PARIS
l;lBLlOTnÈQUE-ClI A RP ENTIER
EUQèNE FASQUELIE, ÉOHEUR il, nUE DE OHENELLK, 1 1
Le petit livre de la Vie nouvelle est un ouvrage curieux, instructif, et parfois très-intéressant, il passe pour la première production littéraire de Dante Alighieri; au moins est-ce le recueil coordonné de trente et une pièces de vers qu'il avait composées jusqu'à l'âge de vingt-six ans, époque à laquelle, si l'on doit en croire Boccace, le jeune poète florentin, tout plein encore des regrets que lui inspirait la mort assez récente de Béatrice (en 1290), reiioil les morceaux de poésie qu'il avait composés pour exprimer la chaste passion que lui inspira cette jeune personne, en les accompagnant du récit des divers événements qui donnèrent lieu à i ei ▼ers, et d'un commentaire où il fait assez souvent l'exposition psychologique de la cause, du conflit et du rcsullat de ses senliiiuuis.
Ces mcmrires, ce roman, car la Vie nouvdle lient par quclq.îo chose à ces deux sortes d'ouvrages, la Vie nouvelle de Dante, cnlin^ eal écrite sous trois formes qui se développent simullanémcnt : le récit détaillé in prose, le même récit condensé en \crs, puiscnliu expliqué daas un commentaire.
J'ai cru ievoir prévenir le lecteur de cette singularité, autant pour préparer son esprit d'avance, que dans l'intention de lui épargner la peine de débrouiller ros|»èce <ic confusicu» (rimngcseJ «l'idcc» qi.e ce système de narration fait naître à uni' preniiorc lecture. Ce livre est donc tout ù 4a fois narratif, poélujia et ;:!iilosophique, et l'on y rencontre habiluellemcnt , et songeai <l u:s |i même page, l'expression des ^t'^^iirncnts les plus pa.ssiour j.- jt le*
raisonnements scolastiques les plus quintessenciéi et les plus scr? Tel est cet ouvrage, qui se sent h la fois dti génie vig^oureux, inaii jeune encore, de l'auteur do la Divine Comédie, et du siècl<» où il a été composé.
Maintenant que le lecteur est averti de ce quMl pourrait trouver d'étrange dans la forme du livre de la Vie nouvelle, je dirai quelques mots indispensables sur la personne de Béatrice, qui est l'âuic de cette première composition de Dante, comme elle vivifia plus tard les grands poëmes de son illustre amant.
Béatrice, nommée aussi par abréviation Bice, est née à Florence en 1266, et elle mourut dans la même ville en 1290, à l'âge de vingt-quatre nns. Dante n'avait que neuf ou dix mois de plus qu'elle. Béatrice était fille de Folco di Ricovero Porlinari, citoyen riche et très-distingué de Florence, qui, entre autres bonnes œuvres qu'il a fuites, fonda l'hôpital de Sainte-Marie-Nouvclle. Les familles Alighieri et Porlinari étaient liées d'amitié, et ce fut dans une réunion pour la fête de mai de l'année 1276, chez le père de Béatrice, que Dante, conduit là par le sien, y vit cette jeune enfant pour la première fois, conçut pour elle une passion mystique, si l'on peut s'exprimer ainsi, et ne cessa pendant toute la vie de Béa^ trice, et même après sa mort, d'être préoccupé d'elle et de son souvenir. Jusqu'à quel point la passion de Dante a-t-clle été réelle ou imaginaire? c'est ce que je veux laisser juger à ceux qui liront la Yie nouvelle. On trouvera là tous les faits dont la comparaison pourra aider les curieux à résoudre cette question. Quant à moi, qui me réserve d'en dire plus tard mou avis, je me ferais scrupule de prévenir l'esprit du lecteur d'une manière ou d'une auti e à ce sujet; car, pour lire avec fruit, il faut toujours aborder les avres sans prévention, sans opinion communiquée d'avance. Si la lecture en devient un peu plus laborieuse, le profit que l'on en tire est infiniment plus grand, car on a senti, comparé et jugé par soimême.
Mais, pour fournir les moyens de faire apprécier au juste le de gré de réalité de la passion de Dante pour Béatrice, je dois d'aborJ fixer les idées sur le caractère de l'amour iilatonique qui fut, au ré Bultat, le sentiment que fit naître, la pensée qu'entretint Béatrice dans 1 ànic de Dante, et dont on trouve constamment la peinture et l'expression dans la Yie nouvelle.
Or c'est dans les écrits du philosophe même qui a doiuié son nom à cette doctrine singulière que je puiserai l'exposition la plus claire qui eu ait jamais été faite, et je va'is rapporter ce que Platon (ait dire à Socrate sur cette matière, dans son Banguet :
« Celui qui yeut s'y prendre comme il conwcnt, doit, dès soa leune âge, commencer par rechercher les beaux corps. Il doit d'abord n'en aimer qu'un seul; ensuite reconnaître que la Beauté qui réside en un corps est sœur de la Beauté qui réside dans lef autres. Et s'il est juste de rechercher ce qui est beau en général, notre homme seriit bien peu sensé de ne point envisager la Beauté de tons les corps comme une seule et même chose... Après cela, H doit considérer la beauté de Tàme comme bien plus relevée que eelle du corps, de sorte qu'une belle âme, d'ailleurs accompagnée et peu d'agréments visibles, suffise pour attirer son amour et sei «oins... Par là il sera amené à considérer la Beauté dans les actions des hommes et dans les lois, et à voir que la Beauté morale est partout de même nature; alors il apprendra à regarder la Beanté physique comme peu de chose. De la sphère de l'action \I devra passer à celle de l'esprit et contempler la Beauté des sciences. Cest ainsi qu'il arrivera à considérer la Beauté sous un aspect plus Urge... Beauté étemelle, non engendrée et non périssable, exempte de décadence comme d'accroissement ; Beauté de laquelle toutes les autres beautés participent.
«Mais quand de ces beautés inférieures on s'est élevé enfin jufqu'à la Beauté parfaite, et qu'on commence à l'entrevoir, ou n'est pas loin du but de l'amour. En effet, la vraie voie de l'amour, c'est de commencer par les beautés dici-bas, mais en portant toujours les yeux sur la Beauté suprême, et de s'élever sans cessa vers elle, en passant par tous les degrés de l'échelle, d'im seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances. Jusqu'à ce qu'on arrive à la connaissance suprême, qui n'a d'auf e objet que le Beau même, de manière à ce qu'on arrive à le connaître tel qu'il est en soi.
» Car la seule chose qui puisse donner du prix à la vie, c'est !e spi ctacle de la Beauté éternelle. »
Comment cette doctrine a-t-elle été connue en Italie par Dante et ses contemporains? C'est un point de l'histoire littéraire qu'il ■e convient pas de chercher à éclaircir ici; mais enfin il est éviflcnt que ces poètes en ont eu connaissance, et la lecture le la Vit %(mtelU et de la Divine Comédie fera facilement reconnaître jusqu'à quel point Dante a suivi les idées de Platon et s'en est écarte.
Il ne me reste plus qu'à toucher quelques mots sur la traduction de la Vie nouvelle que j'offre au public. C'est la première Tdis fue ce livre a été traduit en français. Je n'ai pu m'aidcr d'aucun travail analogue qui ait précédé le mien. Or. les littérateurs ita-
Hens^ ainsi que les Français qui ont étudié sérieusemont la lan^rne italienne, savent que le texte de la Vie nouvelle, et en particulier les poésies, présentent des difficultés que les plus doctes philolo. gués ne résolvent pas suns hésitation et sans peine. Ce n'est donc pas une modestie de faiseur de préfaces que celle que j'exprimerai en disant ; qu'il doit y avoir beaucoup de fautes dans ma tr.jdiiCtion,el que je réclame l'indulgence des lecteurs, pf surtout dci lecteurs italiens. La vénération, je dirai presque le fanatisme que font naître les expressions de Dante en Italie, m'a forcé de m'écérter le moins que j'ai pu de la lettre; et cependant, engagé comme je rétais dans le dédale d'une mythologie psychologique, serré de tous côtés par des phruses pleines d'ellipses, par des expressions hardies jusqu'à en devenir obscures, il m'a fallu aborder ces difficultés à l'aide de la langue française, qui, impatiente de tout joug comme ceux qui la parlent, s'exprime avec gri\ce, élégance et elarté, tant qu'elle procède selon son goût et à sa fantaisie, mais qui devient dédaigneuse, maussade et rebelle, sitôt qu'on veut lui faire changer d'allure. Bref, j'ai fait de mon mieux, et, dût-on ne me savoir gré que d'avoir osé donner le premier une trailuction de la Vie nouvelle en français. Je pense que l'on me tiendra compte d'îin ciïort qui rendra ceux que l'on tentera par la suite moins pénibles. ,
Parmi les nombreuses difficultés que présente le texte de la V« rouvelle, il en est une qui se reproduit presque à chaque page; c'est la traduction des mots Donna, mia Donna, Madonna. En ilalic::. et, en particulier, dans la langue de Dante, Donna signifie une femme distinguée non-seulement par ses manières, mais par ses qualités morales et ses vertus. Pour éviter les périphrases, j'ai pris le parti de donner l'explication qu'on vient de lire, et j'ai eu soin, comme on le verra dans ma traduction, de faire mettre la première lettre du mot Dame en majuscule, et de séparer ainsi « ma Dame, » pour relever par ces signes une expression devenue insignifiante en français. L'adjectif gentile, qui veut dire noble, généreux, bien élevé, pur et vertueux tout îi la fois, se trouve également employé fort souvent dans la Vie nouvelle. Pour abréger, j'ai toujours traduit •gentile Donna nuDonna genUle, etc.,» p:ir noble Darîie ou Dame noble, expression italienne qui, par l'étendue de sa signitictioan, rappelle toutes les qualités que l'on regardait aucieimemcnt comme devant être le partage d'un vrai genliihorAme et duuedame de qualité. Courtoisie et courtois doivent aussi se rapporter non-seulement à la politesse des manières, mais à celle de l'esprit et du cœur.
Je pense que ces avertissements suffiront aux simples curieux pour qu'ils ne prennent pas le change sur ces titres et ces épitlictcs, atLxquels il ne faut pas attacher trop d'importance, mais dont il est bon cependant de connaître le véritable sens et la portée.
Quant à ceux des lecteurs français cultivant les muses italiennes qui, désireux de s'assurer de la fidélité de ma traduction, la jugeraient digne de passer à la coupelle de leur critique, je ne crois pas pouvoir mieux favoriser leurs intentions à ce sujet, qu'en indiquant les principales éditions italiennes de la Vita nuova données depuis 1576, (jue ce livre a été imprimé pour la première fois, jusqu'à nos jours. Ces éditions sont celles :
De Bartolomeo Sermatelli. Florence, 1576, petit in-S». Elle contient, en outre, la Vie de Dante, composée par J. Boccace;
De Tartini et Franchi, in-S®, donnée par le chanoine Biscioni, à Florence, en 1723;
D'Antonio Zalta, qui se trouve dans le quatrième volume det œuvres complètes de Dante Alighieri, donnée en cinq volumes in-4» par cet éditeur, à Venise, en 1758;
De Pogliani, in-8». Milan, 1827, adoptée par l'Académie de la Crusca ;
De la « Tipographia Nobiîi, in-8o, Pesaro, 1829, » dont le titre est : « Vita nova di Dante Alighieri, seconde la lezione di un codice inedito del secol. XV; colle variante dcU' edizioni più accreditatc. »
Et enfin, pour le texte des poésies qui font partie de la Vie nou velle, on peut consulter l'édition dite Giuntina, 1527, in-8o, où elles se trouvent comprises parmi les Rime antiche.
11 y a douze ou treize ans que j'ébauchais cette traduction de la Yie nouvelle, destinée à devenir l'un ries chapitres importants d'une histoire de la poésie dantesque que j'ai achevée. Depuis cette époque, j'ai souvent revu ma traduction, et, pendant les deux dernières années qui viennent de s'écouler, j'ai eu l'occasion de la souuicUre à la critique de plusieurs lettrés italiens connaissant parfaitement notre langue. Je ne saurais môme remercier trop vivement ici MM. Borghi et G. Campi de la complaisance et du soin qu'ils ont mis h épurer mon travail. Mais, malgré tous les soins que j'ai pris, malgré les précieux conseils qui m'ont été prodigués par les savants avec tant de zèle et de complaisauce, il est itnpo»* liblc que mon travail ne laisse pas encore beaucoup à désirer. Je prie donc ceux dos lecteurs des deux nations française et italienne, qui aiment et ont étudié les ouvrages de Dante, de lire attentivement ma traduction de la Vie nouvelle, de consulter les variantes
fî PRÉFACE DE LA VIE NOUVELLi;.
du texte pour savoir celles que j'ai préférées et suivies, et, aprèi cette lecture laborieuse, d'avoir la bonté de me faire part de leun observations et de leurs critiques; elles seront reçues avec emprctsenicnl et reconnaissance, puisque Je pourrai en profiter pour améliorer mon ouvrage.
E. J. Delécluzf.
Foiiteiiay aui Roses, juillet 1S41,
ï)ans cette partie du Kvre de ma mémoire, avant îaqueiit il y aurait jicu de chose à lire, se trouve une rubrique qui dit : Ici commence la vie nouvelle. Sous cette rubrique, je trouve beaucoup de choses écrites, et des paroles que j'ai l'intention de rassembler dans ce livre, sinon textuellement, au moins quant au sens.
Neuf fois déjà, après ma naissance, le ciel de la lumière était retourne au môme pomt, quand parut à mes yeux, pour la première fois, la glorieuse Dame de ma pensde, à laquelle beaucoup de personnes, ne sachant comment la désigner, ont donné le nom de Béatrice. Elle avait déjà assez vécu en ce monde pour que, dans cet espace de temps, le ciel éloilé se fût porté vers l'orient de la douzième par lie d'un degré; en sorte qu'elle m'apparut dans le commencement de sa neuvième année et lorsque j'accomplissais Ja mienne. Elle m'apparut vêtue d'une couleur rougedlre, imposante et modeste; et la manière dont sa ceinture retenait son vêtement était appropriée à son extrême jeunesse. Je dis avec vérité qu'en ce moment l'esprit de la vie, qui réside dans la voûte la plus secrète du cœur, conunença à trembler avec tant de force, que le mouvement s'en fit ressentir dans mes plus petites veines; et, tremblant, il dit cej paroles : Ecce Deus forlior me, qui venient dominabitur mihi :
f LA VIE iNOCVELLE.
