‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 3 sur 106 · SECOND COMMENCEMENT · texte numérisé non relu

SECOND COMMENCEMENT

« Cette noble Dame qu'Amour pleure, était venue dans ma pensée au moment où la puissance de sa vertu vous poussa à regarder ce que je faisais.

» Amour, qui la sentait dans ma mémoire, s'était réveillé dans mon cœur fatigué, et disait aux soupirs « Sortez ; » c'est pourquoi, tristes, ils se pressaient pour s'échapper.

» Pleurant, ces soupirs sortaient de mon sein avec un son qui conduit ordinairement les larmes aux yeux tristes.

» Mais ceux qui s'échappaient avec le plus de peine arrivaient en disant : « 0 noble intelligence! ce jouir complète l'année dans laquelle tu es montée au ciel. »

Quelque temps après, comme j'étais en un lieu où je réfléchissais au temps passé, je me sentais accablé par de si douloureux souvenirs, que mon visage trahissait les sentiments terribles dont j'étais agité. M'étant aperçu de ce Iroi.blc, je levai les yeux pour voir si quelqu'un ne me regardait pas, et j'aperçus une noble et jeune Dame fort belle, qui du haut d'une fenôtie observait mes traits avec tant de compassion, qu'il semblait que la pitié tout entière fût en elle. Comma il arrive aux malheureux d'être prompts k pleurer quand les autres semblent s'intéresser à leur soi t, alors je sentis que mes yeux voulaient se mouiller de larmes j mais, honteux de laisser voir mon triste état, je me dérobai aux regards de la noble Dame, et je disais en moimême : « Il n'est pas possible qu'avec cette Dame compa*

tissante il ne se trouve pas le plus noble amour. » C'est pourquoi je résolus de faire un sonnet pour le lui adresser, et où Je raconterais tout ce que je viens de dire. Le voii i » :

« Mes yeux ont vu quelle compassion s'est manifestée sur votre figure, quand vous observiez l'air et les habitudes que la douleur me fait prendre si souvent.

n Alors je me suis aperçu que vous étiez occupée du triste état de ma vie ténébreuse, et la peur me vint de laisser voir l'abaissement où je suis tombé.

» Je me suis dérobé à vos regards, sentant que les larmes allaient surgir de mon cœur troublé par votre présence.

)) Puis je disais : « Cet amour qui me fait aller ainsi pleurant est certainement avec cette Dame. »

Il arriva que partout où cette Dame me voyait, son expression devenait compatissante, et sa figure d'une couleur pâle, presque comme celle d'Amour; ce qui fut cause que plusieurs fois cela me fit souvenir de ma très-noble Dame, qui se montrait à moi avec une couleur semblable. Et souvent, ne pouvant pleurer ni me débarrasser de mon chagrin, j'allais pour voir celte Dame compatissante dont la vue semblait tirer les larmes de mes yeux. A ce sujet il me vint encore la volonté de dire des paroles en m'adressant à elle, et je fis ce sonnet * :

« Couleur d'amour et expression de pitié ne se sont jamais peintes plus admirablement sur le visage d'une Dame attentive à des plaintes douloureuses,

» Que sur le vôtre, lorsque vous voyez mon visage empreint de douleur. LeIVet en est si pénétrant, que, par

• Ce sonnet est si clair, que je n'en donnerai pas les divisions.

* Ainsi aue le jirécédeul, si simple, rclui-ci a'a pas besoin d'être divisé.

votre présence, il me vient à l'esprit une chose qui me fait craindre que mon cœur ne se dëchire.

» Je ne puis empêcher mes yeux presque éteints de vous regarder souvent, à cause du besoin qu'ils éprouvent de pleurer;

» Et vous, vous avez tellement augmenté ce désir, qu'ils se sont consumés tout à fait en désirant ; mais ils ne savent pas pleurer devant vous. »

Par la vue de cette Dame, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à prendre trop de plaisir à la voir. J'en éprouvai du chagrin; je condamnai ma faiblesse, et plusieurs fois même je blasphémai (je maudis) la vanité de mes yeux. Je leur disais au fond de ma pensée : « Vous aviez coutume de faire pleurer ceux qui voyaient votre triste état ; et maintenant il semble que vous vouliez ToubUer à cause de celte Dame qui vous regarde, mais qui vous regarde seulement parce que la glorieuse Dame que vous avez l'habitude de pleurer lui pèse. Tenez bon autant que vous pouvez, parce que je vous rappellerai souvent ma Dame, yeux maudits dont les larmes ne devraient jamais avoir cessé de couler, si ce n'est après votre mort. » Ei après avoir ainsi parlé à mes yeux en dedans de moi-même, des soupirs longs et douloureux vinrent m'assaillir. Et afin que chacun, outre le malheureux qui avait éprouvé cette bataille intérieure, en eût connaissance, je pris la résolution de faire un sonnet qui comprît tout cet horrible coiillil. Je dis donc ce qui suit ^ :

« 0 mes yeux ! les pleurs amers que vous avez verses

' Ce sonnrl a doux parties. Dans la première, je m'adresse à me* jeux, comni« M c'était mon rcryr qui pâdAl. Dans la «econd»*, j*expr.nie quolcjuct doutes, d.- Bandant qui ou quelle ebo c parle. Celle partie «ommrDce à : « Ainsi dit mon MTur, etc. >

Ce sconet pourrait admettre encore ploftieurt divitioiu ; maU aUm lovt inutiles, à caoae de l'explicatioa qui préeM*.

pendant si longtemps faisaient pleurer les personnel compatissantes, comme vous l'avez vu.

w Maintenant, il me paraît que vou« l'oublieriez, si, de mon coté, j'étais assez lâche pour ne pas vous distraire de cet oubli par tous les moyens, en rappelant à votre mémoire celle que vous pleuriez.

