L ENFER. CHANT XXXI
son enceinte arrondie, ainsi sur le bord qui borde le puits
S'élevaient comme des tours et jusqu'à mi-corps les horribles géants que menace encore Jupiter du haut du ciel lorsqu'il tonne.
Et déjà je distinguais de l'un d'eux la face, les épaules, la poitrine, et une fiji-ande partie du ventre, et les deux bras le long de ses côtes.
Certes, ({uand la nature ouljlia l'art de créer ces monstres, elle agil raisonnablement, puisqu'elle ôta de tels exécuteurs à Mars,
Et si elle crée sans repentir des éléphants et des baleines, celui qui subtilement y regarde verra par là sa justice et sa discrétion;
Car où le jugement de l'esprit humain se joint à la malveillance et à la puissance, il n'y a aucune résistance possible pour les hommes.
Sa tête me parut assez longue et aussi grosse que la pomme de pin de Saint-Pierre à Rome, et les autres os y étaient proportionnés;
De sorte que de la rive, sa ceinture depuis le milieu du corps jusqu'aux pieds, en laissait voir encore assez pour que
Trois Frisons se fussent vantés en vain d'atteindre à sa chevelure, puisque je voyais trente grandes palmes du bord du puits jusqu'à l'endroit où l'honune agrafe son manteau ;
tt Raphe Imai amec hza hialmi, » commença à crier la bouche orgueilleuse à qui ne conviennent pas des psaumes plus doux *.
Et mon guide lui dit : « Ame insensée, sonne de ce cor et cberches-y un soulagement quand la colère ou une autre passion t'agite.
» Cherche à ton cou, tu y trouveras la courroie qui tient ton cor attaché, âme stupide, et vois comment il entoure ton énorme poitrine. »
Ensuite il me dit : a Celui-ci s'accuse lui-même. C'est
* Selon M. Lanci, de Rtme, ce* mot* anbes signifient : < F.salta lo spicndor mio mI abiiio, siccome rifotgorè ikt lo in«a<lo. > Avant le texte rccuuslilué pa» M. Laaoi, les éditions poruient : Baphel mai ameeh *abi almi.
Nemhrod, dont la fulle entreprise a forcé le monde à user de plus d'un langage*.
» Laissons-le et ne parlons pas à vide, puisque le langage lui est aussi inconnu que le sien Test aux autres hommes. »
Nous fîmes donc un plus long trajet en détournant vers la gauche, et à la portée d'un trait nous trouvâmes un autre géant plus féroce et plus grand encore ;
Qui fut son maître au point de le garrotter, je ne saurais le dire; son bras gauche était lié par devant, et le Lras droit par derrière.
D'une chaîne qui le tenait enlacé depuis le cou jusqu'à l'endroit qui était découvert, et se repliait jusqu'à cinq fois autour de son corps.
« Cet orgueilleux a voulu essayer sa puissance contre le souverain Jupiter, me dit mon guide; et voilà comme il en est récompensé.
» Il se nomme Éphialte; il fit preuve d'audace lorsque les géants firent peur aux dieux ; les bras qu'il remuait, il ne les remuera plus désormais. »
Et je lui dis : a S'il se peut, je voudrais que mes yeux eussent par eui-mêmes l'idée de ce Briarée si démesuré *. »
Sur quoi u me répondit : « Tu verras Antée près d'ici; il parle et n'est point enchaîné ; il nous déposera au fond de ce séjour de tout mal.
» Celui que tu veux voir est bien plus éloigné ; il est enchaîné et fait comme celui-ci, sauf qu'il est plus féroce encore de visage. »
Jamais le tremblement de terre le plus violent ne secoua une tour avec autant de force qu'Éphialte en s'agitant luimême tout à coup.
Xembrod, hls de Chus, an de ceux qui travaillèrent à la tour de Babel t
Gigantcs autcm erant luper terràm in diebus illis.
(Gen., cap. ti.) '' JCgeon qualit, centam cui brachia dicunt
Cenlenasque manns, quinquaginU onbus ignem Pccloribusque arsisse ; Jovi, cùm tulmiiia coutrà toi paribut btrepcret clypeit, lut slrinxorel casm, L£neid.,i. x4
l'enfer, chant XXXI. 2S1
Alors, plus que jamais je craignis la mort, et c'était asseï de la peur pour m'achever, si je n'avais vu que le géaa élail garrotté.
iNous marchâmes alors plus avant, et nous vînmes près d'Aiilce, qui, sans la tête, sortait bien du gouffre Je cinf aunes.
