L HOTE
La vôtre est plus avisée ; elle n'aurait pas fait
la sottise. ....
l'hôiiesse.
Mais y compère , il y a les soeurs grises.
LE CHIRURGIEN
Ab I commère I un .komme y up homme chez les sœurs ! Et puis il y a uoe petite difficulté im peu
56 JACQUES
plus grande que le doigt. .... Buvons aux sœurs ^ ce sont de bonnes filles.
l'hôtesse.
Et quelle difficulté ?
LE CHIRURGIEN
Votre homme ne vejit pas que vous alliez chez le curé , et ma femme ne veut pas que j'aille chez
les sœurs Mais ^ compère ^ encore un coup^
cela nous avisera peut-être. Avez-vous questionné cet homme ? Il n'est peut-être pas sans ressource.
l'hôte.
Un soldat !
le chirurgien.
tJn soldat a père , mère , frères , sœurs , des
parents^ des amis ^. quelqu'un sous le ciel
Buvons encore un coup ^ éloignez-vous , et laissezmoi faire.
Telle fut à la lettre* la conversation du chirurgien /de 4'hôte et de l'hôtesse : mais quelle autre couleur n^aurais-je pas été le naître ée lui donner^ en introduisant un scélérat pafmi ces bonnes gens? Jacques se serait vu , pu vous auriez vu Jacques au moment d'être arraché de son lit, jeté sur un grand chemin ou dans une fondrière. — Pourquoi pas tué? Tué, non. J'aurais bien su appeler quelqu'un à son secoivs ; ce quelqu'un-là aurait été un soldat de sa compagnie : ^ais cela aurait pué le
LE FATALISTE. 5j
dévèlanà (i) à infecter. La vérité ^ la yërité ! La vérité, me direz-vous, est souvent froide, commune et plate ; par exemple , votre dernier rëcitdù pansement de Jacques est vrair, mai^ qa'y a-t-il dHntéressant ? Rien. — D'accord. — S'il faut être vrai, c'est comme Molière , Regnard , Richardson , Sedaine; la vérité a ses côtés piquants , qu'on saisit quand on a du génie. — Oui , quand on a du génie ; mais quand on en majique ? — Quand on en manque , il ne faut pas écrire.' — Et si par malheur on ressemblait à un certain poète que j'envoyai à Pondichéry ? •— Qu'eçt-ce que ce . poète ? — Ce
poète Mais si vous m'interrompez , -leeteur,
et si je m'interromps moi-même à tout âoup,.que deviendront les amours de Jacques ? Groyez-unoi , laissons là le pi9ète« .... L'hôte et l'hôtesse s'éleignèrent. . • • • — Non , non , l'histoire du poète de Pondichéry. — • Le chinugien s'approcha *du lit de
Jacques — L'histoire du poè te dePfendichéry,
l'histoire du poète de PoAdiç^éry . — Un jour il me vint UH jeune poète , comme il m'en vient tous les jours. . . Mais , lecteur, quelrapportcela a-t^il avec le voyage de Jacques le Fatalistcet de son maître?. . — L'histdire du poète de Pondichéry. — Après les compUments ordinaires sur moneaprîl, mon génie, mon goût , ma bienfaisance , et iutres propos dont je ne crois pas un mot , bien qu'il y ait plus de vingt ans qu'on me les répète, et peut-être de
(i) Histoire de Cléi^eland, par rabè4Prëyost«
58 JAG<JUES
bonne foi^ le jeune poète tire un papiet de sa poche : ce sont des veips^ me dit-il. *— Des *Ters ! — Oui^ monsieur^ et sur lesquels j'espère que tous aurez la bonté de me dire rotre avis. — ^ Aimez-vous la vérité? — Oui, monsieur;. et je vous la demande. '' — Vous allez la savoir. — % Quoi ! vous êtes assez bêle pour croire qu'un poète vient chercher la vémté chez vous ?— • Oi^î. — * Et pour la lui dire ? -»- Assurément I -^ Sans nïénagement ? — - Sans doute : . le ménagement le mieux apprêté ne serait qu'vne offense grossière ; fidèlement interprété y il^ signifierait, voas êtes uft mçtuvais fioète ; et coix^e ^e ne vous crois, pas assez robuste jJomr entendre la vérité*, vous n'êtes encore qu'un plat homme. — Et la franchise vous a toisjours Kussi ?«— Fresque toujoiivs* • • 'Je lis les vers de mon jçuîne poète , et je lui dis : Non-seulement vos vers $pnt mauvais , mais il m'est démontré que vous n'en ferez jamais de bons* — ^ Il &udra donc: que j'en fass« de mauvais ; car je ne saurais in^mpêcher d'eft faire. -*- Voilà une terrible uMtlédictioir ! Concevez^vous , monsieur , dans quel avilissement vous allez tombe? ? Ni les dieux , ni les hommes , ni fes colonnes , n'ont pardonné la médiocrité aux poètes : c'est Horace qui l'a dit (r). — Je. If sais. — r Etes-vous riche ? —
(i) Mediocribus esse poetis , Non hommes, non Dî, non concessére columnœ.
HbUAT. de Art. Pœt., v. 373. Édit».
Non. — EtesHvous pauTre ? — Très-pauvre. — »
Et TOUS allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poète ; vous aurez pefdu totrte votre vie , vous serez vieux. Vie*x, pauvre et mauvais poète , ah ! monsieur^ quel rôle ! — Je le conçois ^ mais je suis entraîne maigre moi. . . ( Ici Jacques aurait dit : Mais cela est écrit là-haut.)-^— Avez-vous des parents ? — J'fen ai. -— Qtlel est leur Btat ? — Us sont joailliers. — Feraient-ils quelque chose pour vous ? — Peut-êtrt . — Eh bien ! voyez vos parents^ proposez-leur de vôHs avancer ime pacotille de bijoux. Embarquez-vous pour Pondiichéry j vous ferez de mauvais vers sur la route ; arrive y vous ferez fortune. Votre fortune fkite, vous reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu'il vous plaira^ pourvu que Tous ne les fassiez pas imprimer , car il ne faut ruiner personne. . . . .-7- Il y avait environ douze ans que j'avais donné ce conseil au jeune homme ^ lorsqu'il m'appaFut; je ne le reconnaissais pas. C'est moi , niftosieur, me ditil , que vous avez envoyé à Pondichéry. J'y ai été , j'ai amassé là une centaine de mîHe francs. Je suis revenu ; je me suis remis à' faire dès vers, et en voilà que je vous apporte. . . . , Ils sont toujours mauvais ? — Toujours ; mais votre- sort est arrani^, et je consens que vous, continuiez à feire de mauvais vers. — C'est bien mon projet. ....
Le chirurgien s'étant approché du lit^de Jacques , celui-ci ne lui laissa pas le temps de par-
6o JACQUES
1er. J'ai tout entendu^ lui dit-il..... Puis;
s'adressant à son maître, il ajouta Il allait
ajouter , lorsque son maître Tarrêta. Il était las de marcher ; il s'assit sur le bord du chemin, la tête tournée vers un voyageur qui s'avançait de leur côte > à pied , la bride de son cheval , qui le suivait, passée dans 3on bras.
Vous allez croire > lecteur, que ce cheval est celui qu'on a volé au maiti^e de Jacques : et vous vous tromperez. C'est ainsi que cela arriverait daqs un roman , un peu plus tôt ou un peu plus tard , de cette manière ou autrement ; mais ceci n'est point im roman, je vous l'ai déjà ^it, je crois, et je vous le répète encore. Le maître dit à Jacques:
Vois-tu cet homme qui vient à nous ?