Voilà un Dieu pius fort que moi; il va me dominer! Àlort F esprit, animal, qui se tient dans la haute voûte où tous le? esprits sensitifs vont porter leurs perceptions, commença à g'élonner beaucoup, et, s'adressant particulièrement aut egprils de la vue, dit ces paroles : Àpparuil jnm bcaliludo noslra : Notre béatitude est apparue I En ce moment l'esprit naturel, qui demeure daiis la partie où la nouniture s'élabore et se dispense, commença à pleurer et à dire en pleurant : Heu miser, quia fréquenter impcdilus ero! Ah! maiheur à moi, car je serai souvent loi:r:îîe:nc par la suite ! Je dis qu'à partir de ce moment, l'amour se rendit maître de mon âme, qui tout aussitôt lui fut fiancée. Et il prit sur moi un ascendant si fort, par la force que mon imagination lui accordait, que je me sentis dès lors contraint de lui obéir complètement. 11 m'ordonnait souvent de chercher à voir cet ange de jeunesse, ce qui fut cause que, dans mon enfance, lien des fois j'allai courant après elle ; et je la voyais s'avançant avec tant de noblesse et de dignité, que l'on pouvait certainement lui appliquer ces paroles du poëte Homère : « Elle ne semblait pas être la fille d'un mortel, mais d'un dieu ! » Et bien que son image, qui me suivait sans cesse, fût un moyen que l'amour employait pour me subjuguer, cependant elle avait une vertu si généreuse et si puissante, qu'elle ne souffrit jamais qu'Amour me gouvernât, bien que je fusse privé des conseils de la raison, si utiles en pareilles circonstance^. Mais comme on poin-rait estimer fabuleux les efforts faits pour résister aux passions et aux mouvements d'une si grande jeunesse, passant sous silence beaucoup de choses que l'on pourrait déduire de ces exemples, j'en viendrai aux paroles qui sont gravées dans ma mémoire en paragraphes (caractères) plus importants.
Quand il y eut tant de jours écoulés, qu'après l'apparition déjà indiquée de cette très-noble pei*sonnt:, neuf armées étaient accomplies, il arriva que, dans le dernier de ces jours, cette merveilleuse Dame m'apparut vêtue d'un habit 4'une blancheur éclatante, et placée entre deui noblet
Dames un peu plus âgées qu'elle ^ Comme elle passait dans une rue, elle tourna les yeux vers l'endroit où j'étais. Je me tenais plein d'une crainte respectueuse; et par l'effet de son inefl'able courtoisie, qui reçoit maintenant sa récompense dans le ciel, elle me fil un salut qui produisit sur moi tant d'effet, que je crus toucher aux derniers termes de la béatitude. L'heure à laquelle je reçus ce salut si doux était précisément la neuvième du jour; et comme c'était la première fois que ses paroles vinrent frapper mes oreilles, j'en ressentis une si grande douceur, qu'enivré en quelque sorte, je quittai la foule.
Rentré dans la partie la plus solitaire de mon logement, je me mis à penser à cette personne qui s'était montrée si courtoise envers moi; et, tout occupé d'elle, je fus pris par un doux sommeil pendant lequel j'eus une vision merveilleuse. Il me sembla voir une nuée couleur de feu, et au milieu un Seigneur d'un aspect effrayant pour ceux qui le regardaient. Quant à lui, chose admirable! il me parut gai. Il dit beaucoup de choses que je n'entendais pas, si ce n'est quelques-unes, et entre autres ces paroles : Ego Dominus luus : C'est moi qui suis ton maître. Je crus le voir tenant dans ses bras une personne endormie, nue et enveloppée seulement d'un drap couleur de Sâng. Je la reconnus tout aussitôt pour la Dame inspirant la vertu qui avait daigné me saluer le jour précédent. Celui qui la portait tenait dans l'une de ses mains quelque chose qui était tout en feu, et il me dit ces mots: Vide cor luum:\ ois ton cœur. Et après quelques instants, je crus voir qu'il éveillait celle qui dormait, et qu'L l'aide de toutes sortes d'inventions, il lui faisait manger cr.tle chose ardente qu'il tenait dans sa main, ce qu'elle ne faisait qu'avec crainte et répugnance. Mais il ne se passa pas beaucoup de temps sans que la gaieté du Sei-
iieur se changeât en plaintes; et, toujours pleurant, il
irait cette Daine dans ses bras, et se dirigea avec elle vers k' ciel.
J'en ressentis une si vive angoisse de cœur, que mon «om-
'Daale avait dik-buittot, Béatrice dii-scpl.
mtiil, qui n'était que léger, fut interrompu, et je m'éveillai. Aussitôt je repassai dans mon esprit ce qui m'était apparu, et je reconnus que l'heure à laquelle celte vision s'était orferte à moi était la quatrième de la nuit; de sorte qu'il en résulte qu'elle fut la première des neuf dernières heures de la nuit. 4e pris donc la résolution de faire connaître ce que j'avais vu à plusieurs personnes qui alors étaient des troubadours fameux; et comn^e déjà j'avais fait expérience de l'art de dire des paroles en rimes, je décidai de composer un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles d'Amour. Les priant donc de juger ma vision, je leur écrivis ce qui m'était apparu pendant mon sommeil, et commençai Ce aonnet :
a A chaque âme éprise, à tout noble cœur à qui ce présent sonnet parviendra, afin qu'ils en disent leur avis, salut! au nom de leur Seigneur, c'est-à-dire Amour.
» Le tiers des heuires pendant lesquelles les étoiles sont le plus brillantes était passé, quand Amour m'apparut tout à coup; Amour dont l'essence me remplit de crainte quand j'y repense.
» Amour me semblait gai, tenant mon cœur dans sa main, et soutenant dans ses bras une Dame endormie et enveloppée dans un voile.
» Puis il la réveillait, et faisait repaître humblement la Dame épouvantée de ce cœur ardent. Après je le voyais fuir en pleurant *. »
A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort différents. Parmi ceux qui me répondirent est celui (Guido Cavalcanti) que j appelle le pre-
' Toutes les note* ajnntoes aux poésies tout b glose de Dante. Ce stiiini-i se divise en deux parties. Dans la première, je salue et demkode réponse ; dans la scLonde, qui commence à :es mots : < Li tiers du /Murt*;6tc*, > c dis à quoi uQ doit répondre.
LA VIE NOUVELLE. Il
mier de mes amis; son sonnet commencé ainsi : ce A mon avis vous avez vu, etc. » Cette correspondance fut en quelque sorte l'origine de l'amitié qui règne entre nous deux , et elle naquit lorsqu'il sut que j'étais celui qui avait fait la demande. La justesse de la réponse contenue dans son sonnet ne fut sentie alors par personne; mais maintenant elle est devenue manifeste aux plus simples.
A la suite de cette vision, mon esprit naturel commença à être gêné dans ses opérations, parce que mon âme était entièrement adonnée à l'idée de cette très-noble Bame. Aussi devins-je si faible et si fluet en peu de temps, que mon aspect faisait de la peine à mes amis ; et il y eut beaucoup de gens qui, par mauvaise intention, se tourmentaient pour savoir de moi ce que je ne voulais révéler à personne. M'élant aperçu de leur indiscrète curiosité, je suivis la volonté d'Amour, qui m'inspirait selon le conseil de la raison, et je leur répondais qu'Amom' était celui qui m'avait amené à cet état : rejetant tout sur Amour, parce que, je portais sur mon visage tant de marques de ses coups, qu'il était, impossible de le cacher. Et quand ils me demandaient : tt Pour qui cet Amour t'a-t-il fait souffrir ainsi? » je les regardais en souriant et ne leur disais rien.
Un jour il arriva que cette très-noble Dame assistait en un lieu où l'on entendait les louanges de la Reine de la gloire, et où j'étais placé de manière à voir ma béatitude. Entre elle et moi il y avait, en suivant la ligne droite, une Dame dont la figure était fort agréable, et qui dirigea plulieurs fois ses yeux sur les miens, s'étonnant que je la regardasse aussi attentivement, car il semblait, par l'eflet de ma position, que mes yeux fussent fixés sur elle, d'où iî arriva que plusieurs s'aperçurent qu'elle me regardait. Aussi, lorsque je sortis de ce lieu, entendis-je dire auprès de moi : « Vois donc comme telle Dame tourmente ce pauvre homme; )» et en la nommant, je m'aperçus qu'ils parlaient *le la Dame qui se trouvait sur la ligne, entre la très-noble. iJéatrice et moi. Alors je me tranquillisai, ayant acquis la certitude qu'en tt jour mes yeux n'avaient point trahi mon
il LA VIE NOUVELLE.
jecret. J'eus m^ine l'idde de faire de cette Uaine une espèce de bouclier pour cacher la vérité, et je fi? 5i bien en peu de temps, <[ne les personnes qui s'occupaient do moi crurent avoir découvert mon secret. Grâce à cette Dame, je me mis à l'abri de la curiosité pendant des mois et des années, ),!, pour mieux donner le change aux indiscrets, je rimai pour celte Dame quelques bagatelles, que je passerai soui silence, à moins qu'il ne s'y trouve quelque chose à la louange de ma Dame.
Je dis donc que dans le temps où cette Dame servait de voile à mon véritable amour, il me vint le désir de célébrer le nom de Béatrice, en le mettant avec ceux de beaucoup d'autres Dames, et particulièrement celui de la Dame qui me servait d'égide. Je choisis les noms di;S soixante plus belles personnes de la cité où le Très-Haut a fait prendre naissance à ma Dame, et je composai une lettre sous forme de sirvente, mais que je ne transcrirai pas. Je n'en aurais même pas fait mention, si je ne désh-ais avertir de ce qui arriva de merveilleux en la composant, qui est que le nom de ma Dame ne put entrer dans le vers, à cause du mètre, que le neuvième parmi les autres.
La Dame qui m'avait servi pendant si longtemps à cacher mes véritables sentiments fut obligée de partir de ladite ville, et elle s'en alla dans un pays très-éloigné. Ce qui fut cause que, privé tout à coup de celte défense, j'en fus déconforté beaucoup plus que je ne le craignais avant. El pensant que si je ne parlais pas en termes quelque peu tristes de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ce que je voulais cacher, je pris la résolution d'expiimcr quelques plaintes dans un sonnet, que je transcris, parce que ma Dame m'inspira certaines paroles que comprendront ceux qui sauront les entendre. Ce sonnet dit !
« 0 vous qui parcourez le chemin d'Amour! faites at- /enlion, et dites s'il peut y avoir une douleur plus grande que la mienne? Veuillez seulement m'écouter, puis vous direz si je ne suis pas les clefs et la maison de toutei douleurs.
lA VIE NOUVELLE. l3
» Amour, non pas à cause de mon faible mérite, mais par TelVel de sa générosité, m'avait placé dans une vie si agréable et si douce, que souvent j'entendais dire derrière moi : « Dieu î en faveur de quel mérite le cœur de cet homme est-il si heureux ? »
» Maintenant j'ai perdu toute la hardiesse .jv yeuse qui jaillissait de mon trésor d'amour; mon cœur jst devenu pauvre, et j'ai peur de parler.
» Je fais comme ceux qui par honte cachent leur indigence. Devant tout le monde, je me montre gai ; en dedans de moi-môme, je me consume, je pleure *. »
Après le départ de cette Dame, il plut au maître des Anges d'appeler au milieu de sa gloire une autre jeune Dame de cette ville, dont la gi*âce et la beauté charmaient les habitants. Je vis son corps inanimé au milieu de beaucoup de Dames qui pleuraient. Me rappelant de Tavoir vue faisant compagnie à cette noble personne (Béatrice), je ne pus me tenir de verser quelques larmes; et même en pleurant, je me proposai de dire quelques paroles de sa mort, en bon souvenir de ce que je l'avais vue plusieurs fois avec ma Dame. A la fin de ce que je composai, j'en touchai quelques mots, comme poun-a s'en apercevoir facilement celui qui comprend. Je fis donc ces deux sonnets, l'un commençant par : Pleurez, amants, et le second par : Mort cruelle t
« Pleurez, amants, puisque Amour pleure; pleurez en apprenant la cause de ses larmes. Amour entend les Dames qui, fondant en larmes, excitent les autres à pleurer.
9 De ce que l'impitoyable Mort s'est emparée d'un noble cœur, en détruisant, hors l'honneur qui est impérissable,
• C« •ooaci • deax parliM principales. Dani la première, je Tau un appel aui fdties d'Amoar, ta moyen de ce* paroles de Jcrdmio : « 0 vos •{ui trangiiit pet - ' viam, alU-ndite, et vidcte si est dolor sicut dolor meus. > Dans la seconde parUe. ^111 commence par ces mots : < Amour, non pai à caute de mon faible mérite, etc., > je dis ce qu'Amour a fait pour moi, et ce qu'ensuite j'ai perdu.
lout ce qui, en ce monde, est digiie do luvi.i n- nna
Dame.
» Apprenez combien l'Amour lui rendit lionneur. Je le ▼Is sous sa véritable figure exprimer son chagrin près do la belle image défunte ;
w II regardait souvent vers le ciel, où était déjà placée la belle âme qui avait été une femme si gracieuse». »
« Mort cruehe, ennemie de toute pitié, antique mère de la douleur, jugement invincible et dur, puisque tu as forcé mon cœur affligé de penser à ses douleurs, ma langue fait tous ses efforts pour te maudire.
» Et puisque tu es si dénuée de pitié, il faut bien qut je publie ta faute, la plus grossière que l'on pût commettre ; non que personne l'ignore, mais pour entretenir la colère dans i'.àme de ceux qui, par la suite, se nourriront d'Amour.
» Tu as arraché de dessus la terre la courtoisie, ce que Ton doit apprécier surtout dans une femme, la vertu accompagnée du charme de la jeunesse. Tu as détruit la grâce amoureuse.
