‹ uvres de Dante AlighieriChapitre 86 sur 106 · LE PARADIS. CHANT XIV · texte numérisé non relu

LE PARADIS. CHANT XIV

je me vis transporte seul avec ma Dame dans le ciel d'un salut plus haut *.

Bien m'aperçus-je que j'e'tais plus e'ievé, au sourire enflammé de rétoile, qui me parut plus rouge que de coutume.

De tout mon cœur et avec ce parler qui est le même en chacun, je fis à Dieu l'holocauste de remercîments dus à cette grâce nouvelle.

Et dans mon sein n'était pas encore éteinte Tardeur du sacrifice, que je le sentis reçu et agréable.

Car des splendeurs m'apparurent si éblouissantes et si rouges entre deux rayons, que je dis : 0 Hélios * ! combien tu les ornes !

Conrnie, toute semée de grandes et de petites lumières. Galaxie ^ étend, entre les pôles du monde, une ligne si blanche, qu'elle remplit de doute les plus savants;

Ainsi ces rayons constellés formaient, dans la profondeur de Mars, le signe vénérable * que forme, dans le cercle, li jonction des cadrans.

Ici la mémoire domine le talent; car sur cette croix l'splendissait le Christ, de sorte que je ne puis trouver me digne comparaison.

Mais celui qui prend sa croix et suit le Christ me pardonnera encore mieux ce que je laisse, en voyant un jour sur cet arbre étinceler le Christ.

D'un coté à l'autre côté de la croix, et entre la cime et la base, se mouvaient des lumières, scintillant avec force lorsqu'elles se rejoignaient et lorsqu'elles passaient outre.

Ainsi l'on voit sur terre des atomes volant en ligne droite 9u courbe, agiles ou lents, changeant sans cesse d'aspect.

Se mouvoir dans le rayon qui souvent traverse l'ombre

* Il est transporté dans an oiel fiai haat, et par oonaëquent piw prêt de la rua ie Dieu, qui eil le vrai talut.

*Le soleil.

* La Voie lactM.

* La eroii.

que par son intelligence et son art Thomme s'est ménagée ] contre la chaleur. ]

Et comme un luth et une harpe de leurs cordes nom» j Dreuses forment im doux accord pour celui-là même qui ne ; dislingue pas chaque note, i

Ainsi, des lumières qui là m'apparurent se forma sur la î croix une mélodie dont j'étais ra'vi, sans même comprendre ] leur hymne. ;

Je sentis bien qu'elle renfermait de hautes louanges, car j ceci m'arrivait : a Ressuscite et sois vainqueur! » Mais ^ c'était comme à quelqu'un qui ne comprend pas et qui { entend. ]

J'étais tellement énamouré, que jusque-là chose ne fut qui 1 m'eût attaché avec de si doux liens. \

Peut-être cette parole paraîtra trop hardie en mettant ] au-dessous de ce plaisir celui de contempler les beaux yeux : cru j'apaise mes désirs. 1

Mais celui qui sait que les empreintes de toute beauté j deviennent plus vives plus on s'élève, et que je ne m'étais i pas alors retourné vers les yeux de ma Dame,

Celui-là peut m'excuser de ce dont je m'accuse pour . m'excuser*, et peut voir que je dis la vérité; car le saint ' plaisir qui naît de ce regard ne s'explique pas,

Puisqu'en s'élevant ce plaisir devient plus pur. ;

CHANT XV

lacciagnida, trisaïeul du poêle, l'accueille avec on grand amour. — Il loi expoM i

la généalogie de« AHgbieri. — Il lui parle ensuite des ancicunes mœunde Flo- j

rence. — Enfin il raconte comment, en combalUnt les Turcs, il mourut pour la . ici de Jésus-Chritt.

