SONNET DE GUIDO CAYALCAMTI
« Vous avei vu, à mon avis (dans votre songe), tout ce qu'un homme peut sentir et connaître de fort, d'agréable et de bon, si en effet vous avez été mis à pareille épreuve par le puissant Seigneur (Amour) qui gouverne le monde de l'honneur,
M Qui vil dans une paix tranquille, qui tient dans son esprit compatissant la raison toujours reine, et se montre si agréable
• Cette circulaire poétiqne, amoureuse, Tut adressée aux fidèles d'Amour, aus dùeurt en rimUj à tous ceux enGn qui s'occupaient de poésie. Dans ce soiiiieây Danlr leur expote la vision qu'il a eue, en les engageant à lui en doniu r l'inter» prétalion; mais il le fait de manière ccpendatit à laisser douter si! miH a (tvu^ Iratiun de set confrères à l'essai, ou si effectivement, n'osant s'en Âor â ses pnn ^re4 lumierea, il leur propose un problème à résoudre.
De tous li*t ^dèUê d'Amour dont il a pu recevoir réponse, il ik f en d que trcis dont les sonnets uous aient été conservés ; ce sont ceux de Cino da Pisluia, Je Guidu Cavalcanti, et enfin de Dante da Maiano, qui, malgré kou nom. éiait < trno» géra la famille des Alighieri. Quoique IcsdirUciillés que prés4iiilo la tradu<iioii de ees trois sonoeU soient grandes, j'essayerai de les mettre en français, afin ipie l'on •isae jncer du caractère éiranf.c que portaient ces correspoudances liuérairu et maucoMS, et que leur teneur puisse Krvir d'explication et de commentaiTe aa MBCt néne de Dant*. [Nol4 du troilucUur,*
7? OBSERVATIOÎSS
nns les songes des hommes, qu'il enlève leurs cœurs sans les furt
souffrir.
» Il (Amour) emporta votre cœur, voyant que votre Dame âé%v rait votre mort ; ct^ dans l'effroi qu'il éprouva de cela, il s'avisa dt la nourrir de votre cœur.
» Quand il vous apparut s'en allant tout en pleurs, votre soni meil dut vous paraître doux, car il s'achevait lorsque son cuû traire (un sommeil pénible) arrivait pour le vaincre. »
SONXET DE DAÎÏTE DA MAIAXO.
« Considérant la chose sur laquelle lu m'as interrogé, je te r^ ponds en te faisant connaître la véritable signification de ton songe, toi, mon ami, qui te montres si peu intelligent en cette occasion.
n Pour satisfaire complètement à ta demande, je te dirai ; a Que •i ton esprit est ferme et sain, tu n'as rien de mieux à faire qui de te baigner largement afin de dissiper les vapeurs
» Qui te font débiter des contes en l'air ; mais, que si tu es affligé d'un mal incurable, il faut que tu saches que j'entends que tu n'as fait autre chose qu'extravaguer. »
» Telle «H mon opinion, que je te fais connaître en répondant, et dont je ne changerai pas, jusqu'au moment où je pourrai fairt voir tes urines aux médecins. »
Ces trois réponses ont un caracf«re tout aussi tranché que celui de chacun des poètes qui les on^ écrites. Dante da Maiano, h moins savant et le plus inculte des anciens poètes de l'Italie, ne cherche point à s'alambiquer l'esprit en se livrant à des spéculations qui lui paraissent chimériques, et répond à Dante, en se moquant de lui, que le songe qu'il a fait, vide de sens, ne peut ètrti que le fruit d'un cerveau malade.
Cino du Pistoia, esprit plus délicat, plus distingué, bien que n'élevant jamais son vol trop haut, donne au songe de Dante, son ami, une interprétation sinip'e, gracieuse et naturelle. Il y voit le tK'soin qu'a toujours un amant de faire connait'-e ce qu'il éprouve à son amante, et le bonheur de deux cœurs qui sont sur le point de n'en plus faire qu'un. En un mot, Cino découvre dans la vision de son ami le présage d'un anKWir naturel dont le dévelopnenicnl doit être heureux. C'est le jugement d'un homme raisonnable.
Cino da Pistoia, du parti gibelin, était un jurisconsulte aussi sa- »ant que célèbre, qui fut plutôt élégant versificateur que poète. Guido Cavalcanti, au contraire, attaché au parti guelfe, avait rejeté It'S opinions philosophiques de son père, qui passait pour un épicurien cl même un incrédule des plus hardis, puisque Boccace prétend que le peuple disait de lui : « Que ses méditations n'avaient pour objet que de chercher si l'on pouvait trouver que Dieu n'exisfait pas. » Quant à son fils, celui qui nous occupe, il avait adopté les opinions platoniciennes telles qu'elles avaient été transmises en Italie par les auteurs arabes; et sur ce fond, auquel il avait ajouté la galanterie des troubadours catalans et provençaux, il était devenu fidèle d'Amour, diseur en rime, et professant la doctrine poétique et morale de l'amour platonique. Quoique Dante puisse passer pour un aicpte des plus chauds et des plus avancés de cette école, il paraît que, de son temps, Guido Cavalcanti était réputé plus fort et plus subtil encore que lui.
Guido et Dante ne se connaissaient pomt, lorsque celui-ci provoqua, par son premier sonnet, une explication du songe qu'il avait eu au sujet de Béatrice. A travers les nuages qui environnent la réponse que Guido Cavalcanti enroya, il est facile de s'apercevoir cependant qu'il reconnaît dans les vers de Dante le langage d'ui poêle qui, loin de s'occuper de l'amour naturel, comme l'y invite Cino da Pistoia, élève son cœur et son âme jusqu'à l'amour ylaton^que. Ce que Dante n'avait fait que dire à demi-mot, Guido l'exprima ouvertement, et c'est cette sagacité inattendue et inespérée lans doule par l'amant de Béatrice, qui lui fait dire dans la Vie •ioui'«//« : « A ce sonnet il fut fait réponse par beaucoup de personnes dont les avis étaient fort difierents; parmi les hommes qui m'en adressèrent est celui que j'appelle le premier de mes amis; son sonnet commence ainsi : « Vous avez vu, à mon avi$, etc. »
Qu'était-ce que cet amour platonique dont les fidèles afTcctaicnt d'employer un langage voile pour dérober leur système et leurs pensées aux profanes? N était-ce qu'un jeu d'esprit au moyeu duqueJ lei hommes les plus intelligents et les plus doctes s'cnl retenaient volontairement dans une illusion perpétuelle? ou bien, comme quelqucs esprits subtils et prévenus l'ont imaginé, celte langue érolicophilosophique n'élait-elle qu'un jargon, un argot convenus, au moyen desquels on pouvait s'entendre sur certaines questions, sans être compris par le vulgaire? On a fait sur cette étrange conjecture un gros livre fort savant, mais plus spécieux que solide; et, après mûre réflexion, je pense qu'en voulant donner l'origine, li raison et roxplicatioB de tout ce que les nations de l'Europe nr*.
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fait pondant la transition du moyen â|,^e à la renaissance, c'est fmir nir la preuve que l'on connaît mal ci^tle époque, ou qu'on l'a éludiée avec des préventions et dans un système arrêté d'avance. On ne donnera pas plus la raison des détails singuliers qui se trouvent prodigués dans les trois cantiques de Dante, que l'on n'expliquera le véritable sens du roman de la Rose, que l'on ne découvrira d'où viennent et ce que signifient les étranges ornements sculptés qui couvrent les cathédrales gothirjucs. Il y a eu deux siècles pendant lesquels les hommes de talent ont entassé avec un instinct merveilleux tous les débris provenant d'âges et de pays difTérents, pour en former des édifices ou des monuments littéraires qui, malgré eur bizarrerie, commandent encore notre admiration, mais sur lesquels les prétendus savants s'épuiseront toujours en explications et en commentaires stériles.
Ceux de ces commentaires qui ont été écrits au moment même où les grandes compositions de celle époque venaient d'être achetées sont fort peu satisfaisants, et tout homme de bonne foi qui les a lus et les a comparés avec ceux que l'on façonne encore de nos jours, avouera qu'il y a ai)pris bien pou de chose.