» Je ne puis m'empêcher de réfléchir sur voire vanité; et je m'en étonne au point de craindre beaucoup une Dame qui vous regarde.

» A moins que vous ne soyez morts, vous ne devriez jamais oublier votre Dame qui est morte. Ainsi dit mon cœur, et il soupire. »

La vue de cette Dame produisit un tel changement en moi, que souvent je pensais à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et je pensais d'elle ainsi : Celte Dame est noble, belle, jeune et sage, et elle est apparue, peut-être par la volonté d'Amour, pour donner quelque repos à ma vie. Et souvent je pensais pius amoureusement, tellement que le cœur consentait awr Ip raisonnement que je faisais; mais quand nous étions d'accord, comme si j'eusse été mù par la raison, je pensais et disais en moi-même : « Ah! quel penser est celui qui prétend me consoler d'une manière si basse, et ne me laisse presque pas d'autre idée dans l'cspiît? » Et puis une autre réflexion se présentait tout à coup, qui disait : « Maintenant que tu es plongé dans un si grand chagrin d'Amour, pourquoi ne chercherais-tu pas à échapper à tant d'amertumes? Tu vois bien que c'est un souffle d'Amour qui te vient d'une part agréable, des yeux de la Dame qui s'est montrée si compatissante envers toi. » Après avoir longtemps combattu ainsi en dedans de moi-même, je voulus encore écrire quelques paroles; et comme dans la bataille des pensées, celles qui militaient poui" la Hame étaient victorieuses, il me parut convenable de m'adrcsser à elle, et je lis ce sonnet ;

LA VIE Nut VELLE. 51

« Noble pensée » qui paile de vous vient souvent demeurer avec moi, et elle raisonne si doucement d'amour, qu'elle fait consentii* le cœur avec elle.

» Alors l'Ame dit au Cœur : a Qui est celui qui vient pour consoler notre esprit? Sa vertu est si puissante, qu'elle ne laisse aucune autre idée s'arrêter en nous. »

• Le Cœur répond : « 0 Ame pensive! c'est un nouveau petit esprit d'Amour qui apporte devant moi ses désirs.

» Et sa vie ainsi que sa puissance viennent des yeux de cette personne compatissante qui se troublait à la vue de nos douleurs. »

Un jour, vers Theure de None, il s'éleva en moi, contre cet adversaire de la Raison, une imagination puissante. Je 'iFus voir cette glorieuse Béatrice, vêtue de rouge comme anciennement, jeune et à l'âge où je lit vis la première fois. Alors mes pensées se reîiortèrent sur elle, et, en rappelant son souvenir d'aprè: l'ordre des temps, mon cœur commença à se repentir do, \Oureusement du désii- auquel il s'était lâchement laissé aller pendant quelques jours, au mépiis de la constance que lui conseillait la raison. Dès que le coupable désir fut chassé, toutes mes pensées se reportèrent vers leur très-noble Béatrice; et à compter de

' J'ai dit noble pensée, parce que je m'adresse à une Dame noble^ car d'ailleurs

Ile pensée éta/t bane. Dans ce sonncl, je fais deui parties de moi-nièm»', selon'

ri'' la nature de ma pensées était dilTérontc. J'appelle l'une, Coeur; c'est le désir,

l'l>étit; j'appelle l'autre, Ame, c'est la raison; et je dis comment l'un parle avec

•u*".. Bi quant à lu convenance d'appeler Tappétit, cœur, et la raison, Aine, elle

nunifKU*: i C4>uz à qui il me plaît (|uc cela soit manifeste cl e'.nr. U est vrai

• . ilaiic le •noiM>t qoi pré.céde, j'oppose la partie du cœur a lelle de» yeux, ce

i pareil cuolrartei cf qu<: je du à prcs«;nt; c'est pourquoi je disque par l'appétit

htend» le corur, parce que )'a«ai* uu desir encore plus vif de me touveoir de ma

kM >-noblc Dame, que de von l'anlr^ Dame, quoique j'en eusse quelque appétit,

^cn que léger. D'où il suit qu une proposition n'est pa» contraire À l'autre. C«

onnct a trois p;irtics. Dans la première, je commence par <lire A cette Dame com-

iit mon désir se tourne tout entier vers elle ; dau» la seconde, je dis comment

lie, c'est-à-dire la raison, parle au cour, c'e»l-à-^ire l'apiiélit ; dun» la trol-

»><-ii)C, je dis comment celui-ci répond. La seconde commence à : « L'Ame Jif, etc.;»

• tr>isiemCf à : € Le Caur répond, etc. »

Su LA VIE ^OL'VELLE.

