CHEZ ANTOINE-AUGUSTI]^ RENOUARD
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Ijb genre tragique al)$orbe parmi nous tout autre genre de littérature; Tëclat qui en résulte éblouit une foule d'aspirants , et dérobe à leur vue les précipices qui environnent cette carrière. De là tant cl'essais prématurés, tant d'efforts impuissants, tant de chutes réitérées. Il faut l'avouer , la gloire attachée 4 fcette sorte de triomphe est bien propre à faire des ambitieux et des téméraires. Quelques tragédies d'un ordre supérieur suffisent p6ur acquérir à leur auteur le titre de grand homm^; mais quatre ouvrages de^cet ordre so|it quelquefois Je fruit de soixante ans de travaux. Le théâtre de Crébillon en est un exemple qui appuie ce raisonnement.
Ce célèbre tragique ne paroît pas avoir eu d'autre ambition*que de sacrifier à Melpomène. Elle eut les prémices de son génie ; et depuis elle a occupé tous ses instants^ Idoménée hit son coup d'essai. Il annonça dès lors ce que l'auteur devoit être un jour. On y respire déjà cette sombre terreur qui caractérisa depuis toutes les tragédies de Crébillon. La description qu'Idoménée fait de la tempête qui occasionna son vœu insensé, est pleine d'énergie, et peut-être trop poétique :
Le vaste sein des mers
Nous entr'ouvrit cent fois la route des enfers ^ Par des vents opposés les vagues ramassées , De Tabîme profend f usques au ciel poussées , Dans les airs embrasés agitoient mes vaisseaux»
î . PRÉFACE.
Aussi prêts d'y périr qu'à fondre sons les eaux ^ D'un déluge de feu l'onde comme allumée , Sembloit rouler sur nous une mer enflammée ; Et Neptune en courroux à tant de malheureux N'oflroit pour tout salut que des rochers afireux.
Sauve des malheureux si voisins du naufrage , Dieu puissant , m'écriai-je , et rends-nous au rivage i Le premier des sujets rencontré par son roi , A Neptune immolé satbfera pour moi. . . .
Je me sentis glacer en revoyant ces bords.
Je les trouvai déserts , tout avoit fui l'orage ^
Un seul homme alarmé parcouroit le rivage ^
Il sembloit de ses pleurs mouiller quelque débris :
J'en approche en tremblant.... h^as^! c'étoit mon fils....
La nécessité d'accomplir ce vœu barbare est ce qui forme lè nœud de la pièce ; mais la rivalité d'Idoménée et de son fils n'ajoute rien à la force du sujet. Est-il naturel et vraisemblable qu'un roi déjà vieux parje d'amour à une jeune princesse dont il a fait mourir le père, tandis que lui-même est obligé de sacrifier son fils pour sauver son peuple? Il est vrai que cette rivalité produit quelques scènes intéressantes : elle fournit à Idamante un motif de plus pour se tuer lui-même , et c'étoit peut-être la seule manière de dénouer cette pièce. Car de représenter Idoménée pressant l'accomplissement de son vœu , c'eût été l'avilir. Une telle cruauté n'eût passé que.pour foiblesse. II n'avoit d'autre parti à prendre , que de se dévouer à la place de son fik : la mort de ce fils met fin à sa perplexité; mais cette mort trop précipitée ne produit que de l'étonnement; et ce sujet, au fond si tragique, n'inspire qu'une pitié momentanée : on en sort moins ému que surpris.
Quant à la versification , elle est plus forte que brillante ; mais elle est animée par cette chaleur que la force produit. Enfin il falloit n'être pas un homme ordinaire, et sentir ^a force, pour choisir d'abord un sujet aussi difficile à bien traiter. C'est Hercule qui , dès son enfance, cherche à combattre les lions.