» Je ne veux pas désigner davantage une Dame que ses vertus font reconnaître. Qui ne mérite pas le sali| éternel ne doit pas espérer d'aller jamais en sa compugnie*. »
' Ce premier sonnet se divise eo trois partiet. Dam la première, j'appelle et jc lollicile tous les lidélcs d'Amour à pleurer ; et je dis qu'en apprenant la cause de| Jeurs de l'Amour ils seront plus disposes à m'ccouter; dans la seconde, je di| 4iicilc est la cause de ses pleurs ; dans la troisième, je parle des honneurs qu'Amour rendit à cette dame- La seconde partie commence à : < Amour entend Ut iames qui, etc.; > la troisième à : « Apprena combien, etc. >
' Ce sonnet, qui commcucc par : c Mort cruelle, » se divise en quatre parties. Dans la première, je donne à la mort certains noms qui lui snut propres; dans la seconde, iirudressaiit à elle, je donne la raison qui me |>ortc a la blàiuer ; dans la troisième, je la couvre de boule; dans la quatrième, jc parle a une personne indélermiiue, (luoiqiie intérieurement je sache bien de qui je parle. La seconde partie coiniiunce^a : < Puisque tu as forcé, etc.; > la Irnisicmc à: < Et puitqut etc.; > la quati ieuie à : « Qui ne ménle pat le, etc. >
Quelques jours après les funérailles de cette Dame, il se présenta des circonstances qui me forcèrent de sortir de la ville et d'aller vers les lieux où demeurait la personne qui m'avait servi de rempart contre les curituix. Quoique je n'allasse pas précisément jusqu'à l'endroit qu'elle habitait, et que j'eusse des compagnons dans la route, ce voyage me déplaisait, ne sachant comment me soustraire aux regards pour décharger mon cœur de l'angoisse que j'éprouvais en m'éloignant de ma félicité. Cependant le très-doux seigneur (Amour), qui me tyrannisait sous l'empire de ma noble Dame (Béatrice), m'apparut dans mon imagination comme un pèlerin mal et légèrement vêtu. Il me paraissait tout interdit, et tenait ses yeux fixés vers la terre, qu'il portait toutefois de temps en temps vers une rivière dont Teau limpide et pure coulait le long du chemin où je me trouvais. Il me parut qu'Amour m'appelait et me disait ces paroles: c( Je viens de chez cette Dame qui t'a protégé si longtemps, et je sais qu'elle ne pourra revenir. Et cependant ce cœur que je te faisais avoir par elle, je l'ai avec moi, et je le porte à une autre Darne, qui te servira d'égide comme la première. » 11 me la nomma, et je la reconnu!» bien, a Du reste, ajouta l'Amour, si tu répètes quelquesunes des paroles que je t'ai dites, fais-le de manière à ne pas découvrir l'amour simulé que tu as montré à ces deux Dames, et qu'il te conviendra de' montrer à une autre (ou à d'autres, variante). » Ayant ainsi parlé, ma vision disparut. Le visage changé, je chevauchai pensif tout le jour, poussant de fréquents soupirs. Vers la nuit, je commençai ce sonnet :
« Chevauchant avant-hier par un chemin, et tout préoccupé de marcher contre mon gré, je trouvai au milieu de la route Amour, vêtu en habit léger de pèlerin.
» A le voir, il me parut misérable, comme s'il eût perdu son pf»uvoir, allant en soupirant, pensif et tôtc basse pour ne regarder personne.
9 Lorsqu'il m'apergut, il m'appela par mon nom, et
16 LA VIE NOLVELLE.
dit : « Je viens de loin cl d'iiii endroit où ton cœur ctaiî par ma volonté.
» Je l'ai retiré, afin qu'il pût encore éprouver un nouveau plaisir. » Alors je pris une si grande pi'.ié de lui, qu'il disparut sans que, je m'en aperçusse*. »
Sitôt que je fus de retour de ce voyage, je me mii à la recherche de celte Dame qui m'avait été désignée par mon seigneur, dans le chemin des soupirs; et afin d'éviter les longueurs, je dirai qu'en peu de temps j a trouvai si bien moyen d'en faire ma sauvegardé, que beaucoup de gens en parlaient d'une manière offensante ; ce qui me blessa beaucoup plusiems fois. Ces bavardages, qui tendaient à me noircir, furent cause que cette noble créature (Béatrice), qui détruisit tous les vices et fut reine des vertus , passant par un lieu où je me trouvais, me refusa sa douce salutation, dans laquelle résidait toute ma félicité.
Je veux même m'écarter un instant de mon sujet principal, pour faire comprendre tout le bien que son salut opérait en moi. Quand je la voyais paraître quelque part, dans l'espérance où j'étais de recevoir sa merveilleuse salutation, je n'avais plus d'ennemi; je sentais au contraire une ardeur charitable qui me portait à pardonner à tous ceux dont j'avais reçu des offenses; et si en pareille occasion on m'eût demandé quoi que ce soit, ma seule réponse eût été ; Amour, que j'aurais prononcé avec un visage modeste. Et quand elle était sur le point de saluer, un esprit d'amour, anéantissant tous les autres esprits sensitifs, faisait paraître au dehors les faibles esprits de la vue, et leur disait : « Allez honorer votre Dame, » et lui seul (l'esprit d'Amour) demeurait à leur place. Qui aurait voulu connaître Amour l'aurait pu facilement en observant le tremblement de mes
' Ce sonnet a trois parties. Duiis la première, je dis comment je rencontrai rAmotir, et (|iicl il me parut; «lans la scronde, je rapporte ce qu'il ra*a dit, non pas enticnniciit, dans la crainte de découvrir mon secret; dans la troisième, j« dis comment il disparut. La seconde commence à : «r Lortquil m'aperçut, «tcj i U troisième 4 : c A/or< /e pris un«, etc. >
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yeux; et quand cotte très-noble Dame faisait son salut, non-seulement Amour n'avait pas le pouvoir de cacher l'excessive félicité que j'éprouvais, mais lui-même devenait tel par reffel de la douceur de cette salutation, que mon corps soumis entièrement à sa puissance se remuait souvent comme un corps grave inanimé ; ce qui me démontre évidemment que dans cette salutation résidait mon bonheur, lequel fort souvent était trop grand pour que j'eusse la force de le supporter et d'en jouir.
Revenant à mon sujet, je dis donc que mon bonheur (le salut) m'ayant été refusé, je ressentis une telle douleur, que je me séparai des assistants, et me retirai dans un lieu solitaire, où je baignai la terre de larmes amères; qu'après m'être quelque peu soulagé en pleurant, j'entrai dans ma chambre, où je pus me livrer à mon chagrin sans être entendu de personne. Là, après avoir imploré la miséricorde de la Dame de la courtoisie (Béatrice), et m'être écrié : « Amour, viens au secours de ton fidèle , » je m'endormis comme un petit enfant qui pleure après avoir été corrigé. Mais, vers le milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, près de moi, un jeune homme dont les vêtements resplendissaient de blancheur. 11 était pensif, dirigeant ses regards là où j'étais gisant, et il me sembla que, tout en soupirant, il me disait : « Fili mi, icmpus est ni prœtcrmiitantur simulacra noslra : Mon fils, il est temps de mettre de côté tous nos vains fantômes. » Alors je le reconnus, parce qu'il m'appela comme il m'avait appelé déj?. bien des lois. Et, le regardant, je crus m'apercevoii* qu'il pleurait de pitié, attendant quelques paroles de moi. M'étant rassuré, dans mon sommeil, je commençai à parler avec lui : « Seigneur de la noblesse, pourquoi pieurcs-lu? » Ei il me disait ces paroles : « Eyo lanquam cenlrum circuli, cui simili modo se liabenl circumferenliœ parles : tu aulem non sic : Je suis comme le centre du cercle auquel tous le» points de la circonférence se rapportent; il n'en est pas ainsi de toi. — Poiu«juoi paries-tu avec tant d'obscurité? » lui dernandai-je. Ei il me répondit en langue vulgaire :
« Ne me demande plus que ce qui pourrait l'être utile. » f\loi*s je commonçai à parler avec lui de la salutation qiii m'avait été refusée, et lui en demandai la raison. 11 me répondit de la sorte : « Notre Béatrice, en conversant avec quelques personnes, a entendu dire que la Dame dont je t'ai dit lé nom dans le chemin des soupirs avait éprouvé des désagréments de ta part; et comme celte noble personne ne peut supporter l'idée du plus léger tort fait à qui que ce soit, elle n'a pas daigné te saluer, craignant que tn ne fusses un homme méchant. Cependant, comme elle con* naît véritablement ton secret, à cause de la longue habitude qu'elle a de toi, je veux que tu composes des veis dans lesquels tu exprimeras l'empire que j'ai sur toi pai reffet de son mérite, et comment tu as été son amant fidèle depuis ton enfance. Prends-en à témoin celui qui le sait; dis comment tu le pries de lui affirmer la vérité à ce sujet, ^t tu peux être certain que je lui en parlerai volontiers. Par ce moyen, elle connaîtra ta véritable intention, ce qui lui fera rejeter les paroles de ceux qui ont été mis dans l'erreur sur ton compte. Fais en sorte de tenir un milieu discret dans ces vers; ne lui parle pas directement, ce serait manquer aux convenances, et aie soin de ne pas envoyer ce que tu écriras dans un lieu où elle pourrait l'entendre sans que je fusse près d'elle; mais orne tes vei-s d'une suave harmonie à laquelle je me mêlerai toutes les fois qu'il en sera besoin. »
Ayant ainsi parlé, il disparut, et mon sommeil s'interrompit. En rappelant mes souvenirs, je m'aperçus que cette vision m'était apparue pendant la neuvième heure du jour. Je sortis de ma chambre avec Tintention de faire une ballade dans laquelle j'exprimerais tout ce que mon Seigneur m'avait ordonné d'y mettre, et je fis celle qui suit :
« Ballade, va trouver Amour, et avec lui va te présenter devant ma Dame, afin que mon excuse, que tu contiens, plaide en ma faveur auprès d'elle avec le secours de mon Seigneur. Ballade , tu t'avances si modeste et si courtoise, (jne tu devrais ne rien craindre et voyager
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seule. Mais, pour plus de sûreté, va d'abord trouver l'Amour; car il ne serait peut-être pas prudent de marclier sans lui , puisque celle qui doit t'entendre est tellement irritée contre moi, à ce que je crois, qu'elle pourrait te mal recevoir si tu n'étais pas accompagnée par l'Amour.
» Quand tu seras avec lui devant ma Dame, et après avoir demandé merci, commence à dire ces paroles d'une voix bien douce : Ma Dame, celui qui m'envoie vers vous désire, dans le cas où cela vous agréerait, que vous écouliez ses excuses , s'il en trouve de bonnes. L'Amour est là qui peut vous dire que par l'empire de votre beauté il fait changer de visage comme il veut à celui qui m'envoie, et que son coeur n'ayant pas varié, c'est à vous à deviner le motif pour lequel Amour lui a fait regarder une autre femme.
» Ballade, dis-lui encore : Ma Dame, son cœur s'est maintenu dans une si ferme constance, que toutes ses pensées ne tendent qu'à obéir à votre volonté. Tout jeune Il s'est voué à vous , et jamais il ne s'en est éloigné. Si par hasard ma Dame ne te croit pas, dis-lui qu'elle interroge l'Amour à ce sujet. Fais-lui une humble prière, si elle ne veut pas me pardonner ; et enfin qu'elle m'envoie l'ordre de mourir, et elle pourra s'assurer que je suis son fidèle serviteur.
» Quant à celui (Amour) qui est la source de toute piélé et qui saura bien plaider ma cause auprès de ma Dame, dis-lui, avant qu'il cesse de causer avec elle : Seigneur, en faveur de ma douce harmonie, demeure près de cette Dame, et dis à ton serviteur (Dante) tout ce qui sera à propos. Que si, grâce à tes prières, elle (Béatrice) lui paixionne (à Dante), annonce-lui la paix avec un visage riant. Pars, gentille Ballade, choisissant à ton gré le moment favorable, afin que tout l'hoimeur du succès te revienne *. »
• Cette UlUde m difhe en trow parties. Dans (a premiéTe, je dii a b ImM* u elle VI, el je b tunn pow ^ell« ag>M« pta« edicaceraent. 4e iù .1,.,
Après la vision que j'ai rapportée, el lorsque j'eus dit lei paroles que TAmour m'avait imposées, mon esprit fut asëailli par une multitude de perisées qui me combattaient sans que je pusse me défendre. 11 y en avait quatre surtout qui ne me laissaîent plus aucun repos. L'une était : La domination d'Amour est bonne, puisqu'elle dégage l'intelligence de celui q-ji lui est fidèle de toutes les choses basses. L'autre était : La domination d'Amour n'est pas bonne, puisque plus son fidèle lui est attaché, plus il doit éprouver de peines et de chagrin. La troisième élait : Le nom d'Amour est chose si douce à entendre, qu'il est impossible que par la vertu de cette parole on n'opère pas tout le bien imaginable; car les noms sont la conséquence des choses. Nomina sunl consequentia rerum. Enfin la dernière difficulté qui se présentait était celle-ci : La Dame dont tu es si fortement occupé n'est pas comme les autres femmes, elle ne se laisse pas facilement vaincre.
Chacune de ces réflexions m'assaillait tour à tour avec tant de force, qu'elles me contraignaient de m'arrèter comme celui qui ne sait quel chemin il doit prendre ni où il veut aller. Et lorsque je faisais des efforts pour trouver un terme moyen pour accorder ces opinions dificrenles, alors cette dernière idée me tourmentait beaucoup plus encore que les autres, et je me mettais à appeler la pitié et à me jeter dans ses bras. Etant arrivé à cet étal, l'envie me vint de faire des vers, et je composai ce sonnet :
« Je ne pense qu'à l'Amour; mes pensées à ce sujet sont tellement diverses, que l'une rne fait respecter sa
comitagnie de qui elle doit se mettre, pour ëvUer tout danger. Dani a seconde, ;« dis ce qu'elle a à faire comprendre ; dans la troisième, je lui donie la permission d'aller quand elle voudra, lui recommandant de »e mouvoir doucement dam Ici bras de la fortune. La seconde partie commencée : € Quand tu seras avec tut, etc.; > la troisionie, à : c Pars, (jefitille ballade, etc. > On pourra m'objecter que l'on ne •ait pas a (|ui je m'adresse en parlant à la seconde personne, car la ballade n'est rien julre chose que ce que je dis. Cependant, je prétends résoudre ce doute dam ^. petit livre, à l'occasion d'une autre partie qui présentera une difficulté sent* olable ; ei ak>rs celui qui doute, ou qii prctcad faire une cnlique, coroprendrau
puissance, tandis qu'une autre met son pouvoir au rang de la folie.
» Avec respérance une troisième m'apporte le repos, et la dernière ne me fournit bientôt qu'un sujet de larmes. Toutes s'acc3rdent seulement en ce point, qu'elles m'invitent à demander merci au milieu des craintes que j'e'prouve.
