‹ Œuvres de CondorcetChapitre 84 sur 90 · ÉLOGE DE M. MAHGRA AF · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE M. MAHGRA AF

avec simplicité, s’excusant d’avoir peu fait pour les sciences , par l’utilité des travaux dont le gouvernement l’avait chargé, s'applaudissant de n’avoir pas entraîné l’administration dans des dépenses inutiles, n’ambitionnant d’autre gloire que celle d’avoir rempli ses devoirs d’homme et d’académicien, et d’avoir fait un peu de bien, sans avoir fait jamais de mal à personne.

ÉLOGE I)£ M. MARGRAAF.

André-Sigismond Margraaf, directeur de la classe de philosophie expérimentale dans l’Académie de Berlin, membre de l’Académie électorale de Mayence, associé étranger de l’Académie des sciences, naquit à Berlin le 3 mars 1709, de Henneing-Christian Margraaf, apothicaire de la cour, et d’Anne Rellner.

Les livres ne peuvent remplacer les leçons des maîtres habiles, lorsque les sciences n’ont pas encore fait assez de progrès pour que les vérités qui en forment l’ensemble puissent être distribuées et rapprochées entre elles suivant un ordre systématique; lorsque la méthode d’en chercher de nouvelles n’a pas été réduite à des procédés exacts et simples, à des règles sûres et précises. Avant cette époque, il faut être déjà consommé dans une science, pour lire avec utilité les ouvrages qui en traitent; et comme cette espèce d’enfance de l’art est le temps où les préjugés y régnent avec le plus d'empire, où les

ÉLOGE UE M. MAKGKAAE. 5<J()

savants sont le plus exposés à donner leurs hypothèses pour de véritables principes, on risquerait encore de s’égarer si l’on se bornait aux leçons d’un seul maître, quand même on aurait choisi celui que la renommée place au premier rang; car ce temps est aussi celui des réputations usurpées.

Les voyages sont donc alors le seul moyen de s'instruire, comme ils l’étaient dans l’antiquité et avant la découverte de l’imprimerie. Le père de M. Margraaf le sentit; il envoya son fils étudier successivement sous Newman , sous Hoffman , sous Junker, sous Henkel, enfin sous Spielman , au fils duquel M. Margraaf a eu le plaisir de rendre les leçons qu’il avait reçues de son père , en s’acquittant avec usure de la dette qu’il avait contractée.

C’est dans les laboratoires de ces savants chimistes, c'est en suivant les détails de leurs manipulations , en saisissant les traits de lumière qu’ils laissaient échapper, en épiant ces petits secrets de l’art dont chaque maître était alors jaloux de conserver la possession exclusive, que M. Margraaf parvint à rassembler tout ce qu’il était alors possible de savoir. Il revint dans sa patrie au bout de dix ans, chargé d’une immense collection de faits et de procédés , mais bien convaincu de la nécessité de les soumettre à un examen rigoureux; et depuis ce moment sa vie entière a été partagée entre son laboratoire et l’Académie de Berlin.

L’inventeur du phosphore, quel qu’il soit, a mérité de se voir disputer sa découverte pour avoir voulu en faire un secret : c’est la suite ordinaire et

GoO ÉLOGE DE M. MAI1GRAAF.

la juste punition de cette espèce de charlatanerie , dont plusieurs exemples semblables ont presque absolument corrigé les savants. Le phosphore, qui n’avait été longtemps qu’un objet de curiosité, était devenu le sujet de recherches plus sérieuses ; et après en avoir admiré les propriétés physiques, après avoir appris le secret de le produire, il restait à en découvrir la nature. M. Margraaf prouva le premier que le procédé très-compliqué employé pour faire le phosphore, pouvait se réduire à distiller avec une matière charbonneuse, la substance qui, combinée avec l’alcali fixe, forme le sel fusible de l’urine. Cette substance est composée d’un acide et d’une espèce de terre particulière vitrifiable sans addition, dans laquelle M. Proust a observé depuis des propriétés singulières , comme celle de se combiner avec les alcalis, et quelques autres qui la rapprochent du sel sédatif. Mais l’acide et la substance charbonneuse contribuent seuls à la production du phosphore. Tel fut le résultat du travail de M. Margraaf, et c’est tout ce qu’on pouvait savoir dans un temps où les chimistes n’observaient point encore les altérations que l’air éprouve dans leurs expériences.