Quant à ce que Dante a écrit touchant la doctrine amoureuse dite platonique, le plus court et le plus sûr moyen d'en saisir le sens est de le rapporter à l'idée fondamentale de Platon que j'ai fait connaître dans la préface de ce livre. Avec le secours de cette comparaison, qui permet au lecteur d'aller du simple au composé, il n'y a pas de labyrinthe si tortueux où s'engage parfois le poète florentin, dont on ne puisse parvenir à reconnaître les détours, si l'on n'abandonne pas le fil donné par Platon.
Personne n'admire Dante plus sincèrement que moi; mais pour que je le lise avec plaisir, c'est sous la condition que je ne serai point forcé de suivre dans leurs subtils détails tous les artifices allégoriques sous lesquels il déguise parfois les vérités les plus simples. .Te l'aime comme il est si souvent, grand avec naïveté, gracieux et énergique, sublime et clair tout à la fois. En général, il me plaît moins quand il raisonne que quand il peint, parce que, dans ce •lernier cas, il est beau, grand et facile à comprendre comme Homère.
Les défauts des ouvrages de Dante, robscurité des pensées et la iublilité de langage, appartiennent bien plus à son temps qu'à lui-même. Cet homme a fait un usage merveilleux des matériaux qu'il a trouvés; mais ces matériaux étaient si disparates, si iniohérents entre eux, qu'il était inévitable que l'édifice dans la compolition duquel on les ferait entrer ne se ressentît pas de ce désurdr*
originel. Voi ji quels étaient les éléments dont Dante pouvait dispo ler; qu'on y réfléchisse bien : la religion catholique qu'il professait, ia Bible, puis Homère, Platon et Aristotc entrevus à travei*s la version latine des traductions défigurées des Arabes; ajoutez ù cela les écrits de Boëce et de saint Augustin, le poëme de Virgile, les sermons de saint Bonaventure, la Somme de saint Thomas d'Aquin, les poésies des Siciliens, la galanterie des Catalans et des Provençaux, une philosophie dite platonique, conçue et énoncée comme celle de son ami Guido Gavalcanti, et enfin deux factions terribles, la guelfe et la gibeline, pour l'une desquelles il fallait absolument prendre parti.
Aujourd'hui que toiU a été explore, étudié et classé, on peut, avec quelques années d'études, mettre tous ces éléments contraires à leur place, ne fiit-ce qu'en les soumettant à l'ordre chronologique. Mais, à la fin du treizième siècle, la critique était peu avancée, et la théologie Ue saint Thomas d'Aquin demandait aussi impérieusement à être comptée pour quelque chose et mise en jeu, que la galanterie raffinée des troubadours et les subtiUtés de l'amour platonique. Eu un mot, il fallait, pour débrouiller ce chaos, inventer une poétique et constituer une langue, et c'est ce que fit Dante Alighieri.
Il nous reste de ce grand homme un ouvrage composé vers la fin de ses jours, mais qu'il a laissé inachevé. C'est un traité Du langage vvigaire. La traduction de ce livre intéressant manque encore eu français, et c'est le seul cependant où il soit possible de puiser des renseignements précis sur les efforts que Dante fut obligé (ie faire pour créer des modes différents de composition, et réduire les dialectes variés de l'Italie à l'unité d'une langue régulière et polie. Ce livre nous aidera, je pense, à compléter les observations que nous avons déjà émises au sujet de la Vie nouvelle.
la Vie nouvelUy ce renouvellement intérieur que produisirent dans l'âme de Dante la jeunesse et les grâces virginales de Béatrice, ne '"lit pas seulement connaître quelques détails des vingt premières
inées de la vie de ce grand poète; elle a cela de particulier en-
re, qu'elle peut être considérée comme une image réduite du ■rand renouvellement qui s'opéra dans le siècle où Dante vécut. ' .c que tout le monde éprouvait, ce que chacun demandait au treizième siècle, en Italie, Dante l'a exprimé, l'a demandé dans sa Vie nouvelle.
Parmi les laïques alors, l'usage «le parler et d'écrire en latin se perdait. Au contraire, les langues provençale et française, répandues dons toute l'E^irope et dans la Péninsule , l'italien déjà dé-
jrossi, rendaî'.nt l'emploi des idiomes vuli^aires tous les jours plu imminent. De toutes les causes qui ont concouru à maintenir dans les pays catholiques l'usage de la langue latine, il en est une capitale: c'est l'autorité exclusive attribuée au texte de la traduction latine des saintes Écritures, à la Vulgate. De nos jours encore, il n'est pas permis, dans les États romains, de vendre une traduction du Nouveau Testament en italien, sans le texte de la Vulgate en regard, afin de prévenir la divergence des interprétations de la Bible, et les erreurs et les schismes qui pourraient en résulter.
Cependant, vers les douzième et treizième siècles, la masse du peuple italien n'entendait plus le latin, et vraisemblablement le clergé, à cette époque, se trouva, à l'égard des populations qu'il était chargé de captiver et d'instruire par la parole, dans un cas analogue à celui du poëte dont parle Dante dans la Vie nouvelle, «qui le premier, dit-il, commença à s'exprimer en langue vulgaire, pour se faire comprendre par une darae qui n'entendait pas les vers latins. » La moindre concession du clergé à cet égard, et elle était forcée, dut déterminer à l'instant même la prédominance de la langue vulgaire. Aussi fut-on obligé de prêcher en patois italien. Vers le même temps, les chansons, les sonnets des poètes siciliens devinrent à la mode; on les imita dans le dialecte toscan, et bientôt les poésies de Guitone d'Arezzo, de Giacomo da Lentino et de Guido Guinizzelli, celui qui partage avec Brunetto Latini l'honneur d'avoir été maître de Dante, contribuèrent à donner de la souplesse et quelque régularité à la nouvelle langue.
Ce fut alors que Dante, averti par son instinct de linguiste et de poëîe, s'empara de celte disposition populaire, forma le hardi projet (le la régler, et adopta l'usage de la langue vulgaire, l'italien que l'on parlait, pour la débrouiller, la réduire à des lois et la lixer. En outre, il combina toutes les idées théologiques, savantes, poétiques et populaires, qui couraient de son temps, les fondit avec les traditions du paganisme grec et latin que l'on conservait encore, et plaça tous ces matériaux incohérents dans un ordre absolument nouveau, en les alignant, si l'on peut dire ainsi, sur le plan général du catholici-;.re qui maintenait alors toute l'Europe.
C'est dans cette disposition d'esprit, et lorsqu'il tenta ses premiers essais en langue italienne, qu'il écrivit la \ie nouvelle : cl dans cet ouvrage de sa jeunesse, où l'on aperçoit dc-jà le germe de toutes les idées qu'il développa plus tard, on trouve en particulier cette ferme résolution de substituer l'usage de l'italien à celui de la langue latine, et l'origine du culte qu'il voua à Béatrice, galanterie pieu>e et mystique qui devint un des accidents importants de m
fie, et le centre auquel toutes ses compositions poétiques furenl •ubordonnées.-
Ce qui étonne dans la Vie nouvelle et ce qui frappe également dans la Divine Comédie, c'est la fusion continuelle et complète des opinions platoniciennes avec les arguties galantes des Provençaux et celles de la théologie scolastique. De la combinaison de ces éléments contraires, il est résulté un amour religieux, ou, si on l'aime mieux, une religion amoureu&e, qui, une fois adoptée par le poêtepontife, l'a entraîné à se créer un médiateur de contrebande entre la Divinité et lui, je veux dire Béatrice. Sanctifiée par la pureté d'un amour dont les reflets, en retombant sur le chaste amant qui les avait produits, le purifiaient à son tour, Béatrice prit alors place parmi les démons de Platon, entre les génies des gnostiques ou les anges des chrétiens, et devint, comme Diotime, sainte Monique, ou la Philosophie de Boëce, un de ces êtres intermédiaires qui portent tour à tour la volonté de Dieu sur la terre et les prières des hommes vers Dieu. Tel est à peu près le pivot sur lequel se meut le nié. canisme poétique que Dante a inventé, et dont il a fait usage
Maintenant venons-en à la partie matérielle et littéraire de l'art poétique, dont Dante a tracé les lois à sa manière dans son Traité du hngage vulgaire.
