LE PURGATOIRE. CHANT XXVI
» /c contenterai cependant ton désir de connaître le mien : je suis Guido Guinicelli *. et déjà je me purifie pour m'être repenti avant mon iieure suprême. »
Tels se montrèrent ces deux fils en revoyant leur mère en butte à la colère de Lycurgue*, tel je me montrai (mais non avec autant d'empressement que j'aurais voulu),
Quand j'entendis se nommer lui-même, Guido, mon père et le père de beaucoup d'autres meilleurs que moi qui ont écrit des rimes d'amour douces et gracieuses.
Sans entendre et sans parler, je marchai longtemps pensif en le contemplant; mais à cause du feu je ne pouvais approcher davantage.
Quand je fus rassasié de le regarder, je m'offris de tout cœur à son service avec ces serments qui font croire aux offres d 'autrui.
Et lui à moi : « Tu me laisses, par ce que j'entends, une trace si profonde et si claire, que le Léthé ne pourrait l'eifacer ni la rendre obscure.
» Mais si tes paroles ont juré la vérité, dis-moi, pour quelle raison montres-tu que tu m'as pour cher dans tes propos et dans tes regards? »
Et moi à lui: « Vos douces rimes, tant que duiera le langage moderne, rendront bien chère l'encre qui les a tracées.
— - 0 frère I dit-il, celui que je t'indique du doigt (et il me montra du doigt un esprit marchant devant lui) fut meilleur ouvrier dans sa langue maternelle'.
» En vers d'amour et en prose de romans, il surpassa tous les autres, et laisse dire les sots qui pensent que le Limousin^ est au-dessus de lui.
p Ils tournent la tête vers le bruit plutôt que vers la vérité, et ainsi ils arrêtent leur opinion avant d'écouter Taii ou la raison.
* Poêle de Bologne.
* Tboas et Euinraïut retrouvèrent leur mère Hyptipyle an utomeotoa Lycvrguc fO) de N^inoo, allait la faire mourir.
* Ariiauit Daniel, |>ocl<' provençal.
<0«r»uil Bcrtveil, rimeur de Lio
4^4 LA DIVIKE COMÉDIE.
» Ainsi firent beaucoup d'anciens pour Guittonc, en \n\ (Jonnani, de cris en cris, la première place, jusqu'à ce que, par la bouche de plusieurs personnes, la venté l'ait vaincu.
» Maintenant, si tu as un si ample privilège qu'il te soit permis d'entrer dans le cloître où le Christ est abbé du collège *,
» Dis-lui pour moi du Pater nosler tout ce qui est nécessaire dans ce monde où nous n'avons plus le pouvoir de pécher. »
Et puis, peut-être pour faire place à un autre qu'il avait après lui, il disparut dans le feu, comme dans l'eau le poison qui va au fond.
Je m'avançai un peu vers celui qu'on m'avait montré, et je lui dis que mon désir préparait à son nom une réc(^ tion gracieuse.
Et il commença gentiment à dire :
Tan m'abellis vostre certes deman,
Ch* icu DO me puosc ni m'voil a vos cobrire ;
leu 3ui Arnaut che plor o vai cantan :
CoBSJros vei la passada follor,
E vci jauzen !o joi qu'csper deoan.
Ara vos prec, per aquolla valor
Que us guida al som sens frcich e sens cafi&A,
Sovegna vos atemprar ma dolor ».
Puis il se cacha dans le feu qui les purifie.
• Le Paradis.
* < Tant me plaU votre courtolie demande, que je ne pais ni ne veax me ettner à vous.
> Je suis Arnaull qui pleure et vais chaotant : je vois, chagnn, la folie pas«e'e; Biais je vois, joyeux, la joie que j'i'spèrc à l'aven».