Quoique la théorie des substances salines fût une des parties les plus avancées de la chimie, il restait encore beaucoup d’incertitude sur la nature de quelques-uns des sels même les plus communs. M. Margraaf a prouvé le premier que la base de l’alun est une terre argileuse; que celle qui, dans l’eau mère du sel marin , reste combinée avec sou acide, qui est la base des sels amers contenus dans

ÉLOGE DE M. M\HGRA\F. Gui

plusieurs eaux minérales, qui entre en très-grande quantité dans la serpentine de Saxe et dans plusieurs pierres du même genre, est une terre particulière, et qu’elle n’appartient à aucun des trois genres admis alors par les chimistes, d’après l’autorité de Pott et de ses nombreuses expériences : c’est celle que l’on appelle aujourd'hui terre magnésienne. On voit souvent dans la chimie le nombre des substances regardées comme simples se multiplier, parce qu’une meilleure philosophie , ou des observations plus exactes, détruisent les hypothèses d'après lesquelles on s’était permis de confondre des substances séparées; et d’autres fois on voit ce même nombre diminuer, parce que la découverte «le quelques vérités, l’emploi de nouveaux moyens, nous apprennent le secret de la composition de certains corps qui avaient constamment échappé à l’analyse.

M. Duhamel avait montré le premier que la base du sel marin n’est ni une terre ni un mélange d’alcali végétal et de terre, mais un véritable alcali qui a toutes les propriétés communes à cette classe de sels, et qui diffère de l’alcali fixe du tartre par des propriétés constantes. M. Margraaf, en ajoutant de nouvelles preuv«*s à celles de M. Duhamel , a fait connaître le premier plusieurs des phénomènes que présente cet alcali minéral. Une des raisons de ne pas l’admettre au rang des sels , était l’opinion que l’alcali fixe, tiré des cendres végétales, est le produit du feu ; et M. Margraaf a encore prouvé que cet alcali existe tout formé dans le tartre et dans plusieurs végétaux.

Gui ELOG F. 1)L M. MARCHA AF.

La chimie des métaux ne doit pas moins à ses recherches : il a donné de nouveaux moyens d’obtenir, dans un degré de pureté plus parfaite, l’argent, le zinc, le régide d’antimoine et l’étain, qu’il a trouvé souvent combiné avec une petite portion d’arsenic. Des chimistes français ont depuis perfectionné ce dernier travail, et montré que le mélange de ces deux substances métalliques est purement accidentel. M. Margraaf parvint aussi à dissoudre, dans les acides du règne végétal, plusieurs métaux qui résistent à l’action de ces acides sous leur forme métallique, et y cèdent lorsqu’on les y soumet sous celle du précipité. Il fit voir que la plupart des métaux , et l’or même, sont attaqués par l’alcali fixe qui les dissout; propriété singulière par laquelle les alcalis se rapprochent des acides, si longtemps regardés comme leurs implacables ennemis. Les travaux de M. Margraaf sur le platine ont contribué à étendre les connaissances des chimistes sur cette substance, digne d’intéresser également et par le grand nombre d’usages utiles auxquels on peut l’appliquer, et par ses propriétés singulières , faites pour conduire peut-être un jour à des découvertes importantes sur la composition intime des métaux , et sur la qualité qui les distingue essentiellement des autres corps de la nature.

Enfin, M. Margraaf a eu le mérite d’enrichir la chimie d’un nouveau demi-métal, du régule de manganèse; découverte d’autant plus importante qu’elle a confirmé ce qu’avait fait présumer l’exemple du platine , en nous montrant que le nombre des

ÉLOGE DE M. MARGRAAF. 6o3

substances métalliques est bien moins borné qu’ou ne l’avait cru ; que l’opération par laquelle la nature forme les métaux est plus étendue, plus variée, et qu'ainsi nous avons une espérance mieux fondée de surprendre un jour ce secret important.

L’analyse de la pierre connue sous le nom de lapis lazuli, à laquelle M. Margraaf a joint depuis celle de la topaze de Saxe, est le premier modèle de l’analyse complète d’une pierre dure, formée de plusieurs éléments terreux , assez exactement combinés pour que leur réunion présente les apparences de l’homogénéité. Cette partie de la chimie a fait depuis des progrès immenses , surtout entre les mains de M. Bergman; mais ces progrès ne doivent qu’augmenter la reconnaissance due à celui qui est entré le premier dans la carrière.

M. Margraaf, frappé du goût sucré de plusieurs substances végétales, chercha les moyens de reconnaître le principe auquel elles le doivent, de l’obtenir à part , enfin de s’assurer s’il est le même dans toutes ces substances : il employa l’esprit-de-vin pour dissoudre le corps sucré, et le séparer des parties gommeuses et extractives ; ce procédé lui réussit, et le conduisit à déterminer avec assez d’exactitude la quantité de sucre absolument semblable au sucre ordinaire que chaque plante peut contenir : le suc du bouleau, la fécule du chervi, les fleurs même du tilleul en produisent des quantités très-sensibles. On sait que cette même partie sucrée est celle qui, par la fermentation, donne le plus d’esprit ardent ; et M. Margraaf parvint à obtenir de ces fleurs mê-

Page 1