Déjà dans la Vie nouvelle il avait réclame pour les poètes modernes, on doit s'en souvenir, tous les privilèges accordés aux poètes latins. Non-seulement il revendique pour les premiers l'usage des figures et de toutes les fleurs de rhétorique, mais il demande encore pourquoi lui et ses contemporains n'auraient pas le droit de personnifier l'Amour, et de le faire parler comme Éole, Junon, Rome ou Vénus. Dante, à cette occasion, tombe dans une erreur qui était celle de son siècle, en confondant des divinités qui président, des divinités qui protègent et gouvernent soit un élcmenl, «oit une ville ou une passion, avec des personnifications qui représentent allégoriquement un sentiment, une vertu, ou une cité, par exemple. Les dieux du paganisme n'ont rien qui les oblige à parler continuellement, comme pourraient le faire les objets soumis à leur empire; ils ont une existence indépendante du pouvoir qui leur est dévolu; et les déesses de la Pauvreté ou de la Peu"* ellesmêmc? peuvent tenir un langage superbe tlans l'occasion, parce qu'elle?» ne sont ni pauvres ni peureuses, mais gouvernent les gens qui sont pauvres et qui ont peur. Au contraire, la personnification, invention smon propre au moyen âge, du moins exclusivement adoptée à cette époque , donnait grossièrement un corps et la parole à un obi;4 (j/, ue.»*jCcupaU •i^ uc p'.'-a-'- P'*" **o" <l"6 <^«c® <!»"■•
rapporte ctcliisivcmentàlui. Ainsi voit-on dans le roman de la Roh figure et parler d'une manière monotone et souvent niaise. Belaccueil, (lames Félonie et Luxure; de même que l'on aperçoit sur Ie« sculptures de ce temps îa Mort figurée par un squelette qui marche, parle, et est armé d'une faux. Le temps a fait justice de toutei ces machines prétendues poétiques, dont l'idée fondamentale aussi bien que les apparences visibles sont aussi repoussantes pour l'esprit que pour les yeux, et l'allégorie gothique, la personnification en un mot, a été rejetée par tous les bons esprits.
Dante fut des premiers à donner ce bon exemple; et ce qui démontre la supériorité de son génie et de son goût, c'est qu'après avoir employé la personnification grossière dans sa \ie nouvelle et en avoir vivement réclamé l'usage pour l'avenir, à peine si on en retrouve des traces dans ses grands poëmes; car Béatrice, Mathilde et Lucie elles-mêmes ressemblent bien plus à des génies, à dei anges qui 4)résir*ent à la théologie, à la philosophie et à la science, qu'elles ne sont des personnifications de ces trois puissances intellectuelles; et, en efiet, on n'est pas encore parfaitement d accord aujourd'hui sur la signification allégorique de ces trois personnages'.
Le mécanisme poétique demandé et exposé dans la Yie nouvelle n'est donc pas précisément celui qu'adopta plus tard le grand poëfe de Florence; mais il est utile de le connaître, afin de juger des progrès que fit l'esprit de Dante, depuis son premier essai littéraire jusqu'à l'époque où il mit la main aux grandes composition» qui l'ont immortalisé.
Je conseillerai donc à ceux qui veulent faire une étude sérieuse des écrits et des progrès de l'intelligence de cet homme, de lire d'abord la Vie nouvelle, puis son traité Du langage vulgaire, dans lequel il a exposé plus profondément, et plus en détail tout à la fois, l'art du poète. Dans ce livre curieux, Alighieri, après avoir établi que de tous les dialectes parlés en Italie il ressort une langue épurée qu'il qualifie de cardinale, d'aulique, de >:ourtisanesqui , et d'i7mstre, conclut qu'elle doit être employée par touï les écrivains, mais en particulier par les trouveurs, par les poètes qui se proposent de traiter les sujets les plus élevés. De toutes les formei de poésie et de versification que les Italiens ont reçues dc3 Provençaux, la chanson est mise au premier rang par Dante; la baWide a le second, puis vient le sonnet. On verra bientôt que la chanson à triple rime, mode lyrique qu'il a adopté pour la Divine Comédie, remplaçait
• La pcrsnnniUcalion a clé très-rarement mi»e e- usage par les poêles de IV tt- |uité. Cependant oi voit figurer la Puittanee et la force dam le Prométkà ••• Aaini O.'Escbyle.
ians son esprit l'importance du vers hexamètre héroïque des aneicns, et qu'en substituant une langue moderne à la latine, il sentait le besoin de modifier toutes les formes de la poésie comme celles du langage. Écoutons-le parler maintenant sur ce sujet : « Nous avons fait connaître, dit-il, les qualités que doivent réunir les hommes dignes de faire usage de la langue vulgaire illustre, pt nous avons indiqué les matières qu'il leur convient de traiter. Maintenant, avant de passer outre, il faut faire connaître ce qui constitue la chanson, genre de poésie qui, selon quelques-uns, serait plutôt le résultat de la fantaisie et du sort que de l'étude et de l'art. On refuse le titre de poètes aux faiseurs de chansons, et, selon nous, c'est à tort; car, de quelque idiome qu'ils fassent usage, on doit les considérer comme poêles, du moment qu'ils ne s'écartent pas de la marche des grands poètes (latins), c'est-à-dire de ceux qui sont réguliers. Car, en eflet, ces derniers ont fait de la poésie selon les règles de Tart, et tous ceux qui n'en agissent pas iinsi travaillent à l'aventure. D'oii il suit que plus nous imitons
a marche de ces poètes réguliers, plus notre poésie est correcte.
^e qu'il y a de mieux à faire, est donc de se servir de leur doctrine.
ilais avant tcut il faudra, comme dit notre maître Horace, « choisii
m fardeau proportionné à nos forces. »
» Il est surtout nécessaire d'établir certaines distinctions, et de 5av(?;,- j; /'on YCUi chanter dans le mode tragique, comique ou élépiaque : car, pour la tragédie, on se sert du style élevé {supenore)] pour la comédie, du style tempéré (în^enore); et pour l'élégie, du gtyle des malheureux. Si les sujets que l'on veut traiter doivenîêtre chantés dans le mode tragique, alors on doit employer la langue vulgaire illustre, et conséquemment faire une succession de chansons en les liant l'une à l'autre. Pour les compositions comique», on aura recours à la langue vulgaire, tantôt tempérée, tantôt humble. L'humble servira exclusivement dans les sujet» élcgiaques.
» Le style tragique est celui où l'on réunit la profondeur des pensées, la hardiesse des vers, la noblesse des tours de pluase à l'heureux choix des mots. Mais, pour atteindre à cette i)erfectioii, il faut encore joindre à ces qualités, l'avantage de sujets dignes d'être cliantés avec toute cette pompe. Ces sujets sont, comntc le l'ai déjà dit, le Salut étemel, V Amour et la \ertu. On pourra bieu y joindre quelques combinaisons accessoires, pourvu toutefois qu'eues ne fassent naître aucune idée basse. Que celui donc qui voudra traiter les trois sujets qui viennent d'être désignés ne perde pas de
iw eu que nou» avons prescrit. Alors, après s'être désaltéré i U
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fontaine d'Hélicon, qu'il approche avec confîânce le pîectron de H lyre bien arcordée, et qu'il commence à chanter.
» Mais il faut hicn composer la chanson, et c'est là une œuvre difficile. Car on n'y parviendra jamais sans le concours de la vivacité naturelle du gL'nie, de l'étude et de l'art. Ce sont les hommes doués de ces facultés que désigne le poëte dans le sixième livre de l'Enéide, lorsqu'il les appelle « chéris de Dieu, élevés au ciel par la vertu, et enfin fils des Dieux, » bien qu'il parle d'une jnanière figurée. Reconnaissons donc la sottise de ceux qui, ignorants el sans art , ne se confient qu'en leur propre génie et s'ingèrent de chanter des choses sublimes et d'employer le style élevé. Qu'ils renoncent à cette présomptueuse entreprise; et si, naturellement feibles, ils ne sont en effet que des oies, qu'on ne les voie pas cherchant à imiter le vol audacieux de l'aigle'! »
Par cet échantillon de l'art poétique de Dante, ou peut s'apercevoir que, dans le fond comme dans la forme de la poésie, le Florentin combine toujours trois éléments bien contraires, l'Enéide, l'Apocalypse et les chansons provençales.
