‹ Œuvres de Denis DiderotChapitre 3 sur 14 · JAC<2UE · texte numérisé non relu

JAC<2UE

• Tous les deux étaient écrits l'un à côté^e l'autre. Tout a été écrit à lafois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit. . . . — - Vous concevez, lecteur, ju^KJu'où je pourrais pousser cette conversation sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans, sans eu être d'un pas plus avancé. Si vous me savez peu

LE FATALISTE. l5

de gré de ce.qiie je tous dis^ sacheâi^m'en beaucoup de ce que Je ote vous 'dis pas.

Taàéi» qup ai>s deux théologiens disputaient ^

sans s^entendfe ^com^e il peut arrive» en théologie ^ la huit s'apprbc.ha\t. Ib traversaient une contrée peu; sûre en tout temps > et qui* l'était bien moins encore alQi:s que<la mauvaise admi* nistration et la fpisère avaient multiplié sans fin le*nombre. d«s mi^lfaiteura» Us s'arrêtèrent dans la pliis misérable des auberges* On leur dressa deux lîtj$ de sangles dans lyie chambre formée àe cloisons çpta'ouvertes de tous les'côtés. Ils demandèrent à souper. , On leur apporta de Feau «de mar^e^ du pain noir et du vin tourné* L'hôte > rti&tesse^ les enfants ^ les valets > tput^avaât Tair sinistre. Ils entendaient à côté d'eùxies ris immo* dérés et la joie tumulteuse d!une douzaine de brigands qui les avajyent précédés et qui s'éti^ient em.-« parés de toutes les provisions. Jacques étaif assez tranquille; il s'en fallait beaucoup que so|i maître le fût autant; Celui-ci promeùait son souci en longi^et en large ^ tandis que son valet dévorait quelques .morceaux de pain noir ^ et avalait en grimaçant quelques verres de mauvais vin. Us en étaient la , lorsqu'ils entendirent frapper à leur porte : c'était uji valet que ces insolents et dangereux voisins avaient contraint d'apporter à nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes, tous les os d'une vt>laille qu'ils avaient mangée. Jacques^

l4 JACQUES

indigne 5 prend les pistolets de son maitre> — Où vas-tu? — Laissez-moi faire/— Oîi vas-tu, te disje? — Mettre à là raison cette canaille. — Sais«tu qu'ils sonfr une douzaine ? -^-Fussenl-ils cent, le nombre n'y faij rien, ç'il est écrit là-haut quHls ne sont pas a^sez. — Que le diable t'emporte avec ton impertin^it dicton! . . ..-*- Jacques s'e'chappe des mains de son maître , entre dans la chambre de ces coupe-jarrets, uafdstolet a^rmé dans chaque main.— Vite, -qu'on se cpuche, leur dit-ii, le premier qui remue je Jui briile la cervelle v. . . . Jacques avait l'afr et le ton sï vrais, que ces coquins , qui pris|iient autant la vie que d'honnêtes gens, se lèvent de table sans souffier lemot, se déshabillent et se couchent. Son maître , iocertaita sur la manière dont cette aventure finirait. Fattendait en tremblant. Jacques 'rentra charge des dépouilles de ces gens ; il s'en était emparé pouï* qu'ils \i'e fussent pastentéj^ de se relever; il avait éteint leur lumière et fermé à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec un de ses pistolets. —A présent, monsieur, dit-il à son maître, nous n'avons plus qu'à nous (i) barricader en poussant nos lits contre cette porte , et à dormir paistblement« . ^ ... Et il se mît en devoir de pousser les lits, racontant froidement ef succinctement

(i) On lit nous barricader dans rëdition originale ; cette leçon fst conforme à rin-8<» de Naigeon. Le mot nous est passe daps les autres éditions.

LE FATALISTE. i5

à son maîti^ le détail de cette expédition (i).

t LE MAÎTRE.

Jacques , quePdiable d'homme esr^tu ! Tu crois^ donc. . . .

JACQUES

Je ne crois ni ne décroisa

LE JiAiTRE.

S'ils avaienVi^efusé de se coucher?

* , JACQUES

Cela était^mpo^sible. 1

« LE^AITRË^

Pourquoi? - ; •

JACQUES

ParCiÊ. qulls ne Toiït pas fait.

LE M AÎTflE.

S'ils se rélevaient?

JACQUES

Tant pis ou tant mieux*

t LE MAÎTRE.

OA. .... SJ>. .... SE. . 3 . . \ïL. • . .*•

JACQUES

^ Si^ si la mer bouillait^ il y aurait ^ comme on

(i) De cette expétfition, tel est le tex||p des éditions faites sur h manuâcrit. Ou lit dans les autrçs de^on expédition ,

i6 JACQUES

dit ^ bien des poissons de cuits. Que diable^ monsieur^ tout-à-l'heure vous avez cru que je courais un grand danger^ ef rien n'était plus faux ; à présent vous vous croyez en grand dapger^ et rien peut-être n'est encore plus faux. Tous , dans cette maison^ nous avons peur les uns des autres; ce qui prouve que nous sommes tous des sots. . . v . Et tout en discourant ainsi , le voilà déshabillé , couché et endormi. Son maître^ «ep mangeant à son tour un mprceau de pain n^oir^ et bavant un coup de. mauvais vin, prêtait Toreflle autour de lui f regardait Jacques qui ronflait^ et. disait : Quel diable' d'homme est-ce là ! ... . A l'efemple de son valet, ie nuiître s'étendit aussi survson grabat, mais il n'y dormit pgs de tnêhie. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui le poussait; c'était celle de son^maître qui l'appelait à voix basse,: Jacques ! Jacques I •

JACQUES

Qu'est^e ?

LE MAÎTRE

Il fait jour. i

JACQUES

Cela se peut.*

LE MAÎTRE

Lève-toi udonc.

♦JACQUES

Pourquoi? *

LE MAÎTRE

Pour sortir d'ici au plus vite*

JACQUES

Pourquoi ?

LE MAÎTRE

Farce que nous y sommes maL

JACQUES

Qui le sait^ et si nous serons mieux ailleurs?

LE MAÎTRE

Jacques ?

JACQUES

Eh bien! Jacques! Jacques! quel diable d'homme êtesr-vous ?

LE MAÎTRE

Quel diable d'homme es-tu? Jacques^ mon ami, je t'en prie.

Jacques se frotta les yeux , bâilla à plusieurs reprises, étendit les bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de la chambre, descendit, alla à Técurie, sella et brida les chevaux, éveilla l'hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des deux chambres ; et voilà nos gens partis.

Le maître voulait s'éloigner au grand trot; Jacques voulait aller le pas , et toujours d'après

RoUAirS. TOME II. ^

i8 JACQUES

soa système^ Lorsqu'ils furent à une assez grande distance de leur triste gite^ le maître entendant quelque chose qui résoimait dans la poche de Jacques^ lui demanda ce que c'était : Jacques lui dit que c'étaient les deux cle& des chambres.

LE MAITRE

Et pourquoi ne les avoir pa^-rendues?