ce iiioMient, lorsque je m'occupais d'elle, mon cœur était tellement pénétré de honte, (pie je manifestais fort souviuit cette disposition par mes soupii's, qui, en sortant, semblaient dire ce qui s'agitait en dedans de moi-même, c'est-à-dire le nom de cette noble personne, et comment elle s'est séparée de nous. Et bien souvent il arrivait que cha(iue pensée contenait tant de douleur que j'oubliais ma pensée même et ne savais plus où j'étais. Cette recrudescence de soupirs augmenta tellement mes solennelles lamentations, qye mes yeux semblaient être deux choses qui ne désirassent faii'e que pleurer; d'où il résultait très-souvent qu'en continuant ainsi de verser des larmes, ils étaient entourés d'une couleur de pourpre, comme on le voit à ceux qui éprouvent de vives souirrances. En recevant cette juste récompense de leur vanité, mes yeux, depuis ce moment, ne purent plus se fixer sur une personne qui les regardait, et ny puisèrent plus d'idée semblable à celle que j'avais eue. Désirant donc que ce coupable désir, cette orgueilleuse tentation, parussent détruits au point que les vers que j'avais composés précédemment ne pussent faire naître aucun doute, je résolus d'écrire un sonnet qui exprimât cette disposition de mon esprit, et je dis :

« Hélas * ! par la foree des nCAibreux soupirs qui naissent des pensées contenues dans mon cœur, les yeux sont vaincus et n'osent plus s'exposer au regai'd de personne.

K Us paraissent être devenus deux désirs de pleurer et de témoigner de la douleur. Et souvent ils versent tant de larmes, qu'Amour les entom-e de la couronne des nnai'tyrs,

)) Ces pensées, ces soupirs (jue j exhale, deviennent si douloureiLx dans le cœur, qu'Amour s'y évanouit en se plaignant;

' Je dis hélas ! parce que j'cUit hooteux de ce que me» yeux nravaient £ui «Munellrc uue erreur. Je ne diTite iMint ce sonnet, dont le st^et est trè&-Jair.

» Parce que ces douloureux (les pensées et les soupirs) ont écrit en eux le nom de ma Dame et beaucoup de paroles relatives à sa mort. »

Après ce chagrin ( c'était au moment où la foule va pour roir Fimage sainte que Jésus-Christ nous a laissée de sa belle figure, que regarde glorieusement ma Dame ), il arriva que quelques pèlerins passaient par la rue située presque au milieu de la ville où naquit, vécut et mourut la très-noble Dame. Et à ce qu'il me parut, ces pèlerins marchaient tout pensifs. En les observant, ^e dis en moimême : « Ces pèlerins, selon toute apparence, viennent de lùen loin d'ici; ils n'ont sans doute jamais entendu parler de cette Dame; ils ne savent rien de ce qui la touche, et leurs pensées, au contraire, sont portées sur tout autre chose que ce qui se passe ici. Peut-être pensent-ils à leurs amis que nous nous ne connaissons pas. S'ils étaient voisins de ce pays, ajoutais-je, le trouble et l'émotion se peindraient sur leur figure en passant au milieu de cette ville afiligée. Oh! si je pouvais les entretenir un instant, je les ferais pleurer avant qu'ils sortissent de cette ville, car je dirais des paroles qui aiTacheraient des larmes à quiconque les entendrait. Après ces réflexions, et quand les pèlerins fuient déjà loin de ma vue, je résolus de faire un sonnet où j'exprimerais ce que j'avais dit en moi-même; et, afin qu'il parût plus touchant , je supposai que j'avais adressé la paiolo aux pèlerins. Je dis donc :

« Ah ! pèlerins *, qui marchez pensifs en vous occu-

* J'ai dit pèlerins dans b plus large acception de ce mot, car pèlerins peut

• iiteiidre daos un sens géoéral ou re»treiDt. Dans ie sens gênerai, eu eu que e4

peienn quiconque est bors de sa patrie ; dans le sens particulit^r, un u'cutend pur

|ieenn que celui qui va à l'églisu de Saint Jacques de Composlcllc, ou qui en lu-

ii-Dl. Car il faut que Ton saciic que l'on désigne d<^ linis maniores dilTérentes lus

ens qui vont au service de Dieu. On les appelle Palmiers <|uaud ils vont outre inei^

i'»u ils ra|ii>ortcnt souvent des palmes. Un les appelle /'éter^K quand ils vont oa

Gaiice, parce <jue saint Jacques est celui de tous leii apôtres qui a été le plus loi»

4e K)ii |>ays. Euiin on appelle Uom4en$ ceux qui vuut à Itoine. Ce sonnet n'a pas

bwoin d'être divise, parc« que le Njel ea est parCsitcmcnt clair

eO LA /lE NOUVELLE.

panl pcut-êlre de choses étrangères à ce qui vous entoure^ venez-vous de si lointain pays, comme votre apparence l'indique,

w Que vous ne sentiez pas vos larmes couler en Iraversant au milieu de cette triste cite, comme des personnes qui ne comprennent rien à ce qu'elle a éprouvé de douloureux ?

» Si vous vous arrêtez ici de vous-mêmes ou pour m'ccouter, le cœur, asile des soupirs, me dit que certainement vou? ne sortirez pas de cette ville sans avuii pleuré.

