‹ Œuvres de CondorcetChapitre 85 sur 90 · KLOCK DE M. M A RG B A AF · texte numérisé non relu

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lées à l’eau, une espèce de vin qui , par la distilla* tion , lui produisit un véritable esprit chargé de l’odeur agréable qui leur est propre.

L’analyse des calculs de la vessie fit observer à M. Margraaf qu’ils ne sont pas tous de la même nature ; de deux pierres qu’il examina, l’une était presque entièrement composée de substances volatiles, tandis que l’autre contenait une quantité trèsconsidérable d’une substance fixe et terreuse . les causes qui ont formé deux produits si différents dans le même lieu et avec le même fluide, pouvaientelles être les mêmes? S’il existe des moyens de dissoudre ces calculs, ou du moins «le les empêcher de croître, ces moyens ne doivent-ils pas être appropriés à la nature des différentes pierres et varier comme elles? Les symptômes de la maladie qu’elles produisent sont-ils exactement les mêmes? et n’y aurait-il pas des moyens d’apprendre à les distinguer avant l’extraction ? Ces questions, que fait naître la lecture du mémoire de M. Margraaf, sont intéressantes ; les connaissances qui résulteront un jour de l’application de la chimie à l’étude des corps vivants et de leurs fonctions, nous offriront peut-être contre nos maux des ressources que nous n’oserions prévoir aujourd’hui : mais cette application a été négligée jusqu’ici, soit parce qu’elle exige une réunion trop rare de connaissances, soit parce que le genre d’esprit qui fait chercher et trouver des routes nouvelles est encore plus rare que le talent de l’invention, avec lequel il ne faut pas le confondre.

La dernière de ces qualités semble n’exiger que

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la force de tète capable de rassembler beaucoup d’idées et d’en suivre les combinaisons; mais lorsqu’il faut de plus créer à la fois et les méthodes qu’on emploie, et jusqu’aux questions qu’on se propose de résoudre , on a besoin de réunir cette justesse qui empêche de s’égarer, cette finesse qui démêle les petites nuances des objets , cette hardiesse à laquelle la vue des difficultés n’inspire que le désir plus ardent de les vaincre ; qualités rares en ellesmêmes, et qui, dans les esprits d’une trempe commune, semblent s’ exclure mutuellement.

Les arts doivent aussi quelques découvertes à M. Margraaf, celle de la composition d’une laque rouge pour la peinture, dont le secret était perdu; celle d’un moyen d’obtenir la fécule bleue de la guède, en la retirant d’un insecte qui se nourrit des feuilles de cette plante, et se charge de sa couleur; enfin, plusieurs compositions de pierres factices qui imitent la dureté et le brillant des pierres précieuses, autant que le permet la différence des moyens employés à les produire : ce dernier objet , considéré par rapport aux sciences, n’est pas même sans utilité; la comparaison des propriétés physiques des pierres naturelles et des pierres factices, avec leurs propriétés chimiques et les différences qu’elles présentent dans leur analyse, peut nous conduire à des connaissances importantes sur les lois d’après lesquelles la nature exécute ces opérations, dont elle a caché le secret dans le sein de la terre.

On ne peut refuser à M. Margraaf la gloire d’avoir été un des savants de ce siècle qui ont le plus per-

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fectionné l'analyse chimique, soit celle qui sait démêler les priucipes des corps, en observant les phénomènes qui se présentent, les combinaisons qui se forment lorsqu’on les soumet aux opérations de l’art; soit cette autre analyse plus parfaite qui s’occupe de séparer ces principes et de les présenter à part, chacun dans son état de pureté, ou du moins dans celui que nous pouvons regarder comme tel. En effet, des observations nouvelles, un examen plus approfondi semblent nous avertir que, dans presque toutes les opérations de la chimie, nous ne séparons les principes constitutifs d’un mixte qu’en les combinant en même temps avec d’autres substances, et qu’il ne nous est pas donné d’en saisir aucune dans un état vraiment élémentaire.

