‹ Œuvres de Denis DiderotChapitre 2 sur 14 · SON MAITRE · texte numérisé non relu

SON MAITRE

CioiÉlAEiïT s'ëtaient-ils rencoutrés? Par hasard, comn^e tout le monde. Gomment s'appelaient-ils? Que vous importe? D'où jenaient-ils? Du lieu le plus prochain. Oii allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que disaient-îlis? Le maitre ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui neus arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

'le maIthe. ' C'est un :grand mot que c^la.

j acquêts;

Mon capitaine ajpiDtàit que chaque^ balle .qui partait d'un fusil ^ avait son billet.*

LE MAÎTRE

Et il avait raison

Après une courte pause , Jacques s'écria : Quç le diable emporte le cabaretier et son cabaret !

JACQUES

LE MAITRE

Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.

JACQUES

C'est que^ tandis que je xa^emsrté de son mauvais vin ^ j'oublie de mei^r nos chevaux à l'abreuvoir* Mon père s'en aperçoit; ii se fâche. Je hoche la fête; il prend un bâton ^ et m'en frotte un peu durement les ëpauUs. Un régiment passait |>our aller au camp devant Fontenoi; dé dépit je m'en-rôle. Nous arrivons; la bataille se donne.

L^ MAÎTRE

Et tû recois la balle à ton adresse.

JACQUES. ' i

Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et ^jnauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent m plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, paf exemple, je crois,^e je x^'auràis été amoureux dé ma vie, ni boiteux.

LE MAÎTRE

Tu as donc été amoureux?

Si je l'ai été !

JACQUES

LE MAITRE

£t cela par un coup Ae feu?

^ ■ JACQUES

Far un coup de fefi*

LE MAÎTRE

Tu ne m'en as jamais dit un mot.

JACQUES. '

Je le crois bien.

LE MAÎTRE

Et pourquoi cela? .^

JACQUES

C'est que cela ne pouvait être di^ ni plus tôt ni plus tard.

LE MAÎTRE

Et le moment d'apprendre ces amours est-it Tenu? ^

JACQUES

Qui le sait ?

LE MAÎTRE

A tout hasard^ commence toujours. • • • •

Jacques commença l^histoire de ses amours.

C'était l'après-dînëe : il faisait un temps lourd ;

son maître s'endormit. La nuit les surprit au

milieu des champs ; les voilà fourvoyés. Voilà le

6 JACQUES

maître dans une colère terrible, et tombant à grands coups de fouet sur son valet , et le pajavre diable disarît à chaqife cdlip : Celui-là létait apparemment encoce écrit là-hau,t. ..^.'\>

Vous voyez, lecteur, que je suis en Beatt chemin , et quHl ne tiendrait qu'à moi de vous faire attendre un an , deux ans, trois ans, lé récit des amours de Jacques, en le séparant de son maître, et en leur faisant courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d^embarquer Jacques pour les îfes ? d'y conduire son maître ? de les ramener tous les deux en France sur le même vaisseau? QuSl est facile dé faire des Montes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour uue mauvaise nuit, et vous pojf^.jce délai.

L'aube dU jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes, et poursuivant leur chemin. — Et où &llaient-ils ? — Voilà la seconde fois que vous me faîtes cette question, et la seconde fois que je vous réponds / Qu'est-ce que cela vous fait ? Si j'entame le sujet de leur voyagé, adieu les amours

de Jacques Us^ allèrent quelque temps en

silence. Lorsque chacun fîtt un peu remis de son cha£;rin , le maître dit à («on valet : Eh bien ! Jacques , où eç étions-ixous de tes amours?

JACQUES

Nous en étions , je crois , à la déroute de Far-

mée ennemie. On «e sauve ^ on. eti^ poursum^ chadbn |^se à soi. Je reste sûf* le' champ dé bataille , eniseveli spn^ le nombrc^cles mort^ et des blessés^ qui fut prodigieux.. lie lendemain cia me jeta^ avec une douzaine d'auti'es^ sur une charrette f |)ôur être conduit à un de nos hôpitaux. Ah ! monsieur i Je ne crois pas qu'il y ait de blés-* sure plus crifelleque celle du genou.*

LE MAÎTRE

Allons donc ^ Jacques^ tu te moques.

ç JACQUES.

Noil^ pardieu^ mbnsieui-^ je ne me moque pas! Il y a là je ne *sais combien d'os^ de tendjons et d'autres choses qu'ils appellent je ne sais comment. ...

Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu'il portait en croùpeetqui les avait écoutes^ prit la parole et dit : Monsieur, a raison. . • . *— On ne savait à qui. ce monsieur était adress^^ mais il fat mal pris par JsLçques et par son maître ; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret : IJe quoi te mêles-tu?*—- Je me mêle de mon métier J je suis chirurgien'^4 '^otre service, et je vais vous démontrer. ... La femme qu'il portait en croupe lui disait : Monsieur le docteur^^ passons notre chemin , et laissons ces messieurs qui n'jEiiment pas qu'on leur démontre. -—Non y lui répondit le

8 JACQUES

chirurgien^ je veux leur démontrer, et je leuF démontrerai.' .^, . Et tcTUt ense retonylant^our démontrer, il paiisse sa compare , lui fait perdre l'équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque de son 'habit et les cotillons renversés sur sa tétc Jacques descend, dégage \e fieà de cette pauvre créature et lui rabaissé ses jupons. Je ne sais s'il commença par rabaisser les jupons , ou par dégager le pied ; mais à juger d» l'état de cette femme par ses cris, elle s'était grièveïiient blessée. Et le ma|ti*e de Jacques, disait au chirurgien : Voilà ce que c'est que cj© dçmontrer. Et le chirurgien : Vpilî ce que c'est que de ne vouloir pas qu'on démontre! .... Et 4^cques hl^ fWmme tombée ou ramassée : Consolez-vdus , ma bonne , il n'y a ni. de votre faute , ni de la faute de mon* sieur le docteur, ni de la mienne , ni de cellç de mon maitre : c'est qu'il était écrit là-haut qu'aujourd'hui, sur .ce chemixi, à l'heure qu'il est, monsieur le docteur serait un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous auriez: une contusion à la tête , et qu'on vous verrait le cul. ... ^