» D'où il arrive que je ne sais plus quelle matière prendre ni que dire. Je me trouve dans une incertitude amoureuse, et quand je cherche à accorder toutes mes pensées contraires, en désespoir de cause, j'en suis réduit à implorer le secours de mon ennemie, madame la Pitié, pour qu'elle me défende. »
A la suite de ce conflit de pensées contraires, il arriva que cette très-noble Dame vint dans une assemblée de Dames de distinction, où je fus conduit moi-même par une personne amie, qui crut me procurer un grand plaisir en me menant dans un lieu où tant de Dames montraient leur beauté. Ne sachant où j'allais, et me confiant en la personne qu'un de ses amis avait conduite à Textrémitc de la vie, je dis : « Pourquoi sommes-nous venus vers ces Dames ? » Alors il me répondit : a Afin qu'elles aient des serviteurs dignes d'elles. » La vérité est qu'elles formaient la compagnie d'une Dame noble qui ce jour même avait été fiancée, et que, selon l'usage de notre ville, elles devaient assister au premier lepas qu'elle ferait à la table et dans la maison ie son fiancé. Je crus donc f^ire plaisir à mon ami en me proposant pour servir ces Dames avec lui. Lorstiue je fus dans l'assemblée, je sentis dans la partie gaucl.e de ma poitrine un tremblement extraordinaire qui se communiqua dans tout mon corps. Alors je m'appuyai le long d'une peinture qui entourait cette maison, et, appréhendant que quelqu'un ne se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux, et, regardant les Dames, j'aperçus la très-noble Déatrice parmi elles. Mes espriu furent tellement abattus en c«
moment, par la force que reçut l'Amour en se sentant s! près de la noble Dame, qu'il n'y eut plus que les esprits dé la vue qui conservèrent de la vie, et encore restèrent-ils I*Grs de leur usage ordinaire, parce qu'Amour voulait les y maintenir pour voir la très-admirable Dame. Ll quoique je me fusse un peu remis, je me chagrinais beaucoup de ce que ces pelils esprits (les yeux) se plaignaient si fort, en disant : a Si l'Amour ne nous avait pas ainsi troublés, nous pourrions cire en état de voir la merveilleuse Dame, comme font nos pareils. »
Je dis que plusieurs de ces Dames s'étant aperçues du changement qui s'était opéré en moi, commencèrent à en témoigner leur étonnement; puis, dans la conversation, elles se moquèrent de moi avec la très-noble Dame. Mon introducteur, ami de bonne foi, qu^, dans cette circonstance, se trouva pris pour dupe, me tua pai* la main, et m'ayant entraîné hors de la vue de ces Dames, me demanda ce que j*avaks. Je lui répondis quelques paroles, et mes esprits morts s'étant relevés, ainsi que ceux qui avaient été chassés ayant repris possession de leur faculté, je dis à cet ami : « J'ai posé les pieds dans cette partie de la vie au delà de laquelle on ne peut plus aller avec l'intention de retourner sur ses pas. » Et, l'ayant quitté, Je rentrai dans la chambre des larmes, où pleurant et rougissant en moi-même, je dis : « Si cette Dame connaissait l'état où je suis, je ne crois pas qu'elle se moquât de moi; au contraire, j'exciterais en elle une vive pitié. » Et tout en laissant échapper cette plainte, je résolus de dire des paroles qui feraient connaître la cause de mon changement subit, lesquelles diraient ; Que je sais que cette cause n'est pas connue, et que si elle l'était, certainement tout le monde amait pitié de moi. Ayant le désir que cette explication parvint jusqu'aux oreilles de ma Dame, alcis je composai ce sonnet :
a Ma Dame, vous plaisantez avec les autres Dames sur ma figure, sans réfléchir d'où il airive que mon visage change complètement lorsque je contemple votre beautés
» Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait résister à une preuve si manifeste, puisque l'Amour, lorsqu'il me trouve si près de vous, prend tant d'empire sur moi, qu'il frappe sur tous mes esprits épouvantés, tuant les uns, chassant les autres, de telle sorte qu'il (l'Amour) reste seul à vous regarder.
» D'où il résulte que ma flgure change entièrement, nais non pas à ce point, toutefois, que je ne sente les douleurs poignantes des esprits chassés *. »
Après mon étonnante transfiguration, il me vint une pensée fatigante qui ne me quittait pas. Sans cesse elle me reprenait, et voici quels étaient ses raisonnements : Puisque lu fais une si ridicule figure quand tu ee près de cette Dame, pourquoi cherches-tu à la voir ? Et si elle te faisait appeler près d'elle, qu'aurais-tu à répondre dans le cas où tu aurais le libre exercice de toute ta raison? Alors une autre pensée humble me dictait cette réponse, et je disais : Si je ne perdais pas mes facultés, et qu'au contraire je les conservasse libres, je lui dirais : Qu'aussitôt que je pense à son admirable beauté, il me vient un désir si vif et si fort de la voir, que ce désir tue et détruit dans ma mémoire tout ce qui pourrait s'y opposer. Et c'est ce qui est cause que les tourments passés ne me retiennent plus, et que je cherche toujours à la voir. Ces pensées diverses m'engagèrent à dire à ma Dame ce qui m'arrive quand je suis près d'elle, et je fis ce sonnet :
« Tout ce qui se présente à mon esprit s'éteint et meurt
* Je ne diviu pat ce MMUiet eo parties, parce qoe la division ne t'en Tait que pour espoéer les &igoiieatioM de la chose divine. Or, comme la cause survooue est irès-manife&te, il n'y a pas lien à faire des divisions. La vcritë ntl que dans Ici paroles où la cause de ce sonnet eu prcsentëe, il s'en trouve de douteuses. Par exemple, lorsque je dis qo'Amour (ue to\u met etpriu^ et que les etpritt d» la 9ue demeurent vitantt, ii ce n'*$t gu'iU sortent d» leurs {instruments) organes, ced est un doute ( nne difliculté 1 impossible à résoudre |>our toute pcrsoune qui •'est pat lidrie d'Amour au même degré, taodis que pour ceux qui le sont [bilojei i'AoHNir ), rien n'est si facile i comprendre que ces paroles douteuses. Aiisst o« •eratt-U pas bien à mot d'expliquer de teU doutes, puisque mes explications w> raient vaine* «t superfluM.
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du moment que je vous vois, ô mon précieux tréior! Et quand je suis près de vous, j'entends l'Ainoiir qui me dit : i Fuis, si tu ne veux pdiir. »
» Le visage fait connaître la couleur du cœur; Je visage qui semble anno'acer la mort quand il cherche un appui. Et lorsque, pendant la fougue de mes frissons, les murs ' semblent crier ; Meurs ! meurs !
» C'est un crime que commet la personne qui, me voyant en cet état, n'a pas cherché à raffermir mon âme éperdue en lui montrant un peu de pitié; pillé que fait naître cet aspect des yeux qui dé&irent la mort, et que votre moquerie a détruite jusque dans l'àme des autres • . »
Bientôt ce sonnet me fit naître l'idée d'exprimer quatre pens^^es sur mon état, que je n'avais pas encore fait connaître. La première, que très-souvent je me chagrinais quand ma mémoire poussait mon imai;inalion à rechercher ce qu'Amour me faisait éprouver; la seconde, qu'Amour m'assaillait si fort et si brusquement, (pi'il ne me restait de la vie rien autre chose (ju^une pensée qui me parlait de celle Dame; la troisième, que quand Amour me livrait ainsi combat, tout pâle, décoloré, je me déballais pour voir celle Damu, croyant que sa vue me soutiendiait dans celle attaque, oubliant tout ce qui m'arrimait de fâcheux, pour me
\ Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, jc dis pourquoi je oe piiij me retenir d'aller près de celle dame ; dans la seconde, je Tais savoir ce qui m'arrive quand je vais près d'elle ; et cette partie commence à : * Et quand je titis près de vous, etc. » Mais cette seconde partie se subdivise en cinq autres : Usai la première, je dis qu'Amour, conseillé par la raison, me parle quand je suit près d'elle ; dnus la seconde, je Cais connaître l'état de mon cœur par ce qui se pJMie »ur mon visage; dans la troisième, je dis comment tout courage m'a abandonné ; dans la quatrième, jc dit que celui-là commet un crime, qui n'a pat pitié .If moi ; et enfin, dans la dernière, je fais savoir pourquoi un autre devrait avoir pitie ut> rapi;>arcDCe malheureuse qui se manireslc dans met yeux ; laquelle appa« rente malliev.reuse est détruite, c'est-à-dire ne parait plus telle aux autres, à cause de la moqiiciie de cptle dame, dont l'exemple entraine ceux mêmes qui seraient nuturclloiiiont dis|)osès à me plaindre. La seconde partie commence à : « Le visay$ (au connaitt( la couleur, etc.; > la lroi>ième, à : < l'endant la fougue de, etc.; » \t qiiatrii'nie, i : < C'est un crime, etc.; > la cinquième, à : < Pitié quê fait na(» irt, eU: >
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rapprocher de sa noble personn»^ • la quatricnie, que nonseulement cette vue ne me défendait pas, mais au contraire détruisait le peu de vie que j'avais encore. Je fis dpnc ctj sonnet:
a Souvent je pense à la triste expression qu'AmoiS donne à ma figure, et je m'en émeus tellement, que je dis : Hélas ! pareille chose cUTive-t-elle à d'autres qu'à moi ?
') Car l'Amour m'assaille si brusquement, que je suis toujours sur le point d'en perdre la vie. Un seul esprit ri'sie et vit encore en moi, Béatrice, parce qu'il s'occupe de vous.
» Alors je m'excite, je m'efforce, j'épuise mon âme; alors je veux vous voir, croyant trouver la guérison;
» Et si je lève les yeux pour vous regarder, un tremblement s'élève dans mon cœur, qui me fait tomber sang potils et sans haleine *. »
Après avoir composé ces trois derniers sonnets adressés à celle Dame, et oii se trouve la peinture de tout ce que j'ai éprouvé, je crus rn'èlre assez clairement expliqué, et je résoins de me taire. Cependant, quoique je me sois toujours abstenu depuis de rien dire à cette Dame, il me Gon\iiit de prendre une matière nouvelle et plus élevée que celle <jue j'avais traitée précédemment; et comme le sujet en est agréable, à entendre, je le ferai connaître aussi brièvement •{uc je pourrai.
Comme par le changement subit de mon visage beaucoup de personnes avaient pénétré le secret de mon cœur, certaines Dames qui avaient coutume de se réunir savaient
' I • i se dhiie en quatre parties, »eIon l«?i quatre point» qui y sont trait»'».
Connue j'en ai (laric plut hrut, je n'y rcvicndnii pas, si ce n'est pour désigner les parties par leur commi-nccmeDt. Je dis donc que b seconde partie commence a : c Car l'Amour m'.:tiailU, etc.; > la troisième, à : < Alors jt m'«xei(f, etc.; > f\ U quatrième, ù : m Et ti jt lèoe, etc. »
Uès-bien ce que j'éprouvais iiiléiiourenient, parce qu'elles avaient ôlc t'jnioins de plusieurs de mes mésaventures. Me h';;uvanl, [iiw hasard, un jour près d'elles, il y en eut une qui m'appela. Lilie parlait avec beaucoup de grâce. Quand je lus yris de la compagnie, et que je me fus aperçu ([ue ma ti'ès-noble Dame n'était pas présente, m'clant rassuré, je saluai ces Dames, et leui' demandai ce qui pouvait leur être agréable. Elles étaient en assez grand nombre, et riaient entre elles. Les unes me regardaient, en attendant ce que j'allais leur dire; d'autres chuchotaient ensemble, lorsque l'une de celles-ci, tournant ses yeux vers moi et m'appelant par mon nom, me dit : a A quelle fin aimes-tu cette Dame, puisque tu ne peux la regarder et supporter sa présence? il faut que le but d'un tel amour soit des plus étranges! » Et sitôt qu'elle m'eut ainsi parlé, non-seulement elle mais toutes les autres fixèrent leurs yeux sur mon visage, en attendant ma réponse. Alors je leur parlai ainsi : « Mes Dames, la fin de mon Amour a été la salutation de cette Dame de qui vous voulez peut-être parler, et dans la salutation de laquelle était ma béatitude, but de tous mes honnêtes désirs. Mais, comme il lui a plu de me la refuser mon Seigneui* Amour a mi. désormais tout mon bonheur dans sa merci, qui ne peut me manquer. »
Alors ces Dames commencèrent à parler entre elles, et comme parfois nous voyons l'eau tomber avec la neif^e ainsi leurs paroles me semblaient-elles mêlées de soupirs. Et lorsqu'elles eurent conversé quelque temps, la Dame qui m'avait parlé la première me dit encore : « Nous te prions Je nous expliquer en quoi consiste celte félicité, cette béatitude dont tu parles. » Je lui répondis : « Dans les paroles qui contiennent les louanges de ma Dame. )i Elle reprit : a Ne pourrait-on pas conclure de là que les paroles dont tu t'es servi pour peindre ta situation amoureuse n'allaient paa à ce but? » A ces paroles, je me sentis presque honteux, et m'éloignai de ces Dames, me disant en moi-même : F*uisqu'il y a tant de félicité dans les louanges de ma Dame, pourquoi ai-je parlé autrement? Et de ce moment je pris
la résolution de ne traiter que des sujets qui fussent de» louanges de cette noble Dame. En y pensant toutefois, je craignis d'avoir clioisi une matière trop haute pour moi, en sorte que je n'osai commencer. Aussi demeurai-je plusieurs joui-s sans entreprendre aucune composition. Il arriva ensuite que, passant près d'un ruisseau limpide, il me prit un désir si fort de parler, que je m'occupai du mode que je devais prendre. Je pensai qu'en pariant d'elle il ne convenait pas que je le fisse, à moins de m'adresser aux Dames, en employant la seconde personne, ne prétendant pas toutefois |)arler à toutes les femmes, mais seulement aux Dames nobles et distinguées. Ma langue alors sembla se délier, et je m'écriai : Dames ^ qui savez ce que c'est qu'Amour l
Je conservai joyeusement ces paroles dans mon esprit, me proposant d'en faire le début de ce que je voulais composer. Alors je retournai dans la ville ci-dessus désignée, et, après avoir mûri mes idées pendant quelques jours, je commençai une chanson- avec le début que j'avais choisi, et selon les divisions que je donnerai plus bas. Voici la chanson :
a Dames, qui savez vraiment ce que c'est qu'Amour, je veux m'entretenir avec vous de ma Dame, non que j'espère la louer dignement, mais dans l'intention de soulager mon esprit en parlant d'elle. Je dis que , lorsque je réfléchis à son mérite, l'Amour se fait si doucement entendre â moi, que si je ne perdais pas toi»te hardiesse en Cc3 moments, ce que je dirais rendrait tout le monde «amoureux. Mais je ne veux pas m'élever si haut, dans la crainte que ma timidité ne me fasse tomber trop bas. Je traiterai donc avec vous, Dames et Demoiselles, mais bien légèrement, eu égai'd à son mérite, des éminentes qualités de ma Dame, car c'est un sujet dont od ne peut imrler à tout le monde.