» Cette cité a perdu sa Béatrice, et les paroles qii<> i*on peut dire de cette Dame ont la vertu de faire pieu rer ceux qui les entendent. »

Deux Dames nobles envoyèrent ensuite vers moi pour me prier de leur faire tenir de ces paroles rimées; et, en réfléchissant à leur noblesse, je me proposai de les leur adresser et de faire une chose nouvelle, afin de répondre de la manière la plus honorable à leur demande. Je fis donc un sonnet qui fait connaître mon état, et je le leui envoyai accompagné d'un autre qui commence par : 0 cœurs élevés, venez entendre mes soupirs» etc. Quant au dernier que je tis, le voici * :

' Ce sonnet a en lui cinq parties. Dans la première, je dis où va ma pensée, la désignant par le nom de Tun de ses eiïels; dans la seconde, je dis pourquoi clii' va en haut, et qui ry fait aller; dans la troisième, je dis ce qu'elle vil, c'est-à-dire une Dame honorée là-haut. Et alors je l'appelle pensée-fèlerine, parce que spiritueltemenl elle va là-haut comme pèlerin, et hors de la portée de la vue humaine ; dam la quatrième, comme ma pensée voit cette Dame, c'e8l-à-<l<rc dans de telles coudi- ;ions, que n»on intelligence ne le peut comprendre, car notre intelligence est, à regard de eus jkmes bienheureuses, comme notre faible vue est à l'égard du soleil .' c'est ce que dit le philosophe (Aristote) dans le second livre de la Métaphysique ; -ians la cinquième, je dis que, bien que je ne p-iisse voir la jusqu'où la pensée m'attire (je veux dire radmirable mérite de ma Dame), j'entends au moiu» cel.i, que ielle est la pensée de ma Dame, puisque j'entends souvent son nom dans ma pensée. Et, à la lin d,- cette cinquième partie, je dis : Met ehèrts Dames, pour faire comprendie que ce s«nt des Damci à qui je m'adrMM. La seconde partie com aie nce ai

« Au delà de la sphère qui tourne plus largement, s'élance le soupir sortant de mon cœur; c'est la nouAelle fcilelligence qu'Amour en pleurs met en lui et qui le l'ait monter si haut.

» Arrivé là où Amour le désire, il (le soupir) voit une Dame entourée d'honneurs, et dont l'éclat est si resplendissant, qu'à l'aide de tant de lumières l'esprit pèlerin la contemple et l'admire.

» Il la voit telle que, quand il m'en rapporte des nouvelles, je ne le comprends pas; car il parle à mon cœur désireux de l'entendre un langage que ne saisit pas mon intelligence.

» Je sais cependant qu'il parle de cette noble personne, puisqu'il rappelle souvent le nom de Béatrice, de telle façon, mes Dames, que ceci, je l'entends très-bien. »

Après avoir terminé ce sonnet, j'eus une vision extraordinaire pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'elle. Et, pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme elle le sait très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire d'elle ce qui n'a jamais encore été dit d'aucune autre; et ensuite qu'il plaise à Celui qui est le seigneur de la courtoisie que mon âme puisse iller voir la gloire de la Dame, c'est-à-dire la bienhcuieuse Ratrice, qui regarde glorieusement en face Celui qui est per omnia sœcula bcnediclus. Laus Deo.

tCtMt la nouvelle inttUtgenre, etc.; > la Iroisièine, à : < Arrivé là, otc. ; < la i|ii.i. ^me, 4 : < Je «ai« Cependant, etc. > On pourrait faire encore di itres divit<uM, -«If cela serait i!up4>Tfhi.

Mtl^é ds nombreuses répétitions que le plus mluÉe écrÎTaÎD âê

nos jours éviterait au lecteur, et bien que certaines digressions pédantesques et une glose courante donnent aujourd'hui un caractère étrange à la Vie nouvelle, je serais fort étonné si cette composition brillante de beautés poétiques, et qui présente de l'intérêt dans ce sens même que le drame en est louchant, n'avait pas vivement sollicité l'attention de ceux qui viennent d'en terminer la lecture.

A bien considérer ce livre, c'est un roman sous la forme de mémoires, de confessions même, dans lequel l'auteur, après avoir exprimé ses sensations avec énergie, prend un soin particulier pour en rechercher la' cause et en analyser les effets. En un mot, la Vie nouvelle est le type du roman moderne, le modèle de ce genre de composition où, le sentiment de l'amour étant donné comme sujet principal, l'auteur s'observe et se décrit lui-même aussi minutieusement que s'il parlait d'un autre, ou qu'il fût question d'un sentiment qui lui est étranger. \

Celte forme n'a point été trouvée par Dante, puisqu'elle fut mise assez fréquemment en usage par les prophètes hébreux, et qu» Boëcc, dans sa Consolation de la ^philosophie, ainsi que saint Au. gustin dans ses Confessions, l'avaient déjà employée. Mais il eal évident que le poète florentin l'a singulièrement modifiée, qu illui a même donné un caractère tout nouveau, en l'appliquant à uc iujet d'amour. La littérature italienne, à laquelle on a reproché parfois de n'avoir pas produit de romans, possède cependant deux modes de compo,^itions qu'il serait injuste de ne pas classer dans

UoscKVATIOîiS SOR LA VIE NOUVELLE. 63

«e(tc catégorie. Ce sont les Nouvelles, narrations vives, passionnées, mais privées, il est vrai, de développements, et où l'on n'introduit jamais l'analyse des sentiments; puis k Yie nouvelle, et tous lesouvrap:es auxquels elle a servi de point de départ et de modèle.