Où Dante a-t-il emprunté cette division des modes et des styles en tragique, comique et élégiaque, si elle n'est pas de son invention? C'est ce que l'on ignore, à moins qu'on ne la rapporte à une tradition confuse des trois genres de scènes , décorations dont on ornait le proscenium des théâtres antiques'. Quoi qu'il en soit, le choix de cette division peut servir à rendre raison du titre assez étrange de a Comédie,» que Dante a donné à ses trois grands poèmes. Comme l'excessive variété des sujets qu'il y a traités, loin de lui permettre l'emploi d'un style également élevé, l'a forcé au contraire de prendre des tons très-différents, peut-être, en raison des principes littéraires qu'il s'était imposés, a-t-il cru devoir ranger son ouvrage dans le genre comique, pour se laisser la latitude d'y introduire, comme il l'a fait parfois, des pensées communes et même des expressions fort basses, bien que lobjet principal «le son œuvre fût de donner une idée de ce qu'il y a de plus sublime, « le séjour des bienheureux et le trône de l'Éternel. » Au surplus, le poëte a pris soin lui-même, dans la lettre qu'il a adressée à Can le Grand, de faire connaître le motif du choix de ce titre, en ilisant : que le commencement d'une comédie est toujours âpre et dillicile, tandL« que sondénoùment est heureux, dispositions contraires à celle* d.
' Édition de ZaUa, Délia volgare eloquensa, lib. II, cap. !▼, vul. 4, pag. 281 •(•eq.
•< GeiK-ra aiilem siinl sccnarum tria : unum ipiod dicitur traoicumf aitenus mmicum, Urlium salyricum. > (Vilruve, lil>. V, eup. vui.]
SUR LA VIE NOUVELLE. 8t
la tragédie, qui s'ouvre au milieu du calme et se termine malheureusement; d'où il conclut que son poëme ayant poin* commencement l'Enfer et pour fin le Paradis, il doit porter le titre de Comédie. Mais ce ne fut que deux siècles après la mort de Dante que l'admiration générale fit ajouter l'épithètc de Divine.
Quant au traité u Du langage vulgaire, m composé vers 1318-1321, dans les dernières années de la vie de Dante, il fait voir clairement ridée que le poëte florentin se formait de la poésie, idée qui devint le point de départ de tous les écrivains toscans qui se distinguèrent après lui dans le genre sérieux. La dévotion, l'amour, la icience et la théologie, furent les sujets habituels sur lesquels ili s'exercèrent jusqu'à Vittoria Colonna et Michel -Ange; et encore de nos jours, la philosophie et la poésie, chez les Italiens, ontelles consenré une certaine teinte de piété et de platonisme que lei révolutions de toute espèce n'ont pu entièrement efïacer.
C'est que la philosophie et la poésie ont été instituées en ce pays par Dante , et que quelques grands esprits qui vinrent après lui ont encore consolidé les principes qu'il avait établis. Il suffit de se rappeler le nom de Pétrarque pour savoir que la philosophie amoureuse et platonicienne est devenue une manière d'être intellectuelle pour les enfants de l'Italie; et Boccace, tout mondain qu'il ait été parfois dans sa conduite, comme lorsqu'il composait, était nonseulement admirateur passionné de Dante, dont il a écrit la vie, mais a pris soin, dans ce curieux petit livre", de nous dire aussi comment on comprenait la poésie de son temps. Son opinion en cette matière, jointe aux préceptes du grand maître déjà cité, achèvera de faire saisir l'esprit dans lequel on comprenait et on traitait la poésie, aux treizième et quatorzième siècles, en Italie.
« Les gens qui manquent d'intelligence, dit le spirituel auteur du Décnméron, croient généralement que la poésie n'a pour objet que de raconter des choses fabuleuses et incroyables. Mais je veux démontrer que la poésie est théologie.
» En faisant taire nos sens, et si nous n'écoutons que la raison, nous ne tarderons pas à reconnaître que les poètes de l'antiquité ont suivi, autant que la portée de leur intelligence le leur a permis, les traces de l'Esprit-Saint. Ces traces de la science éternelle sont voilées dans l'Écriture sainte comme dans les écrits des poètes; et c'est sous ce voile que se conservent les vérités qui doivent être complètement démontrées à la fin des siècles. L'usage des figures
' Origine, Viu, Stndi e cotiumi del chiarituimo Dante Alighieri poeU fiorentino, fitta e oompilata dall' inclilo M. Giovanni Boe«ccio da CcrUldo. — In Fi\tnaa, B. Bermarulli, 1576, pag. 48 et «eq.
pour couvrir les vérités, a ces avantagées : de présenter à la fols le texte du livre et le mystère qui y est renfermé; d'exercer simultanément la réflcKion des sages et l'instinct des simples; qu'en public on nourrit l'àme des faibles d'esprit, et que, dans le silence de la retraite, on élève encore la pensée des intelligences les plus sublimes. C'est comme un Urge fleuve sur les pentes duquel l'agneau peut se désaltérer, tandis que l'éléphant nage au-dessus de la profondeur du courant.
» Mais revenons à notre objet particulier : par ce que nous ajv pelons Théologie, il fau' entendre ce que produit l'Écriture sainte, soit lorsqu'au moyen de récits historiques et par l'effet de certaines visions, ou soit par l'expression de plaintes et de lamentations, elle se propose de montrer le profond mystère de l'incarnation du Verbe divin, de sa vie humaine, de ce qui lui est arrivé à sa mort, de sa victorieuse résurrection, de sa miraculeuse ascension , et enfi» de tous les actes divins par lesquels il nous a frayé un chemin vers la gloire éternelle et nous a rachetés du péché originel.
» De même les poètes, par leur œuvre que nous nommons Poésie, et à l'aide de l'histoire des dieux, cie leurs métamorphoses et des discours séduisants qu'ils prêtent à ces personnages, cherchent t nous donner la raison des choses, à nous faire fuir le >ice, aimer la vertu, et à nous amener à connaître le vrai Dieu dans la pen» •ée de faire notre salut.
» Par le buisson verdoyant oii Moïse vit comme une flamme ardente, l'Esprit-Saint a désigné la Vierge, dont la pureté ne peut être souillée par rien. Par la statue composée de plusieurs métaux qui apparut à Nabuchodonosor, il figure toutes les phases précédcnies (le la doctrine du Christ, qui fut et est une pierre sur laquelle lout vient s'affermir et former un monument stable comme les moiilîignes. Par les lamentations de Jérémie, il annonce la ruine de Jérusalem, etc., etc.
» De même nos poètes, dans leurs fables, en disant que Saturne avait beaucoup d'enfants et qu'il les di vora tous, à l'exception de quatre, nous indiquent que le temps produit et détruit tout, excepté ses quatre enfants -.Jupiter, qui n'est autre que le feu; Junoii, l'air; Neptune, l'eau; et Pluton, la terre, etc., etc.
» De ce qui précède on doit conclure que la théologie el la poésie s'accordent en ce qu'elles emploient les mômes foruies pour opérer, Mais, quant au sujet qu'elles se proposent, non-seuloment elles diffèrent, miiis elles sont opposées; car le sujet de la théologie est ' la voie de la vérité, tandis que celui de la poésie antique est i'idohV trie, les dieux et les hommes. Elles sont contraires encore en ce
que la théologie ne propose que des choses vraies, tandis que la poésie en propose quelques-unes comme vraies, qui sont essentifî.lement fausses cl erronées à l'égard de la religion chrétienne. Mais comme certains ignorants s'élèvent contre les poètes, disant que toutes leurs inventions ne sont que des fables qui ne se rapportent à aucune vérité, et qu'ils devraient présenter leurs récits souf d'autres f(Jrmes, afin d'éclairer véritablement les gei\s du monde, je leur dirai : Qu'ils fassent donc attention aux visions de Daniel, d'Isaîe et d'Ézéchiel, et à toutes celles qui sont rapportées dans l'Ancien Testament, écrit avec une plume divine par celui qui n'a jamais eu de commencement et n'aura point de fin! Qu'ils relisent dans le Nouveau Testament les visions de TÉvangéliste (l'Apiicalypsc), remplies de vérités si utiles; et si quelques-unes des fables poétiques sont aussi loin de la vérité ou de la vraisemblance que ces visions paraissent s'en écarter dans la forme, que l'on accorde au moins que si les poètes ont inventé des fables qui ne peuvent donner ni plaisir ni enseignement, ce n'est pas une raison pour condamner l'essai qu'ils ont fait de répandre leur doctrine à l'aide de ce moyen.