> Mainfiiaut, je vous prie, par celle vert»» qui vous guide, sans froid et MM dulewr, jusqu'au sommet) qa'il vous souvienne d'adoucir mit douleur. »
LE PURGATOIRE. CHANT XXVII 4i5
CHANT XXVII
Cwtcillcs par on Ange, les poètes passent an milieu des flammes, pnl« gravissant les derniers degrt's. — Au sommet, la nuit les arrête. — Nouvelle vision de Dante. — Vers laurore, les trois poètes parviennent au sommet de la montage» du Purgatoire. — Là, Virgile laisse Dante libre de faire désormais toute chose, BDS plus demander conseil.
Le point d*oii le soleil darde ses premiers rayons sur la ville où fut répandu le sang de son créateur (quand TÈbre tombe sous le signe élevé de la Balance,
Et que l'eau du Gange s'échauffe sous l'ardeur du midi), ce point était occupé par le soleil; donc le jour s'en allait pour nous, lorsque l'ange de Dieu nous apparut joyeux.
En dehoi-s de la flamme, il se tenait sur la rive et chantait : Beali mundo corde *, mais d'une voix bien plus vive que la nôtre.
Ensuite : « Ames saintes , on ne va pas plus avant , si d'abord le feu ne vous mord. Entrez dans les flammes, et ne soyez point sourdes au chant qui de plus loin arrive. »
Ainsi dit l'ange, quand nous fûmes près de lui. C'est pourquoi je devins, lorsque je l'entendis, tel que celui qui est mis dans la fosse.
J'élevai mes deux mains jointes en regardant le feu, et me représentant avec force les corps humains que j'avais déjà vus brûler.
Mes bons guides se tournèrent vers moi, et Virgile me dit : « Mon ûls, ici on peut trouver un tourment, mais non la mort.
» Souviens-toi! souviens-toi! si je t'ai guidé sain et sauf lur les épaules de Géryon, que ferai-je à cette heure que je fuis plus près de Dieu?
ï) Aie pour certain que quand tu serais mille ans dans le gouffre de cette flamme, elle ne pourrait te rendre chauve d'un seul cheveu.
p Et si pur hasard tu crois que je te trompe, uiets-to?
* Saint Hallhiea.
^<6 LA OIVINK COMEDIE.
près d'elle, et, comme preuve, que tes mains approchent du fou le bord de ta robe.
» Dépose désormais, dépose toute crainte, tourne-toi pai ici, et poursuis ta route avec sécurité. » Mais, moi, je me tenais immobile, malgré ma conscience.
Oîiand il me vit rester ainsi immobile et opiniâtre, Virgile, un peu troublé, me dit: « Vois donc, mon fils; entre Béatrice et toi il n'y a que cette muraille. »
Comme au nom de Thisbé, Pyrame, près de mourir, ouvrit les yeux et la regarda sous le mûrier qui , depuis, donna des fruits vermeils.
Ainsi ma dure résistance s*étant amollie, je me tournai vers le sage guide, en entendant le nom qui rejaillit toujours dans mon esprit.
Alors il secoua la tête et dit : « Comment! voulons-nous rester ici? » Ensuite il sourit comme on fait à l'enfant qui est vaincu par un fruit.
Puis il entra devant moi au milieu du feu, priant Stac de venir par derrière, lui qui, pendant un long chemin nous avait séparés tous les deux.
Quand je fus au milieu de ces flammes, je me serais jeté, pour me rafraîchir, dans du verre bouillant, tant la chaleur y était démesurée
Le doux père, pour me conforter, s'en allait parlant de Béatrice, et disait : « 11 me semble déjà voir ses yeux. »
Une voix nous guidait en chantant au delà, et nous, attentifs à cette voix, nous sortîmes du feu là où il faut monter.
« Venile, bencdicli Palris mei^j disait une voix au milieu d'une lumière telle , que mes yeux vaincus ne purent la regarder.
» Le soleil s'en va, continua-t-elle , et le soir approche; ne vous arrêtez point , mais hâtez le pas tandis que l'occident n'est pas encore noir. »
Le sentier montait droit à travers le rocher du côté (k
*AaiBt Matthieu.