JACQUES

C'est qull feudra enfoncer deux portes ; celle de nos voisins pour les tirer de leur prison ^ la nôtre pour leur délivrer leurs vêtements ; et que cela nous donnera du temps. /

LE MAÎTRE

Fort bien^ Jacques! mais pourquoi gagner du temps ?

JACQUES

Pourquoi? Ma foi, je n'en sais rien.

LE MAÎTRE

Et si tu veax gagner du temps, pourquoi aller

au petit pas comnAe tu fiiis ?

C'est que , faute de savoir ce qui est écrit làhaut, on ne sait ni ce qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle raison, ou

sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui tourne tantôt bien^ tantôt mal (i).

LÉ MAÎTRE

Pourrais-tu me dire ce que c'est qu'un fou, ce que c'est qu'un sage?

JACQUES

Pourquoi pas I .... . un fou. . • . attendez

c'est un homme malheureux; et par conséquent un homme heureux est sage.

LE MAÎTRE

Et qu'est-ce qu'un homme heureux ou malheureux ?

JACQUES

Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur est écrit là-haut ; et par conséquent celui dont le malheur est écrit làhaut y est un homme malheureux.

LE MAÎTRE

Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur ?

JACQUES

Et qui est-ce qui a îa\l le grand rouleau où tout est écrit? Un capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le savoir;

(i) Voyez la note de la page ai.

20 JACQUES

lui^ n'aurait pas donne une obole, ni moi non plus ; car à quoi cela me servirait-il ? loi ëviterais-je pour cela le trou où je dois m'aller casser le cou ?

LE MAÎTRE

Je crois que oui.

JACQUES

Moi, je crois que non ; car il faudrait qu'il y eût une ligne fausse sur le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau : Jacques se cassera le cou tel jour, et Jacques ne se casserait pas le cou. Concevezvous que cela se puisse , quel que soit l'auteur du grand rouleau ?

LE MAÎTRE

Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus. . . «

JACQUES

[ Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle l'expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour l'avenir.

LE MAÎTRE

Et tu entendais quelque chose à cela ?

LE FATALISTE. 2t

JACQUES

Assurément 9 peu à peu je m'étais fait à sa langue. Mais^ disait-il, qui peut se vanter dWoir assez d'expérience? Celui qui s'est flatté d'en être le mieux pourvu, n'a-t-il jamais été dupe? Et puis, y a-t-il un homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve? Le calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le registre d'en-haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui menons le destin , ou bien est-ce le destin qui nous mène? Combien de projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront ! Combien de proj[ets insensés ont réussi, et combien réussiront! C'est ce quemon capitaine me répétait, après la prise de Bergr op-Zoom et celle du Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon succès, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais : aussi dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison, et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous seriez écrié : Quel diable d'homme ! .... (i)]

Comme ils en étaient là , ils entendirent à quelque distance derrière eux du bruit et des

(i) Le passage renfermé entre deux crochets était placé dans l'édition de Naigeon après ces mots : tantôt bien, tantôt mal, p* iQ- Nous avons jugé plus convenable de le rétablir ici comme dans^ Tédilion originale. Édit*.

22 JACQUES

cris ; ils retournèrent la tête , et virent une troupe d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'ayançaient vers eux à toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de Fauberge , leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire que le matin on avait enfoncé leurs portes faute de clefs^ et que ces brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec leurs dépouilles. Jacques le crut^ et il disait entre ses dents : Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit emporter ! Maudite soit la prudence, etc. , etc. ! Vous allez croire que cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une action sanglante , des coups de bâton donnés , des coups de pistolets tirés ; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivât : mais adieu la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux voyageurs n'étaient point suivis : j'ignore ce qui se passa dans l'auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près ou ils voulaient aller ; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de ceux qui sont assis.

U est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que

LE FATALISTE. aS

j'écris pour ia yërite\ serait peot-^e meiirs dans l'errettr que celui qui k prendrait peur une fable. Cette foisM^i ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par lie refrain accoutumé : Eh bien f Jacques ^ Thistoive de tes amours?

JACQUES

Je ne sais où j'en étais. JVi été si sourent interrompu y que je ferais tout aussi bi^n de recomiMncer.

i.£ UAÎTRE.

Non^ non. ReTcnu de ta défaillance à la porte de la chaumière ^ tu te trouvas dans un lit ^ entouré des gens qui l'habitaient^

JACQUES

Fort bien ! I^ chose la plus pressée était d'à- Toîr un chirurgien , et il n'y eu ayait pas à plus d'une li^ie à la ronde* Le bonhomme fit monter à cheyal un de ses enfants ^ ^ l'enroya au lieu le moins éloigné* Cependant la bonne femme avait fait chauffer àu gros Tin> déchiré une yietlle chemise de son mari; et mon genou fut éturé^ coutert de compresses et enyeloppç de linges. On mit quelques morceauxde sucre epleyés aux fourmis^ dans une portion du vin c^ui avait servi à mon pansement ^ et je l'avalai ; ensuite on m'exhorta à prendre patience. Il élait tard; ces gens se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper fini. Cepen-

24 JACQUES

dant l'enfant ne revenait pas, et point de chirurgien* Le père prit de l'humeur. C'était un homme naturellement chagrin ; il boudait sa femme , il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement coucher ses autres enfants. Sa femme s'assit sur un banc et prit sa quenouille. Lui , allait et venait ; et en allant et venant il lui cherchait querelle sur tout. Si tu avais été au moulin comme je te l'avais dit. ... et il achevait la phrase en hochant la tête du côté de mon lit. — On ira demain. — C'est aujourd'hui qu'il fallait y aller , comme je te l'avais dit. .^ . . Et ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu'attends-tu pour les relever ? — On les relèvera demain. ^ Ce que nous en avons tire à sa fin; et tu aurais beaucoup mieux fait de les relev.er aujourd'hui , comme je te l'avais dit. ... Et ce tas d'orgç qui se gâte sur le grenier , je gage que tu n'as pas songé à le remuer. — Les enfants l'ont fait. — Il fallait le faire toi-même. Si tu avais :eté sur ton grenier, tu n'aurais pas été à la porte. . , .. — Cependant il arriva up chirurgien, puis un second, puis un troisième, avec le petit garçon de la chaumière.

LE MAÎTRE

Te voilà en chirurgiens comme Saint-Roch en chapeaux (i).

(i) On lit dans toutes les éditions comme SainirRock en chapeau; il faut en chapeaux. Ce proverbe se dit quand, d'un certain nombre

JACQUES

Le premier était absent , lorsque le petit garçon était arrivé chez lui : mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisième avait accompagné le petit garçon. Eh ! bon soir , compères; vous voilà , dit le premier aux deux autres ? . . . . Us avaient fait le plus de diligence possible , ils avaient chaud, ils étaient altérés. Ils s'asseyent au-^ tour de la table dont la nappe n'était pas encore ôtée. La femme descend à la cave , et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses dents : Eh! que diable faisait-elle à sa porte? .... On boit, on parle des. maladies du canton; on entame rénumération de ses pratiques. Je me plains; on me dit : Dans un moment nous serons à vous. Après cette bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement; puis une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon traitement ; et à chaque bouteille , le mari revenait à sa premièi;e exclaouation : ï^ ! que diable faisaitelle à sa porte ?

