‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 76 sur 106 · LE PARADIS. CHANT VII · texte numérisé non relu

LE PARADIS. CHANT VII

serré dans un nœud dont il attend avec un grand de lir qu'on le dégage.

n Tu dis : « Je comprends bien ce que je viens d'entendre; mais pourquoi Dieu voulut user de ce mode pour notre rédemption, ceci m'est caché. »

» Frère, ce décret est voilé pour les yeux de tout homme dont l'esprit n'a point grandi dans la flamme de l'amour.

» Et véritablement, comme on examine beaucoup ce point et qu'on le comprend bien peu, je te dirai pourquoi un tel mode fut pris comme le plus digne.

» La divine bonté, qui écarte d'elle toute rancune, étincelle en brûlant elle-même, de sorte qu'elle fait jaillir les beautés étemelles.

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire n'a point de fin, parce que rien ne change son empreinte quand elle-même i'a donnée.

» Ce qui découle d'elle sans intermédiaire est entièrement libre, comme n'étant pas sujet à Tinfluence des choses sfr» condaires.

» Plus l'être sorti d'elle lui est conforme, plus cet être lui plait : car l'ardeur sainte qui rayonne sur toute choie est plus vive dans celle qui lui est plus ressemblante.

» L'humaine nature a sur toute autre l'avantage de ces dons immédiats; mais si un seul lui manque, il lui faut déchoir de sa noblesse.

)) C'est le péché seul qui lui ôte sa liberté et sa ressemblance avec le Souverain Bien, parce qu'elle n'en reflète que pou la blanche lumière.

» Et jamais elle ne retourne à sa dignité native, si elle ne remplit le vide laissé par sa faute, et si par de justes peines elle n'expie des plaisirs mauvais.

» Votre nature, quand elle pécha tout entière dans son germe, fui dépouillée de ses dignités et chassée du Paradis.

9 Et elle ne pouvait les recouvrer, si tu l'examines bien attentivement, par nulle voie, sinon en passant par un de ces deux gués :

176 LA DIVINE COMÊDÎK.

» Oii que Dieu, dans sa bonté, eût remis le péché, ou que l'homme par hii-même eût racheté sa folie.

» MaintenanV plonge tes regards dans l'abîme du conseil éternel, ot, autant que tu le peux, tiens-toi attentif à mes paroles.

» L'homme ne pouvait jamais, dans ses limites naturelles, donner satisfaction, car il ne pouvait pas descendre par son humble obéissance

» Autant que par sa désobéissance il avait aspiré à s'élever; et pour cette raison, l'homme était dans l'incapacité de donner par lui-même satisfaction.

» Donc il fallait que Dieu ramenât l'homme à la vie plénicrc par ses propres voies; je dis par une de ces voies, ou par toutes les deux.

» Mais comme l'œuvre est d'autant plus chère à l'ouvrier, qu'elle représente mieux la bonté du cœur d'où elle est sortie,

» La divine bonté, qui donne son empreinte au monde, se réjouit de procéder par toutes ses voies pour vous relever vers elle.

» Entre le premier jour et la dernière nuit, jamais progrès si grand et si magnifique ne s'opéra ou ne pourra s'opérer par l'autre voie.

» Car Dieu fut plus généreux de se donner lui-même pour icndre l'homme capable de se relever, que s'il l'avait seulement renvoyé absous.

» Or, tous les autres moyens étaient insuffisants devant la justice, si le Fils de Dieu ne se fût humilié jusqu'à s'incarner.

» A présent, pour bien remplir tous tes désirs, je reviens en arrière, et je l'éclaircirai quelque point, afin que tu y voies comme moi-même.

» Tu dis : « Je vois l'air, je vois le feu, l'eau et la terre, et tous leurs mélanges se corrompre et durer peu;

•' E« ces choses pourtant ont été des créatures; or, si ce que tu as dit était vrai^ elles devraient être à l'abri dfi la corruption. »

LE PARADIS. CHANT VIII. i77

» Les anges, frère, et le pays libre et pur où tu es, peuvent se (lire crc'és, comme ils le sont de fait dans leur être entier;

« Mais pour les éléments que tu as nommés, et les choses qui en viennent, une puissance créée leur donne seule leur forme.

