‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 6 sur 106 · PREMIÈRES VISIONS CHRETIENNES. — CARPE. — 8AT0RE · texte numérisé non relu

PREMIÈRES VISIONS CHRETIENNES. — CARPE. — 8AT0RE

PERPÉTUE. — CHRISTINE. i

Avec le christianisme commence une ère distincte, une ère " tout à fait tranchée. On sait quelle place tient l'autre monde ; dans les dogmes de la religion catholique, on devine celle qu'il i a dû tenir dans son histoire. Succédant au matérialisme des J antiques théogonies, la poésie des temps nouveaux, la poésie î des légendes, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de : ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la l future patrie à ceux qui s'oubliaient dans la vie présente. L'en- | fer était irréfragableinent annoncé daus les livres saints; mais ' ce n*est pas en prêchant la damnation , c'est en prêchant le | salut que le christianisme put conquérir le monde. On montre ^ le ciel aux néophytes, on montre les profondeurs de l'abîme ' aux croyants intidèlcs. Ehl qui songeait aux peines éternelles, \ parmi ces sublimes martyrs du premier âge? Lisez leur his- ] toire, ils n'ont que des bénédictions pour les bourreaux, et :? plusieurs leur désignent même du doigt ces célestes parvis où ; ils voudraient les entraîner avec eux. C'est la poésie en action, j. 11 ne faut donc pas s'attendre à rencontrer alors des poêles j qui chaulent les terribles merveilles de l'autre monde. Seule- ; ment quelques rares assertions viennent çà et là prêter une }, forme déterminée à ces mystères de l'avenir. Ainsi, au seéond j siècle, saint Justin nomme certains esprits qui cherchent a | s'emparer de l'âme des justes aussitôt après la mort*; et Ter- l tullien, qui parle quelque part des monts ensoufrés qui sont ] les cheminées de l'enfer, inferni fumariolaj croit qu'il y a ; dans l'autre vie une prison d'où l'on ne sort point que l'on ] n'ait payé jusqu'à la dernière obole*. G^est aussi un spectacle '

' Dial. eum Tryph., n* 105. 1

» L De anim., c. xxxvi et SXXVUl. \

dssez frcqucuL dans celle histoire primitive, que de voir les martyrs, des évéques surtout, entourés de leurs diacres, échapper tout à coup aux mains des persécuteurs, aux flammes dos bûchers, et s'élever radieux jusqu'au ciel, devant la foule élonnée*.

Ainsi, dans le petit nombre de très-courtes et très-simples visions qui nous sont venues des siècles apostoliques, c'est surtout l'idée d'indulgence qui me paraît dominer. Une des premières et des plus curieuses que je rencontre a rapport à saint Carpe.

Un jour ce pieux personnage* fut transporté en esprit dans un vaste édifice dont le sommet entr'ouvert laissait voir au ciel le Christ entouré de ses anges. Au milieu de la maison, oo découvrait, à la lueur d'un bûcher, un gouffre sur la marge duquel se retenaient quelques païens qui avaient résisté aui prédications de saint Carpe; des serpents et des hommes armés de fouets les poussaient daas l'abîme. Carpe alors se prit à les maudire; mais, en reportant les yeux vers le ciel, il vit Jésus tout attendri qui tendait h ces pauvres pécheurs i:iie main compatissante, disant : « Frappe-moi, Carpe, je suis encore prêt à souffrir, et de tout cœur, pour le salut des hommes. » Et l'apôtre se réveilla. — Dieu, plus indulgent que les hommes sur les châtiments dus à l'humanité coupable, le juge moins sévère que l'accusé! voilà bien les merveilles des picmiers temps du christianisme.

Ce caractère de naïveté charmante se retrouve également eu deux autres visions qu'a enregistrées saint Augustin'.

I41 première est celle de saint Sature, mort en 202. Quatre oiiges l'enlevèrent tout è coup, sans le toucher, jusqu^'aux lumineux jardins du ciel. Là s'élevait le Irône du Ïout-Puissant, autour duquel les légions sacrées faisaient incessamment retentir ces mots: «Saint, saint, saint 1 • Le Seigneur baisa le nouveau venu au front, et lui passa la main sui- la face, aprè» quoi Sature sortit du ciel. — Dieu a déjà, dans les simples extases-

• T. Dom Calm(;t, Traité tur hi app«ri(ion$, 17&I, id-12, t. U, p.TTl. •Dynn. Arcopog., epi«l. »iu.

* De origin. mnim., i. 1.

des martyrs, ces familiarités étranges que lui prêteront plui lard les auteurs de mystères, ici ce n'est que simplicité graîk'use et native; plus tard ce sera la grossièreté de l'art, ou plutôt l'absence de tout art.