Quel parti un autre n'aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens , de leur conversation à la quatrième bouteille , de la multitude de leurs cures merveilleuses , de l'impatience de Jacques, de la

de choses que Ton possède ; plusieurs sont inutiles : le mot est ici d!autant mieux appliqué, que Saint^Roch ayait trois chapeaux; on le voit souyent aiusi représenté. Édit».

26 JACQUES

mauvaise humeur de Thôte , des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de Jacques^ de leurs diiTérents ayis^ Tun prétendant que Jacques était mort si Ton ne se hâtait de lui couper la jaAbe^ Tautre qu'il fallait extraire la balle et la po4ftion du yêtement qui l'avait suivie y et conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques as^is sur son lit ^ regardant sa jambe en pitié y ^ lui faisant ses derniers adieux y comme on vit un de nos ^nëraux entre Dufoitart (r) et Louis (2). Le troisième chirurgien aurait gobe*mouehé jusqu'à ce que la querelle se fût élevée entre eux ^ et que des invectives on en fût venu aux gestes.

. Je voiis fais grâce de toutes ces choses , que vous trouverez dans les romans ^ dans la comédie ancienne çt dans la société* Lorsque j'entendis l'hôte s'écrier de sa femnie : que diable irisait-elle à sa porte ? je me rappelai l'Harpagon de Molière (5) y lorsqu'il dit de son fils : Qu^allaif^il faire dans cette galère? Et je conçus qu'il ne s'agissait pas

(i) Dufouart (Pierre), célèbre chirurgien, mort à Sceaux le 21 octobre i8î5, à Fâge de soixante-disL-buit ans. On a de lui : Traité et analyse des plaies et armes à feu. Éorp*.

(a) Louis (Antoine), chirurgien, 8eerétaH*e de F Académie de Paris, né à Metz le i5 février 171,5, mort à Paris en 1792. (Xi a de lui plusieurs ouvrages très-estimés. Edit'..

(5) Ce n'est point THarpagon de \Awire qui dit de son 13s : Qu'allait-'H faire dans cette galère? mais bien le Géronte des Fourberies de Scapin, Acte II , Scène XI. Édit».

sealement d'être vrai ^ mais qu'il fallait encore être plaisant ; et que c'était la raison pour laquelle on dirait à jamais : Qu^cdlait^il faire dans cette galère? Et que le mot de mon paysan ^ Que faisait-elle à sa porte ^ne passerait pas en proverbe.

Jacques n'en usa pas envers son maître avec la même réserve que je garde avec vous ; il n'omit pas la moindre circonstance y au hasard de l'endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile^ ce fut au moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta maître du patient.

N'allez- vous pas, me direz -vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper des chairs, faire couler du sang , et nous imontrer tme opération chirurgicale? . A votre avis , cela >ne sera-t-il pas de bon goût. . * ? Allons , passons encore l'opération chirurgicale ; mais vous pennettrëz au moins à Jacques de* dire à son maître , comme il le fit : Ah ! Monsieur , c'est une terrible affaire que de r'arranger un genou fracassé ! • . . . • Et à son maître de lui répondre comme auparavant : Allons donc , Jacques, tu te moqu^.... Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout, l'or du monde , c'est qu'à peine le maître de Jacques lui eût-il fait cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s'abat , que son genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu , et que le voilà criant à tue-tête : Je suis mort ! j'ai le genou

28 JACQUES

cassé !..••• Quoique Jacques^ la meilleure pâte d'homme qu'on puisse imaginer , fût tendrement attaché à son maître ^ je voudrais bien savoir ce qui se passa au fond de son ame ^ sinon dans le premier moment ^ du moins lorsqu'il fut bien assuré que cette chute n'aurait point de suite fâcheuse , et s'il put se refuser à un léger mouvement de joie secrète d'un accident qui apprendrait à son maître ce que c'était qu'une blessure au genou* Une autre chose , lecteur , que je voudrais bien que vous me dissiez ^ c'est si son maître n'eût pas mieux aimé être blessé \ même un peu plus grièvement , ailleurs qu'au genou , ou s'il ne fut pas plus «sensible à la honte qu'à la douleur.*

Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse , il se remit en selle et appuya cinq ou six coups d'éperon à son cheval , qui partit comme un éclair; autant en fit la monture de Jacques^ car il y avait eiltre ces deux animaux la même intimité qu'entre leurs cavaliers; c'étaient deux paires d'amis»

Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire^ Jacques dit à son maître: Eh bien , Monsieur , ■ qu'en' pensez-vous ?

LE MAÎTRE

De quoi?

De la blessure au genou.

LE MAÎTRE

Je suis de ton avis; c'est une des plus cruelles.

JACQUES

Au vôtre ?

LE MAÎTRE

Non^ non^ au tien^ au mien^ à tous les genoux du monde.

JACQUES

Mon maître, mon maître, vous n'y avez pas bien regardé ; croyez que nous ne plaignons jamais que nous*

LE MAÎTRE

Quelle folie !

, JACQUES

Ah ! si je savais dire comme je sais penser ! Mais il était écrit là-haut que j'aurais les choses dans ma tête , et que les mots ne me viendraient pas.

Ici Jacques s'embarraâsa dans une métaphysique très-subtile (i) et peut-être très-vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot douleur était sans idée, et qu'il ne commençait à signifier quelque chose qu'au moment où il rap-

(i) On lit dans les dernières éditions très subite; c'est une faute. Édit».

3o JACQUES pelait à notre mémoire mie sensation que nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s^il avait déjà accouché. — Non, lui répondit Jacques. — Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d'accoucher? — Assurément! — Plains -tu les femmes en mal d'enfant? — Beaucoup. — Tu plains donc quelquefois un autre que toi? — Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s'arrachent les cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu'on ne fait pas cela sans souffrir ; mais pour le mal propre à la femme qui accouche, je ne le plains pas : je ne sais ce que c'est, dieu merci ! Mais pour en revenir à une peine que nous connaissons tous deux, l'histoire de mon genou , qui est devenu la vôtre par votre chute

LE MAÎTRE

Non, Jacques; l'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes chagrins passés.