Personne n'ignore que les Nouvelles, et les bonnes même, sont assez nombreuses; mais un fait littéraire peu ennnu, si ce n'est pas la première fois qu'il est signalé ici, c'est l'influence qu'a exercée la Yie nouvelle de Dante sur les écrivains et les poètes qui lui ont succédé, ainsi que le nombre et l'importance des imitalions plus ou moins heureuses et plus ou moins fidèles qui ont été faites de ce livre singulier. Les curieux qui voudront, par exemple, se donner le plaisir d'entremêler la lecture des poésies italiennes de Pétrarque à celle du livre qu'il a composé en latin {De tojitemj^lu vitœ) et qu'il a appelé son secret, reconnaîtront qu'à l'iniilation de Dante, Pétrarque a fait aussi le commentaire de ses poésies et l'analyse des sentiments les plus profonds et les plus délicats de son cœur. Toutefois Pétrarque est un esprit si élevé, il est «i puissant par lui-même, que cette imitation, bien que réelle, pourrait échapper au lecteur, si on ne retrouvait pas dans un boii nombre des écrits eu prose de cet auteur l'analyse des sentiments d'amour, ce qui est proprement l'invention dantesque que je signale en ce moment.

Mais où l'imitation est flagrante, c'est dans le recueil des poésies de Laurent des Médicis, dit le Magnifique ', suite de sonnets amoureux précédés et suivis de narrations et de commentaires en prose, dans lesquels, comme Dante dans la Vie nowalîc, Laurent indique l'occasion qui lui a fait composer ses vers et le sens dans lequel on doit les interpréter. Dans cet autre petit roman, non-seulement le premier magistrat de Florence suit le développement de sa chnste passion avec la même minutie et les mêmes raffinements que le grand poëte; mais il va jusqu'à se conformer à l'allure de la phrase et au choix des expressions familières à Aligliieri. Les ccntons tires de la Vie nouvelle ne sont pas rares dans la prose de Médicis, qui du reste se fait pardonner ces petits larcins par l'élégance de son style, et même par le tour original qu'il a su donner t celte imitation spirituelle, monument curieux d'arcliaïsme.

La Vie nouvelle, les sonnets avec commentaires de Pétrarque et de Laurent des Médicis, ayant eu uiiC grande vogue pendant deux siècles, les esprits s'accoutumèrent à ce genre de lecture; et,

' Poésie Tolgari nutfvameite stampate, di Lorenio de' Medici, cke fù padre 4i f«pa Leoa* Aldtu. TincsU 1SS4.

comme il arrive ordinairement aux productions litlérairos dont lei gens de goût se sont d'abord nourris, il fallut les transformer, lei débiter en monnaie courante pour l'usage des lecteurs vulgaires. En otTct, il ne se passa pas beaucoup d'années après la publication des poésies commentées de Laurent des Mcdicis sans qu'un long roman composé par le moine Colonua de Trévise parût. Le Songe de Polijihile est une imitation tout à la fois servile et exh^i'rée de la Vie nouvelle et des trois cantiques de Dante. Dans cet ouvrajre, ainsi que dans les compositions erotiques des trois écrivains précédents, on trouve, à la difTérence près de l'invention et du style, qui dans Colonna lont très-vulgaires, la même attention minutieuse à rendre un compte exact des soins, des peines et de toutes les vicissitudes de la passion amoureuse à laquelle l'auteur est en proie. Ce livre, qui, au milieu d'un fatras souvent inintelligible, paraît cependant renfermer l'histoire véritable du moine Colonna, ravisseur d'une jeune religieuse, fut imprimé par Aide ', et orné de compositions gravées sur bois qui sont encore aujourd'hui fort recherchées des amateurs et des curieux. Aide en donna deux éditions à quelques années de distance; et il est impossible de se figur -r le succès prodigieux qu'obtint ce livre bizarre, non-seulement en Italie, mais chez toutes les nations de l'Europe, où il fut traduit, réimprimé maintes fois, et toujours somptueusemeu* orné de gravures. Cette vogue excessive, qui dura deux siècles, prouve à quel point le goût des aventures amoureuses très-développées, et de l'analyse des sentiments intimes et quintessenciés, exposés par le patient lui-même, était devenu général en Europe, depuii 1499 jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

La lecture comparative de la Vie nouvelle, des Poésies de Pétrarque et de Laurent des Médicis, commentées par ces auteurs mêmes, celle du Songe de Polii>hili et de quelques ouvrages analogues composés en France pendant ie seizième siècle*, portera, je crois, dans l'esprit de ceux qui la feront, la certitude qu'entre ler écrits que je viens de cit^r et les romans d'analyse, tels qu'on en fait en Europe depuis Richardson jusqu'à nos jours, il règne nonseulement un air de famille, mais un rapport fondamental et caractéristique, qui est l'exposé d'une fable et d'une passion d'amour environnées d'un immense commentaire.

I a Ilypnerotomacbia di Poiipliilo, cioë pugna d'amore ïo *ogno, etc. — Ald« es donna la première édition on 14P9; la seconde, à Venise, on 1515.

* L'un des plus remar(|uublcs est intitule : les Epitres lamilières et inve<xivei ie madame Ihlisène de Crène, à la suite dosciuellos te trouveut Us Anijoisses do^ toureuses çui procèdent d'Amour, I53tf.

SI, comme Je le crois, cette observation est fondée et juste, le roman d'analyse, le roman intime, comme Ta désigné un écrivain spirituel de nos jours, remonte en ligne directe et sans interrupion Jusqu'à la Yie nouvelle, et il faudra bien joindre ce nouveau .itre de gloire à tant d'autres donnés déjà à Dante Aligliieri. Quant i moi, je dois dire qu'il y a longtemps que je regarde ce poète comme Ir^ père de ce que l'on appelle le roman moderne.

Pour justitie'r cette opinion, qu'on me permette de rappeler en duelqucs mots les traits principaux de la gracieuse composition de Dante, et l'on jugera si je me suis fait illusion.