(« 0 toi, qui, dans la vallée heureuse où Scipion hériU d'une gloire si belle lorsque Annibal et les siens tournèrent le dos *,
» Fis ta proie de mille lions*, et qui, si tu en étais xenn à celte grande guerre de tes frères, aurais, à ce que Toa croit ,
» Assuré la victoire aux flls de la terre ', dépose-nous {ai lu ne le dédaignes pas) là où le froid durcit le Cocyte.
» Ne me fais pas adresser à Tytie ni à Typhée; mon compagnon peut donner ce que l'on désire ici. Ainsi donc baissetoi et ne tords pas ainsi ton visage.
» Il peut encore porter ta renommée dans le monde; car il vit et il espère encore de longs jours, si la grâce ne l'appelle à elle avant son temps. »
Ainsi dit le maître; et celui-ci en hâte «Mend la main,^ il prend mon guide dans ces bras dont Hercule sentit U terrible étreinte.
Virgile , quand il se sentit prendre , me dit : a Fais es sorte que je puisse te prendre, » et il fil si bien, que nom n'éi ions qu'un seul fardeau, lui et moi.
Telle que pour les yeux , la Garisende *, du côté où <elk penche et lorsqu'un nuage passe au-dessus d'elle, semble près de se renverser ;
Tel me parut Antée pendant que je m'arrêtais à le voir
* A la baUille de Zama.
' FeniDt epulai nptos habume leonet.
iPhan., I. iv.l
* Cœloque pepcrcii Qaod non Pblegroris Anteum »iitulit arvU.
[l'hart., I. IT.)
* La GariwoJe, tour inclinée de Bologne, aujourd'hui appela Torrc Moasa. Wllt • «ni trente f iwU de banteor. Tout près e»t celle de' AtinclU.
286 lA DIVINE COMÉDIE.
se pencher, et ce moment fut tel, que j'aurais voulu allef par un autre chemin.
Mais il nous posa Idgèrement au fond de cet abîme -pi dévore LuciTer et Judas : il resta peu de tcn>ps ainsi penché,
Et il se releva comme le mât d'un vaisseau.
CHANT XXXII
Première enceinte du neuvième ceircle ou de Cain, ;e fratricide. — Le «rthrîi à leurs parents y sont plonges dans un lac glajë. — Messer All)er« Càmicxiam de' Paszi. — Seconde enceinte, ou d'Antéoor et des Traltrei à là pairie. — Ugolin et l'archevêque Roger.
Si j'avais des rimes âpres et rauques, comme il conviendrait au sombre puits sur lequel reposent tous les autres cercles.
J'exprimerais plus pleinement le suc de ma pensée; mais puisque je n'ai pas ce pouvoir, ce n'est pas sans crainte que je me hasarde à parler.
Car ce n'est point une entreprise à regarder comme un jeu, que de décrire, le fond de tout l'univers, ni le fait d'une langue qui balbutie encore.
Mais qu'elles soient en aide à mon vers, ces femmes* qui aidèrent Amphion à bâtir Thèbes, pour que mon récit ne SDit point inférieur au sujet.
0 race maudite sur toutes les autres, qui habites ce lieu dont il est dur de parler, que n'étais-tu des brebis ou des lèbres en ce monde !
Quand nous fûmes au fond du puits obscur , encore plus bas que les pieds du géant, conune je regardais encore les hautes murailles.
J'entendis qu'on me disait: « Veille sur tes pas, fais en sorte que tu ne foules point à tes pieds les têtes de Irèrcîi malheureux et torturt».s. »
Les Muses.
l'enfer, chaut XXXII. 287
Je me tournai donc, et je vis devant moi et sous nios pieds un lac qui, étant glacé, avait plus l'ail d'un cristo' jiie d*une eau.
Le Danube en Autriche, ni le Tanaïs, sous un ciel froiû. ne font à leur cours une enveloppe de glace aussi épaisse
Que celle-là, sur laquelle le Tabernick ou la Pietra-Piana seraient tombes sans faire un cra([uement à sa surface* ;
Et comme en coassant la grenouille se tient la tête hors de l'eau dans la saison où la villageoise songe à glaner.