Atrée et Thyestey tragédie de la plus grande manière , est tirée en partie de Sénèque ; mais Fauteur a bien surpassé son modèle. On voit par la préface qui précède cette pièce , qu'elle a essuyé quelques critiques. L'auteur les combat , sinon avec avantage , du moins avec adresse , et quelquefois avec gaîté. Il s'étonne que, dans un pays si fertile en époux maltraités , Atrée ait trouvé si peu de partisans. Ce prince vindicatif se plaint dans cette tragédie , d'avoir vu Thyeste lui enlever ^rope à l'autel même où il venoit de l'épouser. Crébillon s'applaudit encore dans. sa préface d'avoir imaginé cet enlèvement subit, et d'avoir par là mis Atrée dans le cas du héros de la Coupe enclumtée :
L'étoit-îl ? ne l'étoit-il point ?
Quoi qu'il en soit , il étoit résulté des suites de cet enlèvement un fils élevé par les soins d' Atrée : c'est lui qu'il destinoit à remplir sa vengeance. Il veut obliger Plysthène { c'est le nom de ce fils ) à immoler son père qu'il ne connoît pas. C'est ici que la pièce commence. Thyeste et sa fille, jetés dans l'isle d'Eubée par une tempête, ouvrent le second acte ; et les projets qu'ils forment pour échapper aux regards d' Atrée amènent ce fameux songe de Thyeste.
Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette isle fatale^ J'ai cru long-temps errer, etc.
4 PRÎÊFACE.
Ce HKWceau est d'une force que rien n à peut-être encore suipassé dans notre langue. Il est suivi de là reconnois» sance d'Atrée et de Thyeste , tableau terrible , et dont la scène françoise offire assez peu d exemples. La scène angloise en offre encorç moins qui égale Ilnstant où Airée veut faire boire à Thyeste le sang de son propre fils. On peut même dire que cette situation conduit jusqu à ITiorreur, et c'est manquer le but que de le passer. Malgré ce défaut, quel qu'il soit^ on lira toujours cette pièce avec admiration. Le ton mâle et soutenu qiii y règne, sa marche ferme et rapide, la nouveauté des pensées, la force de l'expression, tout concourt à placer cette tragédie au rang des chefs-d'œuvre dramatiques. Elle prouve qu'un ouvrage de génie peut quelquefois ne réussir que médiocrement au théâtre, comme tant d'autres pièces ont fait voir qu'on pouvoit y être applaudi quelquefois sans aucun effort de génie.
Les meilleurs ouvrages d'un auteur sont presque toujours vobins de ses premières productions ; Electre suivit Atrée. Ce sujet , traité par Sophocle, l'a souvent été parmi nous. Dès i537, Baïf prétendoit. avoir traduit la pièce du poète grec, ligne pour ligne, vers pour vers ^ ^n rimes francoises. Pradon a Ëdt aussi une Electre à sa manière ; et depuis celle de Grébiilon, ce sujet a été remanié jusqu'à trois fois : d'abord par Longepierre , ^n 17 19, avec peu de succès ; par le baron de Walef , dont la pièce n'a pas été jouée; et en dernier lieu par Voltaire, sous le titre à'Oreste. U Electre de Crébillon 'n'a point succombé sous les efforts de tant de rivales. Elle repàroît souvent sur la scène avec la même fierté et les lilêmes applaudissements. Le personnage d'Electre est intéressant^
celui d'Oreste, qui s*ignore long-temps lui-même, a dû paroitre neuf au théâtre ; celui de Palamède , absolument d'invention , est marqué au coin du génie de lauteur. Rien encore de plus touchant que la reconnoissance d*Eiectre et de son frère , ni de mieux peint que les fureurs de ce djernier. On reproche à cette tragédie trop de complication, un amour épisodique, des descriptions qui tiennent de Fépopée, quelques vers durs, quelques expressions impropres. Il est bien difficile que, parmi tant d'objections , il n'y en ait pas quelques-unes de vraies ; mais n'y en eût-il aucune de fausse , il resteroit encore assez de mérite à la pièce pour justifier ses admirateurs. Ce mérite , c'est le génie qu'on y découvre , et qui donne du prix aux défauts mêmes.