Dans Lr, ville de Florence, à l'ouverture du printemps, pendant les fêles de mai célébrées dans toutes les familles de cette ville, le jeune Alighieri, achevant sa neuvième année, est conduit par son père chez un ami, son voisin Folco di Ricovero Portinari. Le jeune Dante trouve là, parmi d'autres enfants de son âge, la fille du maître du logis, Béatrice ou Bice, âgée elle-même de huit ans et quelques mois. Au milieu de leurs jeux, ces deux petits êtres, doués sans doute d'une réflexion et d'une gravité précoces, font impression l'un sur l'autre. Le garçon, surtout, frappé de la beauté majestueuse de la jeune enfant, experte et conserve d'elle un souvenir profond.

Cependant les années se succèdent, et l'attachement respectueui du jeune Dante croît avec la beauté de celle qiii l'a fait naître. Bientôt sa passion devient plus vive. Il voit l'Amour, et, dans cette vision, il lui semble que celle qui le préoccupe est forcée de se nourrir de 5on cœur. Incertain sur le sens qu'il doit attacher à cette espèce de songe, Dante, poëte déjà lui-même, écrit en ver» et adresse une circulaire poétique à tous les fidèles d'Amour, à tous les diseurs en rime, afin qu'ils l'aident à interpréter le véritable sras de sa vision. De tous ceux qui lui répondent, Guido Gavalranli est le seul qui lui paraisse a\oir saisi la question sous son vàilaNc jour, et à cou^p'er de ce moment Dante le nomme son prciiiier, son principal ami.

Encouragé par la réponse de Guido Cavalcanli, Danle se laissa ^Iler à l'admiration passionnée, mais toujours respi chieusc, qui' lui inspire Béatrice. Cependant, malgré toute sa discrétion et ses icnjpulc», il transpire quelque bniil de ses anmurs par la \illr; et, dans l'inteuLion de tromper la curieuse mali;;iiité (tes iudi.^icrci-, il profite d«8 coiii»s dVil que lui donne une Dauic placée tiaus J:i môme direuion que Béatrice à l'cgliso, pour faire croire qu'il s'occupe elTectivcmcnt de cette autre licrxouue, et le livrer dam le lut.

M ODSERVATIONS

cret (le son Amè à tout ce que Béatrice lui fait éprouver d'admiraticw tendre et respectueuse.

Ici la chaste jalousie de Béatrice, que l'on devine à peine, tant son amant parle toujours respectueusement de sa Dame, jette un incident plein de grâce et de vivacité dans le récit. Piquée d'entendre dire que Dante adresse ses vœux à une autre, Béatrice, pour lui faire sentir qu'elle désapprouve l'expression même p:ssagère de la galanterie la moins sérieuse, refuse le salut à son amant. Cette punition produit son effet. Dante consulte son cœur, reconnaît sa faute, et se propose de n'y plus retomber. Peu de jours après cet événement, Dante, conduit par un ami pour assister aux fiançailles d'une personne de la ville, y rencontre Béatrice, dont la vue lui cause tant d'émotion, qu'il se trouve mal et change de visage. Les Dames témoins de cette scène questionnent le jeune amant, le plaisantent même sur la nature singulière de sa passion, au point de le forcer de se retirer chez lui, où il se livre au cha yrin que lui causent les moqueries non-seulement de ces Dames, mais de Béatrice elle-même, à qui il fait mentalement le reproche de ne point s'apercevoir qu'elle est la seule cause du trouble qui règne dans son âme et qui s'est manifesté sur ses traits.

Mais une circonstance grave va donner plus de force et d'importance encore à l'attachement de Dante pour Béatrice. Le père de sa Dame, Folco di Ricovero Porlinari, meurt, et la douleur que Béatrice éprouve de cette perte se communique tout entière à son amant. Par un enchaînement d'idées, naturel en pareille circon» Btance, Dante, méditant sur l'incertitude de la vie humaine, réfléchissant que, tout jeune et bien portant qu'il soit, il faudra cesser de vivre, arrive à cette terrible pensée. : « que de toute nécessite Béatrice elle-même doit mourir un jour! » La fièvre le prend, sa tête s'égare, et, dans un accès cîe délire somnolent, il lui semble apprendre la nouvelle de la mort de Béatrice, et croit la voir enlevée au ciel par les anges. Dans son sonuueil pénible, il fait un effort pour prononcer le nom de Béatrice, et, à peine l'a-t-il laissé échapper, que, réveillé tout à coup, il reconnaît que ce qu'il a vu et entendu n'est qu'un songe. Mais le coup est porté, le songe prend toute l'importance d'une prophétie ; et Béatrice, uppeloe car Dieu, semble déjà prendre sur la terre où elle demeure encore toute la majesté d'une sainte. L'amant poète ne parle plus d'elle que pour yanter l'effet bienfaisant de sa présence sur ceux qui la voyant el qui recevant son salut, deviennent bons, justes, compatissants, ctie •entent inondés d'une telle charité, qu'ils oublient jusqu'aux plus moi telles injures.

Enfin Béatrice meurt, et rien n'égale la violence du chagrin que Dante ressent de cette perte. L'excès de la douleur et les éloges que lui fait exprimer cette personne après sa raort ne sauraient çruère être surpassés; cependant^ vrai dans ses aveux, le poëte raconte bientôt après comment une jeune et belle dame, qui se montra sensible à ses chagrins, lui fit naître l'idée d'accepter une consolation qui semblait lui être oflerte par le ciel, ha cette occasion, Dante sentit plus d'un combat intérieur que se livraient son honneur et ses désirs ; mais le souvenir de Béatrice l'emporta au moins cette fois, et sa Dame resta reine dans son cœur.