Les ombres plaintives et livides étaient plongées dans la giace jusqu'à celte partie du visage où ^c montre la honte, tît faisaient craquer leurs dents 'X>mme l. s becs de cigognes •
Chacune avait la face tom-née en bas; leur bouche témoi' gnait du froid qu'elles enduraient, leurs yeux de la tristesse de leur cœur.
Quand j'eus regardé quelque temps autour de moi, je regardai à mes pieds, et vis deux ombres si étroitement serrées, que le poil de leur tête se mêlait.
a Dites-moi, m'écriai-je, vous qui étreignez ainsi vos poitrines, dites-moi qui vous êtes. » Elles levèrent le front, et quand elles eurent tourné vers moi leurs regards.
Les larmes qui auparavant leur emplissaient les yeux tombèrent sur leurs dis, et le froid les y condensa.
Jamais crampon ne serra plus fortement le bois conti^e le bois ; c'est pourquoi les deiii damnes s'eutre-choquèrent comme deux béliers, tant était grande la colère qd Ici* domptait.
Et une ombre qui, par le froid, avait perdu les deux oreilles, me dit en baissant la tête : « Pourquoi nous rogardes-tu tant?
» Si lu veux savoir quels sont ces deux-ci, la vallée d'où coule le Bizcuiir fu^ «. pâtre de leur pèje Albert et la leur».
r»b<rDtt^, ..ii;i.4giM tfTidavon:<3; Pietra-PiaDa, m-utaguc de Tur«iBe, au> tenus de Lncquct.
* l*. BizcBxio coule dans U vallée de Faltcrona, enlie L^cque» et Ftorence. — Alctaodrc et Xapulcon (culre-taecitl aprét U mort do 'e^^yért Alberto d«' ▲!•
» Ils sorlL'cnt des mêmes entrailles, et tu pourras |>ar courir tout le cercle de Caïn sans trouver d'ombre plui <figne d'ôtre enfoncée dans la glace',
» Pas même celui dont la main d'Arthur rompit d'un seul coup la poitrine, que les rayons du soleil purent traverser*, ni Foccacia*, ni celui qui m'empêche,
> Avec sa tête, de voir plus loin, et qui fut appelé S-i*- •olo Masciieroni*. Si tu es Toscan, tu dois le connaîirt: maintenant ;
» Et pour que lu ne m'Jnduises pas en de plus longs difycours, apprends que je suis Camiccione de' Pazzi, et que j'y attends Carlino, qui me servira d'excuse'. »
Ensuite je vis mille autres visages rendus violets par le froid; aussi j'en eus un tel frisson, que toujours je verrai CCS étangs glacés.
Et tandis que nous nous avancions vers le centre où tend toute pesanteur, je tremblais d'effroi dans réternelle obcrurité.
Je ne sais si ce fut ma volonté, ou le destin, ou le hasard, ■mis en marchant au milieu des têtes, mon pied en heurta fcrtement une au visage.
. L'âme me cria en pleurant : « Pourquoi me foules-tu î S tu ne viens pas ajouter à la vengeance de Montaperto, pourquoi me tourmentes-tu ? »
Et moi : a Mon maître, attends-moi ici que j'éclaircisse «n doute avec cette omhre, ensuite je me hâterai autant ^e tu voudras. »
Le guide s'arrêta î et je dis à celui qui blasphémait du-
Le ctTcle de Caïn, où (oat Im traîtres à leurs parents. > Mordrec> t'étant mis en embuscade pour tuer too père Arthur, fut préveDB ps ce héros, et, d'un grand coup de lance, perce de part en pari.
»Foccacia Canceilieri, de Pi^toie, avait coupe la main de son cousin, yniê aaassiué son oncle.
*Sassolo iMasctioroni, de FloreDOC, tua aussi son oncle; d'autres disent «oa «ven.
Gamiccionc lie' Paui asiassina Ubeilino, soa parent. — CJariino de" Paru d"Arlc^ itrtttan des Blancs ou Gibelins, livra aux Noirs ou Gtielfe», pour une «ou.œe d't» ■pmt. k cbàtCMU du Piano 'M tre Yiynr, utuv dans !e val •l'Ain<>
t EÎSFER. CHANT XXXII. 28^
renient encore : « Qui es-tu, toi qui gourmar»»^.:*'. ainsi l<?i autres?