JACQUES
Je le vois.
LE MAÎTRE
Son cheval me paraît bon.
JACQUES
J'îâ servi dans l'infiainterie 3^ et je ne m'y connais pas.
LE MAÎTRE
. Moi , j'ai commandé dans la cavalerie , et je m'y connais.
JACQUES
Après ?
LE FATALISTE. 6l
LE MAITRE
Après. Je voudrais que tu allasses proposer à cet homme de nous le céder, en payant s'entend.
JACQUES
Cela est bien fou, mais j'y vais. Combien y voulez-vous mettre?
LE MAÎTRE
Jusqu'à cent e'cus....
Jacques, après avoir |*ecommandé à son maître de ne pas s'endormir, va à la rencontre du voyageur , lui propose l'achat de son cheval , le paie et l'emmène. Eh bien! Jacques, lui dit son maître, >^ si vous avez vos pressentiments, vous voyez que j'ai aussi les miens. Ce cheval est beau; le marchand t'aura juré qu'il est sans défaut; mais en fait de chevaux tous les honunes sout maqui-r gnons.
JACQUES
Et en quoi ne le sont-ils pas?
LE MAÎTRE
Tu le monteras et tu me céderas le tien.
JACQUES
D'accord.
Les voilà tous les deux à cheval, et Jacques ajoutant : *
Lorsque je quittai la maison , mon père , ma
63 JACQUES
mère, mon parrain, m^ayaient tous donne quelque chose, chacun selon se» petits moyens; et j'avais en rëserye cinq louis, dont Jean, mon aîné, m'avait fait présent lorsqu'il partit pour son malheureux voyage de Lisbonne. ... (Ici Jacques se mit à pleurer,* et son maître à lui représenter que cela était écrit là-haut.) Il est vrai, monsieur, je me le suis dit cent fois; et avec tout cela je ne saurais m'empécher de pleurer. • . Puis voilà Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle ; et son maître qui prend sa prise de tabac , et qui regarde à sa montre l'heure qu'il est. Après avoir mis la bride de son cheval entre ses dents et essuyé ses yeux avec ses deux mains, Jacques continua :
Des cinq louis de Jean , de mon engagement , et des présents de mes parents et amis, j'avais fait une bourse dont je n'avais pas encore soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien à point ; qu'en dites-vous , mon maître ?
LE maItre.
Il était impossible que tu restasses plus longtemps dans la chaumière.
JACQUES
Même en payant.
LE MAÎTRE
Mais qu'est-ce'^que ton frère Jean était allé chercher à Lisbonne?
Il me semble que tous prenez à tâche de me fourvoyer. Avec yos questions ^ nous aurons £siit le tour 4^ monde ayant que d'avoir atteint la fin de mes amours.
LE MAÎTEE.
Qu'importe , pourvu que tu parles et qae j'é- j y
coûte ? ne sont-ce pas là les deux points impor- ; tants? Tû me grondes^ lorsque tu devrais me re>mercier.
JACQUES
Mon frère était allé chercher le repos àlâsbonnë. Jean m^n frère était un garçon d'esprit : c'est ce qui lui a porté malheur ; il eût été mieux pour lui qu'il eût été un sot comme moi ; mais cela était écrit Kll'^haut. Il était écrit que le frère quêteur des CBvmtsqui venait dans notre village demander des Gaa& ^ 4e ia h^^ y du chanvre y des fruits 9 du vin à chaque saison ^logerait chez mon père y qu'il débevicherait Jean mon frère , et que Jean mon frère prendrait Fhabit de moine, ,
tE^ MAÎTRE.
Jean ton frère a été Carme ?
JACQUES
Oui y monsieur^ et Garme-déchaux. Il était ac-
64 JACQUES
tif, intelligent^ chicaneur; c'était Fayocat consultant du village. Il savait lire et e'crire , et, dès sa jeunesse , il s'occupait à déchiffrer et à copier de vieux parchemins. Il passa par toutes les fonctions de l'ordre, successivement portier , sommelier , jardinier, sacristain, adjoint à procure et banquier ; du train dont il y allait , il aurait fait notre fortune à tous. Il a marié et biçn marié deux de nos soeurs et quelques autres filles du village. Il ne passait pas dans les rues, que les pères, les mères et les enfants n'allassent à lui , et ne lui criassent : Bonjour ,'• frère Jean; comment vous portez-vous , frère Jean ? Il est sûr que quand il entrait dans une maison , la bénédiction du ciel y entrait avec lui ; et que s'il y avait une fille , deux 'mois après sa visite elle était marine. Le pauvre frère Jean ! l'ambition le perdit. Le procureur de la maison, auquel on l'avait donné pour adjoint, était vieux. Les moines. ont dit qu'il «Hrait formé le projet de lui succéder après sa mort, que pour cet effet il bouleversa tout le chartrier , qu'il brûla les anciens registres , et qu'il en fit de nouveaux, en sorte qu% la mort du vieux procureur, le diable n'aurait vu goutte dans les titres de la communauté. Avait-on besoin d'un papier , il fallait perdre un mois à le chercher; encore souvent pe le trouvait-on pas. Les Pères démêlèrent la rusedu frère Jean et son objet ; ils prirent la chose au grave, et frère Jean, au lieu d'être
procureur comme il s'en était flatte^ fut réduit au pain et à l'eau y et bien discipliné jusqu'à ce qu'il eût communiqué à un autre la clef de ses registres. Les moines sont implacables. Quand on eut tiré de frère Jean tous les éclaircissements dont on avait besoin, on le fit porteur de charbon dans le laboratoire où l'on distille Veau des Carmes. Frère Jean , ci^evant banquier de l'ordre et adjoint à procure, maintenant charbonnier ! Frère Jean avait du cœur, il ne put supporter ce déchet d'importance et de splendeur, et n'attendit qu'une occasion de se soustraire à cette humiliation.
Ce Alt alors qu'il arriva dans la même maison un jeune Père qui passait pour la merveille de l'ordre au tribunal ^t dans la chaire ; il s'appelait le Père Ange. U avait de beaux y^ux , un beau visage , un bras et des mains à modeler. Le voilà qui prêche , qui prêche , qui confesse , qui confesse ; voilà les vieux directeurs quittés par leurs dévotes ; voilà ces dévotes attachées au jeune Père Ange; voilà que les veilles de dimanches et de grandes fêtes , la boutique du Père Ange est environnée de pénitents et de pénitentes, et que les vieux Pères attendaient inutilement pratique dans leurs boutiques désertes : ce qui les chagrinait beaucoup. . . . Mais , monsieur, si je laissais là l'histoire de frère Jean , et que je reprisse celle de mes amours , cela serait peut-être plus gai.
ROMÀKS. T. II. ^
66 JACQUES
LE MAÎTRE
Non , non ; prenons une prise de tabac , voyons rheure qull est, et poursuis,
JACQUES
J'y consens, puisque vous le voulez Mais
le cheval de Jacques fut d'un autre avis ; le voilà qui prend tout à couj) le mors aux dents , et qui se précipite dans une fondrière. Jacques a beau le serrer des genoux et lui tenir la bride courte, du plus bas de la fondrière, l'animal têtu s'élance et se met à grimper à toutes jambes un monticule où il s'arrête tout court, et où. Jacques tournant ses regards autour de lui , se voit entre des fourches patibulaires.
Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces fourches de leur gibier, et de ménager à Jacques une triste reconnaissance. Si je vous le disais, vous le croiriez peut*-être, car il y a des hasards plus singuliers, mais la chose n'en serait pas plus vraie : ces fourches étaient vacantes.
Jacques laissa reprendre haleine à son cheval , qui de lui-même redescendit la montagne, remonta la fondrière, et replaça Jacques à côté de son maître, qui lui dit : Ah! mon ami, quelle frayeur tu m'as causée ! je t'ai tenu pour mort. . . . mais tu rêves; à quoi rêves-tu?
JACQiJES.
A ce que j'ai trouvé là-haut.
LE MAÎTRE
Et qu'y as- tu donc trouvé ?
JACQUES
Des fourches patibulaires^ un gibet.
LE MAÎTRE
Diable ! cela est de lacheux augure ; mais rappelle-toi ta doctrine. Si cela est écrit là-haut^ tu auras beau fairç , tu seras pendu , cher ami ; et si cela n'est pas écrit là-haut^ le cheval en aura menti. Si cet animal n'est pas inspiré^ il est sujet
à des lubies ; il faut y prendre garde Après
im moment de silence^ Jacques se frotta le front et secoua ses oreilles y comme on fait lorsqu'on cherche à écarter de soi une idée fâcheuse^ et reprit brusquement :
Ces vieux moines tinrent conseil entre eux , et résolurent, à quelque prix et par quelque voie que ce fût, de se défaire d'une jeune barbe qui
les humiliait. Savez-vous ce qu'ils firent ?
Mon maître , vous ne m'écoutez pas.
LE maîtrï:.
Je t'écoute, je t'écoute : continue.
68 JACQUES
JACQUES
Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme eux. Ce vieux coquin accusa le jeune Père d'avoir pris des libertés avec une de ses dévotes dans le parloir , et assura , par se;rment , qu'il l'avait vu. Peut-être cela était-il vrai, peutêtre cela était-il faux : que sait-on ? Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le lendemain de cette accusation, le prieur de la maison fut assigné au nom d'un chirurgien pour être satisfait des remèdes qu'il avait administrés, et des soins qu'il avait donnés à ce scélérat de portier dans le cours
d'utie maladie galante Mou maître , vous ne
m'écoutez pas, et je sais ce qui vous distrait , je gage que ce sont ces fourches patibulaires.
LE MAÎTKE.
Je ne saurais en disconvenir.
JACQUES
Je surprends vos yeux attachés sur mon visage ; est-ce que vous me trouvez l'air sinistre ?
LE MAÎTRE
Non, non.
JACQUES
C'est-à-dire, oui, oui. Eh bien ! si je vous fais peur, nous n'avons qu'à nous séparer.
LE MAÎTRE
Allons donc, Jacques', vous perdez Fesprit; est-ce que vous n'êtes pas sûr de vous ?
JACQUES
Non , monsieur; et qui est-ce qui est sûr de soi?
Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l'honnête Jacques , ne se sent pas là de l'horreur pour
le crime? Allons, Jacques > finissons cette
dispute et reprenez votre rëcît.
JACQUES
En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier, on se crut autprisé à faire mille diableries, mille méchancetés à ce pauvre Père Ange, dont la tête parut se déranger. Alors on appela un. médecin qu'on corrompit, et qui attesta que ce religieux était fou, et qu'il avait besoin de respirer l'air natal. S'il n'eût été question que d'éloigner ou, d'enfermer le Père Ange, c'eût été une affaire bientôt faite ; mais parmi les dévotes dont il était la coqueluche, il y avait de grandes dames à ménager. On leur parlait de leur directeur avec ime commisération hypoerite : Hélas ! ce pauvre Père Ange, c'est bien dommage ! c'était l'aigle de notre communauté. ~ Qu'est-ce qui lui est donc arrivé ? — A cette question on ne répondait qu'en
70 JACQUES poussant un profond soupir et en levant les yeux au ciel; si l'on insistait^ on baissait la tête et Ton se taisait. A cette singerie l'on ajoutait quelquefois : Dieu ! qu'est-ce de nous ! ... U a encore des moments surprenants. . . . des éclairs de génie. . . . Cela reviendra peut-être , mais il y a peu d'espoir Quelle perte pour la religion f —
Cependant les mauvais procédés redoublaient ; il n'y avait rien qu'on ne tentât pour amener le Père Ange au point où on le disait; et on y aurait réussi si frère Jean ne l'eût pris en pitié. Que vous dirai-je de plus? Un soir que nous étions tous endormis^ nous entendîmes frapper à notre porte; nous nous levons ; nous ouvrons au Père Ange et à mon frère déguisés. Ils passèrent le jour suivant dans la maiscm ; le lendemain dès l'aube du jour ils décampèrent. Us s'en allaient les%mains bien garnies; car Jean^ en m'embrassant ^ me dit : J'ai marié tes sœurs ; si j'étais resté dans le Souvent y deux ans de plus^ ce que j'y étais ^ tu serais un des gros fermiers du canton : mais tout a changé ^ et voilà ce que je puis faire pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu t'en ressentiras. . • « puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont je vous ai parlé , avec cinq autres pour la dernière des filles du village, qu'il avait mariée , et qui venait d'accoucher d'un gros garçon qui ressem})lait à frère Jean comme deux gouttes d'eau.
LE MAÎTRE 9 SU tabatière ouverte et sa montre
replacée.
Et qu'allaient-ils faire à Lisbonne?
JACQUES
Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux ; être écrasés , engloutis , brûlés ; comme il était écrit là-haut.
LE MAÎTRE
Ah ! les moines ! les moines I
JACQUES
Le meilleur ne vaut pas grand argent.
LE MAÎTRE
Je le sais mieux que toi.
Est-ce que tous avez passé par leurs mains ?
LE MAÎTRE
Une autre fois je te dirai cela.
JACQUES
Mais pourquoi est-ce qu'ils si sont méchants ?
LE MAÎTRE
Je crois que c'est parce qu'ils sont moines. ... Et puis revenons à tes amours.
7^ JACQUES
JACQUES
Non ^ monsieur y n'y revenons pas.
LE MAÎTRE
Est-ce que tu ne veux plus que je les sache ?
JACQUES
Je le veux toujours ; mais^ le destin^ lui, ne le veut pas. Est-ce que vous ne voyez pas qu'aussitôt que j'en ouvre la bouche , le diable s'en mêle , et qu'il survient toujours quelque incident qui me coupe la parole ? Je ne les finirai pas ^ vous dis-je , cela est écrit là-haut.
LE MAÎTRE
Essaie 5 mion ami.
Mais si vous commenciez l'histoire des vôtres , peut-être que cela romprait le sortilège , et qu'ensuite les miennes en iraient mieux. J'ai dans la tête que cela tient à cela ; tenez y monsieur ^ il me semble quelquefois que le destin me parle.
LE MAÎTRE
Et tu te trouves toujours bien de l'écouter?
JACQUES
Mais^ oui ^ témoin le jour qu'il me dit que votre montre était sur le dos du porte-balle. • • . ^
LE FATALISTE. yS
Le maître s«e mit à bâiller ; en bâillant il frappait de la main sur sa tabatière , et, en frappant sur sa tabatière y il regardait au loin , et en regardant au loin , il dit à Jacques : Ne vois-tu pas quelque chose sur ta gauche ?