L'autre vision se rapporte à sainte Perpétue, qui avait ac« compagne Sature au ciel, comme elle le suivit drpuis au supplice. Klle eut en effet dans sa prison un autre rêve où il ne s'agit pUis du cieî, mais où semble se manifester vaguement l'idér de puigatoire. La sainte vit, dans un grand éloignement qu'elle ne pouvait franchir, un enfant dévoré de soif, et dont les lèvres s'efforçaient en vain d'atteindre les bords trop élevés d'un bassin rempli d'eau. C'était son frère Dinocrate, mort naguère, à l'âge de sept ans, d'un cancer à la joue. A ce spectacle. Perpétue répandit des larmes et pria. Quelques jour» après, elle revit l'enfant, toujours dans le lointain. Cette foi», il était guéri, revêtu d'habits brillants, et, une coupe h la main, il puisait dans la piscine, dont l'eau ne diminuait pas. — Dinocrate était-il un enfant mort sans baptême? Je ne sais. Ce qu'il y a^le sûr, c'est que la miséricorde fait presque exclusivement le fond de toutes ces légendes , c'est que l'efficacité des prières pour les morts éclate déjà avec quelque poésie.

Il en est de même de la singulière hallucination de sainte Christine, dans le courant du troisième siècle*. Cette vierge, étant morte, fut exposée en pleine église aux regards des fidèles. Pendant qu'on célébrait pour elle l'office accoutumé, elle se leva subitement de son cercueil et s'élança sur les poutres du temple, ainsi qu'aurait fait un oiseau; puis elle reprit le chemin de sa maison, et alla vivre avec ses sœurs, auxquelles elle raconta ses ravissements successifs en purgatoire, de là en enfer, et enfin en paradis. Arrivée dans ce dernier lieu. Dieu lui avait donné à choisir de rester au ciel ou de retourner sur terre, afin d'y racheter par la pénitence les âmes qu'elle avait vues en purgatoire. Christine n'hésita pas à prendre ce dernier parti, et les saints anges la ramenèrent dans son corps*.—

' Uolland., Act. sanct. 21 août, p. 259 et suit.

'Dans un récit (écrit souIcmeKt au trciiième siccle) Dieu fait la n)<>me propo- •iliou à saint Anihroise de Sienne à qui il apparaît : < Elige ex bis quod vii. » àmbrowe ri'po«d qu'il est soumis au Seigneur en tout; mais il einct ie vœu d«

Telle est la charité en sa plénitude, et fngiographe qui recueillait au moyen âge cette antique tradition n'en a cerlainement pas altéré l'esprit : on se sent là dans les premiers siècles du christianisme.

Ainsi, quoiq-ie toujours présent par le dogme, l'enfer lient peu de place eices récits des vieux légendaires. Entraîné par ce souffle d'ind ilgence, Origène soutint que toutes les peines de l'autre vie sont expiatoires, et que le bien gagnera enfin le dessus. Cette doctrine, bienlôt réprouvée par le sixième concile, sembla amener une réaction des idées de damnation élernelle, à laquelle il est peut-être convenable de ratlacher en partie le traité vengeur de Lactance, De la M or l des Persécuteurs. Mais bienlôt les théories indulgentes reparaissent. Au quatrième siècle (cela ressort d'un passage de VHymne auSommeil de Prudence), on croyait volontiers que le nombre des hommes assez pervers pour être damnés serait très-restreint. L'idée d'un milieu entre l'enfer et le paradis, je veux dire le purgatoire, plaît singulièrement à ce poêle chrétien. C'est donc le principe du pardon qui semble dominer alors, et qui charme particulièrement les esprits. Leibniz* paraît même assez disposé à croire que saint Jérôme penche vers celte opinion; que tous les chrétiens seront à la fin reçus en grâce. Mais prenons garde; c'est entrer dans la théologie, et nous n'avons à parler que de poésie : peu importe ici l'opinion prêtée, un peu légèrement peut-être, à saint Jérôme; peu importe même le mot mystérieux de saint Paul, que « tout Israël sera sauvé; » constatons seulement que, dans ces origines, la légende s'attache bien plus à l'idée de salut qu'à l'idée de damnation. C'était là une tendance générale, tout à fait en rapport avec la pureté et la douceur des mœurs d'alors. Je n'en veux plus indiquer qu'une preuve : qu'on se rappelle les très-rares endroits dos homélies de Césaire d'Arles où il est question de l'cnfor; qu'on •e rappelle les précautions oratoires dont s'entoure à co propos

^■iUer la Urre, et alon lea Irgiootdu paradis viennent a\i-dovaat de lui. 7. £ol> «Dd., man, t. III, p. 215.) L« diOcreDce de« tempi m trouve ourquée par « êétoit.