La nouveauté des situations et des caractères , la force des pensées et de l'expression , placeront dans tous les temps la tragédie de Rhadamisthe et Zénobie au rang des chefs-d'œuvre dramatiques. Elle parut au théâtre avec un éclat qui ne s'est point démenti, et qui semble s'accroître. Le sujet en est terrible , et traité avec la vigueur qui lui convient. On y trouve encore une reconnoissance , ressource aujourd'hui fort usée, mais qui ne l'étoit pas tant alors. D'ailleurs , la reconnoissance de Rhadamisthe et de Zénobie est d'une espèce unique : elle est de plus amenée avec art, et traitée avec dialeur. L'amour d'Arsame est beaucoup plus firoid , et moins trapue. Si on en excepte l'aveu qui échappe à Zénobie dans le quatrième acte , cet amour ne produit •aucun effet remarquable. J'ose croire que si Zénobie eût encore pu aimer cet époux qui l'avoit poignardée , ce même amour eût pu faire naître de grandes beautés dans le^ cours de la pièce. Elles eussent été différentes de cellea qui existept ^ mais je dpute qu'elles eussent été inférieures.
On a trouvé Texposition de cette tragédie un peu obscure ^ quoique répétée au second acte. Peut-être aussi le caractère de Rhadamisthe sort-il un peu de la nature ; il est du moins assez rare de yoir un amant poignarder ce qu'il aime ^ uniquement parce qu'il craint d'en être privé. Mais on n a pas encore prescrit des bornes aux fureurs de l'amour : elles peuvent donc s'étendre aussi loin qu'un auteur le veut dans un roman ou dans une tragédie. Il ne &ut pas non plus envisager un personnage tragique comme un homme ordinaire. C'est une figure dont les traits doivent être grossis pour être vus de loin.
Le sujet de Séndrands ofifroit au génie de Crébillon une carrière aussi vaste que les précédentes : il pouvoit s'y déployer à son gré. Pourquoi donc ne Fa-t-il pas fait? On ne le distingue que par intervalles. Cependant on le reconnoît. Sémiramis conserve ici son vrai caractère , à quelques remords près : ils ne seroient point superflus, s'ils produisoient quelque effet digne d'eux. Mais elle n'étouffe pas même son amour , après avoir été instruite que c'est son fils qu'elle aime. Il lui échappe, entre autres, ces quatre vers qui méritent d'être cités et retenus :
Dangereux Ninias , ne t'avois-îe formé Si grand , si généreux , si digne d'être aimé , Que pour me voir moi-même acbrer mon ouvrage , Et trahir la nature , à qui j'en dois Fhommage ?
Voltaire, qui a traité le même sujet, donne aussi des remords à Sémiramis. Ils sont plus multipliés , plus violents, peutr^tre encore mieux exprimés. Ils rendent cette f eine plus intéressante à nos yeux , mais en même temps plus foible. Dans les deux pièces, Ninias s'ignore long*^
temps lui-même, et doit s'ignorer. Il est grand dans Tune et dans l'autre. Le mage Osroës de Voltaire , et le Bélus de Crébillon, présentent le même fond de caractère : tous deux veulent yenger Ninus; mais le premier comme ministre des dieux , et chargé de faire exécutet* leurs décrets; le second, uniquement parce qu'il hait le crime. Ce dernier intéresseroit plus que l'autre, si tous deux ne vouloient pas venger un forfait par un crime. Crébillon , que les événements terribles n'effraient pas pour l'ordinaire, a toutefois craint de faire périr Sémi^r ramis par les mains de son fils : elle se tue elle-même dans sa pièce. Voltaire a fait ce que n'avoit osé faire Crébillon; et son dénoûment, quoiqu'un peu chargé, Ta ■emporté sur la simplicité de l'autre. J'ignore aussi pourquoi Crébillon fait descendre Sémiramis du sang des dieux. On sait qu'elle étoit femme d'un simple officier de Ninus avant que d'épouser ce roi. Bélus, frère de cette reine , est donc peu fondé à rejeter avec mépris l'alliance d'Agénor, qui n'est pas encore connu pour Ninias. Mais il faut laisser aux poètes ces sortes de libertés : heureux encore s'ils n'en prennent pas de plus grandes. Un poète ^git comme le sculpteur d'Horace, qui du tronc d'un arbre fait un banc ou un dieu.
