ENFER. CHANT X
e désir de connaître le sort de ceux que renferme cette forteresse,
Dès que j'y fus entré, je promenai tout autour mes regards urieux, et je vis à chaque main une grande campagne pleine de douleurs et de tourments cruels.
Comme aux environs d'Arles, là où le Rhône est stagnant, romme à Pola près de Quarnaro, qui ferme Tltalie et baigne ses frontières *,
Des sépulcres rendent le terrain tout montueux, de même ici des sépulcres s'élevaient de toutes pai Is, sauf qu'ici c'était plus effrayant.
Car les tombeaux étaient sépaiés par des flammes dans lesquelles ils devenaient si brûlants, que le fer n'est pas plus rouge pour le besoin d'aucun métier.
Tous leurs couvercles étaient soulevés, et il en venait au dehors de durs gémissements qui paraissaient bien ceux de pauvres suppliciés.
Et moi : a Maître, quelles sont ces gens qui, ensevehs dans ces arches , se font deviner à leurs soupirs douloureux ? »
Et lui à moi : « Ce sont les hérésiarques et leurs partisans Je toutes les sectes : ces tombes sont beaucoup plus remplies que tu ne peux croire.
» Ici le semblable est enseveli avec son semblable, et i£s tombes sont plus ou moins brûlantes. » Alors il tourna à droite,
Et nous passâmes entre les martyrs et les hautes murailles.
CH4NT X
•aieae eerde, ethil d« Hérëtiqaes. — lU lont plongée dant dei tombM de tm,
— Daot« y trouve ParioaU dcgli Uberti et Cavalcante de* Cavalcanli Farl>
MU prédit ao po«te tioreutin M>n exil et toutes &ct lofortunet.
Maintenant, par un élroil sentier, entre les murs de la
FuU, ville d'Iitrie, sur l'Adriatique.
rille et les tombes des martyrs , mon maître s'avance et Je suis ses pas.
« 0 vertu souveraine, m*écriai-je, qui m'entraînes à ton gré par les cercles impies, parle-moi et satisfais mes désirs î
» Pourrait-on voir ceux qui gisent dans les sépulcres? Tous les couvercles sont levés, et personne ne fait la garde à Tenlour. »
Et lui à moi : « Tous seront fermés quand les âmes reviendront ici de Josaphat avec les corps qu'elles ont laissés là-haut.
)) Épicure et tous ses sectateurs, qui font mourir l'âme avec le corps, ont leur cimetière de ce coté.
» Donc, on va là dedans satisfaire promptement à la demandaque tu me fais et au désir que tu me caches encore. »
Et moi : « Bon guide, je ne tiens caché mon cœur qu'afin de peu parler, et ce rJesi pas à cette heure seulement que tu m'as, disposé à cette réserve.
— « 0 Toscan, toi qui, vivant, t'en vas ainsi par la cité de feu, parlant avec modestie, qu'il te plaise de t'arrêter en ce lieu !
» Ton langage te dit clairement de ce noble pays auquel je fus peut-être trop funeste. »
Telles lurent les paroles qui, subitement, sortirent d'un tombeau. Tremblant, je m'approchai un peu plus de mon guide.
Et lui me dit : a Tourne-toi, que fais-tu? Regarde Farinata qui s'est dressé dans sa tombe; tu le verras de la ceinture à la te le *. »
J'avais déjà mon regard fixé sur le sien, et il se dressait de la poitrine et du front, comme s'il avait l'enfer en grand mépris.
Alors les mains courageuses ei prompies de mon guide me poussèrent vers lui à travers les sépultures, en disant : Que tes paiolcs soient claires !
' Farinala, de la famille dos Ubcrli à Florence. Ce fut lui qui, commandant lei Sibelini, partisans àv» empereurs, gagna la fameuse bauille de Monte-Aperto. V Ht dans Im tombes de feu comme partiun d'Épicurc.
l'enfer, chant X. 493
Aussitôt que je fus au pied de sa tonil)e, il me regarda un peu, et puis, d'un air de dédain, il me demanda : « Quels furent tes ancêtres? n
Moi qui étais désireux de lui obéir, je ne lui celai rien, mais je lui découvris tout. Alors il releva un peu les sourcils.