n Mais revenons au point où nous nous sommes arrêtés. Je
dis que la théologie et la poésie sont presque la même chose, quand elles se proposent le même objet. J'irai même jusqu'à avancer que la théologie n'est rien qu'une poésie de Dieu et une fiction poétique. Dans l'Écriture du Christ (Évangile), c'est tantôt le lion et tantôt l'agnean; ici le vermisseau, là le serpent; puis la pierre, la paille, et mille autres choses qu'il serait trop long d'énumérer. Que sont ces paroles du Sauveur, si ce n'est un langage figuré que nous nommons plus habituellement allégorie? Il semble donc résulter de là que non-seulement la poésie est théologie, mais encore que la théologie est poésie. Mais si mes paroles ne paraissent point assez graves dans une si importante question, je ne m'en offenserai pas, et on en pourra croire Aristote, dont le témoignage est si vénérable; or il affirme avoir reconnu que les poètes ont été les premiers théologiens. »
La poétique de Dante, et ce commentaire qu'en donne Boccace, forment, à ce que je crois, l'exposition la plus précise (hi système en vertu duquel les poètes et les écrivains italiens, dits platoni» cicns, (»nt composé leurs ouvrages depuis Dante jusqu'à Vittoria Colonna. J'ai préféré donner les opinions mêmes des deux grands écrivains que j'ai cités, plutôt que d'en disséminer les traits principaux dans le cours d'une dissertation où l'on aurait eu d'autant plus de peine à les saisir que je ne les aurais certainement pas
S4 OBSERVATIONS SUR LA VIE iNOtVKI.LE.
présentes dans toute leur crudité et leur bizarrerie originale. Mail |e tenais encore à les faire connaître, afin que les jeunes gens qui lisent et étudient les ouvrages de Dante se ticiuicnt en garde contre les idées poético-théologiques de ce grand poète, de Boccace et de tous les platoniciens de l'époque de la renaissance. En efTet, si ardente et si sincère qu'ait été la foi de ces honinies, rien n'est moins orthodoxe, fort souvent, que leurs opinions littéraires cl leurs inventions poétiques, admirables fantaisies d'écrivains, beau- Cf>'vp plus propres en général à charmer l'imagination qu'à souteb! ' la foi.
Au résultat, la préoccupation qui domina toutes les autres dans l'esprit de Dante a été de substituer l'usage de la langue italienne à celui de la latine, et de constituer le nouvel idiome qu'il voulait mettre en honneur. Pour entreprendre et achever ce grand œuvre, il a employé pendant toute sa .vie une volonté de fer. On a vu avec quelle chaleur il plaidait cette cause dans sa Vie nouvelle; set grands poèmes ont prouvé au monde le droit qu'il avait de dire que les langues modernes pouvaient rivaliser avec celles de l'antiquité; et lorsqu'il avait achevé ce grand monument, lorsque les vers de la Divine Comédie faisaient déjà l'admiration et la gloire de l'Italie, Dante, exdé, vieux, allaibli par les malheurs, écrivait encore avec une espèce de rage, et comme s'il n'avait pas gagné sa noble cause : « A la honte et l'élernelle infamie des mauvais Italiens qui vantent les langues vulgaires des autres pays et déprécient la leur, je dis que cette disposition résulte chez eux de cinq causes abominables, etc. » « a itrpeiuale infamia c depressione delli viaccagt uomini d'Italia, che comcndano lo volgare alîrui, e lo propto dispregiano : dico , che la loro 7no&a viene da cinque abbommevoli cagioni, etc. » (Convito, edii. di Zatta, vol. 4, pag. 77.)
Depuis que j'étudie les écrits de Dante, j'ai toujours pensé que la meilleure manière de se préparer à la lecture de la Divine Comédie était de commencer par celle de la Vie nouvell:; et ce fut dans l'intention de faciUter l'emploi de ce mode d'étude, que j'entrepris la traduction qui précède. J'espère que mon travail, tout impaifait qu'il puisse être, remplira du moins l'objt t que je me s uis proposé, qui est de faire naître le désir de connaître le livre original de Dante Alighieri, et d'en rendre la lecture un peu raoini difticile aux Français.
F.. J. Delécluzb.
On ne dispute plus à Dante le rôle inattendu dt conquérant Intellectuel que son génie a su se créer tout à coup au milieu de la barbarie des temps. L'auteur de la Divine Comédie n'esl pas pour rien le représentant poétique du moyen âge. Placé comme au carrefour de cette ère étrange , toutes les routes mènent à lui, et sans cesse on le retrouve à l'horizon. Société, intelligence, religion, tout se reflète en lui. En philosophie, il complète saint Thomas; en histoire, il est le commentaire vivant de Villani : le secret des sentiments et des tristesses d'alors se lit dans son poème. C'est un homme complet, à la manière des écrivains de l'antiquité : il lient Fépée d'une main, la plume de l'autre; il est savant, il est diplomate, il est grand poète. Son œuvre est un des plus vastes monuments de l'esprit humain ; sa vie est un coinbat : rien n'y manque, les larmes, la faim, l'exil, l'amour, les gloires, les faiblesses. El remarquez que les intervalles de sou inspiration, que la sauvage dureté de son caractère, que Taristocralie hautaine de son génie, sont des traits de plus qui le rattachent à son époque, et qui en même temps l'en séparent et l'isolent. Où que vons portiez vos pas dans les landes ingrates du moyen âge, cette ligure, k la fois sombre et lumineuse, apparaît à vos cdtët comme un guide inévitable.
On est donc amené naturellement à se demander ce qu'est Dante, ce qu'est cette intelligence égarée et solitaire, sans lien presque, sans cohésicti avec l'art grossier de son âge 7 d'oà
vient cette intervention subite du ffénie, celte dictature inattendue? Comment l'œuvre d'Ali'jhiori surf^it-ollo tout à coup dans les ténèbres de l'histoire, prolem sine maire crealam ? Est-ce une exception unique à travers les siècles? C'est mieux que cela, c'est l'alliance puissante de Tespril créateur et de l'esprit traditionnel ; c'est la rencontre féconde de la poésie des temps accomplis et de la poésie des âges nouveaux. Ayant devant les yeux les idoles du paganisme et les chastes statues des saints, l'image de l'ascétisme et de la volupté, Dante garda le senliinenl de l'antiquité sans perdre le senlimcnl chrétien; il resla fidèle au passé, il comprit le présent, il demanda aux plus terribles dogmes delà religion le secret de l'avenir. Jamais le mol d'Aiistote : « la poésie est plus vraie que l'histoire, n ne s'est mieux vérifié que chez Dante; mais ce ne fut pas du monde extérieur du moyen âge que se saisit le génie inventif d'Alighieri; ce fut au contraire du monde interne, du monde des idées. De là viennent la grandeur, les défauts aussi, de là la valeur immense, à quelque point de vue qu'on l'envisage, de ce livre où est semée à profusion une poésie éternellement jeune et brillante. L'intérêt philosophique vient encore ici s'ajouter à l'intérêt littéraire et historique. C'est la Bible, eo effet, qui inspire Milton; c'est TÉvangile qui inspiie KIopstock: dans la Divine Comciiiey au contraire, c'est Tinconnu, ce sont les mystères de l'autre vie auxquels l'homme est initié. La question de l'immortalité est en jeu, et Dante a atteint la souveraine poésie.
La préoccupation, l'insistance de la critique sont donc légitimes : ce perpétuel retour veis le premier maître de la culture italieime s'explique et se justifie. Jusqu'ici les apologistes n'ont pas manqué à l'écrivain : investigations biographiques, jugements littéraires, interprétations de toute sorte, hypothèse» même péd;<ntes ou futiles, tout semble vérilablomtnt épuisé. Peut-être n'y a-t-il pas grand mal ; il s'agit d'un poète, et 4 le vrai poète gagne toujours à être lu, il perd souvent à être conunenté. Un point curieux et moins exploré reste cependant, qui, si je ne m'abuse, demande à êtie particulièrement mis en lumière : je veux parler des antécédents de la Divine Comédie. Ce poème, en effet, si original et si bizarre même
qu'il semble, n'est pas une création subite, le sublimo caprice d'un artiste divinement doué. Il se rattache au contraire à tout un cycle antérieur, à une pensée permanente qu'on voit se reproduire périodiquement dans les âges précédents; pensée informe d'abord, qui se dégage peu à peu, qui s'essaye di-. versement à travers les siècles, jusqu'à ce qu'un grand homme s'en empare et la fixe définitivement dans un chef-d'œuvre.