Là se termine le drame qu'il a désigné sous le titre de son premier amour , et commence pour lui la Yie nouvelle, celle dont il a été animé par le souvenir de la beauté et des vertus de Béatrice, lorsque, laissant la terre, cette femme alla se présenter à la face de Dieu. A partir de ce moment, Dante, comme il le dit lui-même, se proposa de ne plus rien dire qui n'eût pour objet les louanges de Béatrice, et c'est dans cette intention formelle qu'il répète, en terminant la Vie nouvelle : « J'eus alors une vision extraordinaire, » pendant laquelle je fus témoin de choses qui me firent prendre » la ferme résolution de ne plus rien dire de cette Bienheureuse » jusqu'à ce que je pusse parler tout à fait dignement d'Elle; et, » pour en venir là, j'étudie autant que je peux, comme Ellle sait » très-bien. Aussi, dans le cas où il plairait à Celui par qui toutes n choses existent que ma vie se prolongeât, j'espère dire d'Elle ce » qui jamais encore n'a été dit d'aucune autre. »

Le poêle, comme oti voit, termine par annoncer la composition de ses trois cantiques : l'Enfer, le Purgatoire et le Paradis, dans lesquels, en effet, Béatrice, presque divinisée, joue un rôle si noble et si éclatant.

Tout lecteur intelligent est à môme maintenant de distinguer ce qu'il y a de réel et d'imaginaire dans les amours de Dante pour Béatrice. Il est arrivé au jeune poëte fiorentin ce que beaucoup d'hommes, môme très-inférieurs à lui, éprouvent encore de nos jours. Tout enfant, il a été frappé de la beauté d'unt personne de son âge, dont les traits et les hautes qualités morairs, se développant peu à peu, lui ont imprimé dans l'âme un senliuicnt tendre, mais resportueux, qui l'a porte à faire de Béatrice sa Dame, son guide, son ange tutélaire, un être abstrait sur lequel il s'est plu à rassembler toutes les beautés, toutei, les vertus, toute." les perfections. Ce phénomène intellectuel est asseï commun, je le répète, et je suis presque certain qu'il n'y a pas un des lecteurs [Mircourant cette page, si peu platonicien qu'i' soit habituellement

C8 OBSEFIVATIOÎCS

dans SOS amours, qui n'ait eu sa Béatrice, qui n'en retrouve niéme le souvenir en ce moment. Cette fiction, celle imaj^iiiation donl tout le monde se moque hautement, mais que rb-'^nn nourrit et caresse avec amour au plus profond de son cœur, ^sl inhérente à la nature de l'homme. Elle est le résultat d'un besoin toujours renaissant, et de l'amour instinctif que nous avons tous du beau, da bon ot (lu juste. A défaut de leur réalité, nous nous en créons le simulacre, et c'est ce qui fait que Tauiour platonique est aussi vrai ~et tout aussi durable que l'amour naturel.

On peut donc voir dans la Vie nouvelle quel a été ce que Dante t nommé son fremier amour, celui qui lui a été inspiré par Béatrice tant qu'elle a vécu, et que sa belle enveloppe terrestre a modilié la pure atlmiration que faisaient naître en lui les qualités et Ici vertus éminentes de sa Dame.

Quant à son <econd amour, sentiment, ou, pour parler plus juste, idée qui se forma dans son esprit après la mort de Béatrice, c'est Dante lui-même qui va nous apprendre quelle est au juste sa nature: « J'affirme, dit-il en terminant le second traité de son Banquet', que la Dame dont je suis tlevenu amoureux, après mon -premier amour, fut la très-belle et très-honnêie fdle de l'empereur de l'univers, à laquelle Pyfhagore a donné nom Philosoiihie. » Dans le traité suivant, il reproduit la même proposition en d'autres termes : « Par ma Dame, dit-il encore, j'entends toujours parler de celle dont il a été question dans la chanson précédente, c'esl-à-dire de cette lumière puissante, Philosophie, dont les rayons font reverdir les fleurs et frucdfier la véritable noblesse de l homme'. »

Mais p'jisque j'ai choisi des citations dans le Banquet, ouwn^e de la vieillesse de Dante, dans rinfeulion d'éclaircir ce qu'il a dit dan» la Vie nouvelle, composition de sa jeunesse, je rapporterai encore un passage tiré de ce môme Banquet, où il parle comparativement de ccê deux productions : « La nourriture que l'ou trouvera à ce banquet, dit-il au commencement de ce traité de philosophie moiale, sera présentée en quatorze scivices, c'csl-à-dire quatorze chansons sur l'amour et la morale, sujets (pii auraient pu n'être pas bien saisis, faute d'une forme qui Ks rendit sensibles, de telle sorte que le» chansons auraient pu être lues plutôt à cause de leur agrément qu'en raison de leur utilité. Mais ce pain que'j'oiïre, ainsi que la disposition de ce Banquet, ce sera la lumière qui rendra clair le «ens ({u'elles (les chansons) renrerm.rii. Kt si dans ce présent livrej