— Mais qui es-tu toi -même,, reprit-il, toî >~/ii vas pai' ]« cercle d'Anténor S frappant les autres am visage dételle sorte que tu frapperais trop fort encoro quand même tu serais vivant?
— Je suis vivant, répliquai-ie. et i* ï>e'i* t'être agréable^ si tu aimes la reiioinrfiée,. c)mo je place ton nom avec les autres que j'ai rassemblés. »
Et lui à moi : « Je souhaite le contraire; éloigne-toi d'ici, et ne m'importime plusj car tu sais mal nous leurrer sur ces vagues de glace. »
Alov? ;e le pris par la nuque et lui dis : « Il faudra q?ie tu te nommes, ou ii ne te restera pas un cheveu Va. »
Mais lui à moi : « Quoique lu m'arraches les cheveux, je ne te dirai ni ne te montrerai qui je suis, quand tu no^ tomberais mille fois sur la tête. »
Je tenais déjà ses cheveux roulés dans ma maJn et i'ea avais arraché plus d'une poignée; et lui, les yeux renverléê, aboyait.
vuand un autre cria : a Qu'as-tu, Bocca? ne te sufôt-tl \)ds de grincer des dents sans aboyer? Quel démon te iCAiir, mente?
— Maintenant, dis-je, je ne veux pas que lu parles, traître maudit I Je porterai à ta honte de vraies nouveilet de loi*.
— Va-t'en ! répondit-il , et raconte ce que tu veux ; raait s\ lu sors d'ici, n'oublie pas celui qui eut la langue ainsi
>; il OiQûrn Bci l'argent des Français. J'ai vu , pourras-tu dire, ^uosodà Duera, ià où les pécheuis sont dans la glace.
'Le cercle û'Âaiiwir 06 font let traître* à leur patrie. — Aiua-ji xr.'hil Troie en cachant Ul]rt«« <l*ns son palaU.
* A la liau'.î'e de Monte-Aperto, (e Guelfe Bocca, gagné par les Gibelin*, eoop* IraUrcutcnicnt la main de Jact]uei Paai, qui portait Vtcn<lard de ton p.irli. Le* CikUo<, ^'.AHivaBtës de U chute de leur ëleadard, prireoi la fuite et pcrdireot U ka'A^'le.
290 LA nrriN;: co«fft>ir-
» S'il t*cst demande quels .mires y cî.aij' t ;*c<)rf, tiî is h ton C'ilé lîocdiciia, dont Florence coupa lu gorge.
» Je crois que plus loin sont Gianni do.l Soldaniero, Gxnellonc, et Tebadcllo qui ouvrit Faenza pendant qu'on dormait*. »
Nous cticns déjà loin de celui-ci quand je vit deux damnés glacés dans la même fosse , de manière que la t^le de l'un servait de chaperon à l'autre.
Et comme dans la faim on mange le pain, ainsi celui qui était dessus enfonça à l'autre ses dents là où le cerveau se joint à la nuque.
Tydée ne broya pas par vengeance les tempes de Ménalippc autrement que celui-ci le crâne de sa victime.
« 0 toi qui montres, par un féroce témoignage, ta haine contre celui que tu manges, dis-moi quel en est le motif, lui dis-je, car il convient,
» Si tu te plains à raison de lui, que, sachant son ciime ^t qui vous êtes, je te venge encore là-haut dans le monde,
» Si la langue avec laquelle je parle ne se dessèche pas. »
CHANT XXXIII
Xistoir« da coraU U^oUd. — Troisirme enceinte, ou de PtoIëinée« «I des TralUrn envers leurs hôtes». — Frère Albëric.
Ce pécheur détourna sa bouche du féroce repas en l'essuyant aux cheveux de la tête qu'il avait rongée par derrière.
Puis il commença en ces termes : « Tu veux que je renouvelle mie douleur désespérée qui m'oppresse le cœur en y pensant et avant que je parle.
» Mais si mes paroles sont une semence qui produise finfamic pour le traître que je ronge, lu verras pleurer et |ai'ler à la fois.