La volonté honnête par laquelle se manifeste toujouri \

E scusar puommi di quel cb'io m'accuso J

Per iscusarmL i

LE PARADIS. CHa?«| AV. 505

Tamour dont les aspirations sont droites, comme la cupidité se manifeste par la volonté inique,

Imposa silence à cette douce lyre, et fit reposer les saintes cordes* que la main du ciel monte et descend.

Comment seraient-elles sourdes à de justes prières, ces substances qui, pour me donner le désir de leur faire quelque prière^ furent d'accord pour se taire ?

C'est raison qu'il se lamente sans fin, celui qui, par amour des choses qui ne durent pas éternellement, dépouille un tel amour.

Tel, par un ciel tranquille et pur, court deçà et delà un feu subit qui attire nos yeux jusqu'alors indifférents,

Et semble une étoile qui change de place, sinon que, du côté où elle s'allume et dure peu, nulle clarté ne s'éteint;

Tel, de l'extrémité droite jusqu'au pied de la croix, courut un astre * de la constellation qui resplendit, dans ce ciel.

Et le diamant ne se détacha point de son fil, mais il parcourut la ligne radieuse , et sembla un feu derrière de l'albâtre.

Non moins pieuse apparut l'ombre d'Anchise (s'il faut en croire la plus grande de nos muses), lorsque dans l'Elysée il aperçut son fils.

0 sanguit meus, o super infusa

Grai;a Dei, ticul libi, cui

Bis unquam cœli janua roclusa ?

Ainsi la lumière : c'est pourquoi je fus pour lui tout attentif; ensuite je tournai mes regards vers ma Dame, et de part et d'autre je restai tout stupéfait.

Car dans ses yeux brillait un sourii-e tel, que je pensai voir des miens le fond de ma grâce et de mon Paradis '.

Après quoi, l'esprit, si doux à entendre et à voir, ajouta à ses premières paroles des choses que je ne compris pas, tant il parla avec profondeur.

* Les Ames des bieubeoreux.

* C'est l'Ame de Cacciaguida, te triuicul du poète le peoMi être arrivé à ma fëliciui complète.

SiO LA DIVINK COMEDIE.

Et ce n'était point par choix qu'il me les cachait ainsi, mais par ndcessité, parce que ses conceptions dépassaient Tentendement des mortels.

Cependant, quand l'arc de son ardente affection fut asseï détendu pour que ses paroles descendissent jusqu'au but permis à notre intelligence.

La première chose que j'entendis fut : « Béni sots-ta, triple et un, toi qui es si propice à mon sang ! »

Et il poursuivit : « Le cher et long désir, puisé par moi en lisant ce grand volume où le blanc et le noir ne se changent jamais,

» A été apaisé par toi, ô mon fils ! au milieu de cette lumière où je te parle : j'en remercie celle-là qui t'a fourni d'ailes pour voler vers ces hauts lieux *.

)> Tu crois que ta pensée parvient jusqu'à moi de celai qui est le .premier, comme de l'unité, si on la connaît, proviennent le cinq et le six;

» Et, pour cela , tu ne me demandes ni <]ui je suis, ni pourquoi je parais devant toi plus joyeux que tout autre dans cette troupe joyeuse.

» Tu crois ce qui est ; car, dans cette vie, les petits tt les grands regardent le miroir où, même avant que tu penses, tes pensées se répandent.

» Mais, pour que l'amour sacré dans lequel je veille d'une vue toujours attentive, et qui m'altère d'un désir bien doux, ait tout son contentement,

» Toi, d'une voix assurée, libre et joyeuse, proclame ta volonté, proclame ton désir : déjà ma réponse est prête. »

Je me tournai vers Béatrice. Elle, qui m'avait entendu avant que j'eusse parlé, me sourit d'une manière qui fit croître les ailes de mon désir.

Alors je commençai ainsi : « L'amour et le savoir, dès qiie

' Tenisti tamlcm, tivaquc exppctata paronll

Vieil iler durum pielas? dalur ora lu«n, Kitlé, tua...