Que cette aventure ne deviendrai Wle pas entre mes mains, s'il me prenait fai^iisie de vous désespérer! Je donnerais de l'importance à cette femme; j'en ferais la nièce d'un curé du villagie voisin ; j'anieutèrais les paysans de ce village ; je mje préparerais des combats et des amours ; car

ettfio» cette paysanne était belle* sâùs le lipge. Jacques et son maître s'en étaient aperçus ; Ta* mour n'a pas toujours attendu une occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deyiendraii-il pas amoureux ime seconde fois ? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le* rival et même le rival préféré de sod, maître ? — Est-ce que le cas lui était déjà arrivé? —* Toujours des questions ! Vous ne voulez doE^ pas que Jacques continue le récit denses amours? Une bonne fois pour toutjes^ expliquez^-vous ; cela vousfera-t^il^ cela ne vous fera-t-il pas plaisir ?« Si cela vous «fera plaisir ^ remettons la paysanne en croupe derrière son conducteur^ laissons-les aller ^ et revenons à nos deux voyageurs. Cette fois-ci ce fvlt Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître :

Voilà le train du monde ; vous qui p^avez été blessé de votre vie , et qui ne save?^ ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez, à moi qui ai ea le genou fraca3sé^ et qui l>oite depuis vingt ans. .... ^

' LE MAÎTRE

Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que te voilà encore sur une charrette avea tes camarades , loin de l'hôpital , loin dcf ta guérison , et loin de devenir amoureux.

JACQUES

Quoi qu'il vous plaise d'en penser, la douleur

lO JACQUES-

de, mon geiibu était excessive; elle s^accrois^it

encore par la dureté de la voiture , par l'inégalité

des chemins^ et à cha^e cahot je poussai^ un cri

aigu.

LE MAITRE

Parce qxCil était écrit là-haut que tu crierais?

JACQTfES.

Assurément ! Je perdais toHt mon sang, et j'étais un homtne mort si notre charrey:e, la dernière de la ligne ^ ne se fût arrêtée devant une chaumière. Là , je demattde à descendre ; on,^e met à terre. Une jeune femme qui était debout à la porte de la chaumière , rentra chez elle , et en sortit presque aussitôt avec un verre et, une bouteille de vin. J'en bus un ou deux coups à la hâte. Les diaprettes qui précédaient la nôtre défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque, m'attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas, et que , mourir pour mourir, j'aimais mieux que ce fût à l'endroit où j'étais qu'à deux lieues plus loin. En achevant ces derniers (i) mots^ je tombai en défaillance. Au sortir de cet état, je rfie trouvai déshabillé et couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant autour de moi

(i)Le mot derniers se lit dans rédition originale et dans Tin-S* de Naigeon. U est passé daûs toutes les autres éditions.

LE FATALISTE. ir

un paysan^ le maître du liea^ sa femnïie, la même qui m'avait secouru, et quelques petits enfants*Xa femm&^vait trempé le eoin de son tablier dans du vînaigr^ et m'en frcJttaît lé*nez et les tempes.

liE MAÎTRE. > 9 -

'Âh ! malheureux! ah! coquin !.... Infâme, je te vois arriver.

JACQUES

Mon mettre, je crois que vous ne voy^^rien.

LE MAÎTRE

N'est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux? * * * '

jAGQXfES.

Et quand je serais devenu amoureux d'elle , qu'est-ce qu'il y aurait à dire? Est-ce qu'on est maître de devenir ou de ne pas devenir atooureux? Et quand on l'est, est-on^ maître d'agir comme si on ne l'ëtàil pas? Si cela eût été écrit là-haut , tout ce que vous vous disposez à me dire , je me le serais dit; je me serai? souffleté ; je me serais cogné la tète ccmtre le mur; je me seraijs arraché les chevaux : il n'en aurait été ni plus ni mboîns ^ et mon bienfaite^or eAt été coca.

<y LE MAÎTRE.

Mais en raisonnant à t^ façon , il n'y a point de crime qu'on ne commît sans remx>rds.

t2 JACQUES

JACQUES

Ce que vous m'objecte^ là ^ m'a plus d'jmefois chiffonne la cenrelle; lyai^ avec tout cela^^ mal^é que j'en aie^ j'en reviens toujours au Ihot de mon capitaine : TouISce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas ^ est ëcrif là*haut. Savez^vous y monsieur, qbelque moyen d'eiFacer cette écriture? Puis-je n'être pas moi ? Et ëtant moi , puis-je faire autrement que moi? Puis-je être moi et un autre? Et depuis que je suis au monde , y a-4:-il eu \m seul instant où cela n'ait été vrai ? Prêchez tant qu'il vous plaira , ;iros raisons seront peut-être bonnet; mais s'il est écrit en moi' ou là-hdfut que je les trouverai mauvaises > que voules-vous .que j'y fasse?

LE MAÎTRE

Je rêvera \me chose; c'est si tcm bienfaiteur eût été cocu parce qu'il était écrit là-haut ; ou si cçla était écrit là-haut , parce que tu ferais cocu ton bienfaiteur?

Page 1