JACQUES
Oui , et je gage que c'est quelque chose qui ne voudra pas que je continue mon histoire, ni que vous commenciez la. vôtre. . • •
Jacques avait raison. Comme la chose qu'ils voyaient venait à eux et qu'ils allaient à elle ^ ces deux marches en sens contraire abrégèrent la distance ; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir , traîné par quatre chevaux noirs , co;blverts de housses noires qui leur enveloppaient la tête et qui descendaient jusqu'à leurs pieds ; derrière , deux domestiques en noir , à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un cheval noir, caparaçonné de noir; sur le siège du char un cocher noir, le chapeau rabattu et entouré d'un long crêpe qui pendait le long de son épaule gauche ; ce cocher avait la tête penchée , laissait flotter ses guides et conduisait moins ses chevaux qu'ils ne le conduisaient.' Voilà nos deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. A l'instant Jacques pousse un cri , tombe de son cheval plutôt qu'il n'en descend , s'arrache les cheveux , se roule à terre en criant : Mon capitaine ! mon pauvre
74 JACQUES
capitaine ! c'est lui , je n'en saurais douter, roilà
ses armes Il y avait en effet dans le char un
long cercueil sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une ëpëe avec un cordon , et à côté du cercueil un prêtre , son bre'yiaire à la main , et psalmodiant. Le char allait toujours , Jacques le suiyait en se lamentant, le maître suivait Jacques en j urant , et les domestiques certiiiaient à Jacques que ce convoi était celui de son capitaine , décédé dans la ville voisine , d'où, on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce militaire avait été privé , par la mort d'un autre militaire , son ami , capitaine au même régiment , de la satisfaction de se battre au moins une fois par semaine , il en était tombé dans une mélancolie qui l'avait éteint au bout dé quelques mois. Jacques, après avoir payé à son capitaine le tribut d^élogea, de regrets et de larmes qu'il lui devait , fit excuse à son maître , remonta sur son cheval , et ils allèrent en silence.
Msfis, pour Dieu, l'auteur, me dites-vous , où allaient-ils?.... Mais , pour Dieu , lecteur, vous répondrai-je , est-ce qu'on sait où l'on va ? Et vous; où allez-vous ? Faut-ii que je vous rappelle l'aventure d'Ésope? Son maître Xantippe lui dit un soir d'été ou d'hiver , car les Grecs se baignaient dans toutes les saisons : Esope , va au bain ; s'il y a peu de monde nous nous baignerons Ésope part. Chemin faisant il rencontre
LE FATALISTE. yS
la patrouille d'Athènes. Où vas-tu? Où je vais, re'pond Esope ! je n'en sais rien. — Tu n'en sais rien? marche en prison. — Eh bien! reprit Ésope , ne Tavais-je pas bien dit que je ne savais où j'allais ? je voulais aller au bain , et voilà que je vais en prison .... — Jacques suivait son maître comme vous le vôtre , son maître suivait le sien comme Jacques le suivait. — Mais, qui était le maître du maître de Jacques ? — ^Bon, est-ce qu'on manque de maître dans ce monde? Le maître de Jacques en avait cent pour un , comme vous. Mais parmi tant de maîtres du maître de Jacques, il fallait qu'il n'y en eût pas un bon ; car d'un jour à l'autre il en changeait. — Il était homme; — ^Homitie passionné comme vous, lecteur ; homme curieux comme vous, lecteur; homme importun comme vous , lecteur ; homme questionneur comme vous , lecteur. — Et pourquoi questionnait-il ? Belle question ! Il questionnait pour apprendre et pour redire , comme vous , lecteur.... — Le maître dit à Jacques : Tu ne me parais pas disposé à reprendre l'histoire de tes amours.
JACQUES
Mon pauvre capitaine ! il s'en va où nous allons tous , et où il est bien extraordinaire qu'il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi ! . • . . Ahi ! . . . .
LE MAÎTRE
Mais , Jacques , vous pleurez , je croîs ?. . . .
76 JACQUES
w Pleurez sans contrainte , parce que vous pouvez « pleurer sans honte ; sa mort vous affranchit des « bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pence dant sa vie. Vous n'avez pas les mêmes raisons « de dissimuler votre peine que celles que vous u aviez de dissimuler votre bonheur; on ne pence sera pas à tirer de vos larmes les conséquences « qu'on eût tirées de votre joie. On pardonne au « malheur. Et puis il faut dans ce moment se mon^ (( trer sensible ou ingrat, et, tout bien considéîré ^ « il vaut mieux déceler une faiblesse que se lais- « ser soupçonner d'un vice. Je veux que votre « plainte soit libre pour être moins douloureuse, «je la veux violente pour être moins longue.
a Rappelez-vous , exagérez-vous même ce qu'il « était : sa pénétration à sonder les matières (( les plus profondes ; sa subtilité à discuter les « plus délicates ; son goût solide qui l'attachait (c aux plus importantes ; la fécondité qu'il jetait « dans les plus stériles ; avec quel art il défen- « dait les accusés : son indulgence lui donnait « mille fois plus d'esprit que l'intérêt ou l'amour^ « propre n'en donnait au coupable ; il n'était t< sévère que pour lui seul. Loin de chercher des « excuses aux fautes légères qui lui échappaient , « il s'occupait avec toute la méchanceté d'un ce ennemi à se les exagérer, et avec tout l'esprit « d'un jaloux à rabaisser le prix de ses vertus p ^ « un examen rigoureux des motifs qui ^'
« peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez « à vos regrets d'autre .terme que celui que le c( temps y mettra. Soumettons-nous à Tordre unice versel lorsque nous perdons nos amis ^ comme c( nous nous y soumettrons lorsqu'il lui plaira de « disposer de nous; acceptons l'arrêt du sort qui i( les condamne^ sans désespoir^ comme nous l'ac- « cepterons sans résistance lorsqu'il se prononcera (( contre nous. Les devoirs de la sépulture ne sont « pas les derniers devoirs "ées âmes. La terre qui « se remue dans ce moment se raffermira sur la « cendre de votre amant ; mais votre ame con- (c servera toute sa sensibilité. »
Mon niaître , cela est fort beau ; mais à quoi diable cela revient-il ? J'ai perdu mon capitaine , j'en suis désolé ; et vous me détachez , comme un perroquet^ un lambeau de la consolation d'un homme ou d'une femme à une autre femme qui a perdu son amant.
LE MAÎTRE
Je crois que c'est d'une femme.
JACQUES
Moi^ je crois que c'est d'un homme. Mais que ce soit d'un homme ou d'une femme ^ encore une fois, à quoi diable cela revient-il? Est-ce que vous me prenez pour la maîtresse de mon capitaine ?
78 JACQUES
Mon capitaine ^ monsieur^ était un brave homme ; et moi^ j'ai toujours été un honnête garçon.
LE MAÎTRE
Jacques , qui est-ce qui vous le dispute ?
JirCQUES.
A quoi diable revient donc votre consolation d'un homme ou d'une femme à une autre femme ? A force de vous le demander , vous me le direz peut-être.
Non y Jacques , il faut que vous trouviez cela tout seul.'
JACQUES
J'y rêverais le reste de ma vie , que je ne le devinerais pas ;. j'en aurais pour jusqu'au jugement dernier.
LE MAÎTRE
Jacques , il m'a paru que vous m'écoutiez avec attention tandis que je lisais.
JACQUES
Est-ce qu'on peut la refuser au ridicule ?