[jEneid., lib. vij

tE PARADIS. CHANT XV. 5H

l'éganté première vous apparut, ont pesé le môme poids dans chacun de vous ;

» Car, dans ce soleil * qui vous éclaire de sa lumière et vous embrase de sa chaleur, ces deux vertus sont si égales, que toutes les autres similitudes seraient insuffisantes;

» Mais la volonté et la puissance chez les mortels, par u.ie raison qui vous est manifeste, sont inégalement pourvues d'ailes !

» Aussi moi, qui suis mortel, je me sens atteint de cet* inégalité, et c'est du cœur seul que je vous rends grâce di votre réception paternelle.

» Je te supplie, vivante topaze qui enrichis ce précieux /)yau *, de m'instruire de ton nom.

— 0 mon rejeton, en qui je me complus tandis que je t'attendais , je fus ta racine ! » Ainsi fit-il d'abord en me répondant.

Ensuite il me dit : « Celui duquel ta lignée prend son nom, et qiii depuis cent ans et plus est occupé à tourner la pre-» mière côte de la montagne,

» Fut mon fils et fut ton bisaïeul ; il faut bien que par tes œuvres tu abrèges sa longue fatigue.

» Florence, dans l'antique enceinte d'où elle entend sonner encore tierce et none, vivait en paix, sobre et pudique.

» Elle n'avait point de carcans, point de couronne, point de femmes parées, point de ceinture plus belle à voir que la pei-sonne qui la porte ;

» En naissant, la fille ne faisait pas encore peui' k son père, car l'heure de la marier et la dot n'avaient pas toutes deux dépassé toute mesure.

» Il n'y avait pas de maisons vides d'enfants; Sardanapale n'y était pas encore venu ««»»«* mmiiv^^x ce qu'on- peuf faire dans une chambre.

Dieu.

CeU« croix d* t<i%.

512 LA DIV^^E comédie.

w^Monlemalo * n'était pas encore vaincu par votre Uccellatojo, qui, comme il a été surpassé dans son élévation, le sera dans son déclin.

» J'ai vu Bellincion Berti » marchant avec une ceinture de cuir et d'os, et sa femme s'en revenir de son miroir sans e visage fardé.

» J'ai vu ceux de Ncrli et ceux du Vecchio se contenter d'une simple peau, et leurs femmes toutes à leur fuseau et à la quenouille.

» 0 femmes heureuses ! chacune d'elles connaissait sa sépulture à venir, et nulle d'elles, pour la France, n'étar seule dans son lit.

» L'une veillait au sein du berceau, et, pour consoler le nourrisson, employait ce parler qui fait la première joie des pères et des mères.

» L'autre, en tirant la chevelure de sa quenouille, devisait avec sa famille des Troyens, et de Fiésole, et de Rome.

» On eût tenu alors pour merveille une Cianghella et un Lapo Salterello, comme on s'étonnerait aujourd'hui d'un Cincinnatus et d'une Gornélie.

» Dans ce calme et cette belle vie de citoyens, dans cette civilisation si loyale, dans un si doux abri,

» La Vierge Marie, invoquée à grands cris, me fit naître; et, dans votre antique baptistère, je fus à la fois nommé chrétien et Cacciaguida.

)) Moronlo et Eliseo furent mes frères; ma femme me vînt de la vallée du Pô, et de là fut tiré ton second nom.

)) Après je suivis l'empereur Conrad ^ ; et il me décora de l'ordre de sa milice, tant par mes belles actions j'étais venu dans sa favem\

« A sa suite je marchai contre la loi perverse de ce

* Montenialo pour Monte-Mario, nionlagnc près de Rome; Uccellalojo est ud« BODtagnc près de Florence. 11 \cut dire qu'alors liome n'était pas vaiocje •• beauté par Florence; mais (lue cet Mal va bientôt cesser.

» Père de la belle Giialdrada.

'Conrad Hl, mort on 113Q

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