LE PARADIS. CHANT XVIII
Comme parfois la passion se voit dans la physionomie, si elle est si forte quî l'âme tout entière lui est soumise.
Ainsi dans les étincelles de la sainte lueur, vers laquelle je me tournai, je reconnus la volonté de discourir encore quelque peu.
Et elle commença : « Sur cette cinquième branche de l'arbre qui se vivifie par la cime, donne toujours des fruits et ne perd jamais ses feuilles*,
» Sont des esprits heureux qui là-bas, avant de venir au ciel, furent d'un si grand renom, que toute muse s'enrichirait de leurs actions.
» Donc regarde aux bras de la croix : ceux que je te nommerai à cette heure feront ce que dans la nue fait son feu rapide. »
Je vis sur la croix passer une lumière du nom de Josué, uês qu'il l'eut nommé; et le nom ne me fut pas connu plus promptement que son passage.
Et au nom du grand Machabée , je vis se mouvoir une autre lumière tournoyante; et la joie était le fouet de cette toupie céleste.
Ainsi, pour Charlemagne et pour Roland, mon regard attentif suivait deux lueurs , comme l'œil du chasseur suit le faucon dans son vol.
Puis devant mes yeux passèrent sur cette croix Guillaume et Richard, et le duc Godefroi», et Robert Guiscard.
Alors se mouvant aussi et s'étant mêlé aux autres lumières, celui qui m'avait parlé me montra quel ailiste il était parmi les chanteurs du ciel.
Je me tournai du côté gauche pour voir sur Béatrice mon devoir, ou par une parole d'elle, ou par un signe;
Et je vis ses yeux si purs, si joyeux, que sa figure surpassait les autres, et môme son dernier aspect..
Et, comme au sentiment d'un plus grand plaisu', l'homme qui fait le bien s'aperçoit de jour en jour qu'il avance dam la vertu,
I C'eit-Mire la pUnète de Man, cinquième dirùion du Paradii. * Godefroi, duc de Lorraioe, lequel conquit Jérutalcn. — Guitcard, dM M loraMBdi»;, eonqaén^t de la Sicite*
524 LA DIVINE COMKDîl.
Ainsi je m'aperçus que mon ascension circulaire dans le ciel décrivait avec lui un plus grand arc, en voyant Béatrice, ce miracle de beauté, toujours plus éblouissante;
Et comme la rougeur sur la joue d'une femme blanche disparaît vite quand elle a jeté le fardeau de sa honte,
Aussi vite, et dès que je me tournai, mes yeux reconnurent, à la blancheur tempérée de la sixième planète', qu'elle m'avait reçu en elle.
Je vis, dans ce flambeau de Jupiter, le rayonnement de Taniour qui l'habitait représenter à mes yeux notre alphabet.
Et comme les oiseaux se levant sur une rivière, et déjà se réjouissant de leur pâture, forment d'eux-mêmes une ligne tantôt courbe, tantôt longue.
Ainsi dans ces lumières les saintes créatures chantaient en volant , et formaient tantôt un D, tantôt un I , tantôt un L.
D'abord en chantant elles se mouvaient en cadence; puis, figurant l'un de ces caractères, elles s'arrêtaient un peu et ce taisaient.
0 Muse que porte Pégase, qui rends célèbres les esprits et les rends éternels, immortalisant avec toi les cités et les royaumes,
Illumine-moi de toi-même, afin que je révèle leurs figures nomme je les ai connues, et que ta puissance paraisse dans te peu de vers.
Les lumières formèrent donc cinq fois sept voyelles et consonnes; et je remarquai ces figures selon qu'elles ra'apparurent.
DiLiGiTE jusïiTiAM fut le premier verbe et le premier nom (le toute la composition ; qui judicatis terram furent lei •leruiers.
Puis dans l'M du cmquième mot elles restèrent disposées de manière que Jupiter paraissait d'argent mêlé d'or.
Et je vis d'autres lueurs descendre là où était le sommet
' La planète de Jubiler.
f.E TARADIS. CHANT XVIH. 525
de l'M, et là s'arrêter en chantant, je crois, le bien qui vers lui les attire.
Puis, comme du choc des tisons ardents sm-gissent d'innombrables étincelles d'où les sots tirent des augures,
Plus de mille lueurs parurent s'élever et monter, les unes très-haut et les autres moins haut, selon que le soleil, qui les allume, les avait distribuées.
Et chacune s'étant arrêtée en son lieu, je vis que la tête et le cou d'un aigle étaient représentés distinctement par ces lumières.
Celui qui peint ceci n'a personne qui le guide; mais luimême il se guide, et de lui provient cette vertu qui répand la forme dans tous les nids.
Les autres bienheureux, qui d'abord paraissaient contents de représenter sur TM une couronne de lis, par un petit mouvement achevèrent la flgure de l'aigle.
0 douce étoile! combien de superbes joyaux me montrèrent que votre justice est l'eflet du ciel dont tu es un diamant !
C'est pourquoi je prie l'intelligence, principe de ton mouvement et de ta force, de remarquer d'où sort la fumée qui obscurcit tes rayons.