LE MAÎTRE
Fort bien , Jacques I
J4GQUES.
Peu s'en est fallu que je n'aie éclaté à l'endroit
des bienséances rigoureuses qui me gênaient pendant la yie de mon capitaine^ et dont j'avais été affranchi par sa mort.
LE MAÎTRE
Fort bien, Jacques I J'ai donc fait ce que je m'étais proposé. Dites-moi s'il était possible de s'y prendre mieux pour vous consoler. Vous pleuriez ; si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en serait-il arrivé? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que j'aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s'en est suivie. A présent, convenez que la pensée de votre capitaine est aussi loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile. Partant, je pense que vous pouvez reprendre l'histoire de vos amours.
JACQUES
Je le pense aussi. Docteur, dis-je au chirugien, demeurez-vous loin d'ici ? — A un bon quart de lieue au moins. — Etes-vous un peu commodément logé ? — Assez commodément. — Pourriez-vous disposer d'un lit? — Non. — Quoi ! pas même en payant, en payant bien? — Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l'ami, vous ne me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer. — C'est mon affaire,. Et se-
8o JACQUES
rais-je un peu soigne chez-vous? — Très-bien, J'ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie ; j'ai une fille aînëe qui fait le poil à tout venant^ et qui vous lève un appareil aussi bien que moi. — Combien me prendriez-vous pour mon logement^ ma nourriture et vos soins? — Le chirurgien dit en se grattant Foreille ^ Pour le logement. . . la nourriture. . . les soins. . . Mais qui est-ce qui me re'pondra du paiement? — Je paierai tous les jours. —Voilà ce qui s'appelle parler, cela. ... — Mais , monsieur, je crois que vous ne m'écoutez pas.
LE MAÎTRE
Non y Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne sera peut-être pas la dernière , sans être écouté.
JACQUES
Quand on n'écoute pas celui qui parle, c'est qu'on ne pense à rien, ou qu'on pense à autre chose que ce qu'il dit : lequel des deux faisiezvous ?
LE MAÎTRE
Le dernier. Je rêvais à ce qu'un des domestiques noirs qui suivait le char funèbre te disait, que ton capitaine avait été privé , par la mort de son ami , du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu compris quelque chose à cela?
LE FATALISTE. 8i
JACQUES
Assurément !
LE MAÎTRE
C'est pour moi une énigme que tu m'obligerais de m'expliquer.
JACQUES
Et que diable cela vous fait-il ?
LE MAÎTRE
Peu de chose ; mais quand tu parleras , tu veux apparemment être écouté ?
JACQUES
Cela va sans dire.
LE MAÎTRE
Eh bien ! en conscience^ je ne saurais t'en répondre , tant que cet inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je t'en prie.
JACQUES
A la bonne heure ! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m'interromprez plus.
LE MAÎTRE
A tout hasard , je te le jure.
JACQUES
C'est que mon capitaine , bon homme , galant
ROMÀMS. Toiun. 6
82 JACQUES
, homme , homme de. mérite , un des meilleurs officiers du corps y mais homme un peu hétéroclite / avait rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps , bon homme aussi , galant homme aussi f homme de mérite aussi ^ aussi bon officier
que lui ^ mais homme aussi hétéroclite que lui. . . Jacques était à entamer l'histoire de son capitaine^ lorsqu'ils entendirent une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux qui s'acheminaient derrière eux. C'était le même char lugubre qui revenait sur ses pas. Il était entouré. • . — De gardes de la Ferme? — Non. —De cavaliers de maréchaussée ? — Peut-être. Quoi qu'il en soit, ce cortège était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains liées derrière le dos ; du cocher noir, les mains liées derrière le dos; et des deux valets noirs, les mains liées derrière le dos. Qui fut bien surpris ? Ce fut Jacques, qui s'écria : Mon capitaine , mon pauvre capitaine n'est pas mort ! Dieu soit loué ! . . . . Puis Jacques tourne bride, pique des defux, s'avanceÀ toutes] ambes au-devant du prétendu convoi. Il n'en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les cavaliers de maréchaussée le couchent en joue , et lui crient :
Arrête , retourne sur tes pas , ou tu es mort
Jacques s'arrêta tout court , consulta le destin dans sa tête ,- il lui sembla que le destin lui disait : Retourne sur tes'pas : ce qu'il fit. Son maître lui dit: Eh bien ! Jacques , qu'est-ce ?
JACQUES
Ma foi , je n'en sais rien.
LE MAÎTRE
Et pourquoi ?
JACQUES
Je n'en sais pas davantage.
LE MAÎTllE.
Tu verras que ce sont des .c^intr^handiers qui auront rempli cette bière de nv^rchandises prohibées^ et qu'ils auront été vendus à la Ferme par les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.
Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine ?
LE MAÎTKE.
Ou c'est un enlèvements On aura caché dans ce cercueil > que s£iit-on> une femme ^ uoe fille , une religieuse ; ce n'est pas le linceul, qui fait le mort.
JACQUES
Mais pourquoi ce ç^ïrrçsçe aux arij^es 4^ mon capitaine ?
LE MAITRB*
Ce sera tout ce qu'il te plaira ; mais achève-moi l'histoire de ton capitaine.
64 JACQUES
JACQUES
Vous tenez encore à cette histoire ? Mais peutêtre que mon capitaine est encore vivant.
LE MAÎTRE
Qu'est-ce que cela fait à la chose ?
Je n'aime pas à parler des vivants y parce qu'on est de temps en tçmps exposé à rougir du bien et du mal qu'on en a dit; du bien qu'ils gâtent^ du mal qu'ils répsiXfint.
LE MAÎTRE
Ne sois ni fade panégyriste ^ ni censeur amer ; dis la chose comme elle est.
JACQUES
Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût , ses passions , d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue ? Dis la chose comme elle est ! . . . . Cela n'arrive peut-être pas deux fois en xm jour dans toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé que celui qui parle ? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en un jour, dans toute une grande ville , on .^oit entendu comme on dit.
^'/ tE MAÎTRE.
Qiie diable , Jacques^ voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue et des (nreilles ^ àne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire ! Cependant, dis comme toi, je t'ëcouterai comme moi, et je t'en croirai comme je pourrai.
JACQUES
Mon cher maître, la vie se passe en quiproiijuo. Il y a les quiproquo d'amour, les quiproquo d'amitié, les quiproquo de politique', de finance, d'église, de magistrature , de commerce, de femmes, de maris
LE MAÎTRE
Eh } laisse là ces quiproquo , et tâche de t'apercevoir que c'est en faire un grossier que de t'embarquer dans un chapitre de morale , lorsqu'il s'agit d'un fait historique. Uhistoire de ton capitaine ?
JACQUES
Si l'on ne dît presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le dit,*'il y a bien pis , c'est qu'on n'y fait presque rien, qui soit jugé comme on l'a fait.
LE MAÎTRE
Il n'y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant de paradoxes que la tienne.
86 i JACQUES
JACQUES
Et quel mal y aurait-il à cela? Un paradoxe n'est pas toujours une fausseté.
LE MAÎTRE
Il est vrai.
JACQUES
Nous passions à Orléans^ monêapîtaine et moi. Il n'était bruit dans la ville que d'une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. iie Pelletier, homme pénétré d'une si profonde commisération pour les malheureux, qu'après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une fortune assez, considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte en porte chercher jdans la bourse d'autrui des secours qu'il n'était plus en état de puiser dans la si€;nâe*
LE MAÎTRE
Et tu crois qu.'il y avait deux opinions sur la Conduite de cet homme4à ?