JACQUES

Me voilà pansé, un peu soulagé, le chirurgien parti, et mes hôtes retirés et couchés. Leur chambre n'était séparée de la mienne que par des planches à claire-voie sur lesquelles on avait collé du papier gris, et sur ce papier quelques images enluminées. Je ne dormais pas, et j'entendis la femme qui disait à son mari : Laissez-

LE FATALISTE. 5l

moi, je n'ai pas envie de rii'e. Un pauvre malheureux qui se meurt à notre porte ! . • .-—Femme, tu me diras tout cela après. — Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez , je me lève. Ce|a ne me fera-t-il pas bien aise, lorsque j'ai le cœur gros? — Oh ! si tu te fais tant prier, tu en seras ia dupe. — Ce n'est pas pour se fiiire prier, mais c'est que vous êtes quelquefois d^in dur ! . . • . c'est que. . . .

c'est que

Après une assez courte* pause , le mari prit la parole et dit : Là , femme , conviens donc à pissent que, par une compassion déplacée, tu nous as mis dans un embarras dont il est presque impossible de se tirer. L'anaëe est mauvaise; à peine pouvons-nous suffire à nos besoins et aux besoins de nos enfaaits. Le grain est d'une cherté ! Point de vin 1 Encore si l'on trouvait à travailler ; mais les riches se retranchent; les pauvres gens ne font rien; pour une journée qu'on emploie, on en perd quatre. Personne ne paie ce qu'il doit ; les créanciers sont d'une âpreté qui désespère : et voilà le mom^it que tu prends pour retirer ici un inconnu, un étranger qui y restera tant qu'il plaira à Dieu , et au chirurgien qui ne se pressera pas de le guérir ; car ces chirurgiens font durer les maladies le plus long-temps qu'ils peuvent ; qui n'a pas le sou , et qui doublera , triplera notre dépense. Là, femme, comment te déferas-tu de cet homme ?Parle donc, femme, dis-moi donc quelque

32 JACQUES

raison.— -Est-ce qu'on peut parler avec vous. — Tu dis que j'ai de l'humeur^ que je gronde; eh ! qui n'en aurait pas? qui ne gronderait pas? Il y avait encore un peu de vin à la cave : Dieu sait le train dont il ira ! Les chirurgiens en burent hier au soir plus que nous et nos enfants n'aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien qui ne viendra pas pour rien , comme tu peux penser^ qui le paiera? — Oui, voilà qui est fort bien dit; et parce qu'on est dans la misère vous me faites un enfant, comme si nous n'en avions pas déjà assez. — Oh que non ! — Oh que si ; je suis sûre que je vais être grosse ! — Voilà comme tu dis toutes les fois. — Et cela n'a jamais manque quand l'oreille me démange après, et j y sens une démangeaison comme jamais. — Ton oreille ne sait ce qu'elle dit. — Ne me touche pas ! laisse là mon oreille ! laisse donc, l'homme; est-ce que tu es fou? tu t'en trouveras mal. — Non, non, cela ne m'est pas#rrivé depuis le soir de la Saint-Jean. — ^Tu feras si bien que. • • . et puis dans un mois d'ici tu me bouderas comme si c'était de ma faute. — Non, non. — Et dans neuf mois d'ici ce sera bien pis. — Non, non. — C'est toi qui l'auras voulu? — Oui, oui. — Tu t'en souviendras? tu ne diras pas comme tu as dit toutes

les autres fois? — Oui , oui — Et puis voilà

que de non^ non, en oui, oui, cet homme enragé contre sa femme d'avoir cédé à un sentiment d'humanité

LE MAÎTRE

Cest la réflexion que je faisais.

JACQUES

Il est certain que cie mari n^était pas trop conséquent; mais il était jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d'enfants que dans les temps de misère.

LE MAÎTRE

Rien ne peuple comme les gueux.

JACQUES

Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charité qui les nourrit. Et puis c'est le seul plaisir qui ne coûte rien ; on se console pendant la nuit , sans frais, <îes calamités du jour. . , . . Cependant les réflexions de cet homme n'en étaient pas moins justes* Tandis que je me disais cela à moi-même^ je ressentis une douleur violente au genou, et je m'écriai : Ah ! le genou ! Et le mari s'écria : Ah ! femme ! ... et la femme s'écria : Ah ! mon homme ! mais. ... mais.... cet homme qui est là! — Eh bien! cet homme? — Il nous aura peut-être entendus! — Qu'il ait entendu. — Demain, je n'oserai le regarder. -— Et pourquoi? Est-ce que tu n'es pas ma femme? Est-ce que je ne suis pas ton mari? Est-ce qu'un mari a une femme, est-ce <|u'une femme a un mari pour rien? — Ah ! ah !—

' Eh bien ! qu'est-ce ? — Mon oreille ! — Eh

Romans, tomeii. 5

34 JACQUPS

bien ! ton oreille? — C^Qst pis que jamais. — Dors, cela se passera. — Je ne saurais. Ah ! l'oreille ! ah ! Foreille ! — L'oreille, l'oreille, cela est bien

aisé à dire — Je ne tous dirai point ce qui

se passait entre eux; mais la f§mme, aprè^^voir repété l'oreille, l'oreille, plusieurs fois 4e suite à voix basse et précipitée, finit par balbutier ^ syllabes interrompues l'o reil le , et s^ la

suite de cette o . . : . reil le, je ne sais quoi,

qui, joint au silence qui succéda, me fit imaginer que son mal d'oreille s'était apaisé d'une ou d'autre façon, il n'importe : cela me fit plaisir.

Et à elle donc? — Jacques, mettez la main sur la conscience , et jurezrmpi que ce u'est pas de cette femme que vous devîntes amoureux.

JACQUES

Je le jur^.

LB HAÎTEE*

Tant pis pour toi.

JACQUES

C'est taut pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que les femmes qui ont une oreille comme ik sienne écoutent volontiers?

LE MAÎTRE

Je crois que cela est écrit là-4iaut.

JACQUES

Jfî crois qu'il est écrit à. la suit« qu'elles n'écoutent pas long-'teiiips le même ^ et qu'elles sont tant soit p^u sujettes à prêter l'oreille à un autre.

Cela se pourrait.

Et les Toilà embarqués dans une querelle intei^ miuable sur les femmes^ Tun prétendant qu'elles étaient bonnes , l'autre méchantes : et ils avaient tous deux raison j l'un sottes^ l'autre pleines d'esprit : et ils avaient tous deux raison; l'un fausses^ l'autre vraies : et ils avaient tous deux raison ; l'un $ivares^ l'autre libérales : et ils avaient tous deux raison ; l'un belles , l'autre laides : et ils avaient tous deux raison; Fun bavardes, l'autre discrètes; l'un franches , Fautre dissimulées ; l'un ignorantes, l'autre éclairées; l'un sages, l'autre libertines; l'un folles, Fautre sensées; l'Un grandes, l'autre petites : et ils avaient tous deux raison.

En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire \^ tour du globe sans déparler un iho- ^^nt ^t sans s'accorder , ils furent accueillis par Vi^ orage qui les contraignit de s'acheminer. . • . — Qif ? — Où ? lecteur vous êtes d'une curiosité bi^U iuçommode ! Et que diable cela vous fait-il ? Quand je vous aurai dit que c'est à Pointoise ou à Saint-Germain , à Notre-Dame-de-Lorette ou à

56 JACQUES

Saint-Jacques de Compostelle^ en serez-vous plus ayancë ? Si vous insistez , je vous, dirai qu'ils s'acheminèrent vers.... oui; pourquoi pas?.... vei'S un château immense (i)^ au frontispice duquel on lisait : « Je n'appartiens à personne et j'appara tiens à tout le monde. Vous y étiez avant que w d'y entrer, et vous y serez encore quand vous a en sortirez. » — Entrèrent-ils dans ce château? — ^^Non, car l'inscription était fausse, ou ils y étaient avant que d'y entrer. — Mais du moins ils en sortirent? — Non, car l'inscription était fausse, ou ils y étaient encore quand ils en furent sortis. — Et que firent-ils là ? Jacques disait ce qui était écrit là-haut ; son maître, ce qu'il voulut : et ils avaient tous deux raison. — Quelle compagnie y trouvèrent-ils? — Mêlée. — Qu'y disait-on? — Quelques vérités , et beaucoup de mensonges. — Y avait-il des gens d'esprit ? — Où n'y en a-t-il pas ? et de maudits questionneurs qu'on fuyait comme la peste. Ce qui choqua le plus Jacques et son maître pendant tout le temps qu'ils s'y promenèrent. ... — On s'y promenait donc ? — • On ne faisait que cela, quand on n'était pas assis ou couché. Ce qui choqua le plus Jacques et son maître, ce fut d'y trouver une vingtaine d'audacieux, qui s'étaient emparés des plus superbes appartements, où ils se trouvaient presque toujours à l'étroit; qui prétendaient, contre le droit com*

(i) Ce château était le palais d'un roi. Ëdit".