• Contiio, cdilioii de ZaUa, 4* vol., fii%. llk ' 14^ puK. 150

SUR LA \m NOUVELLE. S

que j'intitule Banquet, ces sujets sont traités d'une maniècc plut firile que dans la Vie nouvelle, cependant je ne prétends contreiire % rien de ce que contient mon premier ouvrage , mais seulement confirmer ce qui est exprimé dans l'un par ce que je dis dans i'autre, reconnaissant comme chose naturelle et raisoimable que l'un soit brùlint et passionné, et l'autre, au contraire, tempéré et viril; car il convient de parler tout autrement à un àgre qu'à un e.'.'tre'. »

De la lecture de la Yie r,ouvelle, et des citations que je viens (ij rapporter, on peut, je crois, en conclure que l'amour mystique que Dante entretint dans son cœur pendant toute sa vie pour Béatrice eut pour principe et pour cause première un sentiment très-réel, mais qui ne tarda pas à se combiner dans son imagination avec se« inventions poétiques et ses études de théologie et de philosophi* morale. Dante procéda instinctivement de l'amour naturel à l'amour platonique, à peu près de la môme manière qu'un peintre habile se sert d'un modèle qui favorise le développement de son idée, pour s'élever par ce moyen aux hauteurs de l'art oii il veut atteindre. Le modèle ne ressemble plus au chef-d'œuvre ; mais le chef-d'œuvrt R'aurait pu être réalisé sans le modèle.

Puisque ces réflexions nous ont conduit à parler de la beauté idéale et des attributs presq'ie divins que riante a prêtés à la fille de Folco Portinari, à Béatrice, je n'ira, [kos plus avant sans ramener l'attention du lecteur sur un passage de la \ie nouvelle dans lequel le jeune auteur a usé avec un étrange laisser-aller du droit que l'on a toujours accordé aux amants poètes d'exalter les mérites et la nature de la personne qui les préoccupe. On n'a sans doute p is lu sans étonnement les réllexions que fait Dante sur le nombre neuf, et sur sa racine troii, ainsi que les raisonnements à l'aide desquels il prétend démontrer et établir comme une vérité mathématique : «que cette Dame (Béatrice) était un neuf, c'est-à-<lire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. » Je n'ai point qualité pour prononcer sur la convenance plus ou moins contestable de cette proposition, considérée sous le point de vue religieux et Ihcologique, et je dois croire ou qu'elle a paru admissible, ou qu'on l'a laissée passer connne une fantaisie de poète, puisque je ne sache pas qu'aucun lecteur de la "Vie nouvelle ait encore eu l'idée de consi lérer ce passage comme renfermant une impiété oa exprimant ane idolâtrie.

Quoi qu'il en soil, outre le mauvais goût de cette exaltàtioa

' ConrKo, édition de ZatU, 4* «oL, f%. ii»

poético-matliématiqne, cet abus des choses sainfe^ et sacrées dnnj un sujet mondain, après tout; blesse singulièrement les babituciei et le bon sens des simples enfants de l'Église. Et, à ce sujet, je croii devoir dire que depuis une quinzaine d'années que l'on s'est plus partir!' licrcment occupé en France des ouvrages de Dante, on a fort exagéré le mérite de cet écrivain comme Ibéologien. De tous côtés on répèle et l'on écrit que dans ses trois cantiques le poôte florenïin est resté et s'est montré rigoureusement catholique. Qu'il ait ce mérite quant à ce qui touche aux dogmes, c'est ce que je crois, et c'est bien en eiïet le point principal; mais cependant, lorsqu'un personnage mythologique tel que Béatrice est installé au-dcssuj des saints ci repose près de Dieu, faisant eu quelque sorte partie de la Trinité, je trouve celte licence d'un fort mauvais goût, si elle n'est que poétique, et très-choquante, si on a eu la prétention de la rendre pieuse. Il faut y prendre garde, nous sommes portés à tout exagérer en France : il y a trente ans que nous adraettion: à peine les plus sublimes beautés que renferment les poèmes de Dante, cl aujourdlmi nous y admirons tout sans choix et sans réflexion. Soyons plus circonspects; Dante n'y perdra rien, et nous pourrions y gagner quelque chose.

Je crois avoir passé en revue, dans la Yie nouvelle, tout ce qui se rattache à rinvcntlon de la fable, à la nature des sentiments, à la réalité du principal personnage introduit par le poète, ainsi qu'à la convenance religieuse de certaines idées, au moins fort bizarres, qui se trouvenf dans ce livre; il ne me reste plus qu'à fixer l'attention sur quelques passages relatifs aux préjugés et aux éludes littéraires de Dante, et de quelques poêles ses prédécesseurs immédiats ou ses contemporains.

Le premier qui se présente est la pièce de vers, le sonnet servant en quelque sorte d'exposition au petit drame de la Yie nouvelle qui va commencer. Je le reproduirai ici en entier, afin de mettre les lecteurs plus h portée de le comparer avec le» réponses auxquelles il donna lieu ;

S05NET DE DAIfTE.

« A chaque âme éprise, à tout noble cœur i\ qui ce présent sonn-t parviendra, afin qu'ils en disent leur aviS; salut! au nciu de I' ur Seigneur, c'est-à-dire Amour.

» Le tiers des heures pendant lesquelles les étoiles sont le plu» brillantes était passé, quand Amour m'apparut tout à coup; Amouf doul l'essence me remplit de crainte quand »'y repense.

SUR LA VIE NOUVELLE. r!

• Amour me semblait gai, tenant mon cœur dans sa main, u lôutenant dans ses bras une Dame endormie et enveloppée dans an voile.

9 Puis il la réveillait, et faisait repaître humblement la Dame ^uvantée de ce cœur ardent. Après, je le voyais fuir en pleurant '.tj

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