JACQUES
Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches , sans exception, le regardaient comme une espèce de fou; et peu s'en fallut que ses proches ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous rafraîchissions dans une auberge ,
une foule d'oisifs s'e'tait rassemblée autour d'une espèce d'orateur , le barbier de la rue , et lui disait : Vous y étiez , vous ; raconteznious comment la chose s'est passée. -—Très-volontiers, répondit l'orateur du coin, qui ne demandait pas mieus (jue de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison fait face à l'église des Capucins, était sur sa porte; M. Le Pelletier l'aborde et lui dit : Monsieur Aubertot, ne me donnerez^vous rien pour mes amis ? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres , comme vous savez; — Non , pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier. — Monsieur Le Pelletier insiste. Si vous saviez en feveur de qui je sollicite voti'e charité ! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher, et qui n'a pas un gu^nillon pour entortiller son en&nt. --«- Je ne saurais. -*- C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et que votre libéralité sauvera peut-être du désordre. -— Je ne saurais. —^ C'est un manœuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud. — * Je ne saurais, vous dis-je. — Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sur que jamais vous n'ai^rez l'occasion de £aire une action plus méritoire. — «• Je ne saurais, je ne saurais. — - Mon bon , mon miséricordieux monsieur Aubertot ! .... -^ Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux donner, je ne me fais pas prier — Et cela
88 JACQUES
dit^ M. Aubertot lui tourne le dos^ passe de sa porte dans son magasin^ ou M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin dans son arrière-boutique > de son arrière-boutique dans son appartement ; là 9 M, Aubertot ^ excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un soufflet. • . Alors mon capitaine se lève brusquement , et dit à l'orateur : Et il ne le tua pas ? — Non , monsieur ; est-ce qu'on tue comme cela? — Un soufflet^ morbleu ! un soufflet ! Et que fit-il donc ? — Ce qu'il fit après «on soufflet reçu? il prit un air riant, et dit à M. Aubertot : Cela c'est pour moi; mais mes pauvres ? . . . • A ce mot tous les auditeurs s'écrièrent d'admiration, excepté mon capitaine qui leur disait : Votre M. Le Pelletier, mes^ sieurs, n'est qu'un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme , à qui cependant cette épée aurait fait prompte justice, si j'avais été là; et votre Aubertot aurait été bien heureux, s'il ne lui en avait coûté que le nez et les deux oreilles. — L'orateur lui répliqua : Je vois, monsieur, que vous n'auriez pas laissé le temps à 14iomme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux pieds 'de M. Le Pelletiei^ et de lui présenter sa bourse. — Non certes ! — Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien ; vous n'avez pas les mêmes idées du soufflet. — La joue de tous les hommes d'honneur est la même. — Ce n'est pas to^t-à-fait l'avis de FEvangile. — L'Évangile est dans mon
cœur, et dans mon fourreau, et je n'en connais pas d'autre. . • . — Le vôtre, mon maître, est je ne sais où; le mien est écrit là-haut; chacun apprécie l'injure et le bienfait à sa manière ; et peut-être n'en portons -nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.
LE MAÎTRE
Après, maudit bavard, après
.^ Lorsque le maître de Jacques avait pris de l'humeur, Jacques se taisait, se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos , lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la lecture d'un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C'est précisément ce qui lui arriva lorsqu'il dit : Mon cher maître. . .
LE MAÎTRE
Ah ! la parole t'est enfin révenue. Je m'en réjouis pour tous les deux, car je commençais à m'ennuyer de ne te pas entendre , et toi de ne pas parler. Parle donc
Jacques allait commencer l'histoire de son capitaine, lorsque, pour la seconde fois, son cheval se jetant brusquement hors de la grande ix)ute à droite, l'emporte à travers une longue plaine, à un bon quart de lieue de distance, et s'arrête tout court entre des fourches patibulaires. . . . Entre des fourches patibulaires! Voilà une singulière allure de cheval de mener son cavalier au gi-
c\o JACQUES
bet!... Qu'est-ce que cela signifie^ disait Jacques? Est-ce un avertissement du destin ?
LE MAITRE
Mon ami, n^cn doutez pas. Votre cheval est inspire , et le fâcheux , c'est que tous ces pronostics , inspirations , avertissements d'en-haut , par rêves, par apparitions, ne servent à rien: la chose n'en arrive pas moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon état, d'arranger vos petites affaires, et de me dépêcher, le plus vite que vous pourrez, l'histoire de votre capitaine et celle de vos amours, car je serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela remédierait-il? à rien. L'arrêt du destin, prononcé deux fois par votre cheval, s'accomplira. Voyez, n'avez-vous rien à restituer à personne? Confiez-moi \os dernières volontés, et soyez sûr qu'elles seront fidèlement remplies. Si vous m'avez pris quelque chose je vous le donne; demande2r«n seulement pardon à iHeu, et pendant le temps plus ou moins court que nous avons encore à vivre ensemble, ne me volez plus.
JACQUES
J'ai beau revenir sur le passé, je n'y vois rien à ^léméler avec la justice des hommes. Je n'ai pi tué , ni volé , ni violé.
LE MAÎTRE
Tant pis; à tout prendre, j'aimerais mieux que le crime fôt commis qu'à commettre, et pour cause.
JACQUES
Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte, mais polir le cohipte d'un autre, que je serai pendu.
LE MAItRE.
Cela se peut.
JACQUES
Co n'est peut-être qu'après ma mort que je ;se-
rai pendu.
LE MAÎTRE
Cela se peut encore.
JACQUES
Je ne serai peut-être point pendu du tout.
LÉ MAÎTRE
J'en doute.
JACQUES
Il «st pcut^tre écrit là-haut que j'assisterai seulement à la p6fénce d'un autre, et cet àutre-là, monsieur, qui sait qui il est? s'il est proche , ou s'iVest loin ?
92 JACQUES
LE MAÎTRE
Monsieur Jacques^ soyez pendu, puisque le sort le veut^ et que votre cheval le dit ; mais ne soyez pas insolent : finissez vos conjectures impertinentes, et faites-^moi vite l'histoire de votre capitaine.
JACQUES
Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de fort honnêtes gens : c'est un quiproquo de justice.
LE MAÎTRE
Ces quiproqno-là sont affligeants. Parlons d'autre chose.
Jacques un peu rassure par les interpr^N^tions diverses qu'il avait trouvées au pronostic du cheval, dit ; ' •
Quand j'entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près égaux d'âge > de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine était Tun des deux. La seule différence qu'il y eût entre «ux, c'est que l'un était riche , et que l'autre ne Tétait pas. Mon capitaine était le riche. Cette conformité devait produire ou la sympathie ou Fantipathie la plus forte : elle produisit l'une et l'autre...