» Créée fut la matière dont ils sont faits, créée fut la puissance informante dans ces étoiles qui roulent autour d'eux.

T) L'âme de toutes les brutes et des plantes, composée de plusieurs puissances, tire des saintes étoiles l'étincelle et le mouvement *.

» Mais notre vie aspire sans intermédiaire la suprême bonté, et s'en énamoure si fort, que toujours elle la désire.

» Et de ceci tu peux conclure encore votre résurrection, si tu réfléchis comment fut créée la chair humaine,

» Alors que les premiers parents furent tous les deui créés. »

CHANT VIII

Oaate et B4>'»trtce montent dans la sphère de Venus (le troisième ciel), qui, pu •CD bumiditë, disent encore les vieux comnicntalours, dispose à l'amour. — Celle inlliieiicc, anlrcrois mauvaise, est aujounlliui loulc pure et spiriluelle. — Charles Martel, roi de Hongrie, expose au poëlc comment d'un pore vertueux an fil» vicieux peut naître.

Le monde croyait jadis, au péril de son âme , que des rayons de la belle Cypris, qui tourne dans le troii^ième épicycle, émanait le fol amour;

C'est pourquoi les nations antiques, dans leur antique erreur, non-seulement l'honoraient par des sacrifices et des prières votives,

Mais elles honoraient Dionée et Cupidon, l'une comme

Selon les tcolattiqne», l'Ame des brnlet était produite par la nature, celle dai iKM&mi*» immc^iati'ment par Di««.

• 78 LA DIVINE COMÉDIR.

la mère, l'autre comme le fils, et elles disaient qu'il s'était assis près du sein de Didon *.

El de celle-là, de qui je tire le début de ce chant, ils tiraient le nom de l'étoile dont le soleil regarde avec plaisir tantôt tes cils Wonds, tantôt la chevelure flottante sur le dos.

Je ne me sentis pas monter dans cette sphère *, mais je ftis certain que j'y étais en Toyant ma Dame devenir plu» belle.

Et comme dans la llamme se remarque l'étincelle, et comme dans la voix la voix se distingue, quand l'une soutient un même son et que l'autre va et vient ;

Ainsi je vis dans cette lumière (f autres lueurs se mouvoir en rond, plus ou moins agiles, selon, je crois, qu'elles reflétaient rtiterneile clarté.

D'un froid nuage ne sortirent jamais, visibles ou invisibles, des vents si rapides, qu'ils n'eussent paru embarrassés et lents

A qui eût vu venir à nous les divines lumières, laissant la ronde commencée dans le haut ciel des Sérapiiins.

Et derrière celles qui nous apparuient en avant résonnait un Hosanna si mélodieux, que depuis je n'ai jamais été sans un désir de l'entendre.

Alors une d'elles descendit plus près de nous, et seule commença : « Nous sommes toutes prêtes à faire ton plaisir, afin que tu te réjouisses en nous.

» Nous tournons ici dans le même cercle, avec le même mouvement circulaire et avec la même soif que les princes célestes, auxquels tu as déjà dit dans le monde :

» Vous qui par volrc inlcUiiienre faites mauvoir le troisième eieP; » et nous sommes si pleines d'amour, que, pom' i^". phire,,un moment de repos ne nous sera pas moins doux. »

Après que mes yeux se turent portés avec respect sur nia

• /ifwirfe, 1. 1.

» La plinn'lc tle Venus.

» CouumiicH'mcul d* U prt'iîiér» canwne du Concitio amorosc' Jl' DzdI*.

LK PARADIS. CHANT Vm. 4TO

Dame, et qu'elle les eut rendus, par sa vue, contents et assurés.

