de ceux qui, célèbres dans l’Europe, excitaient en lui le même sentiment qu’il leur avait inspiré. Dans ses dernières années, une espèce d’asthme, trèsfatigant, lui ôta le sommeil et les forces; au commencement de mars 178a , ses infirmités redoublèrent, il n’eut plus qu’une existence pénible, jouissant à peine de sa tète quelques heures de la journée, et le 17 au matin , son domestique, en entrant dans sa chambre, le trouva mort dans son lit : un sommeil paisible de quelques heures avait précédé son dernier moment, et lui avait épargné tout ce qu’il aurait pu éprouver de regrets ou de souffrances.

Pleuré de sa famille et de ses concitoyens, qui s’honoraient de son génie et de ses vertus, il a laissé aux sciences des monuments consacrés pour jamais dans leurs fastes; aux savants, des leçons utiles sur

58o ÉLOGE DE M . DF MOSTIGJtl.

l'art de jouir de la gloire et d’y joindre le repos et la considération; à tous les hommes, l’exemple de ce que peuvent pour le bonheur le goût de la retraite , l’amour de l’étude et la sagesse.

Étienne Mignol de Montigni, trésorier de France, commissaire du conseil aux départements des tailles, des ponts et chaussées, du commerce et du pavé de Paris, de l’Académie des sciences, associé étranger de l’Académie des sciences et belles- lettres de Prusse, naquit à Paris le i5 décembre 1714, de Jean-François Mignol de Montigui, trésorier de France, et de Ix»uise Gaillard.

Il avait annoncé, dès l’enfance, un goût marqué pour la géométrie et la mécanique. Souvent il employait ses récréations à former des figures; il cherchait à les tracer avec régularité et avec justesse, avant même d’en connaître le nom et de savoir qu’il existait une science dont elles fussent l’objet. S’étant cassé la jambe à l’âge de dix ans, on le trouva dans son lit occupé à examiner les pièces de sa montre, qu’il avait démontée avec beaucoup d’adresse. On lui demanda ce qu’il avait voulu faire : J’ai voulu voir son Ame , répondit-il. Il voulait dire le principe de son mouvement; et c’était beaucoup pour un enfant de s’ètre déjà formé de l’âme une idée si nette. Les succès de ses études qu’il fit au collège de Louis-

ELOUK UE »1. I>E MONTIGNI. 58 1

le-Grand furent assez brillants pour inspirer aux jésuites le désir de l’attirer dans une société où l’on estimait les talents, du moins comme des instruments utiles à la gloire de l’ordre. Ils lui faisaient espérer dans cet ordre une liberté entière de suivre ses goûts, liberté que sa famille, qui voudrait sans doute le condamner à prendre un état, ne lui laisserait pas dans le monde. Il devait trouver dans une société religieuse ce repos, cette indépendance des événements que Phornme le plus modéré dans ses désirs, le plus maître de ses passions, a bien de la peine à conserver; il mettait son salut à l’abri de tous les dangers du siècle : et quel emploi plus noble pouvait-il faire de sa vie que de la consacrer au Dieu qui la lui avait donnée, et de reconnaître tous ses bienfaits en se dévouant à le servir? Ces insinuations devaient facilement séduire un jeune homme qui renonçait au monde pour le cloître , sans connaître ni le cloître ni le monde, ne pouvait sentir encore toute l’étendue du sacrifice qu’il voulait faire, et tout le poids de la chaîne dont il allait se charger.

Le père de M. de Montigni ne voyait pas les jésuites du même œil que son fils. A peine s’aperçutil de ses dispositions, qu’il les combattit avec toute la force de l’autorité et de la tendresse paternelles; mais il trouva de la résistance. Une correspondance secrète, que le jeune homme entretenait avec le père Tournemine, détruisait le fruit de tout ce qu’un père tendre et raisonnable pouvait essayer sur le cœur de son fils; il fut obligé de remmener à la campagne

5Sa ÉLOGE UE M. DE MONTIGNI.

pour le soustraire à ces insinuations dangereuses. Alors les sentiments naturels, que ses maîtres avaient étouffés , rentrèrent facilement dans un cœur qui était fait pour en suivre, pour en chérir les douces impressions.