Voici une tragédie où la seule grandeur d'âme intéresse et triomphe à la fin ; c'est Pyrrhus. Crébillon a sans doute voulu prouver qu'il pouvoit, comme un autre , régner smr la scène sans l'ensanglanter. Gkucias , roi d'IUyrie , à qui l'enfiance et les jours de Pyrrhus ont été con^s , regarde avec raison ce dépôt comme sacré. Il est prêt à voir périr son propre fils plutôt que de livrer Pyrrhus à Pféoptolème , usurpateur du trône de ce prince , et meurtrier de fi^oa père. Pyrrhus , qui d'abord se croit fils de
8 P^^FAÇ^.
Olaacias, ayant découvert le contraii:e^:j9^ Uv^ Juirti|)4^ti^«> Sa fermeté étonne le tyran. Il demande ^C|S sf. cehi^ qu'il vouloit et pouvoit £aire périr. Sa fille , <jue Pyrrhus aÛQe^ est le gage de cette réconciliation^ yoici comment Pyrrhuji la motiye :
Puisqu^un s«ul repontir peut àémimer \eaéâeu%, ' Un mortel ne doit pas en exiger ^ns qu'eus.
Il y a un grand art dans la conduite de cette tragédie; ^ et beaucoup de noblesse dans les caractères de Glaucias , de Pyrrhus, et même d'IUyrus. Cette pièce, en un mot, est le triomphe de la vertu. Il semble que Tauteur ait voulu par elle se disculper d'avoir fait Atrée,
La tragédie de Xerxes réussit peu. Ce n'est pas qu'elle ne renfermât beaucoup d'endroits dignes de son auteur; mais l'excessive crédulité de Xerxès ne devoit pas moins révolter les spectateurs que l'extrême scélératesse d'Aftaban. Tout l'intérêt tombe siu^ Ds^riu^ , dépouillé de ses droits par son frère, et accusé d'un parricide .par celui-là même qui en est coupable. Artaxerce.à son tour, auss^ crédule que Xerxès, ne donne point à Darius le temps de s'expliquer. II ordonne que le conseil s'assemble pour juger son frère, tandis que ce frère impute le crime à son accusateur. Il falloit donc juger l'un et l'autve \ mais Darius est condamné sans être entendu. Le dénoûment, qui sauve ce prince, ne me paroît ni suffisamment préparé , ni sufiS* samment éclairci. Il faut pour justifier Darius s'en nq)* porter à Tissapheme , de même que pour le croire coupable il n'avmt fallu ne consulter qu'Artaban.
Peut-être est-ce à la chute de Xerxès qu'il faut imputer le silence de plus de trente années que garda Crébillon. Peut-être aussi ne vouloit-il plus ccmipromettre
PRÉFAÔÊ. 9
une '^gloire si' légitimement ac^ùisie. Ce ne ^t que pour ohéSr aux oirdtéà dû roi, son auguste bienfaiteur, qu'il consentit à donner au théâtre la tragédie de Catiliruiy comuieiieéë depuis tant d'années. On y retrouve toute l'énergie des autres productions de l'auteur, et des beautés dans un genre qui lewr- est éibiaiiger. Du reste,' il fiiut l'aTOuer , le sujet est peu théâtral. Crébillon n'avoit qu'un de ces deux partis à prendre; d'intéresser pour Rome, ou pour Gatilina. Mais si Ton ne prend nul, intérêt à un scélérat , on n'en prend guère day^tage à tout un peuple : une compassion trop divisée s'afïbiblit; il. lui faut un objet déterminé, dont le péril soit certain, la personne illustre, le caractère vertueux , sans toutebis que cette vertu sqH incoihpatible^ avec 'certaine foiblesse. Tout ce que Crébillon pouVoit espérer dans la tragédie de CatUina y étoit d'occupier l'esprit du spectateur : îi y est parvenu ; il a donc réussi. Mais si l'on cherche de la gradation dans cette tt^édie, il faut remonter du cinquième acte au premier^ qui est'le]^lùs fort de tous. On a beaucoup applaudi dans le temps au caractère du grand-prêtre Probus, et à celui de l'ambassadeur gaulois, et non à la manière dont Gicéron et le sénat sont avilis. Il le falloit, dira-t-on, pour conserver à Catilina une supériorité nécessaire. Je répondrai qu'il fallbit faire choix d^un personnage assez grand , poiir pàrdître tel sans avoir besoin de l'avilissement des autres.