>rMod.,p«rt.l,|lT.

f02 LA DIVINE COMÉDIE

l'apôlre, et les regrets qu'il exprime à son auditoire d'être (oné \ maigi é lui à ces menaces. ;

LE SOLDAT Di: SAINT GREGOIRE Lt (ÎKAND. — TRAJAN DANS LE ! CIEL. — LES pi:LERINS DE SAINT MACAIRE. — SAINT FDRSI. i — SAINT SAUTE. j

C'est seulement vers le sixième siècle que la vision, dans ] le sens particulier où je l'entends, apparaît et se constitue 1 comme un genre persistant et distinct. La foi n'a déjà plus j sa vivacité première, et on peut prévoir l'époque où l'on aura S besoin de la terreur. Les curieux Dialogues de saint Grégoire ' le Grand offrent l'un des premiers exemples de ces révélations ; nouvelles sur l'autre monde*. C'est un soldat qui meurt, re- ' vient à la vie, et raconte ce qu'il a vu pendant sa disparition. "■ Une vaste plaine où sont d'un côté les méchants entassés dans I des cabanes fétides, et de l'autre les bons, vêtus de blanc, s dans des palais lumineux; au milieu, un fleuve bouillant, tra- ^j ▼ersé par un pont de plus en plus étroit, d'où tombf-nt ceux j qui le veulent franchir sans être purifiés: voilà tout ce que \ sait trouver l'aride imagination du visionnaire, encore \e pont ] de l'épreuve est-il emprunté à la théogonie persane, d'où il a j passé depuis dans le Koran. C'est une des premières traces de ] l'invasion des légendes orientales au sein des traditions chré- ' tiennes du moyen âge. ^

Si ficquentesque soient, dans les Dialo^es de Grégoire le j Grand, les histoires de cadavres et de dnnniatiou, la charité, \ le pardon , y ont aussi leur place. C'est en effet à une anec- ' dote de la vie de ce pape, racontée par Paul Diacre, qu'il faut ' peut-être rapporter l'origine de cette croyance assez répandue \ au moyen âge, à savoir qu'un dainné, même païen, peut quel- ' quefois être délivré par les prières des fidèles. Grégoire avait i conçu, par la lecture des historiens latins, une vive admiration \ pour les vertus de Trajan. Il se mil donc à prier, et sa prière ] ne tarda pas à sauver des supplices éternels l'ânie païenne de j

Ut. IV, ch. XX2TI.

AVANT DANTE iOî

rempereiir; mais Dieu, en déférant au vœu du saint pape, lui ordonna expressément de n'y plus revenir- Celte tradition s'est perpétuée jusqu'à Dante, qui en a recueilli le dernier héritage. Lorsque, dans le Paradis, les légions ailées se groupent pour représenter un aigle immense, symbole de la politique gibeline du poêle, Trajan se trouve être une des cinq âmes lumineuses qui forment le sourcil du gigantesque oiseau. Seulement Aliçhieri, qui, dans/c Purgatoire*, regarde ce fait comme le grand triomphe de saint Grégoire, « sua gran villoria, » semble, dans le Paradis^, laisser à Trajan lui-même Thonneur de son salut. Le poète est ici d'accord avec son maître, saint Thomas*, qui admet cette étrange légende sur Trîijan, et soutient que ce prince et ses pareils ne pouvaient être à jamais danniés; c'est la seule fois peut-être où le poète, égaré par le théologien, se soit départi de sa rigueur orthodoxe.

Nous sommes au sixième siècle. De très-anciens biographes* de saint Macaire-Romain, qui vivait alors, racontent que trois moines orientaux, Théophile, Serge et Hygin, voulurent découvrir le point où le ciel et la terre se touchent, c'est-à-dire le paradis terrestre. Après avoir visité les saints lieux, ils traversent la Perse et entrent dans les Indes. Des Éthiopiens ( telle est la géographie des agiographes) s'emparent d'eux, et les jettent en une prison d'où les pèlerins ont enfin le bonheur de s'échapper. Ils parcourent alors la terre de Chanaan (c'est toujours la même exactitude), et arrivent en une contrée fleurie et printanière où se trouvent des pygmées hauts d'une coudée , puis des dragons , des vipères , mille animaux épars 8ur des rochers. Alors un cerf, une colombe, leur viennent serfir de guides et les mènent , à travers des solitudes téné>

At paUr omnipotent alii|ucin indigoatos abumbrii

Mortalcm infernis ad luinina surgere vil»... C'c«t fvesqne la mèmn hi»u>iie >iae dans Virgile, oontme le remarqoe Leibr i» (rMod.,p«n. ui,|272;.

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