' Ton* traître» h leur payt.
* Pu roi d'ètryfXe, Ptoléme'e, qui trahit Poinpë«*
LK>F£ft. CIIAÎST SXXi». 29t
» Je ne saî? qui lu es ni coranicnt ta es venu' ici-bas; mais lu me seinblcs vraiment Florenliji^ quand je *-'cntcnd5 parler.
» Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin, et celui-ci '/archevêque Ruggieri*. Je te dirai tout à l'heure pcurquoi je suis pour lui un voisin si cruel.
» Il n'est pas besoin de l'apprendre que, par TefTet de ses nauvaises pense'es, moi qui me flais à lui, je fus saisi et nsuite mis à mort.
w Ce que tu ne peux avoir appris, c'est combien ma mort "ut cruelle ; tu l'entendras et tu sauras si je dois le haïr.
» Une petite ouverture à travers la tour, qu'on appelle à ause de moi la tour de la Faim, et dans laquelle bien d'aures seront encore enfermés,
» M'avait déjà, par son soupu-ail, montré plusieurs fois le jour, lorsque je fis le mauvais songe qui déchira pour moi îe voile de l'avenir.
» Ruggieri me semblait tel qu'un seigneur et maître , chassant un loup et ses louveteaux vers la montagne qui empêche les Pisans de voir la ville de Lucques*.
» Le comte Gualandi, escorté des Sismondi et des Lan- ^ranchi, allait en avant avec i\ei chiennes maigres bien iressées et agiles.
» Après une petite course, le loup, et ses petits me panirent fatigués, et il me semblait leur voir ouvrir les flancs avec des dents aiguës.
» Quand je fus éveillé avant l'aurore, j'entendis mes fils, ;ui étaient avec moi, pleurer au milieu de leur somiiK^il t demander du pain.
» Tu es bien cruel si déjà tu ne t'attendris pas en peii-
' Eo lOSS, Ugolino, de la famille dot comte* de la Ghifrardesca, ctaii gouTernecji '.>'. Piw. Jaloui de son au'jrité, l'archevêque Riip^ieri ré|iau()it sur lui de« bmits Jp irabisnn ; puis *onU-mu de» Gualandi, des Sismondi et des Laufrauchi, il alla iroil au pala»» du comte Ugolio, le fil prisonnier ovoc ses deux (ils et ses deux petit*-6l»v ot les <>or<>nna dans la tour de la place Degli Aniiatii. Les clefs de la prison, qui reçut, du supplice d'Ugolin, le nom de la tour de la Kaim, foreat j<té« ians l'Ann». (Voir Villani, I. VU, c. cxx et cxxvil.J
* La montagne de Saint-Julien.
292 lA • .MEl>ii.
sant h ce qui s'annonçait à mon cœur, et - \iHXïJ^
pas, do quoi as-tu coutur.ie de {ileurcr?
» Déyd ils étaient éveillés, et l'heuic s'approchait oh ton avait coutume d'apporter la nourriture, ei à cause du son^« chacun doutait.
» El moi , j'entendis fermer la porte de l'horrible tour, et Je regardai mes enfants sans dire mot.
» Je ne pleurais pas , tant au dedans de moi je me seo tais devenir de pierre; ils pleuraient, eux, et mon jeune Anselme me dit : « Pour nous regarder ainsi, mon père, qu'as-tu? »
» Cependant je ne pleurai ni ne répondis de tout ce jour et la nuit d'après, jusqu'à ce qu'un autre soleil se leva sur le monde.
» Tmand un faible rayon se fut introduit dans îa prison douloureuse, et que je vis sur quatre visages i' aspect que je devais avoir,
» Je me mordis les deux mains de douleur, et ccur-ci, pensant que je le faisais par envie de manger, se levèrent tout 'à coup,
» El dirent : « Père, notre douleur sera beaucoup moindre si tu manges de nous ; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, dépouille-nous-en. »
» Alors je m'apaisai pour ne pas les faire plus tristes. Ce jour et les suivants nous demeurâmes tous muets. Ah ! dure terre, pourquoi ne t'ou\Tis-tu pas?