Voyez la puissance du génie I Le monde oublie pour lui ses habitudes : d'ordinaire la noblesse se reçoit des pères; ici, au contraire, elle est ascendante. L'histoire recueille avec empressement le nom de je ne sais quel croisé obscur, parce qu'à lui remonte la famille de Dante; la critique analyse des légendes oubliées, parce que ces légendes sont la source première de la Divine Comédie. La foule ne connaîtra, n'acceptera que le nom du poète , et la foule aura raison. C'est la destinée des hommes supérieurs de jeter ainsi l'ombre sur ce qui est derrière eux, et de ne briller que par eux-mêmes. Mais pourquoi ne remonterions-nous point aux origines, pourquoi ne rétablirions-nous pas la généalogie intellectuelle des éminenls écrivains? Aristocratie peu dangereuse, et qui n'a chance de choquer personne dans ce temps d'égalité.
Ce serait une folie de soutenir que Dante lut tous les visionoaires qui l'avaient précédé Chez lui, heureusement, le poêle effaçait Térudil, Cependant, comme l'a dit un écrivain digne de sentir mieux que personne le génie synthétique de Dante, • il n'y a que la rhétorique qui puisse jamais supposer que le ,plan d'un giand ouvrage appartieut à qui l'exécute*. » Ce mot explique précisément ce qui est arrivé à l'auteur de la Di vine Comédie. Dante a résumé avec puissance une donnée phi losophique et littéraire qui avait cours de son temps ; il a lionne sa formule définitive à une poésie flottante et dispersée autour de lui, avanl lui. Il eu est de ces sortes de legs poétiques comme d'un patrimoine dont on hérite : sait-on seulement d'où il vient, comment il s'est formé, à qui il appartenait avant d'être au possesseur d'hier?
Que le poète s'élance par-dessus les générations, el qu'il ap-
< Viciur cuufii), intrtdmct.à Fhi$t. d$ U Philo$opht$, w lecoa.
88 LA DIMNK COMÉDIE
pelle Virgile « mon père, » il mio aulore, rien de mieux : c« sont de ces familiarités , de ces soudaines rrconnaissanceg comme on s'en permel entre génies. Mais la lointaine parente 'de Dante avec Tantiquité n'est pas le but de ce travail. Il y a surtout là des rapports de forme et d'exécution; l'inspiration générale, au contraire, do la Divine Comédie est profondément catholique. Il nous suffira donc de traverser très-rapidement l'époque païenne, et ce court préliminaire nous conduira vite aux âges chrétiens, que nous avons hâte d'aborder, et où se rencontreront les vrais ancèires, les ancêtres immédiats d'Alighieri.
Entouré de mystères, assistant comme un acteur égaré et sans souvenir au spectacle du monde, riiomme. dès qu'il s'inquiète du problème de sa destinée, a volontiers foi dans l'inconnu, dans l'invisible. La logique le mène à la notion d'une autre vie, les religions la lui enseignent, et dès lors il se préoccupe de l'existence future : son imagination peuple à son gré ces contrées mystérieuses du châtiment et de la récompense. De là, à l'origine même des sociétés, et, sans parler de l'Orient, dans ranli(|uité grecque et latine, une mythologie qui prend l'honmie au cercueil, le suit à travers les ténèbres de Tautre monde, et vient raconter ce qu'elle sait des morts à ceux qui vivent et qui sont inquiets. A côté de la philosophie qui expli(|ue, à côté du dogme qui affirme, la poésie se saisit aussitôt de ce théâtre surnaturel, plein de curiosité et de terreur, d'où elle peut juger le passé et initier à l'avenir.
Il importe, à propos des antécédents de la Divine Comédie, de distinguer entre ce que j'appellerai le côté éternel et le côt^ particulier du poème de Dante. En transportant la poésie fantastique là où elle est surtcuit légitime, c'est-à-dire dans l'autre monde, Alighieri a en effet louché au grand problème de la destinée à venir, qui n'est que la conséquence de la destinée préseiNte. On pounail donc retrouver des analogies frappante!
entre ce qu'il a dit et ce qu'ont enseigné sur ce point les philosophies et les religions; mais ce serait s'égarer dans l'infini. Le sujet que je veux traiter est parfaitement vogue et indéterminé, ou parfaitement limité ou distinct, selon qu'on se perd à recherclier l'inspiration générale, ou qu'on s'applique seuU-menl à suivre l'inspiration directe et immédiate du poète. C'est dans ce dernier cadre que je m'enfermerai obslinémenl. Un mot rendra ma pensée : il s'agit tout simplement de ne pas traiter du règne à propos de l'espèce.
Dante a connu l'antiquité comme on la pouvait connaître au treizième siècle. Non-seulement il ignorait ces traditions de !'Ég5'pte sur les formes de la vie future , qu'a expliquées et embellies peut-être l'imagination savante de Champollion; non-seulement ces grandes légendes de l'Inde, que la science moderne aborde à peine, lui étaient inconnues, mais il n'avait abordé la Grèce et Kome que par les poètes et les philosophes dont la gloire restait populaire dans les écoles, Platon, Arislole, Virgile. De tout le reste, il ne savait guère que des noms propres. Avait-il même lu Homère? Question insoluble, puisque les érudits discutent encore pour savoir s'il comprenait le grec. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'Homère est le plus vieil ancêtre d'Alighieri; son enfer est le plus ancien des enfers connus ; c'est l'enfance de l'art. L'autre monde, en effet, n'est pas pour lui très-distinct du monde où nous sommes. Sans doute il est dit dans un vers de l'Iliade^ : « Bien loin, là où est sous terre le plus profond abîme ; » mais, au xi* livre de l'OdysscCy la situation des enfers est plus indéterminée encore, s'il est possible. Ulysse y entre on ne sait comment, en poursuivant l'ombre d'Ajax, et il en sort pour monter aussitôt sur son navire. Presque aucune trace de cet épisode de l'Odyssée ne se retrouve dans la Divine Comédie. C'est à peine si le géant Tilye, qui couvrait neuf arpents de son corps, est dédaigneusement nommé par Alighieri^. Le seul écho qui retentisse également dans les deux pef^mes est ce clapotemenl des morts. *\%y/ri vtxvwv, qu'Homère compare r.n si admirablei
TUl, 14.
Inftrnoy nxi, 134
09 LA DIVINE COMKbtfe.
icrmes à celui des oiseaux épouvantés qui fuient de toutes parts.
C'est par Virgile, qu'une longue et amoureuse pratique lui evait rendu familier, que Dante a surtout connu l'antiquilé. Aussi s'est-il donné ce maître pour guide dans son terrible pèlorinage; aussi a-t-il emprunté à l'Énèide beaucoup de souvenirs mythologiques, plus même qu'il n'eût été convenable en un sujet chrétien. Qu'on ne s'imagine pas cependant trouver chez Dante un plagiaire; la Divine Comédie n'a avec VÈnèide que quelques rapports de détails, et il y a entre ces deux pv)ètes et leurs deux poèmes la distance qui sépare le monde païen du monde chrétien. Aussi n'est-il pas sans intérêt de voir ce que deviennent quelques-uns des personnages de l'enfer virgilien dans l'enfer dantesque. Caron, l'horrible vieillard, est presque le seul qui n'ait pas changé; tous les autres sont déchus. Minos, par exemple, n'est plus le juge austère qui piîsc les destinées, quœsilor Minos umam movet; c'est un démon hideux, grinçant des dents, et indiquant aux damnés par le nombre des plis de sa queue le chiffre du cercle infernal qui leur est assigné. Enfin il n'est pas jusqu'au pauvre Cerbère qui ne soit traité avec rigueur : Énée l'apaisait par un gâteau de miel, Danle lui jette une poignée de terre. Chez Virgile, les âmes qui se pressent sur la rive « tendent les mains vers l'autre bord; » chez Dante, au contraire, les damnés, avant d'entrer en enfer, sont déjà punis; ils désirent leurs supplices; « ils sont tourmentés du besoin de traverser le fleuve. » Alighieri croit à son sujet, Virgile en rit et le met sous ses pieds, subjecil pcdibus *. C'est qu'il n*y a rien sur le front calme du jx)ëte latin de ce sourcil visionnaire que Wordsworth prête à Dante ; c'est qu'il n'y a rien de ces mystiques aspirations qui révélèrent au vieux gibelin les extases du paradis. L'Elysée de VÈncidc ne vaut même pas le paradis terrestre de la Bible; c'est une mesquine parodie de ce qui se passe dans sotte vie. Admirons cependant combien les idées ont marché depuis Homère. Virgile a déjà à un bien plus haut degré le Btntiment de la justice : il gradue les châtiments et les ré-
• Omrg., a, 4;k)
compenses ; chez lui l'idée de purification fiiit même présager le purgatoire: C'est qu'entre VOdyssce et VÉnéide il y avail en Platon.