» Un ange invoqua Dieu, en disant: «Sire, on voi au monde une merveille dont les manières nobles et ^ra deuses procèdent d'une âme dont la splendcui- s'élève e
parvient jusqu'ici-liaut. » Le ciel, i» t\u\ il ne manquait rien que de la posséder, la demanda à son Seigneur, et chaque saint la réclame par ses prières. La seule piti'" plaide ma cause dans le ciel; en sorte que Dieu, sachant qu'il s'agit de ma Dame, dit : « 0 mes bien-aimés! souffrez tranquillement que celle que vous désirez de voir reste autant qu'il me plaira là où il y a quelqu'un (Dante) qui s'attend à la perdre, et qui dira aux damnés dans l'enfer : J'ai vu l'espérance des bienheureux! »
» Ma Dame est désirée dans le plus haut des cieux. Maintenant je veux vous faire connaître quelque chose de son mérite , et je dis : Toute Dame qui veut prendre des manières nobles doit aller avec elle, parce que quand elle s'avance quelque part, Amour jette aussitôt une glace sur les cœurs corrompus, qui frappe et détruit toutes leurs pensées. Celui qui serait exposé à la voir, ou s'ennoblirait, ou mourrait; et quand elle rencontre quelqu'un dicrne de la regarder, celui-là éprouve toute la puissance de ses vertus; et s'il lui arrive qu'elle l'honore de son salut, elle le rend si modeste, si honnête et si bon, qu'il va Jusqu'à perdre le souvenir de toutes les oftènses qu'il a reçues. Cette Dame a encore reçu une grâce particulière de Dieu; car la personne qui lui a adressé la parcle ne peut pas mal fmir.
» Amour dit d'elle : « Conîment une chose mortelle peut-elle être si pure et si belle ? » Puis il la regarde, et juge enlui-même que Dieu se propose d'en faire une chose merveilleuse : couleur de perle à peine sensible, comme il convient précisément à une Dame de l'avoir. Elle possède autant de bonté que la nature en peut produire; et en la regardant on apprendra à apprécier la beauté. De quelque nianiîire qu'elle meuve ses yeux, il en sort des esprits entlammés d'amour qui frappent les yeox de ceux qui in regardent; et ils pénètrent tellement, que chacun va droit AU cœur. Vous voyez l'Ariour peint sur son visage., qu'aucun veuard ne peut fixer sans être ébloui.
» Chanson, je sais que tu iras de tous les côtés, parlant à plusieurs Dames, quand je t'aurai envoyée par le monde. Maintenant il faut que je t'avertisse, puisque je fai élevée pour être une fille jeune et simple d'Amour, de consulter là où tu arriveras, en disant : Ensoignez-moi le chemin poui- aller droit à la Dame vers laquelle je suis envoyée et dont la louange fait mon ornement. Et si tu ne veux pas faire une démai'che inutile, ne t'arrête pas là où il y a des personnes corrompues. Fais en soitc, si tu le peux, de te découvrir seulement aux Dames et aux hommes honnêtes qui te conduiront par la voie la plus courte. Tu trouveras Amour avec elle (Béatrice); aie soin de me recommander à tous deux, comme tu dois le faire*. »
* Afin que cette chansoa soit mieux comprise, j'en parlerai avec plus d'art que ies morceaux qui précèdent. Je la diviserai en trois parties. La première est l'exorde des pandcs qui suivent ; la seconde, l'exposé de la matière traitée ; et U troisième, on pourrait, en quelque sorte, l'appeler la servante des paroles qui précèdent. La seconde commence à : Un ange intoqua Dieu, etc.; » la troisième, à : « Chanson, je sais, etc. >
La première partie se subdivise en qnatie : 1* je dis à qui je venx parler de ma Dame cl pourquoi je veux en parler ; 2» j'exprime ce que je crois sentir moi-même, quand je pense à son mérite, et comment je pourrais parler, si je ne perdais pas loote assurance et toute hardiesse ; 3* je dis comment je pense devoir m'cxpiimer pour que je ne sois pas décontenancé par l'abaissement ; A' je reviens encore aux personnes a qui je dois m'adresser, et je donne la raison poui /aquclle je m'adresse i elles. La seconde commence k : < Je dis, etc.; > la troisième, à : « Mais je rit Mtix pas m'élever, etc.; > la quatrième, à : « Dames et demoiselles, etc. > Puis, qoand je dis : « Un ange invoqua, elc, > je commence à parler de cette Dame; et cette autre partie se subdivise encore en deux. Dai)s la première, je dis qu'on s'occupe d'elle au ciel ; dans la seconde, qu'on s'occupe d'elle sur la terre ; et cette seconde, qui commence à : u Ma Dame est désirée, etc., > se subdivise de nouveau en deux. Dans la première, je traite de la Loblesse de son Ame, exposant quelques vertus eiïectives qui (irocedent de son âme noble ; et dans la seconde, je rappelle ta Bobleste de son corps, et j'éuumère ^ lelqucs-unef de ses beautés à : « L'Amour <..t ,rtVe, elc. >
'< lis celte dernière seconde partie se redivise encore en deux. Je parle, dam
.!>.-, de qu«l(picK Ix'antéf selon la gloire (morales), et, dans l'autre, de bcautëa >pocialcs et délenninées de la personne,^ cet endroit où il est question de ses yettz, qui sont la «mrce et le principe de l'Amour; et afin de déluunier toute pensée grassiere de ce que je dis, le lecteur ne doit pas oublier qu'il est écrit plot haut que le salut de celte dame, qui fut exprimé par sa bouche, fut la fui, le but ëe mes désin ptrudant qu'elle voulait bien encore me le faire. Puis, quand je iV.i : « C'^n^oii, je «au quê <u, etc., > .'ajoute uor stance qni est comme la servante»
Après que cette chanson fut un peu coi. u... ..a,., i. i.i .;.. e, an ami, l'ayant entendue, prit une opinion peut-être trop avantageuse de moi, et témoigna le désir que je lui disse ce que c'est qu'Amour. Réfléchissant qu'après la chausou c était un beau sujet à traiter, et que d'ailleurs je devais me rendre agréable à cet ami, je fls ce sonnet :
« Comme dit le sage, l'Amour et un noble cœur ne font qu'un ; et quand l'un ose aller sans l'autre, c'est comme quand l'âme abandonne la raison.
» La nature, quand elle est amoureuse (généreuse, bonne), rend l'Amour le maître, et fait du cœur la maison dans laquelle on se repose en dormant, tantôt peu, tantôt longtemps^.
» Cependant la beauté se manifeste aux yeux par le« traits d'une Dame sage, et cet objet agréable fait naître un désir de la posséder ;
» Et quelquefois ce désir persiste de telle sorte qu'il éveille l'esprit d'Amour. Un homme de mérite produit le même effet sur une Dame*. »
Ayant traité d'Amour daoB les vers précédents, je voulua
4es ajtrcs, où j'exprime ce que je désire et attends de ma clianson. Mais comme cette dcrniore partie est facile à comprendre, je ne me donnerai plus la peine d'en iiidit]ucr los divisions. Je sens bien que, pour en faire saisir toat le sens, il conviendrait de les multiplier encore ; mais je ne suis pas fàcbë de ne pas être compris par celui dont l'intelligence ue serait |>as satisfaite des explications <}uc j'ai données, et qui laissera là ma chanson ; car je crains d'en avoir donné le sens trop oavertemeat par les divisions déjà indiquées, s'il arrivait que beaucoup de perwnnes vinssent à en avoir connaissance en l'entendant reciter.
' Ce sonnet se divise en deux parties. Dans la première, je parlé de lui (Amoar) c«mine puissance ; et dans la seconde, je ^is comment sa puissance se réduit ea action. La seconde commence à : € La beauté se mimffste, etc. > La première ao divise eu doux i^artie* : 1* (comme puissance] je dis dans quel sujet est cette puissance; 1* comment ce sujet et cette puissance sont produits en être, et comment l'un garde l'autre, ainsi que la fonne garde la matière. La seconde commence à : < La nature, quand elle, etc. > Puis, quand je dis : < La beaufe se ma 'i i/ e»7f, t te.,» )« dis comment cette puissance se réduit en acte, et d'abord comment il te rit doit en bomme, puis en femmf : « Un homme de mériUt elc »
LA VIE NOUVELLE. 3f
encore dire quelques louanges de cette noble Dame (Bëatrice), pour démontrer comment cet Amoui* s'éveille par elle, et de quelle manière non-seulement il s'éveille là où il dormait, mais comme elle le fait venir d'une manière merveilleuse là où il n'est pas en puissance ; et alors \e ûs ce sonnet :
tt Ma Dame porte Amour dans ses yeux ; aussi ennoblit-elle tout ce qu'elle regarde. Partout où elle passe, chaque homme tourne les yeux vers elle, et elle fait battre le cœur de celui qu'elle salue.
» Aussi baisse-t-il la tête, et devient-il pâle en se plaignant du peu de mérite qu'il a. L'orgueil et la colère fuient devant elle. Unissez-vous donc à moi, mes Dames, pour lui faire honneur.
» Non, il n'est pas de pensée douce et modeste qui ne Baisse dans le cœur de celui qui l'entend parler; aussi celui qui la voit le premier est-il bienheureux.
» L'air qu'elle a quand elle sourit ne se peut exprimer ai retenir dans la mémoire, tant ce miracle est nouveau et éclatant *. »
' Ce soonet a trois parties. Dans b iMcmière, je dis comment cette Dame rëdnit eeite puissance en acte par la très-noble partie d'eUe-mème, ses yeux ; et dans la seconde, Je rappelle le nu'ine e(Tct produit par la très-noble partie d'ellc-uéine, sa bouche ; et outre ces deux parties, il y en a une petite ( particella ) qui demande aide en quelque sorte aux précédentes. Elle commence ainsi : < Unisset-voui donc à mot, etc. > La troisième commence à : « Non, il n'est pat de pensée douce, elo La première se divise eu trois : 1* je dis de (]uclle manière elle ennoblit vertueu- KaMOt ce qu'elle regarde ; et celte proposition ét^uivaut à dire qu'elle introduit la puissaace de lAmour la où elle n'était pas encore ; 2* je dis comment elle réduit l'Amour en acte dans le CŒur de tous ceux qu'elle regarde ; 3* je dis ce qu'elle opère vertueusement dans leurs cœnrs. La seconde commence a : « l^artout où elle pmtêt, etc.; » la troisième, à : « Elle fait battre le eosur, etc. » El quand je dis : < Unutet-vous donc à moi, etc., > je donne à entendre a qui j'ai l'inlection de parler, en api>elant les Dames à mon a*de pour honorer ma Dame. Puis qitand je dis : < Non, il n'est pat de pmtée, cU ., » je rwirus sur ci; que j'ai cxprini'' dnni ia premirre partie, au sujet des deuT tries de sa bouche, dont Tun est son doui parler, rauln; son adfiiirablc sourire. Quant a ce dornicr acte, je ne dis pas corn* iBent il i>(>pr<- »tir les ca-urs, parce uu» ta invinoire ne peut coaserver le suuvena 4c cette opération.
3î LA VIE NOUVELLE.
Mais bientôt après, par la volonté de notre glorieux Sauveur, qui hii-môme n'a pas évité la mort, celui qui avai été lo père d'une si merveilleuse personne, la très-noblo Bi^atr ce, sortant de cette vie, s'en alla à la gloire éternelle. Et ccmme cette séparation est toujours douloureuse pour ceux qui restent et qui ont élc amis du défunt; qu'en outre il n'y a pas d'amitié plus intime que celle qui s'établit de bon père à bon fils, et de bon fils à bon père; et qu'enfin cette Dame était éminemment bonne et son père fort bon (comme tout le monde le dit avec toute vérité), il est cei • tain que cette noble Dame ressentit la plus amère douleur»
Selon l'usage de la ville en ces occasions, les hommes et les femmes se rassemblèrent chacun de leur côté, là où Béatrice fondait en larmes. Comme je vis plusieurs Dames qui revenaient d'auprès d'elle, je prêtai l'oreille à leurs discours, qui roulaient sur la douleur de cette noble personne, a Comme elle pleure ! disaient-elles ; ceux qui la voient en cet état devraient mourir de pitié! » Puis ces Dames passèrent leur chemin, et j'éprouvai une si profonde tristesse, les larmes inondèrent tellement mon visage, que je fus obligé de le couvrir de mes mains. Cependant mon attention fut attirée de nouveau par des discours de la même nature que les premiers, car j'étais placé dans un lieu près duquel passaient toutes les Dames qui sortaient d'auprès de Béatrice : « Qui de nous pourra jamais se livrer à la joie, maintenant que nous avons entendu parler cette Dame si tristement? » disaient-elles. Après celles-ci en venaient d'autres qui faisaient des réfiexions sur moi. « Celui qui pleure là, ne dirait-on pas qu'il l'a vue comme nous? — Voyez, ajoutaient celles qui suivaient, il est si changé, qu'il ne paraît plus être lui-même ! »
Après avoir entendu ces paroles en passant, je conçus l'idée de composer des vers, car le sujet en était digne, surtout ce que je venais d'entendre de la bouche de ces Dames. et comme je les aurais volontiers interrogées, si je n'avais pas été retenu par la discrétion, j'ai pris occasion de pai'ler comme «i je leur avais adressé la parole et qu'elles m'eussent
épondii. Je fis donc deux sonnets. Dans Tun j'interroge selon la forme qui me convient, et dans l'autre je donne ia réponse des Dames, prenant ce qu'elles ont dit d'ellesmêmes comrop si elles l'eussent répondu. Voici le premier sonnet :
« Vous qui avez un aspect humble et dont les regards baissés indiquent la douleur, d'où venez-vous, que la couleur de votre visage trahit votre émotion?
» Avez- vous vu notre noble Dame la figure inondée de douleur d'amour? Avouez-le-moi, mes Dames, car le cœur me dit qu'il en est ainsi, puisque votre aspect et vos manières se sont ennoblis.
» Que si vous venez de voir un spectacle si douloureux, faites-moi la grâce de rester quelques instants près de moi, et de me din. tout ce que vous savez d'elle.