( Ici Jacques s'arrêta , et cela lui arriva plusieurs fois dans le coura de son récit , à chaque mouvement de tête que son cheval faisait, de
LE FATALISTE. qS
droite et de gauche. Alors , pour continuer, il reprenait sa dernière phçase , comme s'il avait eu le hoquet. )
Elle produisit l'une et l'autre. Il y ayait des jours oii ils étaient les meilleurs amis du monde, et d'autres où ils étaient ennemis mortels. Les jours d'amitié ils se cherchaient, ils se fêtaient, ils sl'embrassaient, *ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs, leurs besoins; ils «se consultaient sur leurs affaires les plus secrètes, sur leurs intérêts domestiques , sur leurs espérances , sur leurs craintes, sur leurs projets d'avancement* Le lendemain, se rencontraient-ils? ils passaient Vun à côté de l'autre sans se regarder, ou4ts se regardaient fièrement, ils s'appelaient Monsieur, ils s'adressaient des mots durs , ils mettaient l'épée à la main et se battaient. S'il arrivait que l'un des deux fût blessé , l'autre se précipitait sur son camarade, pleurait, se désespérait ,* l'accompagnait chez lui, et s'établissait à côte de son lit jusqu'à ce qu'il fût guéri. Huit jours, quinze jours, un mois après, c'était à recommencer, et l'on voyait,
d'un instant à un autre, deux braves gens
deux braves gens , deux amis sincères , exposés à périr par la main Tun de l'autre, et le mort n'aurait certaiziement pas été le plus à plaindre des deux. On leur avait parlé plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite; moi-même, à qui mon capitaine avait permis de parler, je lui
94 JACQUES
disais : Mais , monsieur, s^il vous arrivait de le tuer ? . . • Â ces mots il se mettait à pleurer, et se couvrait les yeux de ses mains ; il courait dans son appartement comme un fou. Deux heures après , ou son camarade le ramenait chez lui blesse, ou il rendait le même service à son camarade. Ni
mes remontrances ni mes remontrances , ni
celles des autres n'y faisaient rien ; on n'y trouva de remède qu'à les séparer. Le ministre de la guerre fut instruit d'une persévérance si singulière dans des extrémités si opposées ; et mon capitaine nommé à un commandement de place , avec injonction expresse de se rendre sur*-le-pchamp à son poste , et défense de s'en éloigner ; une autre
défense fixa son camarade au régiment Je
qrois que ce maudit cheval me fera devenir fou. . . A peine les ordres du ministre furent^ils arrivés , que mon capitaine , sous prétexte d'aller remercier ^ de la faveur qu'il venait d'obtenir, partit pour la cour , représenta qu'il était riche , et que son camarade indigent avait le même droit aux grâces du roi ; que le poste qu'on venait de lui accorder, récompenserait les • services de son ami , suppléerait à son peu de fortune , et qu'il en serait , lui , comblé de joie. Comme le ministre n'avait eu d'autre intention que de séparer ces deux hommes bizarres, et que les procédés généreux touchent toujours, il fut arrêté. . . . Maudite bête, tiendrastu ta tête droite ?. ... Il fut arrêté que mon capi-
LE FATALISTE. gS
taine resterait au re'giment^ et que son camarade irait occuper le commandement de place.
A peine furent-ils se'parés, qu'ils sentirent le besoin qu'ils avaient l'un de l'autre; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l'air natal; mais à deux lîeues de la garnison, il vend son cheval j se déguise en paysitn y et s'achemine vers la place que son ami commandait. Il paraît que c'était une démarche concertée entre eux. Il arrive. .. . Va donc oîi tu voudras? Y a-t-il encore là quelque gibet qu'il te plaise de visiter?. . . Riez bien , - monsieur ; cela est en effet trèsplaisant. ... ; Il arrive ; mais il était écrit là-haut que y quelques précautions qu'ils prissent pour cacher la satisfaction qu'ils avaient de se revoir, et ne s'aborder qu'avec les marques extérieures de la subordination d'im paysan à un commandant déplace, des soldats, quelques officiers qui se rencontreraient par hasard^ leur entrevue , et qui seraient instruits de leur aventure , prendraient des soupçons et iraient prévenir le major de la place.
Celui^oi, homme prudent, sourit de l'avis, mais ne laissa pas d^y attacher toute l'importance qu'il méritait. Il mit des espions autour du commandant. Leur premier rapport ftit que le commandant sortait peu, et que le paysan ne sortait point du tout. Il était impossible que ces deux
96 JACQUES
hommes vécussent ensemble huit jours de suite ^ sans que leur étrange manie les reprît; ce qui ne manqua pas d'arriver.
Voyez, lecteur, combien je suis obligeant ; il ne tiendrait qu'à moi de donner un coup defouet aux chevaux qui traînent le carrossedrapé de noir, d^assembler, à la porte du gîte prochain, Jacques, son maître, les gardes des Fermes ou les cavaliers de maréchaussée avec le reste de leur cortège ; d'interrompre l'histoire du capitaine de Jacques , et . de vous impatienter à mon aise; mais pour cela il faudrait mentir, et je n'aime pas le mensonge , à moins qu'il ne soit utile et forcé. Le fait est que Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé , et que Jacques , toujours inquiet de l'allure de son cheval, continua son récit :
Un j our, les espions rapportèrent au maj or qu'il y avait eu une contestation fort vive entre le commandant et le paysan ; qu'ensuite ils étaient sortis, le paysan marchant le, premier, le commandant ne le suivant qu^à regret, et qu'ils étaient entrés chez un banquier de la ville , où ils étaient encore.
On apprit dans la suite que, n'espérant plus de se revoir, ils avaient résolu de se battre à toute outrance , et que , sensible aux devoirs de la plus tendre amitié , au moment même de la férocité la plus inouie , mon capitaine qui était riche , comme
je vous l'ai dit mon capitaine qui était riche,
avait exigé de son camarade qu'il acceptât une
leltre-de-change de vingt-quatre mille livres qui lui assurât de quoi vivre chez l'étranger, au cas quHl fût tué , celui-ci protestant qu'il ne se battrait point sans ce préalable; l'autre répondant ii cette offre : Est-ce que tu crois , mon ami , que ai je te tue , je te survivrai ? . , . . J'espère , monsieur, que vous ne me condamnerez pas à finir notre voyage
sur ce bizarre animât
Ils sortaient de chez le banquier, et ils s'acheminaient vers les portes de la ville, lorsqu'ils se virent entourés du major et de quelques officiers. Quoique cette rencontre eût Fair d'un incident fortuit , nos deux amis , nos deux ennemis , comme il vous plaira de les appeler, ne s'y méprirent pas. Le paysan se laissa connaître pour ce qu'il était. On alla passer la nuit dans une maison écartée. Le lendemain, dès la pointe du jour, mon capitaine , après avoir embrassé plusieurs fois son camarade, s'en sépara pour né plus le t^voir. A peine fut-il arrivé dans son pays , qu'il mourut*
LE MAÎTRE
Et qui est-ce qui t'a dit qu'il était mprt ?
JACQUES
Et ce cercueil ? et ce carrosse à ses armes ? Mon pauvre capitaine est mort , je n'en doute pas.
LB MAÎTRE
Et ce prêtre les mains liées . sur le dos ; et ces
ROMAMS. TOME II. n
98 JACQUES
gens les raaîtis liées sur le dos ; et ces gardes de la Ferme oa ces cavaliers de marëchaussee ; et ce retour du convoi vers la ville ? To» capitaine est vivant 5 je n'en doute pas; mais ne sais-tu rien de son camarade ?
JACQTJES.
Uhistoire de son camarade est une belle ligne du grand rouleau ou de ce* qui est écrit là-haut.