Je les retournai vers la lumière qui s'était si amoureusement offerte à moi; et ces mots : « Dis! qui es-tu? » furent ma réponse empreinte d'une grande affection.

Oh ! combien je la vis devenir plus brillante par Tallégresse nouvelle dont s'accrut son allégresse , quand je lui parlai !

Devenue ainsi, elle me dit : « Le monde ne m'eut là-bas que peu de temps ; et si j'y étais plus longtemps restée, beaucoup de maux seront qui n'auraient pas été*.

» Je suis cachée à tes yeux par ma joie qui rayonne tout à l'entour et me couvre, comme l'animal enveloppé de sa soie.

» Tu m'as bien aimée, et tu avais une bonne raison pour cela; car, si j'étais- resté là-bas plus longtemps, je t'aurais montré de mon amour autre chose que les feuilles.

» Cette rive gauche, baignée par le Rhône, après qu'il s'est mêlé à laSorgue, m'attendait, le temps venu, poursoa seigneur;

» Et aussi celte pointe de l'Ausonie, où s'élèvent Bari, Gaéte et Catona, et d'où le Tronto et le Verde se dégorgent dans la mer.

» Déjà brillait sur mon front la couronne de cette tcnft que le Danul)e arrose*, lorsqu'il abandonne les rives tudesques.

w La belle Trinacrie» qui s'obscurcit entre Pachino et I^eloro, sur le golfe que l'Ëurus tourmente avec le plus de violence,

p N<»n à cause de Typhée*, mais du soufre qui s'exhale de son sol, la belle Trinacrie aurait encore attendu ses rois, nés par moi de Charles et de Rodolphe,

» Si le mauvais gouvernement, qui toujours encourage à

'Cctu> Ame eu Charles Martel, roi de lioogric, «{«e Dante ooMut à FlorMM

* La Hongrie.

* La Swile.

* Ifai dec TiUut écraMt mu i'gtoa.

♦80 LA DIVINE COMllDIE.

la 1 évolle les peuples soumis, n'avait excité Palerme à crier; Meurs! meurs*!

» Et si mon frère savait prévoir, il fuirait déjà l'avarice cupide de ses ministres catalans, pour n'avoir pas à en souffiir.

» En vérité, il doit aviser, ou par lui-même, ou par autrui, à ce que sa barque ne soit pas chargée au delà de la charge qu'elle supporte.

» Sa nature, devenue avare de libérale, aurait besoin de lervileurs occupés à d'autres soins que de mettre de l'argent dans leurs coffres 2.

— Comme je pense, dis-je alors, que la joie profonde que tes paroles versent en mon âme, ô mon seigneur ! tu la vois ainsi que je la vois moi-même

» En celui-là ok toute joie commence et finit, ce'.te joie m'est d'autant plus chère ; et ceci ne m'est pas moins cher de croire qu'en contemplant Dieu tu vois ma félicité,

» Tu m'as rendu joyeux; donc éclaire-moi, puisque, tout en parlant, tu m'as amené à douter comment d'une semence douce peut sortir un fruit amer. »

Ainsi moi à lui, alors lui à moi : « Si je puis te montrer une vérité, lu tournera"^^ les yeux vers ce que tu demandes, comme à présent tu lui tournes le dos.

» Le bien, qui met en mouvement et en joie le royaume que tu gravis, fait de sa providence la force motrice de ces grands corps ;

» Et non-seulement toutes les natures sont abritées au sein de sa pensée, qui est la perfection, mais elles y trouvent toutes à la fois leur salut;

» Car tout ce que cet arc décoche tombe droit à une fin prévue, de môme que la fièche dirigée vers son but.

» Si cela n'était pas, le ciel où tu chemines produirait non des elfets vivants, mais des ruines

» Et cela ne peut être, si les intelligences qui meuvent

» Le» Vi^prc» siciliennes.

• Rybert, frère de Cbarici Martel de Hongne, étaii liU de Charlei IL

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