La tragédie de Catilina est dédiée à une protectrice généreuse , à qui les arts étQÎent également chers et familiers. « Et qui ne sait pas , lui dit Crébillon , les soins fc que vous ayez daigné vous donner pour retirer des ténè- « bres un liomme absolument oublié.^» Est-ce l'auteur
êH Electre et de Rhadamisthe qui parle ? Plus un tel oubli est honteux pour notre siècle , plus la main qui en a retiré un grand homme en recueille de gloire.
Le dernier ouvrage de Crébillon est la tragédie du Triumvirat, Elle est dans le même genre que la précédente , et elle la suivit d'assez près. L'auteur nous apprend qu il avoit quatre-vingt-un ans lorsqu'il la composa. Cette époque est digne de remarque , et me fournit une raison d'appuyer un peu plus sur cette pièce. J'en citerai même quelques morceaux qui prouveront que le grand âge du poète n'a point glacé sa verve. Il semble , au surplus , qu'il ait voulu dans cette tragédie réparer la gloire de Cicéron.
11 le fait agir et parler avec une grandeur d'âme qu'il n'avoit point manifestée dans Catilina. C'est qu'en effet il fin beaucoup plus grand à sa mort que dans tout le cours de sa vie; c'est qu'ici le péril le regarde personnellement; que lui seul fixe notre attention; en un mot, qu'il réunit le principal intérêt , trop divisé lorsqu'il s'agit du péril de toute une république. Il justifie lui-même par ces vers les différents caractères que des circonstances différentes lui firent adopter :
Dans les temps orageux oii mon autorité N'avoit dans le sénat qu'un pouvoir limité , Je laissai de Sylla triompher Finsolence ; Le respect sur César m'imposa le silence ; Et ce même César prouve que la douceur Peut , ainsi que la gloire , habiter un grand cœur. Quand par des soins prudents j'ai conjuré l'orage , Si l'on m'a reproché de manquer de courage , Les désordres présents , ma mort et mes revers , Vont me justifier aux yeux de l'univers.
PRÉFACE. Il
Plus loin, il ajoute et s'écrie, après avoir refusé un asile :
Dieu puissant des Romains , indomptable génie , aujourd'hui dieu du meurtre et de la tyrannie , Si je ne puis changer tes décrets immortels , Fais-moi du moins mourir au pied de tes autels.
Le caractère d'Octave est supérieurement développé dans cette tragédie : celui de TuUie nous retrace toute la fermeté , toute la hauteur d'une Romaine. Il n'y a peutêtre que son amour pour le faux Clodomir qui étonne, puisqu'elle ne croit voir d'abord dans le fils dé Pompée qu'un chef des Gaulois. Ce Clodomir intéresseroit luimême davantage, si sa présence amenoit quelque événement remarquable; mais son rôle se termine par une fiiite qui laisse et Tullie et son père au pouvoir de leurs ennemis. On en peut dire autant de la courte apparition de Lépide. J'ai admiré la réponse que Tullie fait à ce foible triumvir, prêt à s'échapper de Rome :
Ah ! la vertu qui fuît ne vaut pas le courage
Du crime audacieux qui sait hraver Forage.
Que peut craindre un Romain des caprices du sort ,
Tant qu'il lui reste un bras pour se donner la mort ?
Avez-vous oublié que Rome est votre mère ?
Demeurez , imitez Fexemple de mon père ,
Et de votre vertu ne nous vantez l'éclat
Qu'après une victoire, ou du moins un combat.
On n'encensa jamais la vertu fugitive ,
Et celle d'un Romain doit être plus active.
On ne le reconnoît qu'à son dernier soupir ;
Son honneur est de vaincre j et vaincu, de mourir.
12 PRBFAOEi
J'ajouterai à ee passage le tableau de la proscriptioh ok Borne est livrée : c'est Clodotaiir <}ui 'parle :
Un tribun massacré par ses propres soldats
Ne sert que de signal pour d'autres attentats ;
Un fils presqu'à mes yeux vient de livrer son père : *'
Tai vu ce même fils égorgé' pa^ sa m4re.