Afin qu'il s'irrite derechef contre les acheteurs et les vendeurs du temple, qui fut cimenté par des miracles et le sang des martyrs.
0 milice du ciel que je contemple, adore Dieu pour ceux qui sont sur tene, tous déviés par l'elTet du mauvais exemple !
Déjà on avait coutume de faire la guerre avec l'épée, mais à présent elle se fait en ôtant ici et là le pain que le père compatissant ne refuse à aucun.
Mais toi, qui écris seulement pour effacer >, pense que Pierre et Paul qui moururent pour la vigne que tu gâtes sont encore vivants.
* Booifac* VHI, qu'il aocM* d« Uocer 4m iotccdictlooi pour le lei ttin m-
526 lA DIVINE COMÉDIE.
Tu peux bien dire : J'ai si bien appuyé tous mes désin sur celui qui voulut vivre solitaire *, et qui, pour des danse», fut traîné au martyre,
Que je ne connais ni le Pêcheur ni Paul.
CHANT XIX
Dante interroge les Ames qni forment l'Aigle céleste, et leur demande ti foncent • tre sauvé san* avoir connu et pratiqué la foi chrétienne. — Satire des inj««lices et des crimes de plusieurs princes chrétiens.
Devant moi s'offrait, les ailes ouvertes, la belle image qui, dans leur douce extase, rendait heureuses les âmes assemblées.
Chacune d'elles paraissait un petit rubis dans lequel un rayon du soleil eût brillé si brillant, qu'il se fût reflété dans mes yeux.
Et ce que je dois retracer ici, jamais voix ne le chanta, ni encore ne l'écrivit, ni jamais imagination ne le conçut.
Car je vis, et même j'entendis le bec parler et dire avec sa voix : moi et mien, lorsque dans sa pensée il avait : nous et nôtre.
Et il commença : « Pour avoir été juste et pieux, je suis ici exalté jusqu'à cette gloire qui ne peut être vaincue par le désir.
» Et sur terre j'ai laissé une mémoire ainsi faite que les gens pervers la recommandent, mais ne suivent pas sor exemple. »
Comme une seule chaleur sort de plusieurs charbons, ainsi de cette image, formée de plusieurs amours, sortait une seule voix.
Alors je répondis : « 0 fleurs perpétuelles de l'étemelle joie, qui, comme un seul narfum. me faites sentir toutes vos odeurs,
■ C e .t-it'diro sur les flurins à l'eiligie de saint Jean-Raplut*.
Cks rARADlS. CHANT XIX. o2T
» Apaisez, en vous exhalant, le grand jeûne qui depuis longtemps m'a tenu dans la faim, moi qui ne trouvais sur terre aucune nourriture.
» Bien sais-je que si la divine justice est un miroir pour une autre sphère, votre sphère à vous ne la voit pas à travers un voile;
» Vous savez coml)ien je suis attentif à l'écouter; vous savez quel est le doute qui est pour moi un jeûne si ancien. »
Comme un faucon, délivré de son chaperon, remue la tête et s'*apvlaudit des ailes en montrant ses désirs et en faisant le beau,
Ainsi je vis faire à l'aigle, qui était construit des Louanges de la grâce divine; et les chants de ces Louanges, ceux-là les comprennent seuls qui en jouissent là-haut.
Ensuite il '^tjmmença : « Celui qui tourna son compas à l'extrémité du monde, et qui enferma dans l'ouverture tant de choses occultes et manifestes,
» Ne put pas laisser sur tout l'univers ime si forte empreinte de sa puissance, que son Verbe ne restât pas bien au delà;
» Et ceci nous prouve que le premier orgueilleux, qui élait la plus élevée de toutes les créatures, tomba avant la maturité que donne la grâce, pour n'avoir pas attendu la lumière.
» Il suit de là que toute créature au-dessous est un réceptacle étroit pour contenir ce bien qui est sans fin et qui se mesure sur lui-môme ;
» Donc notre vue (qui n'est qu'un des rayons de l'esprit dont toutes les choses sont pleines)
» Ne peut de sa nature être tellement puissante, qu'elle ne voie pas son principe bien en deçà de ce qu'il est en effet.
» La vue donnée à votre monde pénètre dans la justice éternelle ct»mme l'œil dans l'intérieur de la mer,
» Lequel, bien que près du rivage il voie le fond, dans
la ple:ne mer ne le voit pas; et néanmoins le fond existe, mais la profondeur le cache.
» Il n'y a pas de lumière, si elle ne vient pas de ce lieu serein qui ne se trouble jamais ; ailleurs ce ne sont que ténèbres, ombres de la chair, ou son venin.
)) Assez maintenant te sont ouverts les voiles qui te cachaient la vivante justice, sur laquelle tu faisais de si fréquentes questions,
» Que tu disais : Un homme naît au rivage de Tlndus, et là nul ne parle du Christ, nul ne lit, nul n'écrit rien sur lui;
)) Toutes ses volontés et toutes ses actions sont bonnes; autant que l'humaine raison le peut, il est sans péché dans sa vie et dans ses discours;
» Qu'il meure sans baptême et sans foi, où est la justice qui le condamne? où est sa faute si, lui, ne croit pas?