LE FATALISTE. 5j

nmn et le vrai sens de Finscription, que le château leur avait été légué en toute propriété ; et qui , à Taide d'un certain non^bre de vauriens à leurs gages 9 l'avaient persuadé à un grand nombre d'autres vauriens à leurs gages , tout prêts pour une petite pièce de monnaie à pendre ou assassiner le premier qui aurait osé les contredire : cependant au temps de Jacques et de son maître y on l'osait quelquefois. — Impunément ? , , , — C'est selon.

Vous allez dire que je m'amuse , et que , ne sachant plus que faire de mes! voyageurs , je me jette dans l'allégorie, la ressource ordinaire des esprits stériles. Je vous sacrifierai mon allégorie et toutes, les, richesses que j'en pouvais tirer ; je conviendrai de tout ce qu'il vous plaira, mais à condition que vous ne me tracasserez point sur ce dernier gîte de Jacques et de son maître; soit qu'ils aient atteint une grande ville et qu/ils aient couché chez des filles; qu'ils aient passé la nuit chez un vieil ami qui les fêta de son mieux; qu'ils se soient réfugiés chez des moines mendiants, où ils furent mal logés et mal repus pour l'amour de Dieu; qu'ils aient été accueillis dans la maison d'un grand , où ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire, au milieu de tout ce qui est superflu ;, qu'ils soient sortis le matin d'une grande auberge, où on leur fit payer très-chèrement un mauvais souper servi dans des plats d'argent, et une nuit

58 JACQUES

passée entre des rideaui de damas et des draps humides et repliés; qu'ils aient rieçil l'hospitalité chez un curé de village à portioh congriie^ qui courut mettre à contribution les basses-cours de ses paroissiens^ pour aroil* ulié ôhiélëtlé et Une fricassée de poulets ; où qu'ils ié soiéht enirrés d'excellents vins^ fait grande chèi^e et pris une indigestion bien conditionnée dans Une riche ûh^ baye de Bernardins ; tat, quoique tout cela tous paraisse également possible ^ Jacques n'était pas de cet avis : il n'y arait réellement de possible que la chose qui était écrite en haut. Ce qU'il y à de vrai, c'est que, de quelque endit)it qu'il toUs plaise (i) de les mettre en route, ils n'eùrèUt pili^ fait vingt pas que le maître dit à Jacques, après avoir toutefois > selon son usage, pris sa prisé de tabac : Eh bien ! Jacques, l'histoire de tés ahiôurs? Au lieu de répondre, Jacques s'éciiia : Au diable l'histoire de mes amours ! Ne vdilà-t-il pas que j'ai laissé

LE MAÎTRE

Qu'as-tù laissé ?

Au lieu de lui répondre, Jacques rétoUrtidit toutes ses poches, et se fouillait partout inutilement. Il avait laissé la bourse de Voyage soUs le chevet de son lit, et il n'en eut pas plutôt fait

(i) Les deux ëditiom de Nàigeon et celle de M. Belin portent ^u'il vùUs convienne. Edit'.

LE FATALISTE. Sg

i^arett à son maître^ que celiii-^ti ^'dbria : Au diable l'histoire de lés amours ! Ne voilà-t-il pas que ma montre est restée accrochiée à là chetiiitiée !

Jacques tie se fit fias prier; aussitôt il tourne bride ^ et regagtie âH petit pàs^ car il n'était jamais pressé. . • . — Le château imniense? — Non y non. filtre les diiféreiits giteà possibles ou non possibles (i)^ dont je tOU^ ai fait rénùmération. qui précède^ choisissez celui qui cdnyient 1$ tnieux à la circonstance présente.

Cependatit sen maître allait toujours en avant : mais Toiià le maître et le valet séparés y et je ne sais auquel des deux m'aittacher dé préférence. Si TOUS Toules suivre Jatque£r> prenez- j garde; la recherche de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si ^eoinpliquée ^ que de longtemps il ne rejoindra son iMître> l&seul confident de ses amours, et adieu les amours de Jacques. Si y l'abandonnant seul à la quêfe de là bourse et de la montre > vous prenez le parti de faire compagnie à son maître y vous serez poli y mais trèsennuyé ; vous ne (connaissez pas eUcôre cette espèce-là. Il a peu d'idées dans la tête ; s'il lui arrive de dire quelque chose de sensé y e'est de réminis^ cence ou d'inspiration, il a des yeux comme vous et moi ; mais on ne sait la plupart du temps s'il regarde. Il ne dort pas> il ne veille pas non plus;

(i) Ces mots ou non possibles que nous prenons dans TëditioB de Naigeon , ne se trourent pas dans Tédition originale. Ëoit*.

4o JACQUES

il se laisse exister : c'est sa fonction habituelle;

Uautomate allait devant lui^ se retournant do temps eu temps pour voir si Jacques ne revenait pas; il descei^dait de cheval et marchait à pied ; il remontait sur sa béte^ faisait un quart de lieue^ redescendait et s'asseyait à terre , la bride de son cheval passée. dans son bras, et la tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette posture , il se levait et regardait au loin s'il n'apercevait point Jacques. Point de Jacques. Alors il s'impatientait^ et sans trop savoir s'il parlait ou non 9 il disait : Le bourreau! le chien ! le coquin ! où est-il? que fait41? Faut-il tant de temps pour reprendre une bpurse et une montre? Je le rouerai de coups ; oh 1 cela est certain ; je le rouerai de coups. Puis il cherchait sa montre à son gousset^ où elle n'était p^s, et il achevait de se désoler^ car il ne savait que devenir sans sa montre^ sans sa tabatière et sans Jacques : c'étaient les trois grandes ressources de sa vie ^ qui se passait à prendre du tabac ^ à regarder l'heure qu'il était > à questionner Jacques ; et cela dans toutes les combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa tabatière, qu'il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je fais, moi, lorsque je m'ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma tabatière est en raison directe de l'amusement, ou inverse de l'ennui de ma journée. Je vous supplie^ lecteur, de vous familiariser avec cette ma-

LE FATALISTE. 4l

nîère de dire emprunte'e de la géométrie, parce que je la trouve précise et que je m'en servirai souvent.