J'ai nommé Platon : ce fut assurément un des maîtres favoris de Dante Sans parler de la théorie de l'amour, qui est comme la trame même de son poëme, Alighiori a souvent suivi les traces du philosophe idéaliste. La forme concentrique qu'il a donnée à l'enfer est une idée toute platonicienne. Mai» Dante a dû particulièrement connaître deux passages importants du Phcdon et de la République^.
Dans le premier, Platon parle des traditions qui couraient de son temps sur le séjour des morts. La triple division que le christianisme a faite de l'autre monde s'y trouve déjà marquée : le lac Achérusiade, où les coupables sont temporairement purifiés, c'est le purgatoire; le ïarlare, d'où ils ne sortent jamais, c'est l'enfer; enfin ces pures demeures au-dessus de la terre, qui ont elles-mêmes leur degré de beauté selon le degré de vertu de ceux qui les habitent, c'est le paradis. Seu. Icmeut PhUon «ijoute prudemment : « U n'est pas facile de les décrire. ■ Peut-être est-ce le mot qui a piqué l'émulation de Dante.
Platon n'a pas toujours montré autant de réserve. S'appuyant sur quelque tradition orientale recueillie dans ses voyages, et la modifiant sans doute selon ses croyances, il a, en effet, raconté ailleurs la vision d'un soldat originaire de Pamphylie, et qu'il appelle Er l'Arménien. Er avait été tué dans une bataille. Dix jours plus tard, comme on enlevait \e'^ morts à demi putréfiés, il fut retrouvé dans un état parféiitdf conservation. Bientôt après, pendant qu'il était sur le bûcher des funérailles, on le vit revivre, et il narra ce qui lui était arrivé. Son âme, s'étant séparée du corps, avait été transportée en grande compagnie dans un lieu merveilleux, où le ciel cl la terre étaient percés de deux ouvertures correspondantes. Entre ces deux régions siégeaient des juges ; après l'an-ét, le» l>ons allaient a droite avec un écriteau sur la poitrine, et les méihants ù gauche avec un écriteau sur le dos. Le tour d'Cr
* trad. àt M. <:-M(ia, in<B*,U I, p. 399, et U Xf f. VKk
92 LA DIVINE COMEDIK
vint enfin; mais, au lieu do prononcer sur son sort, les ju^ lui ordonnèrent de retourner dans le monde, et de dire aui hommes ce qu'il avail vu. Le soldat, avant d'obéir, examina le spectacle qui était sous ses yeux. Par les ouvertures qu'il avail d'abord remarquées, des âmes montaient et descendaient sans cesse, les premières sans tacbe, les autres souillées de fange. Plus loin, dans une vaste prairie, arrivaient deux bandes d'âmes diverses qui semblaient venir d'un long voyage. Les unes, sortant de l'abîme, lacontaient les tristes aventures d'un exil souterrain qui s'était prolongé pendant mille ans; les autres, descendant du ciel, disaient les délices qu'elles avaient goûtées. Le mal ou le bien était payé au décuple à chaque âme vertueuse ou coupable. Nous sommes encore loin de l'infini bonheur des élus connue l'entend le christianisme. Aucun supplice n'est montré à Er, aucun nom ne lui est révélé, excepté celui d'Ardiée, tyran de Pamphylie, qui était traînée travers les ronces, et que tourmentaient « des personnages hideux au corps enflammé. » Ce sont les aïeux des diables d'Alighieri.
Ce qui frappe dans cet épisode, c'est que ce n'était là pour Platon qu'une forme populaire donnée à la vérité; c'est que le penseur sentait toute la portée de ces symboliques récits. Comme Dante, il prend la chose du côté sérieux. Aussi aiméje à me figurer que le poêle avait sous les yeux ces propres paroles du Phcdon, qui eussent si bien servi d'épigraphe à son livre ; « Soutenir que ces choses sont précisément comme je les décris ne convient pas à un homme de sens; mais que toul ce que j'ai raconté des âmés et de leurs demeures, soil comme je l'ai dit ou d'une manière approchanle, s'il est certain que rân»e est immortelle, il me paraît qu'on peut l'assurer convenablement, et que la chose vaut ia peine qu'on hasarde d'j croire. » Décidément Platon, ce génie précurseur, est le véritable, le seul ancêtre du poêle dans l'antiquité.
Je me Irompe, la vision infernale d'Lr l'Arménien, la première des visions isolées, spéciales, non mêlées à un poème, a eu un pendant, cinq siècles après, chez Plularque*. On y
'Dans son traité Des délait de la§utlite divine. Voir la trart. de JompbAl
entrevoit la fusion première des vieilles légendes païennes et des légendes nouvelles apportées par le christianisme. Quoique ce soit un prêtre d'Apollon qui écrive, il y a déjà là quelque chose de la foi du mojeu âge; Plutarque dit : « ce. conle, » niais il a soin de se reprendre et d'ajouter : « si c'esl un conte. ■*
L'histoire de Thespésius se passe au temps de l'empereur Vespasien. Ce Thespésius, originaire de Cilicie, s'était ruiné dans la débauche, et il avait ensuite essayé de relever sa fortune par toutes sortes de dois. Le scandale devenait chaque jour plus flagrant, quand Thespésius se tua dans une chute. Durant la cérémonie des funérailles, il revint à la vie, et raconta qu'aussitôt après sa mort, son âme avait été transportée à travers les astres jusqu'à un endroit où se découvraient deux régions atmosphériques, l'une basse, l'autre élevée, dans lesquelles tourbillonnaient les âmes des morts. Chacune de ces âmes arrivait jusque-là au milieu d'une bulle lumineuse qui se déchirait, et l'âme, paraissant alors sous une forme humaine, allait prendre son rang. Dans la région supérieure erraient doucement les âmes des justes; elles étaient transparentes, lumineuses, et gardaient leur couleur naturelle. Dans la région inférieure, au contraire, se heurtaient en courant les âmes perverses; elles étaient opaques; les unes paraissaient tachetées de gris, les autresd'un noir luisant comme des écailles de vipère. A leur couleur, on distinguait le vice qui les souillait : le rouge marquait la cruauté; une sorte de violet ulcéreux indiquait l'envie; au bleu, on reconnaissait l'impurelé; au noir, l'avarice. Celles qui se purifiaient reprenaient peu à peu leur premier aspect.
Au clignotement de ses yeux, à l'ombre que projetait son corps, Thespésius fut reconnu pour un vivant, ainsi qu'il arriva à Dante. Puis, entraîné sur un rayon de lumière, il continua sa roule jusqu'en un lieu où des âmes criminelles étaient punies, et, selon qu'elles étaient curables ou incurables, livrées à trois divinités vengeresses. La dernière, Ërichnis, pré-
Haistra,! 43, et M qM le vloteat ecritain dit en note àt etm judicitviê hi$$oir$, f* oppoMtioB i Hum* 401 1* treoTait ixtra9^(^amm^
^4 La divine COMEDIE
cipilail les grands coupables dans un abîme que l'œd ne pouTau ionder.
Après avoir traversé un espace infini , après avoir \u uo gouffre mystérieux d'où sortait un vent qui enivrait comme au vin, après avoir visité un cratère où venaient se déverser les eaux de six fleuves diversement colorés, que trois génies, ; 8sis en triangle, mêlaient suivant différentes proportions, Thespésius reconnut parmi les coupables ^e cadavre de son père < ouvert de piqûres. Il s'enfuit terrifié , et s'aperçut quabanclonné par son guide, il était maintenant conduit par d'affreux démons. Des supplices divers s'offrirent alors à ses regards : ici c'étaient des hommes écorchés et exposés aux variations de l'atmosphère; là, des groupes de deux, de trois personnes, s'entrelaçant comme des serpents et se déchirant à coups de dents. Venaient ensuite trois vastes étangs, l'un d'or fondu, l'autre de plomb liquide et froid , le troisième de fer aigre. Des diables prenant, comme des forgerons, les âmes des avares avec des crocs, les plongeaient dans l'étang d'or bouillant jusqu'à ce qu'elles devinssent transparentes, et, les retirant alors, ils les éteignaient au sein des autres étangs. Ces âmes, durcies et comme trempées, pouvaient être rompues en divers fragments. Sous celte nouvelle forme, elles étaient forgées et refondues. Puis on recommençait durant rélernité.