On ne voit que des corps matilés et sanglants ,
Des esclaves traîner leiuis maâtres expirants.
Le carnage assouvi réchauffe le carnage*
Tsii vu des furieux dont la haine et la rage
Se disputoient des cœurs encor tout palpitants.
On diroit à les voir, Fun Tautre s'excitants,
Déployer à l'envi leur fiureur meurtrière ^
Que c'est le dernier jour de la nature entière.
Il Ëiut avouer que ces traits n'ont rien qui décèle un poète octogénaire ; c'est du moins la vieillesse vigoureuse de Sophocle. Autre point de ressemblance entre le poète grec et le poète françois : le premier «e plaignoit de Tin* justice de son fib ; le second, dé celle de la cabale; et, il faut en convenir, il n'y eut pas moins d'ingratitude dans cette cabale que dans le fil& de Sophocle.
On a joint aux ouvrages dramatiques de Crébillon son remercîment à l'Académie : il est en vers; et c'étoit alors une nouveauté. C'est une méthode que d'autres ont suivie depuis, et qui ne consiste qu'à répéter en vers ce qu'on a dit tant de fois en prose. .
L'éloge , aussi en vers , du maréchal de YiUars fut prononcé à l'Açadémîie par Crébillon , peu de temps après la mort du grand bpmme qu'il célèbre. Un tel devoir méritoit d'y passer en .usaga II seroit également digne de l'Académie de préserver notre langue de toute corruption , et de sauver de grands noms de l'oubli.
PRÉFACE. i3
La malsidie <|iiji,acréta ^ans at comse un aumarque victorieux, et sembloit Touloir priver la France du meilleur des rois , fit presque ëçlore autant de vers qu'elle avoit fait verser de larmes et naître de vœux. Tout devint poète lorsqu'on cessa de craindre , comme tout avoit été citoyen lorsqu'on craignoit. Cjrél^illon rappela lui-même tout le feu de ses jeunes années. A peine s'aperçoit -on que le chantre a deux fois l'âge du héros.
Tels sont les ouvrages que renferme la dernière édition de ce poète tîélèbi^. Leur nombre, assez limité, m'a permis une discussion un peu étendue. Ces observations n'ont point été dictées par aucun désir de diminuer le mérite de ce grand homme. Il est peu de nos chefs-d'œuvre dans tous les genres qui ne soient susceptibles d'une critique raîsoiiïiable. Ils ont des cdtés foibles qu'elle doit désigner , parce qu'ils sont presque toujours les seuls qu'on imite. Loin de cberc^r àr avilir ceux qui cultivent les letr très aftec 'disliricition ^ je'U'appire qu'à rendre et les lettres et eux-mémes'Tesfpectables. J'abhorre, je méprise encore plu^ , ce ton rklicaleMent destructeur qui , ennemi des talents reconnus , cherche surtout à décourager ceux qui ne font que de paître. Je reviens à Crébillon. Borné, peut-être volontairement, à suivre une seule carrière, il j trouva encore Hen des obstacles : Corneille et Racine rav<^nt devancé. Ils avoient enlevé tquë les snfi&*ages ; et c'étoit beaucoup que d'oser smvre leurs traces : mais ce n'étoit point assez p<Wp lui ; il voulut marcher de paie avec eux : peut-être mente agit4-il moins par choix que par impulsion. Le génie b^ilamee pèU; il décide: il projette moins qu'il ne^éevdèJ Gcébillon rappela sur la scène tout te tragique d'Ettchyte, avec une régularité de plus qu'Eschyle ne connut jamais. Sou istyle nerveux n'a ni
i4 PRÉFACE,
rélévation de celui de Corneille , ni Tél^anoe de celui de Racine. Il préfière les pensées aux images. Ses vers ont plus de force que d'harmonie; et son pinceau mâle ne peint presque jamab que des objets terribles. En un mot, son génie nous asservit, mais c*est en tyran ^ à force de nous faire trembler, et d'étaler à nos yeux le carnage et l'horreur.