Eh bien ! <çn avez-:VOus assez du nuiitre ; et son valet ne venant point à nous , voulez-vous que nous allions à lui ? Le pauvre Jacques ! au moment oii nous en parlons ^ il s'écriait douloureusement : Il était donc écrit là-haut qu'en un n^éme jour je serais appréhende comme voleur de grand chemin 9 sur le point d'être conduit dans une prison , et accusé d'avoir séduit une fille !

Comme il approchait au petit pas ^ du château j non du lieu de leur dernière couchée ^ il passe à côté de lui un de ces merciers ambulants qu'on appelle porte-balle y et qui lui crie : Monsieur le chevalier , jarretières , ceintures , cordons de montre , tabatières du dernier goût , vraies jaback (i), bagues^ cachets de montre, montre; Monsieur, une montre, une belle montre d'or, ciselée, à double boîte, comme neuve..... Jacques lui répond : J'en cherche bien une, mais ce n'est pas la tienne.... et continue sa route, toujours au petit pas. En allant , il crut voir écrit en-haut que la montre que cet homme lui avait proposée était celle de son maître. Il revient sur ses pas, et dit au porte-balle : L'ami , voyons votre montre à boîte

(i) Ce nom est emprunté de Fhétel Jaback, situe à Paris, inie Saint-M^ri. On y yendit pendant quelque temps des bijoux et des nouveautés en tous genres. La mode voulait alors qu^on n^achetat qjiiede véritables jaback, Édit«.

42 JACQUES

d'or, j'ai dans la fantaisie qu'ielle Jiburraît me conyenir. — Ma foi, dit le porte-balle, je n'en serais pas surpris; elle est belle, trè&-beUe, de Julien Le Roi (i). Il n'y a qu'uii moment qu'elle m'appartièht; je l'ai acquise pour un morceau de pain, j'en {ferai bon marche. J^aime les petits gains répétés; mais on est bien malheureux par le temps qui court : de trois mois d'iti je n'aUrai pas une pareille aubaine. VôUs m'âtCi l'air d'un galant homme, et j'ainiei*ais mieux que tous en profitassiez qu'un autre. .... Tout en catlsant, le mercier arait mis sa balle à teiré , l'atait duterte , et en avait tire la montre , que JàCqùéS recoiliiut Sur-le- ;champ, sans eh être ëtdnné; cat s'il tiè se pteâsait jamais, il s'étonnait rarement. Il regardé bien la montrfe ; Oui, se dit-il en lui-même, c'est elle. . . Au portè-ballè : Vous avez raison , elle est belle , très-belle, et je sais qu'elle est bônfie. . • • Puis la mettant dans son gousset , il dit au porte-balle : L'ami, graiid mefci ! ^—Comment, grand merci ! — Oui, c'est la montre de mon maître. — Je ne connais point votre maître , cette montre esta moi, je l'ai bien achetée et bien payée. ... Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui ré-

(i) Le Roi (Julien), fameux horloger, ne à Tours en i6S6, mort à Paris lé 20 set)têlnbi'e lySg, laisàà quatre fils qui tous ont acquis quelque célébrité dans les sciences et dmi^ les aHs. M. Lé Roi, Tun des meilleurs horlôgeM de nctt jdurs , tel ^etit-néveu de JuHen Le Roi. Èdit».

prendre la montre. Jacques s'approche de son cheval , prend tin de ses pistolets , fet Fappùy ant sur la. poitrine du porte-balle : Retire-toi , lui dit-ii^ bu tu es mort. — Le porte-ballê effrayé lâche prise. Jacques remohté sur sbn cheval et s'achemittè au petit pas vers là tîlle, en disant en lui-même : Vbilà là montre recdUVrëe , à présent

voyons à notre boUi'Sié Le pbrte-bàlle se hâte

de refiBrmer sa malles la i^met sur ses épaules, et suit Jacques en criant : Au vôleUr ! au voleur ! à l'assassin ! au secours ! à hibi ! à moi ! . . • C'était dans la saison des récoltes : les thamps étaient couverts de ttavàiUèui^. Tous laissent leurs faticillès> â'attroupéilt autour dé cet honlme, et lui demandeht oii est le tbleUr, oii est Tasâassin. — Le Voilà 5 le Voilà là -bas. — Quoi! celui qui s'achemine aU petit pas vers la porte de la ville ? — Lui-niéme. — Allez, vous êtes foU, ce n'est poiht là l'allui^e d'iih vbleur. -^— C'en fest tin , d'en est Uh ) vous dis-jc j il m'a pris de force linè ihontrè d'or — Geà gens île savaient à quoi s'en rapporter, des cris du porte-balle OU de la inàrchè tranquille de Jacques. Cependant, ajoutait lé porte-balle, ihes eû&iits, je suis ruine si vous ne me sécoùrei ; elle vaut tredté loui^ dbmme un liard. SecbUrez-moî , il emporte ma montre, et s'il vient à piquer des deux, nia mbnti'e est perdue. . , . Si Jacques n'était guère à portée d'entendre ces cris, il pouvait aisément voir l'attrou-

44 JACQUES

pement^ et n'en allait pas plus vite. Le porte-balle détermina^ par l'espoir d'une récompense^ les paysans à courir après Jacques. Voilà dope une multitude d'hommes^ de femmes etd'enfants allant et criant : Au voleur ! au yoleur ! à l'assassin ! et le porte-balle les suivant d'aussi près cpie le &rdeau dont il était charge le lui permettait^ ^t criant : Au yoleur ! au yoleur I à l'assassin ! . • . • Us sont entrés dans la yille^ car c'est dans une y ille que Jacques et son maître avaient séjourné la yeilLe ; je me le^rappelle à l'instant. Les habitants quittent leurs maisons , se joignent aux paysans et au porte-balle , tous vont criant à l'unisson : Au yoleur ! au yoleur ! à l'assàssiii ! • . • . Tous atteignent Jacques en même temps. Le porte-balle s'élançant sur lui , Jacques lui détache un coup de botte dont il est renversé par terre , mais n'en criant pas moins : Coquin ', fripon , scélérat , rends-moi ma montre ;, tu me la reildras^ et tu

n'en seras pas moins pendu Jacques^ gardant

son sang^froid , s'adressait à la foule qui grossissait à chaque instant , et disait : Il y a un magistrat de police ici , qu'on fne mène chez lui : là, je ferai voir que je ne suis point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un. Je lui ai pris une montre, il. est vrai; mais cette montre est celle de mon maître. Je ne suis point inconnu dans cette ville : avant-hier au soir nous y. arrivâmes mon maître et moi , et nous avons séjourné chez

M. le lieutenant-général , son ancien ami. — Si je ne tous ai pas dit plus tôt que Jacques et son maître avaient passé parConches> et qu'ils avaient logé chez le lieutenant-général de ce lieu / c'est que cela ne m'est pas venu plus tôt. — Qu'on me conduise chez M. le lieutenant-général^ disait Jacques^ et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du cortège ^ lui , son cheval et le porte-balle. Us marchent ^ ils arrivent à la porte du lieutenant-général. Jacques , son ôheval et le porte-balle entrent, Jacques et le porte-balle se tenant l'un l'autre à la boutonnière. La foule reste en dehors.