Thespésius demeura atterré quand il découvrit plusieurs petits groupes qui déchiraient chacun une victime; c'étaient des fils irrités, toute une descendance furieuse qui, damnée par la faute des aïeux, se vengeait sur les auteurs de ses souffrances. Voilà bien la transmission de la faute originelle, voilà la responsabililé hérédilaire, telle que l'enseigne le christianisme. Mais tout se mêle dans le légendaire |)aïen. Nous louchions aux mystères de l'Evangile, nous retombons presque aussitôt danr les folies pythagoriciennes et orientales. Thespésius, en effet, parvint au lieu où s'opérait la métempsycose de quelques âmes; des ouvriers, s'emparaot de ces âmes, taillaient ou supprimaient leurs membres, et, à coups de ciseaux, leur donnaient la forme de différents êtres. Ils saisirent entre autres Néron, et, après lui avoir ôté les clous de feu qui le perçaient, ils te
AVANT DANTF. 95
mirent à le découper pour en faire une vipère; mais une voix secrète cria qu'il fallait seulement le changer eu oiseau aquatique, parce qu'il avait été favorable à la liberté de la Grèce. — Bientôt Thespésius dut quitter l'enfer, poussé par un courant d'air impétueux, comme s'il avait été chassé d'une sarbacane; il rentra dans son corps, se réveilla, et revint à la vertu.
Telle est la vision rapportée par Plutarque au premier siècle de l'ère chrétienne; elle me semble du plus haut intérêt, el montre comment Télernelle préoccupation de la vie à venir a pu, dans tous les âges, recevoir de l'esprit inquiet de l'homme une solution symbolique, la forme que lui a définitivement donnée Dante.
C'est là ce que l'Alighieri, dans son érudition bornée, dut à l'antiquité grecque et latine. Il connut les poètes par Virgile, et aussi par Stace, son second guide, qui lui montra les lacs aux eaux paresseuses et les étangs de feu de son enfer, pigrique lacus usiœque paludes • ; il connut les philosophes par Platon et par ces échos atténués de Suniumqui retentissent encore dans le songe que Cicéron a prêté à Scipion. Remarquons cependant que Dante, tout en empruntant au paganisme quelques-uns de ses modèles pour les transporter au sein de la poésie chrétienne, ne s'attache qu'au côté grave, austère, qu'à ce que la mythologie pouvait encore offrir de grands tableaux à une imagination habituée aux pompes du catholicisme.
Dés les origines presque de la poésie grecque, les descentes 4U1 enfers étaient devenues un lieu commun des épopées' : la vengeance y conduisait Thésée; Pollux y allait par amitié, Or phée par amour. Plus tard on y pénétra par l'antre de Tro phonius. Aussi , à Athènes comme à Rome , chaque poète se croyait-il obligé de versifier sa descente chez Plutou^. Oudra-
> Thtboid., l TUI.
« V. Welker, Dtr Epiichê CycUu, p. 255; Bode, GfschUhte d$r H$lUn, Didil ètniit, U I, p. 125, 403 ; Lobeck, Aglaophamus, p. 36U, 373, elr.
* On peut consulter avec profit la tht'sc latine de M. Orunain : Defrtqutnti apud HUret poeta» h*roum ad inf»rot descensu, >839, iu-8*. Dans les noies de fou tivre sur Dante, le même ëcrivaio a aussi donne de sommaires et savantes iudica- Uoot sur le cjcle chréUca de* *UioBS aotcricures à l'Atighicri. C'est, avoe (ii
matisait Penfer tous les jours dans les niyslèros sarrés, dant les évocations, dans ics cérémonies nligicuses. Viigile nous Ta dit: Facilis descensus Àverno; et il en savait quelque chose, puisque dans le Culex {si le Culex est de lui) il trouve moyen de faire accomplir ce voya«je à un moucheron. Mais, qu'on veuille bien le remarquer, l'autre monde, chez les anciens, est une affaire d'art, une sorte de conte mythologique qu'on permet aux poètes de chanter, et dont chacun rit dans la vie pratique. La dégradation sur ce point s'achève avec la venue de l'empire romain, et à cette date c'est tout à fait une exception que la bonne foi de Thespésius et de son biographe. Personne dés lors ne se cache; on fait montre, au contraire, d'incrédulité sur la vie future. Les amers sarcasmes de Lucrèce sont de mode; pour le poète Sénèque, il n'y a dans tout cela que de vains mots^ ; pour Juvénal, des contes dignes des enfants qui ne payent encore rien aux bains*. C'est surtout dans les dialogues de Lucien qu il faut voir avec quelle légèreté le scepticisme païen en était arrivé à parler de l'immortalité. Pour ce précurseur de Vollhii-e, l'autre monde n'est qu'un prétexte de satire contre ce monde-ci. Qu'on se rappelle seulement celte Nccyomantie dans laquelle Ménippe, déguisé en Hercule, est conduit aux sinistres bords par un magicien; qu'on se rappelle la singulière description de ce Tartare, qui n'est autre chose que le monde renversé, et où Philippe de .Macédoine, par exemple, raccommode de vieux souliers. Dante, ce poète éminemment religieux, n'a rien de commun, on le devine, avec ces cyniques inspirations qui reparaîtront chez les trouvères, et dont héritera Rabelais.
On vient de voir ce qu'Alighicri lira de l'antiquité païvnne. Que dut-il à l'antiquité hébraïque? Fort peu de chose. Ce qui est dit; en effet, de l'enfer dans la Bible, ne prèle pas beaucoup à l'image et à la description. Ce feu qui doit brûler jtiS'
ccurl arlicle de. Foscolo [Edinburg Revi$Wy sept. 1818, t. XIX, p. 31'), !• »mà U»vail que je conaaisse sur ce point d'Iiisloire littéraire. * Rumorcs vacui vcrbaque inauia...
[TroaJ., act. II, chœur.) Mec pieri crcdlnt, nisi qui nondura aère lavanturM* iSat., II, IM.)
qu'aux fonaemenls des montagnes^, ce grand abîme*, cette ^hennc^, cette terre de ténèbres où règne un ennemi éternel^, ce lieu où le lit sera la pourriture, et les vers la couverture^^ ces eaux sous lesquelles gémissent des géants^, ce lac profond où l'on est p longé'' -j tout cela, toutes ces indications vagues et mystérieuses ne présentaient aucun thème brillant au poète. I^e petit nombre de textes, bien moins explicites encore, suif le purgatoire et sur le paradis, ne lui fournissaient point d'indication matérielle qui lui fût une autorité. De plus, il n'y avait pas de vision dans les livres saints, ou du moins il n'était pas donné de détails sur les ravissements d'Élie, d'Hénoc, d'Ezéchiel, ni même sur le voyage aux enfers entrepris par le Sauveur, et auquel Dante a fait allusion dans le douzième chant de sou premier poème. Ce divin antécédent, il est vrai, était fait pour animer la pieuse émulation d'Alighieri.
Avec l'Evangile pourtant on entre dans une voi« nouvelle. Ainsi le riche, quand il est en enfer, veut envoyer à ses frères encore vivants un messager pour les avertir du châtiment qui les attend s'ils persévèrent dans la fausse route; mais il lui est répondu : « S'ils n'ont pas voulu écouter la loi et les prophètes, ils n'écouteront pas davantage lmi homme qui reviendrait de l'autre monde. » Voilà ce que raconte saint Luc*. C'est la vision en projet; elle se réalise chez saint Paul : « J'ai connu (juelqu'un, dit-il, qui a été ravi en esprit jusque dans le paradis, où il a entendu des paroles qu'il n'est pas permis à l'homme de publier^. » Pour ma part, je soupçonne qu'Ali- (jhieri lut le verset de saint Paul : il lut surtout ['Apocalypse, tt cet esprit visionnaire, ce tour prophétique, lui laissèi^ent une forte empreinte.
C'est ainsi qu'il apparaît plein de lumière" dans ce ciel léoéi
' Deut.,xxxvm,2^
' Luc, XVI, 26.
' V. Dict. théol. de Bergier, <• En/tr.
• Job, X, 21, M.
• Isaie, XIV, 9.
• Job, XXVI, S.
» Pi. LXXXVtl, 6.