» Quand nous fûmes arrives au quatrième jour, Gaddose jeta et s'étencii! à nies pieds, disant : « Mon père, pourquoi ne viens-iu pas à mon aide ? »
» 11 mourut là, et, comme tu me vois, je vis les trois tomber un à un entre le cinquième et le sixième jour. Ensuite je me mis,
» Déjà aveugle, à me rouler à tâtons sa" chacun d'eux; et je les appelai encore deux jours après qu'ils furent morts ; ensuite la fahn eut plus de :)uissancfc que la doukîir. >.
(,»ua!iti :< eut ainsî ç»ariè c^n iVjuiair. les yeux, il reprs-c le
L'e^FER. CHANT XXXIII. 293
ralsci'dljli} crâne, où ses dents, comme celles d'un chien fudeux, entrèrent jusqu'à l'os.
Ah î Pise, la honte des nations du beau pays où le si résomuî, puisque tes voisins sont lents à te punir,
Que Oapraja et Gorgona* s'ébranlent et fassent une digue u l'embouchure de TArno, pour qu'il engloutisse tous tes habilaLi-s.
Si le comte Ugolin était accusé d'avoir livré tes châteaux, lu ne devais pas vouer ses enfants à un tel supplice;
Leur âge tendre rendait innocents, ô nouvelle Thèbes! L'guccione, Brigata et les deux autres que mon chant a nommes plus haut.
Nous passâmes outre jusqu'au lieu où la glace enserre cruellement d'autres ombres, non pas debout, mais la tête renversée.
Les pleurs répandus empêchent les autres de couler, et la douleur, trouvant un obstacle dans les yeux, se refoule au dedans et accroît l'angoisse.
Car les premières larmes se congèlent, et, comme une visière de cristal, emplissent sous les cils toute la cavité de l'œil.
Et bien que mon visage, endurci comme un calus par le froid, fût devenu presque insensible,
il me partit que je sentais quelque vent. « Mon maître, dis-je, qu'est-ce qui remue? est-ce qu'ici tout souffle n'est pas éteint? »
Il me dit : « Tu le sauras bientôt; ton œil sera prompt à te faire la réponse en voyant la cause de ce vent. »
Et un des malheureux de la croûte glacée cria vers nous : a 0 âmes si coupables que vous avez été placées dans le dernier cercle,
)) Arrachez-moi du visage ces voiles endurcis, que je puisse soulager un peu la douleur qui me gonlle le cœur tvant que mes larmes se gèlent de nouveau. ))
Et moi à lui : « Si tu veux que je le soulage, dis-moi qui
' Deux iies vert l'emboacbure de i'Aroc.
20i Lf. i>i .'lise i'''- y.i)\i.
tu es. ci PHiiiito, si je ne te <j^l)aiTas<c, qur» j^ «cfî plongé au f'»!id de la glaoièic. »
Il me repondit alors : «< Je suis frère Albdric; je suis l'homme dont le jardin e. produit de niau\ïi< «'nTits. <^t if' je reçois une dalle j-our une figue ^
— Oli ! lui dis-y., e5t-ce que tu es déj". mort? » — K; vr. à moi : « Commeiii mon corps es! là-haut, dans le monde, je ne le sais pas.
» Cette f't'.iemée a ce privibige, que souvent l'âme y tombe avant qu'Atiopos l'y ail jetée 2;
» Et poui i[uc tu enlèves plus volontiers mes lanucs glacées de mon visage, tu sauras qu'aussitôt qu'une âme tralit
» Comme je l'ai fait, S)n corps lui est enlové par un démon qui le gouverne jusqu'à ce que son temps soit tout révolu.
» Pour l'âme , elle tombe dans cette froide citerne , et peut-être apparaît encore là-haut le corps de l'ombre qui est dans la glace demère moi.
» Tu dois le connaître, si tu es arrivé depuis peu : c'est le sire Branca d'Oria, et il s'est passé bien des années depuis qu'il est enfermé ici ^.
— Je crois, lui dis-je, que tu me tfompes, car Branca d'Oria n'est pas mort; il mange, il boit, il dort et s'habille ià-haut.
— Dans la fosse de Malebrancbe, dit-il, là où bout une poix tenace, n'était pas encore tombé Michel Sanche,
» Que Branca d'Oria laissa à sa place un démon dans son corps et celui d'un de ses proches complices de tiahison.