Et dit : « Ils ont été cruellement opposés à moi et aux miens, et à mon parti; aussi deux fois je les ai bannis.
— S'ils furent chassés, lui répondis-je, ils revinrent de toutes parts, et l'une et l'autre fois ; mais c'est un art que les vôtres n'ont pas bien appris. »
Lors, du côté où la tombe était découverte, surgit une ombre ; celle-ci jusqu'au menton seulement; je crois qu'elle s'était levée sur ses genoux *.
Elle regarda autour de moi, comme ayant le désir de voIf si un autre était avec moi; mais quand ses soupçons furent entièrement éteints.
Elle me dit en pleurant : « Si c'est la force du génie qui t'a ouvert cette obscure prisoTi, où est mon fils, et pourquoi n'est-il pas avec toi ? »
Et moi à lui : « Je ne viens pas de moi-même; celui qui attend là me mène en ces lieux; peut-être votre Guido eut pour lui trop de dédain ? »
Ses paroles et son genre de supplice m'avaient appris déjà le nom de cette ombre; aussi ma réponse fut-elle précise.
Se dressant soudain, il cria : « Comment as-tu dit? il eut; ne vit-il pas encore? La douce lumière ne frappe-t-elle plus ses yeux? »
Lorsqu'il s'aperçut que je mettais quelque délai à lui répondre, il tomba à la renverse dans son tombeau, et ne parut plus dehors.
Mais cet autre magnanime", pour qui j'étais resté, ne changea pas de visage, ne tourna pas le cou, ne courba point la poitrine.
• C'Mt Cavali^Dlf! de' Cavalcanti, père de GuIdo, «mi de Dante et poète, i |ai uerifia la poésie pour t'élude des pbiloiopbet.
*rwiB»u.
id4 LA DIVIKE COMÉDIE.
« S'ils ont mal appris cet art, dit-il en continuant son premier propos, cela me tourmente plus que ce lit.
» Mais la Dame qui règne ici* ne rallumera pas cinquante fois sa figure, que tu sauras combien cet art est difficile.
» Et, afin que tu retournes dans le doux monde, dis-moi pourquoi ce peuple est si impitoyable envers les midns dans chacune de ses lois ? »
Sur quoi je lui dis : « Le grand carnage qui a rendu l'Ai^ bia d'une couleur rouge excite de tels discours dans notre ♦emple. »
\près qu'il eut secoué la tôte en soupirant : « Je n'étais pas 3eul, dit-il, à l'Arbia , et certes ce n'était pas sans raison que j'agis avec les autres *.
» Mais j'étais seul là où il fut proposé par chacun de détruire Florence, et c'est moi qui la défendis à visage découvert '.
— Ah ! lui répondis-je, puisse votre race se rétablir un jour! mais, je vous en prie, défaites le nœud qui a enveloppé ma pensée.
» Il me paraît, si j'ai bien compris, que vous prévoyez ce que le temps amène avec lui, bien qu'il en soit autrement pour vous dans le présent.
— Nous, reprit-il, nous sommes comme celui qui a la vue mauvaise ; nous voyons les choses éloignées, c'est une lumière que nous accorde le guide souverain.
» Quand les choses approchent ou existent, toute notre intelligence est vaine, et si un autre ne vient nous l'apprendre, nous ne savons rien de vos affaires humaines*.
» Tu peux donc comprendre que toute notre intelligence sera morte du jour où sera fermée la porte de l'avenir. »
' La lune, nommée en enfer Proacrpine.
• L'Arbia, rivière près de Monle-Apcrlo, où les Gibelins furent victorieux.
• Florence vient d'élever à son sauveur une statue sous la galerie dos Ollic#» Cil face est celle de Dante.