LE MAÎTRE
J'espère. •.. ••
J^e cfeçval de Jacques ne permit pas à son maître d'achever j il p^t comme un éclair, ne s'écartant ni à droite, ni à gauche,. 3^uivant la- grande route. On nç vit plus Jacques ; et son maâtre persuadé qiie le cjiemin ajboulissait à des fourches patibulaires, se tejtxait .le3 côfés. de rire. Et puisque Jacques et sojx maître^cie sont bons qu'ensemble et ne valent.rien séparésnon plus que Don Quichotte sans Sancho ,.etRichardet sans Ferragus, ce que le continuateur de Cervantes (i) et l'imitateur de TArioste , monsigno'r Ï'brti-Guerra (2) , n'ont pas
(i) ÀTellànédà (Alorfeo Fèmandezd') fit imprimer en 16 t4î à Tarragone , une suite de Don Quichotte. Cet ouvrage , peu es-* timë , a cependant été traduit en 1 704 par Le Sage , sous le titre àe Nouvelles Montures, d^ Don Quichotte, Ëdit*.
(2) Forti-Guerra ou Porte-Guerri , né à Pistoie. en 1674» mort le 1 7 février 1 735 , fit en très-peu de temps son poème de Ricéiar* deiio (Richardet), dont ik compost en. un seul jour le premier chant ; voulant prouver par là combien il était facile de réussir dans le genre de TArioste. Le RicJiardet fut imprimé en 1738,
assez corapris , lecteur, causons ensemble jusqu'à ce qu'ils se soient rejoints.
Vous allez prendre l'histoire du capitaine de Jacques pour un conte, et vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu'il Ta racontée à son maitre \ tel fut le récit que j'en avais entendu faire aux Invalides , je ne sais en quelle année, le jour de Saint-Louis, à table chez un monsieur de Saint-Etienne 5 major de 1 hôtel; et l'historien qui parlait en présence de plusieurs autres officiers de la maison , qui avaient connaissance du fait , était un personnage grave qui n'avait point du tout l'air d'un badin. Je vous le répète donc pour ce moment et pour la suite : soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet entretien de Jacques et de son maître le vrai pour le faux , le faux pour le vrai. Vous voilà bien averti , et je m'en lave les mains. — Voilà , me direzvous , deux hommes bien extraordinaires î — Et c'est là ce qui vous met en défiance? Premièrement , la nature est si variée , surtout dans les instincts et les caractères , qu'il n'y a rien de si bizarre dans l'imagination d'un poète dont l'expérience et l'observation ne vous offrissent le modèle dans la nature. Moi , qui vous parle, j'ai rencontré le pendant du Médecin malgré lui y
trois ans après la mort de Tauteur ; il a été traduit ou plutôt imité en vers français par Duiuourier, i 'j66 , et par Mancini-Nivernois , Paris , 1796. Edit'.
100 JACQUES
que j'avais regarde jusque-là comme la plus folle et la plus gaie des fictions. -:- Quoi ! le pendant du mari à qui sa femme dit : J'ai trois enfants sur les bras ; et qui lui répond : Mets - les à terre.... Ils me demandent du pain : donne-leur le fouet ! — Précisément. Voici son entretien avec ma femme. — Vous voilà, monsieur Gousse? — Non , madame, je ne suis pas un autre. — D'où venez-vous ? — D'où j'étais allé. — Qu'avezvous fait là ? — J'ai raccommodé un moulin qui allait mal. — A qui appartenait ce moulin. — Je n'en sais rien ; je n'étais pas allé pour raccommoder le meunier. — Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage ; pourquoi sous cet habit, qui est très-propre , ime chemise sale? — C'est qu« je n'en ai qu'une. — Et pourquoi n'en avezvous qu'une ? — C'est que je n'ai qu'un coi^s à la fois. — Mon mari n'y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de diner ici. — Non , puis* que je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit. — Comment se porte votre femme? — Comme il lui plaît; c'est son affaire. — Et vos enfants ? — A merveille I — Et celui qui a de si beaux yeux , un si bel embonpoint , une si belle peau ? — Beaucoup mieux que les autres ; il est mort. — Leur apprenez-vous quelque chose ? — Non , madtime. — Quoi ! ni à lire , ni à écrire , ni le catéchisme? — Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme. — Et pourquoi cela?— C'est qu'on ne
LE FATALISTE. ÏOI
m'a rien appris , et que je n'en suis pas plus ignorant. S'ils ont de l'esprit, ils feront comme moi; s'ils sont sots , ce que je leur apprendrais^ne les
rendrait que plus sots — Sivous rencontrez
jamais cet original , il n'est pas nécessaire de le connaître pour l'aborder. Entrainez-le dans un cabaret , dites-lui votre affaire , proposez-lui de vous suivre à vingt lieues , il vous suivra ; après l'avoir employé , renvoyez-le sans un sou ; il s'en retournera satisfait. Avez-vous entendu parler d'un certain Prémonval (i) , qui donnait à Pariis des leçons publiques de mathématiques ? C'était son ami. • • Mais Jacques et son maître se sont peut-^ être rejoints : voulez-vous que nous allions à eux ^ ou rester avec moi ? . . . . Gousse et Prémonval tenaient ensemble l'école. Parmi les élèves qui s'y rendaient en foule, il y avait une jeune fille appelée mademoiselle Pigeon (2) , la fille de cet habile artiste qui a construit ces deux beaux planisphères qu'on a transportés du Jardin du Roi dans les salles de l'Académie des Sciences. Mademoiselle Pigeon allait là tous les matins avec son portefeuille sous le bras et son étui de mathéma-
(i) Prémonval ou Prëmontval (Pierre Le Guay) , de F Académie de Berlin, naquit à Gharenton en 1716, et mourut à Berlin en 1767. Edit».
(2) Pigeon (Mai4e- Anne-Victoire), épouse de Ptémontval, naquit à Paris en l'j'x^t et mourut à Berlin en 1767, peu de temps après son mari. Elle a publié en 1 760 : Miémoires sur la vie de Jean Pigeon et le Mécaniste philosophe. Edit'.
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tiques dans son manchon. Un des professeurs ^ PrémonTal , devint amoureux de son écolière , et tout à travers les propositions sur les solides inscrits à la sphère ^ il y eut un enfant de fait. Le père Pigeon n'était pas homme à entendre patiemment la vérité de ce corollaire. La situation des amants devient embarrassante y ils en confèrent ; mais n'ayant rien^ mais rien du tout , quel pouvait être le résultat de leurs délibérations? Ils appellent à leur secours l'ami Gousse. Celui-ci, sans mot dire , vend tout ce qu'il possède , linge , habits^ machines , meubles , livres ; fait une somme y jette les deux amoureux dans ime chaise de poste ^ les accompagne à franc é trier jusqu'aux Alpes (i) ; là , il vide sa bourse du peu d'argent qui lui restait f le leur donne, les embrasse, leur souhaite \m bon voyage , et s'en revient à pied demandant l'aumône jusqu'à Lyon, où il gagna, à peindre les parois d'un cloître de moines , de quoi revenir à Paris sans mendier. — Cela est très-beau.
— Assurément ! et d'après cette action héroïque vous croyez à Gousse un grand fonds de niorale ? Eh bien ! détrompçz-vous , il n'en avait pas plus qu'il n'y en a dans la tête d'un brochet. — Cela est
(i) Prémontval passa quelques années en Suisse , alla en Allemagne , et se fixa à Berlin , où il fut reçu membre de FAcadémie des Sciences. Sa femme y devint lectrice de Tépouse du prince Henri-de-Prusse, ce qui semblerait expliquer comment le manuscrit de Jacques le Fataiisle a pu passer entre les mains de ce prince.