» Maintenant, étends la mainj ouvre-moi les yeux. » Et moi je ne les lui ouvris pas, et ce fut une loyauté qie d'être envers lui déloyal.
Ah ! Génois! hommes ennemis de toutes les vertus et
' Le frère Alboric, de l'ordre des Frère» Joyeux, t'était brouille avec sei parents. Un jour, feignant de se reconcilier avec eux, il les invita à un grand repa^ puis, au moment ou les fruits furent servis, il les lit tous assassiner; d'où le proverbe italien : Il a goûte des fruits du frere Albcric.
* Le cercle de Ptoléméc où sont les traîtres à leurs hôtes et à lears anuti
' Branca d'Oria, Gcnois, assassin de sou bcau-pcre.
l'enfer, chant XXXIV. 295
pleins de vices, pourquoi n'ètes-vous pas chassés du monde?
J'ai trouve avec le pire esprit de la Romagne un de voua qui, par ses actes, a l'àme déjà plongée dans le Cocyte,
Tandis que son corps parait encore vivant là-haut.
CHANT XXXIV
Quatrième enceinte, ou de Judat et des Traîtres envers leurs bienfaiteurs. — Lo. cifer y est enchaîné. — Virgile explique la fondation de l'Enfer. — Le» poëtei sortent de la Cité de» pleur» et revoient les étoile».
Vexilla régis prodeunt infemi * ; ils viennent vers nous . « Regarde donc devant toi, me dit mon maître, si tu peux 'es distinguer . »
De même que lorsque souffle un nuage épais, ou lorsque la nuit tombe sur notre hémisphère, on croit voir au loin un moulin que le vent fait tourner.
Ainsi il me sembla voir un édifice éloigné. Alors, pour me garer du vent, je me blottis derrière mon guide, parce qu'il n'y avait là nul autre abri.
Déjà (et plein de frayeur, je le mets dans ces vers) j'étais au lieu où les ombres, toutes couvertes de glace, ressemblent sous la transparence à des fétus dans du verre.
Les unes sont gisantes; les autres se tiennent droites; celles-là sur la tète, celles-là sur les pieds; une autre, comme un arc, courbe son \isage vers son pied.
Lorsque nous fûmes assez avancés pour qu'il plût à mon maître de me montrer la créature qui eut un si bel aspect,
II se plaça devant moi, et me fit arrêter : «Voici Dite*, me dit-il; voici le lieu où il faut t'armer de courage. »
Combien je devins alors faible et glacé, ne le demande pas, lecteur ; je ne le veux pas écrire, parce que toute pft> rôle serait peu de chose.
* Les éteodard» d i roi de» enfer» s'avanceat. « Dite, La ifer.
Je ne mourus pas et je ne restai pas vivant ! pense dn (ûlmcme maintenant, si tu as la moindre fleur d'imagination, ce que je devins étant ainsi prive de vie et de mort.
L'empereur du douloureux royaume, depuis le milieu dt la poitrine, sortait du glacier; et je suis plutôt de la taille d'un géant
Que les géants ne le seraient de la longueur de ses bras : vois donc quel devait être le tout qui serait proportionné à cette part de son corps.
S'il fut aussi beau qu'il est diflbrme aujourd'hui, et s'il osa lever les yeux contre son créateur, de lui doit procéder toute souillure.
Oh ! qu'il me parut une étonnante merveille ! quand je vis trois faces à sa tête* : l'une sur le devant et qui était vermeille;
Les deux autres, qui s'attachaient à celle-là, s'élevaient sur le milieu de chaque épaule, et se joignant au sommet de la tête.
Le visage de droite paraissait jaune et blanc; celui de gauche était de la couleur de ceux qui habitent au lieu où s'engouffre le Nil.
De dessous chacune de ses têtes sortaient deux grandes ailes comme il en fallait pour un si prodigieux oiseau; de voile de navire, je n'en ai jamais vu de semblable ;
Elles n'avaient point de plumes, mais ressemblaient aux ailes de la chauve-souris; et quand il les agitait, il faisait mouvoir trois vents.
Tout autour de lui le Cocyte était tout gelé; de ses six yeux il pleurait, et sur ses troûî mentons coulaient les larmes et une bave sanglante.
De chaque bouche il brisait avec les dents un pécheur comme ces machines qui broient le lin, de sorte qu'il faisait ainsi trois malheureux.
