ÉLOGE HISTORIQUE
DE crébillon;
Jl ROSPER JoLTOT DE Crebillon naquit à Dijon ^ le i5 février 1674 y de Melchior Jolyot , greffier en chef de la chambre des comptes de cette ville ; et de Geneviève Cagnard, fille dun lieutenant - général de Beaune. G*est donc mal à propos que , dans le second volume des Nou*velles Recherches sur la France , on le dit fils d'un procureur et notaire de Nuits. Sa famille est noble et ancienne : son titre primordial existe dans le trésor des chartes de la chambre des comptes de Dijon. On y trouve que, Tan 1 44^ , Philippe-le-Bon ennobUt tout à la fois deux frères Jolyot pour services militaires. On ne connoit en Bourgogne d'autres Jolyot, que ceux dont sortoit Grébillon.
On ignore le détail de ses premières années ; on sait seulement qu il fit ses humanités au collège des Jésuites de Dijon, et son droit à Besançon. L'abbé d'Olivet racontoitque, parlant avec Grébillon de leurs premières classes , il lui dit que les jésuites avoient coutume d'exprimer par des épithètes , sur la liste de leurs écoliers , à côté de cha- <que nom, leurs bonnes et mauvaises qualités. Grébillon parut curieux de savoir quelles épithètes on lui avoit données. L'abbé d'Olivet lui proposa , pour satisfaire sa curiosité, d'écrire au célèbre P. Oudin % à Dijon : Grébillon
1 Cet ëloge , attribue à l'abbé de La Porte , est de Crebillon le fils , ainsi que Fapprend une note de Jamet , écrite sur un exemplaire de la Bibliothèque du Roi. Il a été retouché d'abord pour Fédition m-ia de 1 773 , et plusieurs fois encore par d'autres éditeurs.
a Mort à Dijon le 18 avril 1 762 , à l'âge de soixante-dix-neuf ans. li
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y consentit. Le P. Oudin consulta les catalogues; après Prosper Jolyot de Crébillon , il trouva ces mots : Puer ingerdosusy sedinsigrds nebulo : enfant plein d'esprit, mais un franc polisson. Le P. Oudin récrivit à l'abbé d'Olivet , qui lut la réponse du jésuite en pleine Académie, avant que la séance commençât. Crébillon éclata de rire à la dernière qualification ; il étoit enchanté de cette découverte , et la racontoit à tout le monde.
Après ses études de droit , il fut reçu «avocat au parlement. Son père , qui vouloit lui Éaire avoir sa charge , le mit à Paris , chez un procureur, pour y prendre quelque connoissance de la pratique du barreau. Né avec des passions fort vives , Crébillon n entra point dans ces vues ; et le procureur étoit lliomme du monde qu'il voyoit le moins. C etoit cependant un homme d'esprit , fils d'un nommé Prieur , à qui Scarron a adressé une épitre«
Un jour que le hasard les fit trouver ensemble, la conversation tomba sur les spectacles, qu'ils aimoient beaucoup l'un et l'autre. Par les traits qui échappèrent au jeune homme et le génie qu'il développa ^ le procureur jugea que la nature Tavoit disposé au genre tragique, et lui conseilla d'entreprendre une tragédie* Crébillon , qui n Revoit d'autres garants de son talent pour la poésie que quelques chansons qu'il ne prisoit guère , se récria d'abord contre cette proposition ; mais le procureur vint à bout de ' le persuader, et le poète choisit, pour son coup d'essai, le sujet de la mort des enfans de Brutus. 11 présenta la pièce aux comédiens , qui la refusèrent ; et pour ne rien dissimuler, non-seulement elle n'étoit pas bonne , mais, quoiqu'on y découvrît assez de talent pour la versification , elle
est auteur de V Histoire de la Barbe, qui fut imprimée en 1765, etdt plusieurs autres ouvrages.
n'annonçoit pas que son auteur pût devenir un jour un très grand poète. Cette tragédie existoit encore long-temps après : le hasard la lui ayant fait rencontrer sous la main ^ il la brûla.
Désespéré de l'affront qu'il croyoit avoir reçu des comédiens y Crébillon ne rentra chez son procureur que pour se plaindre , et jura de ne faire de vers de sa vie. Prieur essuya d'abord le premier feu ; puis aidé de l'impulsion secrète qui portoit ce pçète vers le théâtre , il le ramena insensiblement à commencer une autre pièce ; ce fut Ida* menée y représentée pour la première fois le 29 décembre 1705, et reçue assez favorablement. Le dernier acte cependant ne fut pas goûté à la première représentation ; Crébillon en fit un autre, qui fut composé, appris et joué en cinq jours : c'est l'acte qui est restÀ
On ne peut nier que cette pièce n'eût des beautés, quoiqu'elle ne décelât pas encore l'auteur &Atrée y ni de Rhadamisthe* Mais Crébillon, en y travaillant^ connut son génie, que jusques-là il semblok avoir ignoré. On se souvient de lui avoir entendu dire qu'en composant la tragédie dildoménée y l'idée lui vint de faire celle àiAtrèey et qu'il fat tenté de quitter l'une pour l'autrp.