Cependant , que faisait le maître de Jacques ? U s'était assoupi au bord dn grand chemin ,' la bride de son cheval passée dans son bras , et l'animal paissail l'herbe autour du dormeur, autant que la longueur de la bride le lui permettait.

Aussitôt que le lieutenant-général aperçut Jacques , il s'écria : Eh ! c'est toi , mon pauvre Jacques ! Qu'est-ce qui te ramène seul ici ? — La montre de mon maître : il l'avait laissée pendue au coin de la cheminée, et je l'ai retrouvée dans la balle de cet homme ; notre bourse , que j'ai oubliée sous mon chevet, et qui se retrouvera si vous l'ordonnez. — Et que cela soit écrit làhaut, ajouta le magistrat.... A l'instant il fît appeler ses gens ; à l'instant le porte-balle montrant un grand drôle de mauvaise mine, et nouvel-

46 JACQUES

lement iostallé dans la maison , dit : Voilà xelni qui m'a yendw 1* montrç. — Le magistrat , prenant un air séyère, dit au porte-balle et à son valet : Vous mériteriez tous deu3i les galères ^ toi pour avoir vendu la montre ^ toi pour l'avoir achetée. ... A soi^ valet : Rends à cet homme son argent^ et mets bas ton habit sur-le-champ* • , . Au porte-balle ; Jîépêche-toi de vider le pays , si tu ne veux pas y rester accroché pour .toujours. Vous faites tous deu:i un métier qui porte malheur. • . . Jacques y £| présent il s'agit de ta bourse. . . Celle qui se Tétfiit appropriée comparut sans se faire appeler ; c'était une grande fille faite au tour. C'est moi y Monsieur ^ qui ai la bourse ^ dit-elle à son maître \ m^ls je ne l'ai point volée : c'est lui q^i me l'a donnée.-^ Je vous ai donné ma bourse? -r-Oui. — Cela se pf^ul^ mabque le diable m'emporte si je n^'^^n souviens. ..• — r iie magistrat dit à Jacques : Allons ^ Jacques ^ n'éclaircissons pas cela davantage. — Monsieur..... — Elle est jolie et cQmplaisante à ce que je vois^ — Monsieur , je

VQUS jure — Cjombien y avait-il dans la

bourse ? — Environ peuf cent dixrsept livres. — Ah ! Javotte ! Deuf cent dix-^^pt livres pour une nuit y c'est beaucoup trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse.... La grande fille donna la bourse à i^on maître qui en tira un écu de six francs : Tenez y lui dit-il y en lui jetant l'écu^ voilà le prix de vos services; vous valez mieux ^ mais

pour un autre que Jacques. Je vous en souhaite d^ua;: fois autant tous Içs joi^rs, mais hors de chez moi, entendeç-vous? Et toî, Jacques, de'pêchetpi de repiQnter sur ton ehpval , et de rcitourner à ton m^îtrf;.

J^qiies ^lua le magistrat et s'éloigna sans répondre, mais il disait en lui-même : L'effrontée I U coquine I U était dope écrit là-haut qu'un autre couc^f fiit ayec elle, et que J£(cqucii$ paierait ! . . « . AUoii^ 9 Jacques , console-toi ; n'es-tn pas trop heareiuc d'i^yoir rattrapé ta bourse et la mQi4ti*e de ton maître, et qu'il t'en ait si peu coi^té ?

^acqiiQS reniante ^ur son cheya^ et fend la presse ({xn ^'éfait faiti^ k l'entrée de la maison du magistn^t ; fnfiis çoinm^ il sonâVait ayec peine que tant de gens le prissent pour un fripon , il affecta de tiper la montre d^ ^ ppche, et de i*egarder l'heure qu'il était i; p^iisK il piqua des d^u^ son cheyal j^ qui n'y était pas fait, et qui n'^^ partit qu'avec plus dç pélérité. Spn usage était de le laisser aller à sa fantaisie; car il prouvait autant d'inconvénient h Tarréter qijiand il galopait, qu'à le pressfer quftnd ^ marchait lentement:. I^qus croyons ppnduire le des^^in; mais c'est toujours lui qui nous mène : ^t le destin ponr Jacques ^tait tout ce qui le touchait ou l'approchait, son cheval, son maître, un moine, un chien, une femme, un mulet, une corneme. Son cheval le conduisait çlonc à toutes j^ambes vers son maître , qui s'était assoupi sur le

48 JACQUES

bord du chemin^ la bride de son cheval passée dans son bras comme je vous l'ai dit. Alors le cheval tenait à la bride; mais lorsque Jacques arriva , la bride était restée à sa place, et le cheval .n'y tenait plus(i). Un fripon s'était apparemment approché du dormeur, avait doucement coupé la bride et emmené l'animal. Au bruit du cheval de Jacques , son maître se réveilla , et son premier mot fut : Arrive, arrive, maroufle ! je te vais. . . . Là , il se mit à bâiller d^une aune. — Bâillez , bâillez , Monsieur , tout à votre aisé , lui dit Jacques, mais oii est votre cheval? — Mon cheval?

— Oui, votre cheval — Le maître s'aperce-

vant aussitôt qu'on lui avait volé son cheval , se disposait à tomber sur Jacques à grands coups de bride, lorsque Jacques lui dit : Tout doux. Monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à me laisser assommer; je recevrai le premier coup, mais je jure qu'au second je pique des deux et

vous laisse là Cette menace de Jacques fît

tomber subitement la fureur de son maître , qui lui dit d'un ton radouci : Et ma montre? — La voilà. — Et ta bourse? — La voilà. —Tu as été bien long-temps. — Pasrtrop pour tout ce que j'ai fait. Écoutez bien. Je suis allé, je me suis battu, j'ai ameuté tous les paysans de la campagne, j'ai

(i) Dans rédition in- 13 de Naigeon et dans les, œuvres ct|[)iderot de la Collection des Prosateurs français, on lit n'y était plus. Édit*.

ameuté tous les habitants de la ville ^ j'ai été pris pour voleur de grand chfcmin, j'ai été conduit chez le juge, j'ai subi deux interrogatoires, j'ai presque fait pendre deux hommes, j'ai fait mettre à la porte un valet, j'ai fajt chasser une servante, j'ai été convaincu d'avoir couché avec une créature que je n'ai jam£(i& vue et que j^ai pourtant payée;

et je suis revenu. — Et moi, en t'attendant

— En m'attendant il était" écrit là-haut que vous vous endormiriez', et qu'on vous volerait votre cheval. Eh bien ! Monsieur, n'y pensons plus I c'est un cheval perdu, eb petit-èt're est-il écrit là-haut qu'il se retrouvera. — Mon cheval ! mon pauvre cheval ! — Quand vous continueriez vos lamentations jtEsqu'à dèmàiiî, il n'en sera ni pliis ni moins. — Qu'allons-nôus faire? — Je vais vous prendre en Groupe, ou, si vous l'aimez mieux, nous quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de n»on cheval , et niius poursuivrons notre route à pied. -^ Mon cheval! mon pauvre cheval !