» Vos yeux ont tant pleuré et vos traits sont tellement altérés, que je tremble à l'idée de voir ce que vous avez vu *. »
Voici le second .
« Serais-tu celui (jui a si souvent parlé de notre Danie, en nous adressant la parole? Nous reconnaissons ta voix, mais ta figure est bien changée.
» Pourquoi pleures-tu si abondamment, que tu excites la pitié de tout le mond^ ? Est-ce que tu l'as vue plem-er, que tu ne saurais modérer ni cacher ta douleur ?
» Laisse-nous pleurer, nous qui l'avons cnteiulue mêler ses paroles à ses larmes. Ce serait chose rc'i)réhonsible que de nous consoler.
' Ce KODnct le divite en trois parlict. Uans la première, je •JcmaDdc à cet Dainei r eile* \icniirnt «l'auprct il'Ellc, ajotitaul que je croi* qu'il en est ainsi, puis> ^'ellut revieniieiil ain»i cnnnblicf . Dans la seconde, j'3 ^ei prie de me parler d'£lle, •t cali CommeDce aiiti *. < Que sivoui vetiêM, etc* •
il LA VIE NOUVELLE.
)) Ail ! la douleur est si fortement empreinte sur Ici traits (\c celte Dame, que celle de nous qui aurait voulu la regarder serait tombée morte devant elle en pleui-aiit ^ »
Peu de jours après la composition de ces vers, je tomljai malade, et souffris tellement pendant neuf jours, «jue j'éprouvai une faiblesse qui ne me permettait plus de faire aucun mouvement. Au neuvième jour, sentant une douleur intolérable, je me mis à penser à ma Dame. Et après m'être occupé d'elle, mes pensées retombèrent sur ma frôle existence, et, réfléchissant au peu de durée de la vie humaine, même dans l'état de santé, je commençai à pL^urer en moimême sur l'excès de ce malheur. Je me Jisais en soupirant : « Il faudra donc que la très-noble Béatrice meure un jour !» A ce moment, mon esprit s'égara tellement que je fus forcé de fermer les' yeux, et que je me sentis tourmenté comme ime personne frénétique.
Au milieu de mon délire, je vis apparaître des femmes qui couraient les cheveux épars, et me disaient : Tu mourras! Puis après, il s'en montra d'autres avec des visages horribles, qui me criaient : Tu es morll Alors, dans le trouble de mon esprit, je ne sentis plus où j étais. Il me sembla que des femmes échevelées marchaient en pleurant; je crus voii* le soleil s'obscurcir, à ce pohit que l'on voyait ies étoiles si pâles que l'on eût dit qu'elles pleuraient les morts; les oiseaiLx frappés dans l'air tombaient, et, au milieu du bruit causé par des tremblements de terre, tout épouvanté, je crus voir venir à moi un ami qui me dit : ft Ton admirable Dame est sortie de ce Siccle ! Alors je coniuiençai à pleurer non-seulement dans mon imagination, mais avec mes yeux, les baignant de véritables larmes. Pui?
' Ce .sonnet a quatre parties, selon r^Xiù les Dames à qui je re4>onds employèrem quatre modes de parler. Mais je or.'sbsticndrai de revenir sur l'analyse que j'ai déjà faite de ces parties, me contentant de ies indiquer seulement. I.a seconde con»- ■ence à : « Pourquoi pleuret-tu? etc.; > la troisième, à : « Laiite-nous pUw nr, etc.; » la aaatrième, k : ^Ah! U douUur, itc. »
'6 regardai vers le ciel, et il me sembla voir une multitude i'anges qui se dirigeaient ei ciTir vers la voûte céleste, conduits par une légère vap-^ur .-^ une blancheur éclatante. Je oras entendre ces ang*^i quj jhantaient glorieusement et les paroles qu'ils chantaient uie parurent être colles-ci •. Hosanna in excelsisi et je n tn tendais rien autre chose. Alors il me parut que 'mon' le cœur où il y avait tant d'amour me dit : « Il est certain que notre Dame est morte ; > et je crus marcher pour aller voir le corps de cette âme noble et bienheureuse. Mon imagination était tellement frappée, que je crus la voir morte en elTet, et que des dames couvraient sa tète d'un voile blanc. Sa figure était si calme et si modeste, qu'elle semblait diie : « Maintenant j'en suis venue à voir le principe de la paix. » En l'apercevant, je me sentis pénétré d'une telle humilité, que j'appelais la Mort, lui disant : « Viens à mol, car je te désire ardemment, et tu vois que je porte déjà ta couleur ! »
Après avoir assisté à toutes les cérémonies doulom*euses qui se pratiquent auprès des morts, il me sembla que je retournais chez moi. Là, ayant porté mes yeux vers le ciel, je m'écriai en pleurant : a 0 belle âme ! combien celui qui te voit est heureux ! » Au milieu des sanglots et des larmes, et comme j'appelais h mort, une jeune Dame qui se trouvait près de mon lit, croyant que mes paroles et mes plaintes m'étaient arrachées par la doileur de mon mal, pleine de terreur, se prit à pleurer.
irau'.res Dames, qui étaient dans la chambre, s'étanl " perçues, par les pleurs de leur compagne, que moi-même veisais des larmes, firent retirer la première Dame, .quelle était ma très-proche parente. Les deux autres .ippi'uchèrent de moi p.ui' m'éveiller, croyant que je songeais, tt Ne dormez plus, et ne vous découragez pas, » me disaient-elles; et m'ayaut ainsi interpellé, mon délire me quitta au moment même que je voulais dire : « 0 Béatrice!
que tu sois bénie! » J'avais déjà prononcé : 0 Béatrice
orsques me réveillant tout à coup, j'ouvris lei yeui el
m'aperçus que j'avais été trompé par un songe. Mais refforl que j'avais lait pour prononcer ces deux mots en sanglotant, empèciia ces Dames de les entendre; et quiti(iue je me sentisse honteux d'avoir laissé échapper ce nom, toutelbis, par un avertissement d'Amour, je me retoui'nai vers elles. Quand elles me virent, elles dirent d'abord : « On le croirait mort! » Puis elles me demandèrent ce qui m'avait causé une si grande terreur. Après ces questions, mes sens étant quehjue peu remis, et ayant reconnu la fausseté des imaginations que j'avais eues, je leur répondis : « Je vous dirai ce que j'ai éprouvé. » Je leui- dis en effet depuis le commencement jusqu'à la Qii ce que j'avais vu, ayant bien soin toutefois de taire le nom de la noble Dame. Quand j'eus obtenu ma guérison, je me proposai de faire des vers sur tout ce qui m'était arrivé, parce que ce sujet me parut digne d'être entendu, comme se rapportant à l'Amour. Je fis donc cette chanson :
tt Une Dame miséricordieuse, ornée de jeunesse et de toutes les distinctions humaines, était là dans le lieu où j'appelais souvent la Mort. A la vue de mes yeux pleins de tristesse, et en entendant les paroles vides de sens que je laissais échapper, épouvantée, elle se mit à pleurer abondamment. Dautres Dames , averties par elle de mon état, la firent sortir, puis s'approchèrent de moi pour s'assurer si je pourrais les entendre. L'une me dit : tt Ne dormez plus; » l'autre : « Pourquoi vous laissez vous aller ainsi au découragement? » Alors je quittai mes imaginations, et me uùi'^ ^^ononcer le nom de ma Dame.
« J'éprouvais une douleur si vive en parlant, taut ma voix était altérée par les angoisses et les pleurs, que moi seul pus entendre au fond de mon cœur le nom que je prononçais. Alors Amour fit tourner mop visage, (|ui exprimait la honte, vers ces Dames. Et mon aspect leur parut tel, qu'il donna l'idée de la mort. « Ah! disaientelles, ranimons son courage. » Toutes ensemble priaienî
humblement et me répétaient souvent : «i Qu'as-tu vu? Tu manques donc de courage? » Et dès que jeus repris un peu de force, je leur répondis : a Mes Dames, je vous le dirai. »
» Tandis que je réfléchissais sur ma frêle existence el sur l'incertitude de sa durée, Amour pleura au fond de mon cœur, son habitation ordinaire, et mon âme en fut si troublée, que je me dis ces mots en soupirant : a II faudra donc que ma Dame meure? » Le chagrin s'empara si fortement de moi alors, que je laissai lâchement mes yeux se fermer. Bientôt mes esprits se sentirent tellement troublés et affaiblis, que chacun d'eux alla à l'aventure. Enfin, privé de ma connaissance et hors de la réalité, j'eus une apparition de femmes dont l'expression indiquait la colère, et qui me criaient : « 11 faut que tu meures! il faut que tu meures! »
» Ensuite j'aperçus une foule de choses épouvantables au commencement de mon rêve. J'ignorais en quel lieu je pouvais être; je croyais voir des Dames marchant avec les cheveux épars, les unes pleurant, les autres poussant des cris de douleur et qui lançaient le feu de la tristesse. Bientôt il me -sembla apercevoir le soleil qui se troublait, et l'étoile du soir apparaître. Tous deux pleuraient. Les oiseaux, arrêtés dans l'air, tombaient, et la terre tremblait. Alors un homme faible et pâle, s'étant présenté à moi, me dit : « Que lais-tu? ne sais-tu pas la grande nouvelle ! Ta Dame^ cette personne si belle, elle est morte ! »
» Je levai au ciel mes yeux baignés de larmes, et je vis les anges qui, semblables à une pluie de manne, relouniaient au ciel, guidés par une nuée derrière laquelle ils chantaient ensemble : a Hosanna! » S'ils en avaient dit davantage, je vous le dirais. Alors Amour me dit : a Je ne te cache plus rien; viens voir notre Dame qui est gisante morte, p Mon imagination trompeuse me conduisit en cflot vers ma Dame, a*\: ciait sans vie. B(
quand je fus près d'elle, je m'aperçus que des Daines la couvraient d'un voile. Son visage exprimait quelque chose de si pur et de si modeste, qu'elle semblait dire : « Je suis en paix. »
» En observant son air si humble, la douleur me rendit si humble moi-même, que je m'écriai : « 0 Mort! je te tiens maintenant pour une très-douce chose, puisque tu as pénétFé jusque dans ma Dame ; et, loin d'être irritée, tu dois ressentir de la compassion, ô Mort! puisque, te ressemblant déjà (par la pâleur), je m'avance désireux d'être mis au nombre des tiens! Viens donc! car mon cœur t'appelle ! » Après av oir épuisé ma douleur, je me retirai; et quand je fus seul, je m'écriai en regardant le royaume d'en haut : « Belle âme ! heureux qui te voit!... » Alors les Dames m'éveillèrent, et je le» remerciai *. »
Après cette mion, il arriva qu'un jour, étant livré à mes réflexions dans un lieu, je sentis venir un battement dans mon cœur, comme si j'eusse été en présence de ma Dame. Alors il me vint une imagination d'Amour; je crus le voir venir dans cette partie où ma Dame se tenait, et, d'un ton gai, il parut me dire au fond de mon cœur : Pense à bénir le jour où je me suis emparé de toi, parce que c'est un devoir sacré pour toi. Et en vérité mon cœui- était si content de ma nouvelle condition, que je ne le reconnaissais pas pour le mien. Et peu après que mon cœui* m'eut ainsi parlé par
• Celle chausoD a deux parties. Dans l.i premiore jt ,iis a Qoe personue indeliai»
commcnl je fus tiré d'une vision par certaines Dames, et comment je promis de
leur raconter ce que j'avais vu ; dans la seconde, je rapporte la narration (tue ja
leur ai faite; etcelte partie commence à : < Tandis que je peiifauàma frite exit-
Unce, etc. » Quaut à la première partie, elle se bubtlivise en deux : 1* je dis 06
qu'une Dame et d'autres ont dit et fait au sujet de mon délire, avant que j'eusse
npris mes sens ; 2* je rapporte ce que m'ont dit ces Dames quaud j'ai cessé d'itre
freui-lique, ce qui commence à : « J'iproutats une si vive douleur en jtar
nnt, etc. > Puis, quand je dis : < Tandis que je pensais à ma fri'^ existence, etc., >
leur développe ma vision en deux parties. Dans la première, je ra'.9al( : 'tm
féconde, je rappelle les personnes qui m'ont assisté, et je termine en ies lomer-
. G«Uc dernière partie commence t : < Alors le* dmmet, «is. >
ia bouche d'Amour, je vis s'avancer vers moi une très-noble Dame dont la beauté était célèbre, et qui était depuis longtemps déjà la Dame de ce premier ami dont j'ai déjà parlé (Guido Cavalcanti). Son nom était Giovanna, si ce n'est qu'eu raison de sa beauté, et selon l'Opinion de quelques-uns, on lui avait imposé le surnom de Primavera, par lequel on la désignait ordinairement. Derrière elle, je vis venir l'admirable Béatrice. Toutes deux, marchant en cet ordre, s'approchèrent de moi, et il me sembla qu'Amour, m'adressant la parole, me dit : « Cette première Dame est appelée Primavera (Printemps), seulement à cause de cette venue qu'elle fait aujourd'hui. Car j'ai poussé l'inventeur du nom à lui donner celui de Primavera, ce qui signifie elle viendra la première (prima verra), le jour que Béatrice se montrera après la vision qu'a eue son fidèle. J'ajouterai que si tu veux faire attention à son premier nom, tu t'assureras qu'il signifie Primavera, puisque son nom de Giovanna viLMil de celui de Giovanni (Jeanne de Jean), lequel a précédé la vérkable lumière, en disant : « Ego vox clamaniis in deserlo : Parale viam Domini. » L'Amour me dit enc(Mo ; « Et qui voudrait considérer les choses plus subtilement appellerait Béatrice Amour, à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi. » En repensant à tout cela, j'eus l'idée, tout en retranchant ce qui ne devait pas être dit, d'en faire .e sujet de vers quej'adresserais à mqn premier ami, croyant ({lie son cœur était encore occupé de la beauté de cotte noble Primavera. Je fis donc ce sonnet :
u Je sentis s'éveiller dans mon cœur un esprit amoureux (jui dormait, et je vis venir de loin Amour, iiiriis si gai, qu'à peine si ie 4)us le reconnaître.'
» Il me dit : « Pense maintenant à nie faire honneur, >» et chacune de ses paroles riait. Après cire demeuré quelques instants avec mon Seisneur, regardant du côté où l'Amour s'avançait,
m ie vis madame Vanna et madame Oico se dirigeant
vers le lieu '^ù j'étais, deux merveilles, Tune marchant après Tautre.