Pour celui de devant les morsures étaient nulles, comp»-
* Représentant les Européens, les Asiatiques et les Africains»
l'enfer, chant XXXIV. 297
rées aux blessures des griffes, qui étaient telles, que parfois les reins restaient tout dépouillés de leur peau.
« Cette âme qui, là-haut, souffre la plus grande douleur, dit le maître, est Judas Iscariote, qui agite sa tète au dedans de la bouche et ses jambes au dehors;
» Des deux autres qui ont la tête en bas, celui qui pend de la bouche noire est Brutus; vois comme il se tord et comme il ne dit pas un mot;
)> Et l'autre, qui paraît si membru, est Cassius; mais la nuit revient, et maintenant il faut partir, car nous avons tout vu *. »
Selon son désir, je m'attachai à son cou; il prit le temps et le lieu favorable, et quand les ailes furent assez ouvertes,
Il s'accrocha aux côtes velues de Lucifer, et de poil en poil il descendit entre la toison épaisse et les glaçons.
Quand nous sommes arrivés là où la cuisse tourne juste sur le gros de la hanche, mon guide, avec fatigue et angoisse.
Tourna la tête où il avait les pieds, et s'accrocha au poil comme un homme qui monte, si bien que je crus que nous retournions encore dans l'enfer.
K Tiens-toi bien ; c'est par une semblable échelle, dit le maître en haletant comme un homme lassé, qu'il faut partir de ce lieu du mal. »
Il sortit ensuite par la fente d'un rocher et me posa sur le bord afin de m'y asseoir, puis il plaça près de moi son pied prudent.
Je levai les yeux, et je crus voir Lucifer comm<i je l'avais laissé, et je le vis tenant les jambes en l'air.
Si je fus alors troublé, que les humains grossiers le de- Tincnt, eux qui n'ont pas vu le point par lequel j'étais passé.
t Mefs-toi sur pied, dit le maître; la route est longue et e chemin mauvais; déjà le soleil s'achemine vers la huitième heure du jour. »
* Bniit», L. Catiiut, loat dam la ureU dt Judaa te deicide , c'eit-l-<lirc ai tenue de i'eofrr, comnc rrf icidei et trallTM. Ou M muvicBdra que Dante tenait fow les empereun
298 LA divim: comkdie.
Ce n'était pas l'avenue d'un palais que la route ob nota -étions, mais une véritable caverne où le sol était raboteux, la lumière douteuse.
« Avant de m'arracher de cet abîme, mon maître, dis-je lorsque je fus debout, pour me tirer d'erreur, parle-moi m\ peu.
» Oùjest le glacier, et comment Lucifer est-il enfoncé sens dosais dessous? Et comment, dans si peu d'heures, le soleil, du soir au matin, a-t-il fait le trajet? »
VA lui : « Tu t'imac;incs encore être au deîà du point où je m'arrachai au poil de «e ^er misérable qui traverse le monde.
« Tu y étais tant que je descendais; quand je me suis re* tourné, tu as passé le point vers lequel de toutes parts les poids sont attirés*.
» Tu es sous l'hémisphère joint et opposé à celui qui couvre le grand désert, et sous la voûte duquel périt
» L'homme qui naquit et vécut sans péché '. Tu as les pieds sur la petite sphère qui est l'antipode de la Judée.
» Ici c'est le matin, lorsaue là-bas est le soir, et celui qui nous a fait une échelle de son poil est encore fiché comme a l'était d'abord.
» C'est de ce côté qu'il tomba du ciel, et la terre, qui auparavant se montrait de ce côté, par peur se fit un voile de la mer,
» Et vint vers notre hémisphère, et peut-être est-ce pour fuir Lucifer que cette partie qui s'est amoncelée là-bas, comme tu vois, laissa ici ce lieu vide '.
» Il est là-bas un endroit, éloigné de Belzébuth de toute rétendue de sa tombe, que l'on ne peut connaître par la vue, mais par le bruit
)) D'un petit ruisseau qui descend par le trou d'un rocher qu'il a creusé, dans sa comse sinueuse ei xégèremen nclinée. »
* Danlc 3 dCTiDC les lois de la gravitalina*
* Jésus-Chrisl.
* U indique la montagne du Purgaloir«>