Il donna Atrée en 1707. Ce sujet est si terrible, et le caractère d' Atrée si fièrement dessiné, que l'on trouva cette pièce un peu trop tragique. On ne la joue jamais sans voir régner parmi les spectateurs un certain silence qui annonce l'impression qu'elle fiant sur eux. Malgré toutes les critiques du temps, elle commença dès lors la grande célébrité de son auteur : il fut décidé qu'il avoit un genre à lui ; et c'étoit beaucoup sans doute pour un homme qui Tenoit après Corneille et Racine.
Son procui^ur, alors fort malade y se fit porter à la pre-
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mière r^résentation à'Atrée; is% Gr^iUan étant ^Sié le Toir dans sa Ic^e^ à la fin du spectacle. Prieur lui dit en I embrassant : « Je raueurs coolent ; je ycMos ai fait poète ; « et je laisse un homme à la nation ».
Melcbior Jcdjot n étoit pas aussi satisfait .que Prieur, de ce que son fils étoit poète. Dès Idominée^ il en avoit mar* que son jEnécoujtentement ; et le succès ^Atrée ne T^Toit pas ramené sur odl article. Le pèare et le fils se brouillèrent donc ; mais c^ qui, selon toute apparence, contribua encore plus à entretenir cette désunion , c'est que Melduor, ayant perdu sa femme, s^étoit remarié; et ce second ma* riage ayc^ kt% déplu à son fils. D^ailleurs CrébiUoi;i, né aTCC.peu d'ordre dans fiies afSsùres, et beaucoup de goût pour la dépeus^^ , avoit fait on Bourgogne difierjents voyages très onéreux à son |ière : toutes ces causes réunies entre* tioiient ta qjiésûiteliigeuce ; jet une deriiièoe ciroopatance acheva de les brouiller. Ci^ébilloo vepcfit de se mar^^ sans consulter sou père; il avoit .épousé Charlotte Péaget, fillet d'un apothicaire de Paris, 4«nt il étoit vivement épris. Cet amour ^t la vertu de Charlotte Temportèi^ent sur toute (llitre ponsidératiou.; mais le pèse, outré de ce.tte alliance, déshérita son fils, .qui ue s'en appliqua que ,plus.i la poésie.
. Sur la fiu de launée 1707 , {Crébillon perdit son père. Ce dernier, avant que .de mourir, avoit révoqué lexliérédat^on ; mais ce qui restcôt fut ou vendu , ou uns en décret. I^endant le séjour que ncïUre poète fit alors à Dijon, il composa son Electre. On peut remarqner , à cette occa* s^n^ qu'il aimoit ^beaucoup sa patrie, savoit très bien le patois bourguignon , .connu par les noëls de La Mon^icùe , jj; se plaisoit à le parler, et ne l'a jamais oubUéi II donna Electre en >i709. Cette tragédie, malgré ses
IDriùques et même ses défauts , augmenta la gloire et la ce-* lébrité de l'auteur. Despréaux y blâmoit le double amour d'Qreste et d*Eiectre ; mais ce défaut avoit donné lieu à tant d'intérêt et de chaleur , il avoit produit un si beau caractère (celui de Palamède), une scène si noble, si pathétique au quatrième acte, que le poète le laissa subsister. La rigueur du froid , pendant le grand hiver de Tannée 1 709 , ayant obligé les comédiens jd'interrompre les re{H^S^tations ^Electre , et de fermer leur théâtre, ils jouèrent cette tragédie dans le foyer , pour M. le prince de Gonti et quantité de seigneurs qui ne Tavoient pas encore vue représenter.
La peinte de sa fortune ne fut pour lui qu'une raison de plus de chercher des ressources dans ses talents. Il donna Rhadfiimisthe en 171 1. Le caractère singulier du premier personnage de cette pièce , la noblesse du râle de Zénobie , la l^ocité noble et soutenue du caractère de Pharasmane, la force et la majesté de la plupart des vers , la firent recevoir avec t^nsport. Les comédiens ayant été forcés de la suspendre , à cause de la mort de Monseigneur y arrivée dans le cours des représentations, cette interruption , contre l'ordinaire , ne fit aucun tort à rx>uvrage : il jouit d'un des succès. les plus éclatants et les plus soutenus qu'on eût jamais vus au théâtre. Le temps n'a rien diminué de cette estime ; et l'auteur n'existant plus , on a lieu de croire qu'on lui rendra encore plus de justice.