» Et comme ma mémoire l'a bien retenu, Amour me dit : Celle-ci est Primavera; quant à l'autre, elle a nom Amour, tant elle me ressemble *. »
Une personne à qui son savoir donnerait le droit d'être éclairée sur ses doutes pourrait s'étonner de ce que je parle d'Amour comme s'il était une chose en soi, non-seulement en tant qu'intelligence, mais comme substance corporelle. Car, eu égard à la vérité, cette proposition est fausse, parce qu'Amom* n'est pas par lui-même une substance, mais un accident dans la substance. Or, que je parle de lui comme s'il était corps et même homme, c'est ce qui résulte de trois choses que j'exprime à propos de lui. Car je dis que je le vis venir de loin. Or, le mol venir indiquant un mouvement local (on sait que, selon le philosophe [Aristote], se mouvoir localement est le propre ies corps), il en résulte que j'établis qu'Amour est un corp.6. J'ajoute qu'il riait, qu'il parlait, actifs pmpres à Ttiomme, particulièrement le rire, d'où il suit que j'é.ablis qu'Amnur est lioninie.
Pour l'aire comprendre ceci (ce qui est à propos eu ce moment), il convient d'abord de dire qu'anciennement il n'y avait pas de ^/i,ç<?><r5 d'Amour (poètes erotiques) en langue vulgaire *, tandis qu'au contraire on comptait queUjues poètes latins. Les choses étaient ainsi chez nous (Italiens), quoique
' Ce sonnet a beaucoup Je parties, desquelles la première dit comoieul je seulii 'élever le hatteoient ordinaire du cœur, et dans quelle apparence gaie je vis venu fAnionr de loiu ; dans la seconde, jo rapporte ce que l'Amour me dit dans le ca-ur, ei reffet que ses paroles produisirent sur moi ; la troisième apprc;iù comnieal, après qu'Amoiir fut resté quelque temps auprès de moi, je vis telles personnes et j'entendis telles choses. La seconde partie commence ^•.t.Hmc dit : Pente à, etc.; > la troisième, à : « Après être demeuré, etc. » La troisième se divise en deui • I» je dis ce que j'ai vu ; 1* ce que j'ai entendu ; elle commence à : « Amour tm ait, e^. >
* Les mots, diseur, dire d'amour en rime, rimer en lang'ie vulgain?, bont o^ poses à ceux de poète, de faire des vers, qui s'appliquent aux hommes qui conp» gfui, (lo> vei'< latins. Langue d'oc, provençal ; lani-uc de SI j italien.
[Note du tra
tA VIE NOUVELLE. 4Î
peut-être le même fait n'eût pas lieu chez d'autres nations, comme en Grèce par exemple, où des poêles lettrés et non vulgaires traitaient ces sujets d'Amour. Et il ne s'est pas écoulé un grand nombre d'années depuis que ces poètes vulgaires ont apparu. Or dire en rime, en langue vulgaire, équivaut à dire en vers, en latin, selon une certaine proportion. Et la preuve que Tusage de rimer en langue vulgaire n'est pas ancien, c'est que si l'on cherche quelque chose d'écrit en langue d'oc ou de si, nous ne trouverons rien en remontant jusqu'à cent cinquante ans, à partir de nos jours. Et ce qui donna la réputation de diseurs à quelques gens grossiers encore , c'est qu'ils furent les premiers qui dirent en langue de si (italien). Ce qui poussa le premier h dire comme poète vulgaire, fut le désir qu'il eut de se faire comprendre par une Dame qui ne pouvait entendre les vers latins. Cela sert de condamnation à tous ceux qui riment sur d'autre matière que celle qui se rapporte à l'Amour, parce que ce mode de parler a été originairement in^ enté pour dire d'amour. 11 suit de là que comme on a tou^jurs accordé aux poètes une plus grande liberté qu'aux prosateurs, de même il est juste que ces diseurs en rime, qui ne sont autres que dos poètes en langue vulgaire, obtiennent le même privilège. L'usage de toute figure, de toute couleur poétique, accordé aux poètes, doit donc l'être également aux rimeurs.
De tout ce qui précède, je conclus que si nous convenons que les poètes ont parlé des choses inanimées comme si elles avaient sens et raison; que s'ils les ont fait s'entretenir ensemble non-seulement de choses vraies, mais de choses non réelles; que si, par exemple, ils ont prêté même la parole à des choses qui n'existent pas; s'ils ont dit enfin que beaucoup d'acadents parlent comme s'ils étaient substances «ou hommes, il est de toute justice de laisser faire la nième chose à celui qui dit en rime : pourvu toutefois qu'il ne le fasse pas de caprice et par boutade, mais avec quelque l>onue raison que l'on puisse expliquer en prose;
Quant au fait que les portes ont parlé comme je viens de l(î dire, on en trouve la preuve dans Virgile, qui dit que
' ■' -,-a-(lirc une divinité ennemie des Troyens, parla
' nuiître des vents, au prcnnier livre de VÈnéide:
r.olo, naicque tibi, etc.
Puis le maître des vents repond :
Tuus, ô rpgina, quid optes Eiplonre labor : mihi jiissa capcsserc fas e»t.
Ce même poète fait parler la chose inanimée aux choseï animées, au second livre de VÈnéide:
Dardaiiii.r <\n\:. de.
Dans Lucain, la chose animée parle à la chose inanimée :
Maltuin, Koma, tamen debes ci\ilibus armis.
Dans Horace, l'homme parle à sa propre science comme àiuic autre personne. Ce sont non-seulement les paroles de ce poète, mais il ne répète en quelque sorte que celles du bon Homère. Dan? sa Portique on trouve :
Die mihi, Miifa, vinim, etc.
Ovide prête à l'Amour le même langage qu'à un homme, dans son livre du Remède d'Amouj\'
Bella milii rideo, bella parantur, ait.
Ces exemples pourront détruire les doutes de ceux que quelques passage? de ce livre ont pu choquer. Et afin qu'aucune personne illettrée et grossière ne s'autorise de ce que j'avance pour mal faire, j'ajouterai que les poètes ne s'exprimaient point ainsi sans raison, et que ceux des nwcur^ qui parlent de la même manière ne doivent pas le faire sans (fue leurs paroles renferment un se.is bien motivé. Car ce s( lait une grande honte pour celui qui, après avoir riini certains sujets sous le vèiement de figures et de couleurs de rhctoiique, interrogé et pressé, ne pourrait déshabiller ses paroles de manière à faire voir* et comprendre le sens qui est dessous. Mon premier ami et Tnoi, nous en connaissonn quelques-uns de ceux qui rimenl »"»" cniPme des sots.
LA TÏE NOUVELLE. 43
Cette noble Dame, dont il a été parlé précédemment, avait tellement excité la vénération de tout le monde, que, quand elle passait dans la rue, chacun courait pour la voir; ce qui me causait une joie ineffable. Et quand elle s'approchait de quelqu'un, ccliii-là se sentait le cœur rempli d'une telle modestie, qu'il n'osait ni lever les yeux ni répondre à son salut. Beaucoup de ceux qui ont fait cette expérience pourraient rendre témoignage de ce fait à ceux qui ne le croient pas. Quant à elle, couronnée et vêtue de modestie, elle marchait, ne montrant aucun orgueil de ce qu'elle voyait et entendait. Quand elle était passée, les uns disaient : « Ce n'est point une femme, mais l'un des plus beaux anges du ciel; » d'autres : « Cette femme est une merveille; que le Seigneur, qui a fait une si belle œuvre, soit béni ! »
Elle se montrait si pleine de noblesse et d'agréments, que ceux qui la regardaient concevaient en eux-mêmes un sentiment si honnête et si suave, qu'il leur était impossible df l'exprimer par des paroles ; et personne ne pouvait k regarder sans être obligé d'abord de soupirer. Ces effeia, cl d'autres plus admirables encore, étaient sans cesse proauits par elle. En y pensant, et désirant reprendre le cours de «es louanges, je me proposai de dire des paroles par lesquelles je ferais comprendre les excellents et merveilleux effets de sa présence, afin que non-seulement les personnes qui pouvaient réellement savoir, mais ceux mêmes qui ne feraient qu'entendre parler, pussent prendre une idée de l'effet qu'elle produit. Alors je composai ce sonnet :
a Ma Dame salue avec tant de dignité ot de modestie, que la langue de ceux à qui elle adresse une salutation devient muette, et que leurs veux n'osent se lever vers elle.
1) Vêtue d'une modestie, d'une douceur ravissante, ello marche au milieu des louanges qu'on lui prodigue, et 'on dirait qu'elle est descendue du ciel pour donner aux Aiommes l'occasion de voir un prodige.
» Elle se montre si agréable à ceux qui la volent, qu'elle leur communique par ses yeux une douccMir qui pénètre leur cœur. Cette douceur, on ne peut en avcir une idée quand on ne l'a pas sentie;
» Et Ton dirait que sur le visage de cette personne il voltige un esprit d'amour qui dit à î'âme : c. Soupire *. »
Ma Dame non-seulement devint l'objet des hommages et des louanges de tous, mais, de plus, beaucoup de Dames furent louées et honorées à cause d'elle. M'étant aperçu de cette circonstance, et voulant la faire connaître à ceux (\m ne pouvaient en être témoins, je me proposai de l'exprimer en vers, et fis ce sonnet, qui dit comment le mérite de Béatrice opérait sur les autres Dames :
« Qui aperçoit Béatrice a '. milieu des Dames voit complètement tout moyen de perfection (tout salut, le paradis); et celles qui vont en sa compagnie doivent remercier Dieu de la faveur qui leur a été accordée.
» Sa beauté produit un si salutaire effet , que , loin de faire naître la jalousie chez les autres Dames, au contraire elle les fait marcher avec elle, v^^^s de noblesse, d'amour et de foi.
» Tout devient humble et modeste en sa présence ; et non-seulement sa beauté la rend agréable elle-même, mais celte beauté réfléchit encore sa vertu sur les autres personnes.
» Enfin chacune de ses actions est empreinte d'une telle noblesse, que nul ne peut même rappeler cette Dame dans son souvenir, sans qu'il soupire doucement d'amour 2. »
• Ce •ooDct esl si «impie et n ticWf à com prend ri- apr«'^ ce qni a et^ ncoetë avtnl, qu'il est inutile de le divijer.
' Ce sonnet a irois parties. Dans la première, je dit parmi quelles personnel rdte Dame se montrait admirabb) ; dans la seconde, combien sa compagnie elui
LA VIE ^ouvELHi:. 45
Vn jour que je réfléchissais à ce que j'avais dit de ma Dame dans les doux sonnets précédents, comme il me vint en pensée que je n'avais pas exprimé ce qu'elle opérait en moi dans ce moment, je jugeai que je n'avais dit qu'imparfaitement, et me décidai à exprimer comment j'étais di? posé à recevoir l'opération de sa vertu, et de quelle ma nière sa vertu opérait en moi. Craignant donc qu'un sonnet ne fût trop court pour renfermer tout ce que je voUiais dire, je commençai une chanson, dont voici le commencement :
« Amour me tient depuis si longtemps, et m'a tellement accoutumé à sa puissance, que, quelque dur qu'il m'ait paru d'abord, maintenant il est doux à mon cœur. Aussi, quand il m'enlève le courage au point que mes esprits m'abandonnent et prennent la fuite, en ce moment mon âme, frêle et débile, éprouve quelque cliose de si doux, que mon visage pâlit. Alors Amoui- prend un tel amendant sur moi, qu'il fait que mes soupirs s'éch.jnpent en parlant; et en sorî;;<'' 'l- appellent ma Dame pour qu'elle me donne jlus de hratilude. C;'!a uraiTiv*' ['ailout où elle iv.e rejîartJe :
Quomodo ^edet so-a civit:s ploia populo? Fucia est r/'/r/.w vieil. a (louiina geniium '. *
tÀ)mme je composais cette chanson, et lorsque je terminais la stancc que l'on vient de lii'e, le Seigneur de cette, tiès-nob!e Dame, c'est-à-dire le Seigneur de la justice (Dieu), l'appela à jouir de la gloire sous l'enseigne de la
<:rarii-o«<» . .!:in» 'h Iroitionoo, jr parle dos ciïctg merveilleux qu'elle opérait sur lei 4ulrr». I.a M'tiiiKlc cnoinii-nrc z : < Et celirs qui vont tn sa cnmpai/tiie, etc.; > la iroiïieiiie, à : « .Sa braule jiroluil, etc. > Celle dernière partie se siiUdivise en Irot», Je di» : I* ce qu'elle opt'-ralt dans les D.iincs, c'csl-à-dire pour elles-m<*nies ; •i* ce qu'elle opterait en ille» pour le» autres; 3* comment elle op«'rail non-seulemeul dan» les Daiaes, mais <lans toute espèce de personnes, et non-seulemeut par «a presetice, mais tnt'mc lors<iu'on pensait à elle. La seconde subdivision conitr.« nc< a : < Tout devie..t humble^ etc.; > la IroisièBia^ ft : « iir>/in chatum de ns aelionf, etc. >
' « Comment ci tte vii!e si pleine de peuple est-elle natateMOt M solitaire? U MiiUeMe des Dations est deveaae comme veuve. » Jen'm^e, Lomentatwni, ch. L
reine bénie Vierge Marie , dont le nom fui tonjoui*8 prononcé avec tant de respect par cette bienlieureuso Béatrice.
Bien qu'il serait peut-être à propos de parler ici de soc trépas, yp'i trois raisons pour ne pas le faire maintenant : • la pren>vre, que cet événement n'est pas do mon sujet, comme on en peut juger par Texorde de ce petit livre; la seconde, qu'en supposant môme qu'il s'y rattachât, ma plume ne suffirait pas pour traiter convenablement unr telle matière; la troisième, enfin, qu'en admettant l'un et l'autre cas, il ne convient pas que je traite ce sujet, puisque alors je me trouverais forcé de me louer moi-même, chose inconvenante et blâmable; aussi en laisserai-jc le soin à un autre glossateur.
Toutefois, comme le nombre neuf s'est prescrite souvent dans ce que j'ai dit précédemment, et que Ton pourrait croire que cela est arrivé sans bonne raison ; qu'en outre ce nombre joue un rôle important dans la séparation (la mort) de cette personne, il est à propos d'en dire quelque chose ici , puisque cela semble se rattacher au sujet. C'est pourquoi je dii'ai d'abord comment le nombre neuf inter Aint dans l'accident de sa mort ; puis je signalerai la raison pour laquelle ce nombre fut si favorable à cette Dame.