» Or, qui es-tu, toi qui veux siéger sur le tribunal, et pour juger à mille milles avec une vue longue d'un empan ?
» Certes, pour celui qui avec moi subtilise, il y aiu'ait, si récriture ne brillait pas sur vous, de quoi s'étonner et douter.
» 0 animaux terrestres ! ô esprits grossiers! la première volonté, qui par elle-même est bonne, jamais ne s'est écartée d'elle-même qui est le souverain bien.
» Cela seulement est juste qui lui est conforme; nul bien créé ne l'attire à lui; mais elle, en rayonnant, est la cause de ce bien. »
Comme sur son nid se retourne la cigogne, après qu'elle a repu ses petits, et comme celui d'entre eux qui s'est repu ]a regai'de.
Ainsi fit (et moi je levai les yeux) l'image bénie qui remuait ses ailes agitées par tant d'esprits.
Tout en tournoyant, elle chantait et disait : « Telles soct mes notes pour toi qui ne les comprends pas ! Telle est la jrslice éternelle pour vous mortels. »
Puis ces brillantes ardeui's du Sai/it-Esprit se reposèreni
LE PAUADIS. CHK«r XII. 529
encore dans le signe * qui rendit les Romains redoutables au monde;
Et l'aigle recommença : « Dans ce royaume ne monta jamais celui qui ne crut pas au Christ, avant ou après qu'il fut cloué sur le bois.
i> Mais vois, beaucoup crient ; Christ! Christ! qui au jugement seront moins près de lui que tel qui ne connut pas le Christ 2.
» Et de tels chrétiens, l'Éthiopien les condamnera quand les deux collèges se sépareront, Tun éternellement riche, et l'autre pauvre.
S) Que pourront dire les Persans à vos rois, lorsqu'ils Terront ouvei t ce volume dans lequel toutes les turpitudes de ces rois sont écrites ?
» Là, on verra parmi les œuvres d'Albert celle qui bientôt lancera l'aigle sous laquelle le royaume de Prague ne doit plus être qu'un désert.
» Là, on verra la douleur qu'excite sur la Seine, en falsifiaut la monnaie, celui qui mourra blessé par un sanglier *.
» Là, on verra l'orgueil insatiable qui rend ft s l'Écossais et l'Anglais, à ce point qu'ils ne peuvent se i^l 3rmer dans leurs limites.
» Là, on verra la luxure et la vie molle d« a roi d'Espagne et de ce roi de Bohême *, qui ne connut j. ne voulut jamais la valeur.
» On y verra, marquée avec un I, la bonté du Boiteux de Jérusalem », tandis que le contraire de sa bonté sera marqué par un M.
» On y verra l'avarice et la vilenie de celui qui possède rile de feu', où Anchise finit sa longue carrière.
» Et pour donner à entendre comme il vaut peu, son
' L'aigle. — Voir aa Paradis, ckant ti, l'biitoire de l'aigle romaine.
* Non omnis qoi dicil Domine, Domine, inUabit in regMim coîlortuB. (M ati., tu^ » Philippe le Bel.
* Alpbonte et Tenccsla».
* Charle», roi de Fouille et de Jt^niMUiB.
* Vréd'-ric, roi de Sicile, etc.
330 LA DIVIWE COMEDIE.
écriteau sera en lettres tronquées, qui contiendront beau» coup de choses dans un petit espace.
» Et à chacun apparaîtront les œuvres honteuses de 'oncle et du frère, qui ont avili une si brave nation et deux couronnes.
» Et là seront connus le roi de Portugal et celui de Norvvége, et celui de Rascio qui altéra les coins de Venise.
» 0 heureuse Hongrie, si elle ne se laisse plus malmener î ô heureuse Navarre, si elle s'arme des montagnes qui l'entourent !
» Et chacun doit croire que déjà, pour Tappel de cette vengeance, Nicosie et Faniagouste se lamentent et crient à cause de la bête qui les mène * ;
V Bête qui ne s'éloigne pas des tiaces des autres brutes. »
CUANT XX.
Le poCte aperçoit dans l'Aigle céleste les Amet de clifTéreDts rois qnl pratiqBèreal la joslice et la vertu. — Comme il s'étonne de trouver dans le ciel deux persoa» nage? qui n'avaient pas eu la foi chrétienne, l'Aigle Ini explique oommeot cet esprits furent sauvés.
Quand celui qui illumine le monde entier descend de notre hémisphère, et que le jour s'éteint de toutes parts,
Le ciel, qu'il éclairait seul d'abord, reparaît soudain parsemé de lumières dans lesquelles une seule resplendit.
Et cet état du ciel me vint à l'esprit, quand le signe du monde et de ses chefs referma son bec béni.
Car toutes ces vives lueurs reluisant beaucoup plus recommencèrent des chants écoulés et disparus de ma mémoire.
0 doux Amour, qui te revêts de sourh'e, combien tu me paraissais ardent au milieu de ces splendeurs qui ne respiraient que de saintes pensées !
Deux villes du royaume de Cbvpre. sotmis i Henri U.