Jusques4à les pièces de Crébillon s'étoient assez rapidement succédées : mais ce poète aimoit le plaisir, et ses succès l'avoient jeté dans le {dus grand monde. Il ne j)ouvoit donc plus donner beaucoup de temps au travail. Ceu^iL qui ont dit que , pour faire des vers , il étoit obligé de fermer ses fenêtres en plein jour, et d'allumer des
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bougies, ne l'ont pas connu. Il est Vrai que quelquefbià en composant , il s'agitoit et se prometioit avec vivacité* On raconte que Duvémey, célèbre anatomiste , logeant au Jardin dii Roi, dont Grébillon cherchoit la solitude, luiavoit donné une clef des petits eiKclos quon y voyoit alors. Le poète travailloit à son Rhadanùsthe. Croyant n'être vu de personne, il avoit quitté son habit; et, pos^ sédé de sa verve , il marchoit à pas inégaux et précipités , et poussoît des cris efifroyables. Un jardinier qui l'observoit, persuadé que cet auteur, qu'il ne connoissoit pas*^ ^étoit ou un insensé, où un homme chargé de quelques mauvaises affaires, alla sur-le-jchamp avertir Duvern^. Celui-ci accoiuiit aussitôt , et rit beaucoup de la méprise du jardinier.
Il eût été à désirer, et pour le public et pour luimême, que moins indulgent pour ses ouvrages, Crébilion eût pu prendre sur lui de les corriger; mais son aversion à cet égard étoit insurmontable; et presque toutes ses pièces, et surtout ses plus belles scènes, sont toutes de ce qu'on appelle le premier feu. Né pour les choses de génie, ir ne pouvoit plier son esprit au froid de la corredtion , et se contentoit plus volontiers de ce que la nature lui ofi&oit sans peine. L'éclatant succès de Rhadamisthe combla de gloire son auteur, à qui sa célébrité procui^ de très utiles amis. Tel fut, entre autres, le baron Hoguer*. Dans le poste qu'il occupoit alors en France, il auroit fait à Crébilion une fortune aussi solide que brillante, si ce grand poète eût jamais pu songer à l'avenir : le régent luimême, qui l'honoroit de sa bonté , les frères Paris , d'autres
» Riche banquier suisse , qui gagna immense'ment â l'agiot. Ce'toît lui qui , suivant les trop fameux couplets attribués à J.-B. Rousseau , faisôit ' porter de beaux habits à Grébillon.
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personnes encore, ont vainement tenté de le rendre heureux de ce côté-là.
La tragédie de Xerxes parut en 17 14) et ne fut jouée qu une fois. Ce n*étoit pas que Crébillon eût .essuyé un de ces échecs humiliants qui ne permettent pas à une pièce de reparoître. Celle-ci fut par intervalles fort a^^laudie ; mais ces applaudissements tombèrent plus sur .certains détails que sur le fond même de Touvrage. La foi-, blesse du caractère de Xerxès déplut, et effectivement devoit déplaire ; la noire scélératesse d'Artaban, peut-être pas assez bien voilée, une fable froide et assez mal tissue, firent tomber cette tragédie. Elle porte tout à la fois l'empreinte des talents de son auteur, et du tort que leur faispit sa négligence. On y trouve cependant des traits de force et de génie qui n'empêchèrent pas Fauteur de la retirer sur-le-champ. Les comédiens voulurent en continuer les représentations , et la firent afficher pour le surlendemain. Lassemblée fut nombreuse; mais Crébillon fut inexorable. Il n a fait imprimer cette pièce qu'en même temps que CatUina^ et telle exactement qu elle avoit paru au théâtre. Les beautés qu'il y reconnoissoit lui-même auroient , ce semble , dû l'engager à en corriger les défauts , dont il convenoit également.
En 1 7 1 5, l'auteur ai Electre et de RhadanUsthe fut pourvu de l'ofSce de receveur ancien et mi-triennal des amendes de la cour des aides, et en jouit jusqu'en 1721 , que cet office fut supprimé. Crébillon étoit si peu occupé de sa fortune, qu'ayant un récépissé de 67,000 liv. , avec lequel cette charge lui avoit été remboursée , il le garda jusqu'à ce que ces sortes d'effets fussent, pour ainsi dire, comme prescrits ; et alors il n'en trouva plus que 200 pistoles. Ayant gagné pu système , il lui éloit resté un assez grand