M. Margraaf joint à cette gloire celle d'avoir contribué, par son exemple, à introduire dans les ouvrages de chimie et dans les procédés de cette science, une méthode claire, simple, vraiment scientifique; peut-être jamais aucun physicien n’a porté à un si haut degré l’entière exclusion de tout système , de toute hypothèse; à peine se permet-il même quelque explication : si, par exemple , il admet la doctrine de Stahl sur le phlogistique, on croirait, par la réserve avec laquelle il en parle, qu’il avait quelque pressentiment que cette doctrine, si généralement adoptée alors, serait bientôt, au moins, ébranlée. Ses mémoires se bornent à l’exposition des faits; cette exposition est claire; les procédés par lesquels il parvient à ces faits sont simples; il sait en exclure avec habileté tout ce qui pourrait laisser des

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doutes sur la vérité à laquelle il est conduit : ses résultats ont une précision qui n’était pas connue avant lui, et qui depuis n’a été surpassée que par M. Bergman et par un chimiste français que sa modestie ne me permettrait pas de nommer ici. Mais on chercherait vainement , dans les mémoires de M. Margraaf, ces idées, ces vues que d’autres savants se plaisent à prodiguer dans les leurs, et qui souvent leur font plus d’admirateurs, ou plutôt d’enthousiastes, qu’ils n’en auraient obtenu par de véritables découvertes : un lecteur superficiel pourrait même croire que M. Margraaf n’était qu’nn observateur exact et laborieux ; mais en suivant ses procédés et ses méthodes, on voit que, plus fécond en vues et en idées que les inventeurs des plus brillants systèmes, il s’était fait une loi d’attendre, pour les exposer au public , qu’elles eussent été vérifiées par le succès, et de se borner à dire ce qu’il savait, et non ce qu’il avait soupçonné; ce qu’il avait trouvé, et non ce qu’il se proposait d’examiner. Cette méthode de traiter les sciences est celle d’un véritable ami de la vérité, qui la cherche pour elle-même, et qui l’aime pour le plaisir de la trouver ou de la connaître.

Dans un temps où l’orgueil ne rougit même plus d’avouer le culte servile qu’il rend à l’opinion , peutêtre n’est-il pas inutile d’observer qu'il est encore quelques hommes qui n’ont pas fléchi le genou devant cette idole, et qui n’ont pas cru que les jugements d’autrui dussent être le seul mobile de leurs travaux, le seul prix de leurs efforts. Comme ces

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jugements ne sont pas toujours justes, l'habitude de s’y soumettre n’est pas sans dangers; et si on réduisait la culture des sciences aux travaux dont l’opinion publique doit être la récompense, on verrait bientôt cette opinion s’égarer de plus en plus, et mettre à leurs progrès réels une limite que le temps et le génie pourraient à peine reculer.

M. Margraaf était né avec un tempérament faible que le travail eut bientôt épuisé. Des convulsions habituelles furent les premiers symptômes des infirmités qui le conduisirent lentement au tombeau.

Lorsqu’en 1777 il fut nommé associé étranger de l’Académie, il était mourant; et il fut également sensible au plaisir d’obtenir une place qu’aucun chimiste 11’avait encore occupée, et à la douleur de ne pouvoir plus exprimer sa reconnaissance en justifiant par de nouveaux titres le choix de l’Académie. Cependant il reprit un peu de force, redevint capable de s’occuper, de suivre les travaux qu’il avait commencés, et de paraître quelquefois à l’Académie de Berlin ; mais ces moments de relâche furent très-courts , et il succomba enfin â ses maux le 7 août 1 782.

A la fatigue d’un travail opiniâtre, à l’effet inévitable des substances actives ou même vénéneuses sur lesquelles il opérait, se joignit peut-être un peu d’intempérance. Si la nature l’avait formé tempérant, il ne s’en fût pas écarté; mais les hommes vraiment occupés ne peuvent guère s’assujettir à ces attentions continuelles qu’exige un régime, à cette lutte éternelle contre leurs penchants, qui les fatigue et les

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