Je dis donc que , selon l'usage d'Arabie *, l'âme si noble de cette Dame s'est séparée de son corps pendant la première heure du neuvième jour du mois, et, selon l'usage de Syrie , pendant le neuvième mois de l'année. Car en ce pays, sirim^, le premier mois, correspond à octobre chez nous; et, selon notre usage, elle a quitté ce monde dans cette année de notre indiction, c'est-à-dire des années du Seigneur, dans laquelle le nombre parfait était compris neuf fois dans ce siècle. Elle fut donc du nombre des chrétiens du treizième siècle.
Si l'on cherche pourquoi ce nombre (neuf) l'accompagne toujours si amicalement, en voici une raison probable : puisque, selon Ptolémée et les vérités chrétiennes, il y a
> D'Italie, selon um * TumiD, variante.
neuf ciels qui se meuvent, et que, selon Topinion commune des astrologues, ces neuf ciels transmettent ici-bas les combinaisons harmoniques auxquelles ils sont soumis là-haut, ce nombre a été ami de Béatrice, pour faire comprendrt: que, quanA elle fut engendrée, les neuf ciels mobiles se comportaient dans une parfaite harmonie. Voilà déjà une raison. Mais , en considérant la chose plus subtilement et selon l'infaillible vérité, ce nombre fut elle-même. En établissant une comparaison, voici comme j'entends la chose : le nombre trois est la racine de celui de neuf, puisque sans l'aide d'un autre nombre et par lui-même il produit neuf; car il est évident que trois fois trois font neuf. Si donc le trois est par lui-même créateur de neuf, et que le grand opérateur des miracles est par lui-même trois, c'est-à-dire. Père, Fils et Saint-Esprit, lesquels sont trois et un tout à la fois, cette Dame fut toujours accompagnée du nombre neuf, pour donner à entendre qu'elle était un neuf, c'està-dire un miracle dont la racine est l'admirable Trinité. On pourrait sans doute établir cette vérité par des raisons plus subtiles encore ; mais celle que je viens de donner me plaît plus que toutes celles que j'entrevois encore ' .
Cependant, à peine cette Dame eut-elle été séparée de ce siècle, que la ville, dépouillée de tout ce qui faisait sa gloire, demeura comme veuve ; et moi, pleurant dans cette ville désolée , j'écrivis et adressai aux princes de la terre quelque chose sur celte Dame, en commençant par ces mots du prophète Jérémie : « Quomodo sedel soin civilas? » Et je répète celte citation, afin que l'on ne selonne [las de ce que, l'ayant donnée comme le commencement de la matière nouvelle qui vitnt après , je n'ai pas poursuivi mon sujet. Je m'en excuserai en disant que mon intention en composant ce petit livre ayant été de D'écrire qu'en langue vulgaire (italien), je n'ai pas dû donner ici ce que j'ai adressé aux princes de la terre, qui est écrit en latin. Et je
■ B^lrice, ille de Folco Portinan, est morte le 9 Juin 1290. Elle avait huit aiu «I quelques mois en l'iV4, lorsque Dante m devint amoureux ;.d'où il suit qv'elU •M morte à l'iigc de vingl-quatro av environ. [fi'oU du trmducttur,]
sais que mon premier ami , à qui j'écris, partage mon in tention, qui est de composer seulement en langue vulgair*». Mais comme, après avoir longtemps pleuré, mes yeux ne pouvaient se soulager de leur tristesse, j'eus l'idée de faire passer une paitie de leur douleur dans mes plaintes parlées, et de composer une chanson dans laquelle, tout on pleurant, je pusse raisonner de celle par qui ma grande douleur était devenue destructrice de mon âme, et je commençai ainsi * :
a Les chagrins du cœur ont fait éprouver une telle douleur aux yeux en pleurant, :iuc désormais ils sont vaincus; et si je veux soulager ni.rintenant le chagrin qui me mène peu à peu vers la mort, je ne puis plus le faire qu'en exhalant des paroles pleines de plainte. Et comme je me souviens, ô nobles Dames! que je parlais volontiers de Béatrice avec vous lorsqu'elle vivait, je ne veux m'adresser à qui que ce soit, excepté aux Dames qui ont le cœur noble et tendre, et je dirai en pleurant qu'elle s'en est allée subitement au ciel, et a laissé Amour triste avec moi.
» Béathce est allée au haut du ciel, dans le royaume
* Afin que cette chanson rette plus complctement Teuve, qnand on aura achevé 4e U lire, j'en désignerai le» divisions avant de l'écrire ; et dorénavant j'en userai ainsi. Je dis donc que cette plaintive chanson a trois parties. La première forme i'exordc; dans la seconde, je parle d'Elle; dans la troisième, je parle tendrement 4.1a chanson. La seconde commence à : < /e dtrai en pteutani, etc.; > la troisième, h : < 0 ma (ri$te ehansany etc. > La première se subdivise en trois : l* je dis pourquoi je commence à parler ; 2* à qui je veux parler ; 3* de qui je veux pwler. La seconde commence à : < El comme je me souviens, etc.; > la troisième, à : < Elle a traveni, etc.; > puis, quand je m'écrie : Béatrice s'en est allée, je parle d'EUe ; et à ce sujct je fais deux parties. D'abord je d\> la laison pour laquelle EiU • été enlevée, puis je dis coipmeut les autres pleurent sa perte, et là commença eelte partie : < Plein» de grâce, etc. >
Celte dernière partie se subdivise encore en trois, disant dans la première ceux qni ne ta pleurent pas ; dans la seconde, ceux qui la plctn-nt ; et eiiGn, dans U troisième, je parle de la condition ou je me trouve. La seconde commence à : « Tandis qu'au contraire, etc.; > b troisième, k : < Les soupirs m$ font, etc. > Puis, quand jeais : 0 ma triste chanson, je m'adresse à ma chanson, lui défiles Dames vers lesquelles elle doit aller et s'arrêter.
LA VIE NOUVElï.K. 49
OÙ les anges jouissent de la paix; elle est avec eux, et elle est séparée de vous, ô Dames ! Ce n'est Texcès ni du froid ni du chaud (maladies) qui nous l'a enlevée, comme il arrive de toutes les autres; ce sont sa bon lé et sa modestie insignes qui nous Tont fait perdre. Elle a traversé .les deux en laissant éclater tant de mérite, que le Maître étemel, émerveillé, a éprouvé un doux désir d'appeler une si belle âme, et il Ta fait monter d'ici-bas jusqu'à lui, reconnaissant que cette triste vie n elait pas digne d'une chose si belle.
» Pleine de grâce , cette âme noble s'est séparée de sa belle personne, et, glorieuse, a été habiter un lieu digne d'elle. Celui qui en en parlant ne pleure pas a un cœur de pierre, si méchant et si bas, qu'aucun esprit bienveillant n'y peut pénétrer. Quelque élevée que soit l'intelligence de ceux qui ont un cœur bas, jamais ceux-là ne peuvent imaginer quelque chose à propos d'elle; aussi ne se sentent-ils jamais disposés à pleurer; tandis qu'au contraire, la tristesse, l'envie de pleurer et de mourir de fhagrin, s'emparent de tous ceux qui, ne fût-ce que pai la pensée, se sont rendu raison de ce qu'elle a été sur la terre, et comment elle en a été enlevée.
» Les soupirs me font éprouver des angoisses quand la réflexion reproduit dans ma pensée grave le souvenir ic celle qui a déchiré mon cœur. Très-souvent , en portant mes idées sur la mort, j'éprouve un désir si doux de l'ijbtenir, que mon visage change entièrement de couleur; et quand ces imaginations se sont emparées de moi, j'éprouve tant de douleurs de tous côtés, qu'elles mé font revenir à moi, que la honte me fait fuir la foule, et qu'en- «uite seul, pleurant, j'appelle Béatrice, et dis : « Tu es donc morte! » et pendant que je l'appelle, je me sens mieux.
» Pleurer et soupirer me serre tellement le cœur partout où je me trouve seul, que celui qui pourrai! m'en
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tendre en serait louché; et telle a été ma vie depuis que ma Dame est allée dans le siècle nouveau, que personne ne pourrait en donner une idée ; moi-môrae, ô Dames ! quand je le voudrais, je ne pom'rais vous dire quel je suis, tant la vie amère me fait soull'rir ; cette vie si découragée, qu'il me semble que tout homme, à l'aspect de mon visage pâle, me dit : « Je t'abandonne. » Mais, quel que je puisse être, ma Dame le voit, et j'espère encore quelque récompense de sa part.
» 0 ma triste chanson ! va maintenant tout en pleurs etrouver les Dames et les Demoiselles à qui tes sœurs avaicMit coutume de porter la joie; et toi, fille de la douleur inconsolable, va les retrouver et reste avec elles ! »
Lorsque j'eus composé celte chanson, il vint vers moi une personne qui, selon les degrés de l'amitié, était. mon ami immédiatement après le premier. C'était le plus proche parent de cette glorieuse Dame ; et, après quelque peu do conversation, il me pria de lui composer quelque chose pour une Dame qui était morte, parlant avec ambiguïté, dans l'intention de faire croire qu'il s'agissait d'une autre Dame qui était moile aussi depuis peu de temps. Mais, m'étant aperçu qu'il s'agissait de cette bienheureuse Béatrice, je promis de faire ce qu'il me demandait. Je résolus di^nc d'écrire un sonnet dans lequel j'exprimerais des plaintes, et de le donner à cet ami , afin qu'il semblât avoir été compo.sé pour lui. J'achevai celui qui commence ainsi ' :
0 nobles cœurs ! venez entendre mes soupirs, la piété le demande; mes soupirs inconsolables qui s'échappent lieureusr'n^'O"* de mon sein, sans quoi je niouirais de douleur.
» Car ni(>s veux fatigués refusent plus souvri.t c ;,■ y
• Ce soiiii. I il <uiix |> Il Lies. Dans la première, j'appefle les fidèles u Ai.Knir pom qu'ih enteiulcnt le récit de ma triste condition. I.a seconde commence « : < Que ê'échappeui, etc. »
ne voudrais de plaarer, lorsque j'ai besoin de soulager mon cœur
» Vous entendrez la voix de mes soupirs appeler sou- ?ent ma noble Dame qui est allée dans un siècle digne de ses vertus,
» Et mépriser la vie par celui dont l'âme triste est abandonnée de celle qui faisait son bonheur. »
Apr'^s avoir achevé ce sonnet, et en repensant à ce qu'était la personne au nom de qui je l'avais composé, je m'aperçus que le service que je rendais était bien pau\Te et bien mesquin, eu égard à un ami qui touchait de si près à cette glorieuse Dame ; c'est pourquoi, avant de le lui donner, je fis deux stances d'une chanson. Tune en effet pour l'ami, et l'autre pour moi, quoique, aux yeux de celui qui n'y regarde pas de près, toutes deux semblent faites pour une seule personne. Mais pour celui qui les lira avec pénétration, il verra bien que ce sont deux personnes différentes qui parlent ; car l'une ne l'appelle pas sa Dame, tandis que l'autre le fait ainsi. Je lui donnai cette chanson avec le sonnet, en lui disant que c'était pour lui seul que je les avais composés*.
« Toutes les fois que, malheureux, je me rappelle que je ne dois plus jamais revoir la Dame que je regrette tant, cette pensée affreuse rassemble tant de douleurs dans mon sein, que je dis : « 0 mon âme! que ne t'en vas-tu ! car les peines que tu auras à supporter dans ce monde qui te pèse déjà tant me rendent tout pensif de frayeur. » Aussi j'appelle la Mort comme mon pins doux repos, lui disant avec l'accent de l'envie que fuit naître en moi le sort de ceux qui meurent : « 0 Mort ! viens à moi ! »
■ La ( Itanmn comsiencc à : c Tnutu Ui foii que, etc., > et a Acnx pnrtio. Dan» ia prrmirrp, mon ami, parent <\e Bi^atrice, se lamente ; dans la «cconde, je me laoicotr, c'est -a-ilire i i'autr* tUac9 qui ooroneace à : a £( il «« formé d« tou$ . etc.: >
» Et il se forme de tous mes soupirs un son douloureux qui va sans cesse demandant la mort. C'est vers elle que se tournèrent tous mes désii.^, quand ma Dame devint la proie de sa cruauté', parce que l'agrément de la beauté de ma Dame, en se retirant d'entre nous, est devenu une beauté grande, spirituelle, qui se répand dans le ciel comme une lumière d'Amour qui salue les anges, et ravit en admiration leur haute intelligence, tant elle est noble. »
Le jour où s'accomplissait l'année depuis laquelle cette Dame avait été mise au nombre des citoyens de la vie éternelle, j'étais assis dans un lieu où, tout en pensant à elle, je dessinais un ange sur certaines tablettes. Et pendant que je dessinais, je tournai les yeux et aperçus près de moi des hommes auxquels il était convenable de faire honneur. Et Is jr^îgardaient ce que je faisais. D'après ce qui m'a été dit nsùite, ils étaient là depuis quelque temps, avant que je m'en fusse aperçu. En les voyant, je me levai, et, les saluant, je leur dis : « Une autre était tout à l'heure avec moi. » Ces hommes s'étant retirés, je repris mon travail, le dessin des anges> et, tout en m'y livrant, l'idée me vint de dire des paroles en limes pour l'anniversaire de la mort de ma Dame, et d'écrire à ceux qui étaient venus auprès de moi. Alors je fis ce sonnet, dont les premiers mots sont : La noble Dame, et qui a deux commencements ^
en sorti- iiiit" 'fans cette chanson il semble que deux personnes se lamentent, Tum comme frero, l'aiilre comme serviteur.
• Je diviserai ce sonnet selon l'un et l'autre commencement. Selon le premier il a trois parties. Dans la première, je dis que cette Dagie était déjà dans ma mémoire ; dans la seconde, ce qu'Amour me Taisait à cause de cela; dans la troi* sième, je parle des effets d'Amour. La seconde commence à : < Amour qui la sentait, etc.; > la troisième, à : < Pleurant, ces soupirs, etc. > Cette dernière se subdivise en deux. Dans l'une, je dis que tous mes soupirs sortaient en parlant ; dans l'autre, je dis, comme quelques-uns disent, des paroles dillérentes de celles ilci autres. La seconde coaimence à : € Mais ceux qui, etc. > La division pour le se» <:ond coiaiiieuccmcnt se fait de la uu'me manière, si ce n'est que dans a premién partie jt. desi(,'ne le moment où celte dame était ainsi venue à aa pen»ce, ce qai le ne oi* pas dans l'autr*
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