• Fatcndiim est nescire morlnos qutd agitur ; sed postca Tcro audire ab lis. qu *iiji<: a'I p.m moricndo pcrgunt. Possuiit eliam ab Angelis audire aiiqutd.
(Saint Au^ttic.}
l'enfer, chant X. fdS
Alors, comme contrit de ma faute, je lui dis ; « Apprenei donc à celui qui a si vite disparu que son fils est encore parmi les vivants.
» Si je restai muet au moment de répondre , faites-lui savoir que j'étais déjà préoccupé du doute que vous avef éclairci. »
Et déjà m'appelait mon maître. C'est pourquoi je priai plus promptement l'esprit de me dire près de qui il se tenait.
11 me reponaii : « Je suis couché ici au milieu de plus de mille; là dedans est le second Frédéric, et là le cardinal *. Sur les autres je me tais. »
A ces mots il se cacha, et moi je dirigeai mes pas vers l'antique poëte, songeant à ces paroles, qui me paraissaient menaçantes.
Il se mit en marche, et puis, tout, en cheminant ainsi, il me dit : « Pourquoi es-tu si égaré? » Je satisfis à sa demande.
« Que ta mémoire, m'ordonna le sage, conserve ce que tu as entendu contre toi; mais, pour l'heure, fais attention, n Et il leva le doigt.
« Quand tu seras devant le doux regard de celle dont les beaux yeux voient toute chose*, tu sauras d'elle le voyage de ta vie. »
Après cela u tourna à main droite. Nous laissâmes les murailles, et nous allâmes vers le centre par un sentier qui descend à une vallée.
Cette vallée exhalait une puanteur insupportable.
• L'empereur Frédéric II, «wiTent en guerre avec les pape», contre lesquek à •erivii dpt ver*, excommunie par Gr^ire IX et Innocent IV, et mort en IV» — OtUTiano dpgli Ubaldini, de Florence, et du parti gibelin, bien que cardUMi. U lie une fois que s'il avait une imc, il l'avait perdue pour les Gibelins.
•Béttrke.
196 LA DIVINE COMÉDIF
CHANT XL
Contfnnation du sixième cercle, celii des Hërëtiqnes. — HomUe puantear. — Tombe du pape Anaslasc. — Là les deux poêles s'arrèlenl, et Virgile explique à Dante comment, dans les trois cercles qui suivent, sont punies les Violences et deux espèces de Fraude.
A l'extrémité d'une rive escarpée, que formaient de grandes pierres rompues et entassées en cerclej nous arrivâmes au-dessus d'un gouffre encore plus terrible.
Et là, pour nous garantir des horribles exhalaisons et de la puanteur que jetait le profond abîme, nous nous abritâmes derrière le couvercle
D'un grand tombeau où je vis une inscription qui disait : « Je renferme le pape Anastase, que Photin entraîna hors du droit chemin *. »
« Il faut descendre ici lentement, afin d'accoutumer un peu nos sens à cette triste odeur; plus tard, nous n'y ferons plus attention. »
Ainsi parla le maître ; et moi : a Cherche , lui dis-je , quelque expédient pour que le temps ne passe pas sans profit; » et lui : « Tu vois que j'y pense.
» Mon fils, continua-t-il, au milieu de ces rochers sont trois cercles, se rétrécissant de degré en degré, comme ceux que tu as quittés.
» Tous sont pleins d'esprits maudits; mais, pour qu'il te suffise de les voir, apprends comment et pourquoi ils sont enfermés.
» L'injustice est la fin de tout mal qui s'attire la haini> du ciel, et l'on arrive à cette fin qui blesse autrui, ou par la violence, ou par la fraude.
» Mais comme la fraude est un mal propre à l'homme, elle déplaît davantage à Dieu; poui* celte raison, les fourbes
La chronique du frère Martin de Pologne a trompé le poëlc. Ce fut lemp*. ir Anutase, au lieu du pape de ce nom, qui adopU l'bërésie du diacre PboUa.