. Us prirent le pa^ti d'aller à pied, le maître s'écriant de temps en temps, mon cheval ! mon paùvi« cheval ! et Jacques paraphrasant l'abrège de ses aventures. Lorsqu'il en fut à l'accusation de la j^Ue , son maître lui dit :

Vrai^ Jacques, tu n'avais pas couché avec cette fille?

JAC<}UES

Non, monsieur.

Romans, tomb ii. 4

5o JACQUES

lE MAÎTIUE.

Et tu Tas payée ?

JACQUES

Assurément I

LE MAÎTRE

Je fits une fois en ma yie plus malheureux que toi.

JAG<^UES.

Vous payâtes après avoir couché ?

LE MAÎTRE

Tu Tas dit.

Est-ce que tous ne me raeont^r^a^ pas cela ?

LE MAÎTRE

Avant que d^entrer dans Fhistoîre de mes amours^ il faut être sorti de l'histoire des tiennes. Eh bien ! Jacques^ et tes amours ^ que je prendrai pour les premières et les seules de ta vie^ nonobstant 1 aventure de la servante du lieutenant-géné^ rai de Couches; car, quand tu aurais couché avec elle, tu n'en aurais pas été Famoureux pour cela. Tous les jours on couche avec des femmes qu'on n'aime pas, et l'on ne couche pas avec des femmes qu'on aime. Mais. ....

• JACQUES

Eh bien ! mais I . . . . qu'est-ce ?

LE FATALISTE. 5l

LE MAÎTRE

Mon cheval ! ... * Jaccfues^ hion ami^ ne te fâche pas; Biet&-toià la place jielnon cheval^ siippase que je t'aie perdu, «et dis-moi si tu ne m'en. estimerais pas davantage b\ tii m'entendaiis m'iécrier : Mon Jacques ! {non yanvre Jaqques !

Jacques sourit, et dit : Texi, étais, je crois , au discours de mon hôte avec sa femme pendant la nuit qui suivit mo«»psiemier pansement. Je reposai un peu. Mon hâte .eî sa femijiM 3^ levèrent plus tard que de coutume..

tjL MAismi.

Je le croi^.

A mon ré%!pil, j'eAti^dUvris âcftecQiiiçilit mies ri^ deaux , et je vis moa-^hâti^', sa £ui|m6 ^ le chirurgien, en «oDforën<;e s^ei^èle vers la porte (i). Après ce que j'ayais tftteiïiju pénds^t JU tutit, il nre'lixe fiit.pas difficile de d«^&i<^'*i9&'^ùi s€ traitait là^. Je toussai* L# chirurgien dit au mari ":' 11 est éveille y compère , desceailez à la cave , nous* boitftms un coup, cela rend la main sûi^e ; je lèverai èn,BUÎtè mon appareil, puis nous aviserons ti}^ reste.

La bout^lle arrivée* et Vidée, car, en terme de Part, boire un coup c'est'vider au moins une bouteille, le chirurgien s'aç^rocha de mon lit , et me

(ij DaBs réditîon originalç pn' Jit vers Ja porte, dans les autres vers la fenêtre, Éwt'.

5a JACQUES

dit : Comment la nuit a-t-elle été ? — Pas mal.

— Votre bras Bon , bon , le pouls n^est pas

mauvais 9 il n'y a presque plus dé fièvre. Il faut

voir à ce genou Allons^ commère^ di.t-il à

rhôtesse qui était debout au pied démon lit derrière le rideau^ aidez-nous. . . . L'hôtesse appela un de ses enfimts. ... Ce n'est pas un enfant qu'il nous faut ici , c'est vous , un faux mouvement nous apprêterait de la be&ogne pour un mois . Approchez. . •

L'hôtesse approcha^ les yeux baissés Prenez

cette jambe , la bonne ^ je me charge de l'autre. Doucement^ doucement. . . A moi^ encore un peu à moi. . . L'ami, un petit tour de corps à droite , à droite, vous dis-je^ et nous y voilà. . . Je tenais le matelas des deux main^, je grinçais les dents, la sueur me* cotriait le lj)ng du visage. «^ L'ami , cela n'est pas doux*. — Je le sens. — Vous y voilà. Commère^ lâchez la jambe > prenez l'oi^eîller ; approchez, la chaise.> et mettez Foi:*eiller dessus. .... Trop près... • Un peu-plu^ loin. . . L!ami , donnezmoi la main , serrez-moi ferme. Comnière , passez dans la ruelle , et tenez-le par-dessous le bras. . . A merveille. . . Compère , ne reste-t-il rien dans la bouteille Z — Non. — Allez prendre la place de votre fenime, et qu'elle» en. aille chercher tme

autre Bon , bon , versez plein Femme ,

laissez votre homme où il «st, et venez à côté de moi. . . L'hôtesse appela encore une fois un de ses enfants. — Eh I mort diable, je vous l'ai déjà dit,

un enfant n'est pas ce (ju'il nous faut. Mettez-vous à genoux ^ passez la main sous le mollet. • . Commère, vous tremblez comme si vous avîezfàit un

mauvais coup; allons donc, du courage La

gauche sous le bas de la cuisse , là , au-dessus du

bandage Fort bien ! . . . . Voilà tes coutures

coupées , les bandes déroulées > l'appareil levé et ma blessure à découvert. Le chirurgien tâte çn dessus , en dessous , par les côtés , et à chaque fois qu'il me touche, il dit :. L'ignorant ! l'âne! le butor ! et cela se mêle de chirurgie l Cette jambe , une jambe à couper? Elle durera autant que l'autre : c'est moi qui vous en réponds. — Je guérirai ? — J'en ai bien guéri d'autres. — Je marcherai ? — Vous marcherez. — Sans boiter ? — C'est autre chose; diable, l'ami, comme vous y allez ! N'est-ce pas assez que je vous aie sauvé votre jambe ? Au demeurant, si vous boitez, ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse ? — Beaur coup. — Si vous en marchez uupeu moins. bien, vous n'en danserez que mieux. . • Compaère , le vin chaud. . . Non , l'autre d'abord : encore un petit verre, et votre pansement n'en ira paspkifi mal. . . — 11 boit : on apporte le vin chaud ^ on iil'étuye, on remet l'appareil , on m'étehd dans mon lit, on m'exhorte à dormir ai je puis, on ferme Ifis rideaux, on finit la bouteille entamée, on «n remonte une autre, et la conférence reprend en trç fe chirurgien l'hôte et l'hdtesse.

54 JACQUES

l'hôte.

Compère.^ cela scra-t-il long ?

Lfi CHIRURGIEN.

Très-long A vous , compère.

l'hôte.

Mais combien ? Un mois ?

LE CHIRURGIEN

Un iDois! Mettez-en deux ^ trois ^ quatre^ qui sait cela? La rotule est entamée^ le fémur^ le tibia A votia^ commère.

' l'hÔT9^ ^

Quatre mois ! miséricorde ! Pourquoi le recevoir ici? Que diable faisait-elle à sa porte?

LE GHIRURei^N.

A moi ; car j'ai bien travaillé.

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