Il sentit combien il aurait affligé son père, en lui eidevant les consolations de sa vieillesse et les dernières espérances de sa vie; combien il serait doux pour tous deux de s’occuper chacun du bonheur de l’autre; il apprit qu’avec une fortune qui lui permettrait d’être indépendant, il cultiverait son goût pour les sciences avec plus de liberté dans le monde que chez les jésuites; il comprit que Dieu n’exigeait pas d’un fils qu’d abandonnât son père; d’un savant, qu’il soumît ses travaux et ses pensées aux opinions de son supérieur; d’un citoyen , qu’il se donnât un maître étranger; et qu’enfln on pouvait cultiver les sciences, servir l’humanité, vivre en honnête homme et être chrétien sans se faire jésuite. Ainsi, pour conserver les expressions des mémoires que nous avons reçus de la famille de M. de Montigni, il revint à Paris moins dévot, mais plus raisonnable et meilleur Jils.

Alors il ne songea plus qu’à cultiver ses dispositions pour les sciences; il se lia avec les savants qui s’étaient illustrés par leurs travaux, et dont l’âge ne s’éloignait pas trop du sien ; tels que M. le comte de Buffon, alors occupé des mathématiques, qu’il abandonna bientôt après, pour se livrer aux travaux «l’un autre genre, par lesquels il a su se faire une si grande célébrité; et M. Fontaine, que le caractère

original de toutes ses productions, avait placé, malgré le petit nombre de ses ouvrages , au rang des hommes de génie. Ces liaisons augmentèrent le goût de M. de Montigni pour l’étude; et en 17^0 l’Académie le nomma à une place d’adjoint dans la classe de mécanique : mais il devait bientôt être enlevé à l'Académie et à ses travaux. L’abbé de Ventadour, avec lequel il avait été lié au collège, lui proposa de l’accompagner dans son voyage d’Italie, où il allait assister à l’élection du pape, en qualité de conclaviste du cardinal de Rohan son oncle : M. de Montigni accepta cette proposition. Il crut que le spectacle d’un conclave pouvait intéresser un philosophe; qu’il ne perdrait pas le temps qu’il emploierait à étudier les moeurs des descendants dégénérés des Calons, des Antonins, et à observer les chefs-d’œuvre des arts modernes, s’élevant sur les ruines des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Il vit l’installation de ce pape Benoit XIV , que sa modération et sa sagesse ont rendu si respectable aux nations même de l’Europe auprès desquelles le titre de souverain pontife était un préjugé qu’il ne pouvait vaincre que par ses vertus personnelles.

Il parcourut ensuite Naples , la Sicile, Venise, la Lombardie, observant les gouvernements et les mœurs, les productions des arts et les antiquités, les beautés de la nature et les phénomènes qu’elle présente en foule dans ce pays , théâtre imposant de tant de révolutions dans le physique comine dans l’histoire.

I«i connaissance de la langue italienne, celle des

58/| ÉLOGE IïF M. UE MONTIGNI.

principes «les arts , don! le goût, depuis ce moment , ne l’abandonna jamais; des lumières sur l’histoire naturelle, acquises par ses propres observations; et ce qui vaut mieux peut-être, le développement de toutes ses facultés, cette instruction de détail si utile, et qu’avec de l’activité et de l’esprit on 11e manque jamais d’acquérir, en voyant même rapidement beaucoup d’objets : tel fut le fruit de ce voyage.

Ce fut à son retour, en 1741» que M. «le Montigni donna à l’Académie le seul mémoire de mathématiques qu’il ait imprimé. Ce mémoire a pour objet de déterminer le mouvement d’une verge inflexible, chargée d’un nombre quelconque de masses, animées de vitesse aussi quelconque. La verge est supposée ne pouvoir que tourner autour d’un centre fixe, et glisser le long de ce même centre; ou, ce qui revient au même, elle est assujettie à ce qu’un de ces points appartienne continuellement à un point fixe. Ce problème fut résolu par M. de Montigni avec beaucoup d’élégance et de simplicité par une méth«>dp qui lui appartenait. M. D’Aleinbert n’avait point encore donné ce principe général de la mécanique, à l’aide duquel on peut résoudre tous les problèmes; celui de la conservation des forces vives qu’on employait alors, ne suffit point seul, et il fallait en imaginer un second pour chaque problème qu’on se proposait.

M. de Montigni avait succédé à son père «lans sa charge «le trésorier «le France; il s’était prêté sans répugnance à cet arrangement «le familh', qui, loin

de contrarier son goût pour les sciences, lui offrait, dans plusieurs des fonctions de cette place, un moyen de consacrer ses lumières à futilité publique. M. Trudaine le père était lié avec lui depuis sa jeunesse; ce magistrat éclairé sentit bientôt combien, pour le succès de ses vues patriotiques, il pouvait trouver de ressources dans un savant qui , membre d’une cour souveraine, joignait à des connaissances très-étendues dans toutes les branches de la physique, l’étude des lois et celle des principes de l’administration.

Toutes les fois que le gouvernement s’occupe de la culturelle l’industrie, des manufactures, du commerce, des travaux publics, des moyens d’établir des communications, des effets que la forme ou la répartition des impôts peuvent produire, des lois qui règlent ces limites au delà desquelles l’exercice de la propriété peut devenir contraire à la conservation ou aux droits des autres hommes, ce n’est que dans les sciences physiques qu’il peut trouver la base de ces opérations. Mais un homme qui ne connaîtrait que les principes de ces sciences, etmème leur application aux arts, ne donnerait à l’administration que des lumières incomplètes; il pourra montrer où est le mal , mais non indiquer les moyens de le réparer; il saurait à quel but on doit tendre, mais il ignorerait par quelle route on peut espérer de l’atteindre : deux hommes qui ne voient que la moitié d’un objet, ne peuvent, quelques lumières, quelques talents qu’ils aient, équivaloir à un seul homme capable de l’embrasser tout entier.

58b éloge dk m. i>e montigni.

Le caractère de M. de Montigni le rendait propre aux travaux dont M. Trudaine voulait le charger. Il avait à la fois de la modération et de la fermeté; ses opinions n’étaient point exagérées; il aimait naturellement à agir avec sagesse et avec mesure : mais il savait vouloir le bien avec constance, et résister au mal avec courage; doux, calme, indulgent même, il ne semblait sortir de son caractère que lorsque l'utilité publique l’exigeait, lorsque le spectacle de l’injustice ou de l’oppression excitait son zèle.

Une circonstance singulière le mit à portée de rendre de grands services aux manufactures. Un jeune Anglais (M. Ilolker) qui avait des connaissances très-étendues sur la fabrique des étoffes de toute espèce, ayant embrassé le parti du prétendant, avait été pris à la bataille de Culloden avec un de ses amis; il s’attendait à périr du dernier supplice : traitement que la politique paraissait conseiller, et qui devait paraître barbare aux yeux de la justice, puisque la loi qui excluait les Stuarts du trône n’était (par la forme que l’esprit «le parti lui avait fait tlonner) qu’une loi d’intolérance, et par conséquent une loi injuste pour quiconque ne partageait pas les préjugés persécuteurs des églises réformées. Cependant, M. Holker trouva le moyen de percer le mur de la prison où il était enfermé avec M. Marcb, son ami. M. March descendit le premier : mais le passage était trop étroit pour son ami; il rentra dans la prison pour préparer de nouveau leur évasion commune, et il aima mieux s’exposer à la mort et à une mort ignominieuse, du moins par son ap-

pareil, que de se sauver seul. Arrivés en France, tous deux entrèrent au service; mais M. Holker vit bientôt que si le zèle pour son prince avait fait de lui un soldat , la nature l’avait formé pour d’autres occupations : il fit proposer à M. Trudaine de l’employer à établir en France quelques branches d’industrie que l’Angleterre possédait seule; à en perfectionner d’autres où la France avait une infériorité qui l’excluait de la concurrence. C’était se venger de la patrie qui l’avait proscrit en servant celle qui l’avait adopté, ou plutôt en servant l’humanité entière; car tout secret dans les arts, arraché à la politique fausse et mercantile d’un pays, est dans la réalité un service rendu à toute l’espèce humaine.

M. Holker ne savait pas le français, et M. Trudaine ignorait la langue anglaise; il chargea M. de Montigni d'examiner ces projets, dont il sentait toute l’utilité et toute l’importance. Nous n’entrerons point ici dans le détail de tous les travaux que M. de Montigni fut obligé de faire, et pour s’instruire des vues de M. Holker, et pour en suivre l’exécution lorsqu’elles furent adoptées. Nous nous bornerons à dire qu’on doit à leurs travaux réunis, nos manufactures de draps et de velours de coton; l’usage des cylindres pour calandrer les étoffes ; une meilleure méthode de leur donner l’apprèt auquel elles doivent leur lustre ; la perfection actuelle de nos quincailleries et de nos fabriques de gaze ; enfin l'établissement des machines à carder et à filer les cotons et les laines; machines utiles pour l’économie du